LA PEAU DU MONDE


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LA PEAU DU MONDE

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Sur le fil du désir nous marchons vers un dieu. L’Éternité s’invente à chaque galaxie. Il faudra piétiner les banquises du songe, les vallées de l’espace, les
mondes attiédis et les étoiles rouges où l’agonie s’installe, avant de parvenir au cœur d’un tourbillon, originel chaos préparant le cosmos. L’avenir quotidien saura
peser nos âmes.

Sous l’écorce nous aimions l’arbre et sous l’arbre le vent. Ils voyageaient ensemble et traversaient les fleuves qui offriraient au loin l’élan de leur vigueur. Parfois leur ambition
se perdait dans les sources pour mieux régénérer quelque très vieux désert où s’évaporaient des batailles dont les cris malgré tout étaient encore
humains.

Quelquefois une étoile noire macule nos livres d’images, conférant à la maladresse une saveur d’infini comme ces portulans dont l’imprécision même faisait parfois
surgir tout l’or d’un continent. Lorsque les galions de nos enfances grises auront pillé l’azur et vaincu l’ouragan, nous rentrerons chez nous pour créer des empires au fond de ces
jardins qui nous faisaient si peur.

Bec, ongle, pince et griffe au partage du jour. Un règne lacéré s’installe en nos mémoires où le passé vacille au profit d’un futur à peine immunisé des
à-coups de l’Histoire. Serons-nous les mutants des ruines ou du bruit que font la mort violente et le crime lucide ? Notre goût du bonheur serait-il perverti au point de maquiller
toute vie en suicide?

Cherchant à expliquer comment naît un désert, nous avons commencé par le feu et la pierre, poursuivi par le vent, la silice et le quartz, pour nous perdre en chemin, à
mi-genèse presque, en un autre désert plus vide et plus ancien, bien établi déjà dans son horreur parfaite. Désert civilisé, techniquement au point pour
suicider le rêve et flouer la mémoire.

Mannequins effacés, pâles sorciers du doute, l’alchimie du futur envahit votre nom en diluant la mort dans le sang des vivants. Vous devrez affronter votre substance même où
le poison se mêle à l’élixir du temps. Devien-drez-vous robots, golems ou androïdes assoiffés de revanche en vos corsets de fer ou cellules à venir d’un homme
déjà mûr qui saura, mieux que vous, apprivoiser l’énigme?

Le froid sculpte au hasard des soleils de banquise montés dans le dernier carré d’un ciel vaincu. Un désespoir nous gagne aux fruits mal défendus, certitudes glacées
des vérités acquises. Les planètes balancent en un cosmos qui enfle et nous nous épuisons à le suivre en secret vers les confins d’un dieu surgi de l’improbable,
instant zéro d’un monde ou trop jeune ou trop vieux.

Un cerveau de roi fou boit chaque ciel qui passe au-dessus du chaos mis sur ordinateur. Le progrès bien nourri programme les famines, résiste quelquefois à la greffe du
cœur. Nous autres, courtisans d’un souverain de plume, nous nous habituons aux bonbons de la peur, et quand il nous promet des rasades de lune, notre roi fou se trompe, et de siècle,
et de mœurs.

Nouer le maillon d’eau à son maillon de sable fut longtemps le projet de ces minces pêcheurs qui croyaient au bon vouloir des vagues. Cette harmonie factice et corrodée de sel,
nous l’avons éloignée sur ces bateaux en flammes porteurs de chefs vikings que dissoudrait la nuit. Leur âme calcinée flottait entre deux règnes où se distinguait
mal le présent du futur.

Le temps voyage seul, oubliant les saisons que les grands migrateurs s’échinent à poursuivre en leurs dérives hauturières, poussés par la loi de l’espèce. Le temps
voyage seul, faisant de notre vie une gravitation sans escale. Nous-mêmes deviendrons oies sauvages, cigognes, toujours entre deux nids, entre deux continents, mais notre unique loi sera
la chute libre sur une orbite calculée pour nous maintenir en éveil dans notre rêve de vivants.

Des puits se sont creusés sous nos pas délébiles et nous ont digérés en un silence noir. Depuis, nos voyageons dans les boyaux du monde, sans savoir si le vide ou
l’enfer sont au bout. Cette vie souterraine a collé nos paupières, érodé nos genoux, palmé nos maigres doigts. Nous sommes devenus taupes, racines, larves d’un royaume
inversé où la mort a le temps.

L’oeil d’un dieu est inscrit sur l’iris de nos songes, nous évitant ainsi de mutiler le jour. Statues, temples, autels des religions plausibles continuent de bercer notre fuite en avant.
Nous nous voulions chasseurs et nous sommes la cible d’étranges microscopes aux lentilles de vent. L’examen est clinique et la conclusion vague: on n’apprivoise pas les bacilles du
temps.

