Côtes de Grave ou Entre deux mères ?


Côtes de Grave ou Entre deux mères ?

Au moment du nez qui gratte au pied, vas savoir si le géranium qui pousse en avant est mu par une pulsion libidineusement libertaire sur la fenêtre ou sèchent les petites culottes de la jardinière ?

On en était à disserter sur la sexualité des genres en général quand j’entrais dans mon bol l’émission de Radio-Catalunia du mâtin, en pleine promotion d’une marque de capotes en glaise qui auraient provoqué un incendie de forêt dans la marne.

Récurrente question que celle de l’indépendance. Pour l’union en particulier. Qui en prônant le mariage offre de fantastiques avantages fiscaux aux avocats spécialisés en affaires de divorce qui voudraient s’installer en Europe. La cohésion quand ça se met dans les parties, ça peut te les faire toutes bleues,et crois-moi ça fait mal. Que tu peux plus rien asseoir qui tienne debout.

Pierre Dac soulevant sa pierre tombale, me tendit une page de l’Os à Moelle…

Si le fa dièse devenait si bémol

Ce serait
tout simplement
terrifiant,
car pareil
bouleversement
réduirait
à néant
les traditions
et les conquêtes
de l’harmonie
universelle
et préétablie…
………………………………………….
Heureusement
il n’en est pas question ;
d’après nos renseignements
le fa dièse
n’a nulle intention
révolutionnaire,
et le si bémol,
content de son sort,
estime
que par les temps qui courent
mieux vaut demeurer
un bon petit modeste bémol
que de tenter le risque
de devenir
un présomptueux dièse.
………………………………………….
Ainsi donc
pareille éventualité
n’étant pas à envisager
chacun de nous
peut tranquillement
dormir
sur ses deux oreilles
ou sur celles de son voisin
si les siennes
sont indisponibles.

N° 83 – Vendredi 8 décembre 1939
p.959

Hélas nous ne vivons plus du tout dans le sens de l’humour. L’absurde fait notre seule et unique ambition. Dans les jours qui viennent on va trouver un nouveau mobile de haine. Le fascisme  est en passe de profiter de la crise de conscience universelle. Il n’y a plus qu’un pas pour rejouer la Guerre d’Espagne.

Pauvres de vous…

Niala-Loisobleu – 2 Octobre 2017

 

156726

 

 

 

 

Je suis sur le do pendant qu’il reste du vers dans le pré


Je suis sur le do pendant qu’il reste du vers dans le pré

Ainsi chante l’enfant qui est en moi depuis des années

oh si lucide

que ça échappe à plus d’un

Mais échapper au banc du galérien

n’est-ce pas nager libre ?

En tout cas c’est pas barboter

(au sens propre comme au sale)

Il y des crotales dans les escaliers des villes

comme des ailés fans dans la roseraie

mais des oiseaux qui nichent pour peindre bleu c’est plus rare

Quel foutu bazar que ce souk

où on peut même pas marchander la contrainte

Mais à tout prendre

je me sens moi d’être petit

je vois le monde tel qu’il hait

voilà qui me donne une raison majeure

d’aimer

Niala-Loisobleu – 21 Septembre 2017

 

1014735_v1

Suzanne Valadon

L’Air


L’Air

par Jacques Dupin
 
 

Le corps et la rêverie de la dame
Pour qui tournoyaient les marteaux,
Se perdent ensemble et reviennent,
Ne rapportant de la nuée
Que les guenilles de la foudre
Avec la future rosée.

 

L’Expérience mon Petit, l’Expérience…. Ah que me l’a-t’on dit…et pourquoi ? Ma foi jamais ô grand jamais de tous mes coups foireux celui qui se prend vraiment comme unique est bien celui de cette année. Au point que les garde-fous sont à revoir au sens dimensionnels afin d’éviter la nullité de sauvegarde. Ouah, la tartufferie… là elle dépasse les prévisions les plus pessimistes…

Mais quoi demeure quoi ?

Qui reste qui ?

Le vieux train à la fumée théâtrale, nostalgie, mais rien qui garde le mouchoir en dehors de l’escarbille. Je pleure, oui, mais affligé des coups par derrière. Je marche pas au bouche-trou, simplement, très simplement au besoin.

Tricheurs de tous pays, faut que je vous vomisse et vous laisse à vos comédies. Petits, tous petits, petits. Allez de l’air !

