Lettre de René Char à Yvonne


Lettre de René Char à Yvonne

Publié le 19 février 2014 par la freniere

Janvier 1952

Le cœur soudain privé, l’hôte du désert devient presque lisiblement le cœur fortuné, le cœur agrandi, le diadème.

Je n’ai plus de fièvre ce matin. Ma tête est de nouveau claire et vacante, posée comme un rocher sur un verger à ton image. Le vent, qui soufflait du Nord hier, fait tressaillir par endroits le flanc meurtri des arbres.

Je sens que ce pays te doit une émotivité moins défiante et des yeux autres que ceux à travers lesquels il considérait toutes choses auparavant. Tu es partie mais tu demeures dans l’inflexion des circonstances, puisque lui et moi avons mal. Pour te rassurer dans ma pensée, j’ai rompu avec les visiteurs éventuels, avec les besognes et la contradiction. Je me repose comme tu assures que je dois le faire. Je vais souvent à la montagne dormir.

C’est alors, en vérité, qu’avec l’aide d’une nature à présent favorable, je m’évade des échardes enfoncées dans ma chair, vieux accidents, âpres tournois. Pourras-tu accepter contre toi un homme si haletant ?

Lunes et nuit, vous êtes un loup de velours noir, village, sur la veillée de mon amour.

« Scrute tes paupières », me disait ma mère, penchée sur mon avant-sommeil d’écolier. J’apercevais flottant un petit caillou, tantôt paresseux, tantôt strident, un galet pour verdir dans l’herbe. Je pleurais. Je l’eusse voulu dans mon âme, et seulement là.

Chant d’insomnie: Amour hélant, l’Amoureuse viendra, Gloria de l’été, ô fruits ! La flèche du soleil traversera ses lèvres, Le trèfle nu sur sa chair bouclera, Miniature semblable à l’iris, l’orchidée, Cadeau le plus anciens des prairies au plaisir Que la cascade instille, que la bouche délivre.

Je voudrais me glisser dans une forêt où les plantes se refermeraient et s’étreindraient derrière nous, forêt nombre de fois centenaire, mais elle reste à semer. C’est un chagrin d’avoir, dans sa courte vie, passé à côté du feu avec des mains de pêcheur d’éponges. « Deux étincelles, tes aïeules », raille l’alto du temps, sans compassion.

L’automne ! Le parc compte ses arbres bien distincts ! Celui-ci est roux traditionnellement ; cet autre fermant le chemin est une bouillie d’épines. Le rouge-gorge est arrivé, le gentil luthier des campagnes. Les gouttes de son chant s’égrènent sur le carreau de la fenêtre. Dans l’herbe de la pelouse grelottent de magiques assassinats d’insectes. Écoute, mais n’entends pas.

Mon éloge tournoie sur les boucles de ton front, comme un épervier à bec droit.

Parfois j’imagine qu’il serait bon de se noyer à la surface d’un étang où nulle barque ne s’aventurerait. Ensuite, ressusciter dans le courant d’un vrai torrent où tes couleurs bouillonneraient.

L’air que je sens toujours prêt à manquer à la plupart des êtres, s’il te traverse, a une profusion et des loisirs étincelants.

Il faut que je craque ce qui enserre cette ville où tu trouves retenue. Vent, vent, vent autour des troncs et sur les chaumes. J’ai levé les yeux sur la fenêtre de ta chambre. As-tu tout emporté ? Ce n’est qu’un flocon qui fond sur ma paupière. Laide saison où l’on croit regretter, où l’on projette, alors qu’on s’aveulit.

Tu es plaisir, avec chaque vague séparée de ses suivantes. Enfin toutes à la fois chargent. C’est la mer qui se fonde, qui s’invente. Tu es plaisir, corail de spasmes.

Absent partout où l’on fête un absent.

Je ris merveilleusement avec toi. Voilà la chance unique.

Qui n’a pas rêvé, en flânant sur le boulevard des villes, d’un monde qui, au lieu de commencer avec la parole, débuterait avec les intentions ?

Quel mouvement hostile t’accapare ? Ta personne se hâte, ton baiser disparaît. L’un avec les inventions de l’autre, sans départ, multipliait les sillages.

