TELLE FEMME


267724

TELLE FEMME

Que tous ces regards que l’eau des caniveaux noie, prennent chacun l’instant d’arrêt nécessaire au retour sur soî-même. Pour entendre avec les yeux d’aujourd’hui, les mots qui, hier, ont mis au monde la réalité-vraie de son rêve. Au hasard des pages, ils retrouveront sans peine, ici et là, les traits précis de la condition souscrite. Se reconnaître dans son espace temps, sentir qu’aux rides des jours la profondeur du sillon a fait germer le grain sans qu’il pourrisse. En dépit des orages, de toutes les dépressions du terrain comme celles du ciel, chaque mur soudain érigé par le sort, du manque au premier degré qui tiraille l’épiderme d’un processus biologique auquel on ne peut se soustraire, cette absence physique bruyante qui dérange la raison du silence. Sans goût de chasteté, de réclusion, d’ermitage.

Ils sont toujours là les êtres qui n’ont toujours fait que se servir sans rien donner. Démons, d’une lutte récurrente. qui ont le don de l’importunité, toujours à revenir quand on croyait tout à plat. Non le rose n’est pas la bonne couleur des lunettes. Il n’y a qu’au travers du prisme, que l’on voit juste.

Deux choix s’offrent, laisser glisser, dériver selon, se laisser mener, préférer l’errance à toute forme de combat, au prix d’une souffrance masochiste, ou bien gravir la paroi la plus difficile qui conduit à son sommet spirituel. Gagner son Absolu.

Ce chemin là est dépourvu de plaisirs fugaces, de petites jouissances, ce n’est que de la grande bouffe, du vent, du moulin blablabla…Quel beau terrain pour que l’esprit de vengeance développe tous ses virus, il ne fait que rendre amour et haine suite logique de l’autre. La vie si elle se veut salope, méchante en la personne d’un ballet à chiottes qu’elle reste au fond de sa crasse. J’ai que du propre à donner.

Comment est-il possible d’aimer pareille infamie ?

Plafond percé d’une lucarne je suis lumière.

Les guerres ne m’ont pas amputé. De tout ce qui est amour tout demeure, la mort aussi atroce qu’elle ait pu être, en tous ses visages, ses situations, ses circonstances n’a fait que donner vie à mon espoir, par le combat maintenu de sa parole donnée.

 

TELLE FEMME

Veux-tu voir

La forme obscure du soleil

Les contours de la vie

Ou bien te laisser éblouir

Par le feu qui mêle tout

Le flambeau passeur de pudeurs

En chair en or ce beau geste

L’erreur est aussi inconnue

Que les limites du printemps

La tentation est prodigieuse

Tout se touche tout te traverse

Ce ne fut d’abord qu’un tonnerre d’encens

Ce que tu aimes le plus

La louange belle à quatre

Belle nue immobile

Violon muet mais palpable

Je te parle de voir

Je te parlerai de tes yeux
Sois sans visage si tu veux
De leur couleur contre le gré

Des pierres lumineuses

Décolorées

Devant l’homme que tu conquiers

Son enthousiasme aveugle

Règne naïvement comme une source

Dans le désert

Entre les plages de la nuit et les vagues du jour
Entre la terre et l’eau
Nulle ride à combler
Nul chemin possible

Entre tes yeux et les images que j’y vois

Il y a tout ce que j’en pense

Moi-même indéracinable

Comme une plante qui s’amasse

Qui simule un rocher parmi d’autres rochers

Ce que je porte de certain

Toi tout entière

Tout ce que tu regardes

Tout

Ceci est un bateau

Qui va sur une rivière douce

II porte des femmes qui jouent

Et des graines qui patientent

Ceci est un cheval qui descend la colline

Ou bien une flamme qui s’élève

Un grand rire pieds nus dans une cour misérable

Un comble de l’automne des verdures amadouées

Un oiseau acharné à mettre des ailes à son nid

Un matin qui disperse des lampes de rosée

Pour éveiller les champs

Ceci est une ombrelle

Et ceci la toilette

D’une dentellière plus séduisante qu’un bouquet

Au son des cloches de l’arc-en-ciel

Ceci déjoue l’immensité

Ceci n’a jamais assez de place

La bienvenue est toujours ailleurs

Avec la foudre avec le flot

Qui s’accompagnent

De méduses et d’incendies

Complaisants à merveille

Ils détruisent l’échafaudage

Surmonté d’un triste drapeau de couleur

Une étoile limite

Dont les doigts sont paralysés

Je parle de te voir

Je te sais vivante

Tout existe tout est visible

Il n’y a pas une goutte de nuit dans tes yeux

Je vis dans une lumière exclusive la tienne.

Paul Eluard

 

Je veux tremper mes doigts dans ton corps pour tenir les pensées de ton âme, ta chair vibrante rouleaux de mer pendulant la lune en mouvements d’harmonie de ton derrière. La Beauté c’est un ensemble dépourvu de paroles dressé sur le piédestal du silence. Fumante de tous tes pores je me complais à paître aux herbes odorantes de tes prés, alpes-là, sans réintroduire l’ours aux cirques du bord des lacs. Tes points d’eau me retrouvent sans attendre que la nuit tombe. Faut dire que j’aime à te boire, embrassée.

Derrière la mauvaise langue du serpent qui ne se trouve que dans l’ombre, j’ouvre ma bouche à ton soleil. N’en déplaise au venin du puant reptile. Le chevalet dit ton nom à chaque mouvement de manivelle, on dirait un poème-peint de ta main.

