LE CHEVAL EN PARLE


 

 

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LE CHEVAL EN PARLE

Fuyant les curies, anneaux d’amarrage et poteaux de stationnement obligatoire, en passant la porte cochère mon cheval pris sa pensée en selle et l’emmena découvrir ce qui se cache derrière ce que l’ortie garde précieusement. Coin de menthe sauvage, préféré de l’arbre à soie, caressé par la brise marine, mélangée d’Iroise et de Pertuis d’Antioche. Là où la coquille s’ouvre sans claquer des dents. Aux claires les bassins de radoub grattent les goudrons que le tartre calcaire. Il reste après des millions d’années de marées, un trou de sable où trempe la prochaine. Celle de l’étoile de mer. Astérie contée.

Les décors de films de guère dressent en squelettes les berges pas accostées. Un bloc de mur penche la tête de côté, l’écume y a rougi de son casque percé. L’espoir parti aurait pu croire ne jamais pouvoir arriver. Quand la côte mitraille la plantation des croix blanches avance sur le territoire. L’oeuf porte ou fausse-couche. Doit-on néantiser le symbole de la poule ? Comme on élinguerait les chants de tournesol pour plus qu’ils tournent. La caverne est l’antre de l’étoile, c’est le berceau de la toute première qui ne s’est jamais éteinte malgré l’ingéniosité du mal.

L’Amour ça saigne.

Revenant vers la cabane éventrée, j’emmène mon petit cavalier pour lui montrer les histoires des grands-mères, les rubans qui n’ont pas jaunis, malgré qu’on aura voulu leur couper les doigts. Une enfant tourne dans le noir, sa balançoire invente des besoins de trapèzes-volants qu’un rouleau de moquette compresseur pousse au précipice d’un sol indifférent. Les fausses-routes se mettent en embuscades.

L’illusion d’un faire-paraître glisse ses rôles.

Là-haut l’étoile guette, elle cligne du caillou semé, elle odorifère de la garrigue, elle dresse un escalier manuel qu’il faut monter à la force du poignet, elle sémaphore des bras du fleuve, ouvre grand l’estuaire. La berge d’en face signe son accord. Les iris d’un déploiement des lèvres chantent des couleurs de Vincent, le piano soulève son couvercle pour poser l’aveu au clavier, il faut toujours et encore y croire…

Niala-Loisobleu – 21/09/18

 

UN RÊVE


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UN RÊVE

Je rêve Fond noir enfumé de nues d’un bleu très sombre, sur lequel passent des ornements géométriques auxquels manque toujours un fragment, soit du cercle parfait, soit de leurs trois angles, de leurs spirales rehaussées de feu. Fleurs flottantes sans tiges ou sans feuilles. Jardins inachevés ; partout règne l’imperfection du songe, son atmosphère de supplique, d’attente et d’incrédulité.

Point de personnages. – Silence, puis un aboiement triste, étouffé.

MOI, en sursaut. – Qui aboie ?

UNE CHIENNE. – Moi.

MOI. – Qui, toi ? Une chienne ?

ELLE. – Non. La chienne.

MOI. – Bien sûr, mais quelle chienne ?

ELLE, avec un gémissement réprimé. – Il y en a donc une autre ? Quand je n’étais pas encore l’ombre que me voici, tu ne m’appelais que « la chienne ». Je suis ta chienne morte.

MOI. – Oui… Mais… Quelle chienne morte ? Pardonne-moi…

ELLE. – Là je te pardonne, si tu devines : je suis celle qui a mérité de revenir.

MOI, sans réfléchir. – Ah ! je sais ! Tu es Nell, qui tremblait mortellement aux plus subtils signes de départ et de séparation, qui se couchait sur le linge blanc dans le compartiment de la malle et faisait une prière pour devenir blanche, afin que je l’emmenasse sans la voir…

Ah ! Nell !… Nous avons bien mérité qu’une nuit enfin te rappelle du lieu où tu gisais…

Un silence. Les nues bleu sombre cheminent sur le fond noir.

ELLE, d’une voix plus faible. – Je ne suis pas Nell.

MOI, pleine de remords. – Oh ! je t’ai blessée ?

ELLE. – Pas beaucoup. Bien moins qu’autrefois, quand d’une parole, d’un regard, tu me consternais… Et puis, tu ne m’as peut-être pas bien entendue : je suis la chienne, te dis-je…

MOI, éclairée soudain. – Oui ! Mais oui ! la chienne ! Où avais-je la tête ? Celle de qui je disais, en entrant : « La chienne est là ? » Comme si tu n’avais pas d’autre nom, comme si tu ne t’appelais pas Lola… La chienne qui voyageait avec moi toujours, qui savait de naissance comment se comporter en wagon, à l’hôtel, dans une sordide loge de music-hall… Ton museau fin tourné vers la porte, tu m’attendais… Tu maigrissais de m’attendre… Donne-le, ton museau fin que je ne peux pas voir ! Donne que je le touche, je reconnaîtrais ton pelage entre cent autres… (Un long silence. Quelques-unes des fleurs sans tige ou sans feuilles s’éteignent.) Où es-tu ? Reste ! Lola…

ELLE, d’une voix à peine distincte. – Hélas !… Je ne suis pas Lola !

MOI, baissant aussi la voix. – Tu pleures ?

ELLE, de même. – Non. Dans le lieu sans couleur où je n’ai pas cessé de t’attendre, c’en est fini pour moi des larmes, tu sais, ces larmes pareilles aux pleurs humains, et qui tremblaient sur mes yeux couleur d’or…

MOI, l’interrompant. – D’or ? Attends ! D’or, cerclés d’or plus sombre, et pailletés…

ELLE, avec douceur. – Non, arrête-toi, tu vas encore me nommer d’un nom que je n’ai jamais entendu. Et peut-être qu’au loin des ombres de chiennes couchées tressailliraient de jalousie, se lèveraient, gratteraient le bas d’une porte qui ne s’ouvre pas cette nuit pour elles. Ne me cherche plus. Tu ne sauras jamais pourquoi j’ai mérité de revenir. Ne tâtonne pas, de ta main endormie, dans l’air noir et bleu qui me baigne, tu ne rencontreras pas ma robe…

MOI, anxieuse. – Ta robe… couleur de froment ?

