LES MAISONS ET LES MONDES


LES MAISONS ET LES MONDES

Marguerite Yourcenar

 

 

Yeux ouverts des maisons clignant dans l’ombre claire,
Bouge aux yeux avinés, hospice aux yeux jaunis,
Maisons pleines d’horreur, de douceur, de colère,
Où le crime a sa bauge, où le rêve a ses nids.

Sous le fardeau d’un ciel qui n’est plus tutélaire,
Maisons des poings levés, maisons des doigts unis;
Les globes froids des nuits sous l’orbite polaire
Roulent moins de secrets dans leurs yeux infinis.

Emportés çà et là au gré des vents contraires,
Vous vivez, vous mourrez; je pense à vous, mes frères,
Le pauvre, le malade, ou l’amant, ou l’ami.

Vos cœurs ont leurs typhons, leurs monstres, leurs algèbres,
Mais nul, en se penchant, ne voit dans vos ténèbres
Graviter sourdement tout un monde endormi.

Marguerite Yourcenar

COLÈRE PAR HENRI MICHAUX


COLÈRE

PAR HENRI MICHAUX
Henri Michaux

 

La colère chez moi ne vient pas d’emblée.
Si rapide qu’elle soit à naître, elle est précédée d’un grand bonheur, toujours, et qui arrive en frissonnant.

Il est soufflé d’un coup et la colère se met en boule.

Tout en moi prend son poste de combat, et mes muscles qui veulent intervenir me font mal.

Mais il n’y a aucun ennemi.
Cela me soulagerait d’en avoir.
Mais les ennemis que j’ai ne sont pas des corps à battre, car ils manquent totalement de corps.

Cependant, après un certain temps, ma colère cède… par fatigue peut-être, car la colère est un équilibre qu’il est pénible de garder…
Il y a aussi la satisfaction indéniable d’avoir travaillé et l’illusion encore que les ennemis.

MORCEAUX DÉCHIQUETES DU MONDE – CE JOUR EN LENTS BEAUX


MORCEAUX DÉCHIQUETES DU MONDE

PAR ALAIN JOUFFROY

I

Ne trouve pas ton destin dans ta poche

C’est toujours ailleurs qu’il faut chercher son lieu

II

En moi quelque chose du furet
Ne se solidarise pas

La migraine double le poids de mon casque
Mon vrai bataillon est une futaie lancéolée
Et la bataille — soleil sous le couvert — aveugle
Celui à qui les nuits polaires sont familières

Les dés ont été mal jetés dans nos tètes

La locomotive sur laquelle je travaille

Ne me fait pas avancer

Les flammes la fumée des hauts fourneaux

Remplissent mes reins de colère

Je suis raidi par l’Ophélie de la guerre

Mais je tape toujours à côté

III

«
Vous — là-bas — devant la table rouge «
Idiot

«
Ne voyez-vous pas que vous mitraillez «
Les trois tilleuls du fond ? »
Non

Je suis jeté fourbu hors du peloton

Mes guêtres sont mal attachées

Les boutons d’or irisent une seconde mes sourcils

Je halète

Le chef de file me tourne le dos

S’enfonce dans l’ombre bleue des premiers sapins

Et me laisse intact — ahuri

Au centre oublié de la lumière

Il m’est arrivé ainsi de tuer des oiseaux

Que des soldats ont ensuite mangé sur mon dos

IV

Je ne me suis pas encore délivré

Du parfum prophétique de ces journées

J’ai pourtant traversé des sous-bois

Illuminés

Croisé bien des visages porteurs

De pays où je n’irai jamais

Soir et matin engrenés
Aux avant-postes de la terre
Encore des antennes
Encore des cris
Et plus loin surtout — des ultra-signes…

CE JOUR EN LENTS BEAUX

Si l’on savait quoi devient la position du tournesol dès qu’on tournera les talons, on reviendrait sur l’idée que la lumière est une question de bon axe. Vas te faire foutre tu plantes ton clou sans que le moindre grain d’ombre retienne ta pointe et à peine tu pars que le pivot se fait bouffer la droiture par la rouille. J’ai assez de dire que ma tête est pas à claques, si je faisais ce qu’il faut, j’dis pas, mais me prendre une mandale en plein sourire et dès le matin, non, ça me fout colère. Dommage que mon refus entraîne des dégâts collatéraux car je ne vise toujours que les coupables, pas les innocents. Oh ça bouille et il serait bon de savoir que ne mâchant jamais mes mots si je prends quelqu’un dans le viseur je rate pas de cible. Seulement j’ai pas la rancune, j’ai réglé, le compte est soldé. Alors pour la partie sale je ne connais qu’une toilette qui m’aille. J’ai peint. La laideur la voilà je l’ai gerbé sur la toile…

 

Niala-Loisobleu – 1er Mai 2018