VOEUX


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VŒUX

J’ai longtemps désiré l’aurore

mais je ne soutiens pas la vue des plaies

Quand grandirai-je enfin?

J’ai vu la chose nacrée : fallait-il fermer les yeux?

Si je me suis égaré conduisez-moi maintenant heures pleines de poussière

Peut-être en mêlant peu à peu la peine avec la lumière avancerai-je d’un pas?

(A l’école ignorée

apprendre le chemin qui passe

par le plus long et le pire)

II

Qu’est-ce donc que le chant?
Rien qu’une sorte de regard

S’il pouvait habiter encore la maison à la manière d’un oiseau qui nicherait même en la cendre et qui vole à travers les larmes!

S’il pouvait au moins nous garder jusqu’à ce que l’on nous confonde avec les bêtes aveugles!

III

Le soir venu rassembler toutes choses dans l’enclos

Traire, nourrir
Nettoyer l’auge pour les astres

Mettre de l’ordre dans le proche gagne dans l’étendue comme le bruit d’une cloche autour de soi

Philippe Jaccottet

 

Pour vous, pour les autres

et pour tout

le monde, voici mes voeux….

 

 

Niala-Loisobleu – 31/12/18

Miracle, le cauchemar se fait rêve


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Miracle,

le cauchemar se fait rêve

Sous l’immense verrière la gare tient les arrivées et les départs en attente. Ligne de démarcation, comme la berge qui regarde l’autre rive de la rivière. C’est le matin. La salle d’attente se retient de dire. Prolonger son intime refuge au-delà du bruit des premiers pas. Avant que la faim ne pousse l’enfant à la demande du sein. Cet homme, assis au bout de la banquette, porte sur son ,front l’incessante marche d’errant. Un destin inscrit dans le mouvement perpétuel de l’exode. Le percolateur du buffet lâche un commencement d’odeur d’oeuf bouilli; un panneau viandox au-dessus de l’étagère des tasses, sur l’ensemble d’un indélébile relent de sueur se baladant de compartiment en couloir des trains de nuit pour finir par poser ses coudes du zinc au marbre d’une table. Et cette angoisse qui n’a pas réussi à dormir, on la voit debout dans les yeux de leurs corps fatigués de fuir. Les voici, on les sait avant de les voir déboucher, le bruit de leur bottes est le signal que la trêve est finie.

– Papiers, papiers, aboient les crosses de fusils dans l’haleine fétide des brutes occupantes.

On entrevoit un filet de soleil passant dans un mélange de porte entrebâillée et d’imagination exacerbée par l’espoir. Cette force incontrôlable qui s’oppose à l’envie de laisser choir.Les miliciens couleur de néant, rient comme des voleurs de réalité se faisant croire à l’impunité. La force du nombre si chère aux lâches. Ils ont trempé leurs mains dedans quand, mitraillant ce couple qui tentait de fuir ils les ont rattrapés de leurs rafales. Des enfants n’auraient pas du voir des images comme celles là, fait un contrôleur qui n’a plus le courage de vérifier les billets. Le voudrait-il qu’il n’en trouverait pas le moyen dans la bousculade d’une panique qui s’éveille avec le premier bruit des locomotives balançant la vapeur en pression.

Tout l’monde en voiture ! crache le chef de gare, en balançant son fanal.

Je me lève du lit-superposé de ma nuit de passage. C’est net dans mon esprit ce flou des moments où l’homme s’est vraiment montré dans toute la perspective possible du doute quant à son évolution. Il tue plus naturellement qu’il parvient à vivre. Rien de cette effroyable vérité n’affecte les images que les affiches invitent à suivre. Les passages souterrains de la gare sont couverts de vantardise des trains de plaisir. A quai, on a mis des wagons de marchandises, debout on arrive mieux à augmenter la charge de voyageurs. Dans le noir du tunnel les chemins de traverses se sont éteints d’eux-mêmes…

Passage, passage, passage….

Si t’es pas sage me dit une voix pointue comme une baïonnette je te pique ta prochaine année.

On ne voit pas de serpentins accrochés aux miradors, un orchestre joue.

– Bonjour tu as bien dormi mon enfant, me dit une voix joyeuse, réveille-toi on est arrivés en 2018, c’est fini..Bonne Année ! Viens lèves-toi, de quoi as-tu rêvé durant la traversée ?

– Je me souviens seulement d’un miracle, merveilleux espoir insensé, avec l’augmentation des fluides au 1er Janvier, la fermeture des chambres à gaz était inscrite parmi les mesures d’économie !

