BATAILLE


Pierre Reverdy

BATAILLE

Dans la poitrine, l’amour d’un drapeau décoloré par les pluies. Dans ma tête, les tambours battent. Mais d’où vient l’ennemi?

Si ta foi est morte que répondre à leur commandement ?

Un ami meurt d’enthousiasme derrière ses canons et sa fatigue est plus forte que tout.

Et, dans les champs bordés de routes, au coin des bois qui ont une autre forme parce qu’il y a des hommes cachés, il se promène, macabre comme la mort, malgré son
ventre.

Les ruines balancent leurs cadavres et des têtes sans képis.

Ce tableau, soldat, quand le finiras-tu? Ai-je rêvé que j’y étais encore? Je faisais, en tout cas, un drôle de métier.

Quand le soleil, que j’avais pris pour un éclair, darda son rayon sur mon oreille sourde, je me désaltérais, sous les saules vert et blanc, dans un ruisseau d’eau rose. J’avais
si soif!

Pierre Reverdy

APRES-MIDI


APRÈS-MIDI

Au matin qui se lève derrière le toit, à l’abri du pont, au coin des cyprès qui dépassent le mur, un coq a chanté. Dans le clocher qui déchire l’air de sa
pointe brillante les notes sonnent et déjà la rumeur matinale s’élève dans la rue; l’unique rue qui va de la rivière à la montagne en partageant le bois. On
cherche quelques autres mots mais les idées sont toujours aussi noires, aussi simples et singulièrement pénibles. Il n’y a guère que les yeux, le plein air, l’herbe et l’eau
dans le fond avec, à chaque détour, une source ou une vasque fraîche. Dans le coin de droite la dernière maison avec une tête plus grosse à la fenêtre.

Les arbres sont extrêmement vivants et tous ces compagnons familiers longent le mur démoli qui s’écrase dans les épines avec des rires. Au-dessus du ravin la rumeur
augmente, s’enfle et si la voiture passe sur la route du haut on ne sait plus si ce sont les fleurs ou les grelots qui tintent. Par le soleil ardent, quand le paysage flambe, le voyageur passe
le ruisseau sur un pont très étroit, devant un trou noir où les arbres bordent l’eau qui s’endort l’après-midi. Et, sur le fond de bois tremblant, l’homme immobile.

Pierre Reverdy

LES CORPS RIDICULES DES ESPRITS


LES CORPS RIDICULES DES ESPRITS

Un cortège de gens plus ou moins honorables. Quelques-uns sourient dans le vide avec sérénité. Ils sont nus. Une auréole à la tête des premiers qui ont su
prendre la place. Les plus petits en queue.

On passe entre les arbres qui s’inclinent. Les esprits qui se sont réfugiés derrière les étoiles regardent. La curiosité vient de partout. La route s’illumine.

Dans le silence digne, si quelqu’un chante c’est une douce voix qui monte et personne ne rit. La chanson est connue de tous.

On passe devant la maison d’un poète qui n’est pas là. La pluie qui tombait sur son piano, à travers le toit, l’a chassé.

Bientôt, c’est un boulevard bordé de cafés où la foule s’ennuie. Tout le monde se lève. Le cortège a grossi.

Enfin par l’avenue qui monte la file des gens s’éloigne, les derniers paraissent les plus grands. Les premiers ont déjà disparu.

Derrière un monument d’une époque oubliée le soleil se lève en rayons séparés et l’ombre des passants lentement s’efface. Les rideaux sont tirés.

