L’ANDROGYNE


57392894440--B0D2EE52-4BD7-4684-8DED-7156206C47D8.JPG

L’ANDROGYNE

2019

Niala

Acrylique s/toile  41×33

Un vent comme les hommes ne savent plus ni où ils sont et encore moins où ils vont, si ça se trouve il arrivait des îles Marquises…imagine .
Dans le foutoir du temps
il y a pas une semaine qu’on célébrait la Femme, dans l’ordre du business de la fête journalière, tu parles
probablement que c’est mon insolence qui m’amène à y revenir mais par le biais, c’est pas mon genre ces trucs de machine à sous
Tout petit et naturellement la femme ne m’est pas apparue autrement que mon égale, alors personne ne comprendra le fondement puissamment enraciné de mon ressenti. On aurait été brûlé à l’époque, comment j’ai échappé aux flammes seule ma nature de feu peut expliquer mon incombustibilité
Toujours est-il, bien qu’hétéro, je jure que je me suis senti androgyne depuis que j’ai conscience d’exister.
Alors les conneries de mariage pour tous ne m’affectant pas, c’est pour une raison bien plus profonde que je pense comme ça, on peut dire que ça touche au domaine métaphysique, un truc originel qui pourrait me faire passer pour un mystique si je m’annonçais pas mécréant.
Et le pire c’est que ma croyance se base sur la différence homme-femme.
Cet après-midi après une matinée délicieuse, calme, pondéré, le fond des choses m’a attrapé par le bout du pinceau. L’Epoque 2019 touchant à sa fin, un petit tableau est venu pour faire le trait d’union avec ce thème sacré.
C’est aussi simple que ça, l’amour me porte sans fanatisme mais une conviction forte qui m’explique que rien n’est impossible.
Je dois dire que Barbara de par sa présence dans l’atelier à porté mes pensées d’un bout à l’autre, d’un travail enlevé avec l’énergie que je lui dois. Merci à Toi.
Niala-Loisobleu – 10/03/19
HYMNE A L’HOMME ET FEMME

1

II dort. La voûte de son front est constellée. La nuit est son arcade sourcilière. Ses tempes comme un portail à deux vantaux S’ouvrent sur un tréfonds de bronze et
d’orgues Visage ou gouffre qui alternent selon que La lune est haute ou bien descend du côté gauche. Là est le cœur, écho qui bat. Là, le zénith Bat en
écho, tant on dirait que l’un sur l’autre Couchés, le ciel avec le sol font un seul corps. Tant on dirait, Se dit Quelqu’un qui rêve Ce dormeur-là et ce cœur double,
haut et bas. Qui rêve qu’il Se dit qu’un Autre dort. Et que Lui-même dans cet Autre en rêve un autre Tout ce long temps avant les temps où rien en Lui Ne sait encore
distinguer sommeil et veille Etre et néant. Pourtant le sein d’un rythme égal Comme le ciel s’exhausse et leur buée Se dilue en des infinis de galaxies. S’exhausse puis l’haleine
se retire De soi comme reflue la mer les yeux fermés Glauque paupière d’un regard non révélé.

Le vent se lève et se fait arbre où il se noue A soi de ses racines à la cime Et s’enchevêtre dans l’effort de s’arracher Qui casse et plaque à terre ses rafales.
L’ahan cyclone du cyclope ramescent

Dilate puis rétracte sa spirale Cet ivre ciel vertigineux virant Dans la baratte à pleine pâte où les étoiles Ne sont encore que grumeaux iridescents. Grumeaux,
caillots de quelle énorme violence Que pour être l’Être se fait en se crachant En expulsant de part en part de son essence A la fin ! ce premier instant sans rien avant Cette
hâte de tout en tout parachevant L’ubiquité intelligente dès le germe. Ainsi croît successivement total Instant Vent arbre ciel cerveau œil ouïe âme verbe
Expansion d’un Cri unique parvenant A terme ! Se criant hors de l’indéfini Où le Soi en son Vide éternel englouti A mûri de l’oubli onctueux de Soi-même Matrice dont
l’esprit n’est que la nostalgie

Ce Cri a bien été poussé. Par Qui ? L’éther L’ignore, et la mer qui geint dans sa mâture N’entend que soi, sempiternelle. Et l’univers Préexistant et plein de
bruits confus, à peine S’il a perçu cette zébrure à ses confins. A ses confins? Le Cri est du centre : c’est l’aigle Fondant sur le zénith. Toute proportion Change
aussitôt que la hauteur est introduite. Où est la proportion depuis que l’Œil Là-haut, Se fixe Lui-même du dedans Des choses? Il y a Deux et Un, la Pensée
Émanée revenant vers ce dont elle émane : Mais c’est Quelqu’un, et non le vent qui reviendrait Sur soi par lassitude d’être. Qui est donc Ce Même différent de Soi
? Non point le monde Lequel perdure et s’abolit selon sa loi : Mais l’Être qui sortant de Soi prend conscience

Qu’il Est, et dans l’instant indivisible crée Ce Deux et Un qui Lui figure sa distance A Soi-même, son propre Amour omnicréant.

L’homme et femme est ce témoin qui manifeste Le Tout Autre et le Même inexhaustiblement. Car la totalité n’est jamais une somme Bien que deux fois deux bras suffisent à lier
Sous deux regards cintrés en un l’immensité.

Ces regards en arc-en-ciel qui se rejoignent Sont le levant et le couchant du même jour Qui flambe à n’en pas finir dans le solstice. Quelqu’un, vêtu de cuivre rouge et de
moissons Est leur soleil en eux de l’un à l’autre. Une ténèbre qui se garde inviolée Veille sous les paupières de leur âme, Autre moitié des cieux non vue
mais non brisée Scellant tout l’orbe du symbole, l’homme et femme Dont le corps unit sans soudure jour et nuit.

Jour du Grand Œuvre ! arrachement devenu chant Qui — une fois ouvert l’espace — fait silence. Silence issu de Soi et qui Se tend, S’entend Très haut, très bas :
source sous terre, souffle d’ailes. Mais pour S’entendre en toute chose jusqu’au fond Il veut qu’un autre en mots Le dise. Et à cet autre Il Se donne. Et le crée du fait de Se donner.
Avant cet autre il n’y avait rien que le monde. Cet autre qui est hors et dans, maintenant voit Le monde. S’y regarde voir. Miroir de soi. De son abîme il a su faire sa rétine De son
âme l’anneau nuptial de l’univers.

Pourtant l’anneau sera rompu. Ils seront l’homme

Et la femme. Quelqu’un (fendu Lui-Même en son milieu)

Prendra un Nom terrible pour maudire.

2

On ne parle que lorsqu’il est coupé en deux Des deux moitiés d’un fruit. Mais la substance En est la même. Qui en prend une bouchée En goûte mieux le tout que s’il le
mange. Et s’il n’en mange rien mais le contemple Sa langue en garde un goût d’éternité. Ainsi de l’homme et femme à l’origine Comme d’un fruit trop beau pour l’entamer. Un
fruit trop lisse. Deux et un comme ces songes Se rêvant en écho eux-mêmes, et leur sens Devient se dédoublant par degrés son contraire Sans qu’il cesse d’être
indivis. Quand le rêveur S’éveille, ce qu’il a créé n’est pas encore Issu de sa Pensée, et II ignore Si ciel et terre vis-à-vis sont divisés Tant est parfaite
l’étendue. Vide. Sans ride. Ses deux moitiés soudées à l’horizon. Entre désert et nuit pourtant — qui se confond Avec un roc roulé debout —
s’érige l’être. Chose indistincte, au double front. Enfouie? Issue? Conscience qui se regarde et qui s’absorbe.

Elle lui les yeux dans les yeux se contemplant S’émerveillant de ce même être différent Selon qu’il joue de la distance. Car l’immense Est la matière lumineuse du
regard S’ouvrant à soi tout immobile tout fluide

Qui sépare et rejoint ses bords comme la mer.

De l’infini à l’infini des deux natures

Le jour est un. Une l’haleine se mêlant.

Celui qui crée sans qu’il le sache et S’y surprend

A l’instant où son œuvre-fait II reprend souffle

S’étonne que monte de Lui cet infini

Pour lequel II n’a pas de nom et qui désire.

S’étonne, car sa Parole jusqu’ici

Se confondait avec le monde qu’elle nomme.

Or voici qu’une ouïe s’éveille dans l’ouïe

Un écho la suscite avant qu’il n’y résonne

Les choses se sentent glisser hors de leur nom

Et leur Nommeur échappe au Sien qu’il S’entend dire

Comme d’un autre en même temps qu’il sort de Soi.

Rien cependant ne bouge encore. Le clivage

Est dans la Toute-Conscience qui soudain

Dit Je, parce que l’Autre L’y provoque.

L’Autre. Cette statue plantée au bord du champ.

Je Suis, dit cette Voix énoncée du Néant.

Immuable, non existant, le Soi S’entend

Ourler des lèvres, dire l’être, son absence…

L’Un désormais dans l’Autre est en écho de Soi.

Tous deux viennent à l’être ensemble, la statue

Et la Voix. L’une par l’autre elles sont, se répondent.

La Voix dans la statue résonne, dont le creux

La dédouble : Qui parle à Qui ? A l’infini

La résonance s’amplifie et s’arrondit

Distincte et non de la Voix même. Ainsi le Vide

Qui contient cette Voix avant qu’elle ne soit

Est contenu en elle, proféré

En tout par elle afin que l’Un soit à Lui-même

L’inexhaustible nostalgie de l’incréé

L’impénétrable ubiquité de son silence.

Et son témoin cette statue. La très poignante

Douceur ovale extasiée en double cri

Bouche ouverte sur la voyelle initiale

Que tout prononce qui demeuré imprononcée.

Bouche ouverte. La pression de l’indicible

Pousse en avant l’Un vers Lui-même hors de soi

Pousse deux bouches deux visages à se joindre

A se creuser chacun dans l’autre un au-delà :

Et le cri fait céder son silence! L’extase

Du souffle partagé dans le baiser

Se mue en éblouissement de la distance

Un vent s’empare de l’espace, emplit, distend

Nomme les choses comme autant d’arrachements

Auxquels, de tout l’effort de sa structure

L’Un à la fois résiste et Se prête, créant.

Refuse et hâte ce qui naît — le temps, le monde

Qu’il expulse de Soi l’y rappelant déjà.

Car Je Suis que son propre amour force de dire

Son Verbe dont la bouche est l’origine : Je

Suis ! dans le même effort II S’articule : Tu

Es ! et de cette haleine II fait l’orbe des deux

Où vers Lui-même les soleils processionnent.

Il fait l’Ame qui Lui dit Tu dans la statue.

Ame une et double, tel Lui-même et ce qu’il crée :

C’est l’homme et femme aux deux extrêmes d’un seul être

Déployant l’univers entier à se chercher.

La tension de la Parole qui l’anime

Le fend pour y loger l’infini d’un désir

D’autant plus nu que plus d’espace le divise

De soi en cet objet auquel il veut s’unir.

Fend la statue de haut en bas zénith tranchant

Dont la lame est la verticale de l’abîme

Où tout fuit à perte de tout, pour aspirer.

O fil de la céleste épée regard tranché

En deux ! interrogeant comme l’acier l’acier.

3

Ce Cri unique cependant jamais poussé Que l’Origine se renfonce dans la gorge Dès avant le Commencement noué caillé Dans la bouche qui n’eût été que lui
crié Lui se criant afin de maintenir béante Sa plaie à chaque fois qu’elle expire itérant Ce seul et même impensable Commencement Que rien qui en soit né jamais ne
laisse naître, Ce Cri tout innocent d’être de n’être pas Obstruant obstrué dans l’absolu sans voix D’où ne sort que l’affreux raclement de ses glaires Nie d’avance la
raison d’être de la Vie Qu’elle s’arrache ou s’en retourne à ses viscères Qu’elle s’enfante ou bien se révolte au contraire De s’enfanter au lieu d’avorter contre soi De
consentir non point à mourir mais à vivre Vaine, fautive de s’exclure en la formant De l’énergie sans forme abyssale assoupie Que le Commencement sans issue asphyxie Si fort que
l’Un à Soi inhabitable y crie L’horreur d’être en dépit de Lui devenant l’Être Où son Cri qu’il ne soit jamais s’anéantit.

Cri de quelle impossible atroce délivrance

Tu ! Tu n’es pas moi. Tu es en face. Tu

As des lèvres que mes yeux mangent, et des yeux

Mangeant mes lèvres. Dévorant qui Te dévore.

Et Tu m’entends et Tu me parles et Tu crées

Ainsi entre moi-même et moi cette distance

Égale inverse que de même je Te crée.

Tu es l’Autre. Je ne peux moi me faire à Toi.

Tu es l’Autre que moi qui suis l’Autre que Toi

Chacun autre que soi hors de prise dans l’Autre

Indissolublement en miroir affrontés

Inséparablement liés et divisés

Par une seule chair contre soi-même en guerre

S’écartelant pour se disjoindre se souder.

Plus s’aggrave dans cette chair la déchirure

Plus chacun devient contre l’Autre un moi distinct

Plus l’Autre nous devient hors de nous le Tout-Autre

L’infini d’un Désir unique ouvert sur Rien.

Qu’ainsi le distendant entre ses deux extrêmes

La violence à l’Un qui souffre en nous par nous

Réunisse dans la douleur que lui inflige

L’engouffrement dilacéré de tout en tout

A tout son Œuvre le Principe! et que le Vide

Dont II S’affecte affreusement pour tout créer

Soit ce qu’il est : l’Amour béant d’être comblé.

L’Un. L’Autre. Hors de moi tout au fond Tu es moi. Il n’est point de cellule en moi qui ne soit tienne. Pourtant nous ne nous éloignons jamais assez Pour n’être pas tentés trop
tôt de nous rejoindre. Il nous faut donc encore et encore et toujours Chacun de son côté nous tirer l’Un de l’Autre Nous faire deux sans rien en nous de différent L’Un dans
l’Autre voyant que s’y voit son image Et des yeux comme on se dévêt se découvrant Visage, épaules, sein, ventre… Le fût se fend Comme entre peau et peau fuse
l’éclair : rupture Étonnant l’être à la racine bien qu’il soit Cet arbre même qui s’innerve de sa foudre

Et sans cesser d’être un en tempête se voit Dessouché en deux sens rivaux d’un même souffle Dont les deux volontés semblent chacune avoir Mille bras pour
s’étreindre et mille pour se battre Se nouant se rompant s’emmêlant s’arrachant Communiquant de proche en proche leur tourment A toutes choses sommeillantes qui ne savent Qu’elles
sont et dont l’Être ignore qu’il les fit. Tout est soudain déraciné d’un même Cri Tout se soulève ! des scories jusqu’aux étoiles La terre et ses volcans
retournés comme un gant Tout ensemble se veut l’âme de l’ouragan Le ciel branchu aux quatre vents, l’Arbre de Science. Tout. Mais là-haut — à peine bleu — le
Vide attend.

