DES ÊTRES-FLEURS


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DES ÊTRES-FLEURS

 

Le pouvoir floral a toujours des réactions fortes sur moi

Je peins

ce jardin est comme une famille de fleurs

oui

l’Herbe du Gueux

ça ne manque pas d’odeur

une autre

une fleur de montagne

qui grimpe  jusqu’au naît…

 

Nial-Loisobleu – 24/05/18

Nous deux encore


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Nous deux encore

Air du feu, tu n’as pas su jouer.
Tu as jeté sur ma maison une toile noire. Qu’est-ce que cet opaque partout ? C’est l’opaque qui a bouché mon ciel. Qu’est-ce que ce silence partout ? C’est le silence qui a fait taire mon chant.

 

L’espoir, il m’eût suffi d’un ruisselet. Mais tu as tout pris. Le son qui vibre m’a été retiré.

 

Tu n’as pas su jouer. Tu as attrapé les cordes. Mais tu n’as pas su jouer. Tu as tout bousillé tout de suite. Tu as cassé le violon. Tu as jeté une flamme sur la peau de soie.
Pour faire un affreux marais de sang.

 

Son bonheur riait dans son âme. Mais c’était tout tromperie. Ça n’a pas fait long rire.

 

Elle était dans un train roulant vers la mer. Elle était dans une fusée filant sur le roc. Elle s’élançait quoiqu’immobile vers le serpent de feu qui allait la consumer. Et fut là tout à coup, saisissant la confiante, tandis qu’elle peignait sa chevelure, contemplant sa félicité dans la glace.
Et lorsqu’elle vit monter cette flamme sur elle, oh…
Dans l’instant la coupe lui a été arrachée. Ses mains n’ont plus rien tenu. Elle a vu qu’on la serrait dans un coin. Elle s’est arrêtée là-dessus comme sur un énorme sujet de méditation à résoudre avant tout. Deux secondes plus tard, deux secondes trop tard, elle fuyait vers la fenêtre, appelant au secours.
Toute la flamme alors l’a entourée.

 

Elle se retrouve dans un lit, dont la souffrance monte jusqu’au ciel, jusqu’au ciel, sans rencontrer de dieu… dont la souffrance descend jusqu’au fond de l’enfer, jusqu’au fond de l’enfer sans rencontrer de démon.
L’hôpital dort. La brûlure éveille. Son corps, comme un parc abandonné..

 

