CHANSON DES JOIES


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CHANSON DES JOIES

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Car je veux écrire le plus jubilatoire des poèmes!
Un poème tout en musique – tout en virilité, tout en féminité, tout en puérilité!
Plénitude d’usages communs – foultitude d’arbres et de graines.

J’y veux la voix des animaux – la balance vivace des poissons!
Je veux qu’y tombent les gouttes de pluie musicalement!
Je veux qu’y brille le soleil que s’y meuve les vagues musicalement!

Sortie de ses cages la joie de mon esprit, filant comme une langue de foudre!
Posséder tel globe précis ou telle portion mesurée du temps ne me comblera pas,
Ce sont mille globes c’est l’ensemble complet du temps qu’il me faut!

J’envie la joie de l’ingénieur, je veux m’en aller sur la locomotive,
Entendre la compression de la vapeur, quel plaisir le hurlement de son sifflet, une locomotive qui rit!
Irrésistible la pression de la vitesse qui nous emporte à l’horizon.

Ce délice aussi de flâner par les collines et les prairies!
Feuilles et fleurs des humbles herbes communes, fraîcheur d’humidité des sous-bois,
Enivrant parfum de terre dans la prime aube, aux jeunes heures de l’après-midi.

Joie enviable de la cavalière, du cavalier en selle,
Petite pression avec les jambes pour le galop, et le coulis d’air murmurant aux oreilles, dans les cheveux.

J’envie la joie de l’homme du feu,
Dans le silence de la nuit l’alarme qui hurle,
Les cloches, les cris, vite je dépasse la foule, je cours!
Qui est fou de joie au spectacle des flammes qui brûlent? c’est moi!

La joie du boxeur aux muscles saillants condition physique impeccable qui surplombe l’arène dans la certitude de sa puissance et le désir irrépressible d’affronter son adversaire, ah! comme je l’envie!

Ah ! comme j’envie la sympathie élémentaire qu’émet à flots généreux et continus l’âme humaine et elle seule, vraiment oui comme je l’envie!

Et les joies de l’enfantement maternel!
La veille, la longue endurance, l’amour précieux, l’anxiété, le travail donneur de vie.

La croissance, l’accroissement, la compensation,
L’adoucissement, la pacification, la concorde, l’harmonie, non mais quelle joie!

Je voudrais tellement revenir au lieu de ma naissance
Tellement entendre chanter les petits oiseaux à nouveau
Tellement errer flâner dans la grange la maison à travers les champs à nouveau,
Tellement à travers le verger tellement sur les vieux chemins encore une fois.

Quel plaisir d’avoir grandi dans les baies, au bord des lagunes, des ruisseaux, des rivages,
Je voudrais continuer d’être employé là-bas toute ma vie
Ah ! cette odeur de sel et d’iode des molières, les algues parfumées à marée basse,
Le métier de la pêche, le travail du pêcheur d’anguilles, du pêcheur de palourdes,
Je suis venu avec mon râteau et ma bêche, suis venu avec mon trident à anguilles,
La mer a reflué au large ? Dans ce cas je m’agrège au groupe de palourdiers sur l’estran,
Plaisante, m’active avec eux, ironise sur mon efficacité avec la vitalité du jeune homme,
Prends mon panier à anguilles mon trident avec moi, quand c’est l’hiver, pour m’aventurer sur la glace – d’une hachette découpant des trous à la surface,
Regardez comme je suis chaudement vêtu, aller retour en une après-midi, regardez comme je suis joyeux, et cette ribambelle de jeunes costauds qui m’accompagne,
Adultes ou encore adolescents, aucun ne donnerait sa place pour rien au monde,
Ça leur plaît tellement d’être avec moi jour et nuit, au travail sur la plage, au sommeil dans ma chambre.

D’autres fois calme plat, on sort en canot pour aller relever les casiers à homards lestés de leurs lourdes pierres, je connais les repères,
Les balises, je rame dans leur direction, le soleil n’est pas encore levé mais ah ! cette douceur matinale de la lumière du cinquième Mois à la surface de l’eau autour de nous,
Je remonte obliquement les cages d’osier, carapaces vert sombre les bêtes traquées font assaut de toutes leurs pinces, j’insère une cheville en bois à l’articulation,
L’un après l’autre j’inspecte tous les casiers, puis à la rame retour au rivage,
Là où, dans une énorme marmite d’eau bouillante, seront jetés les homards jusqu’à ce que rougeur d’ensuive.