ELLE. – Chut ! Je n’ai plus de robe. Je ne suis qu’une ligne, un trait sinueux de phosphore, une palpitation, une plainte perdue, une quêteuse que la mort n’a pas mise en repos, le reliquat gémissant, enfin, de la chienne entre les chiennes, de la chienne…

MOI, criant. – Reste ! Je sais ! Tu es…

Mais mon cri m’éveille, dissout le bleu et le noir insondables, les jardins inachevés, crée l’aurore et éparpille, oubliées, les syllabes du nom que porta sur la terre, parmi les ingrats, la chienne qui mérita de revenir, la chienne…

Colette

Dans un jour se faisant sans savoir quel temps, autant qu’à fer je forgeronne, et donne aà mon cheval deux  belles paires de choses sûres pour tout ce jour…

N-L – 21/09/18

NOTRE JARDIN BLEU –  HISTOIRE DE L’ENTRETEMPS


NOTRE JARDIN BLEU –

HISTOIRE DE L’ENTRETEMPS

 

Du matin ouvert, deux fois cinq doigts aiguillèrent petit trot, pointe de galop, cet ensemble de deux arts se voulant changeur du monde en artisan du Beau…ces mots de Toi Barbara, sont naturellement miens. Ainsi la main qui construit maison après maison des rues par lesquelles les villages s’épaulent face à une autre mer où nous avons envie de marcher la dernière nage les yeux riants de paysages sauvages parcourus nus, toujours nus. Ventres buissonnants à ventres fleurissants. Un levé d’amarre, un frôlement de guitares aux cordes libres d’un cou mordu de baisers. Oniriques chevauchées, à cru du crin éperonné au craint. Réel reflet d’un imaginaire se voulant procréateur par la magie de l’espoir de deux enfances mariées. Le monde restera mieux que ce que les destructeurs n’en auront pu détruire, arrosé et ensemencé de notre utopie vivant en permanence. Tous les discours à la corbeille, les mots jailliront clairs dans les coins les plus sombres du parcours. Notre Jardin Bleu ne se conte plus, il compte. Aux années les plus cruelles du tracé, j’ai retrouvé l’Espagne dressant la tête hors du fratricide, je peignais alors sur la toile un cadre pour dégager les formes encloses des serres du malheur, me voici revenu à cette libération en mettant l’oeuvre dans un cadre-peint-à-escalier.

L’Arbre à Soie est allumé.

La légende remonte à cheval, le chevalier reprend l’écharpe pour la nouer à l’Arbre de Vie.

Une cabane est partie, de l’éventré d’une autre sort le moulinet des queues de vaches comme moteur de traversée du marais vers le touché du salant. Ce que portent les étagères du ciel sont les pages blanches à remplir. L’entretemps est couleur des continents de l’Absolu, cosmogonie dans laquelle nous portons nos symboles…

Niala-Loisobleu – 16/09/18

 

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HISTOIRE DE L’ENTRETEMPS

En cet entretemps-là, celui de la légende et du mythe, l’écorce terrestre était en mouvement. Les derniers grands glaciers venaient de fondre, engloutissant leurs

mastodontes. Des volcans explosaient en chaîne, suscitant déluges, tremblements de terre, raz de marée dont parleraient plus tard tous les livres sacrés, du Popol Vuh à
la Genèse. L’écriture existant à peine, la légende précédait Y Histoire pour dire les combats terribles des géants contre les dieux, ceux-là mêmes
qui aideraient les hommes à bâtir leurs palais titanesques, leurs forts cyclopéens.

Atlas et Quetzalcoatl, frères jumeaux et barbus, soutenaient en commun le ciel sur chaque rive océane. Des forêts de Bretagne à celles d’Amérique les peuples adoraient
la pluie, la lune, le soleil, leur sacrifiant jeunes guerriers et vierges. Sur les parois des grottes, en Dordogne, en Espagne, les chasseurs dessinaient l’aurochs à transpercer. Lentement
prenait forme un monde terrorisé tandis qu’entre les continents resplendissait l’Atlantide aux dix rois, protégée de Neptune, avec ses vallées, ses lacs, ses rivières,
ses prairies couvertes de fleurs, ses légumes, ses fruits, ses forêts plantées de grands arbres, ses mines produisant orichal-que, étain, or; ses chantiers navals, ses
temples, ses statues, ses sources chaudes et froides qui ne tarissaient jamais, ses gymnases et son hippodrome.

Tel était ce pays dont la culture aurait ensemencé la terre entière et qui fut rayé de la carte en un jour et une nuit. Sous les mers, les sables, les glaces, gît
quelque part une Atlantide, berceau réel ou mythique de toutes nos civilisations. Mégalithes et cromlechs celtiques, pyramides aztèques et mayas, cités sacrées des
Incas, fresques du Haut-Atlas, géants de l’île de Pâques, palais de Crète et de Mycènes, ziggourats de Mésopotamie, temple de Zimbabwe sont peut-être
reliés par un fil mystérieux venu de cet âge d’or associé aux puissants Atlantes.

Nul n’a découvert l’Atlantide ; tous ont rêvé ce possible Éden où l’Homme délivré du temps aurait pu être Dieu.

Après avoir gravi avec moi les quatre degrés d’escaliers abrupts conduisant au sommet de la pyramide du Soleil, Ricardo, l’homme du Mexique, s’est immobilisé à l’aplomb
exact du centre de l’édifice. Très droit, les bras plaqués au corps, il a fermé les yeux un bref instant pour laisser monter en lui l’énergie cosmique accumulée
depuis des millénaires au cœur du sanctuaire: il renouait avec les dieux qui s’étaient sacrifiés par le feu sur cette esplanade entre terre et ciel afin que le soleil,
chaque matin, renaisse.

Quand nous redescendîmes il était midi. J’eus le sentiment que ce même soleil brillait d’un éclat plus vif, redonnant leurs couleurs aux têtes sculptées de
Quet-zalcoatl : gueule rouge, crocs blancs, plumes vertes. Sur les murs des maisons, les portiques des palais, sur la fresque des jaguars, réapparaissaient le bleu, l’ocre jaune et le
brun. Une fois encore le cinquième soleil de Teotihuacan triomphait des cendres nocturnes.

Ricardo, lui, savait que les quatre premiers étaient morts, balayés tour à tour par les grands carnassiers, les tempêtes de vent, les pluies de feu, les déluges. Il
savait qu’un tremblement de terre menaçait d’engloutir celui-là aussi, mais voulait croire au triomphe de l’énergie vitale sur les forces de destruction.

Quand nous reprîmes notre marche à travers la ville où les dieux furent créés, là où ils continuent de vivre dans l’harmonie des volcans, de la pluie, des
oiseaux de jade, je pus lire dans les yeux de mon ami — des yeux aux reflets d’obsidienne — une confiance nouvelle dont j’étais gagné à mon tour.