Défenestrée d’elle-même, elle cherche comment rentrer. Le vide où elle godille ne répond pas à ses mouvements.
Lentement, dans la grange, son blé brûle.
Aveugle, à travers le long barrage de souffrance, un mois durant, elle remonte le fleuve de vie, nage atroce.
Patiente, dans l’innommable boursouflé elle retrace ses formes élégantes, elle tisse à nouveau la chemise de sa peau fine. La guérison est là. Demain tombe le dernier pansement. Demain…
Air du sang, tu n’as pas su jouer. Toi non plus, tu n’as pas su. Tu as jeté subitement, stupidement, ton sot petit caillot obstructeur en travers d’une nouvelle aurore.
Dans l’instant elle n’a plus trouvé de place. Il a bien fallu se tourner vers la Mort.
A peine si elle a aperçu la route. Une seconde ouvrit l’abîme. La suivante l’y précipitait.
On est resté hébété de ce côté-ci. On n’a pas eu le temps de dire au revoir. On n’a pas eu le temps d’une promesse.
Elle avait disparu du film de cette terre.
Lou
Lou
Lou, dans le rétroviseur d’un bref instant
Lou, ne me vois-tu pas ?
Lou, le destin d’être ensemble à jamais
dans quoi tu avais tellement foi
Eh bien ?
Tu ne vas pas être comme les autres qui jamais plus ne font signe, englouties dans le silence.
Non, il ne doit pas te suffire à toi d’une mort pour t’enlever ton amour.
Dans la pompe horrible
qui t’espace jusqu’à je ne sais quelle millième dilution
tu cherches encore, tu nous cherches place
Mais j’ai peur
On n’a pas pris assez de précautions
On aurait dû être plus renseigné,
Quelqu’un m’écrit que c’est toi, martyre, qui va veiller sur moi à présent.
Oh ! J’en doute.
Quand je touche ton fluide si délicat
demeuré dans ta chambre et tes objets familiers que je presse dans mes mains
ce fluide ténu qu’il fallait toujours protéger
Oh j’en doute, j’en doute et j’ai peur pour toi,
Impétueuse et fragile, offerte aux catastrophes
Cependant, je vais à des bureaux, à la recherche de certificats gaspillant des moments précieux qu’il faudrait utiliser plutôt entre nous précipitamment tandis que tu grelottes
attendant en ta merveilleuse confiance que je vienne t’aider à te tirer de là, pensant « A coup sûr, il viendra
« il a pu être empêché, mais il ne saurait tarder
« il viendra, je le connais
« il ne va pas me laisser seule
« ce n’est pas possible
« il ne va pas laisser seule, sa pauvre Lou…
Je ne connaissais pas ma vie. Ma vie passait à travers toi. Ça devenait simple, cette grande affaire compliquée. Ça devenait simple, malgré le souci.
Ta faiblesse, j’étais raffermi lorsqu’elle s’appuyait sur moi.
Dis, est-ce qu’on ne se rencontrera vraiment plus jamais ?
Lou, je parle une langue morte, maintenant que je ne te parle plus. Tes grands efforts de liane en moi, tu vois ont abouti. Tu le vois au moins ? Il est vrai, jamais tu ne doutas, toi. Il fallait un aveugle comme moi, il lui fallait du temps, lui, il fallait ta longue maladie, ta beauté, ressurgissant de la maigreur et des fièvres, il fallait cette lumière en toi, cette foi, pour percer enfin le mur de la marotte de son autonomie.
Tard j’ai vu. Tard j’ai su. Tard, j’ai appris « ensemble » qui ne semblait pas être dans ma destinée. Mais non trop tard.
Les années ont été pour nous, pas contre nous.
Nos ombres ont respiré ensemble. Sous nous les eaux du fleuve des événements coulaient presque avec silence.
Nos ombres respiraient ensemble et tout en était recouvert.

 

J’ai eu froid à ton froid. J’ai bu des gorgées de ta peine.
Nous nous perdions dans le lac de nos échanges.
Riche d’un amour immérité, riche qui s’ignorait avec l’inconscience des possédants, j’ai perdu d’être aimé. Ma fortune a fondu en un jour.
Aride, ma vie reprend. Mais je ne me reviens pas. Mon corps demeure en ton corps délicieux et des antennes plumeuses en ma poitrine me font souffrir du vent du retrait. Celle qui n’est plus, prend, et son absence dévoratrice me mange et m’envahit.
J’en suis à regretter les jours de ta souffrance atroce sur le lit d’hôpital, quand j’arrivais par les corridors nauséabonds, traversés de gémissements vers la momie épaisse de ton corps emmailloté et que j’entendais tout à coup émerger comme le « la » de notre alliance, ta voix, douce, musicale, contrôlée, résistant avec fierté à la laideur du désespoir, quand à ton tour tu entendais mon pas, et que tu murmurais, délivrée « Ah tu es là ».
Je posais ma main sur ton genou, par-dessus la couverture souillée et tout alors disparaissait, la puanteur, l’horrible indécence du corps traité comme une barrique ou comme un égout, par des étrangers affairés et soucieux, tout glissait en arrière, laissant nos deux fluides, à travers les pansements, se retrouver, se joindre, se mêler dans un étourdissement du cœur, au comble du malheur, au comble de la douceur.
Les infirmières, l’interne souriaient ; tes yeux pleins de foi éteignaient ceux des autres.
Celui qui est seul, se tourne le soir vers le mur, pour te parler. Il sait ce qui t’animait. Il vient partager la journée. Il a observé avec tes yeux. Il a entendu avec tes oreilles.
Toujours il a des choses pour toi.
Ne me répondras-tu pas un jour ?
Mais peut-être ta personne est devenue comme un air de temps de neige, qui entre par la fenêtre, qu’on referme, pris de frissons ou d’un malaise avant-coureur de drame, comme il m’est arrivé il y a quelques semaines. Le froid s’appliqua soudain sur mes épaules je me couvris précipitamment et me détournai quand c’était toi peut-être et la plus chaude que tu pouvais te rendre, espérant être bien accueillie ; toi, si lucide, tu ne pouvais plus t’exprimer autrement. Qui sait si en ce moment même, tu n’attends pas, anxieuse, que je comprenne enfin, et que je vienne, loin de la vie où tu n’es plus, me joindre à toi, pauvrement, pauvrement certes, sans moyens mais nous deux encore, nous deux… »

