IMAGES A CRUSÖE – SAINT-JOHN-PERSE


IMAGES A CRUSÖE – SAINT-JOHN-PERSE

LES CLOCHES

     Viel homme aux mains nues,

     remis entre les hommes, Crusoé !

     tu pleurais, j’imagine, quand des tours de l’Abbaye, comme un flux,

s’épanchait le sanglot des cloches sur la Ville…

     Ô Dépouillé !

     Tu pleurais de songer aux brisants sous la lune ; aux sifflements de

rives plus lointaines ; aux musiques étranges qui naissent et s’assourdissent

sous l’aile close de la nuit,

     pareilles aux cercles enchaînés que sont les ondes d’une conque, à

l’amplification de clameurs sous la mer…

LE MUR

     Le pan de mur est en face, pour conjurer le cercle de ton rêve.

     Mais l’image pousse son cri.

     La tête contre une oreille du fauteuil gras, tu éprouves tes dents avec ta

langue : le goût des graisses et des sauces infecte tes gencives.

     Et tu songes aux nuées pures sur ton île, quand l’aube verte s’élucide au

sein des eaux mystérieuses.

     … C’est la sueur des sèves en exil, le suint amer des plantes à siliques,

l’âcre insinuation des mangliers charnus et l’acide bonheur d’une substance

noire dans les gousses.

     C’est le miel fauve des fourmis dans les galeries de l’arbre mort.

     C’est un goût de fruit vert, dont surit l’aube que tu bois ; l’air laiteux

enrichi du sel des alizés…

     Joie ! ô joie déliée dans les hauteurs du ciel ! Les toiles pures resplendissent,

les parvis invisibles sont semés d’herbages et les vertes délices du sol se peignent

au siècle du long jour…

LA VILLE

     L’ardoise couvre leurs toitures, ou bien la tuile où végètent les mousses.

     Leur haleine se déverse par le canal des cheminées.

     Graisses !

     Odeurs des hommes pressés, comme d’un abattoir fade ! aigres corps des

femmes sous les jupes !

     Ô Ville sur le ciel !

     Graisses ! haleines reprises, et la fumée d’un peuple très suspect – car toute

ville ceint l’ordure.

     Sur la lucarne de l’échoppe – sur les poubelles de l’hospice – sur l’odeur du

vin bleu du quartier des matelots – sur la fontaine qui sanglote dans les cours de

police – sur les statues de pierre blette et sur les chiens errants – sur le petit enfant

qui siffle, et le mendiant dont les joues tremblent au creux des mâchoires,

     sur la chatte malade qui a trois plis au front,

     le soir descend, dans la fumée des hommes…

     – La Ville par le fleuve coule à la mer comme un abcès…

     Crusoé ! – ce soir près de ton Île, le ciel qui se rapproche louangera la mer, et

le silence multipliera l’exclamation des astres solitaires.

     Tire les rideaux ; n’allume point :

     C’est le soir sur ton Île et à l’entour, ici et là, partout où s’arrondit le vase

sans défaut de la mer ; c’est le soir couleur de paupières, sur les chemins tissés

du ciel et de la mer.

     Tout est salé, tout est visqueux et lourd comme la vie des plasmes.

     L’oiseau se berce dans sa plume, sous un rêve huileux ; le fruit

creux, sourd d’insectes, tombe dans l’eau des criques fouillant son

bruit.

     L’île s’endort au cirque des eaux vastes, lavée des courants chauds

et des laitances grasses, dans la fréquentation des vases somptueuses.

     Sous les palétuviers qui la propagent ,des poissons lents  parmi la

boue ont délivré des bulles avec leur tête plate ; et d’autres qui sont

lents, tachés comme des reptiles, veillent. – Les vases sont fécondées –

Entends claquer les bêtes creuses dans leurs coques – Il y a sur un

morceau de ciel vert une fumée hâtive qui est le vol emmêlé des

moustiques – Les criquets sous les feuilles s’appellent doucement –

Et d’autres bêtes qui sont douces, attentives au soir, chantent un chant

plus pur que l’annonce des pluies : c’est la déglutition de deux perles

gonflant leur gosier jaune…

     Vagissement des eaux tournantes et lumineuses !

     Corolles, bouches des moires : le deuil qui point et s’épanouit !

Ce sont de grandes fleurs mouvantes en voyage, des fleurs vivantes à

jamais, et qui ne cesseront de croître par le monde…

     O la couleur des brises circulant sur les eaux calmes,

     les palmes des palmiers qui bougent !

