LES VRILLES DE LA VIGNE


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LES VRILLES DE LA VIGNE

Autrefois, le rossignol ne chantait pas la nuit. Il avait un gentil filet de voix et s’en servait avec adresse du matin au soir, le printemps venu. Il se levait avec les camarades, dans l’aube grise et bleue, et leur éveil effarouché secouait les hannetons endormis à l’envers des feuilles de lilas.

Il se couchait sur le coup de sept heures, sept heures et demie, n’importe où, souvent dans les vignes en fleur qui sentent le réséda, et ne faisait qu’un somme jusqu’au lendemain.

Une nuit de printemps, le rossignol dormait debout sur un jeune sarment, le jabot en boule et la tête inclinée, comme avec un gracieux torticolis. Pendant son sommeil, les cornes de la vigne, ces vrilles cassantes et tenaces, dont l’acidité d’oseille fraîche irrite et désaltère, les vrilles de la vigne poussèrent si dru, cette nuit-là, que le rossignol s’éveilla ligoté, les pattes empêtrées de liens fourchus, les ailes impuissantes…

Il crut mourir, se débattit, ne s’évada qu’au prix de mille peines, et de tout le printemps se jura de ne plus dormir, tant que les vrilles de la vigne pousseraient.

Dès la nuit suivante, il chanta, pour se tenir éveillé :

Tant que la vigne pousse, pousse, pousse…

Je ne dormirai plus !

Tant que la vigne pousse, pousse, pousse…

Il varia son thème, l’enguirlanda de vocalises, s’éprit de sa voix, devint ce chanteur éperdu, enivré et haletant, qu’on écoute avec le désir insupportable de le voir chanter.

J’ai vu chanter un rossignol sous la lune, un rossignol libre et qui ne se savait pas épié. Il s’interrompt parfois, le col penché, comme pour écouter en lui le prolongement d’une note éteinte… Puis il reprend de toute sa force, gonflé, la gorge renversée, avec un air d’amoureux désespoir. Il chante pour chanter, il chante de si belles choses qu’il ne sait plus ce qu’elles veulent dire. Mais moi, j’entends encore à travers les notes d’or, les sons de flûte grave, les trilles tremblés et cristallins, les cris purs et vigoureux, j’entends encore le premier chant naïf et effrayé du rossignol pris aux vrilles de la vigne :

Tant que la vigne pousse, pousse, pousse…

Cassantes, tenaces, les vrilles d’une vigne amère m’avaient liée, tandis que dans mon printemps je dormais d’un somme heureux et sans défiance. Mais j’ai rompu, d’un sursaut effrayé, tous ces fils tors qui déjà tenaient à ma chair, et j’ai fui… Quand la torpeur d’une nouvelle nuit de miel a pesé sur mes paupières, j’ai craint les vrilles de la vigne et j’ai jeté tout haut une plainte qui m’a révélé ma voix.

Toute seule, éveillée dans la nuit, je regarde à présent monter devant moi l’astre voluptueux et morose… Pour me défendre de retomber dans l’heureux sommeil, dans le printemps menteur où fleurit la vigne crochue, j’écoute le son de ma voix. Parfois, je crie fiévreusement ce qu’on a coutume de taire, ce qui se chuchote très bas, – puis ma voix languit jusqu’au murmure parce que je n’ose poursuivre…

Je voudrais dire, dire, dire tout ce que je sais, tout ce que je pense, tout ce que je devine, tout ce qui m’enchante et me blesse et m’étonne ; mais il y a toujours, vers l’aube de cette nuit sonore, une sage main fraîche qui se pose sur ma bouche, et mon cri, qui s’exaltait, redescend au verbiage modéré, à la volubilité de l’enfant qui parle haut pour se rassurer et s’étourdir…

Je ne connais plus le somme heureux, mais je ne crains plus les vrilles de la vigne.

 

Colette

INTIMITE


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INTIMITE

 

Le coin de la rue accroché à la prochaine marée

nous embarquerons hors de la vitrine

J’y laisserais un mannequin dévêtu

personne ne pourra voir que je suis dans ta robe de sable

les quatre pieds dans l’eau

hors de portée des filatures tiré par le cheval de campagne à l’écume de semailles

Des oiseaux nous cachant dans la rougeur coquelicot d’un intime tableau sans que tu cherches tes mots.

 

Niala-Loisobleu – 7 Juin 2018

 

 

 

AUDACE DES MENTHES SAUVAGES


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AUDACE DES MENTHES SAUVAGES

A l’ouverture laissée au possible un caillou s’ose

le né dehors

il a gratté la terre d’un spasme quand le désir s’est glissé en lui

On avait le rayon légumes aux étagères des conserves, il sema le geste auguste en tûtorant la base de son idée un peu comme on rame quand le vent est à plat

Sur la coursive passe le souffle de son corsage, alors que penchée en avant, des bulbes de sa poitrine pointe l’annonce des prochaines fraises, la corbeille de sa robe se tresse

Un oiseau a battu des ailes, pour le sourire de l’arbre qui le portait.