Je ne puis être et ne veux vivre que dans l’espace et dans la liberté de mon amour. Nous ne sommes pas ensemble le produit d’une capitulation, ni le motif d’une servitude plus déprimante encore. Aussi menons-nous malicieusement l’un contre l’autre une guérilla sans reproche.

Nos paroles sont lentes à nous parvenir, comme si elles contenaient, séparées, une sève suffisante pour rester closes tout un hiver ; ou mieux, comme si, à chaque extrémité de la silencieuse distance, se mettant en joue, il leur était interdit de s’élancer et de se joindre. Notre voix court de l’un à l’autre ; mais chaque avenue, chaque treille, chaque fourré, la tire à lui, la retient, l’interroge. Tout est prétexte à la ralentir. Souvent je ne parle que pour toi, afin que la terre m’oublie.

Après le vent c’est toujours plus beau, bien que la douleur de la nature continuât.

Je viens de rentrer. J’ai longtemps marché. Tu es la Continuelle. Je fais du feu. Je m’assois dans le fauteuil de panacée. Dans les plis des flammes barbares, ma fatigue escalade à son tour. Métamorphose bienveillante alternant avec la funeste.

Dehors le jour indolore se traîne, que les verges des saules renoncent à fustiger. Plus haut, il y a la mesure de la futaie que l’aboi des chiens et le cri des chasseurs déchirent.

Notre arche à tous, la très parfaite, naufrage à l’instant de son pavois. Dans ses débris et sa poussière, l’homme à tête de nouveau-né réapparait. Déjà mi-liquide, mi-fleur.

La terre feule, les nuits de pariade. Un complot de branches mortes n’y pourrait tenir.

S’il n’y avait sur terre que nous, mon amour, nous serions sans complices et sans alliés. Avant-coureurs candides ou survivants hébétés.

L’exercice de la vie, quelques combats au dénouement sans solution mais aux motifs valides, m’ont appris à regarder la personne humaine sous l’angle du ciel dont le bleu d’orage lui est le plus favorable.

Toute la bouche et la faim de quelque chose de meilleur que la lumière — de plus échancré et de plus agrippant — se déchaînent.

Celui qui veille au sommet du plaisir est l’égal du soleil comme de la nuit. Celui qui veille n’a pas d’ailes, il ne poursuit pas.

J’entrouvre la porte de notre chambre. Y dorment nos jeux. Placés par ta main même. Blasons durcis, ce matin, comme du miel de cerisier.

Il est des parcelles de lieux où l’âme rare subitement exulte. Alentour ce n’est qu’espace indifférent. Du sol glacé elle s’élève, déploie tel un chant sa fourrure, pour protéger ce qui la bouleverse, l’ôter de la vue du froid.

Mon exil est enclos dans la grêle. Mon exil monte à sa tour de patience. Pourquoi le ciel se voûte-t-il ?

Pourquoi le champ de la blessure est-il de tous le plus prospère ?Les hommes aux vieux regards, qui ont eu un ordre du ciel transpercé, en reçoivent sans s’étonner la nouvelle.

Affileur de mon mal je souffre d’entendre les fontaines de ta route se partager la pomme des orages.

Une clochette tinte sur la pente des mousses où tu t’assoupissais, mon ange du détour. Le sol de graviers nains était l’envers humide du long ciel, les arbres, des danseurs intrépides. Trêve, sur la barrière, de ton museau repu d’écumes, jument de mauvais songe, ta course est depuis longtemps terminée.

Cet hivernage de la pensée occupée d’un seul être que l’absence s’efforce de placer à mi-longueur du factice et du surnaturel.

Ce n’est pas simple de rester hissé sur la vague du courage quand on suit du regard quelque oiseau volant au déclin du jour.

Je ne confonds pas la solitude avec la lyre du désert. Le nuage cette nuit qui cerne ton oreille n’est pas de neige endormante, mais d’embruns enlevés au printemps.

Il y a deux iris jaunes dans l’eau verte de la Sorgue. Si le courant les emportait, c’est qu’ils seraient décapités.

Ma convoitise comique, mon vœu glacé : saisir ta tête comme un rapace à flanc d’abîme. Je t’avais, maintes fois, tenue sous la pluie des falaises, comme un faucon encapuchonné.

Voici encore les marches du monde concret, la perspective obscure où gesticulent des silhouettes d’hommes dans les rapines et la discorde. Quelques-unes, compensantes, règlent le feu de la moisson, s’accordent avec les nuages.