     Et pas un aboiement lointain de chien qui signifie la hutte ; qui

signifie la hutte et la fumée du soir et les trois pierres noires sous

l’odeur de piment.

     Mais les chauves-souris découpent le soir mol à petits cris.

     Joie ! ô joie déliée dans les hauteurs du ciel !

     … Crusoé ! tu es là ! Et ta face est offerte aux signes de la nuit,

comme une paume renversée.

VENDREDI

     Rires dans du soleil,

     ivoire ! agenouillements timides, les mains aux choses de la terre…

     Vendredi ! que la feuille était verte, et ton ombre nouvelle, les mains

si longues vers la terre, quand, près de l’homme taciturne, tu remuais

sous la lumière le ruissellement bleu de tes membres !

     – Maintenant l’on t’a fait cadeau d’une défroque rouge. Tu bois l’huile

des lampes et voles au garde-manger ; tu convoites les jupes de la cuisinière

qui est grasse et qui sent le poisson ; tu mires au cuivre de ta livrée tes yeux

devenus fourbes et ton rire, vicieux.

LE PERROQUET

     C’est un autre.

     Un marin bègue l’avait donné à la vielle femme qui l’a vendu. Il est sur

le palier près de la lucarne, là où s’emmêle au noir la brume sale du jour

couleur de venelles.

     D’un double cri, la nuit, il te salue, Crusoé, quand, remontant des fosses

à la cour, tu pousses la porte du couloir et élèves devant toi l’astre précaire

de ta lampe. Il tourne sa tête pour tourner son regard. Homme à la lampe !

que lui veux-tu?… Tu regardes l’œil rond sous le pollen gâté de la paupière ;

tu regardes le deuxième cercle comme un anneau de sève morte. Et la plume

malade trempe dans l’eau de fiente.

     Ô misère ! Souffle ta lampe. L’oiseau pousse son cri.

LE PARASOL DE CHEVRE

     Il est dans l’odeur grise de poussière, dans la soupente du grenier. Il est

sous une table à trois pieds ; c’est entre la caisse où il y a du sable pour la

chatte et le fût décerclé où s’entasse la plume.

L’ARC

     Devant les sifflements de l’âtre, transi sous ta houppelande à fleurs,

tu regardes  onduler les nageoires douces de la flamme. – Mais un

craquement fissure l’ombre chantante : c’est ton arc , à son clou, qui

éclate. Et il s’ouvre tout au long de sa fibre secrète, comme la gousse

morte aux mains de l’arbre guerrier.

LA GRAINE

     Dans un pot tu l’as enfouie, la graine pourpre demeurée à ton habit

de chèvre.

     Elle n’a point germé.

LE LIVRE

     Et quelle plainte alors sur la bouche de l’âtre, un soir de longues pluies

en marche vers la ville, remuait dans ton cœur l’obscure naissance du

langage :

     « … D’un exil lumineux –  et plus lointain déjà que l’orage qui roule –

comment garder les voies, ô mon Seigneur ! que vous m’aviez livrées ?

     « … Ne me laisserez-vous que cette confusion du soir – après que

vous m’ayez, un si long jour, nourri du sel de votre solitude,

     « témoin de vos silences, de votre ombre et de vos grands éclats de

voix ? »

     – Ainsi tu te plaignais, dans la confusion du soir.

     Mais sous l’obscure croisée, devant le pan de mur d’en face, lorsque

tu n’avais pu ressusciter l’éblouissement perdu,

     alors, ouvrant le Livre,

     tu promenais un doigt usé entre les prophéties, puis le regard fixé au

large, tu attendais l’instant du départ, le lever d’un grand vent qui te

descellerait d’un coup, comme un typhon, divisant les nuées devant

l’attente de tes yeux.