Un autre jour, pêche au maquereau,
Vorace lui, goulu du hameçon, nageant quasiment à la surface, on croirait voir l’eau couverte sur des milles;
Un autre jour encore, pêche à l’aiglefin dans la baie de Chesapeake, je fais partie de l’équipe, peau brune de lumière.
Une autre fois pêche au poisson bleu au large de Paumanok on laisse traîner une ligne derrière le bateau, c’est moi muscles en alertes,
Pied gauche calé sur le plat-bord, bras droit lançant très loin devant moi le serpentin de la fine corde,
À portée d’yeux d’une armada de cinquante esquifs, mes amis, qui filent et manœuvrent dans le vent.

Canoter sur les rivières, j’en rêve !
Descendre le Saint-Laurent, panorama grandiose, les vapeurs,
Les voiliers voiles claquantes, les Mille Îles, les trains de bois flottant qu’on rencontre avec leurs conducteurs aux longues perches-godilles recourbées,
Petit abri en bois, panache de fumée montant du feu où cuit le dîner.

(Et puis je veux du pernicieux, de l’horrible !
Je ne veux surtout pas d’une vie pieuse ni mesquine !
Je veux de l’inéprouvé, je veux de la transe !
Je veux échapper aux ancres, dériver en toute liberté !)

Je me vois mineur, forgeron,
Fondeur de fonte, fonderie même pas hautes toiture en tôle rugueuse, ampleur d’espace dans la pénombre,
Fourneau, versement du liquide en fusion.

Retrouver les joies du soldat, mais oui !
Sentir la présence à ses côtés d’un homme courageux, en sympathie avec soi, d’un commandant !
Quel admirable calme – se réchauffer au soleil de son sourire !
Monter au front – entendre le roulement de tambour, le clairon.
Les rafales de l’artillerie, voir l’étincellement des baïonnettes, des barillets dans la lumière jouant aux mousquets,
Voir tomber, mourir sans un cri des hommes !
Goûter au goût sauvage du sang – diaboliquement le désirer !
Plaisir gourmand de compter les plaies, les pertes infligées à l’ennemi.

Maintenant le baleinier, sa joie ! Me voici repartir de nouveau en expédition !
N’est-ce pas le mouvement du bateau sous mes pieds, n’est-ce pas la caresse des souffles atlantiques sur mon visage,
Dans mes oreilles n’est-ce pas soudain le cri de la vigie : There she blows !
Baleine à bâbord !
J’ai bondi dans le gréement, épiant avec les autres, nous voici fous d’excitation maintenant descendus de notre guet,
Je saute dans la baleinière, nous ramons vers notre proie,
Approche silencieuse, discrète, de la montagne massive, paresseusement léthargique,
Le harponneur s’est dressé, la flèche fuse à l’extrémité du bras puissant,
Rapide fuite au large de l’animal meurtri qui entraîne notre canot dans le vent, nous suivons la corde,
Et puis je le vois reprendre surface pour respirer, nous nous approchons,
Une lance va se ficher dans son flanc, de toute la force de la propulsion, qui sera tordue ensuite dans la plaie,
Nouveau recul, la bête repart, perdant son sang en abondance,
Jaillissement rouge comme elle reparaît, décrit des cercles de plus en plus courts, sillage hâtif dans l’eau – puis meurt, j’assiste à la scène,
Ultime cabrement convulsif au centre du cercle avant de retomber gisant immobile sur le dos dans l’écume sanglante.

Mais la joie la plus pure c’est ma vieillesse masculine qui me la donne !
Mes enfants, mes petits-enfants, mes cheveux blancs, ma barbe blanche,
Mon imposante stature, ma calme majesté, à la fin de cette longue perspective droite de la vie.

Mais la joie la plus mûre est celle de la féminité, du bonheur enfin atteint !
J’ai dépassé quatre-vingts ans, je suis l’aïeule la plus vénérable,
Clarté parfaite dans mon esprit – tout le monde, voyez, m’entoure d’attentions !
Quel est le secret de cette séduction plus forte que mes précédents charmes, quelle beauté s’épanouit en moi de parfum plus sucré que dans la fleur de ma jeunesse ?
D’où émane, d’où procède cette mystérieuse grâce qui est la mienne ?