Et tout retombe. Tout depuis toujours peut-être

Retombe avec la même force que le vent.

Les mondes se défont et se recréent sans trêve

De nébuleuses et de cendre en même temps.

Voici l’Arbre. Il est tout feuillu. 11 est sans feuilles.

L’immutabilité autour est en suspens.

Ainsi le voit sempiternel le même peintre.

L’homme et femme à présent est deux, l’Arbre au milieu.

Quelqu’un, des cieux, dit : Sois un couple. Et ils regardent

Leur sexe nu, et ils ont honte. Désormais

Ils se nomment : Moi, Toi. Homme, femme. Mais l’Autre?

Eux s’étaient divisés pour que chacun le fût

Or l’un l’autre ils se sont vus nus se sont connus

Et s’étreignant ils ont buté à leurs limites

Pourtant quand l’un vers l’autre ils ont levé les yeux

A la hauteur de leur regard brillant d’aurore

Sur la mer déployée en eux de toutes parts

Chacun a vu céder les confins de son autre

A cet emportement du grand large que rien

Ne peut mouvoir ni contenir honnis le Rien

Auprès duquel les joies du sexe à marée haute

Ne sont que des trous d’eau où les enfants s’allouent

L illusion d’un Jeu que seul à seul Dieu joue.

4

Le Jeu cosmique ! Dieu Se le joue à Soi-Même S’y joue Soi-Même S’y perdant pour S’y chercher. Joue seul à seul avec ses images humaines Qu’il S’est formées pour
émerger de l’Incréé Et face à face seul à seul S’imaginer. Cet homme et femme non disjoint par le milieu Bien qu’en double mirage amoureux de son Autre Lové
étroitement sur soi, serpent noueux Ne se quitte jamais de ses deux paires d’yeux. C’est là pour Dieu son infini tournant en cercle Cet androgyne où le Tout Autre
incarcéré Mime en un corps l’ahan tout-puissant de disjoindre De son néant scellé de toute éternité L’Être ! disjonction qu’accomplissent ensemble Indistincts
dans ce difficile accouchement L’homme et femme, le monde et Dieu, l’Un et Soi-même Et qui en somme au sein du Vide n’est qu’un Jeu Chacun des Trois le sachant bien. Qu’il gagne ou perde
Il sait d’avance qu’il s’y perd au fond de soi Qui est le centre. Là se tient — peut-être — l’Autre.

L’hymne célèbre la triade et l’unité Qu’entre leurs rôles sans la rompre elle partage. Puissance et Conscience à l’œuvre ne sont qu’Un Sans borne mais borné,
changeant et qui ne change Ne cessant dans l’oubli sans rive d’effacer Toute figure que Soi-même II S’est tracée.

De ces figures l’homme et femme est la plus haute

Passion de Soi-même en deux sexes conjoints

Qui toujours à nouveau se distancent, s’attirent

Et dont l’étreinte sous le voile du désir

Fait rutiler en lieu d’univers cette cendre

L’illusion que tient ensemble le plaisir.

L’hymne célèbre auprès d’un puits l’homme et la femme

Un feu de jambes et de bras dans le désert.

Demain leurs cendres seront froides. Mais la route

Les mènera le soir auprès d’un autre puits.

Là, de leurs corps, ils se feront un feu. Le même.

La même cendre jalonnant dans le fini

L’anéantissement sans fin des créatures

Et leur expansion sans fin dans l’infini

Où tout prend source et vient se perdre en un seul puits

Juste à l’instant où l’homme y va puiser l’eau pure

Trop tard! des yeux qu’il a troublés d’avoir joui.

L’hymne ambiguë, qui chante-t-elle qui jouit?

Jouir. L’être pour l’immuable est-il un spasme?

Dans l’espace d’un instant nul l’éternité

Tel un homme frappé de soleil rêve-t-elle

En syncope sans s’interrompre un cycle entier?

Quand deux regards s’embuent l’un de l’autre en vertige

Leur vue est la brume sans bords enveloppant

Un monde à l’aube avant qu’y brille une pupille

Qui en fasse émerger la forme, vaguement.

L’hymne des lèvres qui confondent leur haleine

Est buée de paroles belles dont le sens

S’exhale avec l’odeur des prés, l’âme des choses.

Comprendre vient après l’éveil, et peu à peu.

L’hymne ainsi au sortir du rêve se dévoile

(En creux ou en relief suivant l’ombre) ses mots

Qui dénomment ou s’interrogent en symboles.

Serait-ce la raison de célébrer : Qu’un Dit

Naquît de l’univers que lui-même il fit naître Comme du songe issu lui reviendrait l’esprit? Que la statue née de l’absolu comme en rêve Lustrale sans cesser de baigner
dans sa nuit Fût génitrice mâle et femelle de mondes S’cteignant dans son propre sein sitôt formés Chacun n’étant conçu que pour inséminer La
mémoire à n’en pas finir de la statue Dévoreuse des temps qu’elle feint d’enfanter?

Non, mettre fin. Y mettre fin ! Rompre le charme

De ce double regard en vertige ébloui

Qui ne rencontre insondablement que soi-même

S’embuant de son vide où il s’évanouit

Le temps de ce demi-réveil, une autre vie !

Ce regard qui de vie en vie reste identique

Indifférent aux univers dont il s’emplit

Jamais les mêmes comme autant d’ébauches vaines

L’une après l’autre en un clin d’oeil anéanties.

Rompre l’enchantement androgyne! Qu’advienne

Enfin le monde sans retour, définitif!

Et que s’y lève du tréfonds entre homme et femme

Ce grand dégoût qui à la crête du plaisir

Déferle, les sauvant juste au bord de l’extase

Pour qu’ils ne soient jamais tentés de s’éblouir

L’un l’autre et que tout ne commence et recommence

Sans fin de ce désir absolu : s’abolir,

Qui frappe les amants comme la foudre et croît

De vie en vie d’être le même qui foudroie.

Désir d’être Un, parfaite nostalgie de Soi

Entre-deux d’une jalousie indivisible

Brisés enfin, exorcisés! Ils sont bien deux

Et non un seul qui crient entre eux cette distance

Dont Dieu jalonne irréversibles les séquences

Y fondant son éternité dans la durée

Au point de S’y vider de tout ce qu’il y crée.

L’homme et la femme s’engouffrant ainsi l’un l’autre

Ont Dieu pour horizon de leur inimitié.

Leur double écho qui s’ouvre en eux la nuit des mondes

En un ferraillement de regards et d’épées

Fait d’elle un face à face immense une mêlée

Semant de ses éclats d’acier les voies lactées,

Un corps à corps où l’énergie originelle

De jouissance en jouissance approfondit

La chair béante dont l’esprit est l’appétit

Jusqu’à épuisement de l’homme dans la femme

Jusqu’à perte de Dieu en Dieu même abîmé

Dans l’extase de leur Néant parachevé.

 

Pierre Emmanuel

NAISSANCE DU VISAGE


d566edf05c9daeb6a6274c338e70846a

NAISSANCE DU VISAGE

 

Sérénité lisse impassible parfaitement vierge de Soi

Parfaitement pleine de Soi sans partage d’aucune image

Pur non-regard vers le dedans dont le dehors n’existe pas

Vaste et sans qu’y scintille un point qui pour un œil pourrait se prendre

Et sans haleine par suspens contemplatif se contemplant Jusqu’à ce que s’étant conçue enfin l’Absence se détende En conscience sans rivage et sans nul vain clapotement
Orbite de l’horizon clos que ne décolle de paupière Sur ce fond plat infiniment d’abyssale sérénité

Or voici s’ourler et s’ouvrir quoi ? l’énigme d’un trait à peine Bleu qui révèle à soi le bleu sous l’ongle qu’aussitôt le doigt Efface et cependant le rais de
l’ongle y laisse sa mémoire Y sépare comme deux lèvres jointes par une humidité Qui luit béante et l’on dirait qu’une source s’y donne à boire On dirait? Le
tracé de l’ongle qui s’efface c’est la pensée La première et par qui déjà la conscience n’est plus seule Cette pensée s’entend tout haut c’est une bouche qui la
dit Que l’Etre éprouve au fond de Soi comme une plaie une corolle

Que le sourire qu’il émet soit l’Orient du premier Jour Et trace un ciel sans repentir depuis sa double commissure Joignant la fin et l’origine dont il est toute la raison Car tout autre
accomplissement s’efface avant que ce sourire

Ne s’éteigne lui-même enfin pour mieux remercier le Rien En chaque point de tous les temps de toutes parts il se souvient Des profondeurs du Soi sans fond il rayonne innervant la Face
Dont les paupières comme lui s’ébauchent s’ouvrent font que naît Un monde en miroirs en écho où tout sourit à son reflet

Pierre Emmanuel

 

 

 

Tiède de ton corps écrasé mon oreiller tarde à se lever

froissée tu souris

marquée  de traces de barbe

Mon endormi dresse le cou

les oiseaux qui chantent au-dessus de nous pointent à l’entrée d’une usine absente

la grande cheminée de briques porte des jambons, des poupées, des bouquets, des crayons avec des encres de couleur, des baisers en palette, la nudité des sentiments, des grappes et des seins, à peaux collées

mât de cocagne

le tout en couronne

auréole ce nouveau jour de ton visage.

 

Niala-Loisobleu – 7 Mars 2019

A POING NOMME, DIT LA POESIE


b2d74d96c286fa605a923eeec68b0b4a

A POING NOMME, DIT LA POESIE

 

 

Aux  jours qui affaissent leurs couleurs, l’animal-homme entre en formation de rampant, un mot de travers à propos du tout devenu rien… Une éponge survivante se rue alors sur ce putain de tableau noir et en rime comme en prose efface l’ineptie, puis tranquillement signe de son non: Poésie.

N-L  – 09/10/18

HYMNE A L’HOMME ET A LA FEMME

Il est nuit. Deux vantaux de bronze se referment.

Tout le cercle de l’horizon y fait écho.

Un cœur, deux cœurs le répercutent. Cela dure

Comme le branle d’un bourdon : une mesure

Qui bat et bat, serrant les tempes en étau.

Un immense tympan vient de crever là-haut,

Il pleut. Un bruit d’aplomb plus sourd qu’une muraille.

Une vulve leur sert d’abri dans le rocher

Ils s’y tassent l’un contre l’autre sur eux-mêmes

Sous le poids d’un néant gigantesque — le ciel.

Dans cet espace étroit plus rance qu’une tombe

Commence leur séjour sur terre : par la nuit.

A peine s’ils y sont distincts de la ténèbre

Où leur regard quoique béant s’opacifie.

Il fait très froid. L’horreur de s’engourdir les force

A mêler leur haleine et leurs membres, chacun

Tirant de soi cette chaleur qui manque à l’autre

Et que glacé il s’ignorait. Entre eux ainsi

S’échange un même amour que leur détresse invente

De leur manque qu’il creuse à fond et qu’il emplit

Faisant de chacun d’eux pour l’autre l’infini.

2

Le zénith flamboyant blinde d’éclairs la voûte L’horizon fait des moulinets d’un bleu d’acier. C’est l’Ange : seulement visible par l’épée. La scène se réduit
au sol de la caverne Et, devant, au rempart du vide où l’œil se perd Vertigineusement dans sa fixité noire Que pétrifie la gangue opaque de l’Ouvert. Ils ont le dos contre
la pierre. La béance De la grotte est leur épouvante du néant. Ils sont seuls comme si le monde eût cessé d’être. Seuls l’un dans l’autre comme si toute la Vie Se
limitait précairement à leur étreinte Dans ce creux que sans interstice elle remplit. Demain — mais viendra-t-il jamais? — un jour va naître S’il perce à
leur travers l’éternité de nuit S’ils se conçoivent l’un de l’autre puis enfantent Chacun son autre qui lui soit absolument Le centre l’univers le souffle qu’il respire Le Nom
qui nomme tout et demeure innomé. Car l’Être s’est retiré d’eux pour qu’ils L’inventent D’eux-mêmes et du pauvre amour qui Le supplée.

3

Ce qu’ils vont vivre au plus épais de ce temps nul C’est la gestation apparemment sans terme De l’homme en eux qui ne naîtra qu’au dernier jour. Ils rêvent ce travail les yeux
ouverts en face De leur béance dont ils sont comme l’envers Et dont le poids les presse aux flancs pour qu’ils avortent Car à quoi bon? Si seulement Dieu les guettait De sa
majestueuse Absence… Mais II S’est Effacé avec tout son œuvre : et sauf eux-mêmes En cet antre, rien ne rappelle qu’il créa. Ainsi toute raison qu’ils aient d’être
est enclose Dans l’amande de leurs deux corps aux sexes joints. Leurs dos sont l’horizon des mondes et leur souffle Bouche à bouche se renouvelle comme l’air Et dans leurs yeux
aveuglément de grands vents passent Spasmodiques, du fond du songe. Ils font gémir La chair confuse où se chevauchent des latences Qu’une lame de fond soulève —
l’Avenir. Leur couple y danse indestructible (bulle ou spore) Au-dessus d’un chaos dont il ne sait encore Quel écho abyssal s’y donne son désir.

4

Nus dans le Rien, n’ayant de témoin que leur peau Ils se serrent pour se réchauffer l’un à l’autre Et d’être nus leur est un refuge, le seul Élément qui subsiste
et résiste au néant. Leur nudité met en partage une tendresse Dont la distance du regard les eût privés Et la honte, cette science qu’ils acquirent D’un
éblouissement trop fort, fauteur de nuit. Nuit qui fait grâce : plus de honte. Leur étreinte Les confond, les pétrit, les peaux glissent, refluent Leur enseignent la soie
des frissons, la coulée Des membres, la marée montante avec le sang. Les courbes et les creux, les saillies, les mollesses L’humide dans les plis, le poil, l’odeur mêlée
Tout se meut, s’interroge et s’ajuste et s’esquive Tout est lierre onduleux, danse ophidienne, fût! Dans l’intervalle des soupirs et des caresses Ils se nomment : Adam, Eve. Beaux noms
pareils A ce savoir naissant et double qu’ils s’inventent A ce toucher insatiable qui dissout Chacun dans son désir que l’autre soit le Tout.

5

Gauchement, il a mis la main sur son épaule. Depuis qu’il prit le fruit c’est la première fois Qu’il tâte d’une chose ronde sous ses doigts Aveugles et n’osant apprendre quelle
forme Les guide de l’épaule au sein si’doucement… Pourtant déjà le pouce effleure l’aréole La paume contournant un mamelon parfait En est le moule ou la mémoire qui
s’attarde Puis (pour laisser la place à l’autre main) revient Sous le cou recueillir comme au creux d’un coussin La nuque abandonnée follement frêle et forte Portant la tête
qu’il soulève comme on boit A la coupe et ce sont deux lèvres qu’il découvre Pulpeuses l’invitant à des saveurs goulues Qui se mêlent de bouche à bouche et lui
révèlent L’humide et le muqueux dans l’herbe où ses doigts jouent Sans qu’il paraisse se douter que leur caresse S’y glisse en longs frissons d’eau vive sous la peau —
C’est par eux que close d’abord plus qu’une rose La source s’humectant de sa propre rosée S’ouvre à l’homme — pour lui fermer l’envers des choses.

