SOLEIL PATIENT – GABRIELLE ALTHEN


SOLEIL PATIENT – GABRIELLE ALTHEN

La souffrance et la joie pèsent tout à fait le même poids

Tomas Tranströmer

Mozart sourit un peu à la maison

Le piano ce matin m’écoute et veut bien me répondre

Rire serait de trop pour ce bureau

Mozart ne juge rien et ne fait pas non plus la moue

Mais il taquine l’air de rien les émois qui se faufilent

Puis les console d’un câlin

Et à nouveau compréhensive la musique sourit

La grande sœur nôtre qui sait tout

Et la maison s’adoucit qui accepte en visite le soleil et

  ses lampes

Un pas plus loin nous savons bien que c’est le drame

Avec le sol qui craque au-dessus de la mort

Et moi qui comprends si peu comment va la lumière

En tremblant je m’en vais avec elle jusqu’au dernier accord

Qui déjà m’avait tout pardon

Gabrielle Althen

L’ACCORD MATINAL


L’ACCORD MATINAL

De l’enfance ou bien de la vieillesse, je ne saurais affirmer de qui le matin tient cette vision défaite de la plus petite intention malveillante. A moins que le machinal bonjour comme le « ça va » de la poignée de main mécanique se remontent avec le coucher de lune ? Durant la minute qui précède, ce temps court est l’unique no man’s land avant que les canons se lèvent

Douceur si angélique que c’est peut-être à cause d’elle que ça vire à l’aigre

L’ange est un composé hybride d’amour et de haine, une aile à droite, une autre à gauche et l’aqueux aux extrêmes

Comme en politique

Rien qui vaille d’être pris pour argent comptant

Pourtant on y repique chaque matin comme on entre sa main dans le gant de toilette pour se faire propre

On ne réglera ce dysfonctionnement que le jour où le coq aura traversé la terre sous les roues d’une guère d’étoiles

Me voici en haut des tours, un signe symbolique majeur

Telle Anne, sur mon rempart (il faut dire que je n’y étais jamais autant monté que depuis la semaine qui s’écoule) je scrute et voit la ligne de flottaison de l’horizon onduler

Un changement qui pourrait s’avérer majeur s’opère

Il montre un vent favorable du côté qui me permet de m’exprimer, signe de renaissance ?

Comme il n’y a jamais de hasard, François 1er m’aurait invité à partager un vers à la Toison d’Or ce petit bouchon installé dans une rue sympa de l’Histoire

Mon cheval et sa guitare y sautent le mosaïque pavé…

Niala-Loisobleu – 12 Juin 2021

A MON FRERE, MARCELLO COMITINI


A MON FRERE, MARCELLO COMITINI

Qu’ô qu’une désolation ne t’éther nu

Marcello

Ainsi je suis d’oulipo

malicieux écureuil à tête d’aiguille

sur la voie d’un céleste qu’on voit pas

mais qui roule sa Poule

tel un Robert malicieux

A la vie refaite en bleu de Pierrot

aldente

pour resucrer la fraise avant de la goûter

hors de sa Comédie

Restons aux claires ostréicoles afin de laver le sel des algues vertes de la vie

Je t’embrasse comme un Frère…

Alain

CONFIDENCES D’UN CONDAMNÉ PAR JACQUES PRÉVERT


CONFIDENCES D’UN CONDAMNÉ PAR JACQUES PRÉVERT

Pourquoi on m’a coupé la tête?

Je peux bien le dire maintenant, tout s’efface avec le temps.

C’était si simple, vraiment.

J’étais allé passer la soirée chez des amis mais il y avait beaucoup de monde et je m’ennuyais.
A cette époque j’étais un peu triste et j’avais facilement mal à la tête.

Cette atmosphère de fête m’irritait et me fatiguait.
Je pris congé.
La maîtresse de maison me prévint que la minuterie était détraquée et que l’ascenseur était en panne lui aussi.


Je peux vous faire un peu de lumière, attendez.


De la lumière, vous plaisantez, lui dis-je, je suis

comme les chats, moi, je vois clair la nuit.