Pierre Reverdy

ET TOUJOURS A PROPOS DU RISQUE EQUESTRE


ET TOUJOURS A PROPOS DU RISQUE EQUESTRE

Démonté et mis au sol je regarde le cheval sans penser lui en vouloir. L’injustice s’adresse toujours aux innocents, s’en étonner serait d’un manque de lucidité total. Il y des forces zodiacales contre lesquelles aucune résistance n’est possible. Les conjugaisons contraires vont s’entendre pour vous tendre la plus belle embuscade qui soit. Pour qui ne cesse de brandir l’espoir et l’amour comme les seules vertus à reconnaître dans un monde de brutes qui piétine et enlaidit le beau sans aucun scrupules, c’est plus honorable que tout. Ne pas succomber à la colère et s’égarer avec les oeillères qui viennent fausser l’entendement

MARCHE FORCÉE

Sur son pied droit brille une très ancienne boucle et sur l’autre, en l’air, la menace. N’approche pas de son domaine où dort tout le passé désagréable. Qui es-tu? Sans
prévoir ce qui devait être, un grand changement s’est produit!

Pour tout le reste, la morale d’autrefois serait un crime, et ne pas y penser une injustice. Jamais désirable, cette âme t’a conduit où tu es mieux, où tu es, mal, ce que tu
seras toujours avec les mêmes fatigues de toi-même, en arrière. C’est ton avance, ce qui te pousse et garde-toi de t’arrêter jamais.

Cependant, chaque jour qui te désespère te soutient. Mais va, le mouvement, le mouvement et pour le repos ta fatigue.

Pierre Reverdy

Remonte en selle et saute la haie, derrière les épines tu n’as pas changé, tu te montres depuis toujours tel que tu es. Aime et vas sans t’arrêter, tu es honnête et sans tromper. La colonne vertébrale est saine de moelle et d’esprit comme le corps.

Niala-Loisobleu – 23 Décembre 2020

TOUJOURS L’AMOUR


TOUJOURS L’AMOUR

Sous les lueurs des plantes rares

les joues roses des cerisiers

les diamants de la distance

Et les perles dont elle se pare

Sous les lustres des flaques tièdes

A travers la campagne hachée

A travers les sommeils tranchés

A travers l’eau et les ornières

les pelouses des cimetières

A travers toi

Au bout du monde

Le monde couru pas à pas

Ton amour sous la roue du soir

A peine la force de ce geste de désespoir

A peine l’eau ridée sur le cours de ton sein

Contre le parapet fragile du destin

J’aime ces flocons blancs de la pensée perdue

dans le vent de l’hiver et le printemps mordu

Mon esprit délivré de ces chaînes anciennes

Et que la rouille a dénouées

Pour me serrer plus fort aujourd’hui dans les tiennes.

Pierre Reverdy

MOTS DE BRANCHE


MOTS DE BRANCHE

Grand tour le coq garé

il y a du soleil qui chante sur la voie roulante dégagée

Reverdy en toute confiance me ramène dans son Bleu Passé

par la voix de ce moineau qui se penche

pour boire aux couleurs dévissées sur la palette

autour du copeau des crayons taillés

Perles de Diane comme bulles de vivre en collier de nage sans brassards

où s’estompe le miroir de la Gorgone

Il y a toujours dans la lune la colonne où apprendre.

Niala-Loisobleu – 8 Décembre 2020

BLEU PASSÉ

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Les mains ouvertes sur la poitrine nue — cette lueur sur le papier déteint, c’est une image.
Il y a, derrière, une route qui monte et un arbre qui penche trop, une croix et une autre rangée de branches qui penchent.
La pierre des marches s’incline aussi et ce sont des gouttes d’eau qui coulent entre les lignes.
La tache qui est au milieu n’est pas une tête

— c’est peut-être un trou.
Un regard oblique pique le ciel et soutient le trou, la tête.
Personne ne parle

— personne ne parle d’autrefois.
Car plusieurs amis sont là qui se regardent.

