LA SALAMANDRE – THÉÂTRE PAR YVES BONNEFOY


LA SALAMANDRE – THÉÂTRE PAR YVES BONNEFOY

I

Et maintenant tu es Douve dans la dernière chambre d’été.

Une salamandre fuit sur le mur. Sa douce tête d’homme répand la mort de l’été. « Je veux m’abîmer en toi, vie étroite, crie Douve. Éclair vide, cours sur
mes lèvres, pénètre-moi !

« J’aime m’aveugler, me livrer à la terre. J’aime ne plus savoir quelles dents froides me possèdent. »

II

Toute une nuit je t’ai rêvée ligneuse. Douve, pour mieux t’offrir à la flamme. Et statue verte épousée par l’écorce, pour mieux jouir de ta tête
éclairante.

Éprouvant sous mes doigts le débat du brasier et des lèvres : je te voyais me sourire. Or, ce grand jour en toi des braises m’aveuglait.

III

« Regarde-moi, regarde-moi, j’ai couru ! »

Je suis prés de toi, Douve, je t’éclaire. Il n’y a plus entre nous que cette lampe rocailleuse, ce peu d’ombre apaisé, nos mains que l’ombre attend. Salamandre surprise, tu
demeures immobile.

Ayant vécu l’instant où la chair la plus proche se mue en connaissance.

IV

Ainsi restions-nous éveillés au sommet de la nuit de l’être. Un buisson céda.

Rupture secrète, par quel oiseau de sang circulais-tu dans nos ténèbres ?

Quelle chambre rejoignais-tu, où s’aggravait l’horreur de l’aube sur les vitres

Quand reparut la salamandre, le soleil

Était déjà très bas sur toute terre,

Les dalles se paraient de ce corps rayonnant.

Et déjà il avait rompu cette dernière

Attache qu’est le cœur que l’on touche dans l’ombre

Sa blessure créa, paysage rocheux, Une combe où mourir sous un ciel immobile. Tourné encor à toutes vitres, son visage S’illumina de ces vieux arbres où mourir.

Cassandre, dira-t-il, mains désertes et peintes, Regard puisé plus bas que tout regard épris, Accueille dans tes mains, sauve dans leur étreinte Ma tête déjà
morte où le temps se détruit.

L’Idée me vient que je suis pur et je demeure Dans la haute maison dont je m’étais enfui. Oh pour que tout soit simple aux rives où je meure Resserre entre mes doigts le seul
livre et le prix.

Lisse-moi, farde-moi. Colore mon absence. Désœuvré ce regard qui méconnaît la nuit. Couche sur moi les plis d’un durable silence, Éteins avec la lampe une terre
d’oubli.

Yves Bonnefoy

VRAI CORPS


VRAI CORPS

Close la bouche et lavé le visage,
Purifié le corps, enseveli
Ce destin éclairant dans la terre du verbe,
Et le mariage le plus bas s’est accompli.

Tue cette voix qui criait à ma face
Que nous étions hagards et séparés,
Murés ces yeux : et je tiens
Douve morte
Dans l’âpreté de soi avec moi refermée.

Et si grand soit le froid qui monte de ton être.
Si brûlant soit le gel de notre intimité,
Douve, je parle en toi ; et je t’enserre
Dans l’acte de connaître et de nommer.

Yves Bonnefoy

LA TERRE


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LA TERRE

Je « rie. »
Regarde,

La lumière

Vivait là, près de nous !
Ici, sa provision

D’eau, encore transfigurée.
Ici le bois

Dans la remise.
Ici, les quelques fruits

A sécher dans les vibrations du ciel de l’aube.

Rien n’a changé.

Ce sont les mêmes lieux et les mêmes choses.

Presque les mêmes mots,

Mais. vois, en toi. en moi

L’indivis, l’invisible se rassemblent.

Lt elle ! n’est-ce pas

Elle qui sourit là («
Moi la lumière,

Oui, je consens ») dans la certitude du seuil,

Penchée, guidant les pas

D’on dirait un soleil enfant sur une eau obscure.

Je crie.
Regarde,

L’amandier

Se couvre brusquement de milliers de fleurs.

Ici

Le noueux, l’a jamais terrestre, le déchiré

Entre au port.
Moi la nuit

Je ronsens.
Moi l’amandier

J’entre paré dans la chambre nuptiale.

Et, vois, des mains

De plus haut dans le ciel

Prennent

Comme passe une ondée, dans chaque fleur,

La part impérissable de la vie.

Elles divisent l’amande

Avec paix.
Elles touchent, elles prélèvent le germe.

Elles l’emportent, grainée déjà

D’autres mondes.

Dans l’a jamais de la fleur éphémère.

O flamme

Qui consumant célèbres.

Cendre

Qui dispersant recueilles.

Flamme, oui, qui effaces

De la table sacrificielle de l’été

La fièvre, les sursauts

De la main crispée.

Flamme, pour que la pierre du ciel clair

Soit lavée de notre ombre, et que ce soit

Un dieu enfant qui joue

Dans l’âcreté de la sève.

Je me penche sur toi, je rassemble, à genoux,

Flamme qui vas.

L’impatience, l’ardeur, le deuil, la solitude

Dans ta fumée.

Je me penche sur toi, aube, je prends

Dans mes mains ton visage.
Qu’il fait beau

Sur notre lit désert !
Je sacrifie

Et tu es la résurrection de ce que je brûle.

