De Maintenant


De Maintenant

par Edouard Glissant
 

Les murs ont de la peine à se tenir debout
Au long de cette rue
Qui monte et tourne.

On dirait qu’ils sont tous venus, ceux du quartier,
Essuyer leurs mains grasses au rebord des fenêtres
Avant de pénétrer ensemble dans la fête
Où croyait s’accomplir leur destin.

On voit un train peiner au-dessus de la rue,
On voit des lampes qui s’allument,
On voit des chambres sans espace.

Parfois un enfant pleure
Vers l’avenir.

ÉTÉ

La femme enceinte attendait sur le seuil
Dans l’air de la récolte.

Tant de bonté mûrissait

Dans les pommes et tant de force

Dans le bois de la porte et dans l’eau de la mare

Abandonnait la lutte.

La petite fille avait déjà
Ses beaux yeux pour plus tard,
Au pied du lit où furent les morts
Dans des draps blancs.

Cependant, l’épervier
N’interrogeait pas son destin.

Les étoiles d’un feu d’artifice de passage vont rentrer dans l’armoire. Voilà le défilé, les cérémonies, la comédie – tout au moins celle des commémorations,  est terminée pour un temps, va falloir remplir avec autre chose – l’orgueilleux Petit-Chef va finir par devoir se mettre vraiment à l’ouvrage et quitter cette scène de théâtre. On ne peut pas avoir indéfiniment cette veine de circonstances favorables. Les élections bidonnées par l’épouvantail de la Marine, le Panthéon, le Ricain, les partis en débandade, jusqu’au Vel-d’Hiv….vraiment ça fait qui déborde (en Général). La République va finir par regarder du côté des comptes à rendre. Petite-fille ton premier bal, coûte cher. C’est pas un jeu. La trêve des grandes vacances a toujours un amour d’été sur la plage qui perd sa culotte à la rentrée. Place Cigale, un p’tit jet d’ô…comme dit la chanson…
Niala-Loisobleu – 17 Juillet 2017
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LA BOÎTE A L’ÊTRE 17


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LA BOÎTE A L’ÊTRE 17

 

TABLEAU D’UNE PENSEE

Traits d’un frisson

les plus hautes herbes penchent la tête

rien naît en corps

Là-bas

bien plus loin que l’attente

qui pourrait dire ?

A moins que rien ne soit

Aux ardoises les craies qui ne serviraient à quoi

ça n’existe pas

Quelques calcaires ondulant aux courbes des fûts

n’ont pas déshabillé les strates du goût des crûs

Dehors la rivière volage

Le chai tient l’effusion au frais

prêt a embuer le coeur du vert

à pieds

pour la tracée du nouveau chemin

Un bourgeon hiverne sous sa calotte

dans l’humus sphère australe

A la fourche le nid perle

Un peintre tout vêtu de bleu outremer

s’apprête à faire monter la mer

au-delà d’ailes

pinceau à l’encrier d’un autre continent prêt à écrire

en lettres vacantes

pour tirer les pieux émergents du ponton

avec l’archet du violon

Plus qu’un jour

la vie reste éternelle

L’ô séant

Niala-Loisobleu – 9 Août 2013

 

Cette eau d’orages a plein d’espoir dans sa crise de goutte. L’urique acide ne plie pas le je nous. Seulement la transpiration des odeurs louches d’aisselle plus qu’elle ne monte en selle. A vue de nez, il est l’heure de nettoyer l’atmosphère et de rendre aux maux le rejet qu’on en dit.

Niala-Loisobleu – 28 Juin 2017

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L’ETERNEL RETOUR

La vie est un éternel recommencement. On invente à côté, le fond demeurant le même. Boccace, c’est du Macron sauce Hollande…

Niala-Loisobleu – 20 Mai 2017

BOCCACE
───
LE DÉCAMÉRON
TRADUCTION NOUVELLE
par
FRANCISQUE REYNARD
──────
TRADUCTION COMPLÈTE

PRÉFACE DU TRADUCTEUR


En France, on s’imagine que Boccace est un auteur de contes plus licencieux les uns que les autres, et l’on dit en souriant d’un air malin : les contes de Boccace, comme on dirait : les contes de La Fontaine. Or, si rien n’est moins exact, rien ne saurait mieux donner la mesure de notre superbe indifférence en fait de littérature étrangère.

Quelqu’un qui nous avait observés de près a dit, avec autant d’à-propos hélas ! que d’esprit, que ce qui distingue les Français des autres peuples, c’est leur ignorance profonde en géographie ; il aurait pu aussi justement ajouter : leur ignorance à peu près complète des littératures étrangères. Les œuvres des écrivains étrangers sont quasi inconnues en France. Les lettrés — encore est-ce l’exception — savent le nom des plus illustres, connaissent le titre de leurs principaux ouvrages, au besoin peuvent en citer une phrase ou deux, et, grâce à ce mince bagage, acquièrent une facile réputation d’érudit. Mais combien y en a-t-il parmi nous qui se soient donné la peine d’étudier les chefs-d’œuvre que la renommée consacre au delà de nos frontières ? Combien y en a-t-il qui soient assez familiers avec la Divine Comédie de Dante, par exemple, pour parler avec quelque autorité de cet incomparable poème qui a tracé en pleine obscurité du moyen âge un si éclatant sillon de lumière ? On nous apprend au collège, quand on veut bien nous l’apprendre, que la Divine Comédie est une conception de génie, mais on se garde de nous en mettre une ligne sous les yeux, et nous allons toute notre vie d’homme instruit, ou prétendu tel, parlant avec un enthousiasme banal d’une chose que nous n’avons jamais vue et que nous n’avons nulle envie de voir. Nous citons à tout propos, avec l’aplomb ordinaire des gens qui ne savent rien, le fameux Lasciate ogni speranza, pour faire voir que nous possédons notre texte, mais il ne faut pas nous demander plus. Nous serions même fort embarrassés de dire à quel endroit du poème se trouve ce passage que tout le monde cite par ouï-dire, et à quoi il a trait.

Ce que je dis de la Divine Comédie peut s’appliquer à n’importe quel chef-d’œuvre étranger. Pétrarque et Arioste sont encore moins lus chez nous que Dante. Nous avons, pendant cent cinquante ans, repoussé Shakespeare, et quand nous avons consenti à le laisser pénétrer jusqu’à nous, c’est à la condition qu’il nous arriverait émondé, mutilé, châtré par un Ducis. Je ne suis pas bien sûr qu’il n’existe pas encore des gens disposés, sur la foi de Voltaire, à traiter de « barbare » le poète d’Hamlet et d’Othello. Quelques-uns d’entre nous, les moins ignares, savent que Camoëns a fait les Lusiades, Milton le Paradis perdu, Klopstock la Messiade, mais c’est tout. Il n’est pas vingt Français qui puissent se vanter d’avoir lu d’un bout à l’autre ces poèmes qui ont immortalisé leurs auteurs. Si nous connaissons l’épisode de Marguerite, du Faust de Gœthe, c’est grâce surtout à la peinture d’Ary Schœffer et à la musique de Gounod. Quant au reste, nous n’en soupçonnons pas un traître mot, et nous n’en avons cure.

Voilà pour les plus grands, pour ceux dont il n’est pas permis de ne pas savoir le nom. Pour les autres, quel que soit le degré de célébrité dont ils jouissent dans leur pays, nous ignorons la plupart du temps jusqu’à leur existence.

Boccace a subi le sort commun chez nous aux écrivains étrangers, et bien que ce nom soit presque aussi populaire en France qu’au delà des Alpes, nous ne le connaissons pas mieux que Dante et Shakespeare. Que dis-je ? Son cas est plus particulier encore. Si nous ne connaissons ni Dante ni Shakespeare, ou si nous ne les connaissons que très imparfaitement, nous ne nous en faisons pas du moins une idée par trop fausse. Nous savons, d’une manière générale, que Dante a écrit un poème où il raconte ses pérégrinations imaginaires à travers l’enfer, le purgatoire et le paradis, et que Shakespeare a composé de nombreux drames dont les plus célèbres nous sont connus, ne fût-ce que par leur titre ; tandis que nous avons de Boccace et de son œuvre une idée absolument erronée.

Boccace n’a point écrit de contes, dans le sens du moins que nous attachons à ce mot. Il a laissé, entre autres ouvrages en prose et en vers, dénotant tous un écrivain de premier ordre[1], un livre intitulé le Décaméron, d’un mot grec qui veut dire les dix journées. Dans ce livre, son chef-d’œuvre et son vrai titre de gloire, Boccace nous dit comment, pour fuir la peste de 1348, sept jeunes dames et trois jeunes gens de Florence formèrent joyeuse compagnie et s’en allèrent vivre aux champs, au sein des plaisirs et des amusements de toutes sortes, dans l’oubli le plus complet des horreurs qui désolaient leur malheureuse cité. Il nous décrit leurs ébats à travers les campagnes enchanteresses de l’Arno ; puis, quand ils sont las des plaisirs de la table, du chant ou de la danse, de la promenade ou de la pêche, il nous les montre se rassemblant autour de quelque belle source d’eau murmurante, sous les grands arbres de quelque parc ombreux, pour raconter, chacun à son tour, à la mode florentine, des nouvelles sur les sujets les plus divers, mais dont le fond à peu près invariable est une histoire d’amour gaie ou triste, lamentable ou folle, suivant l’humeur de celui qui raconte, ou suivant le sujet imposé par le roi ou la reine de la journée. Si, dans quelques-unes de de ces nouvelles, le narrateur dépasse parfois les bornes du bon goût ou de la décence, ce n’est qu’accidentellement, et le ton général de l’œuvre est sérieux sans jamais être pédant, et très souvent dramatique sans cesser d’être simple.

Tel est le sujet du livre, mais il a une portée autrement grande que celle de simples récits destinés à distraire ou à émouvoir les belles lectrices auxquelles Boccace l’a spécialement dédié. C’est la peinture vivante de toute une époque, de la société telle qu’elle était au quatorzième siècle ; depuis le serf courbé sur la glèbe, jusqu’au très haut et très puissant baron qui n’a qu’un mot à dire, un signe à faire, pour envoyer impunément à la mort femme, enfants, vassaux ; depuis la courtisane qui se vend, jusqu’à la grande dame qui se donne, en passant par l’humble fille qui gagne sa vie en travaillant, et chez laquelle la passion souveraine, l’amour, n’agit pas avec moins d’empire que chez les princesses de sang royal ; depuis le pauvre palefrenier épris de la reine et parvenant, à force d’intelligence et de volonté, à satisfaire sa passion, jusqu’au roi bon enfant et paterne, qui se laisse cocufier comme un simple bourgeois de Florence ; depuis le moine fainéant et goinfre, coureur de femmes et montreur de reliques fantastiques, telles que les charbons du gril de saint Laurent ou les plumes de l’ange Gabriel, jusqu’au sinistre inquisiteur, « investigateur de quiconque avait la bourse pleine » ; jusqu’à l’abbé mîtré et crossé, détenteur de biens immenses et tenant nuit et jour table ouverte à tous venants. Et tous ces personnages ont une allure si naturelle, ils se meuvent dans un cadre si vrai, si bien ajusté à leur taille, que nous les voyons aller et venir comme si nous avions vécu au milieu d’eux en plein quatorzième siècle.

Dans un ordre d’idées non moins élevé, le Décaméron est une éloquente et courageuse protestation de bon sens et de l’esprit de libre examen contre l’abêtissement organisé en système par la scolastique de l’école et la superstition monacale. On a peine à croire que Boccace ait pu écrire sur le clergé de son temps les virulentes satires que son livre contient presque à chaque page, et qu’on dirait échappées de la plume d’un écrivain contemporain, tellement elles sont empreintes du sentiment de la liberté de conscience et de la dignité humaine. Il est allé plus loin ; non content de fustiger à tour de bras moines et prélats, il s’est attaqué au dogme lui-même. Il n’a pas craint de mettre sur le même rang les trois religions : juive, mahométane, chrétienne ; de leur donner une commune origine et de laisser entendre fort clairement qu’elles se valaient toutes les trois ; audace grande en face des bûchers de l’Inquisition. Les distinctions sociales, toutes de convention, n’imposent pas davantage à Boccace, et il y a tel passage de son œuvre où il n’hésite pas à déclarer que tous les hommes naissent égaux, et que la seule noblesse est celle de l’intelligence et de la vertu, non de la naissance et du hasard.

L’auteur du Décaméron est donc plus qu’un agréable et ingénieux faiseur de contes égrillards ; c’est un des maîtres peintres de l’humanité, et, après avoir écrit le dernier mot de son livre, il aurait pu s’écrier avec tout autant de fierté qu’Horace : exegi monumentum. C’est en outre un des plus grands écrivains de l’Italie ; il a fait de l’autre côté des Alpes, pour la prose, ce que Dante et Pétrarque ont fait, presque à la même époque, pour la poésie. De ces trois génies dérive tout ce qu’il y a de beau, de vrai et de grand dans les lettres italiennes. À ces titres, Boccace méritait d’être connu chez nous autrement que par les récits graveleux dont La Fontaine a pris le sujet dans son livre, ou par la grotesque parodie qui a servi de prétexte à Mirabeau pour donner carrière aux fougues de son imagination, sous le nom de traduction libre.

Car c’est à ses imitateurs plus ou moins scrupuleux, que Boccace doit tout à la fois d’avoir un nom populaire en France et d’y être pris pour ce qu’il n’est pas. Il a eu la chance heureuse et malheureuse d’être outrageusement pillé par La Fontaine qui prenait son bien où il le trouvait. La Fontaine est allé choisir dans le Décaméron les anecdotes les plus grivoises, les plus propres à aiguiser l’esprit des amateurs de gravelures, et avec sa malice, sa verve toute gauloise, son prodigieux talent de conteur, il les a habillées à sa façon. Mais s’il a pris à Boccace son rire et sa belle humeur, il s’est donné de garde de lui emprunter l’émotion profonde et sincère qui, chez le grand Florentin, fait toujours pardonner la légèreté du sujet. La Fontaine est un épicurien ; le sentimentalisme est son moindre défaut. Ses héroïnes n’ont d’autre objectif que le plaisir ; elles se donnent parce qu’elles éprouvent à se donner une jouissance matérielle à laquelle elles obéissent presque uniquement. Les belles amoureuses du Décaméron se livrent parce qu’elles aiment ; elles se donnent simplement, naïvement et au besoin elles savent mourir naïvement et simplement aussi, quand leur amour est trahi ou méconnu. Quelles figures plus adorables que celles de la Griselda, ce type ravissant de résignation et de tendresse conjugale ; de la Salvestra expirant de douleur sur le corps de son amant ; de la Simone, de Ghismonda, et de tant d’autres, qui placent les femmes de Boccace à la hauteur idéale des femmes de Shakespeare ! Ces créations charmantes, d’une conception si suave, si poétiques et pourtant si vraies, La Fontaine les a vues passer sans en être touché, sans les avoir comprises, ou peut-être sans vouloir les comprendre. Combien Alfred de Musset s’en est mieux inspiré ! Il a pris, lui aussi, à Boccace le sujet de deux de ses nouvelles, et il en a fait deux chefs-d’œuvre de grâce émue, de finesse et d’exquise poésie. C’est que Musset n’était pas seulement un grand artiste ; c’était un grand poète, et quelque paradoxal que cela puisse paraître de prime abord, son génie se rapproche infiniment plus de celui de Boccace que le génie de La Fontaine.

Si les emprunts de La Fontaine au Décaméron n’ont servi qu’à nous donner le change sur Boccace, on peut dire également que les traductions qui en ont été faites en français sont insuffisantes pour nous faire connaître le chef-d’œuvre du grand prosateur Italien. Il n’en existe que deux ayant une certaine notoriété ; l’une et l’autre sont fort anciennes. La première a été écrite en 1545 et publiée, à Lyon, en 1548 ; elle a pour auteur Antoine Le Maçon, secrétaire de la reine de Navarre. Elle est exacte, faite avec beaucoup de goût et une parfaite connaissance de la langue italienne ; mais elle a deux inconvénients graves : elle est devenue très rare, malgré les deux éditions qui en ont été récemment publiées[2], et elle est d’une lecture peu facile pour les gens qui ne sont point familiers avec la langue du seizième siècle. Aussi n’est-elle connue que des érudits, et elle ne saurait satisfaire la juste curiosité de la masse des lecteurs.