Merci d’être, sans jamais te casser, iris, ma fleur de gravité. Tu élèves au bord des eaux des affections miraculeuses, tu ne pèses pas sur les mourants que tu veilles, tu éteins des plaies sur lesquelles le temps n’a pas d’action, tu ne conduis pas à une maison consternante, tu permets que toutes les fenêtres reflétées ne fassent qu’un seul visage de passion, tu accompagnes le retour du jour sur les vertes avenues libres.

René Char

Publié dans Poésie du monde

LE REMPART DE BRINDILLES


René Char

LE REMPART DE BRINDILLES

Le dessein de la poésie étant de nous rendre souverains en nous impersonnalisant, nous touchons, grâce au poème, à la plénitude de ce qui n’était
qu’esquissé ou déformé par les vantardises de l’individu.

Les poèmes sont des bouts d’existence incorruptibles que nous lançons à la gueule répugnante de la mort, mais assez haut pour que, ricochant sur elle, ils tombent dans le
monde nominateur de l’unité.

Nous sommes déroutés et sans rêve. Mais il y a toujours une bougie qui danse dans notre main. Ainsi l’ombre où nous entrons est notre sommeil futur sans cesse
raccourci.

Lorsque nous sommes aptes à monter à l’aide de l’échelle naturelle vers quelque sommet initiant, nous laissons en bas les échelons du bas; mais quand nous redescendons, nous
faisons glisser avec nous tous les échelons du sommet. Nous enfouissons ce pinacle dans notre fonds le plus rare et le mieux défendu, au-dessous de l’échelon dernier, mais avec
plus d’acquisitions et de richesses encore que notre aventure n’en avait rapporté de l’extrémité de la tremblante échelle.

Ne cherche pas les limites de la mer. Tu les détiens. Elles te sont offertes au même instant que ta vie évaporée. Le sentiment, comme tu sais, est enfant de la matière;
il est son regard admirablement nuancé.

Jeunes hommes, préférez la rosée des femmes, leur cruauté lunatique, à laquelle votre violence et votre amour pourront riposter, à l’encre inanimée des
meurtriers de plume. Tenez-vous plutôt, rapides poissons musclés, dans la cascade.

Nous vivons collés à la poitrine d’une horloge qui, désemparée, regarde finir et commencer la course du soleil. Mais elle courbera le temps, liera la terre à nous; et
cela est notre succès.

Échapper à la honteuse contrainte du choix entre l’obéissance et la démence, esquiver l’abat de la hache sans cesse revenante du despote contre laquelle nous sommes sans
moyens de protection, quoique étant aux prises sans trêve, voilà notre rôle, notre destination, et notre dandinement justifiés. 11 nous faut franchir la clôture du
pire, faire la course périlleuse, encore chasser au-delà, tailler en pièces l’inique, enfin disparaître sans trop de pacotilles sur soi. Un faible remerciement donné ou
entendu, rien d’autre.

Combien s’imaginent porter la terre et exprimer le monde, qui trépignent de ne pouvoir s’informer mielleusement de leur destin auprès de la Pythie.

Je crois en Lui : il n’est pas. Je ne m’en rapporte pas à lui : est-Il? Principe de tout avancement, de tout dégagement. Nuit ouverte et glacée! Ah ! fin de la chaîne des
démentis.

(La quête d’un grand Être, n’est-ce qu’une pression de doigt du présent entravé sur l’avenir en liberté? Les lendemains non touchés sont vastes. Et là-bas est
divin où ne retentit pas le choc de notre chaîne.)

Êtres que l’aurore semble laver de leurs tourments, semble doter d’une santé, d’une innocence neuves, et qui se fracassent ou se suppriment deux heures après… Êtres chers
dont je sens la main.

