L’ATELIER


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L’ATELIER

L’atelier

Des enfances mouillées
Sur des tables bavardes
Offrandes fraternelles
Brouillons d’incertitudes

Des mains de paille vierge
Renomment les destins
Confrontent les ruptures
Eprouvent les élans

Matériaux saisissables
Arrêtes signifiantes
Entre deux équivoque
Où le trop plein s’exclame

Les mots, distincts, se posent
Sur de larges chemins,
Des ouvrages de sens,
Des possibles rêvés.

Anne-Pascale Didier

 

Mon sac de marin en a plusieurs qui logent en mousse. Ils sont chacun plus de rues qu’une ligne de métro a de correspondances. Ils pètent de gel en commun quelque soit la latitude qui perle de show. Verrière verticale on en voit sans savoir en suivant les Maréchaux en ceinture verte de Paname. Comme en bateau on y lave. Le dégueulis de manque l’indigestion du nanti. Qu’est-ce qui crie le plus fort de Camille où du ton vif ? Oh les deux ont la folie du marteau qui burine sans chercher à s’arrêter l’incompréhension du monde à l’artiste. La chair a l’odeur de Vaugirard quand Soutine bouffe le quartier qu’il peint comme un piqué de la Ruche rêve. Malgré le montré du doigt du savoir-vivre j’en connais pas un qui faisait ghetto. C’est au coeur de l’absolu que ça crèche un atelier, marginal c’est pas antisocial. Même qu’il y en a qui sont autrement engagés que des prétendants au trône d’un pouvoir ministériel. A poil tu cherches pas la feuille hypocrite à faire cache-sexe, tu affiches le genre de naissance sans te bander les yeux avec la petite-culotte allouée par la pensée lubrique. Musique de larmes que des fois les cordes te strangulent au point que tu tu vas jusqu’à te déziper les intestins pour le supporter. Mon atelier c’est ma marie-salope à draguer les vases de la société. A part toi ma Muse, qui pourrait bien trouver que le tapis plein des pisses de palette vaut plus qu’un Sèvres par son jardin suspendu ?

Niala-Loisobleu – 27 Août 2018

MAIN MISE 2 – Henry Bauchau


MAIN MISE 2 – Henry Bauchau

Bauchau

 

« J’écris pour me parcourir »

Henri Michaux

 

Henry Bauchau aura aussi écrit pour se parcourir et parcourir la peau du monde et nous parcourir aussi. Ses routes sont les routes de la réalisation de soi-même.

Henry Bauchau est sur la route comme ses chers amis Œdipe, de sa fille Antigone, et de la lumineuse jeune persane Diotime. Depuis qu’il est entré en écriture, il promène à la face du monde la torche éclairante des mythes grecs. Il est devenu lui-même psychanalyste et la thérapeutique des jeunes enfants modèle aussi sa vie. Et il marchera aux côtés d’ Œdipe sur les voies tenant à la fois le journal d’Antigone, celui des humains et le bâton de l’aveugle.

Il n’est pas enfermé dans le monde grec, ni prisonnier des mythes, mais attentif aux rumeurs du monde, ceux de la Chine en particulier, de la lutte contre le sida et plus encore aux mouvements intérieurs de la conscience et de l’inconscience. Il aura vécu en Belgique, à Paris, puis en Suisse et maintenant à Paris dans ce lieu prédestiné nommé le Passage de la Bonne Graine, dans le onzième arrondissement.

 

Bauchau aux multiples vies

 

