L’HOMME ET SES MASQUES

Paul Rebeyrolle

L’HOMME ET SES MASQUES

L’homme et son cheval aimaient à galoper dans les forêts, l’hiver surtout.
Jamais ils ne se perdaient, même en terrain peu familier: le givre et la neige gardaient trace de leur course, comme les arbres noirs, dont les brindilles basses étaient brisées
au passage.

Quelquefois, ils rencontraient la mort, qui, elle, était perdue mais ne le savait pas.

Il arrivait alors qu’ils lui fissent un brin de conduite, jusqu’à une clairière où le soleil agonisait.

Entre l’heure d’hiver et d’été

une horloge hésite,

comme entre quartz et ressort.

Elle choisira l’oubli acceptera l’exil des sabliers et des clepsydres, là où le temps n’est visible que si on le nourrit.

Sur une cheminée de faux marbre

une pendule arrêtée

se reflète

dans un miroir sans tain

qui renvoie en négatif

à l’homme

l’image faussée

du voyeur.

Et la terre, de peur, engloutit des maisons; et la mer, de colère, avale des bateaux; et le ciel, de tristesse, fait pleurer des orages sur l’écume de nos échecs.

Entre orage et azur, une réalité nette et huilée: murs pour soutenir les maisons, fenêtres pour les éclairer, ascenseurs amoureux de leur cage.

Monde au mouvement d’horloger mais à l’incertaine météorologie.
Ses fissures sont des cheveux d’ange et sa mort sourit aux objectifs après chaque grand séisme.

Dieu ayant inventé l’oiseau,

l’homme inventa la cage.

Dieu ayant inventé l’envol,

l’homme inventa la chute.

Dieu ayant inventé le ciel,

l’homme inventa la terre

et sa banlieue, l’enfer,

avec ses pavillons de briques flammées

où les oiseaux sont rôtis au four

chaque dimanche d’Apocalypse.

Blaireau, savon à barbe, peigne,

allumette pour la première bouffée,

verre pour le premier coup de blanc,

journal à l’encre humide

sont les petits coups de canif matinaux

qui tailladent le visage de l’homme

en route vers l’usine et le bureau

avec sa moisson de cicatrices poussiéreuses.

La foule était rassemblée devant le tribunal pour demander la tête du gendarme meurtrier.
Le président consentit à donner le képi.

Homme

au regard masqué

d’un fruit défendu.

Paradis

ôté par surprise.

Nul

n’entend le bruit de la chute.

Quand les arbres seront en briques et les maisons en feuilles, la nuit sera liquide comme la mer et nous dormirons dans des nids qui auront pris la place des étoiles ; les oiseaux, eux,
travailleront dans les banques, avec les bûcherons.

Ils ne s’aiment pas pour leur beauté

qui est masquée.
Ils ne s’aiment pas pour les mots échangés:

le silence est de règle.
Ils ne s’aiment pas pour les enfants

qu’ils refusent d’avoir.
Ils s’aiment contre la mort

quand elle tire par la manche.

A force de marcher à l’aveuglette l’homme s’invente des voies de garage au fond desquelles rouillent de vieux destins rédigés en latin.

Ce feu qu’il portait en lui,

venait-il d’Apollon

ou de la boîte d’allumettes?

Cette clé, dans sa poche,

servait-elle à ouvrir des horizons

ou à se fermer l’avenir?

Il perdit la boîte et la clé.

Dans son restaurant habituel,

la serveuse lançait, à l’intention de la cuisine:

«
Et un foie bien cuit pour
M.
Prométhée,

un! »

«
De l’azur ou des canons » avait-on proposé à

l’homme qui partait pour la guerre.

Innocent, il choisit l’azur, où sa tête vole encore

sur les traces d’un boulet (version
XVIIIe siècle),

d’un obus (version
XIXe siècle).

d’une fusée (version
XXe siècle).

… satelbte et décervelé.

Mortelles nuits

des métropoles

Couteaux du long sommeil,

pistolets du rêve éternel,

Nirvanas définitifs de l’overdose,

rassemblés

à l’appel strident des sirènes.

De loin

on vit venir les planètes.

Elles sonnaient comme grelots

sur le collier d’un chien.

Les télescopes devinrent leurs amis

et les ordinateurs apprirent

à leur faire la cour,

malgré la méfiance

de l’homme.

Les droits de l’homme ont échoué

dans l’âme d’un canon et l’obus qui les emporte ne sait toujours pas lire.

Sur un cerisier

un oiseau

fait le tour du monde.

Sur le même cerisier,

un poète

fait le tour du temps.

Assis sur leurs chaises

devant les maisons,

les vieillards attendent la mort

en rêvant, sans trop y croire,

qu’elle aura le visage

d’une sirène au corps de jade.