Niala-Loisobleu – 1er Janvier 2018

 

FONCTION DU POETE


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FONCTION DU POETE

Sur le déluge de voeux du à la tradition de passage, après m’être déclaré rébarbatif sur l’usage qui en  est fait, je me dois de préciser le fond de ma pensée. Le rite est naturel puisqu’il remonte à l’origine humaine. Les hommes en découvrant et en commençant à comprendre le système planétaire ressentirent un besoin naturel d’en marquer les étapes. Leur célébration païenne s’inscrivit donc naturellement dans la tradition avant de devenir plus tard un rite dans les religions qui ne pouvaient les contourner.

Je ne suis donc en rien hostile au voeu. Je lui appartiens en tant qu’être humain.

L’évolution de notre civilisation m’a fait dire combien je plaçais tout mon espoir dans la Poésie. L’occasion du passage en 2017 me fournit l’occasion d’y revenir. Aussi ai-je pris Hugo, le socle indiscutable pour poser ma thèse. Au point que je souscris, mécréant, à l’analyse qui suit « La fonction du poète ». Remplaçant la présence de Dieu par ma foi laïque qui possède le même pouvoir en l’élargissant.

A vous toutes et à vous tous, qui lirez ce billet jusqu’au bout, je dis merci. Merci, d’avoir accepté mes vrais voeux puisque telle est ma libre intention en signe d’amour universel.

Niala-Loisobleu – 1er Janvier 2017

Fonction du poète

Dieu le veut, dans les temps contraires,

Chacun travaille et chacun sert

Malheur à qui dit à ses frères

Je retourne dans le désert !

Malheur à qui prend ses sandales

Quand les haines et les scandales

Tourmentent le peuple agité !

Honte au penseur qui se mutile

Et s’en va, chanteur inutile,

 Par la porte de la cité !

Le poète en des jours impies

Vient préparer des jours meilleurs.

Il est l’homme des utopies,

Les pieds ici, les yeux ailleurs.

C’est lui qui sur toutes les têtes,

En tout temps, pareil aux prophètes,

Dans sa main, où tout peut tenir,

Doit, qu’on l’insulte ou qu’on le loue,

Comme une torche qu’il secoue,

 Faire flamboyer l’avenir !

Il voit, quand les peuples végètent !

Ses rêves, toujours pleins d’amour,

Sont faits des ombres que lui jettent

Les choses qui seront un jour.

On le raille. Qu’importe ! il pense.

Plus d’une âme inscrit en silence

Ce que la foule n’entend pas.

Il plaint ses contempteurs frivoles

Et maint faux sage à ses paroles

Rit tout haut et songe tout bas ! …

Peuples ! écoutez le poète !

Écoutez le rêveur sacré !

Dans votre nuit, sans lui complète,

Lui seul a le front éclairé.

Des temps futurs perçant les ombres,

Lui seul distingue en leurs flancs sombres

Le germe qui n’est pas éclos.

Homme, il est doux comme une femme.

Dieu parle à voix basse à son âme

 Comme aux forêts et comme aux flots.

C’est lui qui, malgré les épines,

L’envie et la dérision,

Marche, courbé dans vos ruines,

Ramassant la tradition.

De la tradition féconde

Sort tout ce qui couvre le monde,

Tout ce que le ciel peut bénir.

Toute idée, humaine ou divine,

Qui prend le passé pour racine

A pour feuillage l’avenir.

Il rayonne ! il jette sa flamme

Sur l’éternelle vérité !

Il la fait resplendir pour l’âme

D’une merveilleuse clarté.

Il inonde de sa lumière

Ville et désert, Louvre et chaumière,

Et les plaines et les hauteurs ;

À tous d’en haut il la dévoile ;

Car la poésie est l’étoile

 Qui mène à Dieu rois et pasteurs.

Victor Hugo

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Analyse

Dans la Préface des « Voix Intérieures« , Hugo avait déjà parlé de la «fonction sérieuse» du poète, de sa mission civilisatrice. L’idée s’affirme et se précise ici : sans descendre dans l’arène politique, le poète doit guider les peuples ; il est l’annonciateur de l’avenir, inspiré par l’éternelle vérité, et ne saurait sans trahir sa mission se limiter à la poésie pure. Cette conviction caractérise la tendance dominante du romantisme après 1830, mais elle est aussi tout à fait personnelle à Hugo chez qui elle ira s’amplifiant ; dès cette date, quelques formules frappantes (v. 21, 32) révèlent sa conception du poète mage, du poète voyant.

Ce poème liminaire donne à tout le recueil son sens, son écho profond. Hugo y affirme que le poète est différent des autres êtres, qu’il est l’homme des utopies, le rêveur sacré, l’homme de l’avenir. Sa fonction est sociale : prêtre des temps nouveaux, il doit servir, être un intermédiaire entre Dieu et les êtres. Le penseur qui se mutile n’est qu’un inutile chanteur retranché dans l’individualisme : l’image de l’automutilation montre donc que l’utilité est intrinsèque à sa nature.