Il est temps de parler de ses multiples vies, lui qui les cache jalousement ; lui le survivant. Conteur prodigieux des errances il sait ce dont il parle. Longue est sa route jonchée de poussières d‘humanité entrelacées à celle des étoiles, longue est sa route depuis sa naissance en Belgique, à Malines le 22 janvier 1913. Après une petite enfance marquée par l’invasion allemande, l’incendie de sa maison, il fait des études de droit à Louvain. Avant d’être mobilisé en 1939, il exerce des activités dans le journalisme et milite dans des mouvements de jeunesse chrétiens. Pendant la guerre, il fait partie de la Résistance armée. À la libération, il aurait dû rester dans les grimoires du droit, lui le docteur en droit. Mais ce mal-être profond qui un jour nous pousse soit sur les routes soit nous ensevelit dans nos puits fermés. Cet étrange besoin de pouvoir enfin dire « je », et non pas « moi, on », le met en marche. Il y fonde une maison de distribution et d’édition, qu’il implante en 1946 à Paris. Après avoir suivi une psychanalyse de 1947 à 1951 avec Blanche Reverchon-Jouve, l’épouse du poète Pierre-Jean Jouve, il est devenu psychothérapeute. Mais surtout obéissant au conseil de la confiance en l’écriture qui devait le construire, et de la foi en la force de l’art pour parler au monde, il deviendra véritablement écrivain à 45 ans. Formateur à Gstaad en Suisse de 1951 à 1975, dans son institut pour jeunes filles qu’il a fondé, il aura à la fois la révélation des souffrances d’autrui et la présence de la montagne.

À la fermeture de son école, il fait l’hôpital de jour à Paris depuis 1975. Il sera non plus un passeur mais un acteur psychothérapeute avec la douleur du quotidien, la culpabilité de n’avoir su comprendre à temps le patient souvent impatient. Cette non-assistance à quelqu’un qui se noie dans toutes ses personnalités si nombreuses dans sa tête. Et les difficultés financières également qui reviennent plusieurs fois par semaines. Il a une illumination en 1983 et commence à écrire son triptyque (Œdipe, Antigone, Diotime), qui lui apportera une renommée tardive.

Comme son compatriote Henri Michaux il est un écrivain en marge, mais lui aura dû attendre très tard pour être lu puis reconnu.

 

 

Ses chemins de traverse nombreux entre psychanalyse et invention romanesque ont pu déconcerter.

Des lieux de passage existent bien sûr entre son expérience de psychothérapeute et sa création littéraire, surtout dans son dernier roman l’enfant bleu. Raconté du point de vue de la jeune femme qui l’analyse, il raconte la lente et laborieuse avancée d’un enfant perturbé vers l’art.

L’écrivain sera surtout ici mentionné dans sa mise en art de la tragédie des origines dans sa recréation des récits mythiques sans oublier que Bauchau se penche surtout dans son métier et sa vie d’homme sur les blessures de l’être.

« C’est en travaillant son passé qu’on prépare l’avenir.

Nous avons en nous une mémoire du futur. Ça peut

paraître étrange, mais c’est cette mémoire du futur qui

peut nous guider vers un monde qui ne sera pas, je

pense, sans convulsions ; il est impossible de naître sans

déchirure. (…) Il n’y aura pas de lendemains qui chantent

(…) La difficulté d’être au monde est continue.

Comme on parle maintenant de formation continue, je parlerais de « naissance continue ».

 

La clarté d’une colonne grecque en plein soleil

 

Son écriture est claire comme une colonne grecque en plein soleil sans aucune absence ni aucune présence. Sa prose est orale, musicale, balancée, aérienne et pour cela il aura souvent été mis en théâtre ou en opéra. Les déchirures sont tapies comme les oracles et ses textes des récits d’initiation, celle du jet de pierre dans la rivière pour Antigone la jeune mendiante, celle du combat avec les lions pour Diotime, de sa transgression. La violence et le sacré montrés par René Girard se trouvent ici en plein jour. Depuis les victimes prédestinées, boucs émissaires de la condition humaine jusqu’à l’exaltation des rebelles le mythe convulsif est là, éclairé par la psychanalyse. Mais la liberté de la chose littéraire oblige à une mise en art. Et ses romans sont en même temps bien autre chose qu’une relecture psychanalytique de deux grands mythes. Il ne revisite pas les classiques mais se situe dans leur présence charnelle. Antigone danse, se cogne sur les pierres, a soif, a faim, a peur surtout.