Flamme

Notre chambre de l’autre année, mystérieuse

Comme la proue d’une barque qui passe.

Flamme le verre

Sur la table de la cuisine abandonnée,

AV.

Dans les gravats.

Flamme, de salle en salle.

Le plâtre.

Toute une indifférence, illuminée.

Flamme l’ampoule

Où manquait
Dieu

Au-dessus de la porte de l’étable.

Flamme

La vigne de l’éclair. là-bas.

Dans le piétinement des bêtes qui révent

Flamme la pierre

Où le couteau du rêve a tant œuvré.

Flamme,

Dans la paix de la flamme.

L’agneau du sacrifice gardé sauf.

Et. tard, je crie

Des mots que le feu accepte.

Je crie.
Regarde.

Ici a déposé un sel inconnu.

Je crie.
Regarde.

Ta conscience n’est pas en toi.

L’amont de ton regard

N’est pas en toi.

Ta souffrance n’est pas en toi, ta joie moins encore.

Je crie. Écoute,

Une musique a cessé.

Partout, dans ce qui est.

Le vent se lève et dénoue.

Aujourd’hui la distance entre les mailles

Existe plus que les mailles.

Nous jetons un filet qui ne retient pas.

Achever, ordonner.

Nous ne le savons plus.

Entre l’œil qui s’accroît et le mot plus vrai

Se déchire la taie de l’achevable.

O ratures, ô rouilles

Où la trace de l’eau, celle du sens

Se résorbant s’illimitent,

Dieu, paroi nue

Où l’érosion, l’entaille

Ont même aspect désert au liane du monde.

Comme il est tard !

On voit un dieu pousser quelque chose comme

Une barque vers un rivage mais tout change.

Ellbndrements sur la route des hommes.

Piétinements, clameurs au bas du ciel.

Ici
Tailleurs étreint

La main œuvrante

Mais quand elle dévie dans le trait obscur,
C’est comme une aube.

Regarde,

Ici, sur la lande du sens,

A quelques mètres du sol,

C’est comme si le feu avait pris feu,

Et ce second brasier, dépossession,

Comme s’il prenait feu encore, dans les hauts

De l’étoffe de ce qui est, que le vent gonfle.

Regarde,

Le quatrième mur s’est descellé,

Entre lui et la pile du côté nord

Il y a place pour la ronce

Et les bêtes furtives de chaque nuit.

Le quatrième mur et le premier

Ont dérivé sur la chaîne,

Le sceau de la présence a éclaté

Sous la poussée rocheuse.

J’entre donc par la brèche au cri rapide.

Est-ce deux combattants qui ont lâché prise.

Deux amants qui retombent inapaisés ?

Non, la lumière joue avec la lumière

Et le signe est la vie

Dans l’arbre de la transparence de ce qui est.

Je crie,
Regarde,

Le signe est devenu le lieu.

Sous le porche de foudre

Fendu

Nous sommes et ne sommes pas.

Entre avec moi, obscure,

Accepte par la brèche au cri de faim.

Et soyons l’un pour l’aure comme la flamme
Quand elle se détache du flambeau,
La phrase de fumée un instant lisible
Avant de s’effacer dans l’air souverain.

Oui, toutes choses simples

Rétablies

Ici et là, sur leurs

Piliers de feu.

Vivre sans origine,
Oui, maintenant,
Passer, la main criblée
De lueurs vides.

Et tout attachement

Une fumée.

Mais vibrant clair, comme un

Airain qui sonne.

Retrouvons-nous

Si haut que la lumière comme déborde

De la coupe de l’heure et du cri mêlés,

Un ruissellement clair, où rien ne reste

Que l’abondance comme telle, désignée.

Retrouvons-nous, prenons

A poignées notre pure présence nue

Sur le lit du matin et le lit du soir.

Partout où le temps creuse son ornière,

Partout où l’eau précieuse s’évapore.

Portons-nous l’un vers l’autre comme enfin

Chacun toutes les bêtes et les choses.

Tous les chemins déserts, toutes les pierres,

Tous les ruissellements, tous les métaux.

Regarde,

Ici fleurit le rien ; et ses corolles.

Ses couleurs d’aube et de crépuscule, ses apports

De beauté mystérieuse au lieu terrestre

Et son vert sombre aussi, et le vent dans ses branches

C’est l’or qui est en nous : or sans matière.

Or de ne pas durer, de ne pas avoir,

Or d’avoir consenti, unique flamme

Au flanc transfiguré de l’alambic.

Et tant vaut la journée qui va finir,
Si précieuse la qualité de cette lumière,
Si simple le cristal un peu jauni

De ces arbres, de ces chemins parmi des sources.
Et si saiislaisantes l’une pour l’autre
Nos voix, qui eurent soif de se trouver
Et ont erré côte à côte, longtemps
Interrompues, obscures.

Que tu peux nommer
Dieu ce vase vide.
Dieu qui n’est pas. mais qui sauve le don.
Dieu sans regard mais dont les mains renouent.
Dieu nuée.
Dieu enfant et à naître encore.
Dieu vaisseau pour l’antique douleur comprise,
Dieu voûte pour l’étoile incertaine du sel
Dans l’évaporation qui est la seule
Intelligence ici qui sache et prouve.