Niala-Loisobleu – 27 Août 2017

10988341_16299378_53426308

A cheval de semailles


A cheval de semailles

D’île en île,

j’ai navigué guidé par le vent d’une seule volonté: que les côtes n’aient d’autre visage que celui du large

Tempête en encolure

les poils de mes crinières ont blanchi aux écumes ourlant les rivages

de tous bois de flottage

entre selle et sel d’une trouée bleue dans les nuages

 

mes pores suent des rancoeurs d’accordéons qui ont le tort de visser les pas du tango au plancher du radeau, un mirage en traversée sous les tournoiements d’une boule dans la gorge

On peut aimer la fumée des escales dans l’écart des cuisses de la brume sans que l’Île au Trésor en sorte comme de l’absoute du confessional

Les couleurs du tant galopent sur la crête des canopées en suivant le mouvement des ailes des perroquets, des tape-culs et des misaines toutes voiles hissées gonflées du vent des chemins de liberté écrits au burin à l’encre des pierres

Niala-Loisobleu – 23 Août 2017

 

serko04

 

De Maintenant


De Maintenant

par Edouard Glissant
 

Les murs ont de la peine à se tenir debout
Au long de cette rue
Qui monte et tourne.

On dirait qu’ils sont tous venus, ceux du quartier,
Essuyer leurs mains grasses au rebord des fenêtres
Avant de pénétrer ensemble dans la fête
Où croyait s’accomplir leur destin.

On voit un train peiner au-dessus de la rue,
On voit des lampes qui s’allument,
On voit des chambres sans espace.

Parfois un enfant pleure
Vers l’avenir.

ÉTÉ

La femme enceinte attendait sur le seuil
Dans l’air de la récolte.

Tant de bonté mûrissait

Dans les pommes et tant de force

Dans le bois de la porte et dans l’eau de la mare

Abandonnait la lutte.

La petite fille avait déjà
Ses beaux yeux pour plus tard,
Au pied du lit où furent les morts
Dans des draps blancs.

Cependant, l’épervier
N’interrogeait pas son destin.

Les étoiles d’un feu d’artifice de passage vont rentrer dans l’armoire. Voilà le défilé, les cérémonies, la comédie – tout au moins celle des commémorations,  est terminée pour un temps, va falloir remplir avec autre chose – l’orgueilleux Petit-Chef va finir par devoir se mettre vraiment à l’ouvrage et quitter cette scène de théâtre. On ne peut pas avoir indéfiniment cette veine de circonstances favorables. Les élections bidonnées par l’épouvantail de la Marine, le Panthéon, le Ricain, les partis en débandade, jusqu’au Vel-d’Hiv….vraiment ça fait qui déborde (en Général). La République va finir par regarder du côté des comptes à rendre. Petite-fille ton premier bal, coûte cher. C’est pas un jeu. La trêve des grandes vacances a toujours un amour d’été sur la plage qui perd sa culotte à la rentrée. Place Cigale, un p’tit jet d’ô…comme dit la chanson…
Niala-Loisobleu – 17 Juillet 2017
321348cf812345ecfce86f9e769190de

LA BOÎTE A L’ÊTRE 17


main-header_father-nature

LA BOÎTE A L’ÊTRE 17

 

TABLEAU D’UNE PENSEE

Traits d’un frisson

les plus hautes herbes penchent la tête

rien naît en corps

Là-bas

bien plus loin que l’attente

qui pourrait dire ?

A moins que rien ne soit

Aux ardoises les craies qui ne serviraient à quoi

ça n’existe pas

Quelques calcaires ondulant aux courbes des fûts

n’ont pas déshabillé les strates du goût des crûs

Dehors la rivière volage

Le chai tient l’effusion au frais

prêt a embuer le coeur du vert

à pieds

pour la tracée du nouveau chemin

Un bourgeon hiverne sous sa calotte

dans l’humus sphère australe

A la fourche le nid perle

Un peintre tout vêtu de bleu outremer

s’apprête à faire monter la mer

au-delà d’ailes

pinceau à l’encrier d’un autre continent prêt à écrire

en lettres vacantes

pour tirer les pieux émergents du ponton

avec l’archet du violon

Plus qu’un jour

la vie reste éternelle

L’ô séant

Niala-Loisobleu – 9 Août 2013

 

Cette eau d’orages a plein d’espoir dans sa crise de goutte. L’urique acide ne plie pas le je nous. Seulement la transpiration des odeurs louches d’aisselle plus qu’elle ne monte en selle. A vue de nez, il est l’heure de nettoyer l’atmosphère et de rendre aux maux le rejet qu’on en dit.