 

« Depuis la mort d’ Œdipe, mes yeux et ma pensée sont orientés vers la mer et c’est près d’elle que je me réfugie toujours. À l’ombre d’un rocher, j’écoute la rumeur du port et des hommes et les cris des oiseaux de mer. Je me souviens du jour où Jocaste m’a dit : « N’oublie jamais, Antigone, que ton père est d’abord un marin. »

C’est ce marin qui m’a emmenée dans son vertigineux voyage jusqu’au lieu qui me faisait si peur. Ce lieu qui, après dix ans sur la route, est devenu Athènes, où je suis seule maintenant, en deuil, sur le bord de la mer. Je contemple dans le ciel un oiseau […] Œdipe, un jour, s’est brusquement tourné vers moi et a dit : « Tu n’as jamais été sur la mer, Antigone, et pourtant tu es un vrai marin. Sans voiles, sans gouvernail, voici des années que tu navigues, sans chavirer, dans mon aveuglement, mes vertiges, la folie de Clios et la tienne. ».

Je retrouve en moi cet instant de bonheur sur la route invisible où nous ne cessions de nous perdre.

 

Et Bauchau pose cette question fondamentale :

Est-ce que bonheur et malheur peuvent exister en dehors de la danse ? 

 

Les paysages de la Grèce sont là avec les oliviers, les ronces, le midi accablant, la blancheur des habitations. Et Bauchau s’en va dans les pas des ombres des mythes pour rencontrer l’autre et aussi lui-même. « Ainsi dans cette inconnaissance où nous sommes, nous continuons parfois à nous découvrir l’un l’autre. » Pour avancer il fallait soi-même être rebelle à un ordre établi, à un destin clos. Diotime et sa condition de femme, Antigone et sa rédemption aux lois. Elle refuse « d’obéir comme une plante qui sort de la terre, comme un ruisseau qui s’écoule ». Et elle proclamera ce cri qui doit être le nôtre : « Est-ce qu’il ne faut pas être rejeté pour devenir soi-même ? »

Diotime sait qu’un jour pour être reconnue autrement par sa féminité il lui faudra affronter les tabous et les règles de son clan. Elle s’y prépare :

«J’étais seule un matin avec une jeune servante. Cambyse est survenu. Étincelant, sur son cheval couvert d’écume dont il n’avait pas daigné descendre, il nous observait d’un œil sévère. J’étais toute petite, j’ai été éblouie, j’ai couru vers lui en demandant : « À cheval, à cheval avec toi ! » Ma confiance a fait rire cet homme sauvage, elle l’a peut-être touché. Il m’a saisie par le cou et juchée devant lui sur sa selle. Nous sommes partis au galop, entourés par ses gardes et ce qui n’était pour lui qu’une chasse après tant d’autres a été pour moi l’ivresse, l’invention de la vie. J’ai découvert alors la joie de la vitesse dans l’air brûlant et l’odeur des chevaux. Je n’ai retrouvé pareil plaisir qu’en haute mer, par grand vent, quand Arsès gouvernait le navire.

Cambyse m’a gardée avec lui tout le jour, et c’est endormie dans ses bras qu’il m’a ramenée chez mes parents. En me tendant à lui il a dit à Kyros : « Ta fille sera bonne cavalière, je lui apprendrai à monter et à chasser moi-même. » Il a tenu parole, il est venu souvent, puis presque chaque jour, pour m’emmener avec lui. Il m’a donné très vite un joli poulain et a commencé à m’initier à l’art de la fauconnerie qui était, de ses nombreuses passions, la plus vive.»

 

Voici tracé le destin d’une jeune fille adoubée par l’autre et qui va se fondre dans les règles coutumières par l’initiation du combat des lions :

«La lutte avec les lions ne durait qu’une partie de l’année et on ne pouvait s’attaquer qu’à un fauve à la fois. Une fois par an, avait lieu entre eux et nous une guerre rituelle qui durait deux jours et une nuit. C’était la plus grande fête de l’année, il y avait toujours plusieurs morts et de nombreux blessés, mais il n’y avait pas, pour les chasseurs du clan et des tribus voisines, de plus grand honneur que d’y être admis par Cambyse. En grandissant, j’éprouvais un désir croissant de participer à cette fête, j’en ai parlé à ma mère, elle m’a suppliée d’y renoncer en me disant que ce n’était pas la place d’une jeune fille et que la tradition ne le permettait pas. Je pensais au contraire qu’à l’origine de notre clan il y avait eu des déesses lionnes aussi terribles, aussi puissantes que les lions. Je descendais sûrement de l’une d’elles et si, pour des raisons évidentes, il était dans notre guerre interdit de tuer les lionnes et leurs lionceaux, elles prenaient au combat une part redoutable et provoquaient parmi nous autant de morts et de blessures que les mâles.