La paupière des jours s’est fermée sur la ville, œil cyclopéen soudé au terreau de l’Histoire ou reliefs de festin laissés par les pillards. Nous ne
témoignerons ici que de vestiges arasés par le soc, aplanis par le vent. Si des trésors existent, ils sont noyés d’oxyde et si la vie revient, ce sera en secret. Le
laboureur triomphe en restant immobile de tous les cavaliers jadis maîtres en ces lieux.

Nous tous éparpillés en atomes de glaise croyons à ce noyau qui nous maintient debout, mais tout en ignorant au centre de quel fruit il affermit sa coque et nourrit sa
matière. Certains furent tentés de briser ce noyau afin de déchiffrer le nom et le message. Un éblouissement leur tient lieu de cercueil. Pourtant c’est leur orgueil qui
nous permet de vivre.

L’argile du rempart ne résistera guère au limon de l’Histoire amassé par le Vent. Votre sécurité tombera en poussière, peuples nés de la nuit avec du rouge au
front. Le fleuve coulera sur vos années-lumière, vos enfants, votre blé garniront les tombeaux et l’or de votre foi ne servira, en somme, qu’à creuser un peu plus notre
destin de sourds.

Cette géographie des taches de vieillesse, que nous nous surprenons à lire, quelquefois, sur le dos de nos mains bien à plat sur la table, est semblable, plutôt, à la
cosmographie d’étoiles disparues dont la lumière encore est le paradoxal témoignage de vie. Il faut prendre le temps de mourir en avance pour mieux tendre nos mains aux
tâches du futur.

Un serpent prisonnier du temps devenu pierre savait encore muer, complice des glaciers quand leur fleuve immobile inondait la matière. Il parvint jusqu’à nous ce reptile en dentelles,
mordit notre présent de son venin usé, puis, malgré le sérum que notre ego distille, nous fûmes pétrifiés serpents à notre tour, affublés d’une peau
qui ne convenait guère à cette chair à vif dont nous étions sculptés.

Dans une fête ancienne où l’irréel se danse, sous son masque éborgné d’un regard qui balance, une vérité bouge, une fuite prend corps. S’il fallait peser
l’âme à l’aune de la mort, nous serions, au matin, ou démons ou prophètes. Mais l’âme a soif d’abîme et l’ange mord la bête. Visage tiraillé entre vide
et paroi, nous ne perdrons la vie qu’en sauvant notre tête.

Nous labourions la vie avec plus de rigueur. Il fallait un ordre à nos rêves, une conscience aiguë de nos ahgne-ments. Le temps nous contemplait d’un œil géomètre
quand nos calculs humains, que nous voulons exacts, se voyaient engloutis par des coulées de lave. Une ville sombrait dans un magma mortel, sépulture éblouie de nos consciences
nettes, alibi pour notre rachat.

Un cerveau d’ouragan s’appropria le monde et le remodela selon ses tourbillons pour transformer la mort en sujet de légende. Le prix du sacrifice à la mémoire fut
élevé. Vivre restait le but, avec ce goût du cataclysme que nous portions en nous. Les statues de sel se retournaient sur nos écarts et dans leurs yeux figés un dieu
tremblait encore.

Dépositaires des secrets du ciel, comptables des apocalypses, ils étaient les veilleurs, ces anges du refus. Leur orgueil produisit des géants malhabiles, contraints de plier,
à la fin, sous le poids du monde avant de gagner l’autre versant de l’éclair. Depuis, sur une terre lasse et repue de cadavres, nous tentons de rêver des genèses plausibles
afin de déchiffrer l’écriture du dieu. Nous mitraillons la nuit de déluges en herbe, mais en ignorant tout de ce qui crée la main.

D’une liturgie vague ils célébraient leurs dieux sur

des autels usés par trop de paraboles.

Offrandes-bouquets secs, dons d’aliments moisis

deviendraient le viatique au voyage immobile.

Un néant casanier serait le substitut à leur éternité

enlisée dans le doute.

Respirez fort, ouvrez les yeux,

surveillez l’huile de la lampe,

La nuit des autres nuits envoie ses messagers.

Vous m’aviez indiqué le chemin

avec des portées de musique,

un soleil, une dent de narval.

Je suis venu malgré le poids du monde

et le feu qui nourrit le sang.

J’ai passé avec vous

tant d’années secrètes

que nos rides ont fini

par contraindre la peur à l’exil.

Elle reste avec son secret

tisse autour de sa tristesse

une toile d’aurore légère

que jamais le jour n’atteindra.

