LA VIE DOUBLE


LA VIE DOUBLE

Henri Michaux

J’ai laissé grandir en moi mon ennemi.

Dans les matériaux que je trouvai dans mon esprit, dans mes voyages, mes études et ma vie, j’en vis quantité qui m’étaient inutilisables.
Après des années et des années, je vis que quoique je fisse ou approfondisse, il en resterait quantité d’inutilisables.
Inutilisables, mais là.

J’en fus contrarié, mais pas autrement ému, ignorant qu’il y avait des mesures à prendre.
Je laissais en arrière les matériaux non utilisés, innocemment, comme je les trouvais.

Moi, comme font tous les êtres au monde, j’utilisais le reste, pour le mieux.

Or petit à petit, s’édifiant sur ces décombres forcément toujours un peu de la même famille (car j’écartais toujours les choses d’un même type), petit à
petit se forma et grossit en moi un être gênant.

Au début, ce n’était peut-être qu’un être quelconque comme la nature en met tellement au monde.
Mais ensuite, s’élevant sur l’accumulation grandissante de matériaux hostiles à mon architecture, il en arriva à être presque en tout mon ennemi; et armé par moi
et de plus en plus.
Je nourrissais en moi un ennemi toujours plus fort, et plus j’éliminais de moi ce qui m’était contraire, plus je lui donnais force et appui et nourriture pour le lendemain.

Ainsi grandit en moi par mon incurie mon ennemi plus fort que moi.
Mais que faire?
Il sait à présent, me suivant partout, où trouver ce qui l’enrichira tandis que ma peur de m’appauvrir à son profit me fait m’adjoindre des éléments douteux ou
mauvais qui ne me font aucun bien et me laissent en suspens aux limites de mon univers, plus exposé encore aux traîtres coups de mon ennemi qui me connaît comme jamais adversaire
ne connut le sien.
Voici où en sont les choses, les tristes choses d’à présent, récolte toujours bifide d’une vie double pour ne pas m’en être aperçu à temps.

Henri Michaux

 

 

Le Renverseur


Le Renverseur

 

Horizon happé, s’agite un fantasme hippie, sorte de retour à l’origine. Brouhaha. D’abord ceux qui comprennent jamais mais qui s’expriment en premier tapent du pied. Comment, quoi, il faut accepter de réformer comme un vice sans fin car c’est le seul moyen de faire semblant de vouloir tout en reconnaissant ne pas pouvoir. Dans les temps morts entre deux reprises de réunion on glisse du Johnny caisse qu’elle a ma gueule, un deuil de Céline Dion, un retrait de Lloris, quelques soucis princiers, un gorille sous protection, les promesses de rapport d’une frigide, un aveu menteur, une offre d’affinités en promo, les foires au vain…

Chut rien à dire sur les malades qui renoncent à se faire soigner parce qui sont sans son, pas vers au nique.

Je veux Notre Jardin Bleu…

N-L – 13/09/18

REQUIEM DE GUERRE (Extrait)


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REQUIEM DE GUERRE (Extrait)

 

Laissez-moi vivre dans l’obscurité. Dis-je aux Dames de Compagnie.

L’obscur !

L’ami de la nuit. Notre bien à tous.

L’obscur c’est ce qui me reste lorsque j’ai payé mon Denier du culte. Il pénètre à mes côtés dans la vaste pièce. Il rompt le temps. Il en fait l’atelier de larges tranches de sommeil.

Participa-t-il et sous quelle forme à ce qui m’est arrivé ? Çà ! Je n’en peux plus de mal respirer, mal de respirer mal en respirant.

S’impose dès lors la nécessité de dire toute la vérité. Je vous demande simplement de laisser vos rêves tenir la place qui leur est due dans la pièce obscure.

Mais il est plus que temps de se mettre d’accord sur le sens que nous lui donnons. Je lui demande : Que faites-vous là ? Êtes-vous simple d’esprit ? L’esprit simple :

Celui qui ne craint pas de vivre dans

ce qui est plus sombre que le noir.