La cheminée du palais de même que Pâtre de la chaumière fument depuis que la tête du roi se trouve sur les chenets, depuis que les semelles du représentant du
peuple se chauffent naïvement à cette bûche excessive qui ne peut pas se consumer malgré son peu de cervelle et l’effroi de ceux pour lesquels elle fut guillotinée.
Entre les illusions qui nous gouvernent, peut-être reverra-t-on celles, dans l’ordre naturel appelées, que quelque aspect du sacré tempère et qui sont au regard averti les
moins cyniquement dissimulées. Mais cette apparition, que les exemples précédents ont disqualifiée, doit attendre encore, car elle est sans énergie et sans bonté
dans des limbes que le poison mouille. La propriété redevenant l’infini impersonnel à l’extérieur de l’homme, la cupidité ne sera plus qu’une fièvre d’étape
que chaque lendemain absorbera. Tout l’embasement néanmoins est à réinventer. La vie bousillée est à ressaisir, avec tout le doré du couchant et la promesse de
l’éveil, successivement. Et honneur à la mélancolie augmentée par l’été d’un seul jour, à midi impétueux, à la mort.

Tour à tour coteau luxuriant, roc désolé, léger abri, tel est l’homme, le bel homme déconcertant.

Disparu, l’élégance de l’ombre lui succède. L’énigme a fini de rougir.

Nota. — Cessons de miroiter. Toute la question sera, un moment, de savoir si la mort met bien le point final à tout. Mais peut-être notre cœur n’est-il formé que de la
réponse qui n’est point donnée?

Et la faculté de fine manoeuvre? Qui sera ton lecteur? Quelqu’un que ta spéculation arme mais que ta plume innocente. Cet oisif, sur ses coudes? Ce criminel encore sans objet? Prends
garde, quand tu peux, aux mots que tu écris, malgré leur ferme distance.

René Char

SUR UN MÊME AXE


René Char

SUR UN MÊME AXE

L’unique condition pour ne pas battre en interminable retraite était d’entrer dans le cercle de la bougie, de s’y tenir, en ne cédant pas à la tentation de remplacer les
ténèbres par le jour et leur éclair nourri par un terme incoastant.

*

Il ouvre les yeux.
C’est le jour, dit-on.
Georges de
La
Tour sait que la brouette des maudits est partout en chemin avec son rusé contenu.
Le véhicule s’est renversé.
Le peintre en établit l’inventaire.
Rien de ce qui infiniment appartient à la nuit et au suif brillant qui en exalte le lignage ne s’y trouve mélangé.
Le tricheur, entre l’astuce et la candeur, la main au dos, tire un as de carreau de sa ceinture; des mendiants musiciens luttent, l’enjeu ne vaut guère plus que le couteau qui va frapper;
la bonne aventure n’est pas le premier larcin d’une jeune bohémienne détournée ; le joueur de vielle, syphilitique, aveugle, le cou flaque d’écrouelles, chante un purgatoire
inaudible.
C’est le jour, l’exemplaire fontainier de nos maux.
Georges de
La
Tour ne s’y est pas trompé.

II

Ruine d’Albion

Que les perceurs de la noble écorce terrestre d’Albion mesurent bien ceci : nous nous battons pour un site où la neige n’est pas seulement la louve de l’hiver mais aussi l’aulne du
printemps.
Le soleil s’y lève sur notre sang exigeant et l’homme n’est jamais en prison chez son semblable.
A nos yeux ce site vaut mieux que notre pain, car il ne peut être, lui, remplacé.