Niala-Loisobleu – 28 Juin 2017

151bf7d22d3f221608d13c43a1d1aca5


91X2q2X23gL

L’ETERNEL RETOUR

La vie est un éternel recommencement. On invente à côté, le fond demeurant le même. Boccace, c’est du Macron sauce Hollande…

Niala-Loisobleu – 20 Mai 2017

BOCCACE
───
LE DÉCAMÉRON
TRADUCTION NOUVELLE
par
FRANCISQUE REYNARD
──────
TRADUCTION COMPLÈTE

PRÉFACE DU TRADUCTEUR


En France, on s’imagine que Boccace est un auteur de contes plus licencieux les uns que les autres, et l’on dit en souriant d’un air malin : les contes de Boccace, comme on dirait : les contes de La Fontaine. Or, si rien n’est moins exact, rien ne saurait mieux donner la mesure de notre superbe indifférence en fait de littérature étrangère.

Quelqu’un qui nous avait observés de près a dit, avec autant d’à-propos hélas ! que d’esprit, que ce qui distingue les Français des autres peuples, c’est leur ignorance profonde en géographie ; il aurait pu aussi justement ajouter : leur ignorance à peu près complète des littératures étrangères. Les œuvres des écrivains étrangers sont quasi inconnues en France. Les lettrés — encore est-ce l’exception — savent le nom des plus illustres, connaissent le titre de leurs principaux ouvrages, au besoin peuvent en citer une phrase ou deux, et, grâce à ce mince bagage, acquièrent une facile réputation d’érudit. Mais combien y en a-t-il parmi nous qui se soient donné la peine d’étudier les chefs-d’œuvre que la renommée consacre au delà de nos frontières ? Combien y en a-t-il qui soient assez familiers avec la Divine Comédie de Dante, par exemple, pour parler avec quelque autorité de cet incomparable poème qui a tracé en pleine obscurité du moyen âge un si éclatant sillon de lumière ? On nous apprend au collège, quand on veut bien nous l’apprendre, que la Divine Comédie est une conception de génie, mais on se garde de nous en mettre une ligne sous les yeux, et nous allons toute notre vie d’homme instruit, ou prétendu tel, parlant avec un enthousiasme banal d’une chose que nous n’avons jamais vue et que nous n’avons nulle envie de voir. Nous citons à tout propos, avec l’aplomb ordinaire des gens qui ne savent rien, le fameux Lasciate ogni speranza, pour faire voir que nous possédons notre texte, mais il ne faut pas nous demander plus. Nous serions même fort embarrassés de dire à quel endroit du poème se trouve ce passage que tout le monde cite par ouï-dire, et à quoi il a trait.

Ce que je dis de la Divine Comédie peut s’appliquer à n’importe quel chef-d’œuvre étranger. Pétrarque et Arioste sont encore moins lus chez nous que Dante. Nous avons, pendant cent cinquante ans, repoussé Shakespeare, et quand nous avons consenti à le laisser pénétrer jusqu’à nous, c’est à la condition qu’il nous arriverait émondé, mutilé, châtré par un Ducis. Je ne suis pas bien sûr qu’il n’existe pas encore des gens disposés, sur la foi de Voltaire, à traiter de « barbare » le poète d’Hamlet et d’Othello. Quelques-uns d’entre nous, les moins ignares, savent que Camoëns a fait les Lusiades, Milton le Paradis perdu, Klopstock la Messiade, mais c’est tout. Il n’est pas vingt Français qui puissent se vanter d’avoir lu d’un bout à l’autre ces poèmes qui ont immortalisé leurs auteurs. Si nous connaissons l’épisode de Marguerite, du Faust de Gœthe, c’est grâce surtout à la peinture d’Ary Schœffer et à la musique de Gounod. Quant au reste, nous n’en soupçonnons pas un traître mot, et nous n’en avons cure.

Voilà pour les plus grands, pour ceux dont il n’est pas permis de ne pas savoir le nom. Pour les autres, quel que soit le degré de célébrité dont ils jouissent dans leur pays, nous ignorons la plupart du temps jusqu’à leur existence.