1904

Images à Crusoé

Saint-John-Perse

La Nouvelle Revue Française, N° 7, Août 1909

INVENTE AIR


INVENTE AIR

Le froid s’est intensifié

j’ouvre grand les fenêtres pour renouveler l’air

Nabi

le mouvement postimpressionniste aspire a plus de clarté

Paul a quitté la France pour les Marquises

Sérusier verdit la ceinture de Paris

Edouard Vuillard pénètre à l’intérieur

et Bonnard chrome solaire d’un jaune la souricière des ténèbres

tout change

je précurse avec art

la Pleine-Lune de ce jour est déménageuse

laisse la mue aux vieilles-peaux et marche

la route est ouverte…

Niala-Loisobleu – 30 Novembre 2020

UN PEU D’OR DANS LA BOUE


14e005eb00f8031bb3276086ecbc9ecd

UN PEU D’OR DANS LA BOUE

I

Je me disais aussi : vivre est autre chose
que cet oubli du temps qui passe et des ravages
de l’amour, et de l’usure – ce que nous faisons
du matin à la nuit : fendre la mer,

fendre le ciel, la terre, tour à tour oiseau,
poisson, taupe, enfin : jouant à brasser l’air,
l’eau, les fruits, la poussière ; agissant comme,
brûlant pour, allant vers, récoltant

quoi? le ver dans la pomme, le vent dans les blés
puisque tout retombe toujours, puisque tout
recommence et rien n’est jamais pareil
à ce qui fut, ni pire ni meilleur,

qui ne cesse de répéter : vivre est autre chose.

II

Le temps qu’on se lève vraiment, qu’on dise
oui de la pointe des pieds jusqu’au sommet
du crâne, oui à ce jour neuf jeté
dans la corbeille du temps, il pleut.

Ô l’exacte photographie de l’âme, ces deux mots
qui nous rentrent les yeux comme des ongles
dans la chair : il pleut. Le sang de l’herbe
est vert insupportablement et c’est en nous

qu’il pleut, en nous qu’une digue rompue
voit s’effondrer peu à peu, derrière la vitre
et parmi les voilures, avec des pans de vieux
regrets, d’attentes fatiguées,

les raisons de partir et d’habiller le froid.

III

Encore si le feu marchait mal, si la lampe
filait un miel amer, pourrais-tu dire : j’ai froid,
et voler le cœur du noyer chauve, celui
du cheval de labour qui n’a plus où aller.

et qui va d’un bord à l’autre de la pluie
comme toi dans la maison, ouvrant un livre,
des portes, les repoussant : terre brûlée, ville
ouverte où la faim s’étale et crie

comme ces grappes de fruits rouges sur la table,
vie étrangère, inaccessible présent
à celui qui ne sait plus désormais
que piétiner dans le même sillon

la noire et lourde argile des fatigues.

IV

Peut-être faudrait-il tirer le rideau, laisser
le corps tout entier couler dans la fatigue
et dénouer l’entrelacs des pensées, la noire
étreinte des algues, trancher vif

avec ta propre mort, ce qui a été et qui n’est
plus, avec ce qui viendra, l’inéluctable
marée de sons et d’images que les noyés – dit-on –
n’emportent pas, laisser le temps

comme la pluie battre ton front
jusqu’à ce que tout redevienne poussière
dans la chambre du mort : on vide les tiroirs,
on balaye et par la porte ouverte la lumière

un instant se fait chair et frissonne

V

On dit : le soleil après la pluie, la mer
après la montagne, l’amour après
et partir, partir. Demain, quand tout sera,
quand tout aura, quand.

Promesses des morts si vivre est plus
qu’attendre, qu’espérer. Cendres jetées
sur le feu qui regimbe un peu puis se tait
sans consolation : la nuit

tombe, l’aube se lève, un été a passé.
Déjà, disent les fumées du hameau
tandis que des animaux sans colère continuent
d’amasser l’or du temps, l’or

de nos yeux avides et si vite fermés.

VI

Et tu finis par ranger le livre, là-haut,
à sa place exacte, ce petit creux d’ombre et d’oubli
comme le coin de terre qui te revient.
Tu reviens toi aussi

à ta place, devant la fenêtre, la table,
ce carré de neige que nul encore n’a forcé
et qui va dans tous les sens comme ta vie
parmi les mots, les morts.

Tu sais bien qu’aucun signe ne guérit de l’absence,
pas plus que le merle en tombant ne renverse
l’axe de la terre, mais tu persiste, ô scribe,
à soudoyer les anges :

un peu d’or dans la boue, dites, que la nuit reste ouverte.

VII

Si j’ai cherché – ai-je rien fait d’autre ? –
ce fut comme on descend une rue en pente
ou parce que tout à coup les oiseaux
ne chantaient plus. Ce trou dans l’air,

entre les arbres, mon souffle ni mes yeux
ne l’ont comblé – et je criais souvent
au milieu des herbes, mais je n’attendais
rien, je me disais : voilà,

je suis au monde, le ciel est bleu, nuages
les nuages et qu’importe le cri sourd des pommes
sur la terre dure : la beauté, c’est que tout
va disparaître et que, le sachant,
tout n’en continue pas moins de flâner.