Ils la salueront

en soulevant leur casquette,

avant de lui tendre une main noueuse.

Le soir, les enfants des vieillards

trouvent un peu de sable

sur les chaises vides.

L’eau des yeux de son chat coule à la même profondeur que les prairies de sa poitrine où nul animal n’a vécu

Quand monte un impossible accord entre la cage et la savane il referme d’un coup ses bras sur le fauve déjà gagné à l’étroite civilisation

Quand les hommes

seront devenus des arbres,

les avions des oiseaux,

et les désirs des monuments,

la terre,

ne pouvant plus exploser,

saura bien résister

au choc des autres planètes.

Le vrai visage du gangster

qui attaque une banque

est-il derrière ou devant le masque?

Le vrai visage de l’argent qu’on lui remet sous la menace, est-il derrière les portes du coffre, ou devant?

Ici, on jette le pain par les fenêtres.
Là-bas, ils meurent de faim.

Ici, on jette les voitures contre les arbres.
Là-bas, ils marchent pieds nus dans la poussière.

Ici, on jette des regards d’envie sur la maison du

voisin.

Là-bas, ils n’ont pas de maison.

Le temps était menaçant,

Fantômas aussi.

Il y avait des meurtres

déguisés en suicides,

des rapts maquillés en fugues,

des tortures arrangées

en accidents,

de faux employés du gaz,

de vraies explosions de haine,

des guerres mises à tiédir

à côté de foyers d’insurrection.

Il y avait l’homme

et ses masques.

L’homme est peuplé de qui le connaissent depuis l’enfance.

Maintenant que les portes

n’ont plus de maisons,

les masques n’ont plus besoin

d’hommes,

et chacun se moque éperdument

des bals et des tremblements de

L’Éden

où le lion vivait en paix

avec l’homme.

Chacun, par son regard était le miroir de l’autre,

et leur langage avait encore la forme des grands arbres.

Le monde

s’éveillera-t-il un jour de ses cauchemars?

Quand viendra le moment

d’entrouvrir les rideaux,

verra-t-on l’œuf originel et géant

prêt à écraser la poule,

ou celle-ci acharnée

à crever la coquille de l’œuf.

Jean Orizet

BORDERIES


BORDERIES

Zone verte accrochée en frise à la tenture

le vent me dépose entre les trumeaux de tes jambes

on peut voir les instruments aratoires descendre à coeur de pensée

leurs mouvements disent clairement la promesse qui s’est faite entre eux

Puis c’est le balancement du percheron se dirigeant aux fosses du lavoir dans lesquelles la lavandière plonge largement son décolleté

tandis que la brouette à l’arrêt n’a pas effacé ce grincement qui lui est chair, tu t’étales pour prendre le soleil au séchage des draps

un échassier dépasse des iris d’où les grenouilles sautent sur les nénuphars. Ton lotus m’étonne dans l’extase alangui où il se laisse flotter. Plus gros qu’une chanson sans paroles il montre un souffle de ioule qui rameute le rossignol

Tu dénoues le large rayon de soleil de tes cheveux pour l’étaler dans la paille, queue-de-vache en regain nous en gardons l’existence hors de la tonte.

Niala-Loisobleu – 30 Septembre 2020

LA NUIT ERRANTE (Extrait)


LA NUIT ERRANTE (Extrait)

Nous avons négligé le simple pour l’insignifiant, nous avons choisi l’o qui tache les mains au lieu de l’amour qui est sans prix. Nous avons choisi la haine, la rancœur, l’amertume et nous ne sommes plus que de maigres feux éteints dans la lande. Oui, je vois des incendies, des désastres partout et quelques pauvres gens qui osent encore, osent encore dire Non mais l’on n’entend même plus leurs voix perdues dans notre nuit commune. Ils viennent de très loin, éparpillés dans l’univers, ils viennent des massacres, des misères, des tortures, ils n’ont pas de nom, l’histoire les a broyés dans la grande meule de l’oubli mais ils croient encore au vent léger des mots, à cette brise de fraîcheur, à ce sursaut des reins, à cette marche pour que le soleil ne soit pas du sang sur les pierres, pour que la malédiction ne devienne une fatalité. Je les vois toutes ces silhouettes, elles viennent parfois dans ma maison, déposent la tristesse de leurs fusils dans l’âtre et je leur offre l’eau et le pain comme aux plus mauvaises heures de l’histoire quand il fallait glisser son nom dans l’ombre, cacher l’espérance dans les chambres clandestines, mordre aux ténèbres des forêts. Quand il fallait choisir l’éclair, la foudre plutôt que le séjour provisoire des mensonges, l’hilarité des bourreaux, la lâcheté des serpents. Oui, n’abandonnons pas nos sources. Ne laissons pas dévorer nos soleils