Boccace a subi le sort commun chez nous aux écrivains étrangers, et bien que ce nom soit presque aussi populaire en France qu’au delà des Alpes, nous ne le connaissons pas mieux que Dante et Shakespeare. Que dis-je ? Son cas est plus particulier encore. Si nous ne connaissons ni Dante ni Shakespeare, ou si nous ne les connaissons que très imparfaitement, nous ne nous en faisons pas du moins une idée par trop fausse. Nous savons, d’une manière générale, que Dante a écrit un poème où il raconte ses pérégrinations imaginaires à travers l’enfer, le purgatoire et le paradis, et que Shakespeare a composé de nombreux drames dont les plus célèbres nous sont connus, ne fût-ce que par leur titre ; tandis que nous avons de Boccace et de son œuvre une idée absolument erronée.

Boccace n’a point écrit de contes, dans le sens du moins que nous attachons à ce mot. Il a laissé, entre autres ouvrages en prose et en vers, dénotant tous un écrivain de premier ordre[1], un livre intitulé le Décaméron, d’un mot grec qui veut dire les dix journées. Dans ce livre, son chef-d’œuvre et son vrai titre de gloire, Boccace nous dit comment, pour fuir la peste de 1348, sept jeunes dames et trois jeunes gens de Florence formèrent joyeuse compagnie et s’en allèrent vivre aux champs, au sein des plaisirs et des amusements de toutes sortes, dans l’oubli le plus complet des horreurs qui désolaient leur malheureuse cité. Il nous décrit leurs ébats à travers les campagnes enchanteresses de l’Arno ; puis, quand ils sont las des plaisirs de la table, du chant ou de la danse, de la promenade ou de la pêche, il nous les montre se rassemblant autour de quelque belle source d’eau murmurante, sous les grands arbres de quelque parc ombreux, pour raconter, chacun à son tour, à la mode florentine, des nouvelles sur les sujets les plus divers, mais dont le fond à peu près invariable est une histoire d’amour gaie ou triste, lamentable ou folle, suivant l’humeur de celui qui raconte, ou suivant le sujet imposé par le roi ou la reine de la journée. Si, dans quelques-unes de de ces nouvelles, le narrateur dépasse parfois les bornes du bon goût ou de la décence, ce n’est qu’accidentellement, et le ton général de l’œuvre est sérieux sans jamais être pédant, et très souvent dramatique sans cesser d’être simple.

Tel est le sujet du livre, mais il a une portée autrement grande que celle de simples récits destinés à distraire ou à émouvoir les belles lectrices auxquelles Boccace l’a spécialement dédié. C’est la peinture vivante de toute une époque, de la société telle qu’elle était au quatorzième siècle ; depuis le serf courbé sur la glèbe, jusqu’au très haut et très puissant baron qui n’a qu’un mot à dire, un signe à faire, pour envoyer impunément à la mort femme, enfants, vassaux ; depuis la courtisane qui se vend, jusqu’à la grande dame qui se donne, en passant par l’humble fille qui gagne sa vie en travaillant, et chez laquelle la passion souveraine, l’amour, n’agit pas avec moins d’empire que chez les princesses de sang royal ; depuis le pauvre palefrenier épris de la reine et parvenant, à force d’intelligence et de volonté, à satisfaire sa passion, jusqu’au roi bon enfant et paterne, qui se laisse cocufier comme un simple bourgeois de Florence ; depuis le moine fainéant et goinfre, coureur de femmes et montreur de reliques fantastiques, telles que les charbons du gril de saint Laurent ou les plumes de l’ange Gabriel, jusqu’au sinistre inquisiteur, « investigateur de quiconque avait la bourse pleine » ; jusqu’à l’abbé mîtré et crossé, détenteur de biens immenses et tenant nuit et jour table ouverte à tous venants. Et tous ces personnages ont une allure si naturelle, ils se meuvent dans un cadre si vrai, si bien ajusté à leur taille, que nous les voyons aller et venir comme si nous avions vécu au milieu d’eux en plein quatorzième siècle.