Henti Michaux (1948 ; La vie dans les plis, Editions Gallimard)

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TOI Debout en bouts Bleu et Rouge


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TOI

Debout en bouts

Bleu et Rouge

 

Montante comme un estran
de fort-coefficient

tenant son bas entre les récifs

 tu relies sans cesse avec moi

le titre du livre aux pages des deux rives

sans modifier les berges côté cour et côté jardin

Depuis les coulisses de ta loge à la scène

d’un solo-trombone des reins de l’exploit

d’une paire

de quarantièmes rugissants jaillissants de leurs bretelles

 

Niala-Loisobleu – 9 Janvier 2018

Illustration: Le passage Bleu (Cette intime vision) Niala

 

 

 

HUMAN


HUMAN

Maybe I’m foolish, maybe I’m blind
Peut-être suis-je idiot, peut-être suis-je aveugle
Thinking I can see through this and see what’s behind
De penser que je peux voir à travers tout ça et voir ce qu’il y a derrière
Got no way to prove it so maybe I’m lying
Pas moyen de le prouver alors peut-être que je mens

But I’m only human after all, I’m only human after all
Mais je ne suis qu’un être humain, je ne suis qu’un être humain après tout
Don’t put your blame on me (x2)
Ne me rejetez pas votre faute

Take a look in the mirror and what do you see
Jetez un œil dans le miroir et que voyez-vous
Do you see it clearer or are you deceived, in what you believe
Est-ce plus clair ou êtes-vous leurré, par ce que vous croyez

Cos I’m only human after all, you’re only human after all
Parce que je ne suis qu’un être humain après tout, vous n’êtes qu’humains après tout
Don’t put the blame on me
Ne me faites pas endosser la responsabilité
Don’t put your blame on me
Ne me rejetez pas votre faute

Some people got the real problems
Certaines personnes ont de vrais problèmes
Some people out of luck
Certaines personnes n’ont pas de chance
Some people think I can solve them
Certains pensent que je peux les résoudre
Lord heavens above
Seigneur des cieux
I’m only human after all, I’m only human after all
Je ne suis qu’un être humain après tout, je ne suis qu’un être humain
Don’t put the blame on me
Ne me rejetez pas la faute
Don’t put the blame on me
Ne me rejetez pas la faute

Don’t ask my opinion, don’t ask me to lie
Ne me demandez pas mon avis, ne me demandez pas de mentir
Then beg for forgiveness for making you cry, making you cry
Puis implorer pardon de vous faire pleurer, vous faire pleurer

Cos I’m only human after all, I’m only human after all
Parce que je ne suis qu’un être humain après tout, je ne suis qu’un être humain
Don’t put your blame on me, don’t put the blame on me
Ne me rejetez pas votre faute, ne me faites pas endosser la responsabilité

Some people got the real problems
Certaines personnes ont de vrais problèmes
Some people out of luck
Certaines personnes n’ont pas de chance
Some people think I can solve them
Certains pensent que je peux les résoudre
Lord heaven’s above
Seigneur le ciel est là-haut
I’m only human after all, I’m only human after all
Je ne suis qu’un être humain, je ne suis qu’un être humain après tout
Don’t put the blame on me
Ne me rejetez pas la faute
Don’t put the blame on me
Ne me rejetez pas la faute
I’m only human I make mistakes
Je ne suis qu’un être humain, je fais des erreurs
I’m only human that’s all it takes to put the blame on me
Je ne suis qu’un être humain voilà tout ce qu’il faut pour me rejeter la faute
Don’t put your blame on me
Ne me rejetez pas votre faute

I’m no prophet or messiah
Je n’ai rien d’un prophète, ou d’un messie
Should go looking somewhere higher
Vous devriez chercher quelque part plus haut

I’m only human after all, I’m only human after all
Je ne suis qu’un être humain après tout, je ne suis qu’un être humain après tout
Don’t put your blame on me, don’t put the blame on me
Ne me rejetez pas votre faute, ne me rejetez pas la faute
I’m only human I do what I can
Je ne suis qu’un être humain je fais ce que je peux
I’m just a man, I do what I can
Je suis juste un homme, je fais ce que je peux
Don’t put the blame on me
Ne me rejetez pas la faute
Don’t put your blame on me
Ne me rejetez pas votre faute

La Chambre de Douleur


Joë Bousquet

Il est couché le poète, la douleur à ses pieds

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On ne remonte pas au jour sans passer par la poésie.