Et nos mains se cherchant
Soient la pierre nue
Et la joie partagée
La brassée d’herbes

Car bien que toi, que moi
Criant ne sommes
Qu’un anneau de feu clair
Qu’un vent disperse

Si bien qu’on ne saura
Tôt dans le ciel
Si même eut lieu ce cri
Qui a fait naître,

Toutefois, se trouvant.
Nos mains consentent
D’autres éternité
Au désir encore.

Et notre terre soit
L’inachevable
Lumière de la faux
Qui prend l’écume

Et non parce qu’est vraie
Sa seule foudre,
Bien que le vide, clair,
Soit notre couche

Et que toi près de moi.
Simples, n’y sommes
Que fumée rabattue
Du sacrifice,

Mais pour sa retombée
Qui nous unit.
Blé de la transparence,
Au désir encore.

Éternité du cri
De l’enfant qui semble
Naître de la douleur
Qui se fait lumière.

L’éternité descend
Dans la terre nue
Et soulève le sens
Comme une bêche.

Et vois, l’enfant

Est là, dans l’amandier.

Debout

Comme plusieurs vaisseaux arrivant en rêve.

Il monte

Entre lune et soleil.
Il essaie de pencher vers nous

Dans la fumée

Son feu, riant.

Où l’ange et le serpent ont même visage.

Il offre

Dans la touffe des mots, qui a fleuri,

Une seconde fois du fruit de l’arbre.

Et déjà le maçon

Se penche vers le fond de la lumière
Sa bêche en prend les gravats
Pour le comblement impossible.

Il racle

De sa bêche phosphorescente

Cet autre ciel, il fouille

De son fer antérieur à notre rêve

Sous les ronces,

A l’étage du feu et de
Pincréé.

Il arrache

La touffe blanche du feu

Au battement de l’incréé parmi les pierres.

Il se tait.

Le midi de ses quelques mots est encore loin

Dans la lumière.

Mais, tard.

Le rouge déteint du ciel

Lui suffira, pour l’éternité du retour

Dans les pierres, grossies

Par l’attraction des cimes encore claires.

N’étant que la puissance du rien,
La bouche, la salive du rien,
Je crie,

Et au-dessus de la vallée de toi, de moi
Demeure le cri de joie dans sa forme pure.

Oui, moi les pierres du soir, illuminées.
Je consens.

Oui, moi la flaque

Plus vaste que le ciel, l’enfant

Qui en remue la boue, l’iris

Aux reflets sans repos, sans souvenirs,

De l’eau, moi, je consens.

Et moi le feu, moi

La pupille du feu, dans la fumée

Des herbes et des siècles, je consens.

Moi la nuée

Je consens.
Moi l’étoile du soir

Je consens.

Moi les grappes de mondes qui ont mûri,

Moi le départ

Des maçons attardés vers les villages,

Moi le bruit de la fourgonnette qui se perd,

Je consens.
Moi le berger.

Je pousse la fatigue et l’espérance

Sous l’arche de l’étoile vers l’étable.

Moi la nuit d’août,

Je fais le lit des bêtes dans l’étable.

Moi le sommeil.

Je prends le rêve dans mes barques, je consens.

Et moi, la voix

Qui a tant désiré.
Moi le maillet

Qui heurta, à coups sourds,

Le ciel, la terre noire.
Moi le passeur,

Moi la barque de tout à travers tout.

Moi le soleil.

Je m’arrête au faîte du monde dans les pierres.

Parole

Décrucifiée.
Chanvre de l’apparence

Enfin rouie.

Patience

Qui a voulu, et su.

Couronne

Qui a droit de brûler

Perche

De chimères, de paix.

Qui trouve

Et louche doucement, dans le flux qui va,

A une épaule.

Yves Bonnefoy

DEUX BARQUES


DEUX BARQUES

L’orage qui s’attarde, le lit défait,
La fenêtre qui bat dans la chaleur
Et le sang dans sa fièvre : je reprends
La main proche à son rêve, la cheville
A son anneau de barque retenue
Contre un appontement, dans une écume,
Puis le regard, puis la bouche à l’absence
Et tout le brusque éveil dans l’été nocturne
Pour y porter l’orage et le finir.
– Où que tu sois quand je te prends obscure,
S’étant accru en nous ce bruit de mer.
Accepte d’être l’indifférence, que j’étreigne
A l’exemple de Dieu l’aveugle la matière
La plus déserte encore dans la nuit.
Accueille-moi intensément mais distraitement,
Fais que je n’aie pas de visage, pas de nom
Pour qu’étant le voleur je te donne plus
Et l’étranger l’exil, en toi, en moi
Se fasse l’origine… – Oh, je veux bien.
Toutefois, l’oubliant, je suis avec toi,
Desserres-tu mes doigts.
Formes-tu de mes paumes une coupe,
Je bois, prés de ta soif.
Puis laisse l’eau couler sur tous nos membres.