Dans un ordre d’idées non moins élevé, le Décaméron est une éloquente et courageuse protestation de bon sens et de l’esprit de libre examen contre l’abêtissement organisé en système par la scolastique de l’école et la superstition monacale. On a peine à croire que Boccace ait pu écrire sur le clergé de son temps les virulentes satires que son livre contient presque à chaque page, et qu’on dirait échappées de la plume d’un écrivain contemporain, tellement elles sont empreintes du sentiment de la liberté de conscience et de la dignité humaine. Il est allé plus loin ; non content de fustiger à tour de bras moines et prélats, il s’est attaqué au dogme lui-même. Il n’a pas craint de mettre sur le même rang les trois religions : juive, mahométane, chrétienne ; de leur donner une commune origine et de laisser entendre fort clairement qu’elles se valaient toutes les trois ; audace grande en face des bûchers de l’Inquisition. Les distinctions sociales, toutes de convention, n’imposent pas davantage à Boccace, et il y a tel passage de son œuvre où il n’hésite pas à déclarer que tous les hommes naissent égaux, et que la seule noblesse est celle de l’intelligence et de la vertu, non de la naissance et du hasard.

L’auteur du Décaméron est donc plus qu’un agréable et ingénieux faiseur de contes égrillards ; c’est un des maîtres peintres de l’humanité, et, après avoir écrit le dernier mot de son livre, il aurait pu s’écrier avec tout autant de fierté qu’Horace : exegi monumentum. C’est en outre un des plus grands écrivains de l’Italie ; il a fait de l’autre côté des Alpes, pour la prose, ce que Dante et Pétrarque ont fait, presque à la même époque, pour la poésie. De ces trois génies dérive tout ce qu’il y a de beau, de vrai et de grand dans les lettres italiennes. À ces titres, Boccace méritait d’être connu chez nous autrement que par les récits graveleux dont La Fontaine a pris le sujet dans son livre, ou par la grotesque parodie qui a servi de prétexte à Mirabeau pour donner carrière aux fougues de son imagination, sous le nom de traduction libre.

Car c’est à ses imitateurs plus ou moins scrupuleux, que Boccace doit tout à la fois d’avoir un nom populaire en France et d’y être pris pour ce qu’il n’est pas. Il a eu la chance heureuse et malheureuse d’être outrageusement pillé par La Fontaine qui prenait son bien où il le trouvait. La Fontaine est allé choisir dans le Décaméron les anecdotes les plus grivoises, les plus propres à aiguiser l’esprit des amateurs de gravelures, et avec sa malice, sa verve toute gauloise, son prodigieux talent de conteur, il les a habillées à sa façon. Mais s’il a pris à Boccace son rire et sa belle humeur, il s’est donné de garde de lui emprunter l’émotion profonde et sincère qui, chez le grand Florentin, fait toujours pardonner la légèreté du sujet. La Fontaine est un épicurien ; le sentimentalisme est son moindre défaut. Ses héroïnes n’ont d’autre objectif que le plaisir ; elles se donnent parce qu’elles éprouvent à se donner une jouissance matérielle à laquelle elles obéissent presque uniquement. Les belles amoureuses du Décaméron se livrent parce qu’elles aiment ; elles se donnent simplement, naïvement et au besoin elles savent mourir naïvement et simplement aussi, quand leur amour est trahi ou méconnu. Quelles figures plus adorables que celles de la Griselda, ce type ravissant de résignation et de tendresse conjugale ; de la Salvestra expirant de douleur sur le corps de son amant ; de la Simone, de Ghismonda, et de tant d’autres, qui placent les femmes de Boccace à la hauteur idéale des femmes de Shakespeare ! Ces créations charmantes, d’une conception si suave, si poétiques et pourtant si vraies, La Fontaine les a vues passer sans en être touché, sans les avoir comprises, ou peut-être sans vouloir les comprendre. Combien Alfred de Musset s’en est mieux inspiré ! Il a pris, lui aussi, à Boccace le sujet de deux de ses nouvelles, et il en a fait deux chefs-d’œuvre de grâce émue, de finesse et d’exquise poésie. C’est que Musset n’était pas seulement un grand artiste ; c’était un grand poète, et quelque paradoxal que cela puisse paraître de prime abord, son génie se rapproche infiniment plus de celui de Boccace que le génie de La Fontaine.