Pierre Reverdy

RÂTURES ET CORBEILLE A PAPIERS


RÂTURES ET CORBEILLE A PAPIERS

Si les paysages sont mouillés je ne retiens que l’eau qui pousse la nage à se détourner d’un faux delta. L’aile d’un ru peut aussi bien faire décoller Plus les soleils sont découpés dans les albums à colorier, plus le jour fait monter son tarif. C’est comme mon cousin Jean quand j’étais gosse qui profitait de ses mensonges pour me faire moquer par les filles. En ce temps là on allait chez Jeanne, un village en Lorraine à toutes les vacances. Les tueries qui s’étaient passées là en 14 faisaient qu’il y avait plus de noms écrits sur le monument aux morts que de naissances inscrites au Registre d’Etat-Civil. C’est la vie. Je me demandais pourquoi mes cousins, les deux enfants de Jeanne étaient nés, il m’a toujours semblé qu’ils grandissaient en rapetissant. J’ai eu plus de conversation avec le le poilu qui montait à l’assaut sur la stèle du monument. Puis je suis plus venu chercher les champignons dans la rosée, l’Est me semblait figé dans ce point de levé. Aujourd’hui ça me revient à cause de mouvements solaires en perte de gardien. Plus de coq. En sortant le cheval j’ai remarqué qu’il devait pas avoir l’esprit clair à la façon dont il est passé pratiquement à reculons devant le champ d’avoine. Ce qui fait que je me demande pourquoi j’ai ouvert l’Atelier. Reverdy ? Ma foi ça ce pourrait, une poésie qui dit vrai je vois, que ça pour ne pas casser ma montre. L’heure de voir le développement en posant l’oeil dessus peut pas faire plus de mal que de se fier à ce qui se dit. Sauf que je laisse mes crayons se tailler, le carnet de notes se trouvera une photo en absence de dessein. L’eau froide de mon enfance trompait pas la durée du bain, elle lavait sans retard.

Niala-Loisobleu – 7 Décembre 2020

PLUS LOIN QUE LA


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PLUS LOIN QUE LA
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Pierre Reverdy

A la petite fenêtre, sous les tuiles, regarde. Et les lignes de mes yeux et les lignes des siens se croisent. J’aurai l’avantage de la hauteur, se dit-elle. Mais en face on pousse les
volets et l’attention gênante se fixe. J’ai l’avantage des boutiques à regarder. Mais enfin il faudrait monter ou il vaut mieux descendre et, bras dessus bras dessous, allons ailleurs
où plus personne ne regarde.

Pierre Reverdy

CHEMIN TOURNANT


L'œuvre Loplop, l'hirondelle, passe - Centre Pompidou

CHEMIN TOURNANT

 

Il y a un terrible gris de poussière dans le temps

Un vent du sud avec de fortes ailes
Les échos sourds de l’eau dans le soir chavirant
Et dans la nuit mouillée qui jaillit du tournant
des voix rugueuses qui se plaignent
Un goût de cendre sur la langue
Un bruit d’orgue dans les sentiers
Le navire du coeur qui tangue
Tous les désastres du métier

Quand les feux du désert s’éteignent un à un
Quand les yeux sont mouillés comme des brins d’herbe
Quand la rosée descend les pieds nus sur les feuilles
Le matin à peine levé
Il y a quelqu’un qui cherche
Une adresse perdue dans le chemin caché
Les astres dérouillés et les fleurs dégringolent
A travers les branches cassées
Et le ruisseau obscur essuie ses lèvres molles à peine décollées

Quand le pas du marcheur sur le cadran qui compte règle le
mouvement et pousse l’horizon
Tous les cris sont passés tous les temps se rencontrent
Et moi je marche au ciel les yeux dans les rayons
Il y a du bruit pour rien et des noms dans ma tête

Des visages vivants
Tout ce qui s’est passé au monde
Et cette fête
Où j’ai perdu mon temps.

Pierre Reverdy

DANS LES RAILS


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DANS LES RAILS

Le vent revient plus tard du chemin reconnu
Les mains pendent au bord du livre

Tête nue l’homme traverse l’heure l’éclair le champ perdu
Sur la pointe où le ciel se fixe
L’étoile et son pignon
Quand les raies de couleurs arrêtent l’horizon
Une roue se détourne l’eau s’éveille en sueur

et les berges ruissellent

Une fenêtre glisse un regard imprévu
Entre le coin du mur et la flèche de l’arbre

Une ombre qui remue

Pierre Reverdy