LA PATIENCE


LA PATIENCE

Dans les cartes à jouer abattues sous la lampe

comme les papillons écroulés poussiéreux,

à travers le tapis de table et la fumée,

je vois ce qu’il vaut mieux ne pas voir affleurer

lorsque le tintement de l’heure dans les verres

annonce une nouvelle insomnie, la croissante

peur d’avoir peur dans le resserrement du temps,

l’usure du corps, l’éloignement des défenseurs.

Le vieil homme écarte les images passées

et, non sans réprimer un tremblement, regarde

la pluie glacée pousser la porte du jardin.

Philippe Jaccottet

COMME LE MARTIN-PÊCHEUR PREND FEU – PHILIPPE JACOTTET


Jour de novembre, faste, où un martin-pêcheur a pris feu dans les saules. 
 
 
 
Peut-être n’est-il pas plus nécessaire de vivre deux fois que de le revoir une fois disparu ?  
 
 
 
Oiseau ni à chasser, ni à piéger, et qui s’éteint dans la cage des mots.  
 
 
Une seule fois suffirait, pour quoi ? pour dire quoi ?  
Un seul éclair plumeux 
pour vous laisser entendre que la mort n’est pas la mort ?  
 
Chasseur, ne vise pas : cet oiseau n’est pas un gibier. 
Regard, ne vise pas, recueille seulement l’éclair des plumes entre roseaux et saules.  
 
 
 
Alliant dans ses plumes soleil et sommeil.  
 
Tu n’aimes pas les joyaux plus que cela, je m’en souviens. 
Mais un joyau ailé, un joyau avec un cœur ?  
Un éclair farouche et peut-être moqueur, comme certains regards, autrefois ?  
 
 
Le martin-pêcheur flambe dans les saules.  
Il a flambé. 
Et si quelque chose comme cela suffisait pour sortir de la tombe avant même d’y avoir été couché ?  
 
Philippe Jaccottet, Et néanmoins, Gallimard, 2001, pp. 36&37 


 

LECONS


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LEÇONS

Autrefois

moi l’effrayé, l’ignorant, vivant à peine,

me couvrant d’images les yeux,

j’ai prétendu guider mourants et morts.

Moi, poète abrité,

épargné, souffrant à peine,

j’osais tracer des routes dans le gouffre.

A présent, lampe soufflée,

main plus errante, tremblante,

je recommence lentement dans l’air.

Raisins et figues

couvés au loin par les montagnes

sous les lents nuages

et la fraîcheur

pourront-ils encore m’aider?

Vient un moment où l’aîné se couche presque sans force.
On voit de jour en jour son pas plus égaré.

Il ne s’agit plus de passer comme l’eau entre les herbes : cela ne se tourne pas.

Quand même le maître sévère

si vite est emmené si loin,

je cherche ce qui peut le suivre :

ni la lanterne des fruits,

ni l’oiseau aventureux,

ni la plus pure des images;

plutôt le linge et l’eau changés, la main qui veille, plutôt le cœur endurant.

Je ne voudrais plus qu’éloigner ce qui nous sépare du clair, laisser seulement la place à la bonté dédaignée.

J’écoute des hommes vieux

qui se sont allié le jour,

j’apprends à leurs pieds la patience :

ils n’ont pas de pire écolier.

Sinon le premier coup, c’est le premier éclat

de la douleur : que soit ainsi jeté bas

le maître, la semence,

que le bon maître soit ainsi châtié,

qu’il semble faible enfançon

dans le lit de nouveau trop grand —

enfant sans le secours des pleurs,

sans secours où qu’il se tourne,

acculé, cloué, vidé.

Il ne pèse presque plus.

La terre qui nous portait tremble.

Ce que je croyais lire en lui, quand j’osais lire, était plus que l’étonnement : une stupeur comme devant un siècle de ténèbres à franchir, une tristesse ! à
voir ces houles de souffrance.
L’innommable enfonçait les barrières de sa vie.
Un gouffre qui assaille.
Et pour défense une tristesse béant comme un gouffre.

Lui qui avait toujours aimé son clos, ses murs, lui qui gardait les clefs de la maison.

Entre la plus lointaine étoile et nous

la distance, inimaginable, reste encore

comme une ligne, un lien, comme un chemin.

S’il est un lieu hors de toute distance,

ce devait être là qu’il se perdait :

non pas plus loin que toute étoile, ni moins loin,

mais déjà presque dans un autre espace,

en dehors, entraîné hors des mesures.