La seconde traduction est de Sabatier de Castres ; elle date de la fin du siècle dernier. C’est la plus répandue ; c’est la seule à vrai dire que le public ait à sa disposition, et on peut affirmer qu’elle n’a pas peu contribué à donner de l’œuvre capitale de Boccace une idée absolument fausse. C’est pour Sabatier de Castres qu’aurait dû être inventé le fameux proverbe : Traduttore, traditore, traducteur, traître. Il n’est pas possible, en effet, de tronquer, de défigurer plus effrontément l’œuvre qu’on a la prétention de faire connaître. Sabatier de Castres taille, rogne, ajoute, change dans la prose de Boccace avec le sans-gêne le plus complet. Un passage lui semble-t-il difficile à rendre, il le raccourcit, il l’allonge, il le paraphrase à son gré, à moins qu’il ne le supprime tout à fait, comme, pour ne citer qu’un exemple, la fameuse description de la peste de Florence. Qu’on juge par là du reste. Quant aux endroits scabreux, là où la finesse de touche de Boccace voile la crudité du fond, Sabatier appuie comme à plaisir ; il explique, il souligne, il commente, et réussit la plupart du temps à faire une insupportable grossièreté de ce qui, dans le texte, n’était qu’une inoffensive plaisanterie.

Une simple observation fera du reste voir sur-le-champ le crédit que mérite la soi-disant traduction de Sabatier de Castres. Chaque nouvelle du Décaméron est précédée de réflexions ingénieuses et plaisantes, d’un ordre parfois très élevé, et toujours fort intéressantes, que Boccace place dans la bouche du personnage qui raconte. C’est ce qui forme la liaison de son œuvre, en fait un tout, la rend intelligible, en donne le véritable sens. Eh bien ! Sabatier de Castres, dans une note placée en tête de la première journée, déclare à ses lecteurs qu’il a cru devoir « ôter, au commencement de chaque nouvelle, les réflexions de chacun des auditeurs, afin de rendre le récit plus vif et plus agréable. » Cela ne rappelle-t-il pas ce directeur de théâtre de province annonçant sur ses affiches qu’il avait supprimé la musique de la Dame Blanche comme entravant l’action ? Un habile homme que ce Sabatier de Castres ! il a tout le long du chemin des lanternes allumées pour éclairer ses pas, et son premier soin est de souffler dessus. Il n’a pas manqué au surplus d’intituler sa traduction : les Contes de Boccace. De Décaméron, il n’est pas plus question que si le Décaméron n’existait pas.

Donc, ni la version de Le Maçon, complète et fidèle, mais d’une lecture difficile sinon impossible, rare d’ailleurs et fort chère, ni celle de Sabatier de Castres qui, elle, est une véritable tromperie, ne sont de nature à donner de Boccace et de son œuvre capitale une idée vraie. C’est pourquoi j’ai cru qu’il serait intéressant de présenter aux lecteurs français l’auteur du Décaméron sous son véritable aspect. Aussi bien le public, venu enfin à des idées plus justes, ne veut plus de ces traductions par à peu près, avec lesquelles les Dacier, les Lebrun, les Tressan et tant d’autres depuis, l’ont si longtemps berné. Il veut connaître les chefs-d’œuvre étrangers tels qu’ils sont ; il veut savoir ce que l’auteur a dit, tout ce qu’il a dit, rien que ce qu’il a dit, comme il l’a dit. C’est à cette formule que doit dorénavant se conformer tout traducteur qui a le sentiment de sa responsabilité, et c’est ce que je me suis efforcé de faire dans la traduction qu’on va lire. À défaut d’autre mérite, elle a celui de reproduire, aussi exactement que possible, l’œuvre de Boccace et sa physionomie propre. Elle n’a rien emprunté aux traductions qui l’ont précédée ; elle a été faite directement sur l’excellente édition classique de Le Monnier, édition collationnée sur les meilleurs textes. C’est, pour employer l’expression de Montaigne, une œuvre de bonne foi avant tout.

En entreprenant ce travail, je ne m’en suis nullement dissimulé les difficultés. Boccace est, en effet, un des écrivains les plus difficiles à traduire ; non pas que chez lui le sens soit obscur, mais la contexture même de sa phrase en rend la traduction, — j’entends la traduction exacte, la seule que j’admette, — pleine de difficultés. Dans son admiration exclusive des anciens, Boccace a pris pour modèle Cicéron et sa longue période académique, dans laquelle les incidences se greffent sur les incidences, poursuivant l’idée jusqu’au bout et ne la laissant que lorsqu’elle est épuisée, comme le souffle ou l’attention de celui qui lit. Dans la langue latine, souple, flexible, aux inversions naturelles, ce système peut être la source de grandes beautés ; il n’en est pas tout à fait de même pour la langue de Boccace, déjà plus sèche, plus précise, moins apte par conséquent aux inversions et qui s’accommode assez mal de la période cicéronienne. Aussi le plus souvent sa phraséologie est-elle fort complexe, et pour suivre le fil de l’idée première, faut-il apporter une attention soutenue. Ce qui est déjà une difficulté de lecture dans le texte italien, devient un obstacle très sérieux quand on a à traduire ces interminables phrases en français moderne, prototype de précision, de clarté, de logique grammaticale. La langue française, au point de perfection où elle est arrivée, exprime la pensée avec autant d’exactitude mathématique que le chiffre exprime le nombre. Quelle que soit son affinité avec notre idiome, l’italien n’a pas le même rigorisme de la forme. Il permet à l’écrivain des escapades hors de la syntaxe, des licences grammaticales que le français ne saurait tolérer. On conçoit donc qu’il est parfois très difficile de rendre exactement en français, instrument rigide par excellence, ce qu’un auteur italien a écrit avec toute la latitude que lui laisse le peu de sévérité de la langue italienne. Cette difficulté est plus spéciale à Boccace. Je sais bien qu’il y a un moyen commode de l’éluder, et que ce moyen, mes prédécesseurs ne se sont point fait faute de l’employer : c’est de couper les phrases et d’en faire, d’une seule, deux, trois, quatre, autant qu’il est besoin. Mais à ce jeu, on change notablement la physionomie de l’original, et c’est ce que je ne puis admettre.

J’ai donc pris le taureau par les cornes et j’ai accepté la phrase de Boccace comme elle est, à moins, et le cas est rare, qu’il y eût impossibilité matérielle à la transporter dans une phrase qui restât française tout en conservant la physionomie italienne. Si cette méthode a augmenté dans de sérieuses proportions les difficultés du traducteur, elle offre au lecteur l’immense avantage de mettre sous ses yeux le calque on ne peut plus fidèle de l’original. Je dois ajouter que la tournure légèrement archaïque que la phrase acquiert par ce procédé, lui donne une saveur qui n’est point sans charme, tout en offrant une nouvelle garantie d’exactitude. Voilà, je ne puis trop le redire, ce qui fait tout le mérite de la présente traduction, ce qui constitue sa raison d’être et doit la recommander aux lecteurs.

Cette traduction n’est, du reste, qu’une faible partie du travail considérable conçu d’après le même plan, et qui comprendra, si mes forces me le permettent, tous les grands classiques italiens. Déjà la Divine Comédie, de Dante, a paru[3] ; le Roland furieux, d’Arioste, est sous presse. Puis viendront successivement Pétrarque, Tasse, Machiavel, Goldoni, Foscolo, Manzoni, etc. En me vouant à ce labeur de longue haleine, mon but n’a pas été seulement de faire une œuvre utile ou agréable à mes compatriotes ; j’ai voulu, tout en donnant un témoignage particulier d’estime à la généreuse nation dont la littérature a eu tant d’influence sur la nôtre, contribuer à resserrer les liens qui unissent deux peuples faits pour se connaître et s’aimer, et destinés à marcher désormais côte à côte et du même pas dans la voie du progrès et de la liberté.

Francisque Reynard.

Paris, 28 mars 1879.

LETTRE A LES LISES


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LETTRE A LES LISES

 

Le couteau tombé sous la table des cartes

A laissé le brouillard intact

Où pointe le compas

Le sexe tant dressé

Confond la lune et le soleil

Au beau milieu d’un océan désalinisé

L’albatros nage en solitaire

Je me souviens des troglodytes de Cadix

De la roche percée

Sur laquelle six cordes tendaient leurs voies

Le ciel andalou sentait les épices d’un comptoir d’Inde

En fumées saurées par les gitanes de Gainsbarre

Que des gosses dans les fortifs

Brinquebalaient à coups de pieds

Dans les gamelles

Noir corbeau coeur de colombe

Les claquements de la faena rebondissent

En ricochets sur le plateau de la Messa

Grenade n’endors pas tes lions

On cherche fortune sur la Plaza del Sol

En rangs d’indignés

Quelque part existe-t-il assez d’amour pour taire l’insupportable injustice ?

Vent des globes

Ruisselant de larmes

Tire les galères

Aux rames des RER

L’odeur d’ail saucissonne les cauchemars du matin

C’est la traversée de la manche au quotidien

Dans des remontées lointaines

D’un flamenco en corps sauvage

Niala-Loisobleu – 10 Mai 2017

 

COCORICO AU BAS DE LA MARCHE


COCORICO AU BAS DE LA MARCHE

De mémoire de Bête (3)
un roman de

de Jean-Yves Duchemin



– La parenthèse du temps –

Au loin, un coq matinal lance son cocorico ! franchouillard. La nature s’éveille, et Balto, dont le pas est redevenu incertain, se rend compte que la rosée a semé ses perles jusqu’aux endroits les moins exposés. La moisissure parasitant le pilier contre lequel il s’est assoupi se nourrit de cette humidité providentielle. De grosses limaces noires rampent dans l’herbe, dangereuses pour les distraits qui ne regardent jamais où ils mettent les pieds. De vérita-bles mines visqueuses se déplaçant ventre à terre. Il hésite à retourner s’asseoir sur le rocher plat… il doit être carrément huileux à cette heure de la journée. Il a mal au dos, s’étire ; l’effort provoque un relâchement généralisé de sa personne et un pet retentissant profite de l’aubaine pour sortir prendre l’air.
Provenant de derrière la colonne, une voix bourrue tente de murmurer, mais le viaduc agit comme une caisse de résonance. Sous l’autre arche, un pêcheur appâte les truites avec des mots doux : « Petit, petit, petit… Allez, soyez gentilles avec tonton Marcel, la poêle vous attend… Vous verrez, il y fait plus chaud qu’ici ! »
Balto peut l’apercevoir, néanmoins l’homme paraît trop occupé à amadouer les écailleux de l’Allier, pour lui rendre le salut qu’il s’apprête à ébaucher dans sa direction. Des cuissardes lui donnent l’aspect d’un mousquetaire, mais la canne qu’il manipule ne ressemble pas vraiment à une épée. Visiblement, pour les pratiquants de cette discipline prétendument écologique, rentrer bredouille est un crime de lèse-majesté, et subir le regard ironique de sa femme… la plus redoutable des épreuves. Tout cela est trop banal pour ne pas être puéril ! Il a envie de l’envoyer paître ailleurs, ensuite réagit, reconnaissant que c’est lui… le ruminant de trop ! Il est une pièce rapportée au sein de cette nature criante de vérité, à la fois belle, simple et noble. Une princesse de conte de fées vêtue d’un manteau dont la couleur varie selon le climat et les saisons.
Dix minutes viennent de s’écouler depuis l’attaque du prédateur – qui n’était pas un Apache ! Ce n’était pas un cauchemar non plus. Il éprouve les pires difficultés à remettre ses idées en place, mais il sent une nette amélio-ration. L’invraisemblance de la situation, étonnamment, le rassure. En quel-ques jours, il a vécu plus intensément qu’au cours des dix dernières années. Il a toujours su qu’il marchait dans les pompes d’un quidam, mais hésitait à changer de chaussures, effrayé par cette vie qui défile, et préférant piétiner, adepte du surplace.
Il a l’impression de ne plus être le même homme, sa mémoire a réintégré le domicile après avoir si longtemps fugué. Ce qu’il vient d’endurer a entre-bâillé des portes qu’il avait imaginées scellées jusqu’à sa mort. Maintenant il se rappelle pourquoi il est ici, à Langogne. Le tunnel, le passage souterrain près de la gare, il s’y rendait régulièrement lorsqu’il était gosse. Le double rêve a ravivé des souvenirs étouffés par la réalité. Tout cela lui était complètement sorti de l’esprit ; il avait refermé le couvercle de cette marmite temporelle, ne craignant ni la surtension, ni l’implosion.

Il observe le pêcheur, qui continue de bêtifier avec la poiscaille, et se revoit quarante ans plus tôt, le jour où la lueur métallique a investi le tunnel. Appa-remment, il a été le seul à se baigner dans cette lumière liquide et grise dont l’effet visuel calquait la surface d’un lac aux reflets d’acier par temps calme.

Ce matin-là, l’orage avait éclaté alors qu’il se trouvait dans ce corridor sombre avec son père. Il avait dû s’arrêter, aveuglé par cette luminescence métallique irradiant, apparemment, d’un point situé au-delà du souterrain. Elle s’était immédiatement estompée et il avait surpris Titi qui l’espionnait, le dos collé à la paroi du tunnel, dans un léger renfoncement où, grâce à son physique malingre, il se croyait « invisible ». Et, cerise sur le gâteau, posi-tionnée en retrait et feignant de ne pas distinguer son frérot, Modestine lui faisait coucou de la main. Elle, au moins, ne se cachait pas, et c’était un bon point à mettre à son actif. Papa était arrivé au bout de ce couloir de nuit et attendait que la pluie cesse enfin, pour traverser la rue des abattoirs. Impa-tient, il réclamait la présence à ses côtés de son fils qui, pour une obscure raison, traînaillait. Lui, ce qu’il épiait, c’était une éclaircie, afin d’atteindre le bâtiment sans se mouiller. Balto y retrouverait le bestiaire de ses fantasmes, les « gentilles bestioles » alignées avant les exécutions à froid, puis l’immonde équarrissage. Ainsi valait-il mieux lui tenir la main, au cas où le soleil déchirerait les nuages, pour passer sur le trottoir d’en face.
Ce qui réconfortait monsieur Beltoise, c’était l’idée que son fils ignorait ce détail de l’histoire. Il n’était qu’un complice par défaut, et même si son épouse s’y opposait, satisfaire ce caprice lui semblait une priorité absolue, dans la mesure où c’était un enfant introverti dont le caractère plutôt ren-fermé ne favorisait guère l’altruisme et l’ouverture d’esprit. Apprenant le sort réservé au bétail, il en aurait conclu que s’extérioriser ne servait qu’à côtoyer des bouchers…
Plus tard, Balto avait eu une discussion avec Titi, qui lui avait révélé être intrigué par cette balade matinale, motivant cette filature de détective. Sans se douter que sa sœur, amoureuse de son ami, le talonnait, évidemment pour une raison plus intime – le suiveur suivi. Il lui avait avoué le but de cette promenade programmée quotidiennement et Titi en avait été profondément tourneboulé. Lui si passionné par les animaux, il ne comprenait pas que son pote fût à ce point obsédé par la vue de ces bêtes promises à la curée. Dès lors, contrairement au mécréant, s’était-il juré de respecter la nature aveu-glément, traduisant cet acte d’amour par des textes et des poèmes unique-ment consacrés à sa gloire. Par la plume, il rééquilibrerait leurs rapports néanmoins amicaux, s’octroyant le titre pompeux de « roi naturel du contre-pouvoir », en opposition à Balto, le « pape frondeur ».
« Au nom de la prose et, en prime, afin que la rime sente la rose… » avait-il déclaré à chaud, joignant le geste à la parole, à la manière d’un orateur grec.
Ce jour-là pourtant, Titi avait passé un savon à sa sœur, qui avait quitté la chambre sans en avertir ses parents, partis aux commissions tandis qu’elle était soi-disant restée pour dessiner de nouvelles robes destinées à Ar… à Froufrou, sa poupée.