Les angles de son visage s’émoussent

dilués dans un désert doux.

Elle aurait voulu être aimée

pour le duvet de ses paupières.

Les vagues de l’espace ont rejeté nos dieux sur ces continents de l’esprit où le temps a changé de signe. Ils vivent en sursis leurs genèses salées, pèsent mal les
apocalypses. L’enfer bout à leurs lèvres et leur œil ne voit plus qu’un univers-volcan dont tous les cerveaux fondent en purs diamants de deuil, noire immortalité. Nous
balayons l’espoir infatigablement sur le seuil délité de nos consciences floues mais, sachons-le: l’enfer aussi a ses lois.

Nul ne voulait encore y croire:

les déserts se peuplaient de traces familières

semblables à des moments de bonheur.

Une eau pure irriguait la mémoire et des plantes

poussaient sur les cailloux du ciel.

C’était notre futur; il aurait l’expérience du passé

embelli par un regard d’enfant.

Repue de ciel, de vent, la mer était silence. Elle baignait ma nuit, l’immobilisait presque au fond d’une mémoire où des trésors durcis resteraient inviolés. Elle avait
fait passer son souffle dans le mien: je glissais doucement vers l’éveil de ma race, redevenais poisson, paramécie, plancton. J’atteignis le grand large où rôdent les
abysses pour y couler enfin dans un rêve éclaté d’où j’allais prendre forme et marcher vers le jour.

Vous aurez de la craie pour dessiner mes fuites sur

l’horizon poudreux qu’enflamme un cavalier

Je vous attends

Vous aurez de la mousse à calfeutrer les vides au creux

de mon cerveau en pleine hibernation

Je vous attends

Vous aurez un nuage où le ciel s’emmitoufle quand il

veut adoucir un soleil d’oeuvre au noir

Je vous attends

En compagnie de mes licornes familières

de mes Pégases quotidiens et pour aller chasser

le dragon ou la puce

Je vous attends

Notre ultime forêt il faudra la chercher parmi les algues bleues qui boivent le soleil au temps durci des grottes. La calcite et l’argile dressent là des colonnes dont le style
appartient au seul hasard des pluies. Des traces de pieds nus y sont parfois visibles, des empreintes de mains: celles de ces chasseurs voulant signer les gouffres d’une terre d’éveil dont
la foudre et l’aurochs se disputaient le poids.

Il y eut un nuage rouge et puis plus rien sur une terre

gaspillée par l’aigu des conquêtes. Les totems, qui

avaient fondu, ressemblaient à des bornes indiquant

l’improbable.

« Légende » était le mot que tous avaient perdu.

 

Jean Orizet

LE PETIT PRÉ


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LE PETIT PRÉ

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Amour

Les étoiles t’ont pris pour leurs lampes

Buveuses de soleil

Où l’ont-elles mis sous quelle rampe

Du ciel

Ont-elles caché l’Amour

Si doux que je cueillais

Dans un éternel jour

Que je cueillais cueillais

En paix

Cerises mûres au creux du temps

Coqs de lumière

Etés printemps dorés ô ma terre

Brûlante sous la mort ô grand

Soleil des mers

Qui m’emportait tous vents éteints

Et puis sans fin

De rivage en désert

Me répondait au cœur Comme de frère à sœur Et maintenant qui me dira Des mots semblables des mots Si beaux

Qu’ils firent perdre éclat Et rompirent les veines A la douce langue humaine

II

Pour un chemin

Que je connus sans le connaître

Pour un vin

Que je goûtai peut-être

Pour un matin

Qui mit le feu à ma fenêtre

J’irai si loin

Que les morts me verront apparaître

III

Terre sois belle ô l’endormie

Des jours d’été

Peux-tu me contenter

Que je ne crie

Ma faim vers ton silence

Deux à deux brûlent les noisettes

Mais les yeux verts de l’innocence

Dans quelle cachette ?