René Char

FEUILLETS D’HYPNOS – RENE CHAR


FEUILLETS D’HYPNOS – RENE CHAR

Feuillets d’Hypnos, René Char, écrits entre 1940 et 1944,
publiés en 1946
Comme Albert Camus ou Francis Ponge, René Char est un poète engagé, qui n’attend
pas la fin de la guerre pour entrer en résistance comme en témoigne le recueil qu’il écrit dès
1937 en soutien aux enfants d’Espagne, Placard pour un chemin des écoliers. Il s’engage
dans l’armée en 1939, participe à des combats en Alsace et pour la défense du pont de Gien,
qui lui valent la médaille militaire. Lorsqu’il est démobilisé, il renonce à retourner à Paris où
il vivait depuis 1929 et où il fréquentait les artistes surréalistes. Il retourne chez lui à l’Islesur-la-Sorgue, puis à Céreste dans les Basses Alpes (aujourd’hui Alpes de Haute Provence).
Il entre dans la clandestinité dès 1941, s’engage dans l’Armée Secrète (A.S.) sur un secteur
compris entre Digne et Céreste. Il prend le nom d’Alexandre. Il est successivement chef du
secteur Durance Sud, capitaine responsable dans les Basses Alpes des parachutages (53
effectués) ainsi que de la constitution de dépôts d’armes clandestins. Il participe aussi à des
actions de combat comme l’évoquent plusieurs feuillets. En juillet 1944, il est appelé pendant
quelques semaines à Alger (après avoir caché ses feuillets dans un mur) où il s’occupe de
l’entraînement des parachutistes et sert d’officier de liaison pour la zone sud-est. De retour en
Provence en septembre, il doit assurer la reconstruction, en établissant des attestations d’états
de service pour les anciens résistants, en dépistant les imposteurs comme les anciens
miliciens, en modérant la violence des épurateurs. Cette période particulièrement pénible le
convainc définitivement, si besoin en était, de demeurer à l’écart de la politique.
Feuillets d’Hypnos est une œuvre atypique, tant dans sa conception que dans sa forme.
Elle est dédicacée à Albert Camus. Elle est composée de deux cent trente-sept fragments
numérotés, un peu à la manière des Pensées de Pascal. Le texte en archipel tient à la fois du
journal (« une sorte de Marc Aurèle » écrit-il dans une lettre), de la maxime, de l’anecdote, de
la méditation, de la fulgurance poétique, du souvenir comme de l’extrait de lettre.
Une partie des feuillets a été brûlée à la fin de la guerre et le poète les a repris un peu plus
tard, abrégeant ou développant selon le cas. On peut aussi considérer cette œuvre comme un
témoignage de l’âpreté de la vie de clandestin, la rudesse des hivers des maquisards, de ce que
le poète nomme la « France des cavernes » dans le fragment 124.
Dans la mythologie grecque, Hypnos, frère jumeau de la Thanatos, est le sommeil. On
peut interpréter la signature des Feuillets d’Hypnos, comme la volonté du poète de mettre en
sommeil son activité créatrice pendant la période de la guerre.
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Ci-après on trouvera quelques fragments qu’on peut aborder avec les élèves dans le
cadre de la préparation des Chemins de la Mémoire. Pour respecter l’unité du texte, chaque
fragment est présenté tel qu’il apparaît dans l’ouvrage. Chacun choisira les passages qui lui
semblent les plus pertinents à présenter aux élèves.
Fragment 65
La qualité des résistants n’est pas, hélas, partout la même ! Á côté d’un Joseph Fontaine,
d’une rectitude et d’une teneur de sillon, d’un François Cuzin, d’un Claude Dechavannes,
d’un André Grillet, d’un Marius Bardouin, d’un Gabriel Besson, d’un docteur Jean Roux,
d’un Roger Chaudon aménageant le silo à blé d’Oraison en forteresse des périls, combien
d’insaisissables saltimbanques plus soucieux de jouir que de produire ! Á prévoir que ces coqs
du néant nous timbreront aux oreilles, la Libération venue…
Fragment 87
LS (camarade résistant), je vous remercie pour l’homodépôt Durance 12 (cache d’armes). Il
entre en fonction dès cette nuit. Vous veillerez à ce que la jeune équipe affectée au terrain ne
se laisse pas entraîner à apparaître trop souvent dans les rues de Duranceville. Filles et cafés
dangereux plus d’une minute. Cependant ne tirez pas trop sur la bride. Je ne veux pas de
