AU M’AIME PONTON 


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AU M’AIME PONTON

Dans l’enveloppe un battement à bout de code barres éclot , l’oreille en vrille d’une vigne partagée, deux vers transfusent, une paire d’oiseaux se déploie dans le cri chien délivré de la chaîne. De l’écorce d’une coque posée sur les tréteaux du charpentier-naval un identique sursaut parcourt la longue ligne de vertèbres centrale. Quelque déploiement en grand pavois rappelle un Tibet proche quand les trompes népalaises étendent les tissus de couleur sur la blancheur montagneuse. La pente nerveuse du bord de cabane tressaille à l’éventré du mystère tenant son secret comme vérité. Quelle correspondance évoquer pour décrire pareille émotion ? Ils sont désormais au coude à coude, plus besoin de demander, au premier regard les seins gonflent un air pur et porteur de félicités simples. Il y a de cette petite fille au mur qui tient le passage à deux mains, innocence florale sur lit de pierres émergentes au galop du torrent. La truite sauvage trace d’un éclair argenté le rayon qui portera la roue. Que de fruits pour sortir les saisons des confitures et les laisser librement pendre. Si les branches prennent la flamme au disque de feu chromatique c’est  en raison de la bassine d’ô tenue en permanence au bandé de l’arc-en-ciel. L’Atelier déambule, l’Atelier flotte, l’Atelier vacance, l’Atelier campe  à domicile. Dans le bain où ton image trempe,  se développe à venir positive au mur, une envie commune…

Niala-Loisobleu –  11/12/18

INSTANT TANNE


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INSTANT TANNE

Je te vois assise dans l’atelier

baguette d’orchestre odeur de peint

pression retenue tube bleu de cobalt

lèvres rose tyrien sur les joues d’un chrome orange au couchant

la menthe couchée par le vent

à genoux

en retenant les volets j’ai murmuré d’une voix douce

le regard tourné sur l’attente de livraison

un code barres muet en ligne fait feuille-morte

venu des îles le remuement poitrinaire de la mer roule les galets jusqu’à la falaise

les oiseaux-marins passent à bord des canots d’embruns

le nez coule d’un virus grippal

je t’aime en formes sur la toile

 

Niala-Loisobleu – 09/12/18

LES LEVRES BLEUES (Jacques Bertin)


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LES LEVRES BLEUES (Jacques Bertin)

Tes lèvres bleues, j’ai dit, comme un lagon tes lèvres peintes
Ouvrant ciel sur une prairie de nacre veinée de ruisseaux
Tes seins, j’ai dit, j’ai voulu peints méticuleusement, ô sainte
Couleur pierre et lune et marquée ton épaule avec becs d’oiseaux

Un pendentif descendant, lourd, par un fil de ton ventre
Comme à la façade du temple aussi l’homme qu’on égorgea
Rappelle-toi, et dont le sang faisait tapis sur l’aube errante
Tu le buvais, un adolescent sans visage t’observa

Des voix, milliers de voix te liaient, te lisaient malfaisante et fière
Tu retrouvais des mots sacrés perdus, germés, la nuit tournait
Sur son socle jusqu’à ce que ton prix fixé. Moi, j’en tremblais
De fièvre dans la porte sombre, à minuit sonne la lumière

Un motif aux chevaux cabrés laqué sur l’intérieur des jambes
Débridées, les cuisses je veux cueillies comme chacune un pleur
Et tu piétines, mors aux dents, ahanant, la langue violente
La danse où la haine lance. Je veux des perles de sueur

Tes poignets sont tenus à tes reins, ce château
C’est celui que l’on détruisit, la hache dans la hanche
Et ton regard dernier dans le marbre comme un couteau
Se brisa et la lame est une aile dans la campagne blanche

J’ai rampé dans les nefs sombrées, la forêt d’écume où deux fauves
Col mouillé contre col, poussèrent la tapisserie ouvrant
La caverne des pluies infiniment où l’or est veuf. Le temps
S’arrête en entendant ton rire qui est neuf, et d’un enfant

Je t’aime ainsi qu’un pauvre revenant des guerres saintes
La tête nue et quémandant aux fermes un peu de pain
Et chaque ferme est un trésor, c’est vrai, posé dans une main
Je t’aime ainsi. Me restent, au-dessus des fermes dorées, tes lèvres peintes

Tes lèvres bleues comme un lagon, j’ai dit, tes lèvres peintes

Jacques Bertin

Illustration: Anja, la princesse aux lèvres bleues – Huille s/toile 55×46 – Nicole Salpetrier

https://getpocket.com/a/read/2410722113

BRIBES (XVIII)


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BRIBES (XVIII)

Les mots écrits ici sont ma réponse à ceux que Barbara Auzou pose dans  sa série

« DANS L’ATELIER »

Un dialogue, une conversation continue entre NOUS,

dans l’enceinte de mon lieu de travail où elle vit.