« Là-bas, me dit-il, dans les temples au bord de la mer, les Indiens parlent une langue que je ne comprends pas ; mais elle est si douce, si mélodieuse que l’espoir seul peut en
être la source ; l’espoir d’un avenir solaire que nulle mort ne saurait nourrir. »

Juché entre un ciel de glaciers et des abîmes de tropiques, Machu Picchu, le Vieux Pic, continue de flotter dans les nuages du temps. Fut-il forteresse contre les tribus d’Amazonie,
sanctuaire de l’Inca, lieu sacré des Vierges du Soleil? Tout à la fois peut-être ; nul n’a tranché.

Dans ses grottes, ses tombeaux, ses caches, quel peuple toujours le hante à l’état de momies caparaçonnées d’or, attendant le retour de l’astre-père? Si les toits se
sont effondrés — un rien les remettrait en place — le granité des murs n’a pas subi le moindre glissement après des siècles de séismes.

Le temple aux trois fenêtres en forme de trapèze d’où le regard se perd dans le bleuté des cordillères reste la caverne originelle qui engendra les fondateurs de la
dynastie. Sur son esplanade envahie d’herbe et dans ses jardins suspendus, plus audacieux, quand ils plongent dans F Urubamba, que ceux de Babylone, pousseront de nouveau le maïs, le coca
et les orchidées pour peu que les prêtres le veuillent.

Ces prêtres les voilà, au solstice d’été, qui montent en procession vers FIntihuatana, point culminant de la cité. Parvenu à la dernière plate-forme leur chef
entoure d’une chaîne en or la Pierre où l’on attache le soleil, empêchant celui-ci de s’enfuir au nord, ce qui condamnerait son peuple au froid mortel.

Suivront les réjouissances. La chicha coulera à flots tandis qu’ Achankaray, la plus belle des vierges solaires, distribuera l’herbe magique qui redonne vigueur et joie. Ainsi
rayonnait la ville aux trois mille marches quand le secret de son existence fut bvré par un Indien, pour quelques pièces, à l’explorateur américain Hiram Bing-ham. La vie
s’en retira d’un coup derrière le masque de la végétation.

Celui qui gravit les degrés de Machu Picchu rendus à la lumière ne visite qu’une apparence de ville à l’infinie patience. L’eau lustrale recommencera de couler dans les
fontaines, les orchidées de pousser sur les terrasses, le soleil d’indiquer sur le gnomon le moment de la récolte à l’instant même où l’intrus rejoindra le souvenir de
son inexistence.

Un autre lieu magique dans la légende de l’entre-temps est cette île de Pâques « qui est à la Polynésie, peut-être, ce qu’une Egypte encore enfouie dans le
limon original serait à une Grèce paresseuse et trop esclave de sa chair » (Elie Faure). Après une errance millénaire ils sont revenus dans leur île, seul vestige
du grand continent englouti.

D’abord ils furent sept, guides d’un peuple épars qui, génération après génération, avait rêvé le sanctuaire. Les autres suivirent sur leurs pirogues
à balanciers ou leurs radeaux de balsa. Ensemble ils réinventèrent dieux et ancêtres aux longues oreilles avant de les tailler dans le cratère du volcan. Telle est
l’origine de ces géants de pierre dont les Pascuans parsemèrent l’île et ses rivages.

Quand les sept guides eurent disparu, des effigies prirent leur place, visage face à l’océan qu’ils avaient su braver. Les autres statues représentant les sages après leur
mort tournaient le dos à la mer. Leurs yeux de corail blanc à la pupille de tuf rouge contemplaient, afin de l’assumer, une partie du monde dont l’île était le
nombril.

De chacune émanait la puissance, le flux vital qui donnait aux fidèles la force d’exister sur ce rocher d’exil. Dans du bois taillé en tablettes ils gravèrent leurs textes
sacrés que nul n’a déchiffrés. Des guerres de clans et l’arrivée de notre « civilisation » eurent vite raison des maîtres de l’île de Pâques.
Beaucoup de statues restèrent inachevées sur les flancs de la montagne ; la pluie et les embruns continuent d’en estomper le relief. Certaines s’écroulèrent ou furent
jetées bas. Dans les visages debout, les orbites profondes perdirent tout regard, comme si l’univers qu’elles avaient tenu en leur pouvoir s’était, lui aussi, vidé de sa
substance magique, réduisant leur rôle à néant.

Quand la brume, le soir, envahit Râpa Nui, elle masque une île semée d’aveugles figés dans un mystère sans objet.

Dans le Diwan-i-Khas, salle des audiences privées où le Grand Moghol trônait sur une colonne figurant le centre du monde, les enfants du village proche jouent aux osselets. Avec
les perroquets accrochés aux ciselures des corniches, les colombes roucoulant aux bords de bassins glauques et les petits lézards traversés de lumière, ces jeunes
garçons restent les seuls vivants de cette cité fantôme juchée sur une colline au nord de l’Inde: Fatehphur Sikrî.

Esplanades sans promeneurs, galeries sans courtisans, harems sans odalisques, caravansérails sans marchands, écuries sans éléphants, porches sans soldats, palais vides: tel
est le visage déserté de l’ancienne capitale d’Akbar. Née d’un désir de fertilité — il fallait un fils au descendant de Gengis Khan — Fatehpur Sikrî
fut délaissée quinze ans plus tard, quand l’eau cessa de couler; c’était il y a quatre siècles.

L’orgueilleuse ville de grès rouge et de marbre blanc ne retrouva jamais la vie, comme si la naissance enfin venue d’un prince héritier avait, par un effet contraire, condamné
son image à mort. Sur la porte de la mosquée, on peut lire cette inscription prémonitoire : « Le monde est un pont: passe sur lui mais n’y construis pas de maison. Qui
espère pendant une heure espère pour l’éternité. Le monde est une heure: passe-la en prière car ce qui suit est inconnu. »

Le crépuscule jette son ocre sur les clochetons et les dômes. Les enfants sont rentrés au village où le muezzin appelle aux dévotions du soir. Pour un festin, surtout
de pierre, l’heure des chacals approche.

Houmayoun, fils de Bâbour, lui-même descendant de Tamerlan et de Gengis Khan, fut ce guerrier terrible que mille éléphants de bataille et cinquante mille ennemis ne
pouvaient effrayer. Il sut reconstituer F Empire mog-hol des Indes et reconquérir un trône dont l’avait évincé le sultan Sher Shah. La guerre éteinte, ce prince
redevenait une homme de culture ; Houmayoun aimait surtout les livres.

Un an à peine après sa victoire, il faisait une chute mortelle dans l’escalier de sa bibliothèque, montrant par là que le calme des cabinets de lecture peut être plus
néfaste à un soldat que le fracas des champs de bataille. Sa veuve lui fit élever un admirable mausolée de marbre blanc et de grès rouge qui allait servir de
modèle aux tombeaux moghols à venir. La fin ridicule de ce fier souverain transforma en œuvres d’art d’autres morts qui, sans lui, eussent été banales.