Eau qui fait que nous sommes, n’étant pas,
Eau qui prend au travers des corps arides
Pour une joie éparse dans l’énigme,
Pressentiment pourtant ! Te souviens-tu,
Nous allions par ces champs barrés de pierre.
Et soudain la citerne, et ces deux présences
Dans quel autre pays de l’été désert ?
Regarde comme ils se penchent, eux comme nous,
Est-ce nous qu’ils écoutent, dont ils parlent,
Souriant sous les feuilles du premier arbre
Dans leur lumière heureuse un peu voilée ?
Et ne dirait-on pas qu’une lueur
Autre, bouge dans cet accord de leurs visages
Et, riante, les mêle ? Vois, l’eau se trouble
Mais les formes en sont plus pures, consumées.
Quel est le vrai de ces deux mondes, peu importe.
Invente-moi, redouble-moi peut-être
Sur ces confins de fable déchirée.

J’écoute, je consens.
Puis j’écarte le bras qui s’est replié,
Me dérobant la face lumineuse.
Je la touche à la bouche avec mes lèvres,
En désordre, brisée, toute une mer.
Comme Dieu le soleil levant je suis voûté
Sur cette eau où fleurit notre ressemblance.
Je murmure : C’est donc ce que tu veux,
Puissance errante insatisfaite par les mondes,
Te ramasser, une vie, dans le vase
De terre nue de notre identité ?

Et c’est vrai qu’un instant tout est silence.
On dirait que le temps va faire halte
Comme s’il hésitait sur le chemin,
Regardant par-dessus l’épaule terrestre
Ce que nous ne pouvons ou ne voulons voir.
Le tonnerre ne roule plus dans le ciel calme,
L’ondée ne passe plus sur notre toit,
Le volet, qui heurtait à notre rêve,
Se tait courbé sur son âme de fer.
J’écoute, je ne sais quel bruit, puis je me lève
Et je cherche, dans l’ombre encore, où je retrouve
Le verre d’hier soir, à demi plein.
Je le prends, qui respire à notre souffle,
Je te fais le toucher de ta soif obscure,
Et quand je bois l’eau tiède où furent tes lèvres,
C’est comme si le temps cessait sur les miennes
Et que mes yeux s’ouvraient, à enfin le jour.

***

Donne-moi ta main sans retour, eau incertaine
Que j’ai désempierrée jour après jour
Des rêves qui s’attardent dans la lumière
Et du mauvais désir de l’infini.
Que le bien de la source ne cesse pas
A l’instant où la source est retrouvée,
Que les lointains ne se séparent pas
Une nouvelle fois du proche, sous la faux
De l’eau non plus tarie mais sans saveur.
Donne-moi ta main et précède-moi dans l’été mortel
Avec ce bruit de lumière changée.
Dissipe-toi me dissipant dans la lumière.

Les images, les mondes, les impatiences.
Les désirs qui ne savent pas bien qu’ils dénouent,
La beauté mystérieuse au sein obscur.
Aux mains frangées pourtant d’une lumière,
Les rires, les rencontres sur des chemins,

El les appels, les dons, les consentements,
Les demandes sans fin, naître, insensé.
Les alliances éternelles et les hâtives,
Les promesses miraculeuses non tenues
Mais, tard, l’inespéré, soudain : que tout cela
La rose de l’eau qui passe le recueille
En se creusant ici, puis l’illumine
Au moyeu immobile de la roue.

***

Paix, sur l’eau éclairée. On dirait qu’une barque
Passe, chargée de fruits : et qu’une vague
De suffisance, ou d’immobilité.
Soulève notre lieu et cette vie
Comme une barque à peine autre, liée encore.
Aie confiance, et laisse-toi prendre, épaule nue ?
Par l’onde qui s’élargit de l’été sans fin ?
Dors, c’est le plein été ; et une nuit
Par excès de lumière : et va se déchirer
Notre éternelle nuit ; va se pencher
Souriante sur nous l’Égyptienne.
Paix, sur le flot qui va. Le temps scintille.
On dirait que la barque s’est arrêtée.
On n’entend plus que se jeter, se désunir,
Contre le liane désert l’eau infinie.

Le feu, ses joies de sève déchirée.
La pluie, ou rien qu’un vent peut-être sur les tuiles.
Tu cherches ton manteau de l’autre année.
Tu prends les clefs, tu sors, une étoile brille.

Éloigne-toi
Dans les vignes, vers la montagne de Vachères.
A l’aube
Le ciel sera plus rapide.

Un cercle
Où tonne l’indifférence.
De la lumière
A la place de Dieu.
Presque du feu, vois-tu,
Dans le baquet de l’eau de la pluie nocturne.

***

Dans le rêve, pourtant,
Dans l’autre feu obscur qui avait repris,
Une servante allait avec une lampe
Loin devant nous. La lumière était rouge
Et ruisselait
Dans les plis de la robe contre la jambe
Jusqu’à la neige.

Étoiles, répandues.
Le ciel, un lit défait, une naissance.
Et l’amandier, grossi
Après deux ans : le flot
Dans un bras plus obscur, du même fleuve.

***

O amandier en fleurs,
Ma nuit sans fin.
Aie confiance, appuie-toi enfant
A cette foudre.

Branche d’ici, brûlée d’absence, bois
De tes fleurs d’un instant au ciel qui change.

Je suis sorti
Dans un autre univers. C’était
Avant le jour.
J’ai jeté du sel sur la neige.

Extrait de:  1975, Dans le Leurre du Seuil, (Editions du Mercure de France)

Yves Bonnefoy

YVES BONNEFOY – VRAI NOM


VRAI NOM

« Je nommerai désert ce château que tu fus,
Nuit cette voix, absence ton visage,
Et quand tu tomberas dans la terre stérile
Je nommerai néant l’éclair qui t’a porté.

