ÊROS SUSPENDU


René Char

 

ÊROS SUSPENDU

 

La nuit avait couvert la moitié de son parcours.
L’amas des cieux allait à cette seconde tenir en entier dans mon regard.
Je te vis, la première et la seule, divine femelle dans les sphères bouleversées.
Je déchirai ta robe d’infini, te ramenai nue sur mon sol.
L’humus mobile de la terre fut partout.

Nous volons, disent tes servantes, dans l’espace cruel, — au chant de ma trompette rouge.

René Char

 

Coupés à la racine les poils sont là sur la table, sortis du pouls, ils gisent inertes hors de la chair de pool. L’écaille étoile le vernis . Par l’anneau fêlé une amarre a filé. A travers les failles la ligne de fond tressaille en fouettant la masse liquide de ses hameçons, sursauts vivants. La nacre du coquillage où la perle s’incruste, nielle l’ouvrage sans démordre. Dans les fougères couchées le vélo s’est relève pour monter à cheval, l’éclusier tourne le manège  à la manivelle. Une façade ouverte en ogives assemble les tessons de couleur dans des griffes de plomb pour se saisir de la verticale solaire. Les épiciers continuent d’éplucher les prix pour faire la soupe.

La glace me renvoie une vieille image.

Niala-Loisobleu – 11/04/19

ENTRE TIEN EMOI 58


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ENTRE TIEN EMOI 58

 

Une heureuse conjonction astrale où un débit venteux favorable laissant poindre la montagne au centre de la fenêtre je coinçais la porte avec le chien et vînt goûter la plénitude de fin de journée dans cette vue imprenable. La paix en brassées, voilà le ressenti que rien ne contenait en rationnement. Laisser de côté les coureurs de dot baratiner l’Europe ça calme la tension.

 

AIGUEVIVE

René Char

La reculée aux sources : devant les arbustes épineux, sur un couloir d’air frais, un blâme-barrière arrête l’assoiffé. Les eaux des mécénats printaniers
et l’empreinte du visage provident vaguent, distantes, par l’impraticable delta.

Revers des sources : pays d’amont, pays sans biens, hôte pelé, je roule ma chance vers vous. M’étant trop peu soucié d’elle, elle irriguait, besogne plane, le jardin de vos
ennemis. La faute est levée.

René Char

 

Le soleil de ta voix était entré dans l’haleine de ce jour chômé où j’eus un désir manuel sans doute en raison d’une envie me poursuivant depuis plusieurs jours. Les préparatifs d’exposition sont somme toutes trop absorbants. Je sens mon besoin bâtisseur tiré sur un chantier ayant un impératif de délai. Le temps n’est pas toujours à repousser. Le chien vient de lever un oeil, je l’ôte de son rôle de cale-porte, il sourit, je le connais il déteste le sucre et les mouvements de dressage quI les accompagnent, mais ma main dans le tour d’oreilles, ça c’est autre chose.

Niala-Loisobleu – 07/04/19

 

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René Char Fragment XXXIX tiré de Partage formel in Seuls demeurent (1938-1944)


Photographie © Odile d'Harnois

René Char

Fragment XXXIX tiré de Partage formel in Seuls demeurent (1938-1944)

   Au seuil de la pesanteur, le poète comme l’araignée construit sa route dans le ciel. En partie caché à lui-même, il apparaît aux autres, dans les rayons de sa ruse inouïe, mortellement visible.

Photographie © Odile d’Harnois

ENTRE TIEN EMOI 42


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ENTRE TIEN EMOI 42

 

L’accident en cherchant le vice

démonta l’espoir par la monstruosité de ses conséquences.

Le coup passa si près

plus que le chapeau le courage tomba

Et l’eau emportant

les solutions de sauvegarde il fallut aller secourir en creusant des dérivations

Sous la pression le poids tempétueux gagne

le pouls s’essouffle

Quelque chose dont on ne se pose pas la question du nom cogne aux tempes

les pieds catapultent

jusqu’à fendre la surface d’un entonnoir à misères.

Niala-Loisobleu – 28/03/19

 

LA MINUTIEUSE

L’inondation s’agrandissait.
La campagne rase, les talus, les menus arbres désunis s’enfermaient dans des flaques dont quelques-unes en se joignant devenaient lac.
Une alouette un ciel trop gris chantait.
Des bulles çà et là brisaient la surface des eaux, à moins que ce ne fût quelque minuscule rongeur ou serpent s’échappant à la nage.
La route encore restait intacte.
Les abords d’un village se montraient.
Résolus et heureux nous avancions.

Dans notre errance il faisait beau.
Je marchais entre
Toi et cette
Autre qui était
Toi.
Dans chacune de mes mains je tenais serré votre sein nu.
Des villageois sur le pas de leur porte ou occupés à quelque besogne de planche nous saluaient avec faveur.
Mes doigts leur cachaient votre merveille.
En eussent-ils été choqués?
L’une de vous s’arrêta pour causer et pour sourire.
Nous continuâmes.
J’avais désormais la nature à ma droite et devant moi la route.
Un bœuf au loin, en son milieu, nous précédait.
La lyre de ses cornes, il me parut, tremblait.
Je t’aimais.
Mais je reprochais à celle qui était demeurée en chemin, parmi les habitants des maisons, de se montrer trop familière.
Certes, elle ne pouvait figurer parmi nous que ton enfance attardée.
Je me rendis à l’évidence.
Au village la retiendraient l’école et cette façon qu’ont les communautés aguerries de temporiser avec le danger.
Même celui d’inondation.
Maintenant nous avions atteint
Torée de très vieux arbres et la solitude des souvenirs.
Je voulus m’en-quérir de ton nom éternel et chéri que mon âme avait oublié : «Je suis la
Minutieuse. »
La beauté des eaux profondes nous endormit.