Niala-Loisobleu – 17 Mai 2018

JE SUIS MAL D’UNE QUESTION DE PLACE


IMG_1403JE SUIS MAL

D’UNE QUESTION DE BONNE PLACE

Un moment pour avoir envie de se poser les mains à côté. De se taire les yeux et dénouer les oreilles. Ce monde se mord la queue en adorant se poser les sempiternelles mêmes questions, qu’il ne règle jamais et remet sur le tapis comme une maladie chronique. Nos chers petits ne savent plus lire….Si ça c’est un scoop alors moi je me s’coupe l’aqueux pour devenir sec. Ainsi serais-je intégré. Je trouverai plus suspectes les flatteries qui ronflent comme un moteur surgonflé et en plein à côté du sujet. Si la poésie c’est qu’une valse de Vienne, genre Sissi et Danube bleu alors qu’elle aborde une réflexion surréaliste, une pensée métabolique, le chemin par le surhumain, alors je dis laisse tomber le jardin extraordinaire et cultive du navet et du chou-rave, tu verras combien ça rend. Merde si encore c’était chanson de rue genre Brel, Barbara, Ferré, Brassens, etc…mais y a même pas pas un piano à bretelles dans le compliment. J’ai la peur au ventre, un Jardin de Soi, est-ce un endroit ad hoc pour lui cet endroit ?

Niala-Loisobleu – 26 Avril 2018

HYMNE A LA DÉESSE


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HYMNE A LA DÉESSE

A présent seulement, ô Très-Grande!

A présent désespérément oui je vois

Ta distance absolue ta Beauté

A travers celle faussement proche des femmes

Qui est leur manière de se rendre infinies

D’être chacune ta projection singulière

En tes innombrables inconciliables aspects

Comme autant d’images en miroir en vertige

Différentes moins que Toi-même de Toi.

Impossible de déchiffrer ces images.

Les femmes s’en font de nouvelles sans fin

En jouant des cils.

Qu’en chacune Tu en sois aussi la contraire

Est leur profondeur.

Tu es en toute femme ce qui

D’elle-même d’autant plus lui échappe

Qu’elle scrute ses traits de plus près

Pour Py saisir Toi.

Ton éternité qui leur manque est en elles

Ce que l’homme y voit.

Une jeunesse, une genèse qui s’ouvre

Un regard sans fin.

Un masque de soleil dont les trous

Dardent le vent des gouffres

Et cet aigle sans paupière qui plane Sur l’arcane du front.

Les femmes se fardent les prunelles de foudre

Mieux que la Raison.

Nues comme elle, leur nudité a pour voile

Le velours de leur peau.

Qui a jamais perçu la tendresse

De la Raison?

Indistinct de la caresse, intouchable

Son éclat m’électrise les doigts

M’éblouit du poli de l’idole

Que de très longs cils me renvoient.

Science inexhaustible, intarissable nescience

Féminité qui avant les temps

Es l’éternelle latence des mondes

De cercle en cercle T’élargissant n’aspirant

Qu’à leur ouvrir immensément ton Néant !

Vierge féconde

Mère de tout ce qui est et sera

Mère de ce qui jamais ne sera

Qui toujours enfantes et demeures bréhaigne,

Ascétique plus que le sel tanné du désert

Lascive plus que les palmeraies

Forme parfaite que ta plénitude défait

En myriades de formes sans cesse

Changeantes plus que l’iris de mes yeux

Qui Te fixent Toi l’immuable

En flux perpétuel,

Veuille sur moi ton fidèle

Que déferlent lentement tes lointains,

Que ruissellent de la tête des Tes cheveux sur mon front Comme sur un galet. O Très-Grande ! donne-moi à jamais Chaque fois que m’aura submergé Cette lame géante leur
âme Indivise comme la mer ou la nuit D’y voir les yeux clos tout au fond Le croissant de lune

Tu es la porte indistincte du mur Jour après jour de toutes mes forces J’y bute du front dans l’espoir Que résonne le vide derrière Pour être enfin sûr que Tu es La
porte et pas seulement Le mur aussi long que ma vie Parallèle au mur