…La poésie n’est plus l’attribut du poème, mais un attribut caché de ce qui existe, son horizon dans l’âme des hommes, c’est-à-dire l’horizon, dans ce qui aspire à l’être, de ce qui aspire à la mort.

 

Telle une araignée noire au centre de sa toile, Joë Bousquet attendait au centre de sa chambre. Au milieu des vapeurs d’opium et des parfums que de belles visiteuses avaient laissé s’évaporer, il était là gisant, guettant les bruits du monde, et échangeant des lettres avec ceux qui marchent. Lui colonne vertébrale brisée il pouvait sentir physiquement en lui la terre tourner, alors que les bien – portants n’y prenaient garde.

 

Dans cette maison du 19 rue de Verdun, puis au 41 et enfin au 53, à Carcassonne, cette maison aux volets toujours clos, il y avait son lit immense avec le coussin réceptacle de son corps, un petit guéridon rond plein de médicaments, une table pour les manuscrits et la bibliothèque basse, une pipe d’opium. Quelques tableaux et des lampes toujours allumées. De 1925 à sa mort le soleil n’est jamais entré dans cette chambre, quelques amis et amies, oui. Cette chambre est maintenant un musée, « La maison des mémoires ». Joë Bousquet reste une de nos espérances.

 

Dans cette chambre, parfois Jardin des Oliviers, parfois cénacle des courages et des combats contre la médiocrité du monde, parfois boudoir, il était là, merveilleux gisant. Cette chambre « à la fois coquille et son hôte , était sa peau nouvelle, sa mappemonde d’imaginaire, sa furieuse tanière. Lui l’immobile, le gisant lumineux, il devient le vitrail du temps, il savait se mouvoir dans l’espace des consciences. Lui le couché pendant plus de trente ans, naviguait dans l’infini du langage. Sans un cri contre la destinée, il admettait sa haute expérience :

 

Rien ne nous advient que revêtu de notre âme : nous n’y reconnaissons qu’à la longue ce que nous avons appelé…

 

Le merveilleux gisant

 

Dans cette tanière, il attendait Aragon, Gide, le grand ami René Nelli qui lui parlait de l’amour courtois, et bien d’autres encore qui venaient se faire adouber dans la chambre close aux parfums. Car cette chambre dévouée « à la vie de l’esprit » était devenue l’antichambre des lettres françaises. Tapi dans la douleur, Joë Bousquet aura réussi à habiter la douleur. Lançant ses innombrables correspondances avec les peintres, les poètes, il aura si ce n’est sauvé le monde, du moins sauvé le sien. « Les miracles de l’amitié » l’auront tenu debout et éloigné ses ténèbres. Dans sa chambre (l’oubliette aérienne disait-il) il se sera entouré de toiles qui l’aidaient à vivre (Paul Klee, Max Ernst, Fautrier, Magritte,…). Ses papillons volaient à partir des toiles aimées et tant contemplées.

 

Courageuse sentinelle, il aura fondé « des planches de vivre », il aura voulu faire œuvre de vie et devenir poète tous les jours un peu plus. Sa grande exigence, commune à celle de son ami René Char l’aura amené à faire de ses nuits, des nuits sacrées.

 

Ce siècle présent est foutu s’il n’est pas fait contrepoids à sa nuit immense par l’assurance de quelques individus qui tiennent de leur volonté ou de leur vie le privilège de voir et d’éclairer… Je ferai ce que je pourrai pour lui, mais je le crois foutu. Jamais il ne comprendra que l’homme est un cœur, ou rien. C’est-à-dire : courage. Amour.

 

Joë Bousquet, comme Char, se veut donneur de courage et d’amour. Joë Bousquet voulait mettre dans son écriture « toute sa vie et toute sa personne », offrir par son exemple non une leçon de stoïcisme mais une leçon de vie, un creuset de forces vitales. Par sa souffrance, sa blessure, il aura presque de manière christique dans sa chambre refuge et torture à la fois, inversé les plaies et entonné un immense hymne à la vie. Pourtant il sait que « personne ne sait se mettre à la place de celui qui a été douleur ». Ce combat de résistant de la vie, il le mène seul, mais avec l’écharpe des amitiés en soutien.