Culpabilisant, Balto n’était plus jamais retourné « visiter » le… pavillon des condamnés. Avec ou sans son père, il s’en était abstenu sans ressentir le moindre manque. D’ailleurs, cette décision avait soulagé monsieur Beltoise, car il avait eu peur que son fils ne devînt cruel ; à force d’admirer de la viande sur pattes prête à l’égorgement et à l’éventration, il aurait pu revêtir la sanglante panoplie du bourreau. Au contraire, il avait subitement évolué ; plus respectueux de la nature, il ne se privait point d’en louer les qualités, les bienfaits. Sa crainte des bêtes à cornes s’était évanouie. Les jours pluvieux, quand il repérait un escargot, il le toisait de façon arrogante et, mimant un discours solennel, lui lançait : « Toi, le cornu, tu peux faire la gueule et bavait tout ton soûl, tu n’es plus le seul animal anatomiquement cocu qui ne m’effraie pas ! Puisque le Diable n’existe pas… »
Et il éclatait de rire.
Mais ce n’était qu’une façade lézardée. A la réflexion, les remords l’assaillaient, de plus en plus pesants, comme si le fait d’avoir été si souvent présent aux abattoirs avait motivé une plus grande quantité de crimes ani-maliers, de viande consommée. Les végétariens allaient se mettre à manger de la chair bovine et ovine, à n’en point douter, et il était responsable de cette mutation nutritive. Les appareils digestifs des « mangeurs de salades » seraient maltraités mais obtempèreraient, forcés de s’adapter à ces denrées carnassières réservées d’ordinaire aux prédateurs.
D’horribles cauchemars peuplaient ses nuits, et, la plupart du temps, il s’y débattait, déguisé en boucher, contre un petit veau qui le chargeait et l’empalait contre le mur où étaient alignés ses parents. Ils avaient le nez percé d’un anneau de fer où était nouée une épaisse corde les reliant à la cloison sanguinolente. Tiburce était là et applaudissait ; Modestine sanglo-tait. Lorsqu’elle pleurait à chaudes larmes, elle paraissait minuscule, plus naine que jamais !
Balto se réveillait toujours lorsque la grosse voix du taureau, le patriarche des bovins, félicitait son enfant pour sa bravoure : « Bravo et merci, mon fils ! Tu es une vraie bête de combat ! Tu mériterais les oreilles et la queue… »
Il ne précisait pas s’il était l’Elu destiné à conduire le troupeau en Terre Promise…
Par la suite, tout était rentré dans l’ordre.

Balto est éjecté de ses pensées par une vision. Une personne qu’il croit connaître vient de s’aligner dans son point de mire. Se délectant de son voyage dans le passé, tant son amnésie partielle lui en avait ôté l’opportunité jusqu’à aujourd’hui, il ne l’a pas remarquée au premier coup d’œil. Un second confirmera…
Les yeux écarquillés, il reçoit l’information comme une gifle.
Mon Dieu ! Est-ce bien ELLE qu’il aperçoit là-bas, devisant avec le pê-cheur mousquetaire ? Ou est-ce un mirage ? Une hallucination due au retour inopiné de son vécu ?
A-t-il eu une absence ? Et, coïncidence ou but recherché, en a-t-elle profité pour se manifester PHYSIQUEMENT dans le coin ?
Pour sûr, un choc émotionnel d’une telle force n’a pu que chambouler ses connexions cérébrales ! Probablement une tumeur somnolente venait-elle de sortir de son hibernation, titillée par… les révélations !

Quelque chose vient de bouger dans son présent, tant il a été secoué par son passé… Un séisme déplace ses repères dans le temps. Dès lors, il a l’impression de vivre dans l’avenir et d’y commenter des péripéties dont il n’est plus le héros malgré lui. Comme s’il était assis dans une salle de ci-néma et racontait ce qu’il voyait sur l’écran à un aveugle… Mais sans être inclus dans le casting, alors que… son nom est à l’affiche !
Un brouillard épais enrobe son cerveau, un éclair en jaillit… Un songe l’aspire hors de la réalité, mais il résiste. Jusqu’ici figé dans l’instantané, voilà qu’il louvoie désormais dans le futur, narrateur de ses propres ex-ploits. Telle la certitude d’avoir survécu à un naufrage et d’en expliquer les raisons au « tribunal des rescapés ». Après tout, peut-être a-t-il dérobé aux dieux païens le droit de s’accrocher à la poutre flottante qui… Il aura déso-béi aux forces obscures…
Il sait pertinemment que tout sera différent à partir de… de cette seconde… puisqu’il ne maîtrise plus rien…
Son sang bouillonne, mais ce n’est déjà plus son sang. Il est un vieil arbre dont on a transfusé la résine…
Les dés sont jetés… la parenthèse du temps a été rouverte !

Oui, il la reconnaissait tout à fait maintenant, ombre charnelle surgie du néant, souvenir vivant ! Mais une ombre debout, un souvenir palpable. Et quelques pas suffiraient à s’en convaincre…
Modestine Barnouin… la sœur de Tiburce !
Elle n’avait pas changé ; quelques rides au coin des yeux et à la commissure des lèvres gerçaient le souvenir qu’il en avait gardé. Avec l’âge, son regard était devenu moins glacial, comme si elle avait renoncé à vivre per-pétuellement en hiver. Il se trouvait à trente mètres de cette femme mais, curieusement, son acuité visuelle nouvellement affûtée fonctionnait à la ma-nière d’une loupe dans la main d’un myope. Sans avoir à utiliser le sens adéquat, il distinguait ses particularités les plus secrètes au fur et à mesure de son inspection à distance. A moins qu’elle ne les lui dictât par réciproci-té… ce qui signifiait qu’elle « lisait » elle aussi son anatomie. Il la détaillait comme s’il cherchait à mieux s’imprégner de son existence.
Cela faisait près de vingt-cinq ans qu’il ne l’avait plus revue. Depuis qu’il avait mal tourné et choisi de quitter son cercle d’amis, tant la honte l’avait rendu sauvage et distant. La misanthropie l’avait accueilli à bras ouverts et il s’y était jeté à cœur perdu.
Mais que faisait-elle ici ? De pareilles coïncidences n’existaient que dans les romans de gare, n’est-ce pas ? Ou dans les fictions oniriques, spécialité de Balto. Et surtout, qu’avait donc subi sa propre mémoire, pour rayonner ainsi, de façon si soudaine et avec autant de clarté ?

La bête, assise sur son arrière-train, se léchait la patte, qu’elle passait en-suite sur son front, comme pour se laver. Ses griffes étaient rétractées. Visi-blement, elle avait encore mal, et comptait sur le pouvoir analgésique de sa bave pour soulager sa douleur. Mais ce qui était extraordinaire, c’était sa morphologie… Plus haute qu’un grand fauve, une crinière de lion, deux crocs en forme de défenses de morse dépassant de babines écumantes, un pelage de tigre, avec son escadrille d’insectes volants satellisés… Modestine les balayait parfois d’un revers de main ; mais c’était inutile, car ils revenaient à la charge, sifflant à ses oreilles, en en piquant les lobes… A force de se souffleter machinalement, une rougeur suspecte apparaissait sur ses tempes. De gracieuses libellules se mettaient en orbite autour de la gueule de l’animal disproportionné, mais quittaient aussitôt cette piste d’atterrissage moquettée dont l’approche en pilotage automatique s’avérait périlleuse.
Si le pêcheur n’avait entraperçu ne serait-ce que l’ombre de la bête se re-flétant dans l’Allier, il se serait jeté à la baille pour l’embrasser. C’était la meilleure méthode pour fuir le monstre… en plongeant sur son image. Quel paradoxe terrifiant ! Et s’il avait brusquement fait volte-face… Non, stoïque, il écoutait attentivement cette femme, la prenant sans doute pour une fillette matinale appâtée par la fraîcheur de l’onde quand pointe l’aube et chante le coq. Sur la rive d’en face, cent mètres en aval, il y avait une maison dont le jardin avait les « pieds dans l’eau »… c’était probablement la fille du propriétaire.
Balto délirait, il ne pouvait en être autrement. La folie commençait le jour des retrouvailles avec son lointain vécu d’enfant – d’habitude, c’est la perte de mémoire qui rendait fou, non ? Un pied de nez du destin, clown cynique. Il mourait pour s’être revu en culottes courtes, naïf, et collectionnant les idées ambiguës telles ces images de footballeurs qu’il prisait tant naguère. Il recevait l’information comme une évidence. Certes, il devait inconsciemment connaître le pourquoi de la présence de la sœur de Tiburce sous ce viaduc, à moins d’un kilomètre de Langogne, et surtout, ce que représentait ce félidé aux canines surdimensionnées qui la suivait partout, singeant un toutou… Mais tout cela était enfoui dans une vieille malle rangée au grenier, ou à la cave, avec les fantasmes et les complexes. Il n’avait pas l’impression de cauchemarder, non, ni d’halluciner. De toute façon, trois rêves se succédant à cette cadence infernale sans se pincer pour se réveiller, c’était un suicide… et un authentique exploit d’en avoir subi deux à la suite sans avoir perdu la raison. Ceux qui s’en souvenaient au saut du lit s’écroulaient en y repensant, terrassés par une embolie cérébrale.
Mais la réalité avait effacé ces illusions avec un réalisme si aveuglant qu’il en avait la vue encore brouillée dix minutes après avoir ouvert les yeux, fuyant l’ultime songe dérangeant. Le concret et le surnaturel s’interpénétraient, et le résultat en était pour le moins décapant ! Tout se dévoilait comme on déchire un rideau avec un couteau pour voir ce qui se trame de l’autre côté, plutôt que d’employer la méthode classique, se conte-nant d’en écarter délicatement le… voile.
Flairant sa présence, la bête avait détourné sa tête couronnée d’une toison léonine et dardait sur l’inconnu des prunelles dilatées où se reflétait la braise de la haine. Ses yeux injectés de sang lançait des poignards enflammés, et Balto ne tarderait pas à en être lardé et brûlé.
Modestine, se retournant, lui commandait de rester sage, mais lui intimait cet ordre sans remuer les lèvres. Balto ignorait qu’elle fût ventriloque. Il ne lui manquait plus que le fouet, d’évidence, pour se déclarer dompteuse… dompteuse ventriloque ! Le chat géant lui obéissait sans grogner ; ronron-nant, il frottait son poitrail aux cheveux de sa maîtresse, gros matou à sa mémère. Un simple coup de langue lui aurait lavé la figure… « refait le portrait ». L’odorat mis à mal par cette haleine d’abattoir.
C’est alors que Balto se rendit compte que le pêcheur avait disparu… que la scène avait changé, se déplaçant dans l’espace et fort possiblement dans le temps. Modestine et la bête étaient présentement juchées sur le rocher plat. Elle avait posé une main minuscule sur l’énorme crâne de la bête et le caressait, tandis qu’avec l’autre, elle faisait signe à l’homme de rallier leur perchoir. Toujours son fameux coucou ! Son geste n’avait pas changé non plus. La tête du félidé la dominait d’un bon mètre. On devinait à ses paupiè-res qui se fermaient et se rouvraient mollement qu’il appréciait le câlin. Par rapport à Balto, il se situait derrière elle, et les deux crocs longs et pointus dépassant de ses babines paraissaient pourtant sur le point de s’enfoncer dans son cuir chevelu.

« Viens ! »
Balto rejoignit l’improbable couple en souriant bêtement. Le parfait idiot du village… Il n’avait pas peur. Il marchait l’esprit libre comme si on l’avait anesthésié ou drogué. Il sentait une présence mentale en lui. Et cet inaudible murmure le rassérénait… C’était assez inexplicable ! La structure du viaduc pouvait se disloquer, s’effondrer dans l’Allier, sur eux, peu importait puis-qu’il était déjà parti… ailleurs !
A mesure que Balto s’approchait, le visage de Modestine s’illuminait, son sourire gommant en partie sa disgrâce faciale. Son bras droit se tendait vers lui, désignant plus précisément son poignet, la montre grise. Il l’avait com-plètement oubliée, cette breloque !
Elle s’apprêtait à ouvrir la bouche pour dire quelque chose mais, craignant d’effaroucher l’animal fabuleux si elle parlait normalement, se tut immé-diatement. Il capta le message muet directement dans son cerveau, sans pas-ser par la douane de l’appareil auditif :
« Balto, tu es en possession de la parenthèse argentée… Dieu soit loué ! Si tu ne l’avais pas posée sur cette pierre, je ne t’aurais jamais repéré… »

Quelque chose dans sa démarche attestait que le contexte avait également transformé l’état physique de l’homme. Ses os avaient rajeuni de dix bonnes années au moins ; il avait enfin cinquante ans… Il eut cependant le réflexe de se faire aider pour grimper sur cette pierre en forme de galette, mais se ravisa, retirant la paluche qu’il venait de tendre au mépris du danger d’être mordu. Il grimpa sur la galette… en silence. Sollicités, ses genoux et ses chevilles oublièrent de se signaler par ce grincement de mécanisme rouillé auquel il était habitué. De plus, claquant dans un silence relatif, cela aurait pu agacer ce démon assagi mais dont l’œil laissait sourdre une lueur de méfiance.
Modestine se retrouva comme « mise entre parenthèses » par ses deux dé-tonants colocataires. Familièrement, elle prit l’homme par la taille et, de son bras gauche, empoigna l’encolure de l’animal. C’était une posture bancale, mais elle semblait lui convenir. Elle n’avait pas grandi depuis le temps, elle était toujours aussi… NAINE !

Brusquement, l’air s’épaissit, devint élastique, telle de la guimauve.
Redoutant que sa voix ne réveillât l’ardeur belliqueuse de la bête, la sœur de Tiburce avait préféré interpeller Balto mentalement. La trouille de chatouiller l’ouïe du monstre, c’était une aubaine, car l’homme n’avait pas vraiment envie de causer ! Cela dit, pourrait-il seulement lui répondre sans émettre le moindre mot ? Le « service retour » était-il assuré chez les mutants télépathes ? Certes, il était un récepteur parfait, mais serait-il capable de motiver ses synapses à transmettre des messages codés aux connexions cérébrales de cette femme ? Bien qu’elles fussent dopées par l’excitation d’une pseudo-jeunesse recouvrée, il en doutait fortement.
Jadis, Modestine lui avait toujours paru bizarre ; elle ne s’était guère amé-liorée. Elle était si différente de son frère… carrément son contraire. « C’est mon antéchrist, le démon de mon ange ! » affirmait Tiburce, oubliant de souligner qu’elle était avant tout son complément. C’était à se demander si le sang des Barnouin coulait dans ses veines ; s’il en avait la couleur, le goût, le pedigree… Elle n’avait pas été adoptée, non, ni désirée, mais cela n’expliquait pas tout. C’était une fille à part, ne serait-ce que par sa taille ridicule, mais là, franchement, Balto n’avait jamais imaginé qu’elle possédât ce don de télépathie et pût se faire comprendre par un quelconque animal, aussi singulier fût-il. Une multitude de points d’interrogation trottaient dans son crâne, bousculant ses neurones. Il comptait évidemment sur elle pour éclairer sa lanterne. Ce qu’il vivait là, pour passionnant que cela fût, avait de quoi faire chanceler le plus cartésien des êtres humains. Il ne rêvait pas, non… pour cela, il avait déjà donné, faisant preuve d’une grande générosité.
Tout d’un coup, une luminescence grisâtre les enveloppa ; conique, elle symbolisait l’embout d’un gigantesque entonnoir. Le faisceau spiralé d’un projecteur s’enroulait autour d’eux, les isolant du paysage environnant. No-nobstant son poids, le rocher plat s’était métamorphosé en un radeau de fortune que l’absence de vent aura « enraciné » au milieu de l’océan. On aurait dit qu’ils étaient à bord d’un bombardier ciblé par la DCA. Mais là, c’était inversé, car le tir émanait d’en haut… et ils en étaient les cibles ter-restres. Balto leva les yeux au ciel. S’attendait-il à y découvrir un OVNI immobilisé, comme dans les films de science-fiction ? Mais non, ce n’était qu’une sorte d’impalpable tunnel vertical dont la couleur évoquait le métal poli ! Une tornade immobile de lumière grise et figée…
Il baissa les yeux et aperçut la tête de lion tatouée sur le poignet gauche de la jeune femme. Là, il eut sa première véritable révélation. Cet enfant qui avait assommé Gwendal Kerjean, le campeur breton, c’était donc Modes-tine ! Avant de s’évanouir, choqué, Kerjean avait remarqué le tatouage et lui en avait parlé à l’occasion du bivouac improvisé. Il avait précisé : « … la tête d’une espèce de gros chat, avec de grandes canines qui semblaient se planter dans la peau de son avant-bras… »
C’était tout à fait cela. Ne manquait que l’odeur d’Eau de Cologne. Mais peut-être, après tout, contrariait-elle l’odorat du monstre, et…
Et cette lumière grise venue d’ailleurs… illuminant cette clairière de la Forêt de Mercoire à l’heure où tout le monde dort. Il l’avait décrite avec tant de précisions…
Quelle étrange accumulation de coïncidences !
Et ce gamin, hier, à la fête foraine de Langogne, qui avait bousculé Balto près du stand de tir, c’était… c’était…
Bouche close, il pensa avec force, fixant Modestine, et lança dans sa direc-tion, comme s’il jetait une bouteille à la mer : « C’était toi, hein ? Tu cher-chais à récupérer la… la parenthèse argentée ? Tu te parfumais bizarrement à l’époque ! »

(Tout se dévoilait comme on déchire un rideau avec un couteau pour voir ce qui se trame de l’autre côté, plutôt que d’employer la méthode classique, se contenant d’en écarter délicatement le… voile)

– Oui, Lilith ne supporte pas les odeurs artificielles des Terriens. Non, Balto, pour le reste, tu te trompes complètement. Au contraire, ça m’arrangeait que tu la ramasses. Je te suivais pour te la glisser dans la po-che, quand quelqu’un m’a déséquilibrée. Elle est tombée et tu l’as tout de suite aperçue. Je n’ai fait que te pousser, craignant que tu ne m’aies surprise en train d’esquisser ce geste équivoque… J’avoue avoir été très maladroite sur le coup. Tu aurais pu me prendre pour une voleuse, et je m’attendais à des représailles. Qui sait, probablement m’aurais-tu reconnue, et ça aurait compromis ma mission ! Le temps m’étais compté, je me suis précipitée, car l’heure est grave… Smilodonia va naître, tandis que Vlakastrakna, la planète des exilés de Rhéal, disparaîtra à jamais ! Toi seul peux encore nous sauver…et aider le dernier des Rhéaliens à survivre. Moi, je ne suis qu’une bergère… Bergère et marraine de Lilith, cette jeune smilodon, fille du Grand Karnass, le mâle dominant des tigres à dents de sabre !
– Hein ? Mais c’est quoi ce charabia ?