Je ne pouvais pas renoncer à ce désir. J’en ai parlé à mon père, Kyros immédiatement m’a comprise. Ce n’était pas, m’a-t-il dit, l’esprit ni le cœur qui s’exprimaient dans mon désir, mais le sang. Et le sang est mouvement, mouvement de la vie elle-même qui ne peut s’arrêter qu’à la mort. Je n’étais pas d’âge alors à le comprendre mais, quand il m’a permis de demander à Cambyse l’autorisation de participer à la guerre des lions, je me suis précipitée chez mon grand-père. Je lui ai dit qu’étant déjà le meilleur fauconnier du clan, je pouvais aussi rivaliser à la chasse avec nos meilleurs chasseurs. Je n’avais pourtant jamais combattu ni tué un lion et il était temps que je m’affronte, comme lui et mon père, aux êtres de mon sang. Tant que je n’aurais pas participé au combat rituel avec eux, je ne connaîtrais plus la paix et ne pourrais pas être heureuse

 

Des constellations mystérieuses

 

Bauchau trace des constellations « impérieuses », où le destin se fige face au partage et à l’écoute de l’autre : Il y a une fidélité à la vie qui est au-delà de toutes les fidélités. Cette fidélité de Bauchau écrivain, cette foi en l’autre se sont longtemps retrouvées en Bauchau psychothérapeute auprès des enfants saccagés ou dans ses actions de formateur. Entre le côtoiement pendant toute une vie de la folie, du désordre et des hallucinations et la recréation des mythes la liaison est évidente. Ceci s’appelle l’espérance en l’homme, la signification d’exister : cette part, infinie un peu, infirme sûrement, qui m’a été donnée dans l’acte d’exister.

Face à un monde démuselé, où la banalité et la violence triomphent, Bauchau ne questionne pas trop l’espérance, il en fait un sens de vie : Exister me suffit.

Il donne chair à des personnages hasardés dans les rêves, vivant les drames humains de tous les temps. Il nous apprend à résister au monde. Depuis les attentats du 11 septembre, Henri Bauchau dit qu’il repense beaucoup à son Antigone. Pour Henri Bauchau, « la tâche du poète est de planter une objection dans le champ du malheur ». Il s’y emploie encore aujourd’hui.

 

Il est notre prochain solidaire qui refuse la cruauté : un mal des mots semble-t-il nous dire :

Bauchau

 

J’ai été enseignant, je me suis ensuite occupé longuement d’adolescents handicapés.

Je me suis alors rendu compte des problèmes qui se sont aggravés depuis.

J’ai 91 ans, je mène une vie retirée, toute consacrée, selon mes forces, à l’écriture. Si vous croyez que je puis vous aider encore, je le ferai volontiers. Faites-moi signe. Henri Bauchau

 

Homme de solidarité autant que passeur de mots Henri Bauchau veut tout dire du dedans et ses romans sont dans la lumière du soleil révélateur. Dans un espace des mythes passent les caravanes des rêves, les coffres de l’art et l’histoire des hommes. Il définit ainsi son écriture :

« L’inspiration est toujours délirante, dionysiaque pour reprendre l’expression de Nietzsche. Elle a besoin de la conscience ordonnée, musicale, apollinienne. C’est un équilibre. Quand Alexandre le Grand brûle le palais de Persépolis, il fait basculer la Grèce sous la suprématie de Dionysos. Elle ne s’en est jamais relevée. »

 