La source du rocher

Je la vois bien

Mais l’eau dont la nuit m’a parlé

Non point

L’amour pend sous la treille

Comme le chaud raisin

Mais qu’elle est loin

La pure la douce merveille

Dont j’ai faim

IV

Toute la vie quotidienne

Est là

Un visage sous les persiennes

Qui se rabat

Le doux soleil

S’en va mourir la tête en bas

Et le jour se débat

Comme une fine abeille

Entre deux doigts

V

Une enfance nous est cachée

O mon âme

Très loin nous l’aurons cherchée

Mais la recevrons dans les larmes

De tout près

Ce faux deviendra vrai

Ce bas deviendra haut

Déchire ton manteau

O nuit longue douleur

La mort se brise comme un verre

Et le fruit tourne en fleur

Au milieu de l’hiver

VI

Ne me faites pareille

A la rose la passerose

Royale des jardins

Car je n’ose

Porter dans mes rêves les abeilles

Mais l’herbe du chemin

Que nul n’a regardée

Un pied l’a couchée dans le soir

Et les étoiles boivent

Son parfum d’écrasée

VII

O mort un jour enfin

Tu briseras ce voile ce rideau d’arbres

Qui tremble à mi-chemin

D’un monde qui m’est seul adorable

Et le silence couvrira la terre

Couchera les vieux mots au cercueil

Et mille sources bondiront dans l’air

Doux comme un œil

VIII

Nous nous endormirons

Et ce sera tellement simple Nous verrons

Que vivre était beaucoup plus difficile

Et tout rempli de gestes inutiles

Que craindre ? Le jour se changera en un soir

Ordinaire La vigne me le dit si paisible

Au moment de verser dans l’invisible

Pressoir

IX

C’est tout petit qu’il faut entrer dans mon Seule une tête d’enfant [royaume

Peut trouver place entre mes paumes Je ne veux pas qu’on soit grand Ni qu’on pèse trop lourd Sur mes genoux de lumière Que cherchez-vous ailleurs ? Je suis la mère Du pur
amour

X

Si vive était la clarté

Que je fermai les yeux

Si pure était la beauté

Que se taire valait mieux

Et maintenant s’il m’arrive de les citer

C’est un peu

Comme on demande pardon de tenter

Dieu

XI

Un corps

En terre prend si peu de place

Pour un mort

Il suffit de ce bref espace

Marge de bois

Là tiennent les mains les bras

Tous les rêves étroits

Et cette verte immensité

L’Eternité

XII

Souvent je pense qu’il faudra mourir Où, quand ? Seules questions Puis le temps va s’ouvrir Et nous jeter pauvres apodes sur le pont De l’amour Alors nul vent Ne tentera plus nos ailes
Où Irions-nous désormais ô mon cœur ayant Manifestement tout

XIII

En ce monde tu es l’oiseau

Ne trahis pas l’espace ni le chant

Ce serait beau

Déjà et suffisant

Si tu pouvais tenir la note unique

Que Dieu te destina dans sa libre musique

XIV

Joue contre joue ciel contre ciel

Le monde et moi

L’oiseau prend voix

Dans l’arbre artériel [la distance

Depuis longtemps un même sang abolit

Quelle est cette ombre ? Qui m’appelle ?

S’il est au monde une souffrance

Je suis en elle

XV

Je suis l’enfant des rivières lentes

Et des demi-jours

Conduisez-moi je suis l’amante

D’un unique amour

Trop fière pour pleurer trop faible

Pour cacher mes larmes je vais

Sans savoir si je suis partie

Et si viendra le jour que je mendie

XVI

Si j’étais la vallée profonde

Je vous cacherais dans mes fleuves

Si j’étais la mer

Je vous emporterais vers mes abîmes

Si j’étais le torrent

Je me jetterais en vous

Si j’étais le sentier

J’irais me coucher sous vos pieds

Si j’étais la vigne et le vin

Je vous enivrerais toute la nuit

Si j’étais le blé mûr

Je vous couvrirais d’or

Si j’étais l’abeille de juin

Je vous butinerais le cœur

Si j’étais le lézard

Vous me trouveriez dans vos murs

Mais que suis-je ? Rien rien

Pour toujours ce visage en larmes

Blotti dans vos mains

XVII

Lumière je te tiens

Déjà trouble

Joie désirée unique je t’atteins

Double

O monde sur deux tiges

Pour cueillir la fleur simple éternelle

Il faudra choir mortes les ailes

Dans la splendeur et l’ombre du vertige

XVIII

J’ai pris tout l’été

Sur le point de mourir

Avec un mot on pourrait enchanter

La mort et l’endormir

Eterniser doucement la lumière

Et la beauté si belle

Et la vie tout entière

Mais le mot qui rendrait les choses

Est caché dans la mort [immortelles

Et l’été qui s’en va poudre d’or

Sur ma vue l’été le saura

Plus tôt que moi

XIX

Nous nous étendrons sous les arbres

Et le jour passera

Plus tard quelqu’un prendra

Nos veines pour du marbre

Nous serons taillés vifs

Et le sang se taira

Ah! mais qui verra

Battre le cœur vivant sous les massifs

Seules les fleurs de citronnelle

Troubleront l’air de leurs ailes

XX

Une à une

S’éteignent les prunes

Sous les profonds vergers

Où vont-elles pourriture fumier ?