Se maîtrisant insuffisamment, il avait haussé le ton. La bête… Le smilodon femelle grogna, montrant les crocs. Balto crut que c’était à cause de lui et en frissonna d’épouvante. Dès lors qu’il avait mis le pied sur le rocher plat, la proximité de cette « tigresse » avait fragilisé sa sérénité, et il basculait peu à peu dans un monde de terreur latente. Partagé entre la peur et la curiosité, il avait du mal à se situer. Relents de pisse séchée et haleine de fauve n’arrangeaient en rien l’ambiance calfeutrée de cette île miniature posée sur une mer de verdure et enrobée d’une phosphorescence diurne gris acier.
Alors Modestine se mit à fredonner un air nasillard qu’il commençait à assimiler à force de l’entendre. Kerjean n’avait pu se rappeler clairement de la mélodie, mais il lui avait touché deux mots de cette litanie de prédica-teur… Elle chantonnait comme si elle imitait un hautbois. On l’imaginait aisément se pinçant le nez – ce qui n’était pourtant pas le cas.
– Ce thème musical de « Pierre et le loup » de Prokofiev est destiné à l’apaiser. C’est celui du canard qui se plaint dans l’estomac du loup après avoir été avalé vivant. C’est un veto lyrique lui signifiant d’épargner une proie ou de s’endormir. J’ai personnellement choisi ce programme d’orientation instinctive. J’ai dressé Lilith pour qu’elle réagisse à certaines fréquences musicales. L’autre thème, au contraire, celui de petit Pierre, le tueur de loup, c’est pour attaquer…

La fébrilité l’ayant enfin déserté après ce nouvel aveu, Balto s’apprêtait à écouter religieusement les révélations futures. Il ne pouvait toutefois s’empêcher de surveiller du coin de l’œil le… la…
Soudain, un rugissement formidable retentit, émanant du viaduc ; sous l’arche, l’écho en dupliquait sa résonance, l’amplifiant. Crevant l’espace, un tigre gigantesque surgit de derrière le pilier le plus proche, puis se figea, grognant, bavant, les sens en alerte. Il s’avança vers eux lentement, la gueule au ras du sol, les babines retroussées ; ses canines proéminentes labouraient la terre herbue, y traçant deux sillons profonds et distincts. Il accéléra l’allure progressivement et se lança dans une course prédatrice. A chaque foulée, ses muscles saillaient un peu plus, jouant sous le pelage rayé qui ondulait sensuellement. Il parvint dans la lumière grise irradiante et, au lieu de stopper, se jeta à corps perdu dans la chasse. Il y eut un net changement de rythme. Profitant néanmoins de son élan, il fendit l’atmosphère ouatée comme au ralenti, ahanant sous l’effort. Sa progression en fut heureusement freinée. C’était une authentique machine à déchiqueter dont la souplesse semblait destinée à bondir sur le cou d’une girafe pour la décapiter…
Cette immatérielle conque grise les protègera-t-elle encore longtemps de l’attaque du smilodon adulte ? Lilith saura-t-elle les défendre efficacement, malgré sa taille limitée ? Mais pourquoi Modestine ne faisait-elle pas le ca-nard ?
Elle saisit le bras gauche de Balto et disposa le tatouage de son propre poi-gnet au-dessus de la montre grise, paume dirigée vers le haut, de façon à ce qu’ils se superposassent. Telles les aiguilles de la « parenthèse argentée »…
« Mon Dieu ! Pourvu que ça marche… C’est la seule solution ! »
Un tourbillon échevelé les emporta vers un monde de grisaille. Ils eurent le temps de percevoir le feulement de dépit du monstre, de l’autre côté de la frontière du temps. Avait-il percuté ce mur gris comme par magie solidifié ? Ou bien enrageait-il d’avoir atterri sur la galette de pierre sans n’y avoir rien trouvé à se mettre sous la dent, sans personne à réduire en bouillie ?
Balto était plus troublé par le fait qu’il n’avait pas senti venir le danger que par le danger lui-même. Abasourdi par ce qu’il vivait, s’imposa à son esprit l’unique solution pour garder son calme : l’acceptation paradoxale de ne pas rêver !

– Smilodonia –

Balto reprit ses esprits. Il était assis, le dos appuyé contre la paroi incurvée d’un tunnel ; des flashes sans doute aveuglants à l’extérieur en illuminaient par intermittence les deux issues. Décidément, où qu’il se trouvât, sa colonne vertébrale était rudement mise à l’épreuve. Son pantalon trop ample l’isolait mal du chemin pavé où il avait posé ses fesses. Une odeur végétale lui titillait les narines, comme si des champignons tapissaient chaque mètre carré de ce lieu confiné. On aurait dit une ambiance de sous-bois ; mais cette illusion olfactive émanait de l’eau de pluie qui suintait des vieilles pierres disjointes de la voûte. Et si un train venait à passer…
Il fixa le vide, droit devant lui, esquissant un sourire ; ses rides de quin-quagénaire se creusèrent encore plus. Ce qui l’environnait incarnait un squat à la campagne : il avait fui Charybde, pour rejoindre Scylla. Plus longs et mal peignés que jamais, ses cheveux ressemblaient à des algues. La nuit noire et les nuages de l’orage soufflaient sur les bougies du ciel. Mais il avait l’impression qu’un soleil avait éclaté sous son crâne et qu’il bronzait de l’intérieur. Soleil qui brillait par son absence au-dehors. Il se sentait bien… à l’aise dans sa peau, cool dans sa tête. Comme s’il avait été lavé de tous soupçons, puis séché par une essoreuse à remords. Il était léger… libéré d’un poids oppressant.
Il avait participé à une vaste opération de survie, quelque chose d’inoubliable, de fondamental, et qui faisait de lui un héros à l’image de Superman : le sauvetage d’une civilisation décadente. En tout cas, c’est ce qu’il avait cru au début…
Avec Modestine, ils avaient rattrapé le coup, sauvé les meubles, comme on dit assez vulgairement, prouvant par cette action d’anthologie que l’être humain n’était pas quantité négligeable et méritait le respect au-delà de sa propre galaxie. Car, en vérité, au départ, sa fusée avait métaphoriquement plutôt mal décollé ! En toute innocence, il avait provoqué l’interpénétration de deux univers totalement incompatibles. Et à ce point différents l’un de l’autre, qu’ils ne pouvaient raisonnablement cohabiter, ne serait-ce qu’une seconde, sans corrompre l’équilibre de chacun. Un monde de chair frelatée empiétant sur un monde de purs esprits.

Là-bas, sur Vlakastrakna, il avait vécu une histoire tellement abracada-brante, qu’il la jugeait encore aujourd’hui plus vraie que nature ! Les impro-babilités se succédaient à un rythme d’enfer, et cela l’aidait, paradoxalement, à recouvrer un certain équilibre psychique. Il n’allait pas cracher sur cette thérapie gratuite, renier cette amélioration inespérée… il n’était pas fou, voyons ! Dorénavant, il relativiserait les événements graves, accepterait les incertitudes sans paniquer – s’il avait agi de la sorte plus tôt au cours de sa vie, il ne l’aurait pas à ce point ratée.
Sur Vlakastrakna, il avait eu l’impression de côtoyer le dernier des Rhéa-liens durant de longs mois, mais cela datait seulement d’hier. Au fil du temps, stationnant dans l’urgence, le passé s’était mué en une sorte de pré-sent qui dopait la mémoire. Tout à l’heure, à peine était-il arrivé dans ce monde de grisaille, qu’il en était déjà reparti, plusieurs centaines de milliers d’heures de temps terrien plus tard. En un éclair… un simple clin d’œil !
L’être grisâtre avait été plus qu’aimable avec lui, le traitant comme un na-bab, un roi… Il faut toutefois reconnaître qu’il avait besoin de ses services, et que cela avait grandement motivé un tel accueil. Ce Terrien avait été érigé par le hasard (ou le destin) sur des fondations aussi mouvantes que fortuites mais précieuses, et il aurait été inconscient ou maladroit de ne pas le solli-citer dans les meilleures conditions, pour un rééquilibrage de cette civilisation chancelante…

Le Rhéalien, au premier coup d’œil, arborait une silhouette fantomatique et vaguement humanoïde. Mais en y regardant de plus près, son épiderme tran-slucide laissait entrevoir des organes presque humains, même s’ils n’étaient pas tout à fait disposés à la place habituelle. Son cœur, par exemple, oc-cupait le logement d’ordinaire réservé au cerveau, qui était dix fois plus volumineux et positionné dans l’abdomen. Balto s’était imaginé lui disant – et il avait « entendu » – que s’il réfléchissait trop, il risquait de péter. Il en avait rougi, ce qui ne lui était plus arrivé depuis des lustres. Les Rhéaliens ne possédaient pas d’appareil digestif, car ils ne se nourrissaient que de flux électromagnétiques qu’ils captaient directement dans l’ionosphère tels des paratonnerres.
Leur puissance intellectuelle était faible, mais c’était un choix, puisque leurs fonctions cérébrales étaient moins éprouvantes que la réflexion pure. Leur évolution les avait tout naturellement orientés vers la télépathie, et ils ne mouraient physiquement que s’ils décidaient d’émigrer dans un autre corps, lassés par le précédent, bien que leur peau fût plus un moyen de se situer dans l’espace que de protéger leurs organes internes. Les enveloppes ne restaient pas très longtemps privées de locataires. Cela ressemblait au jeu des chaises musicales, sauf que chez les Rhéaliens, il y avait autant de chai-ses que de postérieurs. Ils avaient bâti grâce à ce système une complicité indispensable à un sain processus de développement spirituel. Point de troc, pas la moindre contrebande d’enveloppes, aucun vol d’épidermes…
Pour des yeux humains, ils étaient tous semblables, mais il y avait une plus grande diversité de physiques chez eux que chez ces pitoyables Terriens blancs qui s’évertuaient à traiter les Chinois de « clones jaunes ». Leur étroitesse d’esprit n’ayant d’égale que leur vue basse et réactionnaire.
Victimes d’un virus cosmique, fruit empoisonné d’une malédiction, les Rhéaliens étaient tous atteints de stérilité chronique. N’avaient-ils pas effacé de la carte du ciel une peuplade qualifiée d’inférieure, et dont l’ultime repré-sentant, un Grand Sorcier dont le nom, sur Terre, sonnerait comme un bor-borygme, leur avait jeté un sort pour que ce génocide ne se reproduise plus ? Afin de lutter contre l’ennui de l’éternité, ils changeaient continuellement de corps, imitant ces gens du voyage qui ne stagnent jamais et se ressourcent dans la migration.
Il s’avérait que ces êtres « obsolètes » étaient des Rhéaliens qui, refusant d’évoluer, s’étaient enfuis à bord d’engins volés pour une planète plus à même de satisfaire la simplicité de leurs besoins. Ils avaient été pourchassés comme du bétail, car ils étaient des voleurs et devaient payer pour cela, n’est-ce pas ? Puis ils avaient été froidement abattus, tels des chiens, taches à nettoyer au plus vite pour que le linge restât… propre !
A force de changer d’enveloppes charnelles, les Rhéaliens avaient perdu le goût de l’échange verbal, et, au fil des siècles, étaient devenus muets. Mais, magnanime, la nature les avait heureusement dotés du pouvoir de communi-quer par l’esprit…
La densité de la population n’avait donc pas bougé d’un iota depuis des… millions d’années. Et Rhéal se métamorphosa en Planète du Silence – aucun animal ne s’y étant jamais exprimé.

A l’origine, ce peuple était « tombé du ciel ».
Rhéal, dont la traduction littérale terrienne était « kalkavaskaranalka », avait implosé à la suite d’une augmentation subite de la température de son noyau. Alertés par la faune d’un satellite naturel voisin, une centaine de sa-vants privilégiés et de hauts dignitaires avaient réussi à s’enfuir à bord d’un astronef juste avant le cataclysme. Sur le point d’atteindre les abords de la Voie Lactée, ils avaient percuté un astéroïde, qui changea de trajectoire et chuta sur la Terre en plein crétacé de l’ère secondaire, provoquant la fin du règne des dinosaures.
Aspiré par l’attraction du rocher volant, le vaisseau spatial y avait été bal-lotté par une formidable tempête électromagnétique. Par la suite, sur sa lan-cée, émergeant du maelström sidéral, il avait plongé dans un repli du temps occasionné par la proximité d’un trou noir. Les Rhéaliens y avaient décou-vert un monde vierge que l’on ne pouvait appréhender qu’en employant son cerveau au maximum de ses possibilités, contrairement aux Humains, qui n’utilisent que dix pour cent de la capacité du leur. C’était un territoire vir-tuel que seuls des esprits supérieurs pouvaient coloniser. Ils auraient pu s’installer sur Terre, évidemment, mais la présence de tous ces monstres caparaçonnés les en avait dissuadés. Les deux globes coexistaient mais ne fréquentaient pas le même continuum, tels deux spectres qui, se croisant sans détourner le pas dans le couloir d’un château hanté, s’y interpénètrent.
Les Rhéaliens s’étaient alors aperçus que l’atmosphère saturée par un gaz suspect dont ils ignoraient la composition, les empêchait de changer de peau, bloquant leur migration spirituelle. Ainsi devinrent-ils immortels dans le corps qu’ils squattaient provisoirement, au risque de s’y ennuyer à mourir.
Ultérieurement, constatant que cette planète était malléable et obéissait aux injonctions psychiques, ils décidèrent de la sculpter à leur image : sans relief et uniformément gris, ce globe fut à jamais leur propriété. Une boule de glaise que l’on malaxe comme de la pâte à modeler, pour lui donner l’aspect souhaité…
Au sein des univers parallèles, tous les astres possèdent ce jumeau brut, imparfait, de nombreux astronomes rhéaliens ayant établi leur hypothèse sans être en mesure de la prouver par les mathématiques. La théorie avait donc pris de la consistance… NATURELLEMENT ! S’ils réchappaient à leur « souci » sidéral, voilà qu’ils possèderaient enfin la faculté de coloniser à leur guise l’ensemble des galaxies répertoriées ! L’Univers s’apprêtait à revêtir son costume gris.
En quelque sorte, c’était la photo de la Terre, mais en négatif. Ils la bapti-sèrent Vlakastrakna, la « Communauté Parallèle ». Hélas, il y avait beau-coup plus d’hommes que de femmes et un conflit naquit : une Guerre des Mâles dont uniquement une minorité de prétendants survécut. Cela consis-tait à éteindre les cerveaux comme une lampe de chevet à l’heure de s’endormir, en appuyant sur un bouton… Sauf que là, il suffisait d’avoir une plus forte personnalité et de transmettre des ondes négatives. Les corps tran-slucides s’écroulaient, privés d’énergie cérébrale. Les quatre Rhéaliennes qui, impuissantes, assistaient à l’extinction des feux, se contentèrent de compter les points… avant l’armistice.
Sage et réservé, marginalisé par ses congénères, un individu avait refusé de participer à ce combat machiste. Il se nommait Traknar.
De mauvaises radiations émanant de la planète concomitante imprégnaient déjà les Rhéaliens. Ces réactions primaires avaient pourtant été bannies de-puis une éternité de leur catalogue des travers. Une incommensurable dé-tresse habita ces êtres, tant ils se morfondaient dans cette prison de chair diaphane d’où il leur était désormais impossible de s’évader. Une dépression décima leur désir de communiquer mentalement et chacun se calfeutra dans un mutisme psychosomatique absolu, un silence radio que personne n’osa plus troubler. Encore une nouveauté, un comportement qu’ils ignoraient. La Crise du Grand Silence venait de naître, noyant Vlakastrakna dans une mer d’humeurs chagrines.
Décidément, le rayonnement de cette boule bleue était néfaste et nuisaient à leur résurrection.