mouchard dans l’équipe. Hors du réseau, qu’on ne communique pas. Stoppez vantardise.
Vérifiez à deux sources corps renseignements. Tenez compte cinquante pour cent romanesque
dans la plupart des cas. Apprenez à vos hommes à prêter attention, à rendre compte
exactement, à savoir poser l’arithmétique des situations. Rassemblez les rumeurs et faites
synthèse. Point de chute et boîte à lettres chez l’ami des blés. Éventualité opération Waffen,
camp des étrangers, Les Mées, avec débordement sur Juifs et Résistance. Républicains
espagnols très en danger. Urgent que vous les préveniez. Quant à vous, évitez le combat.
Homodépôt sacré. Si alerte, dispersez-vous. Sauf pour délivrer camarade capturé, ne donnez
jamais à l’ennemi signe d’existence. Interceptez suspects. Je fais confiance à votre
discernement. Le camp ne sera jamais montré. Il n’existe pas de camp, mais des
charbonnières qui ne fument pas. Aucun linge d’étendu au passage des avions, et tous les
hommes sous les arbres et dans les taillis. Personne ne viendra vous voir de ma part, l’ami des
blés et le Nageur exceptés. Avec les hommes de l’équipe soyez rigoureux et attentionné.
Amitié ouate discipline. Dans le travail, faites toujours quelques de plus que chacun, sans en
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tirer orgueil. Mangez et fumez visiblement moins qu’eux. N’en préférez aucun à un autre.
N’admettez qu’un mensonge improvisé et gratuit. Qu’ils ne s’appellent pas de loin. Qu’ils
tiennent leur corps et leur literie propres. Qu’ils apprennent à chanter bas et à ne pas siffler
d’air obsédant, à dire telle qu’elle s’offre la vérité. La nuit, qu’ils marchent en bordure des
sentiers. Suggérez les précautions ; laissez-leur le mérite de les découvrir. Contrariez les
habitudes monotones. Inspirez celles que vous ne voulez pas trop tôt voir mourir. Enfin,
aimez au même moment qu’eux les êtres qu’ils aiment. Additionnez, ne divisez pas. Tout va
bien ici. Affection. HYPNOS.
Fragment 99
Tel un perdreau mort, m’est apparu ce pauvre infirme que les Miliciens ont assassiné à
Vachères après l’avoir dépouillé des hardes qu’il possédait, l’accusant d’héberger des
réfractaires. Les bandits avant de l’achever jouèrent longtemps avec une fille qui prenait part à
leur expédition. Un œil arraché, le thorax défoncé, l’innocent absorba cet enfer et LEURS
RIRES. (Nous avons capturé la fille.)
Fragment 121
J’ai visé le lieutenant et Esclabesang le colonel. Les genêts en fleurs nous dissimulaient
derrière leur vapeur jaune flamboyante. Jean et Robert ont lancé les gammons (grenades). La
petite colonne ennemie a immédiatement battu en retraite. Excepté le mitrailleur, mais il n’a
pas eu le temps de devenir dangereux : son ventre a éclaté. Les deux voitures nous ont servi à
filer. La serviette du colonel était pleine d’intérêt.
Fragment 128
Le boulanger n’avait pas encore dégrafé les rideaux de fer de sa boutique que déjà le village
était assiégé, bâillonné, hypnotisé, mis dans l’impossibilité de bouger. Deux compagnies de
S.S. et un détachement de miliciens le tenaient sous la gueule de leurs mitrailleuses et de leurs
mortiers. Alors commença l’épreuve.
Les habitants furent jetés hors des maisons et sommés de se rassembler sur la place centrale.
Les clés sur les portes. Un vieux, dur d’oreille, qui ne tenait pas compte assez vite de l’ordre,
vit les quatre murs et le toit de sa grange voler en morceaux sous l’effet d’une bombe. Depuis
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quatre heures j’étais éveillé. Marcelle était venue à mon volet me chuchoter l’alerte. J’avais
reconnu immédiatement l’inutilité d’essayer de franchir le cordon de surveillance et de gagner
la campagne.
Je changeai rapidement de logis. La maison inhabitée où je me réfugiai autorisait, à toute
extrémité, une résistance armée efficace. Je pouvais suivre de la fenêtre, derrière les rideaux
jaunis, les allées et venues nerveuses des occupants. Pas un des miens n’était présent au
village. Cette pensée me rassura. À quelques kilomètres de là, ils suivraient mes consignes et
resteraient tapis. Des coups me parvenaient, ponctués d’injures. Les S.S. avaient surpris un