Pour le savoir

Il faut regarder les étoiles

En pleine nuit de juin

Mais encore ce n’est rien

Il faut brûler tous les arbres en un seul feu

Arracher le soleil aux cieux

Mais encore c’est peu

Dire les mots les plus brillants

Perle rosée diamant

C’est encore néant

Quand les yeux pourront voir et les lèvres

Si puissante clarté [chanter

Deviendront pierre glace raideur

Et brûlure sans fin en polaire demeure

XXI

Le temps est mûr

Je n’en sais rien

Je vois le mur

Et le chemin

La vie peut-être qui s’arrête

Un plomb d’or dans la tête

Et moi toute déserte

Les mains bien lisses bien ouvertes

Vivant d’aumônes

A l’entrée des palais

Et des miettes que les balais

Chassent au vent pour personne

XXII

A quoi sert toute nulle la fleur Que l’abeille ne connaît point Vienne sur moi l’essaim Lumineux et que je meure Dans les parfums La prairie gardera le secret Le vent ne dira rien Crime
parfait

XXIII

Sur mes genoux je berce le soleil

Lui grand moi si petite

Lui tout brillant moi l’anthracite

Je berce le soleil

Lui feu moi glace

Lui l’océan moi l’eau qui passe

Sur mes genoux je berce le soleil

Lui riche et moi pauvresse

Lui l’abondance moi sécheresse

Je berce le soleil

Je lui dis les mots d’une mère

Qui ne suit que son cœur

Et tous ces riens miettes misères

Lui sont miel et douceur

O lourd été je tiens mon enfant sans

Lui plénitude moi désaccord

Lui rouge vie et moi la mort

Sur mes genoux je berce le soleil

XXIV

Je marche à la lisière

Du jour ou de la nuit

Qui peut dire si la lumière

Sera plus forte que l’oubli

Le beau soleil je l’ai vu mettre en bière

Tout pourri

Mais on dit

Que le coq a chanté au fond des cimetières

Eblouis

XXV

Voici ma place

Pour l’éternité

Une chaise de paille basse

Le silence et l’été

Un mur que le ciel a fendu

Comme une rue

Et mon âme qui s’habitue

A dire tu

XXVI

Ton nom me suffit

Le livre est mort la page est morte

Dévorés par le feu

Dieu

Ferme la porte

Eteins mes yeux

Tout est dit

XXVII

Tu ne connais pas

La douceur de ton nom

Tu ne sais pas comme il est bon

De le dire d’en bas

Quand on se tient

Dans l’ombre de ton cœur

Quand on n’a rien

Que son âme en pleurs

XXVIII

Dans l’eau de ton visage Je suis le cresson sauvage Ne me demande pas de fleurir Je ne sais comment font Les roses pour mûrir Moi toute verte au fond D’une eau lente à me
recouvrir

XXIX

Ce que je connais

Est plus profond que tous les mots

A côté c’est en vain que je mets

Les gages les plus beaux

Nul n’existe Pourtant s’il est vrai

Ce que je vois n’est rien

Auprès d’une beauté

Que je ne connais point

XXX

Il n’y a plus vergers ni guêpes

Ni les abeilles préférées

Et la douce lumière aimée

Dort sous le crêpe

Pas de larmes cœur épuisé

Tu comprends que c’était folie

De vouloir éterniser

La danse et la saison fleurie

XXXI

Il suffirait d’un papillon

Pour que la prairie se mette à voler

Que l’oiseau moribond

Cueille son cœur étoile

Quand le trèfle sent bon

Comme un framboisier

Pourquoi dirait-on

Que l’oiseau s’est trompé

De saison

XXXII

Petit chemin blanc

Qui t’agenouilles entre les herbes

Dis-moi quel vent

T’a dépouillé de tous les gestes

Si je m’étends comme toi sous la haie

Serai-je assez inaperçue

Pour que les enfants ne s’effrayent

Et pleins de rires me passent dessus

XXXIII

Abeille qu’as-tu fait ?

Toutes les fleurs te furent prêtées

On vit couler dans la vallée

La luzerne et le serpolet

Nulle excuse pour toi

Et nul amendement

L’été fut grand

Comme un geste de roi

XXXIV

Un jour peut-être que se taire

Sera ma récompense

Les mots tombés à terre

Ont-ils encore un sens ?

O cœur tu ne vois que des morts

Et doucement tu consens au silence

En toi plus beau: pépite d’or

XXXV

Je ne suis pas poète

Dans une chambre j’attendrais

Tous les mots en habits de fête ?