VIII

Vers l’ouest, avec les derniers rayons roses,
en suivant bien la flèche sur le bas trop tendu
de la nuit qui s’est penchée pour mettre
l’avion dans sa poche, voilà

ce qui tient encore, les yeux au ciel, debout
sur ce parking où tu effiles dans le gris
tes voiles de Colomb, tes routes de la soie
et du sel et du seul, en attendant,

En attendant que tout finisse (tu dis tout
comme celui qui siffle pour garder son ombre
à ses côtés dans la ruelle obscure) tout: ce baiser
– à peine – du couchant sur les lèvres

de celle qui s’en va en te laissant le quai.

IX

Ce que j’ai voulu, je l’ignore. Un train
file dans le soir : je ne suis ni dedans
ni dehors. Tout se passe comme si
je logeais dans une ombre

que la nuit roule comme un drap
et jette au pied du talus. Au matin,
dégager le corps, un bras puis l’autre
avec le temps au poignet

qui bat. Ce que j’ai voulu, un train
l’emporte: chaque fenêtre éclaire
un autre passager en moi
que celui dont j’écarte au réveil

le visage de bois, les traverses, la mort.

X

Je me disais: il faut encore, il faut –
et les mots couraient devant moi, reniflaient
la route, le ciel, les fougères, le ventre
mal boutonné des collines

puis revenaient, me rapportant un bout de peau
calcinée, un fragment d’os: cette vieille
et toujours lancinante question
du pourquoi ici, moi, pourquoi?

  • aller venir attendre comme le préposé
    aux départs, qui ouvre et ferme l’horizon,
    attendre l’ultime voyageur
    avant de retourner l’ardoise, d’écrire

fermé pour cause de paresse;

Extrait de:
1991, La Vie Promise, (Gallimard)
Guy Goffette

SIRÈNE-ANÉMONE


 

f34f8005af13aadf2d77d4ef7f7efbc6

 

 

SIRÈNE-ANÉMONE

Qui donc pourrait me voir
Moi la flamme étrangère
L’anémone du soir
Fleurit sous mes fougères

O fougères mes mains
Hors l’armure brisée
Sur le bord des chemins
En ordre sont dressées

Et la nuit s’exagère
Au brasier de la rouille
Tandis que les fougères
Vont aux écrins de houille

L’anémone des deux
Fleurit sur mes parterres
Fleurit encore aux yeux
A l’ombre des paupières

Anémone des nuits
Qui plonge ses racines

Dans l’eau creuse des puits
Aux ténèbres des mines

Poseraient-Os leurs pieds
Sur le chemin sonore
Où se niche l’acier
Aux ailes de phosphore

Verraient-ils les mineurs
Constellés d’anthracite
Paraître l’astre en fleur
Dans un ciel en faillite

En cet astre qui luit
S’incarne la sirène
L’anémone des nuits
Fleurit sur son domaine

Alors que s’ébranlaient avec des cris d’orage
Les puissances
Vertige au verger des éclairs

La sirène dardée à la proue d’un sillage
Vers la lune chanta la romance de fer

Sa nage déchirait l’hermine des marées
Et la comète errant rouge sur un ciel noir
Paraissait par mirage aux étoiles ancrées
L anémone fleurie aux jardins des miroirs

Et parallèlement la double chevelure
Rayait de feu le ciel et d’écume les eaux
Fougères surgissez hors de la déchirure
Par où l’acier saigna sur le fil des roseaux

Nulle armure jamais ne valut votre angoisse
Fougères pourrissant parmi nos souvenirs
Mais vous charbonnerez longtemps sous nos cuirasse»
Avant la flamme où se cabrant pour mieux hennir

Le cheval vieux cheval de retour et de rêve
Vers les champs clos emportera nos ossements
Avant l’onde roulant notre cœur sur la grève
Où la sirène dort sous un soleil clément

L’anémone fleurit partout sous les carènes
Déchirées aux récifs dans l’herbe des forêts
Dans le tain des miroirs sur les parquets d’ébène
Et surtout dans nos cœurs palpitant sans arrêt

C’est le joyau serti an vif des nébuleuses
L’orgueil des voies lactées et des constellations
La prunelle qui met au regard des plus gueuses
Le diamant de fureur et de consolation