L’essentiel est très peu, vous n’imaginez pas. Moins épais que l’aile d’une libellule, que la lumière éclairant votre parole. Moins lourd qu’un murmure, la nuit, le long d’une rivière, murmure de l’eau entre les pierres. Murmure de la nuit dans la nuit. On a beau me raconter n’importe quoi, m’offrir en partage les idées les plus savantes, mon cœur ne croit qu’en une chose, invisible, impalpable, fuyante, insaisissable, qui nous laisse sans mot. Une chose dont je tairai le nom car il est trop grand, trop beau et, en cela, si naïf. Je tairai ce nom infini qui hurle à la folie dans mon sang. Il ressemble à ces êtres que l’on croise dans les vastes parcs des hôpitaux, assis ou déambulant, chantonnant ou silencieux comme des momies. Ils n’ont tracé aucune route pour leur vie. Ils recherchent un chemin à tâtons, dans les ténèbres. En cela, je leur ressemble. Je remonte à grand peine du fond d’un puits et seul me guide ce rond de lumière au-dessus de mon crâne, cette trappe d’azur, ce bleu grâce auquel j’espère et j’échappe.

.

JOËL VERNET

.

AU-DELÀ DE L’HORIZON


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AU-DELÀ DE L’HORIZON

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Au-delà de l’horizon le rouge est plus rouge, l’œil est
plus vif, l’or est ce que l’on croyait quand on le cherchait,
le passage entre la plage et les vagues se fait en toute
douceur, les fleurs s’épanouissent au fond de la mer et les
algues remuent doucement sur les toits de tuile comme
une chevelure de lierre.

Au-delà de l’horizon il n’y a ni formalités ni tampons,
ni discours électoraux ni fabrication d’armements, les
hélicoptères ne font pas de bruit, les enfants jouent avec
les flammes, et les oiseaux lancent artistement des fientes
de couleurs odorantes sur les bitumes phosphorescents.

Au-delà de l’horizon il y a d’autres horizons où les
vrilles des lendemains font irruption dans les jardins
d’attente, où le temps se retourne pour apaiser les effrayants
appels d’antan et les flammes de morts se raniment dans
leurs orbites pour peupler l’espace en invitant les aventuriers,
où la patience de tant de siècles touche enfin à sa récompense
et l’on peut y secouer les haillons de l’ancienne humanité
presque sans regrets.

Extrait de: 1996, A La Frontière, (La Différence)

 

Michel Butor

ET SI TU M’ES POULSAIS ?


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ET SI TU M’ES POULSAIS ?

Dans l’étouffoir n’arrivent plus à faire trois p’tits tours

pourquoi sans fantaisie

ce Samedi reste-t-il collé aux autres jours de la s’maine ?

LA DAME PAVOT NOUVELLE ÉPOUSÉE

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La dame pavot nouvelle épousée
a demandé à son mari

Quelle est l’année?

Quel est le mois?

Quelle est la semaine?

Quel est le jour?

Quelle est l’heure?

Et son mari a répondu


Nous sommes en l’an

nous sommes au mois de
Juillobre

semaine des quatre jeudis _

jour de gloire

midi sonné

Belle année, agréable mois,

charmante semaine, jour merveilleux

Heure délicieuse

 

Robert Desnos

 

 

 

Oh oui

Vivre ensemble

tout a une figure de survie

te répondis-je en empruntant tes paroles…

Niala-Loisobleu – 8 Août 2020

 

AU REVOIR


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AU REVOIR

Devant moi cette main qui défait les orages
Qui défrise et qui fait fleurir les plantes grimpantes
Avec sûreté est-ce la tienne est-ce un signal
Quand le silence pèse encore sur les mares au fond des puits tout au fond du matin.

Jamais décontenancée jamais surprise est-ce ta main

Qui jure sur chaque feuille la paume au soleil

Le prenant à témoin est-ce ta main qui jure

De recevoir la moindre ondée et d’en accepter le

déluge
Sans l’ombre d’un éclair passé
Est-ce ta main ce souvenir foudroyant au soleil.

Prends garde la place du trésor est perdue
Les oiseaux de nuit sans mouvement dans leur parure
Ne fixent rien que l’insomnie aux nerfs assassins
Dénouée est-ce ta main qui est ainsi indifférente
Au crépuscule qui laisse tout échapper.

Toutes les rivières trouvent des charmes à leur enfance
Toutes les rivières reviennent du bain

Les voitures affolées parent de leurs roues le sein des

places
Est-ce ta main qui fait la roue
Sur les places qui ne tournent plus
Ta main dédaigneuse de l’eau des caresses
Ta main dédaigneuse de ma confiance de mon insouciance
Ta main qui ne saura jamais me détourner de toi.

 

Paul Eluard