Éprouver les joies de l’orateur !
Cette profonde inspiration qui soulève les côtes et gonfle la poitrine pour conduire à la gorge le roulement de tonnerre de la voix,
Faire communier avec soi-même le peuple, larmes ou rage, haines ou désirs,
Entraîner l’Amérique par sa langue, apaiser l’Amérique par ses mots !

Et puis la joie de mon âme aussi en son égale tempérance, prenant identité de toutes les matières, les aimant toutes, observant et absorbant chacune en leurs particularités,
Cependant qu’elles me la retournent en écho, toute vibrante des actes de la vue, de l’ouïe, du toucher, de l’entendement, de la consécution, de la comparaison, de la mémoire, et autres facultés,
Elle la vie profonde en moi de mes sens, qui transcende les sens comme mon corps incarné,
Mon moi au-delà de la matière, ma vue au-delà de mes yeux matériels,
La preuve indiscutable à la minute même, mais bien sûr ! que ce ne sont pas mes yeux matériels qui voient,
Ni non plus mon corps matériel, mais bien entendu ! qui aime, qui marche, qui rit, qui crie, qui embrasse, qui procrée.

Et le fermier, que de joies !
L’homme de l’Ohio, l’Illinoisien, le Wisconsinien, le Kanadien, l’Iowan, le Kansien, le Missourien, l’Orégonais,
Au petit jour ils sont déjà debout, actifs sans effort apparent,
Ce sont les labours d’automne pour les semailles d’hiver,
Ce sont les labours du printemps pour le maïs,
Ce sont les arbres du verger à greffer, la cueillette automnale des pommes.

Je veux me baigner dans une baignade, choisir un endroit idéal du rivage,
Et entrer dans un éclaboussement d’eau, ou bien tremper tout juste mes chevilles ou alors courir tout nu sur le sable.

Oh ! l’espace, saisir sa réalité !
Qu’elle n’a pas de frontières, l’universelle plénitude,
S’unir d’un jaillissement avec le ciel, le soleil, la lune, les nuages fuyants.

Joie de l’indépendance masculine !
N’être esclave de personne, comptable de personne, tyran connu ou tyran anonyme,
Marcher droit devant soi, port droit, foulée souple, élastique,
Regard calme ou coup d’œil de l’éclair, regarder,
S’exprimer d’une voix pleine et sonore, poitrine bien dégagée,
Faisant face en personne aux autres personnalités ici-bas.

La richesse des joies de l’adolescence, les connais-tu ?
Les compagnons chéris, les plaisanteries ensemble, le rire sur le visage ?
La journée illuminée d’une radieuse lumière, la joie des jeux de souffle ?
La joie de la musique, les lampes dans la salle de bal, les danseurs ?
Le dîner copieux, la succession des toasts verre en main ?

Mon âme, mon âme suprême, écoute !
Connais-tu les joies de la méditation ?
Connais-tu le coeur solitaire mais joyeusement libre, sa tendresse dans la nuit ?
Connais-tu le plaisir de suivre un route orgueilleusement seul, même lorsque pèsent à l’esprit souffrances et déchirements ?
Connais-tu le plaisir angoissant des débats intimes, les rêveries grandioses fertiles en extases ?
La pensée de la Mort, des sphères du Temps et de l’Espace ?
Les prophéties d’amours idéales, d’essence plus pure, l’épouse divine, la douceur du camarade à l’inaltérable perfection ?
À toi toutes ces joies mon immortelle, on âme ! leur récompense te revient.

Aussi longtemps que je vivrai en maître de ma vie, non son esclave,
Aussi longtemps que j’affronterai la vie dans un esprit vainqueur,
Jamais de mauvaises brumes, jamais l’ennui, jamais les plaintes ni les critiques excoriantes,
Mais aux rudes lois de l’air, de l’eau, du sol cherchant critère incorruptible pour mon âme profonde
Je ne laisserai aucun gouvernement étranger me soumettre à son joug.

Je ne chante pas, je ne scande pas seulement la joie du Vivre – je chante la Mort, la joie de la Mort !
La caresse merveilleuse de la Mort, son apaisant engourdissement, sa brève persuasion,
Me voici déchargé de mon corps excrémentiel, qu’on le brûle, qu’on le rende à la poussière, qu’on l’enterre,
Reste mon corps réel pour mon usage sans doute dans d’autres sphères,
À quoi sert désormais mon enveloppe vide sinon à être purifiée pour des tâches futures, à être réemployée dans les usages éternels de la terre.