Il faut se souvenir des Falaises de marbre d’Ernst Jünger pour comprendre Bauchau. Son enthousiasme mystique pour l’existence se nourrit autant de chrétienté que de bouddhisme, ou de mythes grecs. Pour lui l’écriture est une activité spirituelle. Et humains, trop humains sont ses héros consumés par la peur et la crainte d’un destin caché et funeste. Il trace une route entre folie et roman, une route inconnue, celle de la conscience entre doutes et angoisses. Il dit « l’écriture est mon moteur » et il avance encore et encore. Art et thérapie sont valeurs jumelles pour lui qui conçoit l’art comme une transmission, une révélation libératoire qui seul permet de ranimer « les trésors perdus de la mémoire ». Il ne les confond pas, car si la révélation des pulsions se fait par l’art, il a retenu de sa pratique qu’il ne faut pas pousser l’autre, ni peser sur le destin de l’autre. Il nous dit qu’il ne suffit pas d’aider l’autre à mieux vivre, mais lui apprendre à décider de sa vie, à pouvoir dire » je ».

L’art permet de garder hallucinations et délires derrière la porte. Il aide à vivre dans une vie à la banalité insupportable, dans une société dévolue à la vitesse, à l’efficacité, à la rapidité, à l’effet de masse.

L’art est alors thérapie. Il permet de réenchanter le monde, car vivre sans enchantement est pour lui impossible.

Ses personnages se fondent totalement dans l’art depuis le dessin pour Orion (l’enfant bleu), jusqu’à la peinture, la danse et la musique pour les autres. Ainsi Œdipe devient sculpteur et aède.

 

Il aura lutté contre le temps, mais élaboré une œuvre patiente et profonde. Son œuvre l’aura maintenu en vie par le long cheminement du destin.

Au moment de ce portrait Henry Bauchau nous sourit du haut de ses 91 ans, étonné d’être un survivant, d’avoir encore son regard sur le monde et sa banalité, après qu’il lui fut donné d’achever Antigone en 1997, à 84 ans. Son œuvre d’écoute et d’attention à la souffrance, chante les regrets de l’amour, l’apaisement des blessures, l’ambivalence des désirs. Elle nous interroge sur l’individu et son destin. Tous les voyages décrits sont des voyages intérieurs.

Nous avons tous croisé Œdipe sur la route, nous ne sommes plus pareils. Tous les textes de Bauchau sont des voyages en Ithaque, des initiations, des contes moraux. Bauchau a une manière haute de vous rendre simplement humain et rebelle aux temps oppressants.
Grâce à lui nous resterons insoumis et nous serons toujours sur la route.

 

 

Gil Pressnitzer

 


 

Choix de textes

 

Les promeneuses du soir

Éloge

Éloge des sommeils d’amies

 

Éloge d’épouses de doges

Et de stratèges villes grèges

Ocrées de ceinturons de briques

 

Éloge à pas de somnambule

Des noctambules promeneuses

Noires cavales de bijoux

Plus grandes, couples sans époux

Que des reines prostituées

 

 

Éloge de la mélancolie

 

 

Femme pour un temps d’avène

Femme pour un temps d’exil

Est-ce que l’enfance était plus claire

Était plus sombre que mémoire

Que les pas

les palais

les pavés du hasard

La Mer est proche, Dix poèmes inédits sur des tableaux de Paul Delvaux (1972-1973), dans Poésie 1950-1986, Actes Sud, 1986  (Source Esprits Nomades)

 

 

Mainmise


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Mainmise

Chaque nuit, le même rêve. Une cité lointaine, un dédale de rues, pavées de nuées et bordées de murailles lépreuses, passages obscurs, décrochements sans issue, fenêtres barrées de grilles et portes closes. Et moi, pâle vapeur écorchée aux salpêtres, fantôme exsangue qui vous cherche encore, errant jusqu’à la nausée dans la grisaille muette de ce triste labyrinthe.
Tissé de vaine attente, mon rêve est opiniâtre. Il me traîne contre mon gré jusqu’à l’évidence de votre vilenie. En me quittant, vous avez dérobé le secret de mon souffle et la puissance de mon nerf. Chaque nuit vers mon ombre vous tendez une main à la douceur avide. Rognures d’ongles, brins de cheveux, lambeaux de linge imprégnés cousus ensemble dans un fantoche, on sait comment se noue un sort au ventre d’une poupée de terre.
Prenez garde au retour de vos charmes. Déjà s’ébat la blanche colombe de votre ventre. Vous m’avez envoûté et vous tombez sous l’emprise de vos songes fiévreux. Petite fille vicieuse, vos jeux solitaires rendent à mon simulacre sa joie première. Demain, j’en tisserai un chant d’où surgira l’image de votre nudité déclose.
Je vous ferai pleurer de bonheur sur les braises de votre cœur déployé.

