POURQUOI LA JOURNÉE VOLE


René Char

 

POURQUOI LA JOURNÉE VOLE

Le poète s’appuie, durant le temps de sa vie, à quelque arbre, ou mer, ou talus, ou nuage d’une certaine teinte, un moment, si la circonstance le veut.
Il n’est pas soudé à l’égarement d’autrui.
Son amour, son saisir, son bonheur ont leur équivalent dans tous les lieux où il n’est pas allé, où jamais il n’ira, chez les étrangers qu’il ne connaîtra
pas.
Lorsqu’on élève la voix devant lui, qu’on le presse d’accepter des égards qui retiennent, si l’on invoque à son propos les astres, il répond qu’il est du pays d’à
côté, du ciel qui vient d’être englouti.

Le poète vivifie puis court au dénouement.

Au soir, malgré sur sa joue plusieurs fossettes d’apprenti, c’est un passant courtois qui brusque les adieux pour être là quand le pain sort du four.

René Char

L’INOFFENSIF – René Char


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L’INOFFENSIF

 

Je pleure quand le soleil se couche parce qu’il te dérobe à ma vue et parce que je ne sais pas m’accorder avec ses rivaux nocturnes. Bien qu’il soit au bas et maintenant sans fièvre, impossible d’aller contre son déclin, de suspendre son effeuillaison, d’arracher quelque envie encore à sa lueur moribonde. Son départ te fond dans son obscurité comme le limon du lit se délaye dans l’eau du torrent par-delà l’éboulis des berges détruites. Dureté et mollesse au ressort différent ont alors des effets semblables. Je cesse de recevoir l’hymne de ta parole;  soudain tu n’apparais plus entière à mon côté; ce n’est pas le fuseau nerveux de ton poignet que tient ma main mais la branche creuse d’un quelconque arbre mort et déjà débité. On ne met plus un nom à rien, qu’au frisson. Il fait nuit. Les artifices qui s’allument me trouvent aveugle.
Je n’ai pleuré en vérité qu’une seule fois. Le soleil en disparaissant avait coupé ton visage. Ta tête avait roulé dans la fosse du ciel et je ne croyais plus au lendemain.
Lequel est l’homme du matin et lequel celui des ténèbres ?

René Char

 

MAUVAIS ALOI


 

 

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MAUVAIS ALOI

 

Là maintenant, comme une chose normale, il fait chaud alors qu’il y a 1/4 d’heure j’avais froid. Je m’y reconnu, mais il me fallut soulever la branche morte dont on avait habillé le chemin de  mon départ vers toi. Le dos peut faire mal d’yeux qui brûlent.

Les faussaires s’en prendraient-ils au tant ?

 

Niala-Loisobleu – 10/09/19

 

 

LE MARTEAU SANS MAÎTRE


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LE MARTEAU SANS MAÎTRE

Je tire le matin

il m’a semblé entendre un soupir

venu de la toile prise encore endormie

Cette fraîcheur passe en courant d’air

de la Chaume au jardin par la blancheur d’un Titane

 

La vase sur la peau des reins, le gravier sur le nerf optique, tolérance et contenance. Absolue aridité, tu as absorbé toute la mémoire individuelle en la traversant. Tu t’es établie dans le voisinage des fontaines, autour de la couque, ce guêpier. Tu rumines. Tu t’orientes. Souveraine et mère d’un grand muet, l’homme te voit dans son rasoir, la compensation de sa disgrâce, d’une dynastie essentielle. 

René Char (Le marteau sans Mâitre)

La peau de lin sous ma main parle du soir interrompu, elle va au retour de l’histoire à suivre,  ce que j’entend au bout de mes doigts gauches est le pouls du tambour néandertal inscrit vivant dans la pierre. Il me parle, s’insinue, glisse, tout ondule, la raideur de la pensée s’assouplit, dis-moi ce que j’ignore. Appel, appel,  appel…D’où veniez-vous, où êtes-vous partis ?

Niala-Loisobleu – 30 Juin 2019

 

 

 

NOUS AVONS


René Char

 

NOUS AVONS

 

Notre parole, en archipel, vous offre, après la douleur et le désastre, des fraises qu’elle rapporte des landes de la mort, ainsi que ses doigts chauds de les avoir
cherchées.

Tyrannies sans delta. que midi jamais n’illumine, pour vous nous sommes le jour vieilli; mais vous ignorez que nous sommes aussi l’œil vorace, bien que voilé, de l’origine.

Faire un poème, c’est prendre possession d’un au-delà nuptial qui se trouve bien dans cette vie, très rattaché à elle, et cependant à proximité des urnes de
la mort.

Il faut s’établir à l’extérieur de soi, au bord des larmes et dans l’orbite des famines, si nous voulons que quelque chose hors du commun se produise, qui n’était que pour
nous.

Si l’angoisse qui nous évide abandonnait sa grotte glacée, si l’amante dans notre cœur arrêtait la pluie de fourmis, le Chant reprendrait.

Dans le chaos d’une avalanche, deux pierres s’épou-sant au bond purent s’aimer nues dans l’espace. L’eau de neige qui les engloutit s’étonna de leur mousse ardente.

L’homme fut sûrement le vœu le plus fou des ténèbres; c’est pourquoi nous sommes ténébreux, envieux et fous sous le puissant soleil.

Une terre qui était belle a commencé son agonie, sous le regard de ses sœurs voltigeantes, en présence de ses fils insensés.

*

Nous avons en nous d’immenses étendues que nous n’arriverons jamais à talonner; mais elles sont utiles à l’âpreté de nos climats, propices à notre éveil comme
à nos perditions.

Comment rejeter dans les ténèbres notre cœur antérieur et son droit de retour?

La poésie est ce fruit que nous serrons, mûri, avec liesse, dans notre main au même moment qu’il nous apparaît, d’avenir incertain, sur la tige givrée, dans le calice
de la fleur.

Poésie, unique montée des hommes, que le soleil des morts ne peut assombrir dans l’infini parfait et burlesque.

Un mystère plus fort que leur malédiction innocentant leur cœur, ils plantèrent un arbre dans le Temps, s’endormirent au pied, et le Temps se fit aimant.

René Char

 

 

A la vérité, je choisis ce Char limpide à l’adresse d’égarés (ées) mais la vérité ne change rien à l’idée que l’on donne à ceux qui s’en font une de nous et qui n’a rien à voir avec ce que nous décidons d’être en tout état de cause. Les obstinés (ées) qui ne veulent que comprendre leur idée et la suivre à côté peuvent menacer, rien ne change au fait que nous savons que toute incurie ne mène à rien. Je ne fais rien sur ordre et sous pression quelconque, je fais de ma propre initiative.

Niala-Loisobleu – 23/06/19

L’ALLÉGRESSE


René Char

 

L’ALLÉGRESSE

 

Les nuages sont dans les rivières, les torrents parcourent le ciel.
Sans saisie les journées montent en graine, meurent en herbe.
Le temps de la famine et celui de la moisson, l’un sous l’autre dans l’air haillonneux, ont effacé leur différence.
Ils filent ensemble, ils bivaquent!
Comment la peur serait-elle distincte de l’espoir, passant raviné? 11 n’y a plus de seuil aux maisons, de fumée aux clairières.
Est tombé au gouffre le désir de chaleur — et ce peu d’obscurité dans notre dos où s’inquiétait la primevère dès qu’épiait l’avenir.

Pont sur la route des invasions, mentant au vainqueur, exorable au défait.
Saurons-nous, sous le pied de la mort, si le cœur, ce gerbeur, ne doit pas précéder mais suivre?

René Char