Je veux attirer par d’autres lois que l’attraction !
Comment m’y prendre, je ne sais pas, pourtant voyez cette obéissance qui n’obéit à rien,
Ce pouvoir magnétique, ah ! vraiment quelle force – toujours offensive, jamais défensive.

Oui, me battre contre des obstacles insurmontables, affronter des ennemis intraitables,
Seul à seul avec eux, pour mieux connaître mes limites d’endurance !
Face à face avec le combat, avec la torture, la prison, la haine générale !
Je monte à l’échafaud, j’avance sous la gueule des fusils, l’allure dégagée, totalement insouciante!
C’est cela, un dieu, je veux être un dieu!

M’embarquer à la mer!
Je veux tellement quitter ce sol insupportable,
Tellement quitter l’usante monotonie des rues, des maisons, des trottoirs,
Tellement te quitter terre compactement immuable, oui monter à bord d’un vaisseau,
Lever l’ancre, mettre à la voile, à la voile!

Je veux que désormais la vie soit un grand chant de joies!
Je veux danser, battre des mains, exulter et crier, sauter, bondir en l’air, me rouler par terre, surtout flotter, flotter!
Car je serai marin du monde partant pour tous les ports
Car je serai bateau (avez-vous vu mes voiles, déployées au soleil et à l’air?),
Navire vif cales gonflées d’une précieuse cargaison de paroles et de joies.

Extrait de:

2002, Feuilles d’Herbe,; (Gallimard)

 

Walt Whitman

CHANSON DE MOI-MÊME


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CHANSON DE MOI-MÊME

1

Je me célèbre moi-même, me chante moi-même,
Toi tu assumeras tout ce que j’assumerai,
Car les atomes qui sont les miens ne t’appartiennent pas moins.

Je flâne, j’invite mon âme à la flânerie,
Flânant, m’incline sur une tige d’herbe d’été que j’observe à loisir.

Ma langue, l’ensemble des atomes de mon sang, façonnés par le sol d’ici même,
l’air d’ici même,
Ma naissance, ici même, de parents eux-même nés ici, comme les parents de leurs
parents avant eux,
Trente-sept ans ce jour, santé parfaite , je commence,
Comptant bien ne plus m’interrompre avant la mort.

Congédiés les credo, congédiées les écoles,
Ayant pris mesure exacte d’eux sans mépris mais avec du recul,
J’accueille, est-ce un bien est-ce un mal, je laisse s’exprimer
sans fin
La nature hasardeuse dans sa vierge énergie.

2

Aux chambres des maisons affluent les parfums, les étagères inondent
de parfums,
Dont j’inhale moi-même la suavité, que je connais, que j’apprécie,
Sans pour me laisser pour autant circonvenir par leur distillation trop
excitante

L’air inodore, qui n’est pas parfum, qui n’a pas goût d’une essence
distillée
Sied à ma bouche depuis toujours, j’en suis amoureux fou,
Voyez, au talus sous le bois où je vais, j’ôte mon déguisement, je me
mets tout nu,
Je brûle de le sentir toucher ma peau.

Mon haleine qui fume.
Ondes, échos, susurrements, souche d’amour, fil soyeux, fourche et vigne,
L’acte d’inspirer, d’expirer, le battement de mon cœur, le transit du sang
avec l’air dans mes poumons,
Vertes ou sèches, les feuilles dans mes narines, l’odeur du rivage, des
rochers sombres de la mer, celle du foin dans la grange,
La musique des mots éructés par ma voix qui se dissout dans les ressacs
du vent,
Les intermittents baisers légers, les brèves étreintes, l’embrassade,
Le damier de l’ombre avec la lumière dans les arbres aux branches qui
oscillent doucement,
Le plaisir de se retrouver seul ou dans la cohue des rues, sur le versant
d’une colline, au milieu des champs,
La sensation de bonne santé, le trille aigu du plein midi, ma chanson
au saut du lit pour saluer le soleil.

Un millier d’acres, c’est beaucoup pour toi ? la terre pour toi, c’est grand ?
T’aura-t-il fallu toutes ces années pour apprendre à lire ?
Crois-tu donc, vaniteux, que tu comprends le sens des poèmes ?