Notre mètre, de lui à nous, n’avait plus cours :

autant, comme une lame, le briser sur le genou.

Muet.
Le lien des mots commence à se défaire

aussi.
Il sort des mots.

Frontière.
Pour un peu de temps

nous le voyons encore.

Il n’entend presque plus.

Hélerons-nous cet étranger s’il a oublié

notre langue? s’il ne s’arrête plus pour écouter?

Il a affaire ailleurs.

Il n’a plus affaire à rien.

Même tourné vers nous,

c’est comme si on ne voyait plus que son dos.

Dos qui se voûte pour passer sous quoi?

«
Qui m’aidera?
Nul ne peut venir’jusqu’ici.

Qui me tiendrait les mains ne tiendrait pas celles

qui tremblent, qui mettrait un écran devant mes yeux ne me

garderait pas de voir, qui serait jour et nuit autour de moi comme un

manteau

ne pourrait rien contre ce feu, contre ce froid.
Nul.n’a de bouclier contre les guerriers qui m’assiègent,

leurs torches sont déjà dans mes rues, tout est trop tard.

Rien ne m’attend désormais que le plus long et le pire. »

Est-ce ainsi qu’il se tait dans l’étroitesse de la nuit?

C’est sur nous maintenant

comme une montagne en surplomb.

Dans son ombre glacée

on est réduit à vénérer et à vomir.

A peine ose-t-on voir.

Quelque chose s’enfonce en lui pour le détruire.
Quelle pitié

quand l’autre monde enfonce dans un corps son coin!

N’attendez pas

que je marie la lumière à ce fer.

Le front contre le mur de la montagne

dans le jour froid

nous sommes pleins d’horreur et de pitié.

Dans le jour hérissé d’oiseaux.

On peut nommer cela horreur, ordure, prononcer même les mots de l’ordure déchiffrés dans le linge des bas-fonds : à quelque singerie que se livre le poète, cela
n’entrera pas dans sa page d’écriture.

Ordure non à dire ni à voir : à dévorer.

En même temps

simple comme de la terre.

Se peut-il que la plus épaisse nuit n’enveloppe cela?

L’illimité accouple ou déchire.

On sent un remugle de vieux dieux.

Misère

comme une montagne sur nous écroulée.

Pour avoir fait pareille déchirure,

ce ne peut être un rêve simplement qui se dissipe.

L’homme, s’il n’était qu’un nœud d’air, faudrait-il, pour le dénouer, fer si tranchant?

Bourrés de larmes, tous, le front contre ce mur, plutôt que son inconsistance, n’est-ce pas la réalité de notre vie qu’on nous apprend?

Instruits au fouet.

Un simple souffle, un nœud léger de l’air, une graine échappée aux herbes folles du’Temps, rien qu’une voix qui volerait chantant à travers l’ombre et la
lumière,

s’effacent-ils, il n’est pas trace de blessure.

La voix tue, on dirait plutôt un instant

l’étendue apaisée, le jour plus pur.

Que sommes-nous, qu’il faille ce fer dans le sang?

On le déchire, on l’arrache,

cette chambre où nous nous serrons est déchirée,

notre fibre crie.

Si c’était le « voile du
Temps » qui se déchire, la « cage du corps » qui se brise, si c’était 1′ « autre naissance »?

On passerait par le chas de la plaie, on entrerait vivant dans l’éternel…

Accoucheuses si calmes, si sévères, avez-vous entendu le cri d’une nouvelle vie?

Moi je n’ai vu que cire qui perdait sa flamme et pas la place entre ces lèvres sèches pour l’envol d’aucun oiseau.

Il y a en nous un si profond silence qu’une comète

en route vers la nuit des filles de nos filles, nous l’entendrions.

Déjà ce n’est plus lui.

Souffle arraché : méconnaissable.

Cadavre.
Un météore nous est moins lointain.

Qu’on emporte cela.

Un homme (ce hasard aérien,

plus grêle sous la foudre qu’insecte de verre et de

tulle, ce rocher de bonté grondeuse et de sourire, ce vase plus lourd à mesure de travaux, de souvenirs), arrachez-lui le souffle : pourriture.

Qui se venge, et de quoi, par ce crachat?

Ah, qu’on nettoie ce lieu.