Mourir est un pays que tu aimais. Je viens
Mais éternellement par tes sombres chemins.
Je détruis ton désir, ta forme, ta mémoire,
Je suis ton ennemi qui n’aura de pitié.

Je te nommerai guerre et je prendrai
Sur toi les libertés de la guerre et j’aurai
Dans mes mains ton visage obscur et traversé,
Dans mon cœur ce pays qu’illumine l’orage. »

Yves Bonnefoy, Du mouvement et de l’immobilité de Douve, in Anthologie de la poésie française, II, Gallimard, Collection Poésie, 2004, page 209. 

(Source Terre de Femmes)

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce qui fut sans lumière / Début et fin de la neige / Là où retombe la flèche de Yves Bonnefoy


Ce qui fut sans lumière / Début et fin de la neige / Là où retombe la flèche de Yves Bonnefoy

couverture

Une poésie grave et sereine, d’une grande sobriété, illuminée par la beauté évanescente du monde et le souvenir des chemins de l’enfance…

Ce volume reprend en édition de poche trois plaquettes parues à la fin des années 80 chez Mercure de France : « Ce qui fut sans lumière », « Début et fin de la neige » et « Là où retombe la flèche ».

Par rapport aux recueils précédents, publiés dans le volume sobrement intitulé « Poèmes » (présenté sur CL) et qui renouvelèrent totalement l’écriture poétique en inaugurant l’après du surréalisme, l’écriture s’est simplifiée sans perdre sa densité. Toujours irriguée par les grands mythes de l’humanité (avec des accents parfois bibliques :Je vais. / Il y a cet éclair immense devant moi, / Le ciel, / L’agneau sanglant dans la paille.) et nourrie par les souvenirs d’une vie vécue (évocations de l’enfance ou d’un long séjour à Hopkins Forest, dans l’hiver nord-américain), elle s’ouvre à la nuit, assumant la part d’ombre et le sentiment d’exil contre lequel le poète avait semblé vouloir lutter quand il quêtait la révélation de la présence du monde… Même s’il écrit dans un poème « Adieu ? Non, ce n’est pas le mot que je sais dire », c’est bien un adieu que le poète prononce, à plusieurs reprises :

Le souvenir : (…) Je vais, / Et il me semble que quelqu’un marche près de moi, / Ombre, qui sourirait bien que silencieuse / Comme une jeune fille, pieds nus dans l’herbe, / Accompagne un instant celui qui part. / Et celui-ci s’arrête, il la regarde, / Il prendrait volontiers dans ses mains ce visage / Qui est la terre même. Adieu, dit-il, / Présence qui ne fut que pressentie / Bien que mystérieusement tant d’années si proche, / Adieu, image impénétrable qui nous leurra / D’être la vérité enfin presque dite, / Certitude, là où tout n’a été que doute, et bien que chimère / Parole si ardente que réelle. Adieu, nous te verrons plus venir près de nous (…) Terre, ce qu’on appelle la poésie / T’aura tant désirée en ce siècle, sans prendre / Jamais sur toi le bien du geste d’amour ! (…)

Le souvenir des instants passés dans l’immédiateté de la nature élémentaire hante le recueil, qu’il nimbe de sentiments de nostalgie et mélancolie. On perçoit également un sentiment d’espoir et d’attente heureuse, comme quelqu’un qui veille la nuit en regardant poindre l’aube tandis que la neige tombe, qui transfigure le ciel et le paysage qu’elle a presque abolis. La lumière (y compris sous la forme du feu), le rêve et la neige sont des thèmes récurrents, voire structurants, du recueil. Même si la neige est avant tout le signe de l’effacement, elle est aussi une sorte d’eau paisible et de lumière silencieuse qui apportent l’évidence d’une présence. Dès « Ce qui fut sans lumière », qui ouvre le recueil, elle apparaît comme le creuset où se révèlent et se détachent, telles les fleurs de printemps perçant les dernières neiges, les signes et les images où se lit la beauté du monde, comme un écho du jardin d’Eden dont le souvenir nous lancine :

L’adieu : (…) L’herbe et dans l’herbe l’eau qui brille, comme un fleuve. / Tout est toujours à remailler du monde. / Le paradis est épars, je le sais, / C’est la tâche terrestre d’en reconnaître / Les fleurs disséminées dans l’herbe pauvre, / Mais l’ange a disparu, une lumière / Qui ne fut plus soudain que soleil couchant. / Et comme Adam et Eve nous marcherons / Une dernière fois dans le jardin. / Comme Adam le premier regret, comme Eve le premier / Courage nous voudrons et ne voudrons pas / Franchir la porte basse qui s’entrouvre / Là-bas, à l’autre bout des longes, colorées / Comme auguralement d’un dernier rayon. (…)

Sur des branches chargées de neige : (…) Ardue est la beauté, presque une énigme / Et toujours à recommencer l’apprentissage / De son vrai sens au flanc du pré en fleurs / Que couvrent par endroits des plaques de neige

Dans « Début et fin de la neige », les flocons de neige, dont la perfection de cristal fond à la chaleur de la main, incarnent la beauté évanescente de notre condition mortelle ; la blancheur d’abîme de la grande neige, dont les flocons virevoltent en se frôlant et incarnent le bonheur souriant et paisible d’un présent sans avenir, enchevêtre les signes de l’écriture qui, en tourbillonnant, devient transparence indéchiffrable, comme si l’écho des mots résonnait ailleurs, dans un autre monde d’éternel été (peut-être un souvenir encore du jardin perdu) où ne mène aucun chemin.