Les Jardins de Lodi appartiennent aux frêles écureuils gris, aux corneilles, aux perroquets verts à la queue turquoise qui volètent gracieusement sur les ruines en
arabesques de la cité moghole. Lente errance hors du temps des bœufs à bosse, buffles, vaches privées de chair.

Allongés sur des sommiers en bois et cordes posés à même la poussière du chemin, des hommes lisent le journal. Autour d’eux le pépiement des enfants presque nus,
la présence des femmes qui savent se draper dignement de misère. Quand vient le soir on allume des braseros afin de mieux franchir la fraîcheur de la nuit.

Un dimanche pauvre et paisible à Delhi, capitale de l’Inde.

Mausolée du Tadj Mahall ou la mémoire blanche et lisse d’une mort non acceptée. Un Grand Moghol éprouvait tant d’amour pour son épouse légitime qu’à sa
disparition il éleva en souvenir d’elle ce tombeau.

Henri Michaux s’en moque avec humour: « Réunissez la matière apparente de la mie de pain blanc, du lait, de la poudre de talc et de l’eau, mélangez et faites de cela un
excessif mausolée. » Il est vrai que la perfection du marbre immaculé qui s’enfle en coupoles bulbeuses, s’élance en minarets, se creuse en niches marquetées avant de
s’étirer en pures esplanades, agace en émerveillant. Pièce montée de sucre candi peut-être, mais ô combien réussie!

Au-delà du monumental portique marquant l’entrée dans l’enceinte, s’ouvre la perspective, vers le mausolée, de miroirs d’eau en plans successifs que des jardins encadrent.
Soudain la gêne disparaît, à peine le regard a-t-il glissé jusqu’aux reflets des bassins : voici un autre Tadj Mahall en image inversée dont le marbre et les contours
frissonnent. L’âme de la princesse a déserté la nef pour mieux nous sourire aux margelles.

Au cœur de la Cité du Paradis à Sikandra, Akbar le Magnifique repose à la croisée de quatre jardins sous un mausolée en pyramide à cinq étages
coiffé d’un cénotaphe, l’esplanade du dernier étage ayant pour seule coupole un ciel toujours pur.

La tombe proprement dite, correspondant au cénotaphe, est enfouie dans les profondeurs de l’édifice, marquant l’opposition entre le corps promis aux ténèbres et l’âme
en quête d’illumination.

Celui qui entre à l’aube dans ces jardins, par un des quatre portails monumentaux marquetés de grès rouge et de marbre blanc, découvre les parterres de fleurs, les pelouses,
les fontaines, les arbres toujours verts. En leur feuillage vit un peuple de singes dont les jeux, les cabrioles, les mimiques, les cris joyeux ou agacés brisent à l’instant le
silence et l’austère majesté des lieux. Ne dirait-on pas que l’esprit du Grand Moghol, ayant compris la vanité de toutes choses, a décidé de rester présent au
visiteur sous l’enveloppe virevoltante de ces petits singes à l’âme si ténue mais à la vivacité si grande que nulle éternité ni pourrait les dissoudre en un
banal et frêle souvenir.

A Jaïpur sur une esplanade du palais, ces arcs semi-circulaires, hémisphères creux, triangles, cercles dont le marbre et le grès scintillent sous le soleil ne sont pas des
sculptures abstraites mais les appareils de visée d’un observatoire astronomique, agrandis cent fois d’après l’instrument manuel. L’observatoire fut édifié au XVIIIe
siècle par un maharadjah qui voulait prendre la mesure exacte du ciel. Avec des appareils de visée à cette échelle il pensait gagner en précision sur ses calculs
stellaires.

Sa tentative échoua: son rêve d’espace demeure. Astrolabes, sextants, gnomons, théodolites continuent, seuls, d’observer le ciel. Par les claires nuits du Rajas-than ces
constructions futuristes inventent un étonnant tracé d’ombres, images renversées d’une voûte céleste qui semble préférer, aux chiffres du cosmos, le
mystère lumineux des formes bleues sur les terrasses.

Calcutta. Une aire close de murs au bord de la rivière où les morts drapés de blanc et couverts de fleurs sont apportés sur des litières tenues haut par quatre hommes
qui fendent la foule d’un bon pas. Dans le sol en terre battue un trou est creusé aux dimensions d’un cercueil puis garni d’un lit de petites bûches sur lequel le cadavre est
étendu, son visage oint d’une huile sacrée, avant d’être recouvert de grosses branches. Parfois la tête et les pieds dépassent — le bois coûte cher et doit
être économisé. Ici on brûle des pauvres. Le responsable du bûcher y met le feu et, pendant plusieurs heures, le bas du visage couvert d’un mouchoir humide pour se
protéger de la fumée acre, il veillera à la bonne combustion de l’ensemble, réorganisant le brasier, rassemblant les morceaux du corps qui ont échappé à la
flamme, tels ces deux pieds encore intacts à l’extrémité de tibias calcinés.

La famille du disparu sera présente le temps de la crémation, visages apaisés, sereins; aucune tristesse apparente. Dans l’intervalle, des porteurs continuent d’arriver avec
d’autres corps ; de nouveaux trous seront creusés; le cérémonial recommence.

En leur incessant va-et-vient, mort et vie mêlent soleil et cendres.

Le pont de Howrah est une imposante arche métallique qui enjambe un affluent du Gange et relie la ville à son faubourg industriel. Chaque jour, un million de personnes le traversent,
traduisant l’activité laborieuse de cette métropole d’Asie. Par un puissant contraste, sous ce pont même, au bord du fleuve, l’Inde éternelle continue d’exister selon
l’antique tradition: hommes, femmes, enfants viennent se plonger dans l’eau fétide, moins pour être propres que pour être purs. Adeptes de Vishnou, de Shiva, sacrifient à
leurs dieux devant ces petits temples rustiques dressés sous les figuiers, à l’abri des poutrelles géantes. L’atmosphère est paisible ; les temples évoquent des
guinguettes où une communauté a trouvé refuge: vieillards en méditation, masseurs, marchands, sadhus (mendiants itinérants couverts de cendres), acrobates,
lutteurs.

Dans le grondement des véhicules qu’amplifie le tablier du pont, la vie pareille au fleuve coule et oublie le temps.