Reste avec moi une nuit et un jour, tu verras, tu maîtriseras l’origine absolue
des poèmes,
Tu maîtriseras la richesse de la terre et du soleil (un million de soleils inconnus
encore à découvrir !)
Jamais plus tu n’accepteras rien de deuxième ou de troisième main ni ne verras
par les yeux des morts, ni ne te nourriras des spectres livresques,
Ni ne regarderas rien par mes yeux ni ne prendras rien de ma main,
Mais, oreille ouverte à tous les vents, seras ton propre filtre.

3

Je sais, j’ai entendu les belles paroles des beaux parleurs qui parlent de la fin
et du commencement,
Or moi, de la fin ou du commencement, jamais je n’en parle.

De meilleur commencement qu’à la minute même où je parle je n’en connais pas,
Ni d’occasion plus juste de jeunesse ou d’âge,
Ni d’exemple plus vrai de perfection absolue,
Ni de temps plus réel de paradis ou d’enfer.

Pression, incessante pression,
Inlassable pression procréatrice d’univers.

Surgit de la grisaille la paire antagoniste, substance avec croissance éternellement,
le sexe éternellement,
Toujours la croix identitaire, toujours la distinction, toujours la naissance vitale.

Pas besoin de grands discours, cultivés comme incultes le savent d’instinct.

Certitude vissée au corps, droit comme toise, ferme des muscles, bien calé
de bassin,

Fort comme un cheval, ombrageux, affectueux, électrique,
Moi-même suis en face du mystère.

Clarté et douceur sont dans mon âme, clarté et douceur en-dehors de mon âme.

Absente l’une, manque le couple, l’invisible du visible tient sa preuve
Qui devenu invisible à son tour, reçoit à son tour sa preuve.

Etablissant le bien idéal par abstraction du médiocre les générations
s’entre-querellent,
Moi qui sait la parfaite équanimité de la vie, les laisse argumenter entre
elles, sors discrètement me baigner, m’admirer dans mon bain.

J’applaudis à tous mes organes, mes attributs, comme à ceux de l’homme
sain et sympathique,
Le moindre pouce carré de ma peau, fût-ce sa millième partie, sa noblesse,
mérite mon intimité.

Je vois, je danse, je ris, je chante tout mon soûl ;
Quand dans le lit au petit matin de mon sommeil on désenlace tendrement
les bras, on se retire à pas de loup,
Laissant derrière soi colline de provisions dans leurs paniers à nappes
blanches,
N’y ferais-je accueil et attention que plus tard sous prétexte que mes yeux
Iraient trop vite à quitter la silhouette tout au bout de la route,
Et aimeraient mieux montrer à mes calculs au centime près
Ici valeur d’un cent, là de deux, oui qu’est-ce qui vaut plus cher ?

4

On m’entoure, on me questionne,
Des gens que je croise à la promenade, qui veulent connaître l’influence
de ma petite enfance sur ma vie, ou bien du quartier, de la ville, de la
nation que j’habite,
Mes dernières rencontres, découvertes, inventions, fréquentations, auteurs
jeunes ou vieux,
Ce que je mange au dîner, ma façon de me vêtir, mes amis, mers opinions,
mes préférences, mes frais,
L’indifférence réelle ou imaginaire d’un tel ou d’une telle de mes amis à
mon égard,
La maladie d’un de mes proches ou de moi-même, un malheur, une perte,
un manque d’argent, une dépression, un enthousiasme,
Les affres d’une querelle fratricide, l’exagération d’une rumeur, l’ironie des
évènements ;
Toutes ces questions m’assaillent nuit et jour puis s’en vont comme elles viennent,
Mais cela n’est pas moi, le Moi réel.

Celui que je suis est toujours à l’écart de la mêlée,
Regarde d’un air amusé, éprouve de la connivence, de la compassion, ne fait
rien, se solidarise,
Méprise de toute sa hauteur, se raidit, s’accoude sur le premier support ferme
venu,
Tourne son profil de trois quarts, curieux de voir la suite,
A la fois dans le jeu et hors du jeu, simultanément, qu’il contemple avec stupeur.

Du fond du passé me reviennent mes laborieux efforts pour sortir du
brouillard à l’aide des sophistes et des linguistes,
Je ne critique ni ne moque personne, je suis un témoin impassible.