6

L’envers des choses ! Et d’abord cette fraîcheur Ce goût de sel et de varech de la muqueuse Où la face de l’homme enfonce, se dissout Devient presque la bouche en bas qu’elle
dévore Qui la dévore, et l’appétit qui naît entre eux Ne fait qu’un gouffre qui s’affame de soi-même Mangeant son vide, sa salive, ses odeurs : Ah ! se repaître du
Dedans, sentir le ventre De la femme et sa propre gorge, continus ! Mais ce n’est pas assez pour lui que la matrice Lui colle tellement aux tempes qu’il en perd Tout autre sens que de sa bouche
dans ces chairs : Plus loin ! Plus outre ! Maintenant tous deux s’accordent A s’évider à s’absorber pour mettre à vif Ils ne savent au fond de quoi le Néant même Les
ravalant par cette plaie dont ils sont nés Car chacun d’eux n’est qu’une plaie enfantant l’autre Pour s’en gaver jusqu’à leur consommation Ils ne sont rien que cette double succion De
toutes parts ce plaisir noir qui n’est que lèvres Et les digère et les retourne à leur limon.

7

Étale jusqu’à l’horizon de ses yeux clos

Eve contemple de son corps qui bouge à peine Ses profondeurs inaccessibles s’élevant Et s’abaissant à l’infini hors d’elle-même : L’onde part de son ventre et la porte aux
confins D’une syncope où renversée toute en arrière Sa chevelure est la nuit lourde qu’elle sent Abyssale ployer sa nuque sous l’extase La face révulsée vers le haut
par le poids. Mais l’onde tout en s’éloignant revient sur soi D’un double mouvement de moire qui éclaire Eve nocturne de frissons comme la mer. Adam la couvre d’un orage de
ténèbres Dont l’éclair l’illumine au centre par instants Et c’est le vide au long de ses nerfs qui crépite D’étoiles qu’elle sent s’éteindre dans sa chair En mal
voluptueusement d’une genèse : Tout se passe dans la mêlée de ces deux corps Ayant perdu toute limite l’un dans l’autre Et dont la jouissance est le gouffre commun Qu’Eve
contient s’ouvrant sans borne à sa nature.

8

Adam cambré se heurte-t-il à la caverne Ou touche-t-il du front la voûte du néant? Sème-t-il dans la nuit utérine son sperme Ou son regard étoile-t-il le
firmament? Dans le noir leur étreinte est un chaos de rêves D’où des formes — le temps d’un souffle — émergent, fuient Leur conscience qui déjà
s’évanouit. Formes pourtant d’un univers qui se modèle A l’empreinte toujours changeante de la chair Tantôt mâle tantôt femelle sur soi-même Se rêvant à
son tour rêvée par l’univers. Toute énergie toute tendresse toute flamme Toute fluidité innervée de frissons Toute ductilité des corps saturés d’âme
Toute leur dureté d’os, de roc, de raison Leur peau glissant sur soi l’invente, se l’enseigne Et sa caresse étant aveugle n’est bornée Par rien mais crée de toutes parts son
epiderme Où la sensation devient eau, terre, vent Monde encore en partie rêvé mais qui pressent Ce qu’en deçà de leurs yeux clos capte leur face.

9

Ces doigts d’homme sur les versants un peu bombés Du paysage en pente douce sous les lèvres Se répandent en lents ruisseaux de vif-argent Qui scintillent par touches brèves
et tressaillent D’éclairs nerveux dans la chair d’Eve constellée. D’être passive lui révèle sa présence Intensément muette et vaste, tel un champ Dont
l’horizon serait son souffle. Elle s’écoute Qui respire l’immensité de ses yeux clos Et, parfois, comme l’eau dans l’herbe, sent que vibrent Des nappes de plaisir prêt à
sourdre, rêvant. Car la charrue au bord du champ n’a pas encore Entamé le sillon. Ni Adam laboureur Humé l’odeur de terre humide dans la femme. Pourtant c’est d’elle qu’à la
sueur de son front Mieux que le blé les moissons d’hommes lèveront. Mais pour l’heure il joue de la glaise féminine Y modelant ici une épaule, colline Là, resserré
entre les cuisses, ce vallon. Jusqu’à ce que, pris de désir pour cette argile De tout son corps il pousse en elle, lui, le soc.

10

La nuit cherche la nuit pour se perdre en soi-même Sans la frontière intérieure de ces peaux Dont chacune si ardemment se frotte à l’autre Que, pour l’instant, elles les
cernent d’un seul feu. Ils sont le feu mais qui n’attise que sa flamme Ne brûle rien, n’éclaire rien en dehors d’eux. Nuit et feu sont en eux étranges l’un à l’autre Elle
très noire lui très rouge, contigus. Aussi longtemps que cet incendie s’alimente A la brûlure de leur même écorchement Ils n’ont de nuit que leur double
éblouissement. Mais le feu gagne vers les ténèbres, vers l’âme Et, de rouge qu’il est, s’y fait sombre, pesant Déjà solide bien qu’encore incandescent Eux
l’ignorent, flambant par la cime ! Il leur semble Être éternels dans le brasier qui les unit. Déjà pourtant leur cendre est cendre. Une bataille Se livre entre le feu et le
feu. Celui-ci S’absorbe, s’assombrit, devient son autre en lui Y rend d’avance les amants à leur poussière A leur désir inextinguible : être enfouis.

11

Ensemble ils font l’expérience du passage Forcement mutuel de la nuit par la nuit. Chaque pore en chacun cède à toute la masse De l’autre en chaque point de son corps réunie
: Chacun s’ouvre à tout l’autre atome par atome En se multipliant en lui à l’infini. Tant que chacun n’aura souffert tout ce qu’ignore Son autre des douleurs qu’il souffrira jamais
L’homme et la femme s’étreignant seront encore D’autant plus étrangers qu’ils le sont de plus près. Leurs bouches qui ne font à deux qu’un gouffre avide Auront beau
s’entre-dévorer pour s’échanger Que sauront-ils de plus de leur distance vide Quand il n’en restera que le trou du baiser? Car ce n’est qu’en mourant chacun si loin dans l’autre Que
celui-ci ne s’y rejoigne que par lui Qu’ils pourront épuiser entre eux comme deux pôles Toute distance en ses extrêmes abolie. Ce corps à corps donne l’assaut à la
limite Qu’est pour l’autre chacun l’outrepassant ici Où la mort traversant la mort s’anéantit.

12

Mourant de même mort leur mort n’est pas la même En elle et lui le monde meurt différemment. Elle c’est l’eau en ronds immenses s’annulant Lui leur centre s’y annulant pour les
émettre. Adam retourne d’un seul spasme comme un gant Tout son être vidé en deçà de tout l’être Eve s’étale en un seul long gémissement Amplifiant le
flux de vie à perte d’être. Entre leur double mort l’univers se déploie Du même mouvement dont il revient sur soi. L’abîme instantané qu’est pour l’homme la femme
Il l’emplit de l’éclair qui l’y précipita Semeur de galaxies giclant sur la membrane De l’éternité vierge et noire à tout jamais Où luit et ne luit pas le germe,
feu follet. Les grands cris haletants s’embrasent et s’éteignent Et chaque fois Adam meurt en Eve à nouveau Tout un éon s’épuise en eux à se rejoindre A son moment
antérieur où s’abolit Leur dernier souffle que reprend à bout de mondes Le premier regretté avant qu’il soit émis.

13

Non pas outre : à rebours de tout. Plus je pénètre Plus je bute : plus je m’entête à retourner. Où? Dans la nuit, seule mesure. Temps, distance Ici n’ont lieu. De
l’immuable sans contour. Qu’elle ait eu un commencement ou qu’elle puisse Finir demain est un néant pour la pensée. Rien qu’elle donc les yeux immensément fermés Et moi
fiché, forcé en elle. Son abîme Colle rythmique à mes côtés. Mais sous mon corps Sa violence de douceur me cède, s’ouvre Résiste, cabre le centaure !
arque les reins Pour me happer ou m’arracher dès que je feins De m’en déraciner ou de prendre racine Dans cette faim de m’engouffrer que met à vif L’intenable suspens de mon
désir massif. Choir là ! Fondre dessus de tout le Poids ! J’agrippe Écorche aspire mords mange suce ma proie Bâillonnée de baisers qui n’en finissent pas D’écraser
jusqu’aux dents la pulpe de nos lèvres Leur double bouche dont la salive a le goût De l’argile où le double sexe se dissout.

14

L’écho se tait. Il se fait tard sur cette terre. Le ciel s’éteint avec le bronze. Nous voici Chacun seul dans les bras de l’autre : lieu précaire. Notre ombre à peine
jetée hors du Paradis Nous fixait l’horizon des âges. Puis la nuit Vint murer dans nos yeux sa perspective noire Et pour l’infinité des siècles je compris Qu’au bout de ce
chemin parcouru en aveugle L’homme le dos contre la porte à tout jamais Se tiendrait sur ce même seuil où je persiste Et te fais face toi ma porte à deux vantaux. Je me suis
retourné d’avance pour ne faire Le premier pas dans les ténèbres hors de toi. Toute une nuit qui durera autant que l’homme Je veux tenter de te rouvrir sur l’en deçà De
retrouver non point l’oasis interdite Mais ton clapotement marin au fond du Soi Matrice lisse après comme avant tous les mondes Scellement virginal afin que rien ne soit De ce qui
naît de nous jusqu’à ce que s’épuise Ce désir qui est moi de m’abolir en toi.

15

Eve l’écoute en cercles concentriques. Eve N’a de mémoire de l’Êden que ce qu’elle est Le Paradis étant cette onde qui la porte Elle et ses larges yeux lointains qui font
des ronds. De son désir elle est l’onde extrême : l’extase D’un mouvement sourdant de soi vers le profond Vaste de plus en plus d’échos telle une oreille Dont la corolle
s’élargit avec le flot Et tandis que l’homme laboure entre ses jambes Prenant ses vagues de plaisir pour des sillons Elle contemple tout là-haut dans ses pensées Quelque chose
comme une Face constellée Dont sa très lente jouissance est le halo Lente pour que sa nuit déborde inexhaustible D’ondes lui refluant de bords non advenus Ceux de son ventre qui
respire avec l’espace Et sous l’homme axial s’amplifie en rythmant Le battement originel à l’œuvre au centre Qu’Adam s’obstine en elle-même à renfoncer Alors qu’Eve à
chaque secousse le propage De monde en monde reculant l’éternité.

16

O je gémis O je jouis O je languis

De sentir la marée monter entre mes hanches

Encore, encore… Que je flue Que je reflue

Un mouvement sans bords me peuple, comme si

J’étais tout l’océan et la bouée au centre

O encore ! Que je ne sache distinguer

Le plein de mon plaisir du bas de la marée

Tant mon ventre ne se soulève à ta rencontre

Que pour mieux se creuser sous toi de t’aspirer

O syzygie de jouissance touchant presque

Au zénith et l’instant d’après tue, retirée

Si loin, si loin, que l’ombilic se crispe au large

Et que la mer se ratatine et que le sel

A tes lèvres demeure seul quand tu les poses

Sur ma peau par son feu d’entrailles craquelée…

Lèche ma fièvre ! réamorce de salive

L’eau du tréfonds, l’impérieux raz de marée!

Moi tout arquée à la courbure de la terre

Les cheveux rejetés au gouffre, les yeux blancs

Les cuisses écartées sur la corolle étale

D’un horizon rouge de sang à l’Orient.

17

De mes cuisses à mon visage avant l’aurore Il court un feu par transparence sous ma peau Où déjà le soleil miroite, non encore Levé, mais annoncé par son ombre
à fleur d’eau. Ton front le capte et luit à l’aplomb de ma face Bien que tes yeux feignent toujours que c’est la nuit. L’œil rouge que je mets au monde l’illumine Qui monte
énorme de mon ventre et m’éblouit D’un grand spasme que j’éternise de mon cri. Cri de mouette sur la mer ivre d’écume Offerte au ciel et dont les flancs sont l’horizon !
Toi, derrière tes cils obstinément où perle Le jour brillant comme une goutte de rosée Tu persistes sous un halo de bleu lunaire Dans ta nuit que tes rayons mêmes ont
chassée. Et moi qui tiens tout mon éclat de ta clarté Je voudrais ralentir la lune sur son erre J’aime la part de l’hémisphère où sa pâleur Prolonge aux fonds
terreux jusqu’à ce qu’ils s’éveillent L’illusion que la ténèbre soit le lieu Où se terrer contre le jour s’il est sans Dieu.

18

Elle déjà au grand soleil et lui encore

Dans l’ombre. Et cependant c’est lui le grand soleil

Sur elle qui s’étire au loin comme la plaine

Étend ses fleuves vers la mer à l’horizon.

Sans limite, allongeant au sol sa forme noire

Eve à l’issue de la caverne jaillit nue

Et touche d’un seul jet au zénith : et sa vue

Tout autre qu’au jardin, partout s’ouvre, la cerne

Espace qui n’est qu’elle immense, ayant perdu

Toute mesure en son ivresse que commence

Le jour, ce jour ! leur premier-né qu’elle a conçu.

Le Paradis était à l’échelle de l’arbre

Ils en cueillaient le fruit sans étendre la main.

Rien ce matin n’a plus d’échelle. Dès qu’ils bougent

Le soleil trace son orbite ou bien le vent

Des sables s’échevelle au désert. Eve aspire

La sécheresse qui lui ôte les poumons

Elle est le sable et le simoun et la distance

Chassée toujours plus loin dans le vide ! et qui doit

Ne vouloir qu’en avant de soi à toute force

Où rien n’est que le fait inane d’être là.

19

A peine s’est-elle accouchée du jour ouvrable Qu’elle empoigne les mancherons de la charrue. Le sillon qui la guide en créant l’étendue Suit l’orbe du soleil au ras du sol
arable. C’est dans sa chair qu’elle y enfonce à chaque effort Son oui à cette glaise hostile qui lui colle A l’âme pas à pas comme arrachée du corps. Ce jour est le
premier d’une habitude immense Qui monte en Eve à l’horizon du souvenir Comme il est le dernier d’un temps vécu d’avance Qu’elle suscite en tout ce qui doit advenir. Ses yeux bien que
baissés ont pourtant pour paupières Les lointains que le soc repousse avec la terre : Qu’elle lève si peu la tête du sillon Pour s’assurer qu’il tire droit au-devant d’elle
Et son front bute au ciel comme à la cire un sceau Tout ce qu’elle saura jamais du bleu sans ombre Est cette empreinte qui lui brûle le cerveau. Adam la suit, les yeux béants de
tant d’espaces Frayés par elle sans daigner les mesurer : Lui les mesure à sa terreur de s’égarer.