jeune maçon qui revenait de relever des collets. Sa frayeur le désigna à leurs tortures. Une
voix se penchait hurlante sur le corps tuméfié : « Où est-il ? Conduis-nous », suivie de silence.
Et coups de pied et coups de crosse de pleuvoir. Une rage insensée s’empara de moi, chassa
mon angoisse. Mes mains communiquaient à mon arme leur sueur crispée, exaltaient sa
puissance contenue. Je calculais que le malheureux se tairait encore cinq minutes, puis,
fatalement, il parlerait. J’eus honte de souhaiter sa mort avant cette échéance. Alors apparut
jaillissant de chaque rue la marée des femmes, des enfants, des vieillards, se rendant au lieu de
rassemblement, suivant un plan concerté. Ils se hâtaient sans hâte, ruisselant littéralement sur
les S.S., les paralysant « en toute bonne foi ». Le maçon fut laissé pour mort. Furieuse, la
patrouille se fraya un chemin à travers la foule et porta ses pas plus loin. Avec une prudence
infinie, maintenant des yeux anxieux et bons regardaient dans ma direction, passaient comme
un jet de lampe sur ma fenêtre. Je me découvris à moitié et un sourire se détacha de ma
pâleur. Je tenais à ces êtres par mille fils confiants dont pas un ne devait se rompre.
J’ai aimé farouchement mes semblables cette journée-là, bien au-delà du sacrifice.
Fragment 138
Horrible journée ! J’ai assisté, distant de quelques cent mètres, à l’exécution de B. Je n’avais
qu’à presser la détente du fusil-mitrailleur et il pouvait être sauvé ! Nous étions sur les
hauteurs dominant Céreste, des armes à faire craquer les buissons et au moins égaux en
nombre aux SS. Eux ignorant que nous étions là. Aux yeux qui imploraient partout autour de
moi le signal d’ouvrir le feu, j’ai répondu non de la tête… Le soleil de juin glissait un froid
polaire dans mes os.
Il est tombé comme s’il ne distinguait pas ses bourreaux et si léger, il m’a semblé, que le
moindre souffle de vent eût dû le soulever de terre.
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Je n’ai pas donné le signal parce que le village devait être épargné à tout prix. Qu’est-ce qu’un
village ? Un village pareil à un autre ? Peut-être l’a-t-il su, lui, à cet ultime instant ?
Fragment 148
« Le voilà ! » Il est deux heures du matin. L’avion a vu nos signaux et réduit son altitude. La
brise ne gênera pas la descente en parachute du visiteur que nous attendons. La lune est
d’étain rouge vif et de sauge. « L’école des poètes du tympan », chuchote Léon qui a toujours
le mot de la situation.
Fragment 149
Mon bras plâtré me fait souffrir. Le cher docteur Grand Sec s’est débrouillé à merveille
malgré l’enflure. Chance que mon subconscient ait dirigé ma chute avec tant d’à-propos. Sans
cela la grenade que je tenais dans la main, dégoupillée, risquait fort d’éclater. Chance que les
feld-gendarmes n’aient rien entendu, grâce au moteur de leur camion qui tournait. Chance que
je n’aie pas perdu connaissance avec ma tête en pot de géranium… Mes camarades me
complimentent sur ma présence d’esprit. Je les persuade difficilement que mon mérite est nul.
Tout s’est passé en dehors de moi. Au bout des huit mètres de chute j’avais l’impression
d’être un paquet d’os disloqués. Il n’en a presque rien été heureusement.
Fragment 157
Nous sommes tordus de chagrin à l’annonce de la mort de Robert G. (Émile Cavigni), tué
dans une embuscade à Forcalquier, dimanche. Les Allemands m’enlèvent mon meilleur frère
d’action, celui dont le pouce faisait dévier les catastrophes, dont la présence ponctuelle avait
une portée déterminante sur les défaillances possibles de chacun. Homme sans culture
théorique mais grandi dans les difficultés, d’une bonté au beau fixe, son diagnostic était sans
défaut. Son comportement était instruit d’audace attisante et de sagesse. Ingénieux, il menait
ses avantages jusqu’à leur extrême conséquence. Il portait ses quarante-cinq ans
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verticalement, tel un arbre de la liberté. Je l’aimais sans effusion, sans pesanteur inutile.
Inébranlablement.
Fragment 168
Résistance n’est qu’espérance. Telle la lune d’Hypnos, pleine cette nuit de tous ses quartiers,
demain vision sur le passage des poèmes.