5

Mon âme, je crois en toi, mon autre moi-même n’a pas le droit de
s’humilier devant toi,
Pas plus que tu ne saurais t’abaisser devant lui

Flânons ensemble dans l’herbe, si tu veux, ouvre les tuyaux de ta voix,
Ne me plaisent les mots, la musique, la rime, le sermon, la tradition,
fût-ce du meilleur,
Non, ce que j’aime c’est ta berceuse, c’est ta rumeur de voix comprimée ;

J’ai souvenir d’un matin d’été de clarté diaphane où nous fûmes couchés
tous deux ensemble dans l’herbe
Ah ! comme tu posas ta tête sur mes hanches, ce jour-là, tes yeux me regardant
tendrement,
Et puis tu as ouvert ma chemise sur mon sein et plongé ta langue jusqu’à
mon cœur nu,
Et touché ma barbe à une extrémité, et tenu mes pieds serrés de l’autre.

Alors sont tout à coup montés, comme un nuage, cette paix, et ce savoir
qui passent l’entendement de la terre,
Car je sais que la promesse de ma main est la main de Dieu,
Car je sais que l’esprit de Dieu est mon frère en esprit,
Car je sais que tous les hommes jamais parus sur terre sont mes frères, et
les femmes mes amantes mes sœurs,
Car je sais que l’amour est carlingue du monde créé,
Qu’infinies sont les feuilles raides ou flasque dans les champs,
Et les petites fourmis brunes dans leurs puits en dessous,
Et les plaque de mousse sur la clôture vernissée, sur le tas de pierre, le
sureau, la molène et la morelle.

6

C’est quoi l’herbe ? m’a posé la question un enfant, les mains pleines
de touffes.
Qu’allais-je lui répondre ? Je ne sais pas d’avantage que lui.

Peut-être que c’est le drapeau de mon humeur, tissé d’un tissu vert espoir.

Peut-être que c’est le mouchoir de Notre Seigneur,
Laissé sciemment à terre par lui, cadeau parfumé pour notre mémoire,
Portant la marque de son propriétaire, dans un coin, bien visible, pour
que nous demandions A qui est-ce ?

Ou bien l’herbe, qui sait, est peut-être aussi une enfant, la toute dernière-née
de la végétation ?

Ou bien, pourquoi pas, une livrée hiéroglyphique
Qui veut dire : Je pousse indifféremment partout, zones larges ou étroites,
Je pousse aussi bien chez les Noirs que chez les Blancs,
Kamuck, Tuckahoe, Congressistes, Cuff, tout le monde aura la même chose,
tout le monde y a droit sans distinction.

Et puis je me dis, tout à coup, que c’est peut-être la splendide et folle chevelure
des tombes.

Je veux traiter avec beaucoup de tendresse boucle d’herbe
Qui dit que tu n’es pas transpiration du cœur des jeunes gens,
Qui dit que je ne les eusse pas aimés si je les avais connus,
Qui dit que tu ne viendrais pas des vieillards ou d’une progéniture précocement
arrachée aux genoux maternels,
Et mieux encore, de ces genoux mêmes ?

Car c’est une herbe trop sombre pour émaner des têtes blanches des vieilles,
Trop sombre pour être la barbe incolore des vieux,
Trop sombre pour provenir des palais d’un rose anémié.

Oui, j’entends bruire un tel concert de langues tout autour de moi,
Dont je sens qu’il ne tombe pas pour rien de la voûte des palais !

J’aimerais tellement savoir traduire tous ces indices de mort, jeunes défunts
des deux sexes,
Ces indices qui disent le vieillard et la vieille mère et la progéniture arrachée
précocement à ses genoux.

Que sont, selon vous, devenus ces jeunes gens, ces vieillards ?
Que sont, selon vous, devenus ces femmes et leurs enfants ?

Ils sont vivants et bien vivants en un lieu sûr,
Le plus timide bourgeon est la preuve qu’il n’y a pas de mort réelle,
Laquelle ne vint un jour que pour introduire la vie et non viser à son interruption
finale,
Mais bien pour, dès sa parution, d’effacer devant elle.

Non ! tout marche vers l’avant, tout s’en va vers le large, rien ne s’effondre,
Mourir ne ressemble pas à ce que vous ou moi supposerions, c’est une chance.