Si les emprunts de La Fontaine au Décaméron n’ont servi qu’à nous donner le change sur Boccace, on peut dire également que les traductions qui en ont été faites en français sont insuffisantes pour nous faire connaître le chef-d’œuvre du grand prosateur Italien. Il n’en existe que deux ayant une certaine notoriété ; l’une et l’autre sont fort anciennes. La première a été écrite en 1545 et publiée, à Lyon, en 1548 ; elle a pour auteur Antoine Le Maçon, secrétaire de la reine de Navarre. Elle est exacte, faite avec beaucoup de goût et une parfaite connaissance de la langue italienne ; mais elle a deux inconvénients graves : elle est devenue très rare, malgré les deux éditions qui en ont été récemment publiées[2], et elle est d’une lecture peu facile pour les gens qui ne sont point familiers avec la langue du seizième siècle. Aussi n’est-elle connue que des érudits, et elle ne saurait satisfaire la juste curiosité de la masse des lecteurs.

La seconde traduction est de Sabatier de Castres ; elle date de la fin du siècle dernier. C’est la plus répandue ; c’est la seule à vrai dire que le public ait à sa disposition, et on peut affirmer qu’elle n’a pas peu contribué à donner de l’œuvre capitale de Boccace une idée absolument fausse. C’est pour Sabatier de Castres qu’aurait dû être inventé le fameux proverbe : Traduttore, traditore, traducteur, traître. Il n’est pas possible, en effet, de tronquer, de défigurer plus effrontément l’œuvre qu’on a la prétention de faire connaître. Sabatier de Castres taille, rogne, ajoute, change dans la prose de Boccace avec le sans-gêne le plus complet. Un passage lui semble-t-il difficile à rendre, il le raccourcit, il l’allonge, il le paraphrase à son gré, à moins qu’il ne le supprime tout à fait, comme, pour ne citer qu’un exemple, la fameuse description de la peste de Florence. Qu’on juge par là du reste. Quant aux endroits scabreux, là où la finesse de touche de Boccace voile la crudité du fond, Sabatier appuie comme à plaisir ; il explique, il souligne, il commente, et réussit la plupart du temps à faire une insupportable grossièreté de ce qui, dans le texte, n’était qu’une inoffensive plaisanterie.

Une simple observation fera du reste voir sur-le-champ le crédit que mérite la soi-disant traduction de Sabatier de Castres. Chaque nouvelle du Décaméron est précédée de réflexions ingénieuses et plaisantes, d’un ordre parfois très élevé, et toujours fort intéressantes, que Boccace place dans la bouche du personnage qui raconte. C’est ce qui forme la liaison de son œuvre, en fait un tout, la rend intelligible, en donne le véritable sens. Eh bien ! Sabatier de Castres, dans une note placée en tête de la première journée, déclare à ses lecteurs qu’il a cru devoir « ôter, au commencement de chaque nouvelle, les réflexions de chacun des auditeurs, afin de rendre le récit plus vif et plus agréable. » Cela ne rappelle-t-il pas ce directeur de théâtre de province annonçant sur ses affiches qu’il avait supprimé la musique de la Dame Blanche comme entravant l’action ? Un habile homme que ce Sabatier de Castres ! il a tout le long du chemin des lanternes allumées pour éclairer ses pas, et son premier soin est de souffler dessus. Il n’a pas manqué au surplus d’intituler sa traduction : les Contes de Boccace. De Décaméron, il n’est pas plus question que si le Décaméron n’existait pas.

Donc, ni la version de Le Maçon, complète et fidèle, mais d’une lecture difficile sinon impossible, rare d’ailleurs et fort chère, ni celle de Sabatier de Castres qui, elle, est une véritable tromperie, ne sont de nature à donner de Boccace et de son œuvre capitale une idée vraie. C’est pourquoi j’ai cru qu’il serait intéressant de présenter aux lecteurs français l’auteur du Décaméron sous son véritable aspect. Aussi bien le public, venu enfin à des idées plus justes, ne veut plus de ces traductions par à peu près, avec lesquelles les Dacier, les Lebrun, les Tressan et tant d’autres depuis, l’ont si longtemps berné. Il veut connaître les chefs-d’œuvre étrangers tels qu’ils sont ; il veut savoir ce que l’auteur a dit, tout ce qu’il a dit, rien que ce qu’il a dit, comme il l’a dit. C’est à cette formule que doit dorénavant se conformer tout traducteur qui a le sentiment de sa responsabilité, et c’est ce que je me suis efforcé de faire dans la traduction qu’on va lire. À défaut d’autre mérite, elle a celui de reproduire, aussi exactement que possible, l’œuvre de Boccace et sa physionomie propre. Elle n’a rien emprunté aux traductions qui l’ont précédée ; elle a été faite directement sur l’excellente édition classique de Le Monnier, édition collationnée sur les meilleurs textes. C’est, pour employer l’expression de Montaigne, une œuvre de bonne foi avant tout.