 

Cette blessure du 27 mai 1918 reçue à Vailly, sur le front de l’Aisne, cette blessure sans limites qui le laisse paralysé à vie, cette douleur devenue son corps même, il la transcendera par la poésie. Entre la quatrième et la cinquième vertèbre, la mort s’est tapie, pas trop pressée, mais exigeante.

Il sera allé vers la vérité de la vie par sa volonté et par son vertige. Lui qui se sera fiancé avec cette douleur, se sera marié avec la vie. Intense et lucide, Joë Bousquet ne fuit pas le réel, il ose habiter au cœur de sa douleur, pour simplement dire :« Il faut vivre, vivre, rien que vivre… ». Il entretient la vie « avec la collaboration perpétuelle de la mort ».

La peur de vivre est cachée dans l’amour. Et, ainsi dissimulée, elle ne s’appelle plus la peur de vivre, mais bien l’amour de vivre.

 

« C’est le désastre obscur qui porte la lumière ». Et Bousquet rejoint Maurice Blanchot.

 

Il faut que chaque jour s’enterre dans la personne d’un homme pour s’éveiller dans son visage.

 

Joë Bousquet était donc là au milieu de sa chambrette avec ce sourire qui éteint les lumières, avec son visage en averse, et sa moelle épinière adoubée par une balle. Il devenait songe, il guettait l’autre matin qui mettait en péril sa nuit blanche, il ne pleurait presque plus, et son ombre revenait vers lui, lourde de ce qu’elle avait vu au-dehors. Elle lui redisait tout à l’oreille. Les bruits et la lumière de la ville derrière les murailles de son château fort, les jupes des filles sous la tramontane, les parfums du temps. Parfois il s’interrompait pour donner à manger à sa douleur qui était à ses pieds. Il la flattait, lui caressait la tête, elle qui ne voulait s’endormir.

 

Les médicaments au bout de la table, ceux de tous les jours, alchimie pathétique pour durer encore un peu jusqu’à cet an 1949. Lui il était devenu un songe. Une force vitale aussi qui transmue ses peurs, ses tourments en regards. Le sommeil curieux donné par l’opium lui ouvre l’horreur de s’éveiller sans son corps, d’émerger de guingois dans une autre forme.

 

Ce corps qu’il regardait en étranger, « paralysé à hauteur des pectoraux, moelle épinière non sectionnée mais tordue par le passage d’une balle, mes jambes inertes avaient tendance à se mettre en croix ». Il portera cette croix. Il s’envolera dans une sorte de spiritualité poétique, et d’amour de l’amour, d’amour de la vie. Joë Bousquet est le poète de la sublimation. Du courage et de l’amour, seules armes pour sauver « un siècle foutu ». Lui, l’homme au vol arrêté, a survolé et la solitude et le temps. Par ses correspondances il a tissé la plus belle des toiles d’araignée, fixant rendez-vous auprès de son lit d’infirme aux plus belles amitiés. L’homme immobile de la chambre de Carcassonne aura tant navigué qu’il aura changé les eaux moires de nos mémoires. Lui le foudroyé revenait au petit matin avec son butin du feu dérobé au visible et à l’invisible.

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Du brouillard de ses mots et de ses drogues sont montées les plus prégnantes métaphores. Le silence fut brodé au plus profond de ses draps. Il devenait le locataire de son absence, et quand vers le soir, dans la cité qui s’endort s’éveille sa lucarne vers le monde, il fait monter « une neige d’un autre âge » sur nous.

Poète, ce que tu aimes, t’emportera le cœur, il ne resterait de toi que ta poussière, mais ta souffrance sera ta personne.
Ce don de sa douleur au monde par l’eucharistie des mots est troublante. Joë Bousquet semble nous dire : mangez mes mots, vous me mangerez aussi. Bousquet est dans ce qu’il appelle « l’outre-voir » et il veut que nos regards aussi s’éclairent. Il est l’intercesseur du silence, le grand déchiffreur des mots écrits sur le front de la nuit. Lui l’immobile, parcourait toutes les étoiles.