Tu es la porte close du Non

Toutes celles du Oui sont ouvertes

Inutilement puisque tout

Est de part et d’autre le même

Que le seuil ne peut être franchi

Puisqu’il n’existe pas

Tu es la seule qui aies deux côtés

Porte condamnée

Par les portes béantes du Oui

Les gens vont et viennent sans cesse

Sans bouger d’ici

Je suis le seul dont les pas se piétinent

De partout en tout point

Toujours face à Toi où qu’il soit

C’est moi le seuil et ta porte du Nom

Comme Tu es la mienne

Deux portes closes se dressant sans chambranle

Dans le gris infini

Entre elles immense et nulle grandit

Leur distance la cendre

Aucune ne s’ouvrira que la lune

D’elle d’eux ne filtre à la fois

Alors à leur travers se verra

Comme nous fûmes proches

Alors notre double et même ombre Unira l’effigie De l’est à l’ouest

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Mère après tant de nuits blanchies à lutter contre l’insomnie A forcer ce néant sans tain et sans revers ma conscience A tenter d’éteindre ces nerfs dédaléens
électrisés Par ma hâte de tous côtés pour les calmer courant la mèche Après tant de sommations enjointes et reçues par moi De ne plus faire obstacle en
moi à mon ordre de passer outre Inquisiteur insomniaque enfin ma question me rompt Je m’arrache au suprême aveu qui m’éveille comme d’un rêve De cette vie dont rien de moi
ne me rappelle qu’elle est moi

Me voici donc le corps vacant au bord du lit réglementaire Sans me lever je puis toucher les quatre murs et le plafond De ma mémoire où mort vivant je ne sais plus loger ensemble
Mes instants qui ne furent pas et se disjoignent avant moi Ma vie usée est mon linceul dont le gris est tout ce qui reste De la cendre de tant de jours que personne n’aura vécus
Mère c’est les deux pieds devant que pour naître je me présente Ayant passé ma longue mort à vouloir Te distendre en vain Même de Toi je n’attends rien et m’en
remets à ma béance

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Pour atteindre à Toi, passer outre ! Pour m’unir à Toi, lutte à mort corps à corps!

Assez, ô guerrière, de tes lisses blandices! des pudeurs piégées, des

traîtrises de proie! C’est l’homme, dis-Tu, qui Te rêve semblable. Mais Toi, la Tout

Autre, Tu Te fais ce qu’il veut. L’homme Te veut vierge pour Te violer, et mère pour que Tu le

conçoives deux fois. Et Toi, conquérante, Tu Te fais sa conquête. Et Toi, abyssale, Tu es

ronde et emplie. C’est ainsi que ton être alternant vierge et mère est réduit à mimer

leur double image pour lui. C’est ainsi que le juge T’a couchée dans ses codes, dans les siens le

prêtre, dans son lit ton mari. C’est ainsi que Toi-même Tu T’imprimes en tes filles, que tes fils

T’aimeront dans leur femme à leur tour. Moi je hais cette image car elle est la muraille que je longe en aveugle la tâtant des deux mains. Mur sempiternel dont je sais que
Toi-même du côté opposé Tu le

tâtes en vain. Nos doigts en s’ignorant mais presque à se toucher effleurent dans

le vide notre cécité Qui tout en nous soudant l’un l’autre sans visage aux bords de son

désert nous maintient séparés. Ce désert cependant soit l’osmose effaçant tout ce qui nous limite et

qui nous définit

Soit le vent aux yeux creux de notre nuit commune englobant toute borne et crevant l’infini.

Je me trace vers Toi sans guide que l’absence partout et nulle part

emmêlant ses chemins Une route en moi-même à travers les entrailles de ce rêve où sans

forme Tu brasses les destins. Y perdant toute idée de mon être à mesure que je vais plus au fond

de mon être sans moi De mes ombres sans mains j’édifie mon abîme cité ou bien statue

pélagienne de Toi. Ville aux temples touffus dont les marches s’engluent jusqu’à cet

ombilic où tout naît et finit Autel creux où survit ce rite du sépulcre que l’âme immémoriale en

sa nuit accomplit. Pour en finir de se succéder éternelle qu’elle ait comme en deçà le

ventre du chaos Qu’elle entre sans frémir dans la ville abyssale où ne subsiste rien

ni du bas ni du haut. Dans la ville inversant sous terre ses étoiles une foule giclant de mes

plaies se répand Comme le sang jaillit du taureau qu’on égorge sur moi qui sous

l’autel suis ce taureau mourant.

La cité écartant écarlate les cuisses est la fille fardée au néon étagée

Tel un mal aux couleurs monstrueuses en grappes entonne sa cuvée aux couloirs des meublés.

L’odeur de mâle sort par bouffées des boutiques peintes en rose obscène et dont le seuil offert

Est un rideau fendu comme de grandes lèvres sur les dévotions de chapelains d’enfer.

Leur hantise de Toi est l’anneau labyrinthe encerclant l’origine avant l’aube des temps.