De l’autre côté de Howrah Bridge, il y a la gare de Calcutta dont Michaux, encore, écrit : « Entre toutes les gares du monde, la gare de Calcutta est prodigieuse. Elle les
écrase toutes. Elle seule est une gare. » S’il est vrai qu’une gare est un endroit où des gens attendent des trains, aucune autre en effet, parmi celles que je connais, ne peut
lui être comparée. Ils sont là des centaines, des milliers peut-être, sous les ventilateurs, assis ou couchés à même le sol vingt-quatre heures sur
vingt-quatre, agglutinés autour de leur maigre bagage, qui attendent des trains dont on se demande s’ils arriveront jamais. Cette foule silencieuse et résignée, pour laquelle la
notion d’horaire est du domaine du songe, ignore qu’un temps humain existe. Après quelques-unes de nos minutes passées à les regarder, l’idée d’entretemps s’impose comme une
évidence, naturelle pour eux, difficile à concevoir pour la plupart d’entre nous.

Les orgueilleuses mansions construites par les Anglais au tournant de ce siècle sont devenues caravansérails croulant sous la crasse, dont les façades écaillées
dominent la paille rase d’anciens gazons. Dans les altiers vestibules halètent des ascenseurs en fer noir, cages de tortures prêtes à rendre l’âme entre deux étages.
Portes et parquets craquent à tout instant, peuplés de fantômes victoriens.

Hôpitaux du souvenir, ces grands immeubles se délitent, emportés pièce à pièce par la terrible et tourbillonnante vie de Calcutta, dans la chaleur humide, la
poussière. Pour les remplacer, d’un côté le verre, le béton, l’acier; de l’autre le torchis, la ferraille, les planches… ou rien; rien qu’un lambeau sans couleur tendu
entre deux piquets : la « maison » de cet homme, de cette ombre accroupie sur le trottoir et qui, pour une roupie, frappe de son moignon les cuisses des passants trop pressés qui
l’enjambent.

A Mahabalipuram, non loin de Madras, sept chars de procession sont alignés près du rivage selon le plan sacré du mandala. Oratoires mobiles, ils seront tirés par des
éléphants jusqu’au sanctuaire de la grotte du Tigre afin d’y honorer les dieux.

A gauche du char de tête, le taureau Nandi, monture de Shiva, est couché sur le sable. A droite, un des éléphants, debout, attend d’être attelé.

Sous un ciel très bleu mouchetée de palmiers, la grande fête des Pallavas est prête à commencer…

… Treize siècles plus tard, tout est en place au même endroit. La scène semble avoir été pétrifiée. Les chars, le taureau, l’éléphant, s’ils
n’étaient de granité, pourraient se mettre en mouvement… et dans le regard des enfants qui virevoltent alentour, comment ne pas lire cet espoir vague qu’une fête, même
noyée dans la pierre, a quelque chance, un jour, de resurgir.

Par la pluie diluvienne des moussons, par les coups d’océan que les typhons soulèvent, le Temple du Rivage posé depuis douze siècles au seuil même des vagues, sur la
côte de Coromandel, estompe doucement le relief de sa pyramide.

Ici est la Cité des Dieux que l’architecte dravidien voulut à l’image de l’Univers. Le granité rose des étages assemblés bloc à bloc sur le sable s’élevait
d’un monde temporel que la terre et l’eau se partagent vers une harmonie supérieure où tout se fond dans le divin.

Après son édification — que rien ne semblait pouvoir battre en brèche — sous le double signe de Brahma le Créateur et de Vishnou le Conservateur, commença
l’érosion des sculptures, jadis grouillantes de vie, puis celle des parois elles-mêmes où le grain de la pierre a presque disparu.

Cette usure du temps n’est-elle pas la volonté de Shiva, dieu destructeur et « Seigneur de la danse », venu pour nous désentraver du lien de l’illusion qu’un temple,
maintenant, sur ce rivage, existe?

Lors de mon enfance mâconnaise j’avais été intrigué par une reproduction en couleurs représentant le panorama d’une ville au bord de la mer, ouverte sur une baie que
surplombait un curieux pic rocheux appelé Pain de sucre. Cette ville, on l’aura deviné, était Rio de Janeiro, un des plus beaux paysages du monde, prétendaient mes parents.
Quand j’ai vu Rio pour la première fois, j’ai été tenté de leur donner raison. Les Cariocas en sont eux-même convaincus puisqu’un de leurs nombreux dictions affirme :
Dieu créa le monde en sept jours mais il en a mis au moins deux pour Rio.

La ville — ou plutôt ses différentes parties — s’inscrit dans un décor de collines pointues ou monos, dont la plus célèbre, avec le Pao de Açucar, est
celle du Corcovado qui, à sept cents mètres d’altitude, sert de socle à la statue monumentale — et laide, vue de près — du Christ protecteur.

Jeune ethnologue ébloui arrivant au Nouveau Monde en 1943, Lévi-Strauss écrira: « Rio est mordu par sa baie jusqu’au cœur; on débarque en plein centre, comme si
l’autre moitié, nouvelle Ys, avait été déjà dévorée par les flots. » L’image est belle mais date un peu puisque aujourd’hui de nombreux terrains, comme
la fameuse bande côtière de Copacabana, ont été conquis sur l’eau, gommant, au moins en partie, cette intrusion de l’océan dans la ville. Une autre intrusion, toute de
misère et de laideur cette fois, est celle des favellas accrochées aux flancs des collines; il semble qu’elles vont dégringoler vers la ville et la submerger.

A Rio comme à Mexico, Bombay ou Singapour, l’opulence côtoie la misère avec une arrogante brutalité. Ici le marbre, la moquette, l’acier; à côté la tôle,
le carton, la boue pour une survie au jour le jour, sans eau, sans électricité, sans égouts; honte de nos sociétés modernes. Quand le Pape vint en visite au Brésil
il manifesta le désir de se rendre dans l’un de ces bidonvilles. Quelques semaines avant son arrivée on le lui prépara sur mesure, en installant à la hâte le
téléphone et l’électricité après avoir ravaudé puis repeint quelques façades. A peine le Saint-Père eut-il tourné le dos, tout fut
démonté, ramené à l’état initial.

Sur un banc de Copacabana, un petit cireur de chaussures est couché en chien de fusil. Sans doute n’a-t-il pas d’autre lit que ce banc ; et puis qui dort dîne. Tels sont les deux
visages de Rio, ville de la beauté toujours blessée. Cela est vrai du pays tout entier.

Jean Orizet

LE GRAND MIDI (FRAGMENT


Aimé Césaire

 

LE GRAND MIDI (FRAGMENT)

 

Halte, halte d’auberge!
Plus outre!
Plus bas!
Halte d’auberge !
L’impatient devenir, fléchant de réveils et de fumées,

orteils sanglants se dressant en coursiers,

insurrection se lève !