S’il se pouvait (qui saura jamais rien?)

qu’il ait encore une espèce d’être aujourd’hui,

de conscience même que l’on croirait proche,

serait-ce donc ici qu’il se tiendrait

où il n’a plus que cendres pour ses ruches?

Se pourrait-il qu’il se tienne ici en attente

comme à un rendez-vous donné « près de la pierre »,

qu’il ait besoin de nos pas ou de nos larmes?

Je ne sais pas.
Un jour ou l’autre on voit

ces pierres s’enfoncer dans les herbes éternelles,

tôt ou tard il n’y a plus d’hôtes à convier

au repère à son tour enfoui,

plus même d’ombres dans nulle ombre.

Plutôt, le congé dit, n’ai-je plus eu qu’un seul désir :

m’adosser à ce mur

pour ne plus regarder à l’opposé que le jour,

pour mieux aider les eaux qui prennent source en

ces montagnes à creuser le berceau des herbes, à porter sous les branches basses des figuiers à travers la nuit d’août les barques pleines de soupirs.

Et moi maintenant tout entier dans la cascade céleste

de haut en bas couché dans la chevelure de l’air

ici, l’égal des feuilles les plus lumineuses,

suspendu à peine moins haut que la buse,

regardant,

écoutant

(et lès papillons sont autant de flammes perdues,

les montagnes autant de fumées) —

un instant, d’embrasser le cercle entier du ciel

autour de moi, j’y crois la mort comprise.

Je ne vois presque plus rien que la lumière, les cris d’oiseaux lointains en sont les nœuds,

toute la montagne du jour est allumée,

elle ne me surplombe plus,

elle m’enflamme.

Toi cependant,

ou tout à fait effacé,

et nous laissant moins de cendres

que feu d’un soir au foyer,

ou invisible habitant l’invisible,

ou graine dans la loge de nos cœurs,

quoi qu’il en soit,

demeure en modèle de patience et de sourire

tel le soleil dans notre dos encore

qui éclaire la table, et la page, et les raisins.

 

Philippe Jaccottet

LETTRE DU VINGT-SIX JUI


Philippe Jaccottet

 

 

LETTRE DU VINGT-SIX JUIN

 

 

Que les oiseaux vous parlent désormais de notre vie.

Un homme en ferait trop d’histoires

et vous ne verriez plus à travers ses paroles

qu’une chambre de voyageur, une fenêtre

où la buée des larmes voile un bois brisé de pluie…

La nuit se fait.
Vous entendez les voix sous les tilleuls : la voix humaine brille comme au-dessus de la terre
Antarès qui est tantôt rouge et tantôt vert.

N’écoutez plus le bruit de nos soucis,

ne pensez plus à ce qui nous arrive,

oubliez même notre nom. Écoutez-nous parler

avec la voix du jour, et laissez seulement

briller le jour.
Quand nous serons défaits de toute

crainte, quand la mort ne sera pour nous que transparence, quand elle sera claire comme l’air des nuits d’été

et quand nous volerons portés par la légèreté à travers tous ces illusoires murs que le vent pousse, vous n’entendrez plus que le bruit de la rivière qui coule
derrière la forêt; et vous ne verrez plus qu’étinceler des yeux de nuit…

Lorsque nous parlerons avec la voix du rossignol…

Philippe Jaccottet

LE LIVRE DES MORT


Philippe Jaccottet

 

LE LIVRE DES MORTS

 

Celui qui est entré dans les propriétés de l’âge, il n’en cherchera plus les pavillons ni les jardins, ni les livres, ni les canaux, ni les feuillages, ni la trace, aux
miroirs, d’une plus brève et tendre

main : l’œil de l’homme, en ce lieu de sa vie, est voilé, son bras trop faible pour saisir, pour conquérir, je le regarde qui regarde s’éloigner tout ce qui fut un jour son
seul travail, son doux

désir…

Force cachée, s’il en est une, je te prie, qu’il ne s’enfonce pas dans l’épouvante de ses fautes, qu’il ne rabâche pas des paroles d’amour factices, que sa puissance usée
une dernière fois sursaute, se ramasse, et qu’une autre ivresse l’envahisse!

Ses combats les plus durs furent légers éclairs

d’oiseaux, ses plus graves hasards à peine une invasion de pluie ; ses amours n’ont jamais fait se briser que des roseaux, sa gloire inscrire au mur bientôt ruiné un nom de

suie…

Qu’il entre maintenant vêtu de sa seule impatience dans cet espace enfin à la mesure de son cœur; qu’il entre, avec sa seule adoration pour toute science, dans l’énigme qui
fut la sombre source de ses pleurs.