Heureuse de nager loin des hauts promontoires
Parmi les escadrons de requins fraternels
La sirène aux seins durs connaît maintes histoires
Et l’accès des trésors à l’ombre des tunnels

Mais ni l’or reluisant dans les fosses marines
Ni les clefs retrouvées des légendes du port
Ne la charment autant que d’ouvrir les narines
Aux vents salés plus lourds des parfums de la mort

C’était par un soir de printemps d’une des années perdues à l’amour
D’une des années gagnées à l’amour pour jamais

Souviens-toi de ce soir de pluie et de rosée où les étoile]

devenues comètes tombaient vers la terre
La plus belle et la plus fatale la comète de destin dJ

larmes et d’éternels égarements
S’éloignait de mon ciel en se reflétant dans la mer
Tu naquis de ce mirage

Mais tu t’éloignas avec la comète et ta chanson s’éteignit parmi les échos
Devait-elle ta chanson s’éteindre pour jamais
Est-elle morte et dois-je la chercher dans le chœur

tumultueux des vagues qui se brisent
Ou bien renaîtra-t-elle du fond des échos et des embruns
Quand à jamais la comète sera perdue dans les espaces
Surgiras-tu mirage de chair et d’os hors de ton désert [ de ténèbres

Souviens-toi de ce paysage de minuit de basalte et de granit

Où détachée du ciel une chevelure rayonnante s’abattit sur tes épaules

Quelle rayonnante chevelure de sillage et de lumière
Ce n’est pas en vain que tremblent dans la nuit les robes de soie

Elles échouent sur les rivages venant des profondeurs
Vestiges d’amours et de naufrages où l’anémone refuse de s’effeuiller

De céder à la volonté des flots et des destins végétaux
A petits pas la solitaire gagne alors un refuge de haut

parage

Et dit qu’il est mille regrets â l’horloge

Non ce n’est pas en vain que palpitent ces robes mouillées

Le sel s’y cristallise en fleurs de givre

Vidées des corps des amoureuses

Et des mains qui les enlaçaient

Elles s’enfuient des gouffres tubéreuses
Laissant aux mains malhabiles qui les laçaient
Les cuirasses d’ader et les corsets de satin
N’ont-elles pas senti la rayonnante chevelure d’astres
Qui par une nuit de rosée tomba en cataractes sur tes

épaules
Je l’ai vue tomber
Tu te transfiguras
Reviendras-tu jamais des ténèbres
Nue et plus triomphante au retour de ton voyage
Que l’enveloppe scellée par cinq plaies de cire sanglante 0 les mille regrets n’en finiront jamais
D’occuper cette horloge dans la clairière voisine
Tes cheveux de sargasse se perdent
Dans la plaine immense des rendez-vous manques

Sans bruit au port désert arrivent les rameurs
Qui donc pourrait te voir toi l’amante et la mère
Incliner à minuit sur le front du dormeur
L’anémone du soir fleurie sous tes paupières

Baiser sa bouche dose et baiser ses yeux dos
Incliner sur son front l’immense chevdure
Bérénice de l’ombre ah! retourne à tes flots
Sirène avant que l’aube ouvre ses déchirures

Une steppe naîtra de l’écume atlantique
Du clair de lune et de la neige et du charbon
Où nous emportera la licorne magique
Vers l’anémone édose au sein des tourbillons

Tempête de suie nuage en forme de cheval

Ah malheur!
Sacré nom de
Dieu!
La nuit naufrage

La nuit?
Voici sonner les grelots!
Carnaval

Ferme l’œil!
En vérité le bel équipage

Et dans ce ciel suitant des barriques des docks -Soudain brusquement s’interrompent les rafales
Quand la sirène avec l’aurore atteint les rocs
L’anémone du ciel est la fleur triomphale

Cest elle qui dressée au-dessus des volcans
Jette une lueur blafarde à travers la campagne
C’est l’aile du vautour le cri du pélican
C’est le plan d’évasion qui fait sortir du bagne

C’est le reflet qui tremble aux vitres des maisons
Le sang coagulé sur les draps mortuaires
C’est un voile de deuil pourri sur le gazon
C’est la robe de bal découpée dans un suaire

C’est l’anathème et c’est l’insulte et le juron
C’est le tombeau violé les morts à la voirie
La vérole promise à trois générations
Et c’est le vitriol jeté sur les soieries