L’été encore : (…) Neige, / Lettre que l’on retrouve et que l’on déplie / Et l’encre en a blanchi et dans les signes / La gaucherie de l’esprit est visible / Qui ne sait qu’en enchevêtrer les ombres claires.
Et on essaye de lire, on ne comprend pas / Qui s’intéresse à nous dans la mémoire, / Sinon que c’est l’été encore ; et que l’on voit / Sous les flocons les feuilles, et la chaleur / Monter du sol absent comme une brume.

Le peu d’eau : (…) Neige / Fugace sur l’écharpe, sur le gant / Comme cette illusion, le coquelicot, / Dans la main qui rêva, l’été passé / Sur le chemin parmi les pierres sèches, / Que l’absolu est à portée du monde.
Pourtant quelle promesse / Dans cette eau, de contact léger, puisqu’elle fut, / Un instant, la lumière ! Le ciel d’été / n’a guère de nuées pour entrouvrir / Plus clair chemin sous des voûtes plus sombres.
Circé / Sous sa pergola d’ombres, l’illuminée, / N’eut pas de fruits plus rouges.

En fait, tout le recueil multiplie les allusions ferventes aux fleurs, aux fruits, aux pierres, aux nuages, aux arbres, au feu, à la pluie, etc. comme si la nature était tissée d’une étoffe vivante dont nous aurions cherché en vain à nous revêtir, comme une cape de pèlerin, pour nos errances en quête du vrai lieu sur les chemins du monde que, dans les très beaux poèmes en prose de la section « Par où la terre finit », Yves Bonnefoy personnifie, en ressuscitant le passé, comme des compagnons d’enfance, petits dieux rieurs bouddhistes sans le savoir ou voyageurs aux regards graves :

I/ (…) Vous avez été l’évidence, vous n’êtes plus que l’énigme. Vous inscriviez le temps dans l’éternité dans l’éternité, vous n’êtes que du passé maintenant, par où la terre finit, là, devant nous, comme un bord abrupt de falaise.

III/ Tel qui allait du même pas que le ruisseau proche et se mêlait à lui en des points on se savait guère si gués ou flaques dans la lumière brisée des moucherons et des libellules. / Tel qui avait gravi une pente parmi les pins et les petits chênes puis débouchait à découvert devant tout un chaos de tertres boisés, certains barrés jusqu’à l’horizon de lignes de pierre nue. / Et cet autre, là-bas, – on rêvait que c’était un lac qu’on finirait par atteindre, il y aurait dans les herbes, abandonnée, faisant eau, une barque peinte de bleu

IV/ Tel qui se faufilait comme une couleuvre sous les feuilles d’une autre année. / Il y a une minute, il n’était pas. Dans un instant, il ne serait plus.

V/ Tel accourait, nous suivait. On se prenait à vouloir lui donner un nom. / Il s’était pris d’amitié pour la petite fille. Pour les huit ans de cette année-là ; et jappait sans fin autour d’elle, à grands

IX/ Un qui tenait une coupe, où brillait le vin du ciel calme. / Un qui allait, eût-on dit, « beyond the river and into the trees ». Un qui était notre voie lactée. / Et il y en avait un encore plus large, et qui aimait accueillir nos ombres sur son sable, qui était lisse. Elles couraient loin en avant de nous car c’était le soir, et nous les sentions agitées, inquiètes. Mais l’ombre d’un oiseau les touchait parfois et les accompagnait un instant, avant de s’en écarter d’un brusque coup de rame.

Ces chemins d’enfance reviennent à la fin du recueil, dans la partie intitulée « Là où retombe la flèche » qui évoque l’enfant égaré parce qu’il s’est, pendant quelques minutes, aventuré hors du sentier à la poursuite d’un oiseau. La nuit est encore lointaine ; l’enfant, malgré une sourde angoisse due à la perte de tout repère, n’est pas encore effrayé et ressent soudain la présence énigmatique des choses, dans lesquelles il cherche vainement un indice pour identifier la route à suivre :

Perdu. Et les choses accourent de toutes parts, se pressent autour de lui. Il n’y a plus d’ailleurs dans cet instant où il veut l’ailleurs, si intensément. / Mais le veut-il ? / Et quelque chose accourt du centre même des choses. Il n’y a plus d’espace entre lui et la moindre chose. / Seule la montagne là-bas, très bleue, l’aide ici à respirer dans cette eau de ce qui est, qui remonte.