 

Oeuvre Commune

Indissoluble

Ouverte

Créative

Exposée

 

rien qu’une oeuvre d’art accrochée à une cimaise du web

dans le but de transmettre en partage.

L’effet boomerang actuel montre que ce qu’on voulait essaimer se transforme en un plus d’épars.Rassurez-vous  ça renforce mon intime conviction…et soude plus solidement le petit groupe qui témoigne à sa manière en vivre la synthèse dans l’exactitude du but recherché. Ce ressenti de présence marquée prolonge par sa force ajoutée…

Niala-Loisobleu – 3 Décembre 2018

AU MAUDIT ROI


 AU MAUDIT ROI

Ainsi

Sa Sérénissime Altesse Emmanuel Macron

par la voix d’un ses vides-pots vient de nous faire savoir qu’il ne recevra pas les porte-paroles des Gilets-Jaunes au prétexte qu’il ne s’agit pas d’une assemblée constituée…mais pour qui se prend-t-il ce nabot assis sur le trône de la finance que les lobies se tiennent au chaud…se réservant l’exclusivité de s’adresser à cette France dont il ignore l’âme ?

Il se pourrait qu’un matin la Concorde qu’il cru bon d’interdire à la manifestation, se rappelle à lui par son nom originel de Place de Grèves à l’époque d’une certaine révolution française…

Un nom oublié me remonte aux larmes citoyennes…

Olivier Larronde
ou le dernier poète maudit

Niala-Loisobleu – 27 Novembre 2018

 

        Olivier Larronde par Nora Auric

En 1943, en passionné d’une vie non moins « bohème » que lui légua sans nul doute ses parents – une famille pourtant assez bourgeoise -, un certain Olivier Larronde, harcelé en son intériorité la plus profonde, à vif, de caractère jugé timide, cheveux au vent, débarque à Paris avec, en tête, la ferme intention, idée un peu saugrenue, très improbable, de rencontrer Jean Cocteau – son cartable de cancre buissonnier à la main où errent sûrement les prémices des pages encore vagabondes de son premiers recueil : Les barricades mystérieuses, lequel ne sera publié qu’en 1946.

         Né en 1927, il semble important de souligner de nouveau, avec grand intérêt, l’univers où le jeune homme évolue, son entourage familial, dont le cercle affectif, farfelu s’il en est, mais lettré, de bonne concistance, quasi ombilical, un phalanstère débordant de culture et d’art, se compose d’un père journaliste, que l’on dit poète, critique littéraire, ami de Claudel, entre autres, ou de Milosz, et d’une mère soit-disant « excentrique », mystique, obsédée jusqu’à la limite du fantasque, à outrance, de parapsychologie.

         Tout bascule soudainement, avec violence, un déchirement, une double blessure qui ne se refermera jamais ; plaie béante alors ouverte à la rage, à la puissance ou à la grâce des mots et du Verbe. A l’âge de quinze ans, son père meurt lors de la fameuse débacle de la seconde guerre mondiale, suivi de peu par la disparition inacceptable de sa soeur, de deux ans à peine sa cadette, tant chérie, tant adorée, sa Myriam à lui qu’il admire à l’époque, de manière fusionnelle, comme le simple, l’unique amour de sa vie. Il affirmera d’ailleurs à son sujet, au vent mauvais des regrets les plus amers : « Elle était d’une précocité prodigieuse (…) elle écrivait des poèmes (…) Toute mon enfance a été un long match pour la rattraper. Je me dopais pour essayer de grandir. »

         Le choc est irrémédiable. Une certaine littérature, dite « maudite » (désignation, ou classification sociologique, pour la forme ?, fortuite, inopinée, empruntée à même le titre de l’ouvrage « Les Poètes maudits » de Verlaine) hante ses vers, à la rime le sonnet libre, jusqu’aux frasques de ses textes tout aussi structurés que volages, parfois énigmatiques, qui caractérisent souvent son style.