Les jeux sont faits:

Au bord de la rivière

J’habite avec les cailloux blonds

Sur l’eau seule j’écris ton nom

Lumière

XXXVI

Ce n’est pas assez

D’une flaque de ciel en notre cœur

C’est le ciel tout entier

Que je veux Quand viendra l’heure

De s’écouler comme une eau pure

Dans le lit profond de l’amour

Oh! quand viendra le jour

D’être comme une étoffe sans couture

XXXVII

Pauvreté ma demeure

Nulle autre ne m’attend que toi

Je t’aime et tu me fais peur

Pourquoi

Il n’y a plus de traces

Qui peut me montrer le chemin ?

Je marche et le temps passe

Une voix dit rien rien rien

XXXVIII

La gravité

Persienne ouverte sur l’éternité Elle est si tranquille liesse Que les âmes superficielles La prennent pour la tristesse Pourquoi triste quand l’énigme est Mais si profonde
qu’on ne peut La lire sans fermer les yeux

XXXIX

On voudrait dire c’est le paradis

Tellement cette pauvre apparence

Est douce à notre ignorance

Le temps marque midi

La lumière des campaniles

Entre en nous comme une couleuvre

Plus besoin de preuve

Mourir est inutile

XL

Je vois la poésie couchée

Des femmes prient

A côté

Serait-ce l’agonie

Là-bas les blés sont beaux

Comme les yeux de juillet

Si l’on pouvait oublier

Ce visage bientôt

Décomposé

Qui entre dans la mort

Comme un petit pré

S’endort

XLI

Tout est consenti

Je m’abandonne à l’oubli

Au silence à la nudité

Minérale du chant

Forêts et champs

Rivières laissez-moi passer…

Le coeur tremblant

Je cherche la beauté

Vêtue de nuit

Qui vous a renversés

D’un cri

XLII

La fleur

Nous ne la verrons pas

Viendra

La mort et sa profondeur

Et cette chair éclatera

De peur

Luira

Soudain d’éternelle splendeur

XLIII

Suis-je venue

La lumière sera pareille

Exactement

Peut-être même un peu plus belle

Qu’avant

Elle m’aura perdue

Et puis après?

Pour la terre nul intérêt

Que je vive ou je meure

Pour moi c’est l’unique commencement

Dans une heure

Je serai cendre ou diamant

XLIV

Entre les haies fleuries

Je n’irai plus

Rasez ma vie

Comme un talus

Prenez le trésor des greniers

La maison le cellier

Toute la vigne d’or

Je n’en veux plus

Ce temps hurle à la mort

Et je ne peux dormir

Je m’en vais les pieds nus

L’amour seul à dire

XLV

Je chante le très pauvre le très doux amour

Qui m’a rompu le cœur

Ecoutez la fontaine en pleurs

A la tombée du jour

Peut-être que la nuit va réveiller

Celui dont on n’a pas voulu

Et qui mourut

Cent mille fois martyrisé

Si vous le rencontrez

Dans les yeux d’un enfant perdu

Vous comprendrez

Pourquoi mon chant s’est tu

XLVI

C’est le temps de l’humilité

De la petite source

Aux yeux brisés

Nous finirons la course

Aveugles dépouillés

De tout

Frères vivants priez

Pour nous

XLVII

Parler haut

N’a plus de sens

Et le silence

Est un oiseau

Perdu… Peut-être qu’il faut

Donner aux mots

Une nouvelle naissance

Une douce innocence

A l’orée du cœur

Ce qu’ils diront

Tuera les fleurs

Et l’arbre dans l’amande

Terre à nu tremble et demande

Pardon

 

Anne Perrier

A PAS DE LOUP MA MUSE


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A PAS DE LOUP MA MUSE

 
J’avance les yeux fermés, dans cette nuit de chien.
J’avance en attendant ma Muse.
Ma muse, qui me dévale, accroché au destin
Pas celui là ! L’autre ! Celui qui marche seul
Celui qu’on ne rencontre pas.

Lui, Mon destin et Ma Muse
Aux olympiades de mon nombril
Avec mes mises à l’heure
Dans la broussaille bi-journalière d’une extraction de verbes, à lui prêter des mots.

Lui, mon destin et ma Muse, d’une autre destinée
Dans la sensualité de gestes imaginaires
L’autre partie de moi, dans les matins d’un autre.
D’autres cotés des mots

Elle et cet autre
Elle et ma triste vie, dans l’invisible monde
Avec la sénescence de ma chienne de peau.

Elle, ma Muse
Elle, des toujours…
Ma Muse démuselée, dans les passages étroits de mes lignes de mire…
A ses seins libérés, son ventre disponible
Dans l’ombre cavalière des draps d’un autre lit.