20

II la contemple qui vieillit en ce seul jour Autant que d’âge en âge un éon de la terre. Toute la majesté des temps est dans son port Tant elle est droite à l’horizon
sur la courbure De son regard vertigineux ouvrant d’aplomb Au-dessous d’elle une ténèbre sans étoiles Où tout s’en va comme si rien n’eût existé. Il la contemple
belle et lisse de visage Haute du front où siège au ciel l’éternité D’être nue à midi en fait cette clairière La Vie! la Vie aux vastes rives dont l’ouvert
Tente d’atténuer de bleu le vert nocturne Elle dont chaque geste est comme un cercle autour De cette immensité précaire, la lumière. Il la contemple avec son ventre un peu
bombé Sans ombilic comme dut l’être l’origine Et comme elle étonnée de soi, même enfantine Sous la tangente d’un rayon au point du jour. Telle est la Mère des
humains pour ce si jeune Époux entre ses bras instruit à commencer Ici et non du lieu dont ils furent chassés.

 

Pierre Emmanuel

HYMNE A L’HOMME ET FEMME


escalier-mystérieux-46259220

HYMNE A L’HOMME ET FEMME

 1

II dort. La voûte de son front est constellée. La nuit est son arcade sourcilière. Ses tempes comme un portail à deux vantaux S’ouvrent sur un tréfonds de bronze et
d’orgues Visage ou gouffre qui alternent selon que La lune est haute ou bien descend du côté gauche. Là est le cœur, écho qui bat. Là, le zénith Bat en
écho, tant on dirait que l’un sur l’autre Couchés, le ciel avec le sol font un seul corps. Tant on dirait, Se dit Quelqu’un qui rêve Ce dormeur-là et ce cœur double,
haut et bas. Qui rêve qu’il Se dit qu’un Autre dort. Et que Lui-même dans cet Autre en rêve un autre Tout ce long temps avant les temps où rien en Lui Ne sait encore
distinguer sommeil et veille Etre et néant. Pourtant le sein d’un rythme égal Comme le ciel s’exhausse et leur buée Se dilue en des infinis de galaxies. S’exhausse puis l’haleine
se retire De soi comme reflue la mer les yeux fermés Glauque paupière d’un regard non révélé.

Le vent se lève et se fait arbre où il se noue A soi de ses racines à la cime Et s’enchevêtre dans l’effort de s’arracher Qui casse et plaque à terre ses rafales.
L’ahan cyclone du cyclope ramescent

Dilate puis rétracte sa spirale Cet ivre ciel vertigineux virant Dans la baratte à pleine pâte où les étoiles Ne sont encore que grumeaux iridescents. Grumeaux,
caillots de quelle énorme violence Que pour être l’Être se fait en se crachant En expulsant de part en part de son essence A la fin ! ce premier instant sans rien avant Cette
hâte de tout en tout parachevant L’ubiquité intelligente dès le germe. Ainsi croît successivement total Instant Vent arbre ciel cerveau œil ouïe âme verbe
Expansion d’un Cri unique parvenant A terme ! Se criant hors de l’indéfini Où le Soi en son Vide éternel englouti A mûri de l’oubli onctueux de Soi-même Matrice dont
l’esprit n’est que la nostalgie

Ce Cri a bien été poussé. Par Qui ? L’éther L’ignore, et la mer qui geint dans sa mâture N’entend que soi, sempiternelle. Et l’univers Préexistant et plein de
bruits confus, à peine S’il a perçu cette zébrure à ses confins. A ses confins? Le Cri est du centre : c’est l’aigle Fondant sur le zénith. Toute proportion Change
aussitôt que la hauteur est introduite. Où est la proportion depuis que l’Œil Là-haut, Se fixe Lui-même du dedans Des choses? Il y a Deux et Un, la Pensée
Émanée revenant vers ce dont elle émane : Mais c’est Quelqu’un, et non le vent qui reviendrait Sur soi par lassitude d’être. Qui est donc Ce Même différent de Soi
? Non point le monde Lequel perdure et s’abolit selon sa loi : Mais l’Être qui sortant de Soi prend conscience

Qu’il Est, et dans l’instant indivisible crée Ce Deux et Un qui Lui figure sa distance A Soi-même, son propre Amour omnicréant.

L’homme et femme est ce témoin qui manifeste Le Tout Autre et le Même inexhaustiblement. Car la totalité n’est jamais une somme Bien que deux fois deux bras suffisent à lier
Sous deux regards cintrés en un l’immensité.

Ces regards en arc-en-ciel qui se rejoignent Sont le levant et le couchant du même jour Qui flambe à n’en pas finir dans le solstice. Quelqu’un, vêtu de cuivre rouge et de
moissons Est leur soleil en eux de l’un à l’autre. Une ténèbre qui se garde inviolée Veille sous les paupières de leur âme, Autre moitié des cieux non vue
mais non brisée Scellant tout l’orbe du symbole, l’homme et femme Dont le corps unit sans soudure jour et nuit.

Jour du Grand Œuvre ! arrachement devenu chant Qui — une fois ouvert l’espace — fait silence. Silence issu de Soi et qui Se tend, S’entend Très haut, très bas :
source sous terre, souffle d’ailes. Mais pour S’entendre en toute chose jusqu’au fond Il veut qu’un autre en mots Le dise. Et à cet autre Il Se donne. Et le crée du fait de Se donner.
Avant cet autre il n’y avait rien que le monde. Cet autre qui est hors et dans, maintenant voit Le monde. S’y regarde voir. Miroir de soi. De son abîme il a su faire sa rétine De son
âme l’anneau nuptial de l’univers.

Pourtant l’anneau sera rompu. Ils seront l’homme

Et la femme. Quelqu’un (fendu Lui-Même en son milieu)

Prendra un Nom terrible pour maudire.

2

On ne parle que lorsqu’il est coupé en deux Des deux moitiés d’un fruit. Mais la substance En est la même. Qui en prend une bouchée En goûte mieux le tout que s’il le
mange. Et s’il n’en mange rien mais le contemple Sa langue en garde un goût d’éternité. Ainsi de l’homme et femme à l’origine Comme d’un fruit trop beau pour l’entamer. Un
fruit trop lisse. Deux et un comme ces songes Se rêvant en écho eux-mêmes, et leur sens Devient se dédoublant par degrés son contraire Sans qu’il cesse d’être
indivis. Quand le rêveur S’éveille, ce qu’il a créé n’est pas encore Issu de sa Pensée, et II ignore Si ciel et terre vis-à-vis sont divisés Tant est parfaite
l’étendue. Vide. Sans ride. Ses deux moitiés soudées à l’horizon. Entre désert et nuit pourtant — qui se confond Avec un roc roulé debout —
s’érige l’être. Chose indistincte, au double front. Enfouie? Issue? Conscience qui se regarde et qui s’absorbe.

Elle lui les yeux dans les yeux se contemplant S’émerveillant de ce même être différent Selon qu’il joue de la distance. Car l’immense Est la matière lumineuse du
regard S’ouvrant à soi tout immobile tout fluide

Qui sépare et rejoint ses bords comme la mer.

De l’infini à l’infini des deux natures

Le jour est un. Une l’haleine se mêlant.

Celui qui crée sans qu’il le sache et S’y surprend

A l’instant où son œuvre-fait II reprend souffle

S’étonne que monte de Lui cet infini

Pour lequel II n’a pas de nom et qui désire.

S’étonne, car sa Parole jusqu’ici

Se confondait avec le monde qu’elle nomme.

Or voici qu’une ouïe s’éveille dans l’ouïe

Un écho la suscite avant qu’il n’y résonne

Les choses se sentent glisser hors de leur nom

Et leur Nommeur échappe au Sien qu’il S’entend dire

Comme d’un autre en même temps qu’il sort de Soi.

Rien cependant ne bouge encore. Le clivage

Est dans la Toute-Conscience qui soudain

Dit Je, parce que l’Autre L’y provoque.

L’Autre. Cette statue plantée au bord du champ.

Je Suis, dit cette Voix énoncée du Néant.

Immuable, non existant, le Soi S’entend

Ourler des lèvres, dire l’être, son absence…

L’Un désormais dans l’Autre est en écho de Soi.

Tous deux viennent à l’être ensemble, la statue

Et la Voix. L’une par l’autre elles sont, se répondent.

La Voix dans la statue résonne, dont le creux

La dédouble : Qui parle à Qui ? A l’infini

La résonance s’amplifie et s’arrondit

Distincte et non de la Voix même. Ainsi le Vide

Qui contient cette Voix avant qu’elle ne soit

Est contenu en elle, proféré

En tout par elle afin que l’Un soit à Lui-même

L’inexhaustible nostalgie de l’incréé

L’impénétrable ubiquité de son silence.

Et son témoin cette statue. La très poignante

Douceur ovale extasiée en double cri

Bouche ouverte sur la voyelle initiale

Que tout prononce qui demeuré imprononcée.

Bouche ouverte. La pression de l’indicible

Pousse en avant l’Un vers Lui-même hors de soi

Pousse deux bouches deux visages à se joindre

A se creuser chacun dans l’autre un au-delà :

Et le cri fait céder son silence! L’extase

Du souffle partagé dans le baiser

Se mue en éblouissement de la distance

Un vent s’empare de l’espace, emplit, distend

Nomme les choses comme autant d’arrachements

Auxquels, de tout l’effort de sa structure

L’Un à la fois résiste et Se prête, créant.

Refuse et hâte ce qui naît — le temps, le monde

Qu’il expulse de Soi l’y rappelant déjà.

Car Je Suis que son propre amour force de dire

Son Verbe dont la bouche est l’origine : Je

Suis ! dans le même effort II S’articule : Tu

Es ! et de cette haleine II fait l’orbe des deux

Où vers Lui-même les soleils processionnent.

Il fait l’Ame qui Lui dit Tu dans la statue.

Ame une et double, tel Lui-même et ce qu’il crée :

C’est l’homme et femme aux deux extrêmes d’un seul être

Déployant l’univers entier à se chercher.

La tension de la Parole qui l’anime

Le fend pour y loger l’infini d’un désir

D’autant plus nu que plus d’espace le divise

De soi en cet objet auquel il veut s’unir.

Fend la statue de haut en bas zénith tranchant

Dont la lame est la verticale de l’abîme

Où tout fuit à perte de tout, pour aspirer.

O fil de la céleste épée regard tranché

En deux ! interrogeant comme l’acier l’acier.

3

Ce Cri unique cependant jamais poussé Que l’Origine se renfonce dans la gorge Dès avant le Commencement noué caillé Dans la bouche qui n’eût été que lui
crié Lui se criant afin de maintenir béante Sa plaie à chaque fois qu’elle expire itérant Ce seul et même impensable Commencement Que rien qui en soit né jamais ne
laisse naître, Ce Cri tout innocent d’être de n’être pas Obstruant obstrué dans l’absolu sans voix D’où ne sort que l’affreux raclement de ses glaires Nie d’avance la
raison d’être de la Vie Qu’elle s’arrache ou s’en retourne à ses viscères Qu’elle s’enfante ou bien se révolte au contraire De s’enfanter au lieu d’avorter contre soi De
consentir non point à mourir mais à vivre Vaine, fautive de s’exclure en la formant De l’énergie sans forme abyssale assoupie Que le Commencement sans issue asphyxie Si fort que
l’Un à Soi inhabitable y crie L’horreur d’être en dépit de Lui devenant l’Être Où son Cri qu’il ne soit jamais s’anéantit.

Cri de quelle impossible atroce délivrance

Tu ! Tu n’es pas moi. Tu es en face. Tu

As des lèvres que mes yeux mangent, et des yeux

Mangeant mes lèvres. Dévorant qui Te dévore.

Et Tu m’entends et Tu me parles et Tu crées

Ainsi entre moi-même et moi cette distance

Égale inverse que de même je Te crée.

Tu es l’Autre. Je ne peux moi me faire à Toi.

Tu es l’Autre que moi qui suis l’Autre que Toi

Chacun autre que soi hors de prise dans l’Autre

Indissolublement en miroir affrontés

Inséparablement liés et divisés

Par une seule chair contre soi-même en guerre

S’écartelant pour se disjoindre se souder.

Plus s’aggrave dans cette chair la déchirure

Plus chacun devient contre l’Autre un moi distinct

Plus l’Autre nous devient hors de nous le Tout-Autre

L’infini d’un Désir unique ouvert sur Rien.

Qu’ainsi le distendant entre ses deux extrêmes

La violence à l’Un qui souffre en nous par nous

Réunisse dans la douleur que lui inflige

L’engouffrement dilacéré de tout en tout

A tout son Œuvre le Principe! et que le Vide

Dont II S’affecte affreusement pour tout créer

Soit ce qu’il est : l’Amour béant d’être comblé.

L’Un. L’Autre. Hors de moi tout au fond Tu es moi. Il n’est point de cellule en moi qui ne soit tienne. Pourtant nous ne nous éloignons jamais assez Pour n’être pas tentés trop
tôt de nous rejoindre. Il nous faut donc encore et encore et toujours Chacun de son côté nous tirer l’Un de l’Autre Nous faire deux sans rien en nous de différent L’Un dans
l’Autre voyant que s’y voit son image Et des yeux comme on se dévêt se découvrant Visage, épaules, sein, ventre… Le fût se fend Comme entre peau et peau fuse
l’éclair : rupture Étonnant l’être à la racine bien qu’il soit Cet arbre même qui s’innerve de sa foudre

Et sans cesser d’être un en tempête se voit Dessouché en deux sens rivaux d’un même souffle Dont les deux volontés semblent chacune avoir Mille bras pour
s’étreindre et mille pour se battre Se nouant se rompant s’emmêlant s’arrachant Communiquant de proche en proche leur tourment A toutes choses sommeillantes qui ne savent Qu’elles
sont et dont l’Être ignore qu’il les fit. Tout est soudain déraciné d’un même Cri Tout se soulève ! des scories jusqu’aux étoiles La terre et ses volcans
retournés comme un gant Tout ensemble se veut l’âme de l’ouragan Le ciel branchu aux quatre vents, l’Arbre de Science. Tout. Mais là-haut — à peine bleu — le
Vide attend.

Et tout retombe. Tout depuis toujours peut-être

Retombe avec la même force que le vent.

Les mondes se défont et se recréent sans trêve

De nébuleuses et de cendre en même temps.

Voici l’Arbre. Il est tout feuillu. 11 est sans feuilles.

L’immutabilité autour est en suspens.

Ainsi le voit sempiternel le même peintre.

L’homme et femme à présent est deux, l’Arbre au milieu.

Quelqu’un, des cieux, dit : Sois un couple. Et ils regardent

Leur sexe nu, et ils ont honte. Désormais

Ils se nomment : Moi, Toi. Homme, femme. Mais l’Autre?

Eux s’étaient divisés pour que chacun le fût

Or l’un l’autre ils se sont vus nus se sont connus

Et s’étreignant ils ont buté à leurs limites

Pourtant quand l’un vers l’autre ils ont levé les yeux

A la hauteur de leur regard brillant d’aurore

Sur la mer déployée en eux de toutes parts

Chacun a vu céder les confins de son autre

A cet emportement du grand large que rien

Ne peut mouvoir ni contenir honnis le Rien

Auprès duquel les joies du sexe à marée haute

Ne sont que des trous d’eau où les enfants s’allouent

L illusion d’un Jeu que seul à seul Dieu joue.