Jacques Abeille -La Roche aux enfants, 7 août 2006 La NRM n°17 – Automne 2006

À LA RANI DE JHANSI


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À LA RANI DE JHANSI

PAR ANDRÉ VELTER

On n’est jamais si bien que dans une autre vie,
Loin de soi, loin de tout, en terrain découvert, À
Gwalior si l’on veut près du temple désert
De
Tali-Ka-Mandir où l’on est sans envie.

Le palais bat de l’aile.
S’il contemple le vide,
C’est qu’y tomber serait une fin trop brutale,
Trop vive pour le décor de légende fatale
Où la
Rani qui meurt tient d’une main avide

L’épée à embrocher l’Anglais et son empire.
La poussière a passé sur les ors, les émaux,
La gloire a pris congé en un dernier soupir.

Rien n’est triste pourtant et rien ne pousse au pire,
On dirait qu’un absent murmure mot à mot
Un refrain où la brume boit le sang et les os.

Le Cabinet de Curiosités


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Le Cabinet de Curiosités

 

Les tâches de son

suivent le bord du vers

à doigts frottés

 

Là parmi des morceaux de vie

le vrai de ce qui est tu de Toi

prononce au fond de son poumon

 

Tu te montres la vitre s’embue

du souffle des paroles que tu as mis en faisant l’amour

mouillée de ce désir de larmes

 

Si ton sein est resté à battre entre les pages

c’est sans nul doute

à cause d’une de mes mains marque-page

 

Niala-Loisobleu – 1er Janvier 2018

 

MON CAP SUD-OUEST


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MON CAP SUD-OUEST

 

Enfant, je découvris la  Charente-Maritime, ce large, qu’adulte resté innocent je ne cesse de voguer vers l’absolu. J’ignorais alors combien ma vie y serait liée…

1936 – Les premiers congés-payés, les trains de plaisir allaient me faire entrer  au bonheur des vacances familiales…

1939 – De St-Trojan où nous passions l’été, mon père et mon grand-père furent mobilisés…nous rentrâmes à Paris…

1940 – L’exode. Ma mère chargea la grosse C4 et en route pour l’exode…péripéties d’un chemin surchargé, ponts sur la Loire plus qu’aléatoires, Jeux Interdits…on finit par arriver…à Marrans où quelques jours après je vois les premiers soldat allemands entrer…

1945 – Fin de la guerre retour aux premières vacances depuis cinq ans…Mes parents choisissent l’Ile de Ré, où j’irai durant des années au Bois-Plage….

1972 – J’ai définitivement quitté mon Paname et m’installe à St-Georges-de-Didonne, suivront La Rochelle, St-Jean-d’Angély, Cognac et enfin la cabane en Moëze-Oléron…

Tour de Brou le gros noyer garde les pierres, debout au coeur du Marais de Moëze-Oléron, tout près, ma cabane s’y appuie la joue, yeux fermés sur un large tous jours grand ouvert…mon Île, mon Asile de Paix…parmi les oiseaux, le sel et le ciel qui n’en finit pas de joindre son bleu à la mer…

Le Ras d’Eau et Le Tiki à Royan  plus que ma Côte Sauvage, un temps fort de mon épopée, ma mue.

On ne sait jamais combien une histoire d’amour ça peut vous hâler votre tour de vie…

Niala-Loisobleu – 30 Janvier 2017

 

http://france3-regions.francetvinfo.fr/aquitaine/emissions/cap-sud-ouest

Faction du muet


Faction du muet

Les pierres se serrèrent dans le rempart et les hommes vécurent de la mousse des pierres. La pleine nuit portait fusil et les femmes n’accouchaient plus. L’ignominie avait l’aspect d’un verre d’eau.