Tu n’es que l’oeil dément qu’entoure la spirale du délire lové qui sommeille, serpent.

Dérouler son horreur c’est dégager la source non point de tes menstrues mais d’un sang baptismal

Où naissant l’un de l’autre immolés l’un à l’autre nous ne formons qu’un seul sacrifice final.

Quelle compassion pour ces hommes que mène un désir croirait-on si tristement banal

Et qui pourtant leur vient de la mère sans borne où spores ils flottaient dans l’amour prénatal !

Peu parviendront hélas à traverser sans ombre ce lieu d’ombre obsédant à la plupart fatal

Dédale dont tout point est le centre et digère le vertige annelé sur son œil abyssal

Sur l’affreux leurre informe aux formes innombrables qui les livre aux abois de l’antre primordial.

Noire noire Tu es et mille fois mortelle tant que l’homme s’acharne à Te multiplier

Noire et mortelle tant que fut-ce en une seule en dehors de lui seul il vit de Te chercher.

Le voyage infernal la descente nuptiale ô Très-Grande consens que je les fasse en moi

Qu’en toute autre que Toi renonçant à Toi-même en moi je touche à Toi comme à mon au-delà.

Au-delà tout au fond que je touche à mon centre où la source jaillit d’un cœur dont je ne sais

Qu’à l’instant d’y capter l’aube de ma naissance qu’il fut le mien du temps où sans lui je n’étais.

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La Mort est de toujours la mère aux yeux d’argile Tournés vers le dedans de l’extrême lointain Son regard me poursuit par les rues de la ville Où tant d’autres pour moi
s’allument mais en vain

Me poursuit et me guide au cœur du labyrinthe Dont le centre et l’issue coïncident en moi Ce moi-même absolu dont mon âme est enceinte Cest quand je la rendrai qu’elle
l’enfantera

J’avance entre deux rangs de femmes qui se figent Aussitôt que mon ombre arrive à leur hauteur Saisie dans toutes les postures du vertige C’est la même vivant chaque instant des
douleurs

Se relayant dans ton effort pour que je naisse Aucune jusqu’ici ne m’a donné le jour Aucune cependant qui ne soit ô Déesse Un reflet différent de ton unique amour

Celle qui me prendra la main dans le passage C’est elle par-delà les mers qui me conçut Pour retourner en elle à ce premier rivage Dois-je redevenir le germe que je fus

N’ai-je cherché à travers toutes que le ventre Dont bien avant qu’elles ne fussent j’étais né Hanté de ce besoin d’engendrer où que j’entre L’enfant-moi qui mourut
sitôt abandonné

Mère, pitié! délivre-moi de tes figures Accepte que je sois ton aveugle miroir Laisse-moi me semer néant dans ta nature Pour que tu veuilles de ce rien me concevoir

L’homme qui contemple Le plaisir de la femme Sous lui

Est comme une barque Ancrée au port Quand le temps grossit Aspiré arraché Labouré par l’écume Embarquant à se rompre Les coups de mer Mais sûr de son ancre
Tout au fond

Tellement qu’il l’oublie Jusqu’à ne plus être Que Cela

Ce Jeu dont la règle Se passe de lui Cet abîme à l’assaut De soi-même à la crête Où ses cris de mouette . Becquettent l’infini

Pourtant dans l’œil à pic II règne une paix glauque Elle fixe l’homme

Depuis le Fond Parfois à cet instant L’homme T’invoque Mais c’est en vain Le Fond est au-delà Même de Toi De Toi l’Être sans fond A perte d’être

Le vert la transparence Adviennent sans que rien Eût-ce été homme ou femme En soit distinct Tant qu’il y a quelqu’un là Ce n’est personne

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Mourir et naître étant l’avers et le revers d’un Acte unique Ce monde-ci est-il l’avers ou bien quelque autre nul ne sait Étant mort à ce côté-ci vit-on en
même temps de l’autre Ou bien l’autre ne serait-il que le dedans de cet ici L’un et l’autre ne forment-ils qu’un seul et même paysage Que grand soleil et noire nuit tous deux
emplissent sans partage Pour qui vaque les yeux ouverts comme obturés de leur éclat Pour qui voit tout sans le savoir par le regard sans fond de l’Être Lequel rend neuve toute
chose en faisant d’elle ce qu’elle est

Tu n’es Toi-même rien de plus que cette simple transparence Ni rien de moins que l’absolu de part et d’autre qui S’y voit Lorsque le cerisier en fleur trace des signes dans la brise
L’âme derrière la croisée est cette brise qui écrit Bien qu’en deux mondes séparés l’âme et l’arbre se correspondent Entre eux la vitre qu’est la Mort
n’existe pas pour le regard O Vacuité que l’âme un jour en ta membrane sans limite Soit pure osmose et n’ait désir d’entrer en Toi ni d’en sortir Pure Présence n’ayant lieu
ni de naître ni de mourir