La solennité de ce texte didactique repose sur une structure très régulière, fondée sur de nombreuses reprises. On remarque une volonté de généralisation, l’insistance dans les définitions, les nombreuses exclamations laudatives, les impératifs, apostrophes et injonctions aux peuples.

– Au début, le poète répond à un interlocuteur qui lui conseille d’abandonner l’action politique : «Va dans les bois ! va sur les plages !… Dans les champs tout vibre et soupirre. La nature est la grande lyre. Le poète est l’archet divin !»

Dans le premier dizain, marqué par les trois verbes : «retourne», «prend ses sandales», «s’en va», Hugo condamne la démission des poètes par trois imprécations en anaphore («Malheur», «Malheur», «Honte») enchaînées dans une gradation ternaire. Les images qui évoquent la défection à laquelle le poète se refuse sont à apprécier.

Les oppositions « frère » / « désert », « sandales » / « scandales » sont renforcées par la rime riche et la paronymie

Le poète est un élu de Dieu, le poème commençant par « Dieu le veut » et se terminant par « mène à Dieu », Dieu étant l’origine et la fin. « Pareil aux prophètes » (à rapprocher des “Mages” [“Les contemplations”, VI, 23]), il « voit » là où les autres « végètent », il « inscrit » « ce que la foule n’entend pas » : fortes oppositions.

Dieu parle à voix basse à son âme.

Des anaphores insistent : « Lui seul a le front éclairé », « Lui seul distingue ». Cette mise en valeur du front peut être illustrée par les caricatures donnant à Hugo un large front.

Le comportement du poète peut être comparé à celui du Christ avec « ses rêves toujours pleins d’amour ». Il montre de la constance et du courage malgré les obstacles : « qu’on l’insulte ou qu’on le loue » qu’importe !

« Il plaint ses contempteurs frivoles », montrant ainsi une acceptation de l’adversité.

« Les épines » peuvent être vues comme celles du Christ : les références sont nombeuses à la souffrance, au martyre enduré.

À la fin du texte, le poète acquiert une stature quasi divine : « À tous d’en haut il la dévoile ».

Le poète agit donc pour tous  : « Ville et désert, Louvre et chaumière, / Et les plaines et les hauteurs ». « Louvre et chaumière » / « plaines et hauteurs » sont des métonymies incluses dans un chiasme qui efface l’opposition.

Ancré dans le présent, le poète est le pont entre le passé et l’avenir.

La force du texte se maifeste par des images mêlant temps, germination, lumière surgissant de l’ombre.

Les difficultés qu’impose le temps présent est marqué au début de chacun des trois premiers dizains : « temps contraires », « les haines et les scandales », « des jours impies », « quand les peuples végètent », « dans votre nuit », « dans vos ruines »

Le poète a la mission de recueillir le passé, d’où l’image de la récolte : « Marche courbé dans vos ruines / ramassant la tradition. » L’anadiplose « De la tradition féconde / Sort » est un lien stylistique qui établit un lien temporel). Avec «Qui prend le passé pour racine», Hugo affirme une fidélité à la tradition qui devrait être propre à rassurer ceux qui craindraient de voir en lui un révolutionnaire.

Le poète annonce un avenir de lumière : « A pour feuillage l’avenir ». C’est qu’il est « l’homme des utopies / Les pieds ici, les yeux ailleurs ». Il cultive le rêve : « Ses rêves toujours pleins d’amour » – « le rêveur sacré ».

La tâche est difficile : s’il a le don de voyance, il lui est nécessaire de scruter « les ombres des choses qui seront un jour » – « des temps futurs perçant les ombres ».

On remarque l’image végétale de la germination : « en leurs flancs sombres le germe qui n’est pas éclos »

Le but du poète est de « faire flamboyer l’avenir », illumination sur un fond d’ombre.

Les hyperboles et les accumulation dans le dernier dizain traduisent la réussite de la mission sacrée : « Il rayonne ! » – « Il jette sa flamme » – « fait resplendir » – « merveilleuse clarté » – « inonde de sa lumière ».

À partir de «Peuples ! écoutez le poète !», commence la conclusion : Hugo s’adresse directement au public.

La fin qui fait de la poésie « l’étoile» est mystique : elle rappelle l’étoile qui guida bergers et rois mages vers l’étable de Bethléem. Vigny aussi a dit du poète : «Il lit dans les astres la route que nous montre le doigt du Seigneur». (« Chatterton« ).

Ce texte qui est didactique possède une force intérieure, une puissance évocatrice, par la profusion des images souvent religieuses.

Hugo privilégie dans la fonction du poète la communion avec les autres et avec leurs souffrances, leurs problèmes. Il confie au poète la mission d’orienter l’Histoire, de guider vers la lumière, vers le progrès.

André Durand