Vous entendez, dit-elle à ses amis, il est comme les

chats, c’est merveilleux, il voit clair la nuit.
Pourquoi avais-je dit cela, une façon de parler, une

phrase polie et qui se voulait spirituelle, dégagée.
Je commençais à descendre péniblement les premières

marches de l’escalier et les petites barres de cuivre du tapis faisaient un bruit curieux sous mes pas qui glissaient.

J’étais dans une si noire obscurité que j’eus d’abord envie de remonter et d’appeler.

Je fouillais d’abord mes poches, mais vainement, pas d’allumettes.

Je m’assis et réfléchis, à quoi, je ne sais plus, j’attendais peut-être que quelqu’un vînt à mon secours sans, bien entendu, savoir ou deviner que j’avais besoin
d’aide.

Me relevant péniblement et ne trouvant pas la rampe, je me heurtais violemment contre un mur et me mis à saigner du nez.

Cherchant dans mes poches un mouchoir, je mis enfin la main sur une boîte d’allumettes avec, fort malencontreusement, une seule allumette dedans.

Je rallumai avec d’infinies précautions et, cherchant une nouvelle fois la rampe, j’aperçus d’abord dans un miroir, sur le palier de l’étage où je m’étais
arrêté, mon visage couvert de sang.

Et ce fut à nouveau l’obscurité.

Je me trouvais de plus en plus désemparé.

Soudain, étendant au hasard, à tâtons, la main, je touchai un serpent qui se mit à glisser.

Charmante soirée.

Ce serpent, c’était tout simplement la rampe que par bonheur j’avais retrouvée et qui rampait doucement sous ma main qui venait d’essuyer mon visage si stupidement
ensanglanté.

Je me mis alors à rire : j’étais sauvé.

Et comme je descendais allègrement mais prudemment, je fus tout à coup renversé par quelqu’un ou quelque chose qui, à toute vitesse, lui ou elle aussi, descendait en
même temps qu’une petite flamme, sans aucun doute celle d’un briquet.

Me relevant encore une fois, je marchai à nouveau dans le noir, mes deux mains devant moi.

Ces deux mains rencontrèrent le mur et le mur céda…

Ce n’était pas le mur mais une porte entrouverte.

Soudain de la musique et de la lumière venant des étages supérieurs !

Sans aucun doute des invités qui, à leur tour, descendaient et que la maîtresse de maison accompagnait, un flambeau à la main.

Vraiment, je ne savais où me mettre et ce n’était pas une façon de parler; aussi, profitant de cette porte pour me dissimuler, je pénétrai plus avant, quand tout à
coup, dans la lumière qui grandissait, je découvris un corps étendu à mes pieds.

C’était le corps d’Antoinette.

Elle était là, couchée, les yeux ouverts, la gorge aussi.

Antoinette avec qui j’avais vécu si longtemps et qui, le mois dernier, m’avait abandonné.

Antoinette que j’avais suppliée, que j’avais même menacée.

Je ne pus retenir un cri.

De terreur, ce cri et de stupeur aussi.

La maîtresse de maison, les invités se précipitent, des portes s’ouvrent, d’autres lumières bientôt se mêlent à la leur, portées par d’autres locataires
déshabillés, terrorisés et blêmes.

Beaucoup de temps déjà s’était écoulé depuis que j’avais pris congé et j’étais là, muet et couvert de sang, hagard comme dans les pires histoires.

Près du oorps de mon amie perdue et — en quel état — retrouvée, sur le parquet, une lame luisait comme un morceau de lune dans un ciel étoile.

Dans chaque main tremblante une lumière bougeait.

Présence inexplicable ou bien trop expliquée.

Vous voyez d’ici le procès : le pourvoi rejeté, le petit verre, le crucifix à embrasser et encore comme une lune, le couperet d’acier.

Que voulez-vous, mettez-vous à ma place.
Que pouvais-je dire, que pouvais-je raconter?
J’avais passé un trop mauvais quart d’heure dans les mornes ténèbres de ce noir escalier et j’avais eu la folle imprudence d’affirmer : je vois clair la nuit, moi, je suis comme
les chats.

Qui m’aurait cru alors et sans me rire au nez ?

Oui, j’en suis sûr, on m’aurait ri au nez pendant de longues, de trop longues années à mon gré.

J’ai préféré me taire plutôt que d’être ridiculisé.

Jacques Prévert