7

Qui a dit que c’était une chance de naître à la vie ?
Moi je lui dis tout de suite que c’est une chance égale de mourir, homme
ou femme, j’en suis convaincu.

Je passe la mort avec les mourants, je passe la naissance avec le petit
bébé tout frais, je ne suis pas inclus entre mes seules bottes et chapeau.
Mon œil caresse des myriades d’objets, pas deux identiques, tous bons
sans exception,
Bonne la terre, bonnes les étoiles, bons tous leurs attributs.

Je ne suis pas une terre ni l’attribut d’une terre, moi,
Je suis le copain, le compagnon de tout le monde, tout le monde est aussi
immortel, aussi insondable que moi.
(Jusqu’où immortel ? Eux ne savent pas, moi si !)

Chacun sa famille, chacune ses préférences, moi mon type d’hommes et
de femmes,
A mon goût les hommes qui dans leur jeune âge ont aimé les femmes,
A mon goût l’orgueilleux qui sait comme ça brûle d’être méprisé,
A mon goût la petite amoureuse et la vieille fille, les mères et les aïeules
des mères,
A mon goût les lèvres qui ont souri, les yeux qui ont pleuré,
A mon gout les enfants et les géniteurs d’enfants.

Plus de grands airs ! pour moi vous n’êtes ni coupable, ni méprisable,
ni fini,
Je vois très clair à travers toile et guingan, que ça vous plaise ou non
Je suis là, tout près de vous, tenace, possessif, infatigable, on ne me fera
pas lâcher.

8

Le tout-petit dort dans son berceau,
Je soulève la gaze, le regarde longuement, chasse sans bruit les mouches
avec la main.

Le jeune garçon et la jeune fille peau-rouge vont à l’écart dans les buissons
sur la colline,
Moi, regard d’aigle, je les suis du sommet.

Le suicidé gît dans la mare de son sang sur le parquet de la chambre,
J’inspecte le corps aux cheveux caillés, note l’endroit où est tombé le révolver.

Les jaseurs de carrefour, les jantes des carrioles, le jeu des semelles, les paroles
des promeneurs,
L’omnibus bondé, le conducteur pouce en l’air, questionnant, le métal des sabots
ferrés contre la chaussée de granit,
Les traîneaux dans la neige, clochettes, blagues, cris, bombardement de boules,
Les hourras de ferveur de la foule aux favoris, la fureur des masses en colère,
Le rideau de la litière qui vole avec, dedans, le malade qu’on emporte à l’hôpital,
La rencontre des rivaux, l’injure soudaine, les coups, la chute,
La foule divisée, le policier à l’étoile qui se fraie passage tout de suite jusqu’au
centre,
Les pierres impassibles accueillant, renvoyant la multitude d’échos,
Tout ce qui gémit d’indigestion, de faim, tombe frappé d’insolation, de convulsions,
Tout ce qui, femme surprise dans la rue, pousse un cri tout à coup, vite ! on
l’emmène chez elle accoucher d’un nouveau-né,
Tout ce qui vibre constamment de paroles vives, paroles muettes, tout ce qui
hurle sous le frein du décorum,
Arrestations de criminels, offenses, offres adultères, acceptations, rejet avec une
moue des lèvres,
Tout cela m’importe, le spectacle, la résonance m’importent – Je suis venu et
puis je m’en vais.

….

Walt Whitman

Des chemins clairs qui figurent sur le plan, parfois des noms de rues s’effacent, se glissent alors des impasses aux fonds baptismaux induisant une erreur de naissance…


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Des chemins clairs qui figurent sur le plan, parfois des noms de rues s’effacent, se glissent alors des impasses aux fonds baptismaux induisant une erreur de naissance…

Me levant du ban de mon existence, je me souvins que j’avais abandonné mes clefs dans l’appartement avant d’en claquer la porte. La cage d’escalier ne laisse plus passer le moindre bruit de conversation. Lurette qu’aux paliers, DO NOT DISTURB, ça balance comme à pari à la ficelle de chaque poignée de porte. A qui demander « Où par là ça mène-t-il ? »

Nib de Gaston, pas plus qu’un autre pour répondre au téléfon.

Angoisse.

Entrant dans mon jardin secret, derrière le gros cerisier, je trouve le rossignol faisant passe pour tous mes tiroirs

Soudainement un bruit de roues sort du plafond de la cage, le câble des cordes vocales de l’ascenseur, en se tendant, perdait les zoos.

