VOEUX


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VŒUX

J’ai longtemps désiré l’aurore

mais je ne soutiens pas la vue des plaies

Quand grandirai-je enfin?

J’ai vu la chose nacrée : fallait-il fermer les yeux?

Si je me suis égaré conduisez-moi maintenant heures pleines de poussière

Peut-être en mêlant peu à peu la peine avec la lumière avancerai-je d’un pas?

(A l’école ignorée

apprendre le chemin qui passe

par le plus long et le pire)

II

Qu’est-ce donc que le chant?
Rien qu’une sorte de regard

S’il pouvait habiter encore la maison à la manière d’un oiseau qui nicherait même en la cendre et qui vole à travers les larmes!

S’il pouvait au moins nous garder jusqu’à ce que l’on nous confonde avec les bêtes aveugles!

III

Le soir venu rassembler toutes choses dans l’enclos

Traire, nourrir
Nettoyer l’auge pour les astres

Mettre de l’ordre dans le proche gagne dans l’étendue comme le bruit d’une cloche autour de soi

Philippe Jaccottet

 

Pour vous, pour les autres

et pour tout

le monde, voici mes voeux….

 

 

Niala-Loisobleu – 31/12/18

LE NU PERDU


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LE NU PERDU

A Toi ma Barbara, fatigués mais de soleil – N-L

Porteront rameaux ceux dont l’endurance sait user la nuit noueuse qui précède et suit l’éclair.
Leur parole reçoit existence du fruit intermittent qui la propage en se dilacérant.
Ils sont les fils incestueux de l’entaille et du signe, qui élevèrent aux margelles le cercle en fleurs de la jarre du ralliement.
La rage des vents les maintient encore dévêtus.
Contre eux vole un duvet de nuit noire.

Philippe Jaccottet

A la lumière d’hiver de Philippe Jacottet


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A la lumière d’hiver de Philippe Jacottet

– Il est vrai qu’on aura peu vu le soleil tous ces jours,
espérer sous tant de nuages est moins facile, 
le socle des montagnes fume de trop de brouillard…
(Il faut pourtant que nous n’ayons guère de force
pour lâcher prise faute d’un peu de soleil
et ne pouvoir porter sur les épaules, quelques heures, 
un fagot de nuages…
Il faut que nous soyons restés bien naïfs
pour nous croire sauvés par le bleu du ciel
ou châtiés par l’orage et par la nuit.)

OISEAUX, FLEURS ET FRUITS


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OISEAUX, FLEURS ET FRUITS

Une paille très haut dans l’aube

ce léger souffle à ras de terre :

qu’est-ce qui passe ainsi d’un corps à l’autre?

Une source échappée au bercail des montagnes,

un tison?

On n’entend pas d’oiseaux parmi ces pierres seulement, très loin, des marteaux

Toute fleur n’est que de la
Huit qui feint de s’être rapprochée

Mais là d’où son parfum s’élève je ne puis espérer entrer c’est pourquoi tant il me trouble et me fait si longtemps veiller devant cette porte fermée

Toute couleur, toute vie naît d’où le regard s’arrête

Ce monde n’est que la crête d’un invisible incendie

Je marche

dans un jardin de braises fraîches

sous leur abri de feuilles

un charbon ardent sur la bouche

Ce qui brûle en déchirant l’air rose ou par brusque arrachement ou par constant éioignement

En grandissant la nuit

la montagne sur ses deux pentes

nourrit deux sources de pleurs

Tout à la fin de la nuit quand ce souffle s’est élevé une bougie d’abord a défailli

Avant les premiers oiseaux

qui peut encore veiller?

Le vent le sait, qui traverse les fleuves

Cette flamme, ou larme inversée : une obole pour le passeur

Une aigrette rose à l’horizon un parcours de feu

et dans l’assemblée des chênes la huppe étouffant son nom

Feux avides, voix cachées courses et soupirs

L’œil :

une source qui abonde

Mais d’où venue?

De plus loin que le plus loin

de plus bas que le plus bas

Je crois que j’ai bu l’autre monde

Qu’est-ce que le regard?

Un dard plus aigu que la langue la course d’un excès à l’autre du plus profond au plus lointain du plus sombre au plus pur

un rapace

Ah! l’idylle encore une fois qui remonte du fond des prés avec ses bergers naïfs

pour rien qu’une coupe embuée où la bouche ne peut pas boire pour rien qu’une grappe fraîche brillant plus haut que
Vénus !

Je ne veux plus me poser voler a la vitesse du temps

croire ainsi un instant mon attente immobile.

 

Philippe Jaccottet

 

NOTES POUR LE PETIT JOUR


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NOTES POUR LE PETIT JOUR

Des femmes crient dans la poussière.
Car chanter, comment chanterait-on sous ces pierres friables?
La ville avec ses bruits, ses grottes, sa clarté, n’est qu’un des noms pour ces grands empires de sable dont le dernier commerce est d’ombre et de lumière.
Mais toujours, sur ces gouffres d’eau, luit l’éphémère…

Et c’est la chose que je voudrais maintenant

pouvoir dire, comme si, malgré les apparences,

il m’importait qu’elle fût dite, négligeant

toute beauté et toute gloire : qui avance

dans la poussière n’a que son souffle pour tout bien,

pour toute force qu’un langage peu certain.

Toiles, bois, pierres humides, pays poursuivi par l’eau, comme la femme nocturne, la beauté pluvieuse et chaude.

Forêt marine à l’aurore, touffue et trempée de vent, j’entre et je suffoque en toi.

Paresseuse comme l’huile, mais l’huile devient lueur, brûle, murmure, jubile dans la veilleuse en sueur.

Où serez-vous quand agira la mo

lune aussi belle qu’un soleil

qui rouliez vers le bois marin,

oiseaux levés tous ensemble,

beaux ouvriers de l’aurore?

Et toi, où seras-tu qu’ils éveillaient à peine,

à nulle chose de ce monde comparable’

sinon précisément à cette clarté grandissante,

où seras-tu, petit jour?

Pas seulement alors, mais déjà maintenant vous n’êtes plus que cette voix trop faible, que ces paroles toujours vagues.

O l’étincelant amour !

Il n’est bientôt plus que l’appel

que se lancent les séparés.

(Ainsi toute réalité

dans le cœur où la mort s’affaire

devient cri, murmure ou larme.)

Alouette, étoile en plein jour, avant qu’il ne soit trop tard, avant que j’en aie fini avec ces choses très claires, puissiez-vous me conduire encore jusqu’au seuil d’une telle
nuit.

 

Philippe Jaccottet