C’est le bordel du
Christ le tonnerre de
Brest
C’est le crachat le geste obscène vers la vierge
C’est un peuple nouveau apparaissant à l’est
C’est le poignard c’est le poison ce sont les verges

Cest l’inverti qui se soumet et s’agenouille
Le masochiste qui se livre au martinet

Le scatophage hideux au masque de gargouille
Et la putain furonculeuse aux yeux punais

C’est l’étreinte écœurante avec la femme à barbe
C’est le ciel reflété par un œil de lépreux

C’est le châtré qui se dénude sous les arbres
Et l’amateur d’urine au sourire visqueux

C’est l’empire des sens anémone l’ivresse
Et le sulfure et la saveur d’un sang chéri
La légitimité de toutes les caresses
Et la mort délicieuse entre des bras flétris

Pluie d’étoiles tombez parmi les chevelures
Je veux un ciel tout nu sur un globe désert
Où des brouillards mettront une robe de bure-Aux mortes adorées pourrissant hors de terre

Adieu déjà parmi les heures de porcelaine

Regardez le jour noircit au feu qui s’allume dans
Pâtre

Regardez encore s’éloigner les herbes vivantes

Et les femmes effeuillant la marguerite du silence

Adieu dans la boue noire des gares

Dans les empreintes des mains sur les murs

Chaque fois qu’une marche d’escalier s’écroule un

timide enfant parait à la fenêtre mansardée
Ce n’est plus dit-il le temps des parcs feuillus
J’écrase sans cesse des larves sous mes pas
Adieu dans le claquement des voiles
Adieu dans le bruit monotone des moteurs
Adieu ô papillons écrasés dans les portes
Adieu vêtements souillés par les jours à trotte-menu

Perdus à jamais dans les ombres des corridors

Nous t’appelons du fond des échos de la terre

Sinistre bienfaiteur anémone de lumière et d’or

Et que brisé en mille volutes de mercure

Éclate en braises nouvelles à jamais incandescentes

L’amour miroir qui sept ans fleurit dans ses fêlures

Et cire l’escalier de la sinistre descente

Abîme nous t’appelons du fond des échos de la terre

Maîtresse généreuse de la lumière de l’or et de la chute

Dans l’écume de la mort et celle des
Finistères

Balançant le corps souple des amoureuses

Dans les courants marqués d’initiales illisibles

Maîtresse sinistre et bienfaisante de la perte éternelle

Ange d’anthracite et de bitume

Claire profondeur des rades mythologie des tempêtes

Eau purulente des fleuves eau lustrale des pluies et

des rosées
Créature sanglante et végétale des marées

Da marteau sur l’enclume au couteau de l’assassin

Tout ce que tu brises est étoile et diamant

Ange d’anthracite et de bitume

Éclat du noir orfraie des vitrines

Des fumées lourdes te pavoisent quand tu poses les pieds

Sur les cristaux de neige qui recouvrent les toits

Haletants de mille journaux flambant après une nuit

d’encre fraîche
Les grands mannequins écorchés par l’orage
Nous montrent ce chemin par où nul n’est venu

Où donc est l’oreiller pour mon front fatigué
Où donc sont les baisers où donc sont les caresses
Pour consoler un cœur qui s’est trop prodigué
Où donc est mon enfant ma fleur et ma détresse

Me pardonnant si des brouillards bandent mes yeux
Si j’ai
Pair d’être ailleurs si j’ai
Pair d’être un autre
Me pardonnant de croire au noir au merveilleux
D’avoir des souvenirs qui ne soient pas les nôtres

Pardonnant mon passé mon cœur mes cicatrices
D’avoir parcouru seul d’émouvantes contrées
D’avoir été tenté par des voix tentatrices
Et de ne pas l’avoir plus vite rencontrée

Saurait-elle oublier mes rêves d’autrefois
Les fortunes perdues et les larmes versées
L’étoile sans merci brillant au fond des bois
Et les désirs meurtris en des nuits insensées

Et ces phrases tordues comme notre amour même
Et que je murmurais lorsque minuit blafard
Posait ses maigres doigts sur des visages blêmes
Séchant les yeux mouillés et barbouillant les fards

Dans ces temps-là le ciel était lourd de ténèbres
Le sonore minuit conduisait vers mon lit
Des visiteuses sans pitié et plus funèbre
Que la mort l’anémone évoquait la folie

Les fleurs qui s’effeuillaient sur les fruits de l’automne
Laissèrent leurs parfums aux fleurs des compotiers