        Le subtil et tendre écorché, adolescent au visage d’archange, se sent comme empoisonné, semblerait-il, tant et bien qu’il abandonne dès la 3ème son cursus scolaire, entamé chez les Frères Maristes, avouant d’un jet de poudre d’encre sulfureux à sa mère : « (…) absolument incapable d’assimiler sans vomissement ce tissus de monstruosité et de balourdise qui forment l’enseignement classique que je ne peux, ni ne veux accepter la moindre transaction avec mes convictions, mes sensations, la moindre transaction de moi-même. »

Je me dispute avec le soir fragile et casse
Casse comme une vitre et j’ai plusieurs cadavres
On me recueille, on me recolle, et on se lasse :
Je couche avec un coin de mur que mon air navre
(Cf. Les barricades mystérieuses)

        Olivier Larronde

Confié à son grand-père, à Saint-Leu, en réfugié des mots et des maux qui le torturent, il oeuvre en dilettante, croirait-on, pour lui-même avec clairvoyance, en juvénile espiègle amouraché à l’extrême d’une verve inqualifiable, d’une justesse résonnante, versifiante à souhait, jamais gratuite, novateur poète de génie qu’il est déjà – le sait-il ? -, possédant une prodigieuse érudition, acquise au gré de son acharnement à « ronsardiser » la Rose-Néant d’un Mallarmé qu’il adule. Tout y passe : Charles d’Orléans, Ronsard bien sûr, Nerval, Baudelaire, Artaud, Jean de Sponde, Maurice Scève… la liste est longue, ne désemplira pas, jusqu’à sa mort.

         Mais il n’est pas encore temps. L’histoire d’un être d’exception, dont l' »âme » s’épanche au seuil des limbes abyssinales, là où certains Albatros, maladifs pour la plupart, se brisent les ailes sur des pontons de fer, savent parfois bousculer, bouleverser, l’ordre établi par les gouvernances terrestres. C’est le cas de Larronde.

         Malgré cette timidité excessive alambiquant prestance et gestuelle, toujours de caractère, peut-être assez charmante pour émouvoir Jean Genet en personne, Olivier Larronde arrive à ses fins, rencontre Cocteau, lui laissant ses pages d’écriture. Ce dernier n’y prête d’ailleurs que peu d’attention. Tout va très vite. Genet, chez Cocteau tombe par hasard sur ces pages d’outre-ciel, ne décolère pas contre son ami, veut retrouver de suite l’auteur de ses feuilles abimées par une poétique fulgurante.

 

Rose et mon Droit

Vos froideurs froissées, héritière
Des rosées, volent une à une.
Aussi le nid du noir sans lune :
Mes toutes-puissantes paupières
Horizon libéral assiège
Moi : ce trou noir debout, colonne
Où l’ombre pensive empoisonne
Un coeur sans main, sans bras d’acier.
Archet-né sonnons plein silence !

Je crache au baiser d’air du temps
Il bruit -flèche-moi – sans parler.
Fais le jeu d’un biceps géant
Ma droiture !
Pour Qui te lance
Sans yeux dehors
Ni au-dedans.

 

Olivier Larronde

 

         On cherche. Paris… Larronde se présente de nouveau. Jean Genet est foudroyé. Le jeune homme est bien l’ange pseudo déchu d’avance qu’il avait pressenti. On demande à l’adolescent lecture de ses poèmes.

         Pontalis, présent lors de ce qui paraît pour un Larronde ébouriffé, mal engoncé, une sorte d’exécution capitale, témoigne : « Genet demanda à Olivier Larronde de nous lire un de ses poèmes qu’il avait composé la veille ou la nuit précédente. Je revois Olivier adossé à un radiateur derrière la porte de la chambre, les boucles blondes de ses cheveux lui tombant sur les yeux, aveugle et muet (c’était un feuillage qui parlait)… Olivier Larronde était muet, il ne pouvait rien dire d’autre que les poèmes qu’il portait en lui… Olivier Larronde, était, à n’en pas douter, le dernier rejeton de l’illustre lignée des poètes maudits. » Jean Genet pleure, fond littéralement en larmes, tant il est ému…

         Qu’est-ce donc qu’un « maudit » ? Classification. Oubli. Méandres de la littérature. Existence avortée… Archiver, de poète en poète, trier d’auteur en auteur celui qui sut cependant par sa nature, peut-être, par son vécu et son passé, se forger autre qu’une « âme », dépassant – c’est à débattre – le sens du sens des choses, notre environnement, le quotidien de notre quotidien, redonnant toujours, à chaque lecture, de la force au silence caché derrière les mots, comme s’il y avait une réponse secrète lorsqu’on écoute le vent se plaindre des saisons.