Et s’il parle à voix haute, c’est pour lui seul, comme plus tard quand il écrira, seul dans sa chambre, quêtant son chemin dans les mots opaques et clos comme des pierres…

Perdu, pourtant. Car il lui faut décider, presque à tout instant, et voici qu’il ne peut le faire. Rien ne lui parle, rien ne lui est plus un indice. L’idée même d’indice se dissipe. Dans l’empreinte qu’avait laissée la parole, sur ce qui est, l’eau de l’apparence déserte est remontée, brille seule. / Chaque mot : quelque chose de clos maintenant, une surface mate sans rien qui vibre, une pierre. / Il peut l’articuler, il peut dire : le chêne. / Mais quand il a dit : le chêne – et à voix haute, pourquoi ? – le mot reste, dans son esprit, comme dans la main la clef qui n’a pas joué se fait lourde. Et la figure de l’arbre se clive, se fragmente et se rassemble plus haut, dans l’absolu, comme quand on regarde ces bossellements du verre qu’il y a dans d’anciennes vitres. / La couleur, rejetée sur le bord de l’image par le gonflement dans le verre. Ce qu’on appelle la forme troué d’un ressaut – démenti. Comme si s’était ouverte la main qui garde serrées couleurs et formes.

Toute la poésie d’Yves Bonnefoy est un renoncement à l’image illusoire pour une célébration, directe et presque charnelle, de la Terre, habitée par un sentiment de joie d’être au monde, parmi les choses, dans l’immédiateté qui fut jadis celle de l’enfance. Dans « Ce qui fut sans lumière », le poète adulte, revenu sur les lieux de son enfance, accueille les souvenirs, comme un fleuve en crue qui déborde la mémoire et les années et débouche dans le rêve. Le rythme des vers, riches d’interrogations et d’aveux à la 1ère personne, reproduit le travail de la pensée et, comme un chemin se proposant au lecteur, invite celui-ci à épouser son questionnement et son parcours, qu’on peut lire et relire à l’infini sans en épuiser la beauté… Peu à peu, comme la neige se dépose sur un paysage, la gravité sereine de la poésie d’Yves Bonnefoy se communique au lecteur et lui fait partager la plénitude d’une extase matérielle, dans l’ici et le présent, soucieuse de la vérité, fragile et sensible, des choses et des êtres que la beauté de leur finitude mortelle illumine :

Mais demeure l’éclair / Au-dessus du monde / Comme à un gué, cherchant / De pierre en pierre.
Est-ce que la beauté / N’a été qu’un rêve, / Le visage aux yeux clos / De la lumière ?
Non, puisqu’elle a reflet / En nous, et c’est la flamme / Qui dans l’eau du bois mort / Se baigne nue.
C’est le corps exalté / Par un miroir / Comme un feu prend, soudain, / Dans un cercle de pierres.
Et a sens le mot joie / Malgré la mort / Là où creuse le vent / Ces braises claires.

 

L’Heure présente d’Yves Bonnefoy, entre inquiétude et espoir


L’Heure présente d’Yves Bonnefoy, entre inquiétude et espoir

 

Voici regroupés en un seul volume les trois derniers écrits poétiques d’Yves Bonnefoy dans un nouvel élément de cette chaîne indispensable de caractères qu’est la collection Poésie/Gallimard. Un livre étrange et passionnant de bout en bout qui mêle poèmes, proses et réflexions critiques servis par la plume toujours élégante et gracieuse d’un homme de Lettres hors du commun… Poète avant tout, même si son œuvre critique et ses traductions sont plus nombreuses en terme d’ouvrages, car l’esprit de Bonnefoy est celui d’un poète qui s’entoure de vers et de beauté, surtout quand il devient très pointu dans ses analyses. Ainsi, La longue chaîne de l’ancre vise à explorer ce qui différencie l’écriture en vers de l’écriture en prose, sans jamais les opposer mais en essayant de tisser des liens qui pourrait parvenir à se nouer suffisamment pour qu’une passerelle se dresse et que le passage entre l’une et l’autre apparaisse, mettant alors à jour des régions subconscientes dont le poème est à l’écoute. 

Au soir du second jour le monde cesse,

Ce qui aurait pu être ne sera pas,

Toute la nuit il pleut jusqu’au fond de l’herbe

 

Une chaîne d’encre aussi qui arrime le lecteur dans le cheminement de l’esprit du poète qui, parti des eaux profondes de l’inconscient – lieu de pensée autant que de vie – parvient jusqu’à nous sous différents jeux de langage, images suggérées, musique murmurée…

 

Personne n’a posé son regard sur lui.

Ce qui aurait pu être ne sera pas.

La parole ne sauve pas, parfois elle rêve.

 

Avec L’heure présente vous découvrez le jeu de l’alternance entre prose et poésie : Yves Bonnefoy est joueur, il inscrit ses proses pour remuer le sol de la conscience qu’on arrache au monde réel, malgré les réticences à admettre que vives demeurent des impressions et des intuitions que la pensée diurne réprime, pour mieux tourner la page sur un poème qui s’attache à employer ces mots ainsi rénovés, posant alors les problèmes de l’être et du non-être, du sens et du non-sens, sorte d’aveu implicite de cette époque déstabilisante…

 

 

Écrire de la poésie pour poser autrement les bonnes questions ? Certes, Bonnefoy est un brillant essayiste, mais il sait aussi que par le biais du poème il pourra distiller son sérum de vérité sans en avoir l’air, ses poèmes pénétrant par fragments de réponse l’âme du lecteur qui sera comblé à la fin du livre, heureux d’en savoir plus, ébahi d’avoir si facilement compris sans effort apparent, ravi du plaisir pris à la lecture… 

Avance sur ton seuil, sous les liserons,

Ouvre ta main de l’enclume vers moi.