Plusieurs millions d’années s’écoulèrent sur la Terre, et de nombreuses explosions en chaîne y déclenchèrent l’ouverture d’une porte spatio-temporelle sur Vlakastrakna. Elle se referma aussitôt, mais un couple de smilodons eut le temps de s’y engouffrer, investissant le territoire gris. Dès lors, pour les Rhéaliens, les ennuis de taille commencèrent, se succédant ensuite sur un tempo d’enfer. Sur la Planète Bleue, au quaternaire, les érup-tions volcaniques se multipliaient, de violents spasmes séismiques en se-couaient les entrailles, déplaçant les plaques tectoniques, crevassant l’écorce, et il arrivait quelquefois que le hasard permît à deux trouées de s’interpénétrer au cœur de l’espace-temps. Les probabilités étaient infimes, certes, mais elles existaient : une poignée d’heures suffisaient, ou des millé-naires…
Les tigres à dents de sabre, pour se nourrir, chassèrent ces drôles d’animaux sur deux pattes dont la chair translucide n’avait pas bon goût… Mais lorsque la faim aide à ne pas faire la fine gueule, on ne se refuse rien, n’est-ce pas ? C’était plus qu’une invasion, c’était le safari qui précède un gueuleton… Les canines des smilodons s’étaient transformées en armes de destruction massive – malgré le nombre restreint des proies. Les os transpa-rents des Rhéaliens claquaient comme du verre sous les pattes de leurs bour-reaux. La planète devenait un charnier, un cimetière… l’odeur du carnage était insoutenable. Mais nul Terrien n’était là pour tester la résistance de son odorat.

Immédiatement après la Guerre des Mâles, avait été décrétée la Paix des Esprits : ainsi fut détruit en éternuant ce qui avait été tiré du néant de longue haleine. Rendus inoffensifs par l’inaction intellectuelle, les Rhéaliens furent presque tous décimés par les griffes et les crocs du duo de monstres sangui-naires. La malédiction du Grand Sorcier se confirmait, apparemment…
Les quatorze rescapés convinrent dans l’urgence de se débarrasser des fau-ves ; après leur avoir tendu un piège, ils les parqueraient au sommet d’une « île suspendue ». Ici, nulle mer ne lançait ses vagues à l’assaut de rivages à grignoter, point de lacs pour refléter un ciel embrasé, de rivières poisson-neuses, mais de hauts plateaux rocheux dont l’altitude et l’aplomb en inter-disaient l’accès. Seuls des spécialistes de la varappe pouvaient caresser l’espoir de grimper là-haut, et des parachutistes celui d’en redescendre…

Rescapés d’une succession d’épreuves douloureuses, ces Rhéaliens sym-bolisaient les derniers représentants d’une civilisation décadente. Ce don télépathique dont ils bénéficiaient ne les avait pas beaucoup aidés à redresser la barre, au contraire… On aurait dit qu’un dieu tout-puissant avait décrété que les Terriens devaient survivre, eux, sauvés par leur égoïsme, tandis que les races réellement « réfléchies » devaient disparaître, elles… Comme si les religions ne pouvaient interpeller que des lobotomisés.
Même sans le cataclysme qui avait pulvérisé leur monde d’origine, la pente était trop savonneuse pour qu’ils la remontassent un jour… Ce peuple était voué à l’échec, avec ou sans l’anathème d’une malédiction le survolant telle une épée de Damoclès. Mais là, confrontés à un problème vital, ils avaient enfin recouvré le goût de l’échange muet. Instinct de survie, conservation de l’espèce, réflexe d’autodéfense d’une nouvelle race de proies face à des pré-dateurs avérés. Acculés contre le mur de la mort, ils avaient recommencé à exister intensément, car tricoter tout un réseau de discussions instantanées, finalement, c’était une jouissance sans pareille que d’autres peuplades, jadis, leur avaient envié. Le principal souci dorénavant, c’était l’élimination par l’exil de ces tigres préhistoriques. Utilisant la ruse, ils ourdirent le plan sui-vant : les appâtant au moyen d’un leurre, ils les attireraient dans une galerie, à la base d’un promontoire. Une proie volontaire jouerait le rôle de la chèvre, se sacrifiant pour la communauté réconciliée, avant que l’orifice ne fût muré par des éboulis.
Traknar se proposa.
Dans les soutes de l’antique astronef crashé, dont les structures avaient été corrodées par une rouille verdâtre qui rappelait vaguement la moisissure terrestre, ils avaient déniché plusieurs mines implosives inutilisables et une poignée de grenades à infrasons en bon état de marche.

Le couple de smilodons poursuivit le « suicidé » qui s’enfuyait en em-pruntant le boyau étroit dont l’inclinaison ascendante allumait des crampes dans ses mollets. Chaque promontoire possédait une galerie permettant d’en atteindre la cime. Des rugissements de colère en ébranlèrent les parois, qui semblaient du carton peint en gris, certaines se fissurant, mitraillées par les décibels… Encore heureux qu’ils ne fussent que deux, car s’il s’était agi d’une meute, les bêtes les plus faibles, malades, vieux, nouveaux-nés, au-raient été piétinées par les plus fortes, et l’île suspendue se serait effondrée, déracinée par les ultrasons. Des crocs auraient violé des peaux, foré des tun-nels dans la chair, déchiqueté des muscles ; des entrailles fumantes auraient jailli hors de ventres lacérés, révélant les parties écœurantes de cette anato-mie bestiale… Du sang aurait giclé, éclaboussant les stalactites, les rochers ; se diluant avec la bave écumante, il aurait rendu le sol encore plus glissant… Le boyau sombre et pentu se serait alors transformé en couloir de la mort, en abattoir. Cela aurait été une belle débandade de pattes brisées, de pelages poisseux d’hémoglobine et de tripes éparpillées… Les traînards en auraient profité pour assouvir leur fringale, le cannibalisme ne les rebutant guère.
Le Rhéalien fut rejoint à deux pas du sommet du plateau.

Soudain, une secousse tellurique ébranla Vlakastrakna, qui pivota légère-ment sur son axe. Sans doute un raz de marée temporel provoqué par un orage magnétique. La planète grise subissait une attaque frontale : l’Univers en avait marre de digérer des mondes parallèles et s’apprêtait à les vomir. A moins que la grenade à infrasons, en explosant, n’ait rouvert une plaie mal suturée… Comme la réplique d’un tremblement de terre. L’entrée obstruée de la galerie se libéra à la base de l’île suspendue, et l’instinct des smilodons leur indiqua de faire demi-tour.
Epargné, Traknar fut le témoin privilégié de cette scène. Se tenant à dis-tance respectable des prédateurs, derrière une stalagmite, il observait leurs faits et gestes tel un détective. Il fut par la suite traité en héros, alors qu’il n’avait été que… chanceux. Il tremblait de tous ses membres, attestant d’un esprit de conservation ragaillardi. Et si, l’ayant reniflé, les smilodons fai-saient subitement volte-face, hein ? Heureusement, si l’on ne débranchait pas leur cerveau ventral, les Rhéaliens n’exhalaient aucune odeur corporelle…
C’est en redescendant par le même itinéraire que le couple de tigres dé-boucha sur une porte spatio-temporelle. A n’en point douter, la déflagration de la grenade à infrasons avait provoqué l’ouverture de ce passage. Visi-blement, elle fonctionnait à sens unique, et ceux qui montaient, en passant sous le « chambranle » immatériel, ne voyageaient pas s’ils en franchissaient le seuil imaginaire. D’évidence, cette sorte de sas procédait comme une porte à tambour. Le mâle s’y faufila, mais la femelle, légèrement en retrait, percuta un mur invisible.
Elle demeura sur Vlakastrakna.
Elle était enceinte.
Ce monde parallèle, c’était la Terre !
Et la porte resta stable mais close.

Dès lors, un courant de pensées vit le jour au sein de la collectivité rhéa-lienne. Si la femelle smilodon donnait naissance à des bébés de sexe opposé, on les élèverait ! Par la suite, ils s’accoupleraient à leur tour. Ainsi, de fil en aiguille, pourrait-on lever une armée de soldats aux muscles prompts à saillir, dégainant griffes aiguisées et crocs perforants. En cas d’invasions ennemies, on contre-attaquerait de façon… sanglante.
Oui, car que se passerait-il si une faille spatio-temporelle ouvrait une fenê-tre sur une planète inconnue ou en plein crétacé de l’ère secondaire de la Terre, hein ? Aussi, pour se défendre contre des tyrannosaures ou des ex-traterrestres à pseudopodes pédonculés, mieux valait-il s’équiper de com-battants de cet acabit, non ? A peine élaboré, le concept fut mort-né.
La femelle mit bat. Un smilodon mâle vint au monde en solitaire. Mais elle mourut de faim trois mois plus tard, après s’être dévorée les pattes et la queue. Curieusement, malgré sa fringale, elle n’avait pas touché à son petit.
Le Grand Karnass entrait en scène.

Pour avoir la paix, il fallut le nourrir.
Nul n’avait songé à l’éliminer. Cela non plus ne figurait pas dans le catalo-gue des commandements rhéaliens. Il fut décidé qu’il serait une espèce de mascotte… mais une mascotte redoutable !
Pour parer au plus pressé, une solution s’imposa : emprunter la porte par laquelle avaient surgi les smilodons et s’approvisionner directement sur Terre. Trois d’entre eux s’exécutèrent. L’évolution de cette planète avançait à grands pas, et désormais, la possibilité d’y rencontrer des gros lézards cui-rassés au cerveau atrophié frôlait le zéro absolu. Ce serait le supermarché idéal… avec un rayon « boucherie » à choix multiples et à prix défiant toute concurrence. Mais pour cela, il fallait d’abord se rendre sur place et contacter l’un de ses habitants, afin qu’il leur indiquât de quel genre de viande s’y repassaient les fauves. Pour ne pas attirer l’attention sur cette présence for-cément jugée extraterrestre, on se raccorderait à un autochtone durant son sommeil. Une personne munie d’un authentique pouvoir télépathique venait justement d’y naître trois ans plus tôt. Cette aubaine leur fit économiser un temps précieux. Elle serait plus facile à localiser, puisque incapable si jeune de dresser une barrière psychique contre un quelconque envahisseur. Mais à cet âge, on ignore ce type d’info – comme elle ignorait qu’elle avait la faculté de lire dans les esprits ou de communiquer sans bouger les lèvres.
Les Rhéaliens étaient rentrés bredouilles, préférant ne pas s’éterniser sur place, où ils auraient subi le temps terrestre. Ils patientèrent trente secondes, l’équivalent de quatre années terrestres, et y retournèrent. Ils puisèrent enfin le renseignement en s’introduisant en catimini dans le cerveau au repos de Modestine, qui rêvait du livre qu’elle avait lu avant de s’endormir, et où il était question des smilodons ainsi que des machairodus, leurs cousins de l’ère quaternaire. Dans le songe, on lisait clairement de quelles espèces les tigres à dents de sabre se nourrissaient : d’ancêtres de gazelles et d’antilopes, comme cela avait été stipulé dans le bouquin…

Par bonheur, la porte s’ouvrait sur une savane africaine écrasée de chaleur. Après avoir repéré puis observé des prédateurs en chasse, s’étonnant de leur ressemblance avec les smilodons, ils se mirent en quête d’un troupeau de gazelles ou d’antilopes. Ici, le soleil n’était pas gris et voilé comme sur Vla-kastrakna ; non, ici, il rutilait, accroché dans le ciel tel le regard de cyclope d’un dieu pyromane. Malgré les apparences, il était logique qu’un grand prédateur provînt d’une région ou les proies sont prolifiques, même si elles ont changé d’aspect et de taille au fil des siècles, des millénaires…
Il leur avait fallu agir vite, car si la porte se déplaçait dans le temps, ils allaient se retrouver prisonniers de la « planète parallèle », condamnés à finir dans l’estomac d’un lion ou aveugles à jamais. Ils localisèrent un groupe de gnous isolés et les forcèrent, en faisant du bruit, à s’ébranler. Ils les rabattirent vers la trouée invisible. Hélas, advint l’imprévisible : des lions tapis dans l’ombre d’un baobab se jetèrent à ce moment-là sur ces proies qui caracolaient dans le but de fuir les décibels. Emportés par leur élan, les yeux rougis par l’envie de carnage, ils passèrent le sas à la suite des antilopes, se volatilisant dans un monde de transparence.
La plupart des lions grondaient encore lorsqu’ils débouchèrent sur la pla-nète grise. Une horde : deux mâles et quatre femelles.

Des mois passèrent, longs et ennuyeux, et le petit smilodon devint grand. Très grand.
Un microcosme « africain » s’installait peu à peu sur la planète grise. An-tilopes et fauves se reproduisaient, preuve qu’ils étaient loin de se sentir dans la peau d’animaux parqués dans un zoo. Les quatorze Rhéaliens se tenaient à l’écart, une grenade à infrasons sous la main au cas où… Même si, après une déflagration, une plaie mal suturée laissait couler le sang d’un monde encore plus vénéneux que la Terre, ils veillaient au grain. De la sorte, ils étaient parés. Un homme averti en vaut deux ; et, un Rhéalien valant deux hommes…
Au début, la cohabitation se déroula dans les meilleures conditions, Karnass se choisissant une compagne parmi les lionnes. Il fut père à son tour : une fille, une bâtarde sans nom destinée à devenir reine ! Etrangeté génétique, contraste anatomique, elle était auréolée d’une crinière léonine, symbole du mâle roi. Cela avait sauté une génération, comme les Humains l’affirmaient entre eux quand il s’agissait de leurs gosses.
Les animaux importés s’adaptèrent progressivement à une ambiance qui n’était tout à fait la leur. Toutefois, leur acuité visuelle souffrit du manque d’ensoleillement. Ayant perdu la vue, ils périclitèrent plus vite que prévu. Le Grand Karnass, qui n’avait pas eu d’autres enfants, tant les lionnes s’affaiblissaient, survécut en compagnie de sa progéniture, plus puissant que jamais. Les Rhéaliens calmaient la fringale du couple affamé en allant quérir du bétail par petites quantités, croyant avoir la paix s’ils les nourrissaient régulièrement. Ils priaient pour que la porte ne changeât jamais de place et ne s’ouvrît pas, par exemple, au fond d’un océan. Non parce que les smilodons ne consommaient pas de poissons, mais parce que les Rhéaliens ne possédaient pas de branchies pour respirer sous l’eau.

A force de croiser des courants de pensée, les deux tigres purent à leur tour communiquer par télépathie. En prime, leurs cellules se régénérant à une vitesse plutôt inhabituelle chez des animaux, ils purent espérer connaître un jour l’immortalité. Ils calquaient leur évolution ultrarapide sur celle de leurs colocataires bipèdes, ce qui était logique dans la mesure où le climat façonne les êtres. Ce monde créé de toutes pièces par les hommes gris, il était NATUREL qu’il rayonnât à leur image… Juste retour des choses, effet boomerang. En revanche, les Rhéaliens, eux, prenaient le chemin inverse, arborant des caractéristiques humaines au contact de ces bêtes terriennes ! Les inévitables vases communicants, oui…

Un jour, comme chargé d’une mission divine depuis qu’il avait miraculeu-sement réchappé à la mort, Traknar, le « héros malgré lui », eut une révéla-tion. Craignant une future recrudescence de ces nuisibles à la dent dure, il jugea urgent de s’opposer à l’inéluctable accouplement entre le père et sa fille. Stériliser le smilodon et sa progéniture, c’était une solution, oui, mais ce n’était pas suffisant… De plus, de mauvais esprits auraient pu interpréter son geste, l’accusant de se venger de manière déloyale. Mais il fallait cana-liser leurs ardeurs incestueuses, et les gérer avant que la fréquence des coïts ne transformât la planète grise en nursery ronronnante… Dès lors, après plusieurs siècles de générations évolutives, la famille s’accroîtrait, puis la meute consanguine envahirait l’Univers, passant par des portes spatio-temporelles qui ne manqueraient pas de s’ouvrir devant leurs pattes com-mandées par un instinct sauvage de prédation. Car, en vieillissant, la Terre semblait de plus en plus encline à subir de fréquents orages magnétiques qui déréglaient son continuum, agissant comme des termites sur une charpente en bois.
Stériliser ces deux smilodons, c’était l’assurance de ne pas assister, im-puissants, à la création de Smilodonia, la planète des tigres à dents de sabre. Donc, pour les gérer, il fallait comprendre leur langage ; et pour comprendre leur langage, il fallait être télépathe. Hélas, la télépathie ne figurait plus au catalogue des pouvoirs rhéaliens…
On appela Modestine à la rescousse !