         Epiléptique avéré, aux prises avec l’alcool et l’opium, tenté de répondre sans doute au malaise d’un siècle qui surbanise à revers d’une humanité sans cesse en mouvement, son propre passé, sa destinée hors norme, Olivier Larronde nous quitte physiquement le 31 Mars 1965, à l’âge de 38 ans. L’Albatros s’est brûlé les ailes, maladroit d’être ce qu’il était, piteusement relégué aux oubliettes des bibliothèques insalubres qui s’empoussièrent d’aligner, par inadvertance – ce qui est à espérer, l’inadvertance -, l’abondance d’une curieuse hégémonie par trop souvent normative, lors que certains se défendaient d’en mourir trop vite, vivant parmi les vivants.

         Comparé abusivement à un style rimbaldien, névralgique et nervalien de surcroît, Olivier Larronde jette ses cendres fécondes, enterré au cimetière de Samoreau, en Seine-et-Marne, à quelques allées de la tombe de Mallarmé dont il était un fervant fidèle. Rien voilà l’ordre (un anagrame), publié en 1959, sera illustré, immortalisé, par 31 dessins de Giacometti.

François Reibel

 

Olivier Larronde

 

 

 

 

 

Dessin d’André Beaurepaire avec un quatrain improvisé d’Olivier Larronde LImages 1

Les Temples foudroyés (février 1945) – Encre de Chine sur papier.  

 

 

Plaque sur la tombe d'Olivier Larronde

 

 

Oeuvres d’Olivier Larronde

Rien voilà l’ordre, illustré de 31 dessins d’Alberto Giacometti, L’Arbalète / Barbezat, 1959
L’Arbre à lettres, L’Arbalète, Décines, 1966
Les Barricades mystérieuses, L’Arbalète, Décines, 1990
L’Ivraie en ordre : poèmes et textes retrouvés, Textes réunis par Jean-Pierre Lacloche avec le concours de Patrick Mauriès, Le Promeneur, Paris 2002
Oeuvres poétiques complètes, Le Promeneur, Paris 2002

NOUS


NOUS

J’ai changé d’appui et de chemin

pour une hirondelle pressentie multiple

qui mesurait le jour sur un autre bord

cherchant le flux égal à ce qui fuit

débarrassée enfin du tablier d’usage.

Et je suis remonté nu dans l’image.

Je me souviens de tout et ma main

dessine la courbe lente de mon fleuve d’or.

Du paradoxe de connaître la rondeur infinie

qui creuse pourtant l’inconnu encore.

J’ai allumé la lampe sur le sein de l’heure fébrile

brisé la faïence rompu le pain façonné l’argile

de nos existences qui prenaient les contours très fins de l’éternité

suspendues à des globes lourds et graciles.

Il dort derrière la barrière protectrice de nos cils

des années de soleils tendus vers des jardins transfigurés

qui se balancent dans la lumière de leurs tiges mêlées.

 

 

Barbara Auzou

 

 

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NOUS

2018 – NIALA

Acrylique s/toile 81×65

Collection de l’Artiste

Le noir, couleur chaude, aveuglément, de Luna Miguel


Le noir, couleur chaude, aveuglément, de Luna Miguel

Qui sont les jeunes artistes européens et que nous apprennent-ils du Vieux Continent, de l’avenir de son art ? Voilà la question, somme toute essentielle, qui traversera la série de portraits qu’ActuaLitté publiera désormais chaque semaine et que, non sans plaisir, je signerai. Et puisque ce « je » est avant tout poète, c’est d’une de mes consœurs dont nous allons d’abord parler, d’une Espagnole, Luna Miguel. L’occasion de présenter une des plus grandes figures de la jeunesse poétique mondiale, et ce pour la première fois en France alors qu’on retrouve des articles sur elle aux États-Unis, en Angleterre, en Italie, au Maroc, en Roumanie, au Danemark, au Mexique, en Argentine… Alors la France, pays de la poésie ? Mon cul !