René Char

 

FEUILLETS D’ HYPNOS


René Char

 

FEUILLETS D’ HYPNOS

(fragments)

L’intelligence avec l’ange, notre primordial souci. (Ange, ce qui, à l’intérieur de l’homme, tient à l’écart du compromis religieux, la parole du plus haut silence, la
signification qui ne s’évalue pas.
Accordeur de poumons qui dore les grappes vitaminées de l’impossible.
Connaît le sang, ignore le céleste.
Ange : la bougie qui se penche au nord du cœur.)

Vous serez une part de la saveur du fruit.

Amis, la neige attend la neige pour un travail simple et pur, à la limite de l’air et de la terre.

L’acte est vierge même répété.

Le poème est ascension furieuse ; la poésie, le jeu des berges arides.

Si l’homme parfois ne fermait pas souverainement les yeux, il finirait par ne plus voir ce qui vaut d’être regardé.

Notre héritage n’est précédé d’aucun testament.

On ne se bat bien que pour les causes qu’on modèle soi-même et avec lesquelles on se brûle en s’identifiant.

Agir en primitif et prévoir en stratège.

Nous sommes des malades sidéraux incurables auxquels la vie sataniquement donne l’illusion de la santé.
Pourquoi •>
Pour dépenser la vie et railler la santé ?

(Je dois combattre mon penchant pour ce genre de pessimisme atonique, héritage intellectuel…)

René Char

 

 

 

Aimer

Le don sans demande de caution

Dans le noir de la tête le coeur s’auréole au pouls et en mesure

absente de hallebarde 

La générosité écorche à vif

sans doute pour désinfecter le mal d’aimer

A tout prendre

le mauvais choix que j’ai fait  de vouloir aimer sauve ma conscience et me guérit d’une lèpre incurable, comme je me doigts d’être pour me respecter.

Niala-Loisobleu – 18/03/19

Evadné


René Char

 

Evadné

 

L’été et notre vie étions d’un seul tenant

La campagne mangeait la couleur de ta jupe odorante

Avidité et contrainte s’étaient réconciliées

Le château de
Maubec s’enfonçait dans l’argile

Bientôt s’effondrerait le roulis de sa lyre

La violence des plantes nous faisait vaciller

Un corbeau rameur sombre déviant de l’escadre

Sur le muet silex de midi écartelé

Accompagnait notre entente aux mouvements tendres

La faucille partout devait se reposer

Notre rareté commençait un règne

(Le vent insomnieux qui nous ride la paupière

En tournant chaque nuit la page consentie

Veut que chaque part de toi que je retienne

Soit étendue à un pays d’âge affamé et de larmier géant)

C’était au début d’adorables années

La terre nous aimait un peu je me souviens.

René Char

 

 

(Dans son écoute René vient une fois de plus de me tourner à toi)

Le bois nous cachait, une faîne, un gland  si bien en taire, que le vert se lisait poétiquement

le corps sans erreur de description

d’autres vents l’odeur était faite

et une paix que seule une guerre pouvait avoir mise au monde. Irrésistiblement présente

Le vacillement du repos reste en sommeil debout – au pied de la lettre – la fatigue garde en veille ses virgules sur le mur

 

Passé présent

nos nudités se promettent de trouver la force d’attendre.

 

Niala-Loisobleu – 8 Mars 2019

 

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DANS LA MARCHE


DANS LA MARCHE

René Char

 

Ces incessantes et phosphorescentes traînées de la mort sur soi que nous lisons dans les yeux de ceux qui nous aiment, sans désirer les leur dissimuler.

Faut-il distinguer entre une mort hideuse et une mort préparée de la main des génies? Entre une mort à visage de bête et une mort à visage de mort?

*

Nous ne pouvons vivre que dans l’entrouvert, exactement sur la ligne hermétique de partage de l’ombre et de la lumière. Mais nous sommes irrésistiblement jetés en avant.
Toute notre personne prête aide et vertige à cette poussée.

*

La poésie est à la fois parole et provocation silencieuse, désespérée de notre être-exigeant pour la venue d’une réalité qui sera sans concurrente.
Imputrescible celle-là. Impérissable, non; car elle court les dangers de tous. Mais la seule qui visiblement triomphe de la mort matérielle. Telle est la Beauté, la
Beauté hauturière, apparue dès les premiers temps de notre coeur, tantôt dérisoirement conscient, tantôt lumineusement averti.

• Ce qui gonfle ma sympathie, ce que j’aime, me cause bientôt presque autant de souffrance que ce dont je me détourne, en résistant, dans le mystère de mon cœur :
apprêts voilés d’une larme.

La seule signature au bas de la vie blanche, c’est la poésie qui la dessine. Et toujours entre notre cœur éclaté et la cascade apparue.

Pour l’aurore, la disgrâce c’est le jour qui va venir; pour le crépuscule c’est la nuit qui engloutit. Il se trouva jadis des gens d’aurore. À cette heure de tombée,
peut-être, nous voici. Mais pourquoi huppés comme des alouettes?

René Char

 

Couleur primaire d’un mélange éteint que reste-t-il qui ne s’éteigne dès la mise en tube ? Le vent instable fixe l’encablure d’un jour venu à attendre.

On jette plus de pain qu’on en mange. Au point qu’on ne pense même plus à le garder pour nourrir tous ces lapins que le présent élève comme un sacrement.

Ou le dessert à la recette de gâteau manqué.

 

Niala-Loisobleu – 07/02/19