4

Le Jeu cosmique ! Dieu Se le joue à Soi-Même S’y joue Soi-Même S’y perdant pour S’y chercher. Joue seul à seul avec ses images humaines Qu’il S’est formées pour
émerger de l’Incréé Et face à face seul à seul S’imaginer. Cet homme et femme non disjoint par le milieu Bien qu’en double mirage amoureux de son Autre Lové
étroitement sur soi, serpent noueux Ne se quitte jamais de ses deux paires d’yeux. C’est là pour Dieu son infini tournant en cercle Cet androgyne où le Tout Autre
incarcéré Mime en un corps l’ahan tout-puissant de disjoindre De son néant scellé de toute éternité L’Être ! disjonction qu’accomplissent ensemble Indistincts
dans ce difficile accouchement L’homme et femme, le monde et Dieu, l’Un et Soi-même Et qui en somme au sein du Vide n’est qu’un Jeu Chacun des Trois le sachant bien. Qu’il gagne ou perde
Il sait d’avance qu’il s’y perd au fond de soi Qui est le centre. Là se tient — peut-être — l’Autre.

L’hymne célèbre la triade et l’unité Qu’entre leurs rôles sans la rompre elle partage. Puissance et Conscience à l’œuvre ne sont qu’Un Sans borne mais borné,
changeant et qui ne change Ne cessant dans l’oubli sans rive d’effacer Toute figure que Soi-même II S’est tracée.

De ces figures l’homme et femme est la plus haute

Passion de Soi-même en deux sexes conjoints

Qui toujours à nouveau se distancent, s’attirent

Et dont l’étreinte sous le voile du désir

Fait rutiler en lieu d’univers cette cendre

L’illusion que tient ensemble le plaisir.

L’hymne célèbre auprès d’un puits l’homme et la femme

Un feu de jambes et de bras dans le désert.

Demain leurs cendres seront froides. Mais la route

Les mènera le soir auprès d’un autre puits.

Là, de leurs corps, ils se feront un feu. Le même.

La même cendre jalonnant dans le fini

L’anéantissement sans fin des créatures

Et leur expansion sans fin dans l’infini

Où tout prend source et vient se perdre en un seul puits

Juste à l’instant où l’homme y va puiser l’eau pure

Trop tard! des yeux qu’il a troublés d’avoir joui.

L’hymne ambiguë, qui chante-t-elle qui jouit?

Jouir. L’être pour l’immuable est-il un spasme?

Dans l’espace d’un instant nul l’éternité

Tel un homme frappé de soleil rêve-t-elle

En syncope sans s’interrompre un cycle entier?

Quand deux regards s’embuent l’un de l’autre en vertige

Leur vue est la brume sans bords enveloppant

Un monde à l’aube avant qu’y brille une pupille

Qui en fasse émerger la forme, vaguement.

L’hymne des lèvres qui confondent leur haleine

Est buée de paroles belles dont le sens

S’exhale avec l’odeur des prés, l’âme des choses.

Comprendre vient après l’éveil, et peu à peu.

L’hymne ainsi au sortir du rêve se dévoile

(En creux ou en relief suivant l’ombre) ses mots

Qui dénomment ou s’interrogent en symboles.

Serait-ce la raison de célébrer : Qu’un Dit

Naquît de l’univers que lui-même il fit naître Comme du songe issu lui reviendrait l’esprit? Que la statue née de l’absolu comme en rêve Lustrale sans cesser de baigner
dans sa nuit Fût génitrice mâle et femelle de mondes S’cteignant dans son propre sein sitôt formés Chacun n’étant conçu que pour inséminer La
mémoire à n’en pas finir de la statue Dévoreuse des temps qu’elle feint d’enfanter?

Non, mettre fin. Y mettre fin ! Rompre le charme

De ce double regard en vertige ébloui

Qui ne rencontre insondablement que soi-même

S’embuant de son vide où il s’évanouit

Le temps de ce demi-réveil, une autre vie !

Ce regard qui de vie en vie reste identique

Indifférent aux univers dont il s’emplit

Jamais les mêmes comme autant d’ébauches vaines

L’une après l’autre en un clin d’oeil anéanties.

Rompre l’enchantement androgyne! Qu’advienne

Enfin le monde sans retour, définitif!

Et que s’y lève du tréfonds entre homme et femme

Ce grand dégoût qui à la crête du plaisir

Déferle, les sauvant juste au bord de l’extase

Pour qu’ils ne soient jamais tentés de s’éblouir

L’un l’autre et que tout ne commence et recommence

Sans fin de ce désir absolu : s’abolir,

Qui frappe les amants comme la foudre et croît

De vie en vie d’être le même qui foudroie.

Désir d’être Un, parfaite nostalgie de Soi

Entre-deux d’une jalousie indivisible

Brisés enfin, exorcisés! Ils sont bien deux

Et non un seul qui crient entre eux cette distance

Dont Dieu jalonne irréversibles les séquences

Y fondant son éternité dans la durée

Au point de S’y vider de tout ce qu’il y crée.

L’homme et la femme s’engouffrant ainsi l’un l’autre

Ont Dieu pour horizon de leur inimitié.

Leur double écho qui s’ouvre en eux la nuit des mondes

En un ferraillement de regards et d’épées

Fait d’elle un face à face immense une mêlée

Semant de ses éclats d’acier les voies lactées,

Un corps à corps où l’énergie originelle

De jouissance en jouissance approfondit

La chair béante dont l’esprit est l’appétit

Jusqu’à épuisement de l’homme dans la femme

Jusqu’à perte de Dieu en Dieu même abîmé

Dans l’extase de leur Néant parachevé.

 

Pierre Emmanuel

HYMNE AU SERPENT


185668.jpg

HYMNE AU SERPENT

La plaie s’ouvre d’elle-même et sa lèvre est le serpent Le dormeur la sent qui bat et sinue lente à son flanc Elle aura glissé dans l’herbe avant qu’il ouvre des yeux Encore
embués de rêve sur l’Autre délicieux

La Bête (si c’en est une) contemple l’Autre elle aussi Son regard n’est qu’un frisson qui s’étire comme si De la cuisse jusqu’au cou la peau blanche et sa peau verte Étaient les
bords presque joints de la blessure entrouverte

Sa trace où qu’il se faufile est ce pouls voluptueux Qui divise toute chose dont il forme Pentre-deux Homme et femme étant duel rien n’est un dans l’univers Mais ce pouls fend et
recoud ciel et terre sombre et clair

Le serpent cicatriciel propage partout la plaie

Car jusqu’à la fin des temps tout même sa mue le hait

Fuyant la division pour la rendre universelle

Sa fuite en est le fil d’or dans le chas de sa prunelle

2

Le Néant enroulé sur Soi c’est ce même serpent lové

Dont le regard pointé à peine est plus mince qu’un fil d’acier Prêt à fendre et ne fendant pas la ténèbre Immuable il dort à l’affût son
éternité sans durée Fixant la ligne inexistante où tant de fois va commencer Le partage de son non-être et de l’être

Tant de fois et pourtant jamais énorme oubli résiduel

Digestion de l’univers retour au Vide matriciel

Où tout pèse pour que son poids l’annihile

Nulle mémoire semble-t-il ne tient en ce triangle étroit

Posé sur de si lents anneaux qui vont se resserrant sur Soi

Vers l’unique bien qu’innombrable origine

Mais dans le noir toujours plus noir se concentre avant de darder

La force aveugle qui d’un monde au même monde s’est gardée

En attente lorsqu’il retourne à l’absence

Quand naît la femme elle est déjà toute annelée par le serpent

La fascinant l’ensommeillant d’une joie gourde de néant

Pour qu’en elle de par lui seul tout commence

Tout commence par le serpent la délivrant d’un Paradis Dont le rond en se déroulant trace le fil d’un interdit Qu’au désert l’homme cerne et fuit en mirage Le serpent
déroulé de même rampe le long de ce qu’il fuit

Comme il rampe à n’en pas finir autour des flancs de celle-ci Que ses œuvres sans cesse engrossent des âges

3

Le serpent le premier chassé Laisse sa mue aux branches. Pour cerner l’Éden interdit Il s’écorche, s’arrache, Gratte sa nostalgie. Ce qu’elle entoure n’est pas Ne fut
jamais.

Toute mémoire en est vaine. Un glaive qui flambe au zénith Le ceint d’un cercle béant Seuil sans mur ni porte. Seuil où debout de partout Font face l’homme et la femme.
Devant eux, informe, l’Ouvert. Dans leur dos, la crainte. Le Vide est leur œil pétrifié Bloc d’ambre jaune. Le Vide absolue ténuité De la mue aérienne.

Partout elle s’irise, chatoie.

Qui, à travers elle, rayonne?

Le Rien au centre du rond

Autour duquel homme et femme

Sont emprisonnés.

Que sa mue soit l’envers de ce Rien

Le serpent ne se lasse point par ses pores

D’en jouir

D’en jouir pour se fuir.

Son corps n’est que sa fuite impossible

Toujours ailleurs que soi.

N’être rien est son être.

Son être nulle part et partout

Qui jamais assez ne s’échappe

Sous les pierres, le sable, les mots

L’herbe, l’eau, les paupières, la peau.

Son être nulle part et partout

Dont l’ubiquité est la mue

Om nitransparente.

Qui peint l’autre, l’omniprésence ou le monde

En trompe-l’œil sur soi?

Qui est l’image de sa propre image

L’autre retourné?

Lequel, du reflet ou de l’être

Est le moins irréel?

L’homme et la femme errent à la fois

Dans le monde et sa mue.

Leurs paysages y sont aussi des mirages

Leurs horizons des chausse-trapes du Rien.

Si tout est tangible, même la buée

Latente du souffle,

Tout, même l’âpreté sous les pieds

Est illusoire.

Le rythme de leur haleine suffit

Pour que la mue ondule

Qui s’enfle de son vide et sinue

Comme si doublement le serpent

En elle se glissait et hors d’elle.

Tel est bien le monde issu d’eux

Chaque fois qu’ils respirent.

Mais leur souffle obéit aux anneaux

Absents obsédants qui sans cesse

Desserrent et resserrent Fétau

Qu’est tout être à lui-même.

Même les sept cieux étoiles

Sont l’exacte et trompeuse mesure

D’une liberté absolue

Que le constrictor fait accroire.

Dès le seuil du Vide, d’instinct L’homme et la femme savent Que s’effondre en eux l’univers Du seul fait qu’ils respirent. Chaque instant son abîme le suit Imperceptible
Insondable-Nulle durée ne saurait être conçue De cette suite de syncopes sans nombre Dont chacune les renfonce au néant Et avec eux le monde. Nulle durée mais le temps
d’un éon Ou le temps d’un souffle Et voici de nouveau s’éployer l’univers Mue emplie du même air qu’ils respirent. A chaque inspiration leur poitrine Se confond à nouveau
avec l’horizon Où se love l’amoureux de soi-même Autour de sa création le serpent Respirant à hauteur de leurs lèvres Leur haleine sans laquelle rien n’est Que l’oubli
avant toute origine Mue ultime du Néant en néant.

4

En souvenir de tes yeux

Je baigne les miens au reflet des rivières

Ocellées de soleil

Leur courant à midi te ressemble

Dans mon regard qui m’y renvoie son image Tes deux pupilles innombrables c’est moi Éblouie de cette identité scintillante Dont l’eau fragmente et multiplie les éclats

Cette eau qui court sans cesse immobile C’est notre ubiquité sans repos De ta peau et de la mienne, laquelle Est la brise? Laquelle le flot?

Nos frissons comme soie qui ondoie Avec l’ombre et l’or des feuillages Font que glissent tout le long l’un de l’autre Indistincts dans l’étreinte nos corps

Je t’évoque de mon sexe à mes lèvres Beau torrent dont m’électrise le froid D’être nue et qu’ainsi soit nue toute chose Je deviens ta mémoire ta mue

En souvenir de ton membre

Je m’étire lascivement vers la mer

Où le ciel est à l’ancre

Dans mes plis je sens l’ancre qui bat

5

Du serpent qu’ai-je connu d’autre Que ses belles phrases lovées Le venin très-subtil de son œil Plus prompt que l’intelligence

Par-dessus la douce épaule sa voix Envoûtait féminine ondulante L’ombre intime où se jouait la clarté Comme affleure le sang sous la joue

C’est ainsi qu’il couvrait au couchant Eve rose qui pâmée de caresses D’une main lui offrait son sein rond Et de l’autre me tendait une pomme

Leurs yeux qui m’attiraient dans leur nuit S’ouvraient sur mon visage en vertige L’arbre svelte où je l’avais adossée Lunaire m’étreignait au lieu d’elle

Plus mes yeux faisaient de ronds dans les siens Plus sa peau d’un blanc bleuté d’astres Exhalait ténébreux ses lointains Où nos corps miroirs béants s’embuaient

Tout en eux s’effaça du jardin Sauf sa nuque renversée dans ma paume Et ce gouffre, de son ventre à ses dents Sous l’orage carnassier de mes râles

Eve à l’ombre de ses cils étendue Sans rivages se gonflait de cyclones J’y plongeais au nadir j’ahanais J’eusse enfin sondé l’origine

Mais un spasme foudroyant fulgura Dans ma chair et sa femelle l’eau noire Par-dessus la douce épaule un regard Me mordait de ses crochets de vipère

Son poison éblouissant omniscient M’a rendu inhabitable à moi-même Divisé d’avec mon ombre à jamais Lucide incurablement sans mon âme

Le serpent n’est pourtant nulle part Sinon dans ma hantise de n’être Que l’œil mince de sa ruse à l’affût Par-dessus la douce épaule la terre

Cette ruse devenue ma raison Prend mon être caché de vitesse Pour voler ses secrets mais sans cesse Les voulant mieux connaître les tue

6

Omniprésent à l’univers bien qu’y étant partout absent Mon absence est l’illusion où prend forme sa consistance Ma force y est de ne pas être en déguisant qu’elle
n’est pas Sous ce bruit d’herbe froissée qui fait croire que je me cache L’être rampant qui fuit ainsi est une ruse du serpent Serpent n’étant qu’un nom d’emprunt où
faussement prend corps

l’Idée Dont mon Autre éternel Se joue de quel rival qui tirerait De l’Un sans cesse l’univers pour empêcher qu’il Lui revienne

L’homme ignore ce Jeu divin dont il est le premier jouet Qui à la crête de l’instant est encore et n’est plus le même A chaque fois que son cœur bat il se vide et devient
néant Pour se remplir tout aussitôt d’un océan qui le submerge Cette immense marée de vie et ce néant ne font qu’un pouls L’homme par lui croit se régler au flux
béant de l’origine Auquel le monde croit que l’homme a pour devoir de le régler En rythmant à son propre sang l’infini des hauteurs marines

Qui est maître du cœur de l’homme est le régent de l’univers C’est la femme les yeux mi-clos tandis que monte et redescend L’espace bleu que gonfle au loin son haleine comme une
voile Au loin tout près car l’horizon tremble et miroite entre les cils Fermés par jeu pour que la vue rende réel ce qu’elle invente Mue du serpent ou regard d’Eve insaisissable
contour nu

Du monde exact tel qu’il se rêve en se cernant de transparence Glissant sur soi par degrés nuls soie d’un sourire s’effaçant

Ce glissement c’est moi sans moi cette absence est ma jouissance

Se rappelant le ralenti voluptueux peau contre peau

D’un double et long étirement aveugle souple sans frontières

Attouchement mouillé de sel zéphyr ténu rasant les eaux

Eve plus nue que la nuit nue s’y concentrant sous ses paupières

Pour savourer le noir parfait l’absorption de soi par Soi

Vainement si le Jeu sans fin a prévu que son doux abîme

Soit la membrane où Se conçoit et la mue d’où S’extrait le Soi

Ainsi croyant se réunir l’être se scinde se conjugue Double infini multipliant cette distance des miroirs Où ses reflets voudraient s’ouvrir d’inexistantes perspectives Toujours
plus loin perdant cherchant sa plénitude leur néant Plus va pourtant se répétant ce trompe-l’œil la Vie sans nombre Plus y résonne un Vide énorme où
l’innombrable raréfie Dans sa cohue ce qui fut Verbe et n’en est que l’écho informe S’écrasant contre un ciel absent mon Autre après avant les temps.