Luna Miguel

© Mai  Oltra

Bref, Luna Miguel a 24 ans, et, donc, est espagnole. Et comme on dit par chez moi elle domine le game, elle le survole même. Écrire ? Première question. C’est communiquer me répond-elle — rappelant au passage que « communiquer » n’est pas seulement le nouveau synonyme de « mentir », comme on pourrait le croire en se limitant à l’utilisation qu’en fait de nos jours la politique ou le CAC40. C’est avant tout un terme d’une grande noblesse. Quand une poète telle que Luna Miguel dit qu’écrire, c’est communiquer, c’est d’abord de ses tripes qu’elle parle. 

Elle croit « aveuglement en la couleur noire »

Mais pas seulement. Communiquer prend évidemment un sens particulier lorsqu’on a commencé à bloguer et à mettre la main sur les réseaux sociaux à même pas 15 ans. 10 ans que Luna communique concrètement. 10 ans, soit une éternité selon le calendrier nouveau qui jure que, le seul enfant que Dieu ait jamais enfanté, c’est internet. « Internet nous a sauvés » me confie-t-elle d’ailleurs comme pour confirmer la dimension sacrée du web, du moins pour la génération Y, celle qui commence peu à peu à prendre le monde en main. 

C’est justement de cette jeunesse-là dont elle me parlait alors, plus précisément des jeunes poètes du monde entier, ou presque, mais nous y reviendrons plus bas. Laissez-moi d’abord vous présenter Luna. 

« Par chance », ce sont ses mots, elle est née dedans, ce sont les miens. D’un père prof de Lettres et d’une mère éditrice. Un équilibre clairement trop parfait pour ces clébards de Dieux qui décidèrent de voler la mère de la jeune Luna, changeant à jamais le regard pourtant clair de la poète en pleine « formation », et qui écrira alors un des poèmes qui fera sa réputation, Le Musée des Cancers, texte saisissant où la prose est étouffée entre des parenthèses et où la versification n’est plus que liste — un tout, liant à merveille le chaud et le froid, la matière et l’idée, l’art et la mort. 

« C’est pour ça qu’ils t’amputeront des pieds. C’est pour ça qu’ils scelleront tes yeux avec des fragments d’anciennes cartes. C’est pour ça qu’ils prononceront ton nom en célébration du pancréas. Tu comprends ? » 

On comprend. On comprend qu’une esthétique est en train de se développer chez cette précoce du mal. Dans l’univers des recueils de Luna Miguel l’âme est d’abord du sang et la poésie une boue spermatique. Baudelaire et Artaud sont passés par là, Cendrars aussi, Borges, évidemment. Mais ce qui impressionne le plus c’est qu’elle a beau écrire, comme un Voyant, qu’elle croit « aveuglement en la couleur noire », sa poésie reste communicante. Il suffit de lire Le Musée des Cancers pour s’en convaincre, l’expérience est lente, douloureuse, quelque chose comme d’avoir un proche que le cancer est en train d’emporter…

Communiquer dedans, mais aussi dehors. La douleur collant aux basques de Luna ne l’a pas cloisonné avec ses poèmes, loin de là, et ce, au-delà de sa nature empathique, pour au moins trois raisons. La première étant l’héritage de sa mère : El Gaviero, modeste, mais très active maison d’édition consacrée à la poésie, jeune de préférence, internationale. La deuxième explication de cette ouverture sur le monde est à trouver dans la relation de proximité que Luna entretient avec internet. Enfin, comme s’il manquait une corde à son arc, Luna est aussi journaliste web pour Playground, le mastodonte des sites culturels espagnols.

© Albert Ruso

La nécessaire folie de Lautréamont, la perversité pop de Miley Cyrus

Internet, définitivement, l’a sauvé. Internet — dont elle a naturellement l’instinct des codes et de leur évolution, instinct dramatiquement rare chez les poètes hexagonaux — lui a non seulement montré que ses verbiages pouvaient intéresser plus d’un curieux, mais aussi que le monde est plein d’enfants déchus des promesses de la société du spectacle. Et Luna de devenir une observatrice attentive de cette génération bien décidée à prendre en main, en plume, ce gavage forcé d’images publicitaires, ou culturelles, aussi fortes que vides. Une génération maligne qui, loin de tout rejeter en bloc, se plaît à mêler la nécessaire folie d’un Lautréamont avec la perversité pop et pas si insignifiante d’une Miley Cyrus. Une génération pour qui Instagram, Twitter et Facebook sont des outils potentiellement fabuleux selon l’usage qu’on en fait. Et celui-ci est subtil, ils le savent, ils ont grandi avec. 