LES OBSERVATEURS ET LES RÊVEURS


René Char

LES OBSERVATEURS ET LES RÊVEURS

Avant de rejoindre les nomades

Les séducteurs allument les colonnes de pétrole

Pour dramatiser les récoltes

Demain commenceront les travaux poétiques

Précédés du cycle de la mort volontaire

Le règne de l’obscurité a coulé la raison le diamant dans la mine.

Mères éprises des mécènes du dernier soupir

Mères excessives

Toujours à creuser le cœur massif

Sur vous passera indéfiniment le frisson des fougères des cuisses

embaumées
On vous gagnera
Vous vous coucherez .

Seuls aux fenêtres des fleuves
Les grands visages éclairés
Rêvent qu’il n’y a rien de périssable
Dans leur paysage carnassier.

René Char

PAYSAGE DE RENE CHAR


PAYSAGE DE RENE CHAR

L’éclair me dure.
La poésie me volera de la mort.
Enfonce-toi dans l’inconnu qui creuse. Oblige-toi à tournoyer.
Je ne puis être et ne veux vivre que dans l’espace et dans la liberté de mon amour.
Tout ce qui nous aidera, plus tard, à nous dégager de nos déconvenues s’assemble autour de nos premiers pas.
Ne te courbe que pour aimer. Si tu meurs, tu aimes encore.
Nous sommes écartelés entre l’avidité de connaître et le désespoir d’avoir connu. L’aiguillon ne renonce pas à sa cuisson et nous à notre espoir.
Feuillets d’Hypnos

Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver.
La Parole en archipel

Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir.
Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront.
Rougeur des matinaux

La seule signature au bas de la vie blanche, c’est la poésie qui la dessine.
La parole en archipel

Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience.
Fureur et Mystère (1948)

Ceux qui regardent souffrir le lion dans sa cage pourrissent dans la mémoire du lion.
Les Matinaux (1950)

Il faut être l’homme de la pluie et l’enfant du beau temps.
Le Marteau sans maître (1934)

Il faut trembler pour grandir.
L’éternité n’est guère plus longue que la vie.
Feuillets d’Hypnos (1946)

La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil.
Feuillets d’Hypnos (1946)

On naît avec les hommes, on meurt inconsolé parmi les dieux.
La Parole en archipel

La parole soulève plus de terre que le fossoyeur ne le peut.
« Trois respirations », dans Recherche de la base et du sommet

À chaque effondrement des preuves le poète répond par une salve d’avenir.
« Partage formel », dans Œuvres complètes

Au plus fort de l’orage, il y a toujours un oiseau pour nous rassurer. C’est l’oiseau inconnu. Il chante avant de s’envoler.
Les Matinaux (1950)

Il semble que ce soit le ciel qui ait le dernier mot. Mais il le prononce à voix si basse que nul ne l’entend jamais.
La parole en archipel

…J’aime qui m’éblouit puis accentue l’obscur à l’intérieur de moi.
Rougeur des matinaux

Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains.
Les Matinaux (1950)

Le fruit est aveugle. C’est l’arbre qui voit.
Anthologie René Char, Poèmes en archipel

POÈME AFFRES, DÉTONATIONS, SILENCE – RENE CHAR


POÈME AFFRES, DÉTONATIONS, SILENCE – RENE CHAR

Le moulin de Cavalon. Deux années durant, une ferme de cigales, un château de martinets. Ici tout parlait torrent, tantôt par le rire, tantôt par les poings de la jeunesse. Aujourd’hui le vieux réfractaire faiblit au milieu de ses pierres , la plupart mortes de gel, de solitude et de chaleur. A leur tour, les présages se sont assoupis dans le silence des fleurs.
Roger bernard : l’horizon des monstres était trop proche de sa terre.
Ne cherchez pas dans la montagne; mais si, à quelques kilomètres de là, dans les gorges d’Oppedette, vous rencontrez la foudre au visage d’écolier, allez à elle, oh, allez à elle et souriez-lui car elle doit avoir faim, faim d’amitié

René Char

LES LICHENS


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René Char

LES LICHENS

Je marchais parmi les bosses d’une terre écurée, les haleines secrètes, les plantes sans mémoire. La montagne se levait, flacon empli d’ombre qu’étreignait par instant
le geste de la soif. Ma trace, mon existence se perdaient. Ton visage glissait à reculons devant moi. Ce n’était qu’une tache à la recherche de l’abeille qui la ferait fleur et
la dirait vivante. Nous allions nous séparer. Tu demeurerais sur le plateau des arômes et je pénétrerais dans le jardin du vide. Là, sous la sauvegarde des rochers,
dans la plénitude du vent, je demanderais à la nuit véritable de disposer de mon sommeil pour accroître ton bonheur. Et tous les fruits t’appartiendraient.

René Char

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