Nulle promesse ne lui a été donnée ;

nulle assurance ne lui sera plus laissée ;

nulle réponse ne peut plus lui parvenir;

nulle lampe, à la main d’une femme jadis connue,

éclairer ni le lit ni l’interminable avenue :

qu’il veuille donc attendre et seulement se réjouir, comme le bois n’apprend qu’en la défaite à éblouir.

II

Compagnon qui n’as pas cédé dans le souci, ne laisse pas la peur te désarmer en ce hasard : il doit y avoir un moyen de vaincre même ici.

Non plus sans doute avec des chèques ou des

étendards, non plus avec armes brillantes ou mains nues, non plus même avec des lamentations ou des aveux, ni avec des paroles, fussent-elles retenues…
Résume tout ton être dans tes faibles yeux :

Les peupliers sont encore debout dans la lumière de l’arrière-saison, ils tremblent près de la rivière, une feuille après l’autre avec docilité descend,
éclairant la menace des rochers rangés derrière.
Forte lumière incompréhensible du temps, ô larmes, larmes de bonheur sur cette terre!

*

Ame soumise aux mystères du mouvement, passe emportée par ton dernier regard ouvert, passe, âme passagère dont aucune nuit n’arrêta ni la passion, ni l’ascension, ni le
sourire.

Passe : il y a la place entre les terres et les bois, certains feux sont de ceux que nulle ombre ne peut

réduire.
Où le regard s’enfonce et vibre comme un fer de lance, l’âme pénètre et trouve obscurément sa récompense.

Prends le chemin que t’indiqua le suspens de ton

cœur, tourne avec la lumière, persévère avec les eaux, passe avec le passage irrésistible des oiseaux, éloigne-toi : il n’est de fin qu’en l’immobile peur.

Offrande par le pauvre soit offerte au pauvre mort :

une seule tremblante tige de roseau cueillie au bord d’une eau rapide ; un seul mot prononcé par celle qui fut pour lui le souffle, le bois tendre et l’étincelle; un souvenir de la
lumière tout en haut de l’air…

Et que par ces trois coups légers lui soit ouvert l’espace sans espace où toute souffrance s’efface, la clarté sans clarté de l’inimaginable face.

IV

Ces tourbillons, ces feux et ces averses fraîches, ces bienheureux regards, ces paroles ailées, tout ce qui m’a semblé voler comme une flèche à travers des cloisons
à mesure emportées vers un but plus limpide à mesure et plus haut,

c’était peut-être une bâtisse de roseaux maintenant écroulée, en flammes, consumée, la cendre dont le pauvre frottera son dos et son crâne après le
passage des armées…

Seule demeure l’ignorance.
Ni la mort,

ni le rire.
Une hésitation de la lumière

sous nos tentes nourrit l’amour.
La nourricière

approche à l’est : au petit jour un homme sort.

V

Mais si ce dont je parle avec ces mots de peu de poids était vraiment derrière les fenêtres, tel ce froid qui avance en tonnerre sur le val?
Non, car cela encore est une inoffensive image, mais si la mort était vraiment là comme il le faudra une fois, où seront les images, les subtils pensers, la foi
préservée à travers la longue vie?
Comme je vois fuir la lumière dans le tremblement de toute voix, sombrer la force dans la frousse du corps aux abois et la gloire soudain trop large pour le crâne étroit!

Quelle œuvre, quelle adoration et quel combat l’emporterait sur cette agression par en bas?
Quel regard assez prompt pour passer au-delà, quelle âme assez légère, dis, s’envolera si l’œil s’éteint, si tous les compagnons s’éloignent, si le spectre de
la poussière nous empoigne?

VI

Au lieu où ce beau corps descend dans la terre

inconnue, combattant ceint de cuir ou amoureuse morte nue, je ne peindrai qu’un arbre qui retient dans son

feuillage le murmure doré d’une lumière de passage…

Nul ne peut séparer feu et cendre, rire et poussière, nul n’aurait reconnu la beauté sans son lit de râles, la paix ne règne que sur l’ossuaire et sur les pierres, le
pauvre quoi qu’il fasse est toujours entre deux rafales.

VII

L’amandier en hiver : qui dira si ce bois sera bientôt vêtu de feux dans les ténèbres ou de fleurs dans le jour une nouvelle fois?
Ainsi l’homme nourri de la terre funèbre.