Une génération de poètes nouveaux que Luna Miguel incarne tant que de participante attentive elle en est devenue l’ambassadrice. Un tour sur ses différents profils de réseaux sociaux fait immédiatement comprendre la maîtrise qui est la sienne, assurément un modèle de dosage des contenus et de leurs formes. Son Instagram par exemple, tout autant album personnel que vitrine pour les livres qu’elle aime ou qu’elle édite. La moindre photo publiée n’en demeure pas moins, tout simplement, jolie ; et imprégnée d’une ambiance générale, d’un fil rouge esthétique qui dépasse celui des filtres. Une centaine d’interactions, tarif minimum pour chaque photo, le double pour les selfies. 

Parce que oui, mais cela n’aura pas échappé aux lecteurs et lectrices de cet article illustré, Luna Miguel est fichtrement belle. Une beauté qui ne vaut pas d’être mentionné pour le plaisir (un peu quand même), mais parce qu’elle rompt avec une tendance à ne pas imaginer ainsi le poète respectable. Demandez à un français à quoi ressemble un poète contemporain, il vous répondra que c’est assez difficile à dire — la faiblarde lumière jaunâtre des salles de fêtes campagnardes ne permettant pas aux souvenirs de s’activer pour garder de telles images en réserve…

De toute façon tout le monde le sait, le voit, ce n’est plus en France qu’il faut désormais interroger la poésie, mais plutôt lui demander, avec Nougaro, « Est-ce l’Espagne en toi qui pousse un peu sa corne ? », ce pays où, m’indique Luna, « la poésie est à la mode ». Frottez-vous les yeux, vous avez bien lu. À la mode ! Un mouvement vers la poésie qu’elle explique s’inscrire dans la continuité de ce qui se passe depuis quelque temps aux États-Unis et en Amérique latine. 

Son constat est sans appel, c’est sur le continent d’en face que la dynamique pour une poésie nouvelle est de loin la plus forte. Luna mentionne en particulier le mouvement étasunienAlt Lit (pour Alternative Litterature) constitué d’une foule de jeunes auteurs voués à lier l’écriture poétique (au sens large) et les réseaux sociaux. Une telle utilisation des nouveaux outils de partage et de communication est certes un réflexe d’autopublication aujourd’hui très répandu aux quatre coins du monde.

À la différence près, et majeure, qu’en se regroupant ainsi sous une bannière, une communauté, un mouvement, appelez ça comme vous voulez, en s’organisant, le niveau général, automatiquement, monte. Et permet à certains de se détacher, de faire exister leurs particularismes au sein d’un ensemble et non plus au sein d’un vide. De devenir de vrais auteurs. Des noms comme Tao Lin ou Lucy K. Shaw en sont le parfait exemple. Souvent cités comme représentatifs d’Alt Lit, ils en deviennent donc les représentants, et transforment ainsi définitivement ce qui pourrait n’être qu’une simple manière de faire, forcément maladroite puisque solitaire, en un véritable mouvement poétique. CQFD.  

© Laura Rosal

C’est à ce moment-là qu’interviennent, que doivent intervenir, des personnalités comme Luna Miguel. Puisqu’ainsi que mentionnée plus haut, Luna est aussi journaliste. Pas universitaire, à l’image d’une habitude française ayant engloutie la poésie au fond des colloques, mais journaliste. Alors, quand elle tombe sur un trésor tel qu’Alt Lit, c’est le sentiment du devoir qui envahit Luna l’exploratrice, s’empressant de partager le butin avec l’équipage qu’elle ne limite pas, elle (suivez mon regard français) aux seuls poètes ou publics déjà conquis. Sur Playground elle a signé et continue de signer d’innombrables papiers mettant en avant de jeunes poètes des quatre coins du monde. Ses préférés, elle les édite. 