Que le sage en chemin vers Toi gravisse abrupte la montagne Ou qu’il T’oublie en s’oubliant dans ce qu’il fait au jour le jour Rien ne compte de ses journées que la poussière à
ses semelles Il est cette poussière usée que soulève le vent vers Toi Qui fus pour lui voilà longtemps ce sourire de la mémoire Poignant le cœur lorsque les traits
de l’amante se sont brouillés

Toi qui en lui es maintenant l’arrière-bleu du ciel qui s’ouvre Par tous les temps bien qu’il l’ignore au chœur des mondes agités Auquel son sein d’un rythme égal s’accorde
avec humilité

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Toute-lointaine ! sanctifie du don des larmes Ceux que la grâce du visage féminin Emplit de telle nostalgie que le trop-plein En est l’abîme désirant qui les sépare De
la Beauté passant en elle tout désir Nostalgie par les yeux dans les leurs d’une femme Dont ceux qu’elle éblouit perdent incontinent Leur âme dans l’excès de ce
ravissement Mais dont ceux qu’elle point savent que c’est leur âme Qui d’aussi loin que Toi leur intime un Amour Tel un gouffre à l’emporte-cœur trouant les jours.

Cet Amour à l’étroit dans le vide des sphères

La face humaine est l’infini qui lui convient

En miroir double des principes qu’il conjoint

L’homme s’y éprenant de son ombre lunaire

La femme y pressentant sous ses traits le rocher

Chacun devine là qu’il est l’autre en abîme

Et que l’autre est le gouffre en lui de l’unité

Le gouffre et tout au fond la source enfin captée

L’inaccessible devenant la tout intime

Où les regards ne font qu’une âme aux yeux fermés

Dans l’extase du don des larmes partagées.

Quand le désir n’est plus de rien que de ces larmes La face de la terre en est renouvelée

Tout semble contempler son essence voilée

Les yeux s’illuminant de pleurs voient l’innombrable

Dans l’Un comme scintille au soleil leur rosée

Sagesse! rien n’est plus qui ne soit tout l’ensemble

Tout et l’Autre du Tout le rose du couchant

Sur l’abrupt et la rose assoupie d’un sourire

Sur le visage clos de l’homme méditant

Et ce regard qui pèse aussi peu sur les choses

Que la caresse de la paume d’un enfant.

9

Méditer sur cette chose neuve que nulle main n’a façonnée. Contempler, intacte, l’Idée qui prit chair au sein d’une femme Puis naquit pour que cette chair devienne
Idée. La voici : parfaite est sa forme. Et son souffle si doucement régulier Que même une aigrette de dent-de-lion ne bougerait sous sa narine. Tel aussi est le rythme du
cœur. Méditer sur cette haleine, ce rythme. Que s’y accordent le cœur,

les poumons. Que les yeux se ferment sans battre des cils pour imiter ce lisse visage Souriant à l’inconnaissable Dedans.

Méditer, contempler la distance. Vitre d’éther, transparence scellée. Méditer, dans l’aube gélive, la respiration sans buée De la pure beauté qui s’ignore.
Qui ne se fait nulle image de soi, ni en miroir, ni. dans les

yeux d’autrui. Qui, simplement, est. Et son âme comme la lune bleue sans pensée Immobile, invisiblement se déplace.

La virginité, qu’est-ce là pour un homme? Ce vocable femelle, cette peau à crever.

Fille sans hymen serait fille sans preuve, comme l’est aussi de lui-même l’époux

Que n’atteste le descellement de la source.

Vierge doit s’entendre : rompre, passer outre. Ce dont l’homme s’assure par le viol nuptial

Est qu’il soit à jamais le Premier à forcer cette entrée d’un secret qui en soi ne subsiste

Que le temps qu’il faut pour le violer.

La virginité de la fille déclose est à l’homme pennon de virilité. S’il ne peut lever telle marque de gloire, il répudiera à la face des siens La femme dans la
honte de l’aube.

Sa virilité, qu’est-ce là pour un homme? Ce dont le symbole est le

sang de l’hymen. Sa réponse au défi primordial par lequel l’origine scellée dont le Rien

est le sceau Somme d’être pour qu’elle soit l’orgueil mâle. Cet orgueil qui se rue de plus loin que la Vie est semblable à l’ivresse

s’emparant d’une armée Au moment qu’elle éventre les grandes portes du temple plein

d’enfants et de femmes faits pour être égorgés Au cœur de la Cité haute interdite. Car l’autel et la vierge sont voués de toujours à ce sacrilège que
leur

mystère suscite Et dont les fureurs faussement aveugles sont le culte vrai que

l’homme lui rend Ne pouvant que le transgresser pour l’atteindre.