Reine du vent fondu

– au cœur des fortes paix -gravier, brouhaha d’hier

reine du vent fondu mais tenace mémoire

c’est une épaule qui se gonfle

c’est une main qui se desserre

c’est une enfant qui tapote les joues de son sommeil

c’est une eau qui lèche ses babines d’eau

vers des fruits de noyés succulents,

gravier, brouhaha d’hier, reine du vent fondu…

Essaim dur.
Guerriers ivres ô mandibules caïnites éblouissements rampants, paradisiaques thaumalées jets, croisements, brûlements et dépouillements

ô poulpe

crachats des rayonnements

pollen secrètement bavant les quatre coins cardinaux

moi, moi seul, flottille nolisée

m’agrippant à moi-même

dans l’effarade de l’effrayante gueulée vermiculaire.

Seul et nu !

Les messages d’atomes frappent à même et d’incroyables baisers gargouillant leurs errances qui se délitent et des vagissements et des agonisements comme des lys perfides
éclatant dans la rosace et l’ensablement et la farouche occultation des solitudes.

Je bourlingue

à travers le lait tendre des lumières et les lichens

et les mitoses et l’épaisse myéline

et l’éozoon

et les brouillards et les mites de la chaleur hurlante.

O immense frai du jour aux yeux verts broutant des fleurs de cervelles éclatantes

l’oeil nu non sacré de la nuit récite en son opacité même le genêt de mes profondeurs et de ma haine !

Mon beau pays aux hautes rives de sésame où fume de noirceurs adolescentes la flèche de mon sang de bons sentiments !

Je bourlingue

gorge tendue à travers les mystérieux rouissements, le atolls enroulés,

les têtards à face de molosse, les levures réticentes et les délires de tonnerre bas

et la tempête sacrée des chromosomes,

gorge tendue, tête levée et l’épouvante première et les délires secrets

incendiant dans mon crâne des frénésies d’or, gorge tendue, tête levée,

à travers les patiences, les attentes, les montées, les gira-tions,

les métamorphoses, les coalescences, l’écaillement icté-rique des futurs paysages,M

gorge lourde, tête levée, tel un nageur têtu,

à travers les pluvieuses mitraillades de l’ombre

à travers le trémail virevoltant du ciel

à travers le ressac et l’embrun pépiant neuf

à travers le pertuis désemparé des peurs

tête levée

sous les pavois

dans le frisselis des naissances et des aubes !…

Le sang du monde une lèvre salée

vertement à mon oreille aiguë

sanglote

gréée de foudres

ses fenaisons marines.

O embrassements sans portulan.
Qu’importe? jaillissant palmier fontaine irrésistible, ombelle, ma hourde lourde écrase la

vase avance et

monte !

Ah ! cime ! demain flexible,

virgule d’eau, ma hourde lourde, sans chamulque, à contre-flot écrase la cime fine qui s’amenuise.

Ecume !

Je ne cherche plus : j’ai trouvé !

L’amour s’accroche aux branches

l’amour perce les narines du soleil; l’amour, d’une dent

bleue happe la blanche mer.

Je suis la colonne du matin terrassé
Je suis la flamme juste de l’écorce brûlée ; dans le bocage de mes cinq doigts toute la forêt debout rougit, oui,

rougit au-dessus des abîmes les cent mille pointes des danses impavides.

Large, ah ! plus large ! disperser au carrefour de mes reins les cavaleries frappées d’amour!

broutantes fongosités

l’abîme a soufflé la bulle vivante des collines

broutantes fongosités

élan assassiné

ne partirez-vous point ?

Suivrais-je déjà les lourds chemins bis des pluies et des

coxalgies ?
Mon amour sans pourquoi fait une roue de serpent tiède mon amour sans pourquoi fait un tour de soleil blanc mon amour aux entrailles de temps dans une désolation

brusque de sauge et de glaucome gratte sabot inquiet le bombax

de la savane sourde.

M’avancerais-je caressé déjà de soleil pâle vers les ciels

où mes crimes et le long effilochement d’herbes de mes enfers colonisés

luiront comme des oreilles trépassées dans la caverne des
Requiems ?

O oiseau du soleil aux durs becs renaissants

fraternel minuit, seul estuaire où bouillir ma darne indifférence

j’entends le souffle des aralies,

la creuse lumière des plages,

le tisonnement des soleils marins,

et les silences

et les soirs chevelus aux ricanements noueux et sur la clapotante batterie des grenouilles l’acre persévérance nocturne !

Qui fêle ma joie ?
Qui soupire vers le jour?
Qui conspire sur la tour ?

Mon sang miaule

des cloches tintent dans mes genoux.

O l’aptère marche de l’homme dans le sable hérissée.

Demain?
Mais déjà cet aujourd’hui me fuit, s’effondre,

muette divinité que gorge une lasse noyade à travers la bonace !


Lâche, lâche soupir ! et ceinturant la nucelle

de son gargouillement, la mort, l’autre mort, lambruche

aigre et vivace! misère

Ah !
Je défaille, ce son !
Il entre par mes talons, racle mes

os, étoile rose et gris parmi le bouillonnement de mon crâne.
Arrête! j’avoue, j’avoue tout.
Je ne suis pas un
Dieu.

Cicindelle !
Cicindelle !
Cicindelle !

Lumière.
Ah ! pourquoi ce refus ?
Quel ruissellement de sang !
Sur ma face.

En épaisse glu le long de mes épaules !

Ma décrépitude à genoux sanglote éperdument.

Ding!

D’incroyables sorties se précipitent !
Sur des biseaux de voie lactée

j’accroche la fleur foudroyée en oiseau,

j’incendie aux mille et une cloches inefficaces

le puissant tocsin de mes neuves salives.

Tiédeur.

Souffle vireux.
Morsures, caïeu sanglant à travers les

névroses…
Quelque part dans le monde un tam-tam bat ma défaite,
Des tiges de lumière brute sous les machetes et dans le dérèglement tombent.

Arums d’amour

me bercerez-vous plus docile que l’agami

mes lèpres et mes ennuis ?

Tam-tams de sang

papayers de l’ombre

Mumbo-jumbo dur tipoyeur

Kolikombo dur tipoyeur

Kolikombo goutte de nuit au cœur jaune de pensée

Kolikombo aux larges yeux de cassave claire

Kolikombo milan de feu tassé dans l’oreille des années

Kolikombo

Kolikombo

Kolikombo

dans les tourbillonnants beuglements des cécropies…

Un panache de monde

tranquillement s’installe et parfile la pariade métallique dans ce boulottement d’incendie.
Pluie ! (je ne comprends pas car je n’ai point convoqué d’onde) pluie

(je ne comprends pas car je n’ai point expédié mes messages pariétaux) pluie, pluie, pluie éclatant parmi moi ses épaules électriques.