 Philippe Jaccottet

LA PROMENADE A LA FIN DE L’ÉTÉ


LA PROMENADE A LA FIN DE L’ÉTÉ

Philippe Jaccottet

Nous avançons sur des rochers de coquillages, sur des socles bâtis de libellules et de sable, promeneurs amoureux surpris de leur propre voyage, corps provisoires, en ces rencontres
périssables.

Repos d’une heure sur les basses tables de la terre.
Paroles sans beaucoup d’écho.
Lueurs de lierre.
Nous marchons entourés des derniers oiseaux de

l’automne et la flamme invisible des années bourdonne sur le bois de nos corps.
Reconnaissance néanmoins à ce vent dans les chênes qui ne se tait point.

En bas s’amasse l’épaisseur des morts anciens,

la précipitation de la poussière jadis claire,

la pétrification des papillons et des essaims,

en bas le cimetière de la graine et de la pierre,

les assises de nos amours, de nos regards et de nos

plaintes, le lit profond dont s’éloigne au soir toute crainte.
Plus haut tremble ce qui résiste encore à la défaite,

plus haut brillent la feuille et les échos de quelque

fête; avant de s’enfoncer à leur tour dans les fondations, des martinets fulgurent au-dessus de nos maisons.

Puis vient enfin ce qui pourrait vaincre notre

détresse, l’air plus léger que l’air et sur les cimes la lumière, peut-être les propos d’un homme évoquant sa

jeunesse, entendus quand la nuit s’approche et qu’un vain

bruit de guerre pour la dixième fois vient déranger l’exhalaison des

champs.

Philippe Jaccottet

CE QUE PHILIPPE A DIT D’ANDRE


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CE QUE PHILIPPE A DIT D’ANDRE

 

« Dès les premiers recueils de poèmes d’André du Bouchet (Air, chez Jean Aubier, 1951, et Sans couvercle, GLM, 1953), je me souviens d’avoir été à la fois attiré et tenu à distance, en respect, si j’ose dire, comme par quelque bloc hautain (qui me paru alors sans faille), éclairé par une lumière mobile et violente. […] André du Bouchet n’a pas traduit par hasard cette remarque de Pasternak :  » L’image est le produit naturel de la brièveté de la vie de l’homme et de l’immensité de la tâche qu’il s’est assignée. C’est cette incompatibilité qui le contraint à tout considérer de l’œil enveloppant de l’aigle, à traduire par brefs éclats son appréhension immédiate. Telle est l’essence de la poésie. »  […] Sa poésie traduit ce qu’il a dit de Baudelaire, que ce qui l’arrêtait était aussi ce qui le faisait avancer : sa limite est son moteur, implacable, même s’il a quelquefois le désir de s’arrêter, d’être aussi immobile que la terre (mais ne serait-ce pas la mort ?) :  » Cette chambre dont je vois déjà les gravats, comme une montagne blanche qui nous chasse de l’endroit où nous dormons.  » En un sens, la poésie d’André du Bouchet ne relate donc qu’une seule expérience (qui est le fond de toute expérience), la profondeur de la vie, c’est-à-dire le mouvement toujours dans le même sens, le risque perpétuel, l’obligation, la difficulté et la merveille d’avancer (autant dire de respirer, autant dire, pour le poète, d’écrire). […] Une telle poésie s’est installée d’un coup dans un site escarpé, dans un air, raréfié, rejetant, méprisant toute hésitation, toute faiblesse, toute douceur, comme elle refuse l’éloquence , le commentaire et les propos quotidiens. Nous sommes beaucoup, sans doute, à avoir entrevu ces limpides éclairs, ces légères cimes ; mais là où nous n’avançons qu’avec hésitation, encombrés et soutenus à la fois par les apparences les plus simples, toujours prêts à céder à la facilité d’une chanson, à l’enrobement par le chant, André du Bouchet va droit à l’éclair, à l’instant, au pied du mur, au risque d’en perdre le souffle et la parole. Pourra-t-il se maintenir dans cette aridité déchirée, dans cet air qui ressemble tant à un pierrier ? Ce heurt du regard et du pas contre une limite extrême peut-il se répéter indéfiniment ? Je n’irai pas aujourd’hui au delà de cette question : la lumière qu’elle répercute pour le moment me suffit. »

Philippe JACCOTTET

Extraits de « La poésie d’André du Bouchet »,  La NRF n° 59, 1957.