Méditer, méditer sur l’absence de vitre. Sur le fait que de vitre il n’y

a point là. Et pourtant l’esprit qui ne voit que lumière croit que c’est une vitre

entre lui et sa vue Qu’en lui devant lui rien n’arrête. Tel est bien le visage auquel n’adhère aucun mot. Ni plein, ni vide,

ni clos, ni ouvert. Ni lointain, ni proche, ni secret, ni visible, ni rond, ni sans bords,

ni regard, ni miroir, Bien qu’en chaque mot il ait forme.

Et, là-devant, l’homme. Interdit. En arrêt. Lui qui n’est de sa masse entière que sexe

Tellement pesant à cet instant même que son poids se porte vers sa

corne, taureau Bandé, bloqué par le Rien qui fait face. Qu’ainsi se conçoive la naissance des mondes. Provocation par le

Néant pur

D’une force qui fonce et qui freine aussitôt de sentir son absence

bâiller là sans mesure La piégeant à s’y mesurer.

Contempler sans ciller l’absolu cercle blanc qui obture l’issue et

pourtant est l’issue A l’extrême horizon de ce cône vivant qui sur lui se resserre en des

spasmes de sang Vagues membraneuses, montagnes. Ce côté du disque est le monde peut-être et peut-être le monde n’a

que ce côté

Quand bien même le temps et l’espace sans fin sembleraient d’ici-bas converger en abîme

Par une contraction sans répit.

Or plus l’oeil de l’esprit sur le cercle se fixe, et plus celui-ci lui paraît à la fois

Ou sa propre cornée ou la nuit sans pupille, vide opacité d’un atone au-delà

Ou paroi d’un en deçà qui le mure.

Tel à l’homme aveuglé apparaît le visage qu’une pure absence de traits rend parfait.

Homme à Rien affronté et obscur d’autant plus qu’il ne sait si l’obstacle est en lui ou bien hors

Qui le scelle autant que la vierge.

Car la vierge témoigne de la part virginale qu’est l’âme de cet homme d’elle-même ignorée.

Jamais homme s’est-il avoué qu’il fût vierge tant ce mot fait vergogne fût-il dit en secret

L’ignorance de l’avoir été semble intacte.

Et vierge faite femme qu’apprend-elle en dedans dont jamais aucun

mâle n’a saigné la science N’a vécu la rupture extatique le don qui de haut en bas déchire

ouvre conçoit L’autre monde dont cette femme est la brèche?

Méditer, méditer sur l’essence, ineffable état virginal

Non point tant d’une femme ou d’un homme distincts que de l’Être indivis de Soi-même

Sans besoin d’être le Même ou l’Autre étant l’Un.

Le visage de la jeune fille, c’est l’Un d’autant mieux caché qu’il est vu.

Et lui aussi, ce jeune homme vierge, il a le visage d’une jeune fille :

Innombrable est le seuil unique de l’Un.

Ainsi donc émanant de la face limpide la clarté sans limite ne se porte vers rien

Cest plutôt qu’un regard une lune impalpable un éther antérieur de toujours à ce jour

Que l’appel à y retourner en fit naître.

L’Etre avant la pensée y jouit de son aube que ne verra nul œil prédateur de pensées

De son aube non née cette opale miellée substance en qui est tout et dont rien n’est formé

Dorant de son Néant ces yeux vierges.

Voici l’homme et la femme en regard l’un de l’autre dès l’aube originelle en tous les univers.

Dans l’orbe de l’atome et l’ellipse de l’astre, dans le noir immuable ému de sa buée

Dans l’acier de l’épée flamboyante.

Avant l’homme premier et la première femme il y a de toujours ce chiffre Deux en Un

Il y a ce frisson résonnant à soi-même tel un soleil rasant fait

vibrer l’océan Il y a l’Être qui soudain rêve d’être. Conscience sans bords identique à son Ombre comme la vue peut

l’être à l’éblouissement Comme un homme ébloui d’une femme est pour elle seulement cet

éclat que projette sur lui Sa beauté dont lui-même il s’aveugle.

Ce que la femme voit dans le regard de l’homme c’est qu’elle est le

foyer en lui de sa clarté Ce que la femme voit d’elle au regard de l’homme est ce reflet de

l’Un qui la fait exister Absolue entre l’absolu et cet homme. C’est lorsque leurs regards l’un en l’autre s’effacent que la distance

entre eux s’éveille firmament. Le clivage de l’Un en miroir recommence dans l’hésitation de

l’émerveillement : Que faire? et les années-lumière s’éloignent.