Enos ! toute ma vie trouverai-je aux statiques carrefours foisonnant aux mains pâles des tremblements et des silences ta monarchie nocturne et ta paix violacée ?
Arrière ! je suis debout ; mon pied hihane vers*tie moins plats pays !

Je marcherai plein d’une dernière et plantureuse ivresse,

mon or et mes sanglots dans mon poing couchés contre mon

coeur !

Ah ! jeter l’ancre de nos ongles nets dans la pouture du jour!

Attendre ?
Pourquoi attendre ?

le palmier à travers ses doigts s’évade comme un remords et voici le martèlement et voici le piétinement et voici le souffle vertigineux de la négation sur ma face de
steppe et de charrascal

Je pars.
Je n’arriverai point.
C’est égal, mais je pars sur la route des arrivées avec mon rire prognathe.

Je pars.
Le trisme du désespoir ne déforme point ma bouche.

Tant pis pour les corbeaux : très loin jouent les pibrochs.

Je pars, je pars.
Mer sans ailleurs, ô recreux sans départ je vous dis que je pars : dans la clarté aréneuse, vers mon

hostie vivace, se cabrent des centaures.

Je pars.
Le vent d’un museau dur fouine dans ma patience
O terre de cimaise dénuée terre grasse gorgée d’eau lourde votre jour est un chien qui jappe après une ombre.

Adieu !

Quand la terre acagnardée scalpera le soleil dans la mer violette vous trouverez mon œil fumant comme un tison.

Fournaise, rude tendresse

salut!

Les étoiles pourrissent dans les marais du ciel

mais j’avance plus sûr et plus secret et plus terrible que

l’étoile pourrissante.

O vol courbe de mes pas ! posez-vous dans la forêt ardente.

Et déjà les bossettes de mon front et la rose de mon pouls catapultent le
Grand
Midi.

 

Aimé Césaire

 

REQUIEM DE GUERRE (Extrait)


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REQUIEM DE GUERRE (Extrait)

 

Laissez-moi vivre dans l’obscurité. Dis-je aux Dames de Compagnie.

L’obscur !

L’ami de la nuit. Notre bien à tous.

L’obscur c’est ce qui me reste lorsque j’ai payé mon Denier du culte. Il pénètre à mes côtés dans la vaste pièce. Il rompt le temps. Il en fait l’atelier de larges tranches de sommeil.

Participa-t-il et sous quelle forme à ce qui m’est arrivé ? Çà ! Je n’en peux plus de mal respirer, mal de respirer mal en respirant.

S’impose dès lors la nécessité de dire toute la vérité. Je vous demande simplement de laisser vos rêves tenir la place qui leur est due dans la pièce obscure.

Mais il est plus que temps de se mettre d’accord sur le sens que nous lui donnons. Je lui demande : Que faites-vous là ? Êtes-vous simple d’esprit ? L’esprit simple :

Celui qui ne craint pas de vivre dans

ce qui est plus sombre que le noir.

Ainsi je vais dans l’obscur, me répétant ces psaumes que, pour vous,
je viens de composer. Éloignez de moi les pensées du petit jour. C’est peut-être grâce à cela que j’ai pu tordre le coup à ce (ceux) que vous savez.

L’obscur est notre pain quotidien.

C’est la nuit, dans la matière même du rêve, que nous mesurons le mieux son poids de détresse.

/

Ce sont les mots

qui sortent de ma bouche.

Je pourrais dire qu’il

s’agit d’un bruit nocturne

ma nuit est définitivement blanche

tandis que je suis dans la terreur

née de mes cauchemars adultes et de ce qu’ils montrent de moi-même,
enfant

grand’pitié, c’est ce que je vous demande

grand’pitié !

/

Avec ivresse profonde les mots m’ont accueilli.

Il ne suffisait pas seulement de prendre la parole.

mais me tenir avec eux dans les marges du texte

fut désormais possible.

Possible également de montrer à tous

ce qui se cache dans la caverne du langage.

Voyez ô voyez ! Comme les mots tremblent

et geignent ! Orphelins qui dans le noir

cherchent une autre famille

Franck Venaille, Requiem de guerre, Mercure de France, 2017, 112 pages, 11€, pp.41 à 43 et 46

Attention mise en vente le 4 mai 2017

Franck Venaille dans Poezibao :
bio-bibliographiefiche de lecture de Pierre Jean Jouve (JM Place)« Lecture » poétique 10extrait 1fiche de lecture du livre de François Boddaert, Franck Venaille, je revendique tous les droitsextrait 2, note de lecture de Chaos (G. Guillain), extrait 3extrait 4notes sur la poésieça(par JP Dubost), Venaille, Desbordes-Valmore et Rouzeau en poche (par A. Emaz), C’est nous les modernes (par A. Emaz), ext. 5C’est à dire (A. Emaz), ext. 6ext. 7[Note de lecture] Franck Venaille, « La bataille des éperons d’or », par Antoine Emaz

COMME LE V


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COMME LE V

Le fond du jardin repousse sa limite à cogner en plein Levant

Des charpentiers rabotent les étais en installant des serons

là où on a scié les pilotis des cabanes

Quelques poissons-volants stoppent les accrocs du tant en dérapage contrôlé

La colline aux oiseaux s’est refait la frange avec des chants pignons

Plus de caravanes qui trépassent

Mais des chiens à tête d’homme qui aboient

Rue Jacob

les grandes échelles laissent cabot le tabouret

en l’île d’Elle pas d’exil possible

Des isthmes ma aile

Des plafonds réhaussés

Des orques de bar barrissent

Et toujours la main de ma soeur

La création du Monde

Le Gustave sans courbette

Et du poil à sa zoute

Une splendeur

Mon Arbre de Vie

est planté dans la cabine du Paradiso

Le dernier fusil dort enfin au fond de la rétine de Caïn

Quoi en corps demande un étourneau: juste une fiente sur le bon oeil du borgne

Niala-Loisobleu – 7 Mai 2018

 

ODE MARITIME


ODE MARITIME -  PESSOA

 