Viens avec moi boiter dans l’avenir !

On rejette les souvenirs, hélas,

La mémoire n’en finit pas de se redresser,

C’est un feu qu’on écrase, rien de ce monde.

 

Tel Hamlet, voire l’acteur interprétant Hamlet, tout le moins tentant une approche décalée sur les injonctions du metteur en scène  (« Première ébauche d’une mise en scène d’Hamlet »), Yves Bonnefoy s’approche de votre oreille pour vous murmurer sa petite musique poétique, il est la voix de l’espace réfracté dans votre âme aux abois : « il approche, on ne sait pas où il est au juste, peut-être va-t-il paraître en quelque point de la vaste scène, en main une lampe-tempête, sur son visage le masque que sont les mots de la poésie. »

 

Poète du présent aussi, Yves Bonnefoy veut croire que demain sera plus fertile qu’hier, que la lueur se fera au bout du chemin, optimisme poétique servi par une langue qui revient aux sources de tout :

Heure présente, ne renonce pas,

Reprends tes mots des mains errantes de la foudre,

Écoute-les faire du rien parole,

Risque-toi

Dans même la confiance que rien ne prouve,

Lègue-nous de ne pas mourir désespérés.

 

François Xavier

 

 

En ce jour où la vision se met à l’ordre du jour….

N-L – 06/12/18

 

CETTE INTIME VISION


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CETTE INTIME VISION

Le champ à rides aux flancs de la montagne cultive inlassablement une lutte à tenir. Coûte que coûte la mine de plomb du crayon descend à la mine, étayer de son bois un couloir au coeur de l’estompe. Des ronces en cheval de frise sont au pacage à l’accès lointain, les pieds attachés aux ascenseurs des puits. Posés aux rayons d’un ciel en étagère, des moutons comptent un à un le sommeil, dans un ballet de sorcières. D’où que tu viennes et où tu ailles, des pellicules filment le sourire des cheveux repoussés d’hier. Muet, un instant se retient, immobile, hésitant au-dessus du vide. Les oliviers comme le soleil et la lune, ne se rencontrent avec les colombes que dans les guerres qui les séparent. Ils ont à leurs troncs toute la tourmente des canons, circulant dans le rouge sang de leur sève. Tu cultives l’eau profonde de ton espoir dans le brasier du quotidien. Pour le rinçage, appuyer sur ô sale. Surréalité qui, tout en refusant de tordre le cou au rêve, regarde le pendu qui se balance aux gargouilles de la Cour de Miracles, les doigts plongés dans la lèpre. Un enfant s’enfonce dans la boue humaine, un bâton de dynamite allumé aux chevilles par l’obscure avidité de l’exploiteur. L’acide entre au point d’ars des petits chevaux. Requiem pour un verger. Une voix rebelle garde le maquis.

UNE VOIX

Ecoute-moi revivre dans ces forêts

Sous les frondaisons de mémoire

Où je passe verte,

Sourire calciné d’anciennes plantes sur la terre,

Race charbonneuse du jour.

Ecoute-moi revivre, je te conduis

Au jardin de présence,

L’abandonné au soir et que les ombres couvrent,

L’habitable pour toi dans le nouvel amour.

Hier règnant désert, j’étais feuille sauvage

Et libre de mourir,

Mais le temps mûrissait, plainte noire des combes,

La blessure de l’eau , dans les pierres du jour.

Yves Bonnefoy

Aux friches hachurant les plaines, des restes irréfragables ont posé des dalles de pas, que les semelles du vent déplacent en tous points. Un pont-levis franchit la douve des ciels gris. Zébrant de ses couleurs courbes l’à-plat bitume d’un arc sept fois nuancé. Il sort du jour sous tous les passages cloutés des différentes manières de faire souffrir. Une volée d’orties cogne en façade ses stances à Sade. Un seul coup de lame lancé par la marée dégagerait les paradis fiscaux si l’équité c’était pas du domaine du dogme . L’ormeau noyé aux rivières se régénère aux rochers des océans, la coquille en évent, muscle palpitant au granit. Qu’avons-nous oublié de meurtrir, doigts gourds d’orgueilleuses premières en escalades répétées ? Les sabres de nos mécaniques décapitent l’émergence des sources, sans assouvir leur soif paranoïaque de conquête. L’électricité est en fonte de glaciers. J’étais demain dans chacun de mes hiers, le soleil sans brûler la fraîcheur de l’ombre de mon arbre, n’a pas coupé ses feuilles. Elles se dressent en contrescarpe aux chemins qui grimpent avec les chèvres. Sous forme de maisons-nids. L’attitude de mes proches contredit ma folle innocence. Ils jalousent mon refus sans autre pensée qu’en tirer profit. Pourtant devant la fatigue évidente de mes yeux qui me quittent, en même temps que mes jambes je peins de l’Ecriture Vagabonde du Refuge de l’Amour. Les villes du désespoir et leurs façades crevées gardent autant d’yeux ouverts que le bleu activé par l’arbre a besoin d’entendre, sans l’épeler par un non. Vivra un jardin vert aux fondations indélébiles. Pour être libre de mourir, la conscience en vie dans l’intime du journal..

Niala-Loisobleu – 19 Septembre 2017

 

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Cette Intime Vision

2017 – Niala

Acrylique et Encre s/Canson, encadré s/verre 30×40