Je me suis uni au courage de quelques êtres, j’ai vécu violemment, sans vieillir, mon mystère au milieu d’eux, j’ai frissonné de l’existence de tous les autres, comme une barque incontinente au-dessus des fonds cloisonnés.

René char
——————————————-
Et puis, beaucoup plus nombreux
je me suis trouvé uni, souvent copté, à la lâcheté d’autres êtres, vivant à contresens de mon concept, sans doute m’ont-ils fait vieillir, le mal n’est jamais anodin, mon étrange générosité insubmersible ne leur ayant pas laissé loisir de me torpiller, le Bleu de mes mots-peints, poilus du pince ô, m’a tenu au-dessus du fiel de la pute de vie qui radasse en pleurnichant, pas à plaindre puisque ouvrière accomplie de son malheur.
Niala-Loisobleu – 8 Décembre 2016
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LETTRES DE PANDORA 2


LETTRES DE PANDORA 2

 

Bernadette Griot

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Minuit, Wellington
Ma chère Athéna,
Ce qui m’intéresse, c’est l’écart.
La distance entre deux lieux ; entre vous et moi.
L’écart entre deux êtres ou entre deux choses, dans son
apparence de rien, me paraît contenir tout l’or de notre désir, en
même temps que son ombre. Dans l’air, circule ce que le mental
projette ; on ne sait jamais d’où ça vient, et cela fait peur.
L’arrière du visage brouille le regard qui, pour se rassurer, préfère
endiguer plutôt que s’abandonner aux eaux du fleuve.
Plus que réunir, j’aimerais pouvoir traverser ce que le monde
sépare.
Mais je ne sais comment vivre cela.
Je vous interroge, Athéna, dans le silence des mots.
Pandora
Parti pour un bain de lumière, j’essaie de coordonner le mouvement de mes bras avec ceux de mes jambes. Savez-vous ce qui en blizzarde la progression ?
Je n’ai pas de partage avec la cynique attitude qui assure qu’on se noie à la première goutte d’ô. Et qui surnage avec assurance en se mettant des brassards de police secours.
C’est dans les petites lignes que sont tendus les rêts.
– Non Madame, rien chez-moi ne laisse croire que je suis oiseleur…
Réunir Nous…
et je ne crois en rien d’autre…
Niala-Loisobleu – 9 Novembre 2016
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Les pigeons qui marchent sur la tête de mon toit, ronronnent comme des géraniums en couple à la fenêtre.


21.08.15 - 1 (1)

Les pigeons qui marchent

sur la tête de mon toit,

ronronnent comme des géraniums

en couple à la fenêtre.

 

A l’heure du laitier où les bennes avalent les ordures de la veille, le laid en pointillés n’est pas encore répandu.Les vociférations des voix publiques ont fini par s’endormir devant le non lâcher-prise des migraines. Il faut attendre le jour de paye pour toucher le meilleur. En attendant mon P’tit-Gars, t’as le pire signé comme  un âne au sacrement. Je solde mon conte a dit le pendu en allant se balader dans le contrat, un canif à la main.

L’eau n’a pas une ride. D’un versant à l’autre de la vague l’écume est amarrée basse. Les dernières crevettes se sont blotties au fond du slip pour fuir l’élevage des foins à la tondeuse. Petite, elle en rêvait en secret de sentir la femme. Les cons des Huns mode Attila, comme Aral c’est la merde sans sel des hôtes. Le risque d’y mourir pétrifié me méduse. Les indigènes de Sein connaissent les dangers de la pointe du Raz. Ils ont répondu les premiers à l’appel du 18 Juin en refusant le joug de l’envahisseur.

Aucun jour ne pourrait se lever à la place du nôtre. Oh, c’est pas toujours facile, tout le monde a son malheur dans l’intérieur. Raison majeure pour ne pas succomber aux bonimenteurs qui, sous prétexte fallacieux, vous garantissent le pire en jurant le meilleur. En fête c’est toujours son premier choix qui fait les vies au long du bal. Si tu te goures, fillette fillette, tu apprendras que les citrouilles c’est que des cas rosses.

Les pigeons qui marchent sur la tête de mon toit, ronronnent comme des géraniums en couple à la fenêtre.

Niala-Loisobleu – 22/07/16

 

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