 

Joë Bousquet se prenait parfois pour une pierre échouée mais qui connaissait le cours des rivières. Il se méfiait des spectres de midi qui promettaient la vérité car « Tout ce qui parle de vérité accuse la poésie ». La poésie qui pour Bousquet est un sens de l’être et surréalise le réel. La poésie est un appel nocturne hors de l’activité des hommes. Elle se cache parfois dans de drôles de petites comptines « Son ombre est sous la terre, ton pas la fait pleurer ».

Pourtant Bousquet n’aura publié qu’un seul recueil de poèmes : « La Connaissance du Soir ». Un seul recueil, mais le frisson des images parcourt en illuminations ses écrits.

 

Et l’étoile c’est la nuit qui monte à son tour.

La goutte bleue de l’abîme enveloppe la mer.

 

Joë Bousquet se voulait, se croyait, totalement méridional, homme de jour pur et d’eau courante, mais aussi de vent tourbillonnant et d’échos des troubadours. Il aimait l’amour « son plaisir était de se connaître dans le sexe qui lui faisait accueil ». Il aimait jusqu’à la déraison :

 

C’est trop d’aimer tu me fais peur

c’est trop d’aimer quand l’autre en meurt

c’est trop d’aimer quand on en meurt

 

Il savait que le corps n’est pas un élément de disparition et il accueillait « gonflé de joie » les dernières années. Joë Bousquet n’était pas la pleureuse mettant sa douleur en sautoir, mais un phare d’existence. Il n’impose pas sa blessure, il s’impose à la douleur, il tresse la lucidité du siècle, l’amitié du monde. Il fait entrer sa blessure dans son cœur il est devenu sa blessure.
« Ma blessure existait avant moi, je suis né pour l’incarner »

 

Et cette blessure qui revient soudain en 1939 est pressentiment des horreurs à venir, flanc du corps en offrande pour détourner la mort.
Le corps est le firmament de tout le réel imaginable. Nous sommes la carte de ce firmament ranimée dans le coin où on l’a mise. Il y a plus.

 

 

Les paroles brodées de la douleur

 

« Mon corps est mon église ; j’en ai fait mon cheval ». Devenu l’intrus de son propre corps il avançait dans les songes et l’amour. Et il savait cela de la vie : « La certitude à communiquer que nous ne faisons pas notre vie et que notre vie nous fait ». Il aura communiqué dans son rôle de gisant magnifique ces vérités de vie.

 

La vie est vérité. Traversée jamais achevée au terme de laquelle on reçoit son être véritable.

 

Joë Bousquet est mort le 28 septembre 1950 à 53 ans, laissant une œuvre foisonnante, mais curieusement totalement inachevée. Il était né à Narbonne le 19 mars 1897.

Mais ces copeaux, ces étincelles, toutes ces « aumônes du soir » sont une forme de salut à tous ceux qui seraient perdus sans sa poésie. Entrons dans la chambre obscure de Joë Bousquet, sa petite lampe est éteinte, la pipe d’opium refroidie, le parfum des maîtresses enfuies. Il ne reste même plus les tableaux aux murs

La poésie est le salut de ce qu’il y a de plus perdu dans le monde. (Papillon de Neige)

 

Lui le traducteur du silence, le meneur de lune il est dans l’affût des tressaillements du cœur, du moindre froissement de la vie. Il est un guetteur à la proue de la nuit.
Va demeure l’horreur du sommeil dans le songe cette peur de mes yeux de se fermer sur moi. J’apprends à te parler de tout ce qui me brise à te détruire au nom de tout ce qui me lie. (Le Meneur de Lune).
L’amour est le sursaut qui fait que la voix parle encore et toujours.

 

Pour aborder Joë Bousquet, le côtoyer à l’extrême, il aura été surtout emprunté le chemin du « Sème-Chemins » paru aux éditions Rougerie en 1981. Cette belle maison d’édition qui aura tant fait pour Joë Bousquet.

Quand les temps s’assombrissent et que gagne le froid, il convient de ne pas prendre la main de n’importe qui ! Ceux qui refusent, ceux dont la vie a pesé les paroles, ceux-là sont les amis. Parmi eux, Bousquet nous attend. (Alain Freixe)

 

Gil Pressnitzer

Source Esprits Nomades

http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/bousquet/bousquetjoe.html