Je me dis, ouf ça va renaître

-Alors qu’est-ce qui t’arrive ? demande Aurore

Passé le frisson d’impression d’au-delà, je reprends conscience. La petite fille de la femme austère est devant moi, elle me tend son sourire. Puis tourne sur les pointes. »Salto tout l’monde »qu’elle dit en riant comme un petit rat dans ses grands égards… Pas Degas n’apparait de derrière les rideaux. Donc pas de vieux salaces dans l’entr’acte. Les lumières me montrent le plafond.

Un émerveillement !

Il est empli de Chagall. Je tremble, pleure, l’émotion me coule des tripes. Plus de fantôme de l’ô qui paiera comme l’injustice l’exige. Il s’est fait avaler par le trou du souffleur. L’instant d’après icelui-ci me dit « Remballe les films d’épouvante, remonte l’heur à la voile, hisse la trinquette et tire un bord, cap au large. On déhale des cons, on s’écarte des lises, des étocs, des naufrageurs, des-on-m’a-dit-que-vous-êtes-au-courant, on casse la mire de la télé-bobards, des émissions qui montrent les richards dépouilleurs d’îles désertes aux SDF, genre la Tessier & Nikos and co, merde à vos bans comme aurait dit Léo !

Aurore me saute au cou, son parfum de gosse me tourneboule. C’te môme à m’sort la barbe de l’attente de la toison d’or.

Le Petit-Prince, son frère Théo au ciel, la p’tite soeur Line agnelle, les roses, les épines, le serpent et le renard, le désert, la serpette et la belette gonflent les binious genre fez noz que ça gigue du talon dans les Monts d’Areu. Me v’là r’venu à Brocéliande. Merlin assis au centre de la ronde clairière me dit :

« Vas ton odyssée jusqu’au bout de la confiance, elle cédera pas, t’es assez un Pi pour muter croyant en ta foi ».

La mer sort de l’épave et remet taire à flots

Du château de sable un don jonc tresse la corbeille de la mariée.

Le matin referme les portes de la nuit

Je la chevauche à cru

J’tiens d’bout

Niala-Loisobleu – 26 Août 2016

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JE CHANTE LE SOI-MÊME


JE CHANTE LE SOI-MÊME

Je chante le soi-même, une simple personne séparée,

Pourtant je prononce le mot démocratique, le mot En Masse,

C’est de la physiologie du haut en bas, que je chante,

La physionomie seule, le cerveau seul, ce n’est pas digne de la Muse;

je dis que l’Ëtre complet en est bien plus digne.

C’est le féminin à l’égal du mâle que je chante,

C’est la vie, incommensurable en passion, ressort et puissance,

Pleine de joie, mise en oeuvre par des lois divines pour la plus libre action,

C’est l’Homme Moderne que je chante.

Walt Whitman

(Extrait de Feuilles d’herbes)

Erailleur de fibres le rabot de ma passion fait la planche aux bordées de l’esquif,

l’eau ne monte que par sa proximale humidité, à la ligne, l’herminette taille,

les crayons de mes desseins qu’estompent une ombre d’herbe, d’odeurs des lins bleus.

Des crissements calcaires sortis des coquillages vont à l’avance de mes pas, entre sel et iode, un bruit d’elle se pose au tympan de l’étape romane. La gourde balance au dos du sac.

Les calques ont superposé les images d’un diaporama de circonstances, cortège de pensées décousues, ne tenant que par le fil d’une volonté pugnace.

Je peins des frontières ouvertes à la démarcation du destin, c’est de l’utopie qui construit l’oeuvre, les peintures noires sont dévorées par

Saturne à la Fête de la Sardine,

les cheveux de ta nuque coiffent les lèvres ouvertes de mes champs.

A mon poignet tu bats les fléaux de nos moissons, quelques chevaux resteront sauvages pour que les charrettes ne quittent pas le stationnement, d’autres que nous se mettrons au licou.

Tu es la vie, la lutte, l’injustice nous environne, ce n’est que par le coeur que je te serai digne, j’ignore quelle cavité de toi je méconnais, tu es l’intérieur de mon germe, le côté où le soleil se lève.

Je te peins sans lassitude ma Muse.

Niala-Loisobleu

15/04/16

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