Et sur le fût tronqué des anciennes colonnes
Le sel des vents marins mit des lueurs de glaciers

Et longtemps ces parfums orgueil des porcelaines

Flotteront dans la paix des salles à manger

Et les cristaux de sel brilleront dans la laine

Des grands manteaux flottants que portent les bergers

Mes baisers rejoindront les larmes qui vont naître
Ils rejoindront la solitude sans pitié
Les vents marins soufflant sur les chaumes sans maîtres
Et les parfums mourants au fond des compotiers

Je suis marqué par mes amours et pour la vie
Comme un cheval sauvage échappé aux gauchos
Qui retrouvant la liberté de la prairie
Montre aux juments ses poils brûlés par le fer chaud

Tandis qu’au large avec de grands gestes virils
La sirène chantant vers un ciel de carbone
Au milieu des récifs éventreurs de barils
Au cœur des tourbillons fait surgir l’anémone.

 

Robert Desnos

BLEUITUDE DE L’AUBE ROSE


8805c37c101695980bdd50cb4df787db

BLEUITUDE DE L’AUBE ROSE

Des traces encore fumantes de la lame, la nuit d’un jour meurtrier a creusé le vernis

le bois est de faire

Ce que tient l’amour en sa cellule met au ventre sa liberté de croître

L’aura éclaire de ses traits fermes l’esquisse du tracé hésitant.La peur de traverser augmente juste le danger de demeurer dans le mauvais doute.

Niala-Loisobleu – 3 Février 2020

DEUX PEINTRES


vangoghgauguin

DEUX PEINTRES

Ces deux peintres ne pouvaient se souffrir et ne se rencontraient que pour s’échanger les plus grossières injures.
Parmi les plus cinglantes figuraient celles de krabber (griffonneur) et de klatcher (barbouilleur).
L’un avait l’air d’un boxeur hilare, l’autre avait le visage du cénobite émacié.

Faut-il sacrifier les couleurs aux formes pleines — négliger l’orgie chromatique pour la fermeté stricte du contour, dédaigner l’anecdote — et n’aboutir à la
narration non figurative que par la tache structurante?

Les deux peintres renouvelaient à plaisir cette querelle des
Universaux.
Gauguin, un maçon qui lutte contre l’épar-pillement des couleurs, ne peut que s’insurger contre la
Provence convulsive de
Vincent.

Barbouilleur de l’instinct
Griffonneur de l’intellect

la dispute tournait au dialogue de sourds

Les nèfles sont trop mûres

Vieil olivier tordu

L’humour est centre de gravité.

Paul Neuhuys

LE CHIEN COUESNON


 

85685629cce00d0c73356ea161a5e5c5

 

LE CHIEN COUESNON

 

Fut un granit rose

une femme et trois enfants de jardin sec

comme du peint perdu

me glisse à l’oreille mon squelette

 

La brouette grince

don Quijotte

passe les moulins sans chuter de cheval

en corps une Mancha de gagner  ironisai-je à l’intention du jeunot défaillant

 

Comme Nougaro j’aurai voulu être noir

chien de préférence  et chevalier de la brune

l’airain coulé dans la posture aux deux oreilles d’un Gauguin

triomphant de l’herbu du mont comme un Saint-Michel ailu en Normandie

 

Niala-Loisobleu – 20 Août 2019

 

 

DEUX PEINTRES


images (1)

DEUX PEINTRES

Ces deux peintres ne pouvaient se souffrir et ne se rencontraient que pour s’échanger les plus grossières injures.
Parmi les plus cinglantes figuraient celles de krabber (griffonneur) et de klatcher (barbouilleur).
L’un avait l’air d’un boxeur hilare, l’autre avait le visage du cénobite émacié.

Faut-il sacrifier les couleurs aux formes pleines — négliger l’orgie chromatique pour la fermeté stricte du contour, dédaigner l’anecdote — et n’aboutir à la
narration non figurative que par la tache structurante?

Les deux peintres renouvelaient à plaisir cette querelle des
Universaux.
Gauguin, un maçon qui lutte contre l’épar-pillement des couleurs, ne peut que s’insurger contre la
Provence convulsive de
Vincent.

Barbouilleur de l’instinct
Griffonneur de l’intellect

la dispute tournait au dialogue de sourds

Les nèfles sont trop mûres

Vieil olivier tordu

L’humour est centre de gravité.