Ô ma Muse, femme habitée d’une sensibilité colorée de pouls vif, ce que nous faisons ensemble acte d’âmes et de corps mêlés, grand-oeuvre poétique sans but de gloire, une seule voix commune, un seul émoi nourri de bleu…

Niala-Loisobleu – 2 Octobre 2018

HORS DE LA MASSE


HORS DE LA MASSE

Paul Eluard

 

 

Une fenêtre en face

Est un trou noir

Un linge blanc s’en échappe

De perfection en perfection

De ciel en ciel

L’or têtu jette sa semence

Au son crevé des midis creux
Sur la fourchette des putains
Un bec de viande gonfle un air
D’usure et de cendres froides
La solitude des putains

Elles se cassent les vertèbres
A dormir debout et sans rêves
Devant des fenêtres ouvertes
Sur l’ombre coriace d’un linge.

Paul Eluard

L’OMBRE AUX SOUPIRS


L’OMBRE AUX SOUPIRS

Paul Eluard

 

Sommeil léger, petite hélice,
Petite, tiède, cœur à l’air.
L’amour de prestidigitateur.
Ciel lourd des mains, éclairs des veines,

Courant dans la rue sans couleurs,
Pris dans sa traîne de pavés,
Il lâche le dernier oiseau
De son auréole d’hier

Dans chaque puits, un seul serpent.

Autant rêver d’ouvrir les portes de la mer.

 

Paul Eluard

UNE POUR TOUTES


UNE POUR TOUTES

 

Paul Eluard

 

 

Une ou plusieurs

L’azur couché sur l’orage

La neige sur les oiseaux

Les bruits de la peur dans les bois revêches

Une ou plusieurs

Dans les coques de glaise on a semé des corbeaux

Aux ailes fanées au bec de tremblement de terre

Ils ont cueilli les fantastiques roses rousses de l’orage

Une ou plusieurs
La collerette du soleil
L’immense fraise du soleil
Sur le goulot d’une clairière

Une ou plusieurs

Plus sensibles à leur enfance

Qu’à la pluie et au beau temps

Plus douces à connaître

Que le sommeil en pente douce

Loin de l’ennui

Une ou plusieurs

Dans des miroirs câlins

Où leur voix le matin se déchire comme un linge

Une ou plusieurs

Faites de pierre qui s’effrite

Et de plume qui s’éparpille

Faites de ronces faites de lin d’alcool d’écume

De rires de sanglots de négligences de tourments ridicules

Faites de chair et d’yeux véritables sans doute

Une ou plusieurs

Avec tous leurs défauts tous leurs mérites
Des femmes

Une ou plusieurs

Le visage ganté de lierre

Tentantes comme du pain frais

Toutes les femmes qui m’émeuvent

Parées de ce que j’ai souhaité

Parées de calme et de fraîcheur

Parées de sel d’eau de soleil

De tendresse d’audace et de mille caprices

De mille chaînes

Une ou plusieurs

Dans tous mes rêves

Une nouvelle fleur des bois

Fleur barbare aux pistils en fagot

Qui s’ouvre dans le cercle ardent de ses délires

Dans la nuit meurtrie

Une ou plusieurs

Une jeunesse à en mourir

Une jeunesse violente inquiète et saturée d’ennui

Qu’elle a partagé avec moi

Sans se soucier des autres.

 

Paul Eluard

LE FRONT COUVERT


LE FRONT COUVERT

Paul Eluard

 

Le battement de l’horloge comme une arme
La cheminée émue où se pâme la cime
D’un arbre dernier éclairé

brisée

L’habituel vase clos des désastres
Des mauvais rêves
Je fais corps avec eux

Des ruines de l’horloge
Sort un animal abrupt désespoir du cavalier
A l’aube doublera
Pécrevisse clouée
Sur la porte de ce refuge

Un jour de plus j’étais sauvé

On ne me brisait pas les doigts

Ni le rouge ni le jaune ni le blanc ni le nègre

On me laissait même la femme

Pour distinguer entre les hommes

On m’abandonnait au dehors
Sur un navire de délices

Vers des pays qui sont
Jes miens
Parce que je ne les connais pas

Un jour de plus je respirais naïvement
Une mer et des cieux volatils
J’éclipsais de ma silhouette
Le soleil qui m’aurait suivi

Ici j’ai ma part de ténèbres

Chambre secrète sans serrure sans espoir

Je remonte le temps jusqu’aux pires absences

Combien de nuits soudain

Sans confiance sans un beau jour sans horizon

Quelle gerbe rognée

Un grand froid de corail

Ombre du cœur

Ternit mes yeux qui s’entr’ouvrent

Sans donner prise au matin fraternel

Je ne veux plus dormir seul
Je ne veux plus m’éveiller
Perclus de sommeil et de rêves
Sans reconnaître la lumière
Et la vie au premier instant.

Paul Eluard

TOUT AIGUISE DE SOIF


TOUT AIGUISE DE SOIF

Paul Eluard

 

Une sublime chaleur bleue
S’appuie aux tempes des fenêtres

Belle alignée de plumes jusqu’aux limbes

La parfumée la rose adulte le pavot et la fleur vierge

de la torche
Pour composer la peau enrobée de femmes nues

Des vannes luisent dans la porte
Il faut passer malgré le tour câlin qu’a pris la lutte
Passer les coteaux les grands lits végétaux
Saupoudrés de soleil

Et continuer

L’orage de la belle saison est comme une main sans

doigts
Comme un chat dans un sac
Une fumée d’autruche annonce l’été tumulteux

Emaillé de poisons

Les soifs varient vont par des brumes dégradées

Jusqu’à l’auberge au flot

De pierres brûlantes à cheval sur des buveurs enragés.

 

Paul Eluard

 

 

Le parti d’en rire guérit bien des intempéries…après les dégâts du violent orage qui sévit encore, ce que je viens de vivre me dit d’en rire c’est moins triste et Eluard c’est si beau…

N-L – 04/07/18