ODE MARITIME

À Santa Rita Pintor

Seul, sur le quai désert, en ce matin d’été,
Je regarde du côté de la « barre », je regarde l’Indéfini,
Je regarde, et j’ai plaisir à voir,
petit, noir et clair, un paquebot qui entre.
Il apparaît au loin, net et classique à sa manière,
Laissant derrière lui dans l’air distant la lisière vaine de sa fumée.
Il entre, et le matin entre avec lui, et sur le fleuve,
Ici et là, s’éveille la vie maritime,
Des voiles se tendent, des remorqueurs avancent,
De frêles embarcations jaillissent de derrière les bateaux du port.
Il y a une vague brise,
Mais mon âme est avec ce que je vois le moins,
Avec le paquebot qui entre,
parce qu’il est avec la Distance, avec le Matin,
Avec l’essence maritime de cette heure,
Avec la douceur douloureuse qui monte en moi comme une nausée,
Comme un début de mal de mer, mais dans l’esprit.
Je  regarde  de  loin  le  paquebot  avec  une  grande  indépendance d’âme,
et au fond de moi commence à tourner un volant, lentement.
Les paquebots qui le matin passent la « barre »
Charrient devant mes yeux
Le mystère joyeux et triste des arrivées et des départs.
Ils charrient des souvenirs de quais lointains et d’autres moments
D’une autre façon de la même humanité en d’autres ports.
Tout abordage, tout largage des amarres,
Est – je le sens en moi comme mon propre sang –
Inconsciemment symbolique, terriblement
Menaçant de significations métaphysiques
Qui perturbent en moi celui que j’ai été…
Ah, le quai est tout entier une mélancolie de pierre !
et lorsque le navire se sépare du quai,
et qu’il devient soudain manifeste qu’un espace s’est ouvert
entre navire et quai,
Il me vient, j’ignore pourquoi, une angoisse récente,
Une brume de sentiments de tristesse
Qui brille au soleil de mes pelouses d’angoisse
Comme la première fenêtre où frappe le petit jour,
et m’enveloppe comme le souvenir d’un autre
Qui serait mystérieusement mien.
Ah, qui sait, qui sait
Si je ne suis point déjà parti, autrefois, avant moi-même,
D’un quai ; si je n’ai point déjà quitté, navire au soleil
Oblique de l’aurore,
Une autre espèce de port ?
Qui sait, avant l’heure
Du monde extérieur tel que je le vois
rayonner pour moi,
Si je n’ai point déjà quitté un grand quai rempli de peu de monde,
Une grande cité à demi éveillée,
Une énorme cité commerciale, développée, apoplectique,
Si tant est que cela fût possible hors de l’Espace et du Temps ?
Un quai, oui, un quai en quelque sorte matériel,
réel, visible en tant que tel, réellement quai,
Le Quai Absolu dont le modèle inconsciemment imité,
Insensiblement évoqué,
Guide nos constructions, à nous les hommes,
Nos quais dans nos ports,
Nos quais de pierre actuelle sur de l’eau véritable,
S’avérant, une fois construits,
Choses-réelles, Choses-esprit, entités d’Âme-pierre,
À certains moments-nôtres d’un sentiment-racine
Lorsque dans le monde extérieur s’ouvre comme une porte,
Et, sans que rien ne change,
Tout se révèle divers.
Ah, le Grand Quai dont nous partîmes en Navires­Nation !
Le Grand Quai Antérieur, éternel et divin !
De quel port ?
Sur quelles eaux ?
Et pourquoi est-ce que je pense cela ?
Grand Quai comme les autres, mais Unique.
Plein comme eux de la rumeur des silences de l’aube
Qui éclate avec le jour dans un fracas de grues
Et d’arrivées de trains de marchandises
Sous le nuage noir, occasionnel, léger
De la fumée des cheminées d’usines,
Venant noircir son sol obscur et luisant de poussière de charbon
Comme l’ombre d’un nuage qui se déplace sur une eau sombre.
Ah ! Aux heures couleur de silence et d’angoisse,
Quelle essentialité de mystère et de sens,
Figés en divine extase-révélation,
Ne serait un pont entre chacun des quais et le Quai !

FERNANDO PESSOA

ÁLVARO De CAMPOS

L’EPOQUE 2018 – ET DANS LES YEUX DE CEUX QUI DANSENT


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L’EPOQUE 2018 – ET DANS LES YEUX DE CEUX QUI DANSENT

 

Quand je vis la voiture s’arrêter devant l’atelier, je précédai la sonnerie de la grille d’une coudée d’intuition.

Bonjour je viens du passé, me dit le visiteur inconnu.

J’étais ami des ……… que vous avez bien connu, vous avez fait tant d’expositions ensemble, leur fille a posé pour vous, vous souvenez-vous ?

Ils sont morts tous les trois.

Dans mes yeux embués qui se retournent en arrière, devant moi les voici qui remontent, clairs et toujours joyeux. Amateurs d’Art, mécènes ce couple fut au premier rang de mes créations de salons internationaux. Leur fille en figure de proue….

Et plus de trente ans après, encore là, me voici repartant comme si c’était la première fois….en tant d’aime avec Barbara Auzou.

C’est un signe je crois.

 

Niala-Loisobleu – C’est vrai ça vient d’arriver le 23/04/18 à 14 heures.

 

 

 ET DANS LES YEUX DE CEUX QUI DANSENT

 

La lumière incendie ce qu’il reste d’absence
La couleur de l’instant se confond à demain
Je n’entends plus qu’un arbre au dessus de tes danses
Un sapin décoré de tes ongles sanguins
Entamons la chanson des enfants et des morts
Tout est beau tout est laid je ne sais plus rien dire
Peut-être un peu trop con pour accepter le pire
Le meilleur millénaire est celui où l’on dort

Je rêve seul dans les ruelles
Au seuil d’un vieux soleil tombant
Ce n’est pas que la vie est belle
Mais elle en a tout l’air pourtant
Je sors à peine de mes pleurs
Mes jérémiades musicales
L’eau fraîche a le goût du bonheur
Il n’y a rien de plus normal
Dire qu’il faudra que je meure

Je salue les passants d’un sanglot de fatigue
Sous le vent du sommeil aucun d’eux ne m’entend
Je me soûle en rêvant tout au bout de la digue
Je ne sais qui je suis je ne sais qui j’attends
Les fantômes fardés de mes fruits de mémoire
Se dessinent sans bruit sur les boucles de l’eau
Il ne manquerait plus qu’un oiseau vienne boire
Au cylindre de feu qui me sert de goulot

Les pianos s’accordent tout seuls
Les voix s’élancent du comptoir
Les lunes font ce qu’elles veulent
Le délire fait le trottoir
Faudra-t-il que la nuit s’avance
Jusqu’au midi du lendemain
Pour que le ciel auquel je pense
Trouve sa place dans mes mains
Et dans les yeux de ceux qui dansent

Pourquoi faut-il toujours que les matins s’écroulent
Au fil de ma spirale idiote et sans pitié
Au fond de mon cerveau j’ai des pierres qui roulent
Je ne suis plus très loin de ton château d’acier
La porte de tes seins m’accable de reproches
La porte de tes seins se ferme sur mes doigts
L’air chaud ne trompe pas je te sens tu approches
Pourvu que mon soleil soit resté dans ta voix
Et dans les yeux de ceux qui dansent

L.L.P – Louis Lucien Pascal