Ce serait l’ambassadrice idéale, puisque elle-même télépathe… un lien parfait entre les deux mondes. Ensuite, cerise sur le gâteau, elle communi-querait les revendications rhéaliennes en Hauts Lieux, et peut-être l’écouterait-on. Certes, au début, on la prendrait pour une folle ; toutefois, les preuves s’accumulant, les deux peuples entreraient en contact, faisant connaissance nuitamment, à cause de la morphologie des hommes gris. Il ne serait pas question d’interpénétration de civilisations différentes, non, mais de la protection d’une planète jumelle dont ils ignoraient l’existence jusqu’à aujourd’hui, leurs ethnologues émérites cherchant avant tout à « cerner » les civilisations disparues, tandis que les astronomes préféraient fouiller l’espace. Tout cela prendrait du temps, évidemment, mais les gouvernements terriens seraient certainement en mesure d’assimiler au plus vite le surréalisme de la situation, et sans doute les aideraient-ils à fermer définiti-vement les portes spatio-temporelles au moyen d’armes sophistiquées… Ou, au contraire, en ouvrir carrément de nouvelles, pour créer de fausses pistes, des traquenards où se jetteraient à corps perdu les monstres indésirables. Des issues factices qui seraient par la suite surveillées… Des sortes de sas entre deux planètes à la fois superposées, parallèles et… complices !
Il fallait également prendre en compte que la France, une fois de plus tolé-rante envers l’Etranger, deviendrait la nation qui a découvert un… nouveau monde neuf.
Hormis les smilodons, qui attireraient les grands paléontologues, rien sur Vlakastrakna n’intéresserait véritablement les Terriens, et ils ne risquaient donc pas de s’y inviter pour la coloniser. De toute façon, il n’y avait pas de pétrole dans le sous-sol… Et même s’il y en avait eu, nul doute qu’il se métamorphosât en or blanc, puisque les couleurs des mondes frères parais-saient s’opposer !

Modestine fut souvent absente du domicile familial. Elle disparaissait par périodes régulières de trois jours, qui correspondaient à plusieurs années sur le calendrier rhéalien… Dès son retour au bercail, elle prétextait une fugue malheureuse. Visiblement, elle les collectionnait, et en revenait systémati-quement bredouille. Etait-ce un bourreau des cœurs, malgré son nanisme ? Les hommes étaient-ils moins obsédés par l’esthétisme des mannequins ou des poupées gonflables à la mode ?
Parfois, elle gardait le silence, laissant tout loisir à ses proches d’interpréter le motif de ses multiples désertions chroniques. Près de trente ans plus tard, elle décida de quitter la Terre pour revêtir à plein temps la panoplie de la parfaite « bergère des smilodons ».
C’était une mission qui lui convenait, tant elle se sentait seule désormais. Ses parents étaient décédés une décennie plus tôt, partis tous deux à une semaine d’intervalle, son père d’un cancer et sa femme d’une dépression nerveuse foudroyante, et son frère avait été très récemment lâchement assas-siné dans l’exercice de ses fonctions. D’ailleurs, ce jour-là, quelque chose avait explosé dans son cerveau, précédant un grand vide, un silence abyssal ; elle avait su que quelqu’un, quelque part, avait coupé le contact mental qui la reliait à son cher frérot.

Oui, c’était une riche idée car, au fil des jours, les ultimes représentants de la civilisation rhéalienne déclinaient ; leurs pouvoirs s’étiolant progressive-ment, ils n’allaient pas tarder à mourir à petits feux. N’ayant plus le moindre échange mental depuis des lustres, ils durent déléguer Modestine auprès du couple de fauves, afin qu’elle les amadoue en vue d’une cohabitation saine et paisible.
En effet, avant que leur flamme ne commençât à vaciller, soufflée par le spectre du néant, les « hommes-bougies » avaient réussi à intercepter une discussion entre le Grand Karnass et sa fille, que la jeune Terrienne avait baptisée Lilith et dont elle s’était autoproclamée la marraine. Mais ils n’avaient capté que de la fumée ; et derrière cet écran charbonneux, une étincelle s’allumait. Ils en alertèrent Modestine qui, en guise de bizutage, fut amenée à lire en eux afin de décrypter le dialogue des fauves. Se mettant à l’écoute de l’enregistrement mental, elle fit tomber le mur de brume derrière lequel un soleil fourbe éclosait, et ce qu’elle y lut n’était guère… reluisant !
Ce mâle dominant, leader frustré par l’absence de congénères à soumettre à sa volonté, comptait se mettre en quête d’un moyen pour réintégrer son époque, l’ère quaternaire, et en ramener d’autres smilodons. Son but : fonder Smilodonia, la planète des tigres à dents de sabre. On se demandait surtout s’il n’était pas plutôt en manque d’autoritarisme, tant son physique im-pressionnant en imposait… à personne. Pour l’anecdote, ils parqueraient quelques aurochs, histoire de pimenter l’ordinaire…
Modestine se devait de neutraliser ce caprice mégalomaniaque avec tact et diplomatie.
Mais un événement imprévu survint. Les Rhéaliens tombèrent gravement malades… tous malades, oui, sauf un !
Redevenus mortels, les treize périrent d’une épidémie de fièvre sans nom qui les rendirent carrément transparents, leur surchauffe corporelle les consumant de l’intérieur. Fantômes d’ombres, ils connaissaient un problème interne analogue à celui de Rhéal, leur planète originelle. Sous leur peau diaphane, apparaissaient des lueurs d’incendie, et leur cœur semblait subi-tement un brasier, illuminant leur crâne, qui s’apprêtait à imploser. Les re-lents qui s’en dégageaient étaient insupportables : une odeur de dégradation physique évoquant celle des abattoirs humains. Eux qui avaient toujours été épargnés par les virus, ignoraient les miasmes, les soucis de santé, eux, les intouchables, étaient rattrapés par une maladie honteuse et dégradante comme de simples Terriens !
Influencés par la proximité de ce globe azuré, leur monde gris virait au bleu ; même leur peau paraissait moins… fantomatique ! Il était donc tout naturel que leur physiologie imitât peu à peu celle de leurs frères en négatif.
Un seul être grisâtre survécut : le « héros malgré lui » !
Traknar !

Le Grand Karnass fut alors contraint de retarder son projet de recrutement. Il lui fallut rallier la Terre d’urgence, afin d’y puiser personnellement de la nourriture qu’il ramènerait à Lilith, dont l’œil brillant subissait déjà une éclipse. Il était hors de question de demander de l’aide aux deux bipèdes de cette planète sans âme, car cette petite femme, là, bien qu’elle s’en défendît, lui préparait un sale coup, il en avait l’intuition. Quant au rescapé rhéalien, nul doute qu’il se servît de son immunité provisoire pour tenter de passer de l’état de héros chanceux à celui de phénomène de foire sur une planète qui n’était pas la sienne. Un opportuniste à surveiller de près !
Pour changer de monde, le Grand Karnass emprunterait la porte de la gale-rie menant au sommet de l’île suspendue, car il était mieux placé que qui-conque pour en connaître l’emplacement exact.
C’était inscrit dans ses gènes, puisque sa mère avait failli s’y volatiliser.

Le tigre à dents de sabre franchit le seuil de la porte et déboucha à… Lan-gogne. Dans le tunnel qu’avait emprunté Balto et son père pour se rendre aux abattoirs.
La porte avait d’évidence bougé dans le temps… mais également dans l’espace !
Là, son esprit se mêla à celui de Balto, dont la pensée s’orientait vers ces animaux attachés, tout là-bas, et que l’on s’apprêtait à égorger, équarrir, éventrer, éviscérer… Le Grand Karnass interpréta à sa manière ce goût pro-noncé pour les animaux condamnés, assimilant Balto à un prédateur à deux pattes… mais privé de griffes en forme d’esse de boucher et de canines hy-pertrophiées. Et puis, par sa petite taille, il ressemblait tellement à la ber-gère. Il était trop faible pour être un rival. Il laissa une empreinte indétectable dans les synapses en pleine évolution de l’enfant. Une bête marquant au fer rouge un être humain… le monde à l’envers !
La faille spatio-temporelle, la lumière grise et aveuglante, le fauve géant qui surgit du pan de maçonnerie en grondant… Oui, tout s’était déroulé à une telle vitesse, que les sens de Balto n’avaient rien enregistré. Aussi, ces phénomènes se manifestèrent-ils sans que personne ne les remarquât, puis-qu’il est impossible de détailler les balles tirées en rafales par une mitrail-leuse, n’est-ce pas ?
L’animal fabuleux avait tenté de marquer le poignet de Balto de sa griffe. Apparemment, il avait échoué dans l’apposition de son sceau, car rien ne transparaissait, contrairement à Modestine, qui arborait désormais la tête de Lilith, tatouée à l’endroit où d’habitude une montre affiche l’heure.
Les pouvoirs du Grand Karnass s’étaient multipliés à un rythme d’enfer, excités par un très HUMAIN désir de domination ! Ainsi détenait-il le don de commander à la pigmentation de la chair à distance, ayant testé aupara-vant ce pouvoir sur la bergère. C’était sans doute dû à l’époque où il obser-vait les hommes des cavernes, tandis qu’ils dessinaient sur les parois des cavernes ses frères de sang en train de chasser l’aurochs. Mais rares étaient les fois où il parvenait à s’approcher assez près sans être criblé de flèches par des sentinelles hirsutes.

Planète futuriste modelée par des animaux du passé, Smilodonia serait le tremplin rêvé pour les tigres à dents de sabre, et plus rien ne pourrait stopper leur progression dévastatrice. Pour commencer, ils investiraient les mondes habités les plus proches, puis essaimeraient au-delà…
Toujours plus loin…
Au-delà du temps et de l’espace !

– Les dernières pièces du puzzle –

Surfant sur les détails, Modestine avait tout raconté à Balto, qui avait écouté religieusement. Ne négligeant aucune anecdote, elle avait déroulé son tapis d’infos tel un conférencier. Après, il était entré en scène par la petite porte, relisant les premiers chapitres du roman, pour en écrire un épilogue plus réaliste.
Mais l’histoire était complexe, réclamant des précisions chirurgicales, et Modestine avait opéré avec clarté et une virtuosité orale sans égale. Elle avait exposé l’affaire dans les grandes lignes, mais sans toutefois omettre d’aiguiller son interlocuteur sur les correspondances. Baignant dans un temps neutre, Balto se délectait de ce récit qu’il jugeait… relaxant. La nar-ratrice créait par le verbe tout un contexte radicalement différent de celui qu’il avait fui, incapable de résister à l’adversité, préférant déculpabiliser ou expier ses fautes dans la fréquentation de marginaux, de ratés… Vivant au sein d’une bulle isolante, il avait cru cette carapace à l’épreuve des coups ; ne sortant jamais la tête, il y attendait la fin naturelle que la vieillesse prodigue aux mortels. Mais le destin lui avait joué un bien mauvais tour, le jour où le mistral lui avait craché à la figure cette feuille de journal révélant l’atroce décès de son vieux pote Tiburce, le « poète aixois », le frère de la conteuse.
Cela dit, il était réconfortant d’entendre que, pendant qu’il se tenait à l’écart de cette société de dingues, le monde avait radicalement changé de cap ; confronté à une situation surréaliste qui relativisait tout ce qu’il avait vécu jusque-là, il réagissait sainement. Contrairement aux propos tenus par les politiciens et certains philosophes, Balto avait toujours douté de la capa-cité des pays à se solidariser face à une invasion extraterrestre… Ce n’était qu’une image, évidemment, car la situation était très différente.
Mais il y avait une seconde bonne raison à la soudaine plénitude ressentie par Balto : il rajeunissait, redevenant vigoureux comme à ses plus beaux jours. Il existait à nouveau, assumant enfin ses cinquante ans !
La rouille avait déserté ses articulations précocement encrassées.

Lorsque le smilodon – au grand dam de Modestine, Balto prononçait « slimodon » – les avait programmés à son menu, se jetant sur eux alors qu’ils étaient perchés sur le rocher plat en forme de galette de pierre, la porte spatio-temporelle s’était aussitôt refermée. Le Grand Karnass avait été définitivement effacé de la surface de la Terre, tandis que le trio rebondissait dans le tangible par une autre issue.
Ce piège avait été élaboré par Traknar, qui s’adaptait de façon surprenante à la vie et aux mœurs terriennes. De l’autre côté de la faille spatio-temporelle, le monstre avait été capturé par des légionnaires formés à cet effet. A l’origine, on les avait entraînés avec des tigres du Bengale, sous la houlette de zoologues qui avaient eu le plus grand mal à se faire respecter. Le Ministère de la Défense avait dû intervenir pour ramener le calme au sein de la Légion Etrangère. Des savants étudieraient ce smilodon, afin de com-prendre comment un animal issu de l’ère quaternaire avait pu devenir à ce point supérieur à l’Humain au contact du climat rhéalien. Ils en profiteraient pour analyser quels effets secondaires subissait le cerveau au cours de l’interpénétration de deux mondes situés en un même point de l’espace mais pas dans un continuum similaire. Les géologues s’occuperaient de la qualité du sol et des roches ; les spéléologues visiteraient le sous-sol et les galeries qui ralliaient le sommet des plateaux… Les archéologues ne seraient nulle-ment concernés, puisqu’il s’agissait d’un monde malléable et vierge de la moindre civilisation évolutive. Les anatomistes resteraient en réserve de la république, car « autopsier » Traknar n’était pas à l’ordre du jour…
La principale difficulté avait consisté à boycotter les médias. Les tenir à l’écart n’avait pas été chose aisée, et chacun était tenu au secret, sous peine de violentes représailles. Les cas isolés, les rares escarmouches impliquant des attaques animales en Lozère, on les mettrait comme d’habitude sur le dos des loups… Et la parole des témoins ne serait pas prise en compte : on la qualifierait de « parole d’ivrogne ». Comment pouvait-on confondre un loup avec un chat sauvage, hein ? A-t-on idée ? Quant au quidam qui viendrait déclarer avoir vu un énorme minet à défenses de morse s’en prendre à son troupeau de vaches, on le regarderait de travers car, décidément, l’alcoolisme en milieu rural s’aggravait, n’est-ce pas ?
Modestine avait eu le temps de s’acoquiner avec Lilith, à qui elle avait enseigné la culture des félins de compagnie ; l’élevant comme un bon gros matou, elle lui avait appris des sons à reconnaître, histoire de canaliser ses pulsions. Quand l’animal était en colère, il était ardu de communiquer avec lui par la pensée, et la bergère avait remarqué qu’il était, en revanche, réceptif aux émissions mélodieuses.
Arthur lui avait tant manqué… C’était là l’occasion rêvée de le retrouver au travers de ce… cette…

Plus tôt, elle avait contacté les Autorités qui, dans un premier temps, avaient évidemment rechigné, puis abdiqué lorsque fut amenée Lilith devant d’éminents paléontologues. Une certaine tendance positive à ne plus juger les gens sans les avoir compris, lui avait permis de ne pas être traitée d’emblée de foldingue. Elle avait dès lors organisé des conférences auxquelles Traknar, qui portait des lunettes spéciales, et la « tigresse » assistèrent. La peau du « héros malgré lui » prenait peu à peu de la consistance, des reflets rosés apparaissant par plaques. Ses yeux s’adaptaient progressivement au soleil de cet univers. Des anthropologues se penchèrent sur son cas, passant des heures à son chevet, bien qu’il se portât comme un charme. Au contact des Humains, il apprenait même à sourire, car la patience, il connaissait !
Bientôt, Rhéal devint un globe totalement abandonné, se transformant petit à petit en île déserte, à l’image de ces hauts plateaux qui lui donnaient un certain relief. Un monde creux, sans personne pour le modeler à sa guise. Les Terriens ne possédant aucun pouvoir supranaturel, il ne risquait pas d’être façonné à leur convenance. Il était condamné à devenir un dépotoir, une benne à ordures géante… Une prison ? On n’y parquerait pas des détenus, non, car il aurait suffi que quelques résidus du monde précédent sub-sistassent dans une poche de résistance, pour que le plus doué d’entre eux devînt télépathe et sculptât ce bagne, le métamorphosant en paradis bucoli-que.
A force de travail, on avait réussi à créer des portes artificielles qui s’ouvraient dans des directions différentes et à des époques ciblées. D’authentiques sas entre deux mondes décalés dans le temps. Le présent de l’un débouchant sur le passé de l’autre, avant de provoquer un voyage dans le futur du précédent, histoire de revenir au point de départ…
Ce qui rappelait vaguement les problèmes endurés par Balto à cause de son horloge interne déréglée.