A sa bouche rassasier; de fleurs, à fleur de peau; Au centre des écumes…
A ses lèvres abusées, à la syntaxe que j’injecte, dans des rêves à distance …
Quand se pointe mon verbe
Quand se pointent ses gorges, au piano de mes doigts.
Ma Muse comme la mer, haute dans ses trafics.
Dans sa petite mort
Ma Muse comme au jusant; Qui me va, qui me vient.
Dans mes mains.
Dans le vide.
Et qui meure d’encore.

Ma Muse quand tout s’en va
Dans un gris cathédral
Aux semblants, sans nos gestes.
Dans nos mises à l’épreuve des hallucinogènes.
De voyages en dedans !

Ma Muse, moi et mon chien et le temps qui m’affale

Avec sa voix dissimulée, derrière mes mains aveugles
Dans nos petits papiers pliés sur l’écriture
Avec… les mots que l’on avale, ruisselant nos murmures
Nos langues diluées des éclats de silence
Nos pouls synchronisés… aux rythmes des horloges

Moi et Ma Muse…
Dans la géométrie des gouffres horizontaux, nos yeux ouverts à l’aventure, d’une insatisfaction.
A peindre l’immobile…
Un rêve
Un sentiment
L’amour invulnérable
Quant tout nous semble encore
Fait d’aurore et de vérités…

Dans nos espaces intimes, humés d’imaginaire, où l’inconscience oblique, du coté d’un Ailleurs…
Cet autr’ coté de nous, de l’autr’ coté des heures, à supporter le temps, d’infiniment sans elle, aveugle et sans sa voix

Des lignes aux écritures… A peine imaginaires, qui nous parlent de nous…

Comme un rêve rêvé…
D’Amour…
A pas de loup..

 

 

Extrait de:
poète sale type
Jacques Gourvennec

ROUSSEUR DES ECOBUAGES


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ROUSSEUR DES ECOBUAGES

 

 

Dans l’encoignure du cactus quelques rares gouttes humectent

le sol oxydé de faire

que l’ancre remontée de la traversée retient

Sur la table de toilette la cuvette faïence le bouquet où le bleu de l’anémone respire sur le broc

l’eau courante passe au fond du couloir

et la lampe à pétrole fait office de puits de lumière

Les rêves sont sur le matelas posé sur les vieilles tomettes déchaussées

un couteau émascule l’avenir du regard qui s’aventure au coin de la rue

sans que le saxo soit empêché d’étirer l’imagination du bandonéon remplissant l’automatique écriture picturale

 

Niala-Loisobleu – 21 Août 2020

 

 

 

 

 

C’EST TOUT DIRE


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C’EST TOUT DIRE

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Perruquicre du
Gay
Savoir

Dictionnaire de la
Contradiction

Hyperbole dont je suis l’asymptote

Ruée vers l’or du domaine affectif

Un sourire teinté de sereine amertume

des yeux marrons glacés sous des cheveux cendreux

la bouche ciselée en promesse profonde

elle se met en devoir de se dévêtir

Pourquoi tourner la manivelle d’une féminité nouvelle

Belle époque
Poèmes à
Lou
Stage à l’école de
Chatou

Tout fruit d’amour veut qu’on le cueille en écartant fraîches les feuilles

et si ma plume court encore

c’est qu’assez vieux pour faire un mort

à cœur ouvert à lèvres closes j’aime la fille de
Lady
Rose

J’entends dire que la poésie devient tellement exigeante qu’on n’ose plus l’écrire alors qu’elle nous défend contre le sérieux de la vie

La

et qu’elle est la seule contrée

où se pratique encore

un portrait musical bien rythmé

Poésie éclatante
Poésie éclatée

vieillesse fait naître des idées stupéfiantes
Elle est ma cantilène de
Sainte
Eulalie

Ne pas trop se scandaliser que la créature meure

N’avoir plus qu’un lambeau d’existence

Quitter son appartenance mortelle

Quand tout se met à défuncter

à fonctionner de travers

Dans les ruelles rêveuses d’une ville fantôme

rechercher le danger des ruines

Auto-stop au tombeau biplace

Ingénieur du son
Technicien du verbe
Spécialiste de la valeur affective des mots
Sur un mur andalousement blanc le staccato des mots qui frappent dur ou qui sonnent douloureusement clair
Ce talent qu’un terrible malheur a mûri?
Maturité murale d’un apanage à ma poigne

 

Paul Neuhuys

V’OUÏE V’OUÏE V’OUÏE


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V’OUÏE V’OUÏE V’OUÏE

Un poisson traie la vague

bouche-à-bouche

L’anémone en lèvres d’en vie

Le corail se montra alors plus charnu qu’algues ronçonneuses

la liberté d’expression bien en vue

Qu’en définitive je ne fis plus que de la peinture à l’ô

laissant l’huile à la sardine boucheuse et aux fois de morues dégorgeuses du vieux pore de Marseille.