LEÇONS


LEÇONS

 

Philippe Jaccottet

 

Autrefois

moi l’effrayé, l’ignorant, vivant à peine,

me couvrant d’images les yeux,

j’ai prétendu guider mourants et morts.

Moi, poète abrité,

épargné, souffrant à peine,

j’osais tracer des routes dans le gouffre.

A présent, lampe soufflée,

main plus errante, tremblante,

je recommence lentement dans l’air.

Raisins et figues

couvés au loin par les montagnes

sous les lents nuages

et la fraîcheur

pourront-ils encore m’aider?

Vient un moment où l’aîné se couche presque sans force.
On voit de jour en jour son pas plus égaré.

Il ne s’agit plus de passer comme l’eau entre les herbes : cela ne se tourne pas.

Quand même le maître sévère

si vite est emmené si loin,

je cherche ce qui peut le suivre :

ni la lanterne des fruits,

ni l’oiseau aventureux,

ni la plus pure des images;

plutôt le linge et l’eau changés, la main qui veille, plutôt le cœur endurant.

Je ne voudrais plus qu’éloigner ce qui nous sépare du clair, laisser seulement la place à la bonté dédaignée.

J’écoute des hommes vieux

qui se sont allié le jour,

j’apprends à leurs pieds la patience :

ils n’ont pas de pire écolier.

Sinon le premier coup, c’est le premier éclat

de la douleur : que soit ainsi jeté bas

le maître, la semence,

que le bon maître soit ainsi châtié,

qu’il semble faible enfançon

dans le lit de nouveau trop grand —

enfant sans le secours des pleurs,

sans secours où qu’il se tourne,

acculé, cloué, vidé.

Il ne pèse presque plus.

La terre qui nous portait tremble.

Ce que je croyais lire en lui, quand j’osais lire, était plus que l’étonnement : une stupeur comme devant un siècle de ténèbres à franchir, une tristesse ! à
voir ces houles de souffrance.
L’innommable enfonçait les barrières de sa vie.
Un gouffre qui assaille.
Et pour défense une tristesse béant comme un gouffre.

Lui qui avait toujours aimé son clos, ses murs, lui qui gardait les clefs de la maison.

Entre la plus lointaine étoile et nous

la distance, inimaginable, reste encore

comme une ligne, un lien, comme un chemin.

S’il est un lieu hors de toute distance,

ce devait être là qu’il se perdait :

non pas plus loin que toute étoile, ni moins loin,

mais déjà presque dans un autre espace,

en dehors, entraîné hors des mesures.

Notre mètre, de lui à nous, n’avait plus cours :

autant, comme une lame, le briser sur le genou.

Muet.
Le lien des mots commence à se défaire

aussi.
Il sort des mots.

Frontière.
Pour un peu de temps

nous le voyons encore.

Il n’entend presque plus.

Hélerons-nous cet étranger s’il a oublié

notre langue? s’il ne s’arrête plus pour écouter?

Il a affaire ailleurs.

Il n’a plus affaire à rien.

Même tourné vers nous,

c’est comme si on ne voyait plus que son dos.

Dos qui se voûte pour passer sous quoi?

«
Qui m’aidera?
Nul ne peut venir’jusqu’ici.

Qui me tiendrait les mains ne tiendrait pas celles

qui tremblent, qui mettrait un écran devant mes yeux ne me

garderait pas de voir, qui serait jour et nuit autour de moi comme un

manteau

ne pourrait rien contre ce feu, contre ce froid.
Nul.n’a de bouclier contre les guerriers qui m’assiègent,

leurs torches sont déjà dans mes rues, tout est trop tard.

Rien ne m’attend désormais que le plus long et le pire. »

Est-ce ainsi qu’il se tait dans l’étroitesse de la nuit?

C’est sur nous maintenant

comme une montagne en surplomb.

Dans son ombre glacée

on est réduit à vénérer et à vomir.

A peine ose-t-on voir.

Quelque chose s’enfonce en lui pour le détruire.
Quelle pitié

quand l’autre monde enfonce dans un corps son coin!

N’attendez pas

que je marie la lumière à ce fer.

Le front contre le mur de la montagne

dans le jour froid

nous sommes pleins d’horreur et de pitié.

Dans le jour hérissé d’oiseaux.

On peut nommer cela horreur, ordure, prononcer même les mots de l’ordure déchiffrés dans le linge des bas-fonds : à quelque singerie que se livre le poète, cela
n’entrera pas dans sa page d’écriture.