Ainsi je vais dans l’obscur, me répétant ces psaumes que, pour vous,
je viens de composer. Éloignez de moi les pensées du petit jour. C’est peut-être grâce à cela que j’ai pu tordre le coup à ce (ceux) que vous savez.

L’obscur est notre pain quotidien.

C’est la nuit, dans la matière même du rêve, que nous mesurons le mieux son poids de détresse.

/

Ce sont les mots

qui sortent de ma bouche.

Je pourrais dire qu’il

s’agit d’un bruit nocturne

ma nuit est définitivement blanche

tandis que je suis dans la terreur

née de mes cauchemars adultes et de ce qu’ils montrent de moi-même,
enfant

grand’pitié, c’est ce que je vous demande

grand’pitié !

/

Avec ivresse profonde les mots m’ont accueilli.

Il ne suffisait pas seulement de prendre la parole.

mais me tenir avec eux dans les marges du texte

fut désormais possible.

Possible également de montrer à tous

ce qui se cache dans la caverne du langage.

Voyez ô voyez ! Comme les mots tremblent

et geignent ! Orphelins qui dans le noir

cherchent une autre famille

Franck Venaille, Requiem de guerre, Mercure de France, 2017, 112 pages, 11€, pp.41 à 43 et 46

Attention mise en vente le 4 mai 2017

Franck Venaille dans Poezibao :
bio-bibliographiefiche de lecture de Pierre Jean Jouve (JM Place)« Lecture » poétique 10extrait 1fiche de lecture du livre de François Boddaert, Franck Venaille, je revendique tous les droitsextrait 2, note de lecture de Chaos (G. Guillain), extrait 3extrait 4notes sur la poésieça(par JP Dubost), Venaille, Desbordes-Valmore et Rouzeau en poche (par A. Emaz), C’est nous les modernes (par A. Emaz), ext. 5C’est à dire (A. Emaz), ext. 6ext. 7[Note de lecture] Franck Venaille, « La bataille des éperons d’or », par Antoine Emaz

ENTRE TIEN EMOI 20


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ENTRE TIEN EMOI 20

Le nœud noir

Je me redis, Beauté,
ce que je sais déjà,
Beauté mâchurée
d’excréments, de brisures,
tu es mon amoureuse,
je suis ton désirant.
Le pain que nous cuisons
dans les nuits avenantes,
tel un vieux roi s’avance
en ouvrant ses deux bras.

Allons de toutes parts,
le rire dans nos mains,
jamais isolément.
Corbeille aux coins tortus,
nous offrons tes ressources.
Nous avons du marteau
la langue aventureuse.
Nous sommes des croyants
pour chemins muletiers.
Moins la clarté se courbe,
plus le roseau se troue
sous les doigts pressentis.

René Char, Ces deux qui sont à l’œuvre
(Ibid)

Il faut oublier

Asie frelatée un resto thai a vomir, où les prix prohibitifs sont renversants. A Bangkok pour le prix d’un seul plat, tu es logé nourri une semaine….et tu te régales.

Ainsi en est-il partout dans un monde de merde n’ayant qu’en vie du fric…cafard n’a homme

redonnes-moi le sourire de tes seins purs.

Niala-Loisobleu – 19 Août 2018

POESIE DE L’IMPOSTURE


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POESIE DE L’IMPOSTURE

 

« Gardez la monnaie »
dit l’un qui sondait les murs
à l’autre qui prétendait se mettre en marche
et tous deux semblaient soucieux

« Gardez la monnaie »
dit la poussière à l’or
et tout le monde dans la rue se retourna
comme s’il était arrivé quelque chose d’irrémédiable

« Gardez la monnaie »
dit la patrouille en rentrant
car il était tard
il y avait eu beaucoup de morts
et c’était le mot de passe

il faudrait mutiler les corolles qui s’ouvrent
fixer à pleine face
le bégaiement de la misère interrompue
il faudrait…

et cela me rappelle un nom d’emprunt
valable pour toute une vie
et ce brouillard tiré par un bateau d’esclaves

et le sentiment que seule la chute est possible
et qu’en elle
pour la première fois
les amants s’observent sans frémir.

Georges Henein