7

Mais voici que l’homme, Adam, parle.

Voici : sans qu’il se soit rendu compte

Qu’il s’est mis de lui-même à parler

11 cesse de suivre le fil d’une fuite

Qu’il prenait pour sa propre pensée.

Il cesse de se laisser traverser

Par la phrase à n’en plus finir qui s’écoute

Sinuer s’enchanter l’envoûter.

Il s’arrête.

Oubliant la syntaxe de la brise dans l’herbe

Il n’est plus cette hâte de se faufiler qu’a le sens

Hors des vocables dont il mue à mesure

Qu’il s’en invente d’autres, quittés

Avant d’être prononcés, traces vaines.

Voici : planté droit sur ses pieds

Adam prend racine. Il parle.

D’abord il se souvient de son nom.

Il l’éprouve à l’articulation de ses tempes.

Il est la terre. Sa racine est en lui.

Il est le Rouge, le soleil enfoui

Dont la terre accouche avant l’aube

Dans un flux de sang.

La syllabe A de sa bouche

Éploie l’espace qu’ocellera le soleil :

L’homme est ouvert.

Ouvert au centre de l’écho innombrable

Comme un gong ébranlant l’horizon :

A-dame!

Marée haute du souffle à l’extrême de l’âme

Emplissant toute chose amplifiant

Le son immense du silence le monde

Puis (quand le sein touche au ciel) l’éteignant…

Du nom exprès pour elle créé.

Son souffle en elle se configure au vocable

Qui en dedans au-dehors l’a formée.

Ce qui préexistait a ce nom

N’était qu’une semblance de terre

Où le souffle deviendrait son, et le son

L’émanation vivante de l’âme

L’être même de la chose nommée.

Il se souvient d’avoir empli toute chose

Les bêtes des champs les oiseaux et les arbres Tout ce qui plonge, bondit, plane, fouit Reçoit de sa bouche à chaque instant vie et forme Avec son nom.

Lorsque ses poumons font leur plein de l’espace

Leur plèvre en capture les confins au filet

Chaque fois qu’il respire il déploie en lui-même

Les courants en spirale qui barattent les mers

La lenteur des fleuves rongeant l’os des montagnes

Les dérives d’astres au grand large des cieux

Cette double coupole de la même sphère sans borne

Tantôt gouffre de jour tantôt voûte de nuit

Et par-delà toute retombée d’étincelle

Le bloc noir de néant qui ne vacille jamais

D’écouter son souffle lui maintient en mémoire Avec l’Un centrifuge l’unicité de ses noms

Et l’inexhaustible symphonie qu’est leur nombre Où chaque vocable à tous les autres répond Comme se répondent en chacun tous les autres A l’instant où naît le
premier souffle d’Adam Qui est chaque souffle lui sortant de la bouche Quand l’ayant lui-même inspiré de ces noms Il leur réinsuffle cette unique origine Qu’il respire d’eux en
la leur insufflant

L’origine, Eve! la Vive!

Qui, d’elle ou de lui, est pour l’autre

Le premier Toi?

Leurs lèvres jointes se disent

Et scellent doublement à la fois

La syllabe que bouche à bouche ils respirent

Du fond de ce souffle indivis

Qui en chacun est Toi.

Il la nomme : Tu es! et s’étonne

D’être lui dans ses yeux.

Très belle : pour lui plus lointaine

Lorsqu’il la nomme Toi

Que tous les noms dont les mondes

A l’infini chatoient.

Il regarde sourire à ses lèvres

L’aube, ce silence entrouvert

Sur une âme à peine échappée

Si fugace et pourtant éternelle

Qu’il sait qu’il ne rejoindra qu’à la fin

Bien qu’elle, avant d’être formée

Pour jamais l’ait rejoint

Ame, ubiquité invisible

Dont Eve a les contours.

Dans les yeux de la Vivante elle est bleue

Elle enclôt tous les êtres qu’il nomme

Elle en est l’horizon.

La distance entre eux est immense

Peau contre peau.

L’huile de ces lascifs frottements

Polit l’espace courbe où s’élude

Et s’accroît l’univers.

Les mots qu’il lui murmure entre-temps

Glissent avec ses mains et ses lèvres

Sur un même épiderme fluide

Le toucher et l’ouïe.

Ce double glissement jamais las

De se fuir sur soi-même

C’est la ruse du serpent qui instruit

Adam à sa mesure.

Entre l’étendue et leur peau

Nulle différence.

Aux confins l’un de l’autre étirés

Leur regard effacé étalé

L’écume des baisers est salée

Le fleuve des caresses mêlées

Aspire à l’estuaire

Plus leurs corps se confondent et plus

Se distendent les mondes

La jouissance en est écartelée

Le soleil équarrit la chair vive

Le sang gicle au zénith

Adam crie Crie sans qu’il sache que c’est lui et quel cri

Ce qu’entend tout son être béant S’arracher avec la souche des bronches C’est le mot : Toi! Dans ses yeux aveuglés par le cri La clarté n’est caillée qu’en surface Leur
douleur suraiguë d’être en face Rompt l’éblouissement : Adam voit. Voit cette autre que lui à jamais Sa compagne, sa distante absolue Sa Nommée qui le nomme. Ce qu’il
nomme en elle, elle en lui Par-delà l’un et l’autre est leur Autre Celui dont mystiquement le serpent Les a faits l’un pour l’autre le leurre Leur ouvrant en miroir un chemin Distance de
l’infinie conscience Qui dit : Toi! Émerveillement De creuser son inexhaustible néant De l’emplir simultané de son être

8

Cette courbe de l’aisselle à la hanche La coupe de cette paume levée Ce sourire s’enchantant de planer Au ciel de ces yeux bleu pervenche

Eve en est le miroir singulier

Que hante sa forme parfaite

Hors d’atteinte et pourtant si concrète

Qu’un seul trait en peindrait la beauté

Ainsi l’aube irradiant l’horizon Se rassure en voyant reflétée Dans l’éclair d’une eau argentée Sa béante perfection

9

Les grands yeux ronds de la beauté cernent les cieux et l’horizon Eve regarde et c’est midi l’éternité est sa prunelle Tout jusqu’aux plus hautes marées respire au rythme de
son sein Comme la courbe des lointains épouse celle de son ventre Cette sereine bleuité perdurerait sans mouvement Hormis l’immense motion de l’Immuable sur Soi-Même N’était
dans l’herbe la coulée insaisissable du serpent Faisant passer comme un frisson de folle avoine aux jarrets d’Eve

L’air que son souffle évente seul remue avec la graminée La paix qui rend l’âme sans bords le frôlement sur la cheville Sont une même impression liant le centre et
l’infini Nulle pensée ne trouble encore cette Présence indivisible Que forme ensemble avec l’azur Eve sans ombre orée des temps Ni aucun mot ne définit ce que naissante avec
l’espace Contient la femme où l’univers se mire en la réfléchissant Leur double et même étonnement méridien s’y faisant face

La tige tant soit peu frémit Eve distingue une fraîcheur

Le serpent vient de déranger d’un jeu de cils l’ordre des mondes

Eve n’est plus cette immobile où de Soi-Même Se conçoit

L’Etre dans la perfection une et sans nombre de ses formes

Un fruit peut-être l’a tentée ou c’est Adam à son côté

Qui lui enseigne (à ce qu’il croit) un vocable pour chaque chose

Dans ses yeux glauques va rester comme un reflet d’éternité

L’éclair d’une eau ou d’une peau enfuie sitôt que devinée

Mère des hommes et des cieux Eve très lente les mûrit Pleine d’eux elle l’est d’abord d’une sagesse qui les porte Dont elle-même ne sait rien bien qu’elle en soit toute
formée Et qu’en tenant les yeux baissés elle en irrigue sa matrice Jusqu’aux confins de cette nuit qui doit clore tous les éons Pourtant même les yeux fermés à ces
confins soudain fulgure La mue en cercle du serpent qui les protège du néant Et circonscrit le lieu sans lieu de l’impensable géniture

10

Le serpent (peut-être) provoque-t-il Dieu? Provoque-t-il, induit-il à paraître Cela qui est en Soi ? A paraître, à Se faire Pensée A Se dire Je?

La genèse (peut-être) n’est-elle Qu’un rêve de la Présence absolue Détournée sans sortir de Soi-même De l’unicité sans issue?

Et que peut rêver la Présence

Hormis son Paradis?

Sans un pli du vide, sans rien

Qui dérange d’aucun souffle le Rien

Une infinitésimale césure

Dans le Soi contemplant son Néant

A créé le hiatus, la lumière.

L’ouverture qui de Néant en Néant

Engouffre le Dedans.

Pourtant le rêve ne sort pas de Soi-même

Il est rond et parfait.

Tout gravite autour de son centre

Qui rayonne en tout point.

Tout point est la pupille d’un œil

Dont l’iris est l’espace

Et tout œil voit le Tout.

Mais aucun ne contemple le Même

Identiquement.

Infini en nombre est le Même

Tel que tout regard le captant

Capte le captant tous les autres

Qui s’y captent aussi.

Tout regard captant et capté

Est une âme étoilée

Que tout regard étoile.

Chacun de ses points d’or scintillants

Est le rêve d’un rêve

Qui rêve qu’il se rêve

Scintillant de points d’or.

La Vie : cette immense rétine

Close sur soi.

Un Paradis sans paupière

Se donnant pour firmament

Son intime ravissement

Rêve en rond d’ubiquité

Que peuple infini l’Unique

Jouant sans Se diviser

A peupler son ubiquité.

Regard qui cerne et discerne

De sa multitude d’yeux

Partout épars, rassemblés

En sa pure fixité.

Fixité des yeux de la femme Centrés sur le fruit. Comme si de tout ce rêve de rêves Le vortex, l’innombrable regard Barattant dans son midi tous les autres

S’était enfin posé.

La femme dont le regard est vertige

Se raidit pour le visser dans ce fruit

Qu’elle tient à grand effort dans sa main

A distance d’elle.

Et plus son intensité s’alourdit

Plus se tend dans l’effort la distance,

Plus le fruit dans la paume est présent

Et le regard.

Ainsi toute la scène des mondes

Se joue dans la clairière d’un œil.

Celui apparemment de la femme

Écarquillé sur le fruit.

Œil très seul, incommensurablement attentif

A s’ouvrir par la vue l’invisible,

Comme à Soi le Sans Fond.

Le Sans Fond attiré par Soi Se contemple

Qui rêve en cette même femme qui voit

Ce Rêve rêver en Soi qu’il commence

De sortir de Soi.

Celle dont la blancheur brutale oblitère

Sa pénombre méridienne, l’Éden

Et dont la rigidité aveuglante

Sidère de son geste blanc le ciel blanc,

Se rêve rêvée statue, non vivante

Pour que seul, convoité, refoulé

Hors du Rêve à bras tendu dans le Vide

Le fruit périlleusement soit réel.

Telle, fixe au centre de l’œil, est la scène.

Mais la scène — qu’un Seul joue en trois rôles

Étant femme, fruit et Regard —

Est tout autre dans ce même œil qu’elle rive.

En cet oeil. S’y écarquillant sur Soi-même

C’est le Soi globe oculaire de Soi

Qui S’irrite de l’opacité de son cerne.

Il Se sent qui S’exorbite, investi

Par son gouffre lové sur Soi en spirale.

Son absence à tout rompre le ceint

De son propre Dehors sans limite

D’où Quelqu’un dans ce rond figé va surgir

Qui force le dénouement de la scène

Et lui donne son Sens

Provoqué insondablement à créer

Par son gouffre constrictor qui L’enserre

Le Sans Fond Se sertit océan

Œil d’écume sitôt éteint qu’il scintille

Qui sitôt se reforme et qui brille

Dans l’orbite du Néant matriciel

Comme y luit pupille verte la femme.

Femme n’étant d’abord qu’un regard

Entre guêpe, gazelle, lézard.

Mais sous l’arbre, y soupesant la rondeur

Du fruit qu’elle conforme à sa paume

C’est du monde que son œil est lourd, et déjà

Son ventre à l’équateur palpite sous ses doigts.

Dès lors le firmament et son œil Auront même rayon, même centre Même stellaire abîme de nuit. Ce regard de ténèbre azurée En lequel tout autre
s’absorbe Est le trou tourbillonnant fasciné

Que creuse la vue du fruit dans la femme Caverne à l’écho sans nombre du Soi. Le Soi résonne, S’y engouffre, l’engouffre Il ocelle ce Néant membraneux Dont la femme
L’enveloppe, dont Lui Est en elle qui L’ignore le dôme Où le Soi rêvant rêvé Se conçoit Né du fruit en façon de Plérome Sans que rien sorte en
rêve de Soi

Mais, rêvé, ce désir devient femme Devient faille d’où le serpent fuit de Soi. Cela glisse sur tout son corps et ondoie De l’épaule à ses reins en caresses
Écailleuses s’étirant en frissons Qui d’horreur en jouissance anticipent Ce séisme : Que le Soi mette bas…

A hauteur de ses yeux de ses lèvres Que n’effleure que subreptice le dard Du triangle turquoise où très mince S’illumine le tranchant d’un regard. Ce triangle nonchalant se
balance L’enchante s’enchante d’elle à la fois Beau cobra se vrillant à son bras Il s’allonge vers le fruit, le contourne Se dérobe derrière, subtil Il feint qu’il soit le
fruit, et le fil De ses yeux dans la chair savoureuse L’avant-goût de la morsure à venir

Mais tandis que sort de Soi le serpent S’annelant autour de Soi tel un gouffre

Où S’avale et Se digère le Soi, Le Soi lutte hélas trop tard dans la femme Contre Soi qui la séduisant S’est séduit Lutte contre le serpent qui féconde Dans
l’œil vide de la femme le fruit : (Qu’il n’y ait jamais rien qu’un seul Rêve Où l’Être avorte avant d’être rêvé Où le fruit reste à jamais loin des
lèvres Où les dents soient à jamais déchaussées Par la terreur que ne les tente la pulpe Que la femme prend pour sa bouche qui luit Affamée de sa propre chair dans
le fruit…)

Spasme céleste, épars ! Ressort du Soi bandé

Sur Soi qui n’en peut plus de S’étouffer, et saute !