Ordure non à dire ni à voir : à dévorer.

En même temps

simple comme de la terre.

Se peut-il que la plus épaisse nuit n’enveloppe cela?

L’illimité accouple ou déchire.

On sent un remugle de vieux dieux.

Misère

comme une montagne sur nous écroulée.

Pour avoir fait pareille déchirure,

ce ne peut être un rêve simplement qui se dissipe.

L’homme, s’il n’était qu’un nœud d’air, faudrait-il, pour le dénouer, fer si tranchant?

Bourrés de larmes, tous, le front contre ce mur, plutôt que son inconsistance, n’est-ce pas la réalité de notre vie qu’on nous apprend?

Instruits au fouet.

Un simple souffle, un nœud léger de l’air, une graine échappée aux herbes folles du’Temps, rien qu’une voix qui volerait chantant à travers l’ombre et la
lumière,

s’effacent-ils, il n’est pas trace de blessure.

La voix tue, on dirait plutôt un instant

l’étendue apaisée, le jour plus pur.

Que sommes-nous, qu’il faille ce fer dans le sang?

On le déchire, on l’arrache,

cette chambre où nous nous serrons est déchirée,

notre fibre crie.

Si c’était le « voile du
Temps » qui se déchire, la « cage du corps » qui se brise, si c’était 1′ « autre naissance »?

On passerait par le chas de la plaie, on entrerait vivant dans l’éternel…

Accoucheuses si calmes, si sévères, avez-vous entendu le cri d’une nouvelle vie?

Moi je n’ai vu que cire qui perdait sa flamme et pas la place entre ces lèvres sèches pour l’envol d’aucun oiseau.

Il y a en nous un si profond silence qu’une comète

en route vers la nuit des filles de nos filles, nous l’entendrions.

Déjà ce n’est plus lui.

Souffle arraché : méconnaissable.

Cadavre.
Un météore nous est moins lointain.

Qu’on emporte cela.

Un homme (ce hasard aérien,

plus grêle sous la foudre qu’insecte de verre et de

tulle, ce rocher de bonté grondeuse et de sourire, ce vase plus lourd à mesure de travaux, de souvenirs), arrachez-lui le souffle : pourriture.

Qui se venge, et de quoi, par ce crachat?

Ah, qu’on nettoie ce lieu.

S’il se pouvait (qui saura jamais rien?)

qu’il ait encore une espèce d’être aujourd’hui,

de conscience même que l’on croirait proche,

serait-ce donc ici qu’il se tiendrait

où il n’a plus que cendres pour ses ruches?

Se pourrait-il qu’il se tienne ici en attente

comme à un rendez-vous donné « près de la pierre »,

qu’il ait besoin de nos pas ou de nos larmes?

Je ne sais pas.
Un jour ou l’autre on voit

ces pierres s’enfoncer dans les herbes éternelles,

tôt ou tard il n’y a plus d’hôtes à convier

au repère à son tour enfoui,

plus même d’ombres dans nulle ombre.

Plutôt, le congé dit, n’ai-je plus eu qu’un seul désir :

m’adosser à ce mur

pour ne plus regarder à l’opposé que le jour,

pour mieux aider les eaux qui prennent source en

ces montagnes à creuser le berceau des herbes, à porter sous les branches basses des figuiers à travers la nuit d’août les barques pleines de soupirs.

Et moi maintenant tout entier dans la cascade céleste

de haut en bas couché dans la chevelure de l’air

ici, l’égal des feuilles les plus lumineuses,

suspendu à peine moins haut que la buse,

regardant,

écoutant

(et lès papillons sont autant de flammes perdues,

les montagnes autant de fumées) —

un instant, d’embrasser le cercle entier du ciel

autour de moi, j’y crois la mort comprise.

Je ne vois presque plus rien que la lumière, les cris d’oiseaux lointains en sont les nœuds,

toute la montagne du jour est allumée,

elle ne me surplombe plus,

elle m’enflamme.

Toi cependant,

ou tout à fait effacé,

et nous laissant moins de cendres

que feu d’un soir au foyer,

ou invisible habitant l’invisible,

ou graine dans la loge de nos cœurs,

quoi qu’il en soit,

demeure en modèle de patience et de sourire

tel le soleil dans notre dos encore

qui éclaire la table, et la page, et les raisins.

 

Philippe Jaccottet