Paul Neuhuys

 

1200px-Paul_Gauguin_111

LA BOÎTE A L’ÊTRE 22


main-header_father-nature

LA BOÎTE A L’ÊTRE 22

CRAMOISIES ROSEURS

L’heure était à me glacer, dans ses sueurs froides, retenu sans défense aux draps froissés. Par le rayon du phare lunaire, les formes en s’agitant du dos sur le ventre, donnaient à la campagne un visage de remous du passé. Ces ombres, en même temps qu’elles me remettaient leurs images d’angoisse dans l’âge du présent, me faisaient entendre les hurlements de leurs instruments de torture. La nuit on perd plus facilement la victoire contre les assauts de ses mauvais souvenirs.Quand le grincement des roues fige ses rayons dans l’ornière, tout semble s’enliser. Le coeur saigne à ne rien s’y retrouver. Seuls les spectres de l’idée qui s’impose occupent tout le terrain de la pensée. En même temps que le sentiment fort crie au menteur, le loup carnassier mord dans le charnu de la confiance. Quel jour est-il donc du malheur, qu’hier se conjuguait à ne plus  savoir se mettre au présent. Le jour se fait brouillard sur le clair.  Où suis-je, où allons-nous mon vieux Gauguin, de quel cauchemar il me faut espérer pouvoir me sortir ?

L’Amour tombé des nues

Un samedi du moyen âge

Une sorcière qui volait

Vers le saba sur son balai

Tomba par terre

Du haut des nuages

Ho ho ho madame la sorcière

Vous voilà tombée par terre

Ho ho ho sur votre derrière

Et les quatre fers en l’air

Vous tombez des nues

Toute nue

Par êtes vous venue

Sur le trottoir de l’avenue

Vous tombez des nues

Sorcière saugrenue

Vous tombez des nues

Vous tombez des nues

Sur la partie la plus charnue

De votre individu

Vous tombez des nues

On voulait la livrer aux flammes

Cette sorcière qui volait

Vers le sabbat sur son balais

Pour l’ascension

Quel beau programme

Ho ho ho voilà qu’la sorcière

A fait un grand rond par terre

Ho ho ho quel coup de tonnerre

Il tomba d’l’eau à flots

Et l’eau tombe des nues

Toute nue

Éteint les flammes tenues

Et rafraîchi la détenue

L’eau tombe des nues

Averse bienvenue

L’eau tombe des nues

L’eau tombe des nues

Et la sorcière se lave nue

Oui mais dans l’avenue

L’eau tombe des nues

Qu’elle était belle la sorcière

Les présidents du châtelet

Les gendarmes et leurs valets

La regardaient

Dans la lumière

… et un éclair qui brille

Et c’est vos yeux qui scintillent

… et votre cœur pétille

Nous sommes sourds d’amour

Et nous tombons des nues

Elle est nue

Oui mais notre âme est chenue

Nous avons de la retenue

Nous tombons des nues

Sorcière saugrenue

Nous tombons des nues

Nous tombons des nues

Qu’on relaxe la prévenue

Elle nous exténue

Nous tombons des nues

Et je…

Mais tombe des nues

Tu tombes des nues

Le monde entier tombe des nues

L’amour tombe des nues

Et vive les femmes nues !

Robert DESNOS

(Recueil : « Les Voix intérieures »)

Ô Paul, se pourrait-il qu’aux Maldives aussi, les chiens fous qui gardent l’esprit sein aux belles vahinés, leurs mettent à l’idée des goûts de prothèse ? Une catastrophe écologique à faire mourir de vrai le Grand Jacques. Tenons-nous en dehors de la décadence, de toutes nos dernières forces vives. Oui, oh ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !

Niala-Loisobleu – 30 Août 2013

_________________________________________________________

Le jour en entrant par mon oeil droit, se retrouva l’ordre dans le flou. Posant les pieds hors de la tranchée du front où s’était déroulé mon combat intérieur, je fis chauffer l’atmosphère. En appelant  Arletty à l’ô, tel le Nord pour ne pas marcher sur la tête, comme cette nouvelle génération humanoïde qui n’a plus rien d’humain. Protester à juste titre pour 5 euros piqués à l’étudiant et applaudir ensuite au transfert footbalistique du siècle qui va octroyer au récipiendaire un salaire mensuel de 30 millions d’euros…mais c’est pas possible….je cauchemarde…que vous reste-t-il de conscience mes frères ?

Niala-Loisobleu è 5 Août 2017

pig_man_004_by_skarabokki