Immobile telle une statue, Balto épiait les alentours comme si un croque-mitaine allait… Ou un couple de smilodons. Ils seraient si obèses, qu’ils obstrueraient les issues du tunnel. Chacun se tiendrait assis sur son posté-rieur, attendant que l’homme, terrassé par la fringale et les crampes, soit forcé de tenter une sortie. Ils en profiteraient pour s’affûter les griffes avec une lime plus impressionnante qu’un sabre. Alors, ce serait le signal de la curée : ils se jetteraient sur lui, pour le réduire en charpie. Mais au dernier moment, Balto disparaîtrait comme par enchantement, et les deux monstres complices se percuteraient, s’assommant. Il avait déjà vu cela dans les des-sins animés… avec tous ces oiseaux faisant la ronde autour de l’énorme bosse qui pointe sur le front à la manière d’une corne.
Balto sourit, imitant un benêt, tant cette évocation éveillait des souvenirs d’enfance. Au loin, le tonnerre claqua ; perdu dans ses pensées, l’homme sursauta à peine. Un cinglant zigzag zébra le ciel charbonneux, tel le fouet d’un dompteur de fauves. Là-haut, quelque part dans la montagne, la foudre avait décapité un résineux ; mais, dressant fièrement ses troncs face à la gare de Langogne, la forêt mutilée défiait l’ire des nues gonflées.

La montre grise – la parenthèse du temps – ne se trouvait plus au poignet de Balto. Ayant fait son office, maintenant elle ne servait plus à rien. Cela dit, à cause d’une simple éraflure, il aurait pu échouer dans sa mission de sauvetage. Cela l’amusait de songer qu’en aidant le dernier des Rhéaliens à survivre, il sauvegardait l’âme d’une civilisation des étoiles. Et Traknar, comment allait-il se débrouiller pour que de l’unité, on passe à la multitude ? Comment comptait-il repeupler Rhéal ? Etait-il possible de l’accoupler à une Terrienne, comme on le fait avec des animaux d’espèce différente ? Créerait-on une race hybride ? Mais d’abord, parviendrait-on à le guérir de sa stérilité chronique ? Et quelle femme accepterait de…
A cinq ans, Balto s’était brûlé le poignet en caressant la flamme d’une bougie. A force de se balancer sur sa chaise, elle s’était dérobée sous lui. Il avait heurté du menton le bord de la table, et, pour se rattraper, avait machi-nalement saisi la bougie, dont la cire chaude lui avait ébouillanté le poignet, y demeurant collée. Il avait hurlé si fort que tous les voisins, faisant preuve d’altruisme, avaient téléphoné à la Police et aux pompiers simultanément, saturant les lignes. Il en avait gardé une zone « sinistrée » sur l’avant-bras qui avait mis un temps fou à cicatriser. Et il avait été si fier de trimbaler partout avec lui ce trophée… Blessé par une féroce bougie au sang plus ar-dent que la lave…
Longtemps après, il avait remis le couvert… au même endroit… mais cette fois volontairement. Il avait tenté de se suicider avec un couteau, un soir de déprime, tant il en avait marre de supporter la loque humaine que son ombre projetait sur le trottoir. Il s’apprêtait à se trancher les veines, lorsqu’une co-pine avec qui il soulageait quelquefois son désir de mâle, l’avait surpris, intervenant afin de ralentir la course de la lame fatale. Durant la brève em-poignade, l’opinel avait arraché la peau du poignet, comme on pèle une orange. Elle l’avait soigné, mais il en avait gardé une balafre superficielle… mais d’importance. Ayant beaucoup saigné, il avait tourné de l’œil, s’écroulant de tout son poids dans les bras de Martine. Elle avait joué à l’infirmière, s’en occupant comme si elle était sa légitime : elle l’aimait pro-fondément, car il lui ressemblait, faisait partie de sa nouvelle famille… C’était plus qu’un compagnon de déroute !
Quelques jours plus tard, il décidait sans raison apparente de partir, aban-donnant le squat pour une destination qu’il ne pouvait révéler à personne, dans la mesure où lui-même l’ignorait. Martine avait pleuré comme jamais.
Modestine avait beaucoup ramé avant de le retrouver mentalement. Son cerveau était si altéré par le remords, le renoncement, l’alcool, parfois la drogue, qu’elle n’avait pu tisser un lien psychique solide. Elle avait cette clef à lui remettre. Mais le tatouage était sans doute invisible puisque l’épiderme avait été arraché ; peut-être même était-il inexistant… Pourtant, elle avait senti sa présence : Balto était marqué, elle en était persuadée. La « parenthèse argentée » permettait de refermer une porte spatio-temporelle. De plus, ce que Balto avait pris pour deux aiguilles fusionnant à minuit (ou à midi),

(« A minuit, une montre, c’est avant tout un nid abritant un duo d’aiguilles qui s’affichent en solo l’espace d’un soupir de nuit. Superposées tels les corps d’un couple faisant l’amour, elles se chevauchent lors d’un trop bref instant échappé d’un sablier où s’écoule la poussière des ténèbres. De mi-nuscules grains d’éternité la poudroient, semés par le néant… C’est la suie du temps dans la cheminée du monde, et l’être humain en est le ramoneur.
Minuit, c’est une heure suspecte de pleine lune et de superstition populaire, drogue atavique plus perverse que la religion.
Ainsi, programmé pour stationner deux fois par jour sur le nombre 12, ce coït temporel indique minuit, pas une minute de plus, pas une de moins. Quant à midi, c’est une toute autre histoire… moins mystérieuse, et de celle qui ouvre l’appétit ! »)

ce n’était qu’une orientation spatio-temporelle indiquée par une flèche épointée. Elle était destinée à « montrer du doigt » le monde parallèle pro-grammé pour être réintégré. Lorsqu’il s’agissait de fuir un smilodon, ou de l’attirer dans un traquenard, il suffisait que le boîtier recouvrît totalement la gueule tatouée du tigre à dents de sabre. Et, dès lors, si l’on se tenait en em-buscade de l’autre côté de la frontière immatérielle, on repérait aussitôt la bête. En quelque sorte, en marquant de sa griffe les êtres de son choix, le Grand Karnass avait posé la première pierre de sa propre perte. Ainsi, seuls les marqués pouvaient le piéger.
Traknar avait joué là-dessus pour façonner sa clef en forme de montre – si on la détaillait, elle ressemblait plutôt à une boussole. Il travaillait actuelle-ment sur un collier dont le pendentif figurait un écrin pour le portrait de Li-lith. Les suicidés par pendaison étaient moins nombreux… et l’on ne joue pas à se brûler le cou avec une bougie !
Le jour de la balade avec son père dans le tunnel de Langogne, la clef aurait été inutile face au Grand Karnass, dans la mesure où il ne connaissait pas l’existence de la porte qui venait de s’y ouvrir, et surtout, parce que sa peau brûlée avait été récalcitrante au tatouage. Il avait eu le tort d’être là, tout simplement, tandis que la lumière grise irradiant de Rhéal l’enrobait, et que le tigre à dents de sabre en profitait pour s’évanouir dans la nature.
Plus tard, la bête s’était réfugiée dans la Forêt de Mercoire, où elle avait égorgé plusieurs personnes et en avait terrorisé cent fois, mille fois plus… L’effroi aura couvert de neige les poils, les cheveux, ridant prématurément les visages, les mains, tant la vue de ce suppôt de Satan aura perturbé le métabolisme de chacun. Et voilà comment, sur ces terres de Lozère, aura été enfantée une légende… toute fraîche ! Celle affirmant que la Forêt de Mer-coire est un lieu à ne fréquenter que si l’on n’a pas peur de blanchir et de vieillir avant l’âge.
Au fil du temps, des gens optimistes ou cherchant à appâter les touristes naïfs déclareront que l’inverse a souvent lieu… Que les vioques en ressortent plus boutonneux que des puceaux, les mégères édentées plus mignonnes que des fillettes portant nattes et socquettes…

Hélas, pendant que les savants terriens s’évertuaient à créer des portes spatio-temporelles sur Vlakastrakna, ils en ouvraient de nouvelles sur sa planète jumelle, qu’ils eurent ensuite le plus grand mal à situer, pour les refermer définitivement… Et suturer les plaies de l’espace-temps devint une sinécure.
La plupart d’entre elles avaient entraîné le Grand Karnass dans le passé, où il se nourrissait de tout ce qui se présentait à portée de crocs…
Et voilà comment, au dix-huitième siècle, naquit la mémorable Légende de la Bête du Gévaudan !

Donc, pour fuir un smilodon tout en révélant ses coordonnées, il suffisait de porter cette babiole à son poignet – à condition, toutefois, d’avoir la face léonine de Lilith tatouée là où bat le pouls – et d’orienter la flèche vers la porte spatio-temporelle convoitée. Ce dessin à même la peau, c’était la mar-que de la bête, et il était impossible de la localiser sans employer la télépa-thie pour capter sa fréquence cérébrale. La pourchasser à l’aveuglette, c’était courir le risque d’errer une éternité durant, parcourant d’innombrables kilo-mètres, avant de repérer la première victime de ses griffes. De plus, si c’est elle qui vous ciblez, vous risquiez de finir éparpillé dans son estomac, le temps d’un bon coup de dents. Et vous n’auriez assurément pas la possibilité de geindre dans son ventre, imitant le canard de « Pierre et le loup », le conte musical de serge Prokofiev, puisque vous ne connaîtrez certainement pas cette chance d’être avalé vivant.
Finalement, Traknar n’avait pas été trop maladroit à l’occasion de l’invention de cette pseudo-clef ! Et c’est uniquement la providence qui en avait détourné l’efficacité et motivé l’utilisation du système D.
Il était à souhaiter que le collier fût également efficace… N’importe qui étant apte à le porter pour chasser le prédateur !

Modestine s’était pointée dans cette clairière de la Forêt de Mercoire dans le but d’y rencontrer Traknar, qui devait lui remettre la… babiole. Elle était partie en reconnaissance du côté de Langogne, ayant repéré le Grand Karnass dans les parages. D’étranges bruits couraient au sujet de ce sous-bois hanté par des croyances infondées, et il était prévu que Traknar l’y rejoignît, une fois la « parenthèse argentée » en état de marche. L’expression « course contre la montre » était plus que jamais d’actualité !
Là, Modestine avait cru capter des ondes émises par les synapses de Titi, et s’était dirigée dans cette direction – mais avant tout, pour comprendre. Elle était tombée sur Gwendal Kerjean, le campeur breton. Afin de vérifier son identité à distance, elle avait chantonné le thème de petit Pierre, l’autre ex-trait connu de « Pierre et le loup ». Il n’avait pas réagi. Dans la pénombre, la différence de physique ne l’avait pas vraiment interpellée. Elle était évi-demment au courant que son frère était mort, mais l’espoir aveugle faisait généralement naître une lueur dans les tunnels les plus obscurs. Lorsqu’elle s’était aperçue que ce n’était pas Titi, elle avait paniqué et, plus troublée que déçue, avait assommé l’inconnu. Comme si elle lui en voulait de ne pas être celui auquel son for intérieur aspirait…
Dans un film américain, elle aurait fait sa fête au mec, pour éliminer un témoin gênant du rendez-vous…

Il avait été décidé en Hauts Lieux de ne pas faire de vagues ; à la moindre secousse, un tsunami déferlerait. Il était prioritaire de ne pas alerter le monde rural, car sortir de sa léthargie cette Bête du Gévaudan qui hibernait dans les mémoires, encore vivace, c’était réveiller les vieux démons. Ici, à la campagne, certains mauvais esprits n’attendaient que cela pour crier à tue-tête que le Diable était de retour, haranguant les foules en manque de grande peur. La religion y couvait sous la cendre, et rallumer cette étincelle, c’était l’assurance de mettre le feu aux poudres. Le bouche à oreille fonctionnait comme une loupe ici.

Par la suite, Modestine s’était attardée sur les rapports qu’elle avait entre-tenus avec Balthazar Beltoise, sans qu’il en eût conscience.

« A l’époque, on me disait grande pour mon âge, mais le compteur est resté bloqué. Je n’ai appris que j’étais atteinte de nanisme que lorsque je fus capable de remarquer que je ne plafonnais pas tout à fait à la même altitude que mes copines. J’étais amoureuse de toi, Balto, et si Titi te suivait, c’était uniquement parce que tes balades matinales l’intriguaient. Moi, par contre, j’aimais t’épier tout en sachant que tu ne te doutais pas de ma présence. C’était jouissif. J’ai agi comme ça presque tous les matins. Le reste de la journée, je le passais à m’imaginer ce que tu aurais dit ou fait si tu m’avais surprise, et ça suffisait à mon bonheur. J’ai beaucoup souffert parce que nos parents ne se fréquentaient pas en dehors des périodes de vacances, et il me fallait compenser ce manque affectif. J’ai maintes fois essayé d’établir le contact mentalement, mais tu n’étais pas réceptif. C’était comme si tu dressais un barrage m’interdisant l’accès de ton esprit. J’aurais eu besoin d’un sésame. Quant à celui de ton cœur, ce n’était même pas la peine d’essayer… Par la suite, c’est allé en s’améliorant ; mais tu étais devenu si différent, tellement distant… Les liens que tu avais tissés avec mon frère m’ont bien aidé à communiquer enfin avec toi. Me calant sur cette fréquence, je me suis engouffrée dans cette faille inespérée. Ensuite, je pense que mes nombreuses incursions ont court-circuité ton cortex cérébral, chamboulant ton horloge interne. Ton cerveau s’est mis à fonctionner au-delà des dix pour cent habituels, et tu as eu le don de visiter l’avenir pour protéger ton présent. Ta physiologie en a été déréglée : régression physique, amnésie partielle… Lorsque tu m’as retrouvée, là-bas, sous le viaduc, s’est produit un déclic, un choc émotionnel, et tu as recouvré la mémoire en perdant ton don. Ce qui prouve clairement que la présence de l’un dépendait de l’absence de l’autre. J’ai réussi à t’attirer par ici, mais je me demande si un jour ou l’autre, tu n’aurais pas retrouvé le chemin sans mon aide. Je savais que je piègerai le Grand Karnass en me servant de Lilith, sa fille, comme d’une chèvre, plan auquel Traknar avait également pensé, coutumier de la chose, apparemment… Mais j’avais besoin de toi aussi, pour que ses connexions mentales se branchent sur les tiennes. On a longtemps cru que je pouvais agir seule, mais la clef ne fonctionne pas sur ma peau, qui devient grise à force de m’éterniser sur ce monde parallèle. La pigmentation n’est plus la bonne, et le tatouage s’efface. Toi, par contre, tu étais… adéquat. Il suffisait que ton épiderme se place entre la parenthèse du temps et mon poignet. Sans ta cicatrice, tu aurais ressenti des picotements à la naissance de la main, comme si les canines du smilodon te piquaient… C’est le signal du repérage de la bête. La symbiose a fonctionné correctement… ta parenthèse du temps sur ma peau décolorée mais recouverte par l’ombre de ta pigmentation. Et n’oublie pas ce que je t’ai déjà dit, le tatouage, même s’il n’apparaît pas sur une peau brûlée, est opérationnel, il n’est qu’invisible. Il ne s’efface que si on ôte la peau après avoir été marqué. Je suis assez fière de mon réflexe, sinon le Grand Karnass nous dévorait et restait sur Terre avec Lilith. Ils s’y seraient reproduits, auraient été traqués par des chasseurs téméraires, par l’Armée, se seraient réfugiés dans des forêts, terrorisant des bûcherons, des familles entières de paysans, de touristes… Pourtant, j’ai tout fait pour te préparer à cette rencontre, provoquant cette vision du pêcheur pour te mettre à l’aise avant l’inévitable rencontre avec Lilith. Oui, le pêcheur, c’était l’image de ton père, et tu ne l’as même pas reconnu, je pense. Ton amnésie partielle avait occulté jusqu’à son visage. Ou bien, ta mémoire a-t-elle été motivée par cette présence oubliée mais dont ton cerveau avait gardé l’empreinte invisible. On ne le saura jamais. Lilith t’a agressé parce qu’elle est avant tout un gros chat, et que les matous sont très méfiants avec les inconnus. Elle a seulement agi en fonction de son instinct, et son physique hors normes a fait le reste. Heureusement qu’elle est croisée avec une lionne, sinon son attaque aurait été plus meurtrière. L’hybridation a du bon parfois. Ce jour-là, dans le tunnel, il s’est trouvé que nous étions tous réunis au même endroit, mais pas pour les mêmes raisons. Je crois que nous avons subi le rayonnement gris que tu as été le seul à voir réellement… Ton père, lui, a probablement été épargné parce qu’il nous tournait le dos pendant l’irradiation… Maintenant, avec tout ce qui s’est passé, je sais que nos deux vies étaient liées dès le début, mais que ce n’était pas l’heure ! Hélas, aujourd’hui, il est trop tard. La parenthèse s’est refermée, la vie ne l’ayant pas ouverte au bon moment, ni au bon endroit ! »

Elle avait failli lui poser une question qui lui brûlait les lèvres, mais s’était aussitôt ravisée.
Oui, qu’aurait-il pensé d’elle, s’il en avait été amoureux et qu’elle doive, par honnêteté, lui avouer qu’elle était atteinte de nanisme ? Aurait-il rompu brutalement ? Aurait-il pleuré, joignant ses larmes aux siennes, en une inter-pénétration de gouttes de pluie salées ? Car, plus tard, à cause de sa taille, elle aurait plus ressemblé à sa fille qu’à sa fiancée… Pourtant, son cœur était celui d’une femme, et arborait une grosseur normale, avec son poids de sentiments à offrir. Leur amour d’enfance n’en serait pas sorti grandi. Ils étaient si jeunes… l’âge où l’on manque cruellement de tact.
Modestine frissonna, et enchaîna après un soupir que Balto fit semblant de ne pas remarquer.