Niala-Loisobleu – 14/10/19

CE QUE DIT LE TABLEAU


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CE QUE DIT LE TABLEAU

Le sol écarté par le pouvoir de nos ailes quel espace aurait pu s’opposer au dépassement illimité

Des tiges la courbe droite du pétale qui aurait osé en interdire la nage. Un poisson plus long qu’une clef à sardine tient ferme ce qu’il faut garder de sel pour le mascaret

Les maisons comme des herbacées en milieu désert tiennent le feu des soupirs. Les chiens allongés aux pieds des portes, tenant l’entrée des chambres. C’est écrit lisais-je dans sa pupille, oui et sans besoin de majuscule, la nature de ce qui gonfle son sein est d’un autre composant gazeux.

 

Niala-Loisobleu – 7 Juin 2019

L’ÊTRE A L’EPREUVE DE LA « TOTONOMIE »


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L’ÊTRE A L’EPREUVE DE LA « TOTONOMIE »

Je rentre dans le ciel bleu
D’où chutent les circulations lentes
Du soleil
Que n’apprivoisent pas celles
Plombées mais galopantes
Des véhicules en proie
A de vertigineuses
Courses
Vers des horizons serrés
Par des ailleurs
Improbables
Pour un temps apparemment libéré
Du travail – mais
Qui convoie
A l’oubli de l’hier

Mais se retrouver hors des ombres
Conduit combien d’hommes
A ne rien voir
Des variations de la lumière
Qui pourraient rythmer
Pour eux
Une passe lente du temps

Serait-elle vraiment ailleurs
Et pour combien d’hommes fiers
De leur autonomie ?
Lignes de fuite pour échapper
Ne serait-ce qu’un jour de plus –
A la fixation par la vitesse aveugle
De l’intime et secrète vie
De leurs désirs

Non ! Prendre au calme soleil
Prendre à ce jeu d’ombres et de lumière
Glaner tranquillement sa durée
Ses formes en douces stries
Variables et musicales
Sur les murs
Secrets
Sur les fenêtres sorcières
Sur le macadam
Fiévreux
Sur les herses d’arbres dénudés

En saisir ainsi de l’inamovible
Règne courant immobile
Du travail :
L’univers des songes et laisser
Fluctuer le sauvage
Cours du monde

Ne pas tomber dans ce semblant imperturbable
Et obscur – d’une réalité dévolue
Au trafic
Mais l’oubli qui ne crie pas
Qui ne chante pas ? :
L’oubli de l’oubli
Fondu
Dans un soleil comateux de l’être
Il court vers les nids
Repus
Du laisser paraître

O Temps des vitesses qui ne s’accordent
Qu’avec la rotation à sens perdu
Fermé à tout horizon
De la ville !

O Temps de tous les paraîtres
Infirmes de leurs pensées oubliées
Vite – très vite !

Le trafic est là
Mais la totonomie se blesse
Dans les fractures
Insondables
Des cœurs
Ah ! Lancer son char comme en triomphe
Total de l’autonomie

Chaque course en vedette de soi-même
Chaque voyage charriant les nerfs
A bout de corps fendus
Dans l’enfer
Du mobile tendu
Par la soif
De la fuite
Sans rémission autre
Que l’infecte paradis
Du tout consommable

Et cela consume – paralyse
Pensée- Amour – Désir
Et cela tue le possible
Partir à jet continu
Éjaculer l’instant
Comme si c’était
A chaque fois
Le dernier soupir des dieux
Ne jamais entrevoir
Un ciel autre
Que dans la tempête intériorisée
De l’oubli de l’oubli
Pourtant … Ah ! Couper court à tout ce fictif
Devenu réalité et … :
Traverser l’instant
Jusque dans la fidélité
A l’éveil
Où demeure tout guetteur
De tout hasard
Constructif

Chercher cependant la chair des âmes
Comme si jamais elle ne devait
Scissionner
Et … Là – dans la présence au monde
Pourrait alors souffler
Aux lèvres
Le doux bruit
Du temps d’un baiser
Livré aux passades concrètes
Du désir demeuré
Désir

Mais trop attendre et juste vouloir
Sauter dans la jouissance
Dès que l’on vous
L’ouvre :
Cette porte – c’est se livrer
Aux promesses du trafic
Et courir tout droit
Vers la désespérance ! O Combien
Obsédante avec sa nostalgie
Des songes jamais
Réalisés que
Dans l’aboiement feutré
Du plaisir arraché
Au long désir
Pour décharner ce qui pèse :
Cette indépendance
Solaire
D’un corps demeuré corps
Dans la pensée.

Alain Minod