Détente du serpent qui surplombe, foudroie!

Trois en un dans l’éclair : serpent, fruit, femme. Qui

Mêle suc, sang, venin? Qui est mangé? Qui mange?

Qui ? Personne. L’éclair est si prompt qu’il n’est pas.

Le serpent en se parcourant s’électrocute.

Tout, un instant, n’est rien que la taie de l’Œil blanc

Tout, rien. Entre rêve et réel. Le point aveugle.

N’étaient les lèvres et la vulve lourdement

Béantes, rouges, double trace de la foudre

La scène serait vide et neutre : un arbre gris

Un dur soleil réverbéré par le mutisme.

Mais la femme aux deux plaies obscènes fait saillie

Avidement, l’Etre n’étant que par ceci

Que l’une et l’autre, avant que rien ne sache encore,

Mangent. Le fruit? Jamais cet arbre n’eut de fruit.

Seul est réel l’espace cru de l’origine

Œil énorme contre le sien, qu’elle fascine.

Et la boule de feu qu’elle mange c’est l’Œil

Du serpent concentré sur la fente de l’Etre, Forçant le Soi d’en désirer être mangé Afin qu’il S’y conçoive et qu’il S’en fasse naître Univers! issu de la
femme et du serpent…

Et, dans l’instant même, s’éveille

Par les yeux de la femme dardant

Leur feu depuis le centre impensable,

Le premier jour.

Le temps, dès avant l’aube, est en marche.

L’Être n’étant plus rêvé

Commence l’apprentissage de vivre

En dehors de Soi.

La Terre est donc, avec ce qui la peuple

Nageant, rampant, ambulant et volant

Tout ce qui pousse, porte fleur, fructifie

Qui existe par elle, vivant.

Avec elle inconcevablement d’autres Terres

S’éloignent à l’infini d’un Néant

Qui Se pense en même temps qu’il S’abîme

Vers son centre insondé.

A la droite de la femme qui voit

Cet éloignement sans mesure

Se tient l’homme, donnant à leur vue

Forme et proportion.

Tous deux ils seraient perdus dans l’abîme

Qui pense l’univers

Si du fond de son Inexistence abyssale

La Pensée ne formait de Soi Se pensant

Terrible, le Seigneur.

Terrible, le Seigneur!

En rendant homme et femme conscients

D’être abyssalement homme et femme

Il les ouvre l’un à l’autre en abîme

Qui les engouffre en Lui.

Entre eux, au-dessus d’eux, autour d’eux

Il propage son gouffre.

Inlassable il multiplie la distance

Entre l’homme et sa pensée qui le fuit

Inexhaustible II féconde la femme

A l’égal de la matrice étoilée.

Sa Colère est cette distance

Son Amour est ce dôme de nuit.

Car le Seigneur est Un.

Et tout l’œuvre de ce couple discord

L’un couvant en germe le centre

L’autre en étant chassé,

Est d’en faire la preuve.

De faire de l’Ouvert sans limite

La sphère dont chaque point soit aussi

Le germe d’un nouveau monde qui s’ouvre

Vers le centre l’irradiant hors de Lui

En chacun des rayons de la sphère Se glisse le serpent.

 

Pierre Emmanuel

HYMNE A LA DÉESSE


811457

HYMNE A LA DÉESSE

A présent seulement, ô Très-Grande!

A présent désespérément oui je vois

Ta distance absolue ta Beauté

A travers celle faussement proche des femmes

Qui est leur manière de se rendre infinies

D’être chacune ta projection singulière

En tes innombrables inconciliables aspects

Comme autant d’images en miroir en vertige

Différentes moins que Toi-même de Toi.

Impossible de déchiffrer ces images.

Les femmes s’en font de nouvelles sans fin

En jouant des cils.

Qu’en chacune Tu en sois aussi la contraire

Est leur profondeur.

Tu es en toute femme ce qui

D’elle-même d’autant plus lui échappe

Qu’elle scrute ses traits de plus près

Pour Py saisir Toi.

Ton éternité qui leur manque est en elles

Ce que l’homme y voit.

Une jeunesse, une genèse qui s’ouvre

Un regard sans fin.

Un masque de soleil dont les trous

Dardent le vent des gouffres

Et cet aigle sans paupière qui plane Sur l’arcane du front.

Les femmes se fardent les prunelles de foudre

Mieux que la Raison.

Nues comme elle, leur nudité a pour voile

Le velours de leur peau.

Qui a jamais perçu la tendresse

De la Raison?

Indistinct de la caresse, intouchable

Son éclat m’électrise les doigts

M’éblouit du poli de l’idole

Que de très longs cils me renvoient.

Science inexhaustible, intarissable nescience

Féminité qui avant les temps

Es l’éternelle latence des mondes

De cercle en cercle T’élargissant n’aspirant

Qu’à leur ouvrir immensément ton Néant !

Vierge féconde

Mère de tout ce qui est et sera

Mère de ce qui jamais ne sera

Qui toujours enfantes et demeures bréhaigne,

Ascétique plus que le sel tanné du désert

Lascive plus que les palmeraies

Forme parfaite que ta plénitude défait

En myriades de formes sans cesse

Changeantes plus que l’iris de mes yeux

Qui Te fixent Toi l’immuable

En flux perpétuel,

Veuille sur moi ton fidèle

Que déferlent lentement tes lointains,

Que ruissellent de la tête des Tes cheveux sur mon front Comme sur un galet. O Très-Grande ! donne-moi à jamais Chaque fois que m’aura submergé Cette lame géante leur
âme Indivise comme la mer ou la nuit D’y voir les yeux clos tout au fond Le croissant de lune

Tu es la porte indistincte du mur Jour après jour de toutes mes forces J’y bute du front dans l’espoir Que résonne le vide derrière Pour être enfin sûr que Tu es La
porte et pas seulement Le mur aussi long que ma vie Parallèle au mur

Tu es la porte close du Non

Toutes celles du Oui sont ouvertes

Inutilement puisque tout

Est de part et d’autre le même

Que le seuil ne peut être franchi

Puisqu’il n’existe pas

Tu es la seule qui aies deux côtés

Porte condamnée

Par les portes béantes du Oui

Les gens vont et viennent sans cesse

Sans bouger d’ici

Je suis le seul dont les pas se piétinent

De partout en tout point

Toujours face à Toi où qu’il soit

C’est moi le seuil et ta porte du Nom

Comme Tu es la mienne

Deux portes closes se dressant sans chambranle

Dans le gris infini

Entre elles immense et nulle grandit

Leur distance la cendre

Aucune ne s’ouvrira que la lune

D’elle d’eux ne filtre à la fois

Alors à leur travers se verra

Comme nous fûmes proches

Alors notre double et même ombre Unira l’effigie De l’est à l’ouest

3

Mère après tant de nuits blanchies à lutter contre l’insomnie A forcer ce néant sans tain et sans revers ma conscience A tenter d’éteindre ces nerfs dédaléens
électrisés Par ma hâte de tous côtés pour les calmer courant la mèche Après tant de sommations enjointes et reçues par moi De ne plus faire obstacle en
moi à mon ordre de passer outre Inquisiteur insomniaque enfin ma question me rompt Je m’arrache au suprême aveu qui m’éveille comme d’un rêve De cette vie dont rien de moi
ne me rappelle qu’elle est moi

Me voici donc le corps vacant au bord du lit réglementaire Sans me lever je puis toucher les quatre murs et le plafond De ma mémoire où mort vivant je ne sais plus loger ensemble
Mes instants qui ne furent pas et se disjoignent avant moi Ma vie usée est mon linceul dont le gris est tout ce qui reste De la cendre de tant de jours que personne n’aura vécus
Mère c’est les deux pieds devant que pour naître je me présente Ayant passé ma longue mort à vouloir Te distendre en vain Même de Toi je n’attends rien et m’en
remets à ma béance

4

Pour atteindre à Toi, passer outre ! Pour m’unir à Toi, lutte à mort corps à corps!

Assez, ô guerrière, de tes lisses blandices! des pudeurs piégées, des

traîtrises de proie! C’est l’homme, dis-Tu, qui Te rêve semblable. Mais Toi, la Tout

Autre, Tu Te fais ce qu’il veut. L’homme Te veut vierge pour Te violer, et mère pour que Tu le

conçoives deux fois. Et Toi, conquérante, Tu Te fais sa conquête. Et Toi, abyssale, Tu es

ronde et emplie. C’est ainsi que ton être alternant vierge et mère est réduit à mimer

leur double image pour lui. C’est ainsi que le juge T’a couchée dans ses codes, dans les siens le

prêtre, dans son lit ton mari. C’est ainsi que Toi-même Tu T’imprimes en tes filles, que tes fils

T’aimeront dans leur femme à leur tour. Moi je hais cette image car elle est la muraille que je longe en aveugle la tâtant des deux mains. Mur sempiternel dont je sais que
Toi-même du côté opposé Tu le

tâtes en vain. Nos doigts en s’ignorant mais presque à se toucher effleurent dans

le vide notre cécité Qui tout en nous soudant l’un l’autre sans visage aux bords de son

désert nous maintient séparés. Ce désert cependant soit l’osmose effaçant tout ce qui nous limite et

qui nous définit

Soit le vent aux yeux creux de notre nuit commune englobant toute borne et crevant l’infini.

Je me trace vers Toi sans guide que l’absence partout et nulle part

emmêlant ses chemins Une route en moi-même à travers les entrailles de ce rêve où sans

forme Tu brasses les destins. Y perdant toute idée de mon être à mesure que je vais plus au fond

de mon être sans moi De mes ombres sans mains j’édifie mon abîme cité ou bien statue

pélagienne de Toi. Ville aux temples touffus dont les marches s’engluent jusqu’à cet

ombilic où tout naît et finit Autel creux où survit ce rite du sépulcre que l’âme immémoriale en

sa nuit accomplit. Pour en finir de se succéder éternelle qu’elle ait comme en deçà le

ventre du chaos Qu’elle entre sans frémir dans la ville abyssale où ne subsiste rien

ni du bas ni du haut. Dans la ville inversant sous terre ses étoiles une foule giclant de mes

plaies se répand Comme le sang jaillit du taureau qu’on égorge sur moi qui sous

l’autel suis ce taureau mourant.

La cité écartant écarlate les cuisses est la fille fardée au néon étagée

Tel un mal aux couleurs monstrueuses en grappes entonne sa cuvée aux couloirs des meublés.

L’odeur de mâle sort par bouffées des boutiques peintes en rose obscène et dont le seuil offert

Est un rideau fendu comme de grandes lèvres sur les dévotions de chapelains d’enfer.

Leur hantise de Toi est l’anneau labyrinthe encerclant l’origine avant l’aube des temps.

Tu n’es que l’oeil dément qu’entoure la spirale du délire lové qui sommeille, serpent.

Dérouler son horreur c’est dégager la source non point de tes menstrues mais d’un sang baptismal

Où naissant l’un de l’autre immolés l’un à l’autre nous ne formons qu’un seul sacrifice final.

Quelle compassion pour ces hommes que mène un désir croirait-on si tristement banal

Et qui pourtant leur vient de la mère sans borne où spores ils flottaient dans l’amour prénatal !

Peu parviendront hélas à traverser sans ombre ce lieu d’ombre obsédant à la plupart fatal

Dédale dont tout point est le centre et digère le vertige annelé sur son œil abyssal

Sur l’affreux leurre informe aux formes innombrables qui les livre aux abois de l’antre primordial.

Noire noire Tu es et mille fois mortelle tant que l’homme s’acharne à Te multiplier

Noire et mortelle tant que fut-ce en une seule en dehors de lui seul il vit de Te chercher.

Le voyage infernal la descente nuptiale ô Très-Grande consens que je les fasse en moi

Qu’en toute autre que Toi renonçant à Toi-même en moi je touche à Toi comme à mon au-delà.

Au-delà tout au fond que je touche à mon centre où la source jaillit d’un cœur dont je ne sais

Qu’à l’instant d’y capter l’aube de ma naissance qu’il fut le mien du temps où sans lui je n’étais.

5

La Mort est de toujours la mère aux yeux d’argile Tournés vers le dedans de l’extrême lointain Son regard me poursuit par les rues de la ville Où tant d’autres pour moi
s’allument mais en vain

Me poursuit et me guide au cœur du labyrinthe Dont le centre et l’issue coïncident en moi Ce moi-même absolu dont mon âme est enceinte Cest quand je la rendrai qu’elle
l’enfantera

J’avance entre deux rangs de femmes qui se figent Aussitôt que mon ombre arrive à leur hauteur Saisie dans toutes les postures du vertige C’est la même vivant chaque instant des
douleurs

Se relayant dans ton effort pour que je naisse Aucune jusqu’ici ne m’a donné le jour Aucune cependant qui ne soit ô Déesse Un reflet différent de ton unique amour

Celle qui me prendra la main dans le passage C’est elle par-delà les mers qui me conçut Pour retourner en elle à ce premier rivage Dois-je redevenir le germe que je fus

N’ai-je cherché à travers toutes que le ventre Dont bien avant qu’elles ne fussent j’étais né Hanté de ce besoin d’engendrer où que j’entre L’enfant-moi qui mourut
sitôt abandonné

Mère, pitié! délivre-moi de tes figures Accepte que je sois ton aveugle miroir Laisse-moi me semer néant dans ta nature Pour que tu veuilles de ce rien me concevoir

L’homme qui contemple Le plaisir de la femme Sous lui

Est comme une barque Ancrée au port Quand le temps grossit Aspiré arraché Labouré par l’écume Embarquant à se rompre Les coups de mer Mais sûr de son ancre
Tout au fond

Tellement qu’il l’oublie Jusqu’à ne plus être Que Cela

Ce Jeu dont la règle Se passe de lui Cet abîme à l’assaut De soi-même à la crête Où ses cris de mouette . Becquettent l’infini

Pourtant dans l’œil à pic II règne une paix glauque Elle fixe l’homme

Depuis le Fond Parfois à cet instant L’homme T’invoque Mais c’est en vain Le Fond est au-delà Même de Toi De Toi l’Être sans fond A perte d’être

Le vert la transparence Adviennent sans que rien Eût-ce été homme ou femme En soit distinct Tant qu’il y a quelqu’un là Ce n’est personne

7

Mourir et naître étant l’avers et le revers d’un Acte unique Ce monde-ci est-il l’avers ou bien quelque autre nul ne sait Étant mort à ce côté-ci vit-on en
même temps de l’autre Ou bien l’autre ne serait-il que le dedans de cet ici L’un et l’autre ne forment-ils qu’un seul et même paysage Que grand soleil et noire nuit tous deux
emplissent sans partage Pour qui vaque les yeux ouverts comme obturés de leur éclat Pour qui voit tout sans le savoir par le regard sans fond de l’Être Lequel rend neuve toute
chose en faisant d’elle ce qu’elle est

Tu n’es Toi-même rien de plus que cette simple transparence Ni rien de moins que l’absolu de part et d’autre qui S’y voit Lorsque le cerisier en fleur trace des signes dans la brise
L’âme derrière la croisée est cette brise qui écrit Bien qu’en deux mondes séparés l’âme et l’arbre se correspondent Entre eux la vitre qu’est la Mort
n’existe pas pour le regard O Vacuité que l’âme un jour en ta membrane sans limite Soit pure osmose et n’ait désir d’entrer en Toi ni d’en sortir Pure Présence n’ayant lieu
ni de naître ni de mourir

Que le sage en chemin vers Toi gravisse abrupte la montagne Ou qu’il T’oublie en s’oubliant dans ce qu’il fait au jour le jour Rien ne compte de ses journées que la poussière à
ses semelles Il est cette poussière usée que soulève le vent vers Toi Qui fus pour lui voilà longtemps ce sourire de la mémoire Poignant le cœur lorsque les traits
de l’amante se sont brouillés

Toi qui en lui es maintenant l’arrière-bleu du ciel qui s’ouvre Par tous les temps bien qu’il l’ignore au chœur des mondes agités Auquel son sein d’un rythme égal s’accorde
avec humilité

8

Toute-lointaine ! sanctifie du don des larmes Ceux que la grâce du visage féminin Emplit de telle nostalgie que le trop-plein En est l’abîme désirant qui les sépare De
la Beauté passant en elle tout désir Nostalgie par les yeux dans les leurs d’une femme Dont ceux qu’elle éblouit perdent incontinent Leur âme dans l’excès de ce
ravissement Mais dont ceux qu’elle point savent que c’est leur âme Qui d’aussi loin que Toi leur intime un Amour Tel un gouffre à l’emporte-cœur trouant les jours.