En entreprenant ce travail, je ne m’en suis nullement dissimulé les difficultés. Boccace est, en effet, un des écrivains les plus difficiles à traduire ; non pas que chez lui le sens soit obscur, mais la contexture même de sa phrase en rend la traduction, — j’entends la traduction exacte, la seule que j’admette, — pleine de difficultés. Dans son admiration exclusive des anciens, Boccace a pris pour modèle Cicéron et sa longue période académique, dans laquelle les incidences se greffent sur les incidences, poursuivant l’idée jusqu’au bout et ne la laissant que lorsqu’elle est épuisée, comme le souffle ou l’attention de celui qui lit. Dans la langue latine, souple, flexible, aux inversions naturelles, ce système peut être la source de grandes beautés ; il n’en est pas tout à fait de même pour la langue de Boccace, déjà plus sèche, plus précise, moins apte par conséquent aux inversions et qui s’accommode assez mal de la période cicéronienne. Aussi le plus souvent sa phraséologie est-elle fort complexe, et pour suivre le fil de l’idée première, faut-il apporter une attention soutenue. Ce qui est déjà une difficulté de lecture dans le texte italien, devient un obstacle très sérieux quand on a à traduire ces interminables phrases en français moderne, prototype de précision, de clarté, de logique grammaticale. La langue française, au point de perfection où elle est arrivée, exprime la pensée avec autant d’exactitude mathématique que le chiffre exprime le nombre. Quelle que soit son affinité avec notre idiome, l’italien n’a pas le même rigorisme de la forme. Il permet à l’écrivain des escapades hors de la syntaxe, des licences grammaticales que le français ne saurait tolérer. On conçoit donc qu’il est parfois très difficile de rendre exactement en français, instrument rigide par excellence, ce qu’un auteur italien a écrit avec toute la latitude que lui laisse le peu de sévérité de la langue italienne. Cette difficulté est plus spéciale à Boccace. Je sais bien qu’il y a un moyen commode de l’éluder, et que ce moyen, mes prédécesseurs ne se sont point fait faute de l’employer : c’est de couper les phrases et d’en faire, d’une seule, deux, trois, quatre, autant qu’il est besoin. Mais à ce jeu, on change notablement la physionomie de l’original, et c’est ce que je ne puis admettre.

J’ai donc pris le taureau par les cornes et j’ai accepté la phrase de Boccace comme elle est, à moins, et le cas est rare, qu’il y eût impossibilité matérielle à la transporter dans une phrase qui restât française tout en conservant la physionomie italienne. Si cette méthode a augmenté dans de sérieuses proportions les difficultés du traducteur, elle offre au lecteur l’immense avantage de mettre sous ses yeux le calque on ne peut plus fidèle de l’original. Je dois ajouter que la tournure légèrement archaïque que la phrase acquiert par ce procédé, lui donne une saveur qui n’est point sans charme, tout en offrant une nouvelle garantie d’exactitude. Voilà, je ne puis trop le redire, ce qui fait tout le mérite de la présente traduction, ce qui constitue sa raison d’être et doit la recommander aux lecteurs.

Cette traduction n’est, du reste, qu’une faible partie du travail considérable conçu d’après le même plan, et qui comprendra, si mes forces me le permettent, tous les grands classiques italiens. Déjà la Divine Comédie, de Dante, a paru[3] ; le Roland furieux, d’Arioste, est sous presse. Puis viendront successivement Pétrarque, Tasse, Machiavel, Goldoni, Foscolo, Manzoni, etc. En me vouant à ce labeur de longue haleine, mon but n’a pas été seulement de faire une œuvre utile ou agréable à mes compatriotes ; j’ai voulu, tout en donnant un témoignage particulier d’estime à la généreuse nation dont la littérature a eu tant d’influence sur la nôtre, contribuer à resserrer les liens qui unissent deux peuples faits pour se connaître et s’aimer, et destinés à marcher désormais côte à côte et du même pas dans la voie du progrès et de la liberté.

Francisque Reynard.

Paris, 28 mars 1879.