Que faire ? la plus haute amplitude est atteinte. Le regard désormais

va refluer, laisser Un monde à découvert de choses désirables comme autant de jalons

de cet éloignement Mutuel des amants l’un vers l’autre. Jamais ils ne mettront entre eux assez de champ pour l’étroit corps

à corps qui les fend en avant Chacun s’ouvrant à l’autre ensemble et le forçant jusqu’à ne plus

savoir lequel est homme ou femme Soudés en Un ! mais l’univers est leur mêlée. Car partout furieusement l’un contre l’autre se compénètrent les

principes séparés Multipliant amplifiant éternisant jusqu’à l’épuisement de l’Un dans

son Néant Le déchirant duel des créatures.

Méditer, Déesse! méditer l’extinction de tout désir par un plus

haut désir Et du plus haut désir qui est de Rien par le Rien même sans désir Par l’effacement graduel du sourire. Les yeux fermés rendent l’espace virginal à ce
regard qui n’est posé

sur rien Mais trace sur les eaux d’En Haut l’envergure la signature du Vide Aigle immuable dont la pupille est en tout point.

Contempler, vénérer, Déesse! le fond de l’être où l’âme doucement s’éteint

Contre la rive comme un pli de l’eau quand elle oublie même le vide

Laissé par la face effacée.

Révérence, Révérence, Déesse! à la virginité non pour l’idée qu’en ont les hommes

Mais pour l’instant au bord de l’âme où ne font qu’un le regard et le courant

Et tout au fond ce galet bleu jaune, la lune.

Ma maison est plongée dans la nuit Ma raison est plongée dans la nuit Mais au seuil je veille. Fascinante, ô nourrice d’effroi Ta douceur laiteuse menteuse Carnassier ton silence
aux dents blanches Mortelles tes gelées.

Adossé à mon ombre je veille L’oreille à tes lointains. L’oreille tendue vers mon âme Dont le nom n’est plus l’âme Depuis que nul n’y croit. Tu es la frontière
intérieure Entre cette âme et moi.

Tu règnes sur trois royaumes :

Le jour, la nuit, le dedans.

Tu estompes le bleu des montagnes

Tu luis sous les traits lisses des femmes

Comme au fond d’un lac.

L’homme qui dort nu à ta face

Peut en perdre le sens.

Je ne vois de toi que le voile Que te fait ta clarté

Dont la transparence me cache

Son opacité.

Ta procession dans la nuit

Hiératiquement lente

Est révérée des loups.

Les pupilles des loups sont des astres

Qui rouges ne se lèvent jamais

Du bas de l’horizon.

Astres d’un envers de ce monde

Qui est ce monde point par point vu d’en bas

Où ta danse férocement écarlate

Laisse blanc ton œil blanc.

Très blanche de peau et très noire

Vierge à faire trembler

Je respire par-dessus ton épaule

Cette autre qui est toi.

L’odeur fauve touffue, tiède et moite

Qu’un parfum nacré alanguit

Me dilate les pores.

Lune n’exhalant sans haleine Qu’immuable froidure à minuit Sous la bure nocturne tu es Plus lascive qu’une oasis de l’Egypte Qu’épice le vent des palmiers. Dans tes cheveux et ton cou
Des chaleurs s’évaporent

Qui te fixe les yeux en dehors Ce regard est son suaire de pierre Lui-même il est sa borne partout En vue s’interdisant son entrée Avoir du flair le rendrait si honteux Que sa raison
a les narines pincées Une équerre inodore.

Qui te contemple l’oeil clos en dedans

Hume de tout son corps l’invisible.

Le couvert de tes fortes aisselles

A l’odeur de rousse étoilée.

Là-haut quant tu lèves les bras

Elle m’instruit des constellations qui gouvernent

Ton jumeau ton envers.

C’est lui que je veux atteindre !

Les hommes sans flair, les fauteurs de droites

Le nomment enfer.

Ceux dont tu es la taie, les aveugles,

Soleil, pour s’y brûler.

Pour qu’ils sentent par leurs brûlures

Ce qu’ils ne peuvent voir.

Depuis qu’elle sait le nommer

Je sais que j’ai une âme.

Elle est, il est le Feu.

Toi plus en moi que moi-même

Vierge mère du Feu

Mets-le bas au plus bas au plus froid

De la folie calculatrice le monde.

De tous les calculs possibles de l’homme

La somme est le chaos.

Tout savoir en cette cendre s’achève.

Le zéro enfin absolu

Est l’Œuf de l’éternelle Naissance

Où toute chose advient de toujours

Avant qu’aucune ait encore commencé.

Contraire de l’ordre, ô Sagesse!