Cet Amour à l’étroit dans le vide des sphères

La face humaine est l’infini qui lui convient

En miroir double des principes qu’il conjoint

L’homme s’y éprenant de son ombre lunaire

La femme y pressentant sous ses traits le rocher

Chacun devine là qu’il est l’autre en abîme

Et que l’autre est le gouffre en lui de l’unité

Le gouffre et tout au fond la source enfin captée

L’inaccessible devenant la tout intime

Où les regards ne font qu’une âme aux yeux fermés

Dans l’extase du don des larmes partagées.

Quand le désir n’est plus de rien que de ces larmes La face de la terre en est renouvelée

Tout semble contempler son essence voilée

Les yeux s’illuminant de pleurs voient l’innombrable

Dans l’Un comme scintille au soleil leur rosée

Sagesse! rien n’est plus qui ne soit tout l’ensemble

Tout et l’Autre du Tout le rose du couchant

Sur l’abrupt et la rose assoupie d’un sourire

Sur le visage clos de l’homme méditant

Et ce regard qui pèse aussi peu sur les choses

Que la caresse de la paume d’un enfant.

9

Méditer sur cette chose neuve que nulle main n’a façonnée. Contempler, intacte, l’Idée qui prit chair au sein d’une femme Puis naquit pour que cette chair devienne
Idée. La voici : parfaite est sa forme. Et son souffle si doucement régulier Que même une aigrette de dent-de-lion ne bougerait sous sa narine. Tel aussi est le rythme du
cœur. Méditer sur cette haleine, ce rythme. Que s’y accordent le cœur,

les poumons. Que les yeux se ferment sans battre des cils pour imiter ce lisse visage Souriant à l’inconnaissable Dedans.

Méditer, contempler la distance. Vitre d’éther, transparence scellée. Méditer, dans l’aube gélive, la respiration sans buée De la pure beauté qui s’ignore.
Qui ne se fait nulle image de soi, ni en miroir, ni. dans les

yeux d’autrui. Qui, simplement, est. Et son âme comme la lune bleue sans pensée Immobile, invisiblement se déplace.

La virginité, qu’est-ce là pour un homme? Ce vocable femelle, cette peau à crever.

Fille sans hymen serait fille sans preuve, comme l’est aussi de lui-même l’époux

Que n’atteste le descellement de la source.

Vierge doit s’entendre : rompre, passer outre. Ce dont l’homme s’assure par le viol nuptial

Est qu’il soit à jamais le Premier à forcer cette entrée d’un secret qui en soi ne subsiste

Que le temps qu’il faut pour le violer.

La virginité de la fille déclose est à l’homme pennon de virilité. S’il ne peut lever telle marque de gloire, il répudiera à la face des siens La femme dans la
honte de l’aube.

Sa virilité, qu’est-ce là pour un homme? Ce dont le symbole est le

sang de l’hymen. Sa réponse au défi primordial par lequel l’origine scellée dont le Rien

est le sceau Somme d’être pour qu’elle soit l’orgueil mâle. Cet orgueil qui se rue de plus loin que la Vie est semblable à l’ivresse

s’emparant d’une armée Au moment qu’elle éventre les grandes portes du temple plein

d’enfants et de femmes faits pour être égorgés Au cœur de la Cité haute interdite. Car l’autel et la vierge sont voués de toujours à ce sacrilège que
leur

mystère suscite Et dont les fureurs faussement aveugles sont le culte vrai que

l’homme lui rend Ne pouvant que le transgresser pour l’atteindre.

Méditer, méditer sur l’absence de vitre. Sur le fait que de vitre il n’y

a point là. Et pourtant l’esprit qui ne voit que lumière croit que c’est une vitre

entre lui et sa vue Qu’en lui devant lui rien n’arrête. Tel est bien le visage auquel n’adhère aucun mot. Ni plein, ni vide,

ni clos, ni ouvert. Ni lointain, ni proche, ni secret, ni visible, ni rond, ni sans bords,

ni regard, ni miroir, Bien qu’en chaque mot il ait forme.

Et, là-devant, l’homme. Interdit. En arrêt. Lui qui n’est de sa masse entière que sexe

Tellement pesant à cet instant même que son poids se porte vers sa

corne, taureau Bandé, bloqué par le Rien qui fait face. Qu’ainsi se conçoive la naissance des mondes. Provocation par le

Néant pur

D’une force qui fonce et qui freine aussitôt de sentir son absence

bâiller là sans mesure La piégeant à s’y mesurer.

Contempler sans ciller l’absolu cercle blanc qui obture l’issue et

pourtant est l’issue A l’extrême horizon de ce cône vivant qui sur lui se resserre en des

spasmes de sang Vagues membraneuses, montagnes. Ce côté du disque est le monde peut-être et peut-être le monde n’a

que ce côté

Quand bien même le temps et l’espace sans fin sembleraient d’ici-bas converger en abîme

Par une contraction sans répit.

Or plus l’oeil de l’esprit sur le cercle se fixe, et plus celui-ci lui paraît à la fois

Ou sa propre cornée ou la nuit sans pupille, vide opacité d’un atone au-delà

Ou paroi d’un en deçà qui le mure.

Tel à l’homme aveuglé apparaît le visage qu’une pure absence de traits rend parfait.

Homme à Rien affronté et obscur d’autant plus qu’il ne sait si l’obstacle est en lui ou bien hors

Qui le scelle autant que la vierge.

Car la vierge témoigne de la part virginale qu’est l’âme de cet homme d’elle-même ignorée.

Jamais homme s’est-il avoué qu’il fût vierge tant ce mot fait vergogne fût-il dit en secret

L’ignorance de l’avoir été semble intacte.

Et vierge faite femme qu’apprend-elle en dedans dont jamais aucun

mâle n’a saigné la science N’a vécu la rupture extatique le don qui de haut en bas déchire

ouvre conçoit L’autre monde dont cette femme est la brèche?

Méditer, méditer sur l’essence, ineffable état virginal

Non point tant d’une femme ou d’un homme distincts que de l’Être indivis de Soi-même

Sans besoin d’être le Même ou l’Autre étant l’Un.

Le visage de la jeune fille, c’est l’Un d’autant mieux caché qu’il est vu.

Et lui aussi, ce jeune homme vierge, il a le visage d’une jeune fille :

Innombrable est le seuil unique de l’Un.

Ainsi donc émanant de la face limpide la clarté sans limite ne se porte vers rien

Cest plutôt qu’un regard une lune impalpable un éther antérieur de toujours à ce jour

Que l’appel à y retourner en fit naître.

L’Etre avant la pensée y jouit de son aube que ne verra nul œil prédateur de pensées

De son aube non née cette opale miellée substance en qui est tout et dont rien n’est formé

Dorant de son Néant ces yeux vierges.

Voici l’homme et la femme en regard l’un de l’autre dès l’aube originelle en tous les univers.

Dans l’orbe de l’atome et l’ellipse de l’astre, dans le noir immuable ému de sa buée

Dans l’acier de l’épée flamboyante.

Avant l’homme premier et la première femme il y a de toujours ce chiffre Deux en Un

Il y a ce frisson résonnant à soi-même tel un soleil rasant fait

vibrer l’océan Il y a l’Être qui soudain rêve d’être. Conscience sans bords identique à son Ombre comme la vue peut

l’être à l’éblouissement Comme un homme ébloui d’une femme est pour elle seulement cet

éclat que projette sur lui Sa beauté dont lui-même il s’aveugle.

Ce que la femme voit dans le regard de l’homme c’est qu’elle est le

foyer en lui de sa clarté Ce que la femme voit d’elle au regard de l’homme est ce reflet de

l’Un qui la fait exister Absolue entre l’absolu et cet homme. C’est lorsque leurs regards l’un en l’autre s’effacent que la distance

entre eux s’éveille firmament. Le clivage de l’Un en miroir recommence dans l’hésitation de

l’émerveillement : Que faire? et les années-lumière s’éloignent.

Que faire ? la plus haute amplitude est atteinte. Le regard désormais

va refluer, laisser Un monde à découvert de choses désirables comme autant de jalons

de cet éloignement Mutuel des amants l’un vers l’autre. Jamais ils ne mettront entre eux assez de champ pour l’étroit corps

à corps qui les fend en avant Chacun s’ouvrant à l’autre ensemble et le forçant jusqu’à ne plus

savoir lequel est homme ou femme Soudés en Un ! mais l’univers est leur mêlée. Car partout furieusement l’un contre l’autre se compénètrent les

principes séparés Multipliant amplifiant éternisant jusqu’à l’épuisement de l’Un dans

son Néant Le déchirant duel des créatures.

Méditer, Déesse! méditer l’extinction de tout désir par un plus

haut désir Et du plus haut désir qui est de Rien par le Rien même sans désir Par l’effacement graduel du sourire. Les yeux fermés rendent l’espace virginal à ce
regard qui n’est posé

sur rien Mais trace sur les eaux d’En Haut l’envergure la signature du Vide Aigle immuable dont la pupille est en tout point.

Contempler, vénérer, Déesse! le fond de l’être où l’âme doucement s’éteint

Contre la rive comme un pli de l’eau quand elle oublie même le vide

Laissé par la face effacée.

Révérence, Révérence, Déesse! à la virginité non pour l’idée qu’en ont les hommes

Mais pour l’instant au bord de l’âme où ne font qu’un le regard et le courant

Et tout au fond ce galet bleu jaune, la lune.

Ma maison est plongée dans la nuit Ma raison est plongée dans la nuit Mais au seuil je veille. Fascinante, ô nourrice d’effroi Ta douceur laiteuse menteuse Carnassier ton silence
aux dents blanches Mortelles tes gelées.

Adossé à mon ombre je veille L’oreille à tes lointains. L’oreille tendue vers mon âme Dont le nom n’est plus l’âme Depuis que nul n’y croit. Tu es la frontière
intérieure Entre cette âme et moi.

Tu règnes sur trois royaumes :

Le jour, la nuit, le dedans.

Tu estompes le bleu des montagnes

Tu luis sous les traits lisses des femmes

Comme au fond d’un lac.

L’homme qui dort nu à ta face

Peut en perdre le sens.

Je ne vois de toi que le voile Que te fait ta clarté

Dont la transparence me cache

Son opacité.

Ta procession dans la nuit

Hiératiquement lente

Est révérée des loups.

Les pupilles des loups sont des astres

Qui rouges ne se lèvent jamais

Du bas de l’horizon.

Astres d’un envers de ce monde

Qui est ce monde point par point vu d’en bas

Où ta danse férocement écarlate

Laisse blanc ton œil blanc.

Très blanche de peau et très noire

Vierge à faire trembler

Je respire par-dessus ton épaule

Cette autre qui est toi.

L’odeur fauve touffue, tiède et moite

Qu’un parfum nacré alanguit

Me dilate les pores.

Lune n’exhalant sans haleine Qu’immuable froidure à minuit Sous la bure nocturne tu es Plus lascive qu’une oasis de l’Egypte Qu’épice le vent des palmiers. Dans tes cheveux et ton cou
Des chaleurs s’évaporent

Qui te fixe les yeux en dehors Ce regard est son suaire de pierre Lui-même il est sa borne partout En vue s’interdisant son entrée Avoir du flair le rendrait si honteux Que sa raison
a les narines pincées Une équerre inodore.

Qui te contemple l’oeil clos en dedans

Hume de tout son corps l’invisible.

Le couvert de tes fortes aisselles

A l’odeur de rousse étoilée.

Là-haut quant tu lèves les bras

Elle m’instruit des constellations qui gouvernent

Ton jumeau ton envers.

C’est lui que je veux atteindre !

Les hommes sans flair, les fauteurs de droites

Le nomment enfer.

Ceux dont tu es la taie, les aveugles,

Soleil, pour s’y brûler.

Pour qu’ils sentent par leurs brûlures

Ce qu’ils ne peuvent voir.

Depuis qu’elle sait le nommer

Je sais que j’ai une âme.

Elle est, il est le Feu.

Toi plus en moi que moi-même

Vierge mère du Feu

Mets-le bas au plus bas au plus froid

De la folie calculatrice le monde.

De tous les calculs possibles de l’homme

La somme est le chaos.

Tout savoir en cette cendre s’achève.

Le zéro enfin absolu

Est l’Œuf de l’éternelle Naissance

Où toute chose advient de toujours

Avant qu’aucune ait encore commencé.

Contraire de l’ordre, ô Sagesse!

Feu au plus noir de l’hiver

Quand le cœur est un cristal de ténèbre,

Désir concentré en néant

A ton point de rupture

Sois enfin, propage tout être

En un seul incendie!

Quand l’homme allume la femme

Tel un soleil la mer

Que jusqu’à l’incandescence

Jouisse en eux l’univers.

Que l’égarement soit leur guide

Et les flammes qu’ils propagent la Voie

Les menant à Toi.

 

Pierre Emmanuel