Elle évoqua ensuite le cas de Traknar, l’illustre rescapé de la planète d’adoption des Rhéaliens. Balto, en plaisantant, lui avait conseillé de rééditer avec lui l’expérience d’Adam et Eve : ce monde vierge et gris n’attendait qu’eux pour se développer. Bien que ce fût mal venu à cet endroit de la conversation, elle ne s’en était nullement formalisée. Ils en avaient ri de bon cœur. Réécrire la Bible en considérant que la Terre possédait une sœur ju-melle… Avec Traknar, stérile et immortel, l’Humanité serait vouée à ne pas jamais y voir ! Dieu, Lui, dépassé par les événements, demeurerait impuis-sant, regrettant d’avoir créé cet Adam à l’image de…
Traknar avait été contacté par les Américains, qui suggéraient qu’un pont spatio-temporel fût érigé entre Vlakastrakna et les Etats-Unis. Jonglant avec l’hégémonie planétaire et spatiale, ils avaient du mal à supporter que ces portes débouchant sur un ailleurs commercialisable, ne s’ouvrissent que sur le territoire français. Par la suite, lorsqu’ils avaient eu vent que l’on pouvait modeler une planète selon son bon vouloir, à condition de posséder l’art de sculpter son habitat à la sauce rhéalienne, avait été évoqué le clonage.
Il y avait eu une fuite. Museler les médias, c’était une chose, mais interdire aux Services Secrets de regarder par le trou de la serrure, c’en était une au-tre… Cloner Traknar et métisser les deux races, tel était leur plan à court terme. Ensuite, leurs enfants, surentraînés psychiquement, pourraient ainsi remodeler cette planète selon des critères préétablis… Ce serait, en quelque sorte, un nouveau Disney World. On y pratiquerait l’élevage de smilodons, de machairodus, de mammouths, d’aurochs… On conjuguerait l’ère quater-naire au temps présent. Ce serait le plus fantastique zoo jamais créé. Les gens feraient la queue devant les portes à tambour spatio-temporelles ; les gosses en avaient marre de jeter des cacahuètes aux singes… On n’aurait plus besoin de chercher dans l’ambre des moustiques ayant jadis piqué ces bêtes-la, pour en soustraire l’ADN. Spielberg et son « Jurassic Park » étaient déjà dépassés… La réalité faisait son cinéma avec des acteurs plus vrais que nature.
A peine pondu, étouffé dans l’œuf… Le projet avait capoté, les gouverne-ments du monde entier s’y étant solennellement opposé. Toutefois, Traknar avait réclamé de l’aide à Modestine, car il était dans ses intentions d’ouvrir une porte dans le passé, quelque chose, au cœur de cette région moyenâ-geuse, le turlupinant. Modestine lui avait touché deux mots sur son frère, témoin à distance de faits bizarres ayant visé l’Ardèche. L’homme gris, in-terpellé par des ondes nébuleuses, avait voulu vérifier. Modestine pourrait y contacter des « gens du cru », se connectant mentalement sur leurs aïeux grâce aux empreintes psychiques qu’ils auront laissées dans la mémoire de leurs descendants. Partant de là, Traknar confectionnerait un collier dont il suffirait d’introduire la photo de la personne concernée, pour dénicher une porte spatio-temporelle accédant à son époque. Ce serait là l’opportunité de tester la nouvelle invention de cet homme dont la peau rosissait et le cerveau apportait un poids nouveau sur la balance des Terriens.
Balto était alors entré en scène, rapportant les légendes lozériennes relatées par Gwendal Kerjean. Dans un passé relativement récent, d’autres événe-ments s’étaient produits en Lozère : à Naussac, où l’apparition d’une porte avait inondé un village maudit ; à Chapeauroux, où un enfant avait terrorisé un garde-barrière halluciné…
Tout cela attestait que des seuils temporels avaient d’évidence été franchis au siècle dernier dans cette partie du Massif Central. Mais le responsable n’en était nullement le Grand Karnass car, dans les environs, aucune dé-pouille humaine ou animale mystérieusement tuée n’y avait jamais été dé-couverte.
Pour surveiller ces portes, des volontaires avaient été recrutés ; on les avait payés à prix d’or pour prendre le pouls du temps. Des mercenaires qui fe-raient n’importe quoi pour s’enrichir dans la marginalité. Ils s’étaient ins-tallés discrètement à proximité des sites impliqués, où des légendes avaient poussé comme des champignons.
Ainsi avait-on appris qu’en 1956, une faille avait fêlé l’espace-temps du côté du Moulin du Rayol, en Ardèche, provoquant une chute de neige en plein 14 juillet. Décalage météorologique que la Presse locale avait classé dans la catégorie des hallucinations collectives. En parallèle, depuis plusieurs décennies, les psys du coin avaient constaté une recrudescence des maladies psychotiques du type schizophrénie, paranoïa… et quelques cas isolés de mythomanie.
La principale personne ciblée avait été Florette Jolivet, l’ancienne fiancée de Titi, et dont l’aïeule, la « dame de feu », avait fait parler d’elle… Prétex-tant des raisons personnelles et écologiques, elle protégeait en réalité un seuil temporel. Elle était l’une de ces mercenaires…
Le propriétaire du Moulin du Rayol, Raymond Rayol, ayant chassé le pré-cédant dans des circonstances jugées mystérieuses par les villageois de La-villatte, le hameau voisin, était venu là pour épier une prostituée qui habitait juste en face. Elle ne sortait jamais de chez elle, et c’était louche…
L’indicateur que Traknar avait recruté et qui avait enquêté puis surveillé la porte du Moulin du Rayol, avait tissé autour de sa personne une très bonne couverture : il était écrivain et cherchait l’inspiration au contact de ce terri-toire hanté par des légendes. Il s’appelait Clarence Lespinasse.
Raymond Auriol était l’arrière-grand-père de Clarence Lespinasse. Quant à cette prostituée casanière… Rien ne dit qu’elle n’aie jamais existé, mais de mauvaises langues prétendirent dans le pays ardéchois que c’était une nym-phomane ; d’autres qu’elle surveillait les allées et venues de Rayol-le-Vieux, qui était son mari, le harcelant. Le bougre ne s’en vantait guère…
Des harpies désœuvrées eurent l’outrecuidance d’affirmer qu’elle l’avait empoisonné. Un soir, elle avait entendu une femme jouir si fort, en face, que son cri avait enjambé la route pour entrer directement dans sa chambre. C’en était trop, elle ne supporterait pas une humiliation de plus ! Le lendemain, elle versait du curare dans la tisane de la réconciliation, avant d’inviter l’aubergiste à fumer ce calumet de la paix éternelle…
Il avait accepté cette collation, car elle lui avait enfin promis de divorcer…
Raymond Rayol était officiellement mort d’une leucémie. Et la prostituée était une mercenaire… qui surveillait la même porte que la « dame de feu ».

Echangeant ces informations, Modestine et Balto étaient devenus livides. Ils avaient décidé de ranger toutes ces coïncidences dans un tiroir, et de brûler le meuble.
Ils avaient bien une petite idée sur ce qui se passait là-bas, dans le passé, mais chut !
Des espions américains sans doute…

 

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Ah mon pays

maintenant

tu vas trinquer

Auras-tu la santé ?

Vive ma France !

Niala-Loisobleu – 7 Mai 2017

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COULEES DE LAVE


YURIKO SHIROU

COULEES DE LAVE

L’heure étant à glacer, dans ses sueurs froides, voici demain retenu sans défense aux draps froissés. Par le rayon du phare lunaire, les formes en s’agitant du dos sur le ventre, donnent à cette campagne un visage de remous du passé. Ces ombres, en même temps qu’elles remettent leurs images d’angoisse dans l’âge du présent, font entendre clairement leur origine. Sans qu’on parle du coupable, quand un socialiste au pouvoir à remis l’extrême droite en passe de prendre le pouvoir,  agiter un guignol pour parer à cette éventualité  insulte l’honnêteté foncière.

Le coeur saigne à ne rien trouver, seules les spectres de l’idée qui s’impose occupent tout le terrain de la pensée. En même temps que le sentiment fort crie au menteur le loup carnassier mord dans le charnu de la confiance.

L’Amour tombé des nues

Un samedi du moyen âge

Une sorcière qui volait

Vers le sabbat sur son balai

Tomba par terre

Du haut des nuages

Ho ho ho madame la sorcière

Vous voilà tombée par terre

Ho ho ho sur votre derrière

Et les quatre fers en l’air

Vous tombez des nues

Toute nue

Par êtes vous venue

Sur le trottoir de l’avenue

Vous tombez des nues

Sorcière saugrenue

Vous tombez des nues

Vous tombez des nues

Sur la partie la plus charnue

De votre individu

Vous tombez des nues

On voulait la livrer aux flammes

Cette sorcière qui volait

Vers le sabbat sur son balais

Pour l’ascension

Quel beau programme

Ho ho ho voilà qu’la sorcière

A fait un grand rond par terre

Ho ho ho quel coup de tonnerre

Il tomba d’l’eau à flots

Et l’eau tombe des nues

Toute nue

Éteint les flammes tenues

Et rafraîchi la détenue

L’eau tombe des nues

Averse bienvenue

L’eau tombe des nues

L’eau tombe des nues

Et la sorcière se lave nue

Oui mais dans l’avenue

L’eau tombe des nues

Qu’elle était belle la sorcière

Les présidents du châtelet

Les gendarmes et leurs valets

La regardaient

Dans la lumière

… et un éclair qui brille

Et c’est vos yeux qui scintillent

… et votre cœur pétille

Nous sommes sourds d’amour

Et nous tombons des nues

Elle est nue

Oui mais notre âme est chenue

Nous avons de la retenue

Nous tombons des nues

Sorcière saugrenue

Nous tombons des nues

Nous tombons des nues

Qu’on relaxe la prévenue

Elle nous exténue

Nous tombons des nues

Et je…

Mais tombe des nues

Tu tombes des nues

Le monde entier tombe des nues

L’amour tombe des nues

Et vive les femmes nues !

Robert DESNOS (Recueil : « Les Voix intérieures »)

Le jour en entrant par mon oeil droit, mit de l’ordre dans le flou – Incroyable pour le plus malade des deux –  voir c’est voir chante un rock air. Posant les pieds hors de la tranchée du front où s’était déroulé mon combat intérieur, je fis chauffer l’ô. Entre la mie du peint et les fruits encore pendus à ta poitrine, je sentis en premier, s’approcher la vue du bleu, bien avant que me parviennent l’odeur des autres couleurs qui font l’harmonie. Que s’est-il donc passé ? Qu’importe; cette diversion du chemin tracé, le soleil en se levant, ne montre aucune blessure. Le désordre ne fait que suivre son chemin décadent. C’est normal, rien n’a changé sur le fond.

Je suis cassé du dos,  mou des jambes, saigneux du nez mais, entends bien, sans que ce qui raidit pour la bonne cause ait été enseveli. Tu es là mon coeur avec la m’aime rage de vivre, en dehors de ce qui demeure l’errance collective perpétuelle. Nous, nous n’habiterons pas à Pompéi.

Niala-Loisobleu – 5 Avril 2017

 

The Ribbons - Oil painting by Steven Kenny

MES BLANCS CAILLOUX


Abbott Handerson Thayer, Noon - theaujasmin.blogspot.com

MES BLANCS CAILLOUX

Grand magasin, rayon du Printemps, toute la semaine offres exceptionnelles, en promo modèles de Peynet, 1 triple ban de la Place de Furstenberg, une arche à bal êtes ayant appartenu à Eros, des p’tits cochons en pain d’épices, un déshabillé dans l’herbe, le lit de sa rivière et son travers seins, une craie à écrire dans les coeurs sous les préaux des récréations, un couteau à marier les veines, des coucous dans l’angle des portes cochères, une chambre sous les toi émoi, un pinson et des mimis, débourre joie décalée et tout plein de sarments d’amour brodés sur un culotte fendue de rire…

Elles ont les épaules hautes

Et l’air malin

Ou bien des mines qui déroutent

La confiance est dans la poitrine

A la hauteur où l’aube de leurs seins se lève

Pour dévêtir la nuit

Des yeux à casser les cailloux

Des sourires sans y penser

Pour chaque rêve

Des rafales de cris de neige

Des lacs de nudité

Et des ombres déracinées.

Il faut les croire sur baiser

Et sur parole et sur regard

Et ne baiser que leurs baisers

Je ne montre que ton visage

Les grands orages de ta gorge

Tout ce que je connais et tout ce que j’ignore

Mon amour ton amour ton amour ton amour.

Paul Eluard

Pas d’ascenseur pour le 7° ciel, un p’tit escalier de service hélicoïdal, pour la descente : la rampe sans parachute. L’amour c’est pas à l’abri d’un infarctus, samu. Pim-pom, tirez pas sur l’ambulance. Les quat’saisons suivent le bord des trottoirs en charrettes, l’absurde pour cocher, les paires et les impairs pour passagers.

Les pigeons de mes fenêtres fleurissent dans le crottin des géraniums, été comme hiver, serre-moi fort dans les draps, voile de mât de long. Il a des jambes mon bateau à voiles. Avec des mots lés ronds, qui font fleurir les mûres où qui ya que des portes ouvertes sur l’horizon. Certaines rient de moi. C’est un poète celui-là, authentique con, qu’elles disent en levant les yeux. Pour lui, les épines sont des roses, la vie un jardin avec des arbres à cabanes, des oieaux à plume d’encre, des d’ailes tas de ruisseaux, des p’tites maisons blanches, qui vont jamais au bord de l’amer, mais sont toujours en vacances au bord de l’ô. Le Niais qu’ils m’appellent en haussant les épaules du ton qu’on prend pour dire « le pôvre » Moi, ce qui m’étonne, c’est que ce sont toujours eux qui me font l’aumône. Il y a un enfermement chez ces gens là, qu’est paradoxal. Ce doit être les foies qui secrètent ce teint olivâtre que leur suspicion oppose à l’espoir. Quand m’aime, j’arrive pas à croire qu’on puisse vivre sans amour. C’est comme opter pour les fleurs artificielles telle une Le Pen ou un Macron de  carnaval, en disant que ça, ça meurt pas, puisque ça fait Promesse de jamais tenir. Evidemment c’est jamais venu au monde, ça peut pas craindre. Mais le plus dur à vivre pour moi, c’est cet entêtement qu’ils mettent à ne rien vouloir écouter. Ils sont plus têtus que l’âne que je suis.

Niala-Loisobleu – 30 Avril 2017

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