Feu au plus noir de l’hiver

Quand le cœur est un cristal de ténèbre,

Désir concentré en néant

A ton point de rupture

Sois enfin, propage tout être

En un seul incendie!

Quand l’homme allume la femme

Tel un soleil la mer

Que jusqu’à l’incandescence

Jouisse en eux l’univers.

Que l’égarement soit leur guide

Et les flammes qu’ils propagent la Voie

Les menant à Toi.

 

Pierre Emmanuel

« JE PEINS LA LUMIERE QUI EMANE DE TOUS LES CORPS »


schiele

 

« JE PEINS LA LUMIERE QUI EMANE DE TOUS LES CORPS »

1er septembre 1911

Tout ce qui est sorti de ma main ces deux ou trois dernières années, qu’il s’agisse de peinture, de dessin ou d’écriture, est censé « engager l’avenir ». Jusqu’à présent, je n’ai rien fait d’autre que de donner, et m’en trouve si enrichi que je suis obligé de continuer à faire don de moi-même. Si l’artiste aime son art par-dessus tout, il doit être capable de laisser choir son meilleur ami lui-même. Pourquoi suis-je resté loin de vous ? Certains, je le sais, donnent une réponse injuste à cette question, et vous devez croire que je fais la mauvaise tête. En réalité, je tâche de résister à toutes les agressions de la vie. J’aspire à tout connaître par expérience ; pour y parvenir, il faut que je sois seul, je n’ai pas le droit de me laisser amollir, mais je dois être dur, en me laissant guider par la seule pensée. — D’ores et déjà, je suis arrivé à différentes choses ; entre autres, certaines de mes peintures se trouvent à Hagen, en Westphalie, au musée Folkwang, ou chez Cassirer [un propriétaire de galerie] à Berlin, etc., ce qui me laisse froid, du reste. — Je sais que j’ai fait d’énormes progrès sur le plan artistique, je me suis enrichi de mille expériences, ai lutté sans trêve contre l’art « commercial ». […] Le peu que j’ai appris de psychologie au contact des « réalités » me permet d’affirmer ceci : les petits sont vaniteux, et trop petits pour pouvoir connaître la fierté, et les grands sont trop grands pour pouvoir être vaniteux. […] La chose la plus précieuse à mes yeux, c’est ma propre grandeur. — Suivent quelques aphorismes de mon cru :

Aussi longtemps qu’existent les éléments, la mort absolue sera impossible.

Qui n’est pas affamé d’art est proche de la décrépitude.

Seuls les esprits bornés rient de l’effet produit par une œuvre d’art.

Portez votre regard à l’intérieur de l’œuvre d’art, si vous en êtes capable.

Une œuvre d’art n’a pas de prix ; pourtant, elle peut être acquise.

Il est certain qu’au fond, les Grands étaient des hommes bons.

J’ai plaisir à le constater, ils sont rares, ceux-là qui ont le sens de l’art. — Signe constat de la présence du divin dans l’art.

Les artistes vivront éternellement.

Je sais qu’il n’existe pas d’art moderne, mais seulement un art, — qui est éternel.

Si quelqu’un demande qu’on lui explique une œuvre d’art, ce n’est pas la peine de répondre à son vœu : il est trop borné pour comprendre.

Je peins la lumière qui émane de tous les corps.

L’œuvre d’art érotique, elle aussi, a un caractère sacré !

J’irai si loin qu’on sera saisi d’effroi devant chacune de mes œuvres d’art « vivant ».

Le véritable amateur d’art doit avoir l’ambition de pouvoir détenir en sa possession aussi bien l’œuvre d’art la plus ancienne, que la plus moderne.

Une unique œuvre d’art « vivant » suffit à assurer l’immortalité à un artiste.

Les artistes sont si riches, qu’ils doivent se donner sans trêve ni relâche.

L’art ne saurait être utilitaire.

Mes tableaux devront être placés dans des édifices semblables à des temples.

 

 Egon Schiele

 

Aussi longtemps que l’ignorance de l’amour me crucifiera dans son arène, tête basse et cape d’épais coeur, j’irai nu, tel, authentique, lance en érection à la Femme, portant tête hôte, mes couleurs sans non d’emprunt – pantomimes allumeuses – que le lapin se doigte l’amor dans l’âme à l’ombre chinoise d’un théâtre scatophage…

Sans abdiquer

juvénile maturité, élan spontané, flair sauvage planté dans le boisé odoriférant de la yourte que l’homme moitié cheval que je suis chevauche à cru…

Egon se le dise…

 

Niala-Loisobleu – 1er Février 2018

 

Egon-Schiele-Sitzende-Frau-in-violetten-Strümpfen-1917-©Courtesy-Richard-Nagy-Ltd.-London