« J’ai du mal à trouver de jeunes poètes français. C’est comme s’ils n’existaient pas !« 

Poète, éditrice, journaliste. Luna Miguel boucle la boucle à elle seule. Elle guide, montre la voie. Si la poésie veut perpétuer la tradition paradoxale qui fait d’elle une perpétuelle réinvention, elle n’a pas d’autres choix que d’identifier le circuit culturel de son époque et d’en exploiter les spécificités, les codes, les outils, les thèmes. Beaucoup, et je pense bien sûr à mes compatriotes contemporains, refusent cette logique-là, que ce soit par omission/inaction, ou, plus catégoriquement, en arguant que les médias, c’est le capitalisme (grosso-merdo). 

Que veulent donc ces gens-là ? Faire de la microchirurgie peut-être. Une affaire de diplômés, de consanguins. Mais inspirer ? Non. Celui qui veut inspirer s’en donne les moyens, il estime que l’inspirable est partout, pas seulement à la fac, certainement pas devant une revue poétique (où la trouverait-il lui qui n’a pas que ça à foutre non plus ?), et sans aucun doute très éloigné du web utilisé comme un minitel. Par contre, il s’informe, d’une façon ou d’une autre. 

Le lecteur, que je salue au passage, peut légitimement se demander si je ne suis pas trop exigeant dans mon constat patriote, trop dur avec un art qui serait plus délicat que les autres à transmettre. Pour en avoir le cœur net, tournons-nous vers celle qui consacre son temps à la lecture des poètes du monde entier et à la recherche du neuf. Précision importante avant de vous retranscrire les propos de Luna Miguel sur l’actuelle poésie française : elle a vécu quelques années à Nice et lit parfaitement notre langue. Et comme tout un chacun la France est pour elle la terre privilégiée de Baudelaire, de Rimbaud, Mallarmé, Lautréamont, Breton, bref, de l’avant-garde et du génie. 

 

Pourtant, la spécialiste qu’est Luna ne retient que trois poètes français nouvelle génération. Laura Vasquez, la Marseillaise dont il faut en effet souligner la pugnacité et la présence web bien foutue. Lysianne Rakotoson, plus ancrée dans un classicisme paysagiste bien de chez nous lui valant la reconnaissance de ses pairs, et partageant avec Laura Vasquez la conviction que l’oralité sortira la poésie de son marasme, tout en niant ce marasme du fait du grand nombre de poètes, aussi inaudibles et redondants soient-ils. Le troisième auteur que peut citer Luna est celui que vous lisez en ce moment même et à propos duquel je me permettrais seulement de signaler que Luna l’a connu en tombant sur les « Poèmes d’actu » hebdomadaires de Fluctuat et « Le Porn la poésie » du Tag Parfait. Voilà pour les jeunes, les nouveaux. Pas grand-chose quoi, aucun ensemble, aucune force capable de se faire entendre. Un marasme. 

« J’ai du mal à trouver de jeunes poètes français. C’est comme s’ils n’existaient pas ! » — Luna Miguel, 26 mai 2015, devrait-on graver dans toutes les Maisons de la poésie qui se demandent pourquoi leurs subventions disparaissent. Luna Miguel dont c’est pourtant le job de fouiller. Luna l’exemple. 

Et face à un exemple, on s’inspire — alors je m’inspire, faisant de cet article, de cette étude comparée comme diraient d’autres, un devoir. Luna Miguel est plus qu’une poète qui à seulement 24 ans est déjà traduite dans une dizaine de langues (pas dans la notre, évidemment). Luna est plus qu’une éditrice passionnée au service des nouveaux talents. Plus qu’une maestro du net.

Luna Miguel est le symbole d’une poésie européenne renaissante, sa métaphore. La comparaison est d’ailleurs troublante. Parce que l’histoire de la poésie est bien celle d’un art formidablement dynamique, mais stoppé net par un drame sans nom, la Seconde Guerre mondiale. Luna, elle, n’a pas abdiqué après son drame personnel, elle a décidé d’y « survivre », c’est ainsi qu’elle définit la poésie. Survivre, demeurer au-dessus de la vie, s’élever. 

Vous savez, ce qu’est censée être la poésie. 

 

(Source AL Actualités)

Merci infiniment ma Barbara, quelles belles découvertes je te dois, je t’embrasse chaudement…

N-L  – 23/11/18