SALLE VIDE


SALLE VIDE

A la place des bans publics, la scène se tient au centre d’un épais silence derrière son rideau

une forêt hirsute avale l’horizon

des landaus absents on cherche en vain des vagissements de présence

la Culture n’a droit qu’au gel de spectateur

Théâtre d’ombres aphone de voix

un frisson d’effroi repousse la joie qu’un départ avait fait courir là

le sol glisse dans la pluie

Niala-Loisobleu – 11 Avril 2021

GRILLE


GRILLE

Parler —

Art de laisser filer la sonde dans la profondeur que ne peut soupçonner l’homme de surface, l’homme actif, psychique. Car nous, riverains ou nageurs, toujours nous péririons dans
l’ignorance de l’altitude sous nous, sans la parole qui opère à tout instant le sondage pour nous, et qui ainsi est notre profondeur,

Ecrire, c’est écrire malgré tout. Comme une barque assemblée contre l’Océan sans mesure — et la barque tire sa forme de l’Enorme qu’elle affronte en craignant la
défaite, et différents sont les esquifs autant que les ports d’un pôle à l’autre — ainsi le style est ajointement malgré tout, manière de se jeter à
cœur perdu mesure de l’immense; et chacun reçoit figure de l’aspect que montre l’Elément où de son côté il se trouve jeté, de la terreur déterminée
que lui inspire l’indéterminé.

Faire front dans le tumulte pour m’y lenir à flot, quelque temps, sur l’inconnaissable. —La phrase, ligne de flottaison.

Poésie —

Se convertir à l’origine, irrécupérable pourtant, dont notre langage quotidien en sa demi-lucidité est la métaphore. Elle renverse la métaphore. Elle restitue le
mouvement premier de venue du sens, elle tente de coïncider avec le premier transport de l’être au cerveau. Elle aime à prendre à rebrousse-pente les inclinations de notre
langue, les tendresses premières venues, les familiarités enfouies avec les choses, celte première habitude qu’est la nature, les privautés inconscientes parce qu’elles
« vont de soi » ; tout le simple est reconsidéré comme dérivé lointain d’une aube où il fut contracté — sans contrat.

Cette folle croyance : qu’ici, lové dans la matrice du monde, attentif, il pourra naître ; que cela va sourdre ; et que la vérité en mots simples viendra.

Les modes profonds de l’être qui se muent pour nous incessamment en tout ce qui est, en ce spectacle, en cette rencontre : toute l’ésoté-rique liturgie de puissances non visibles
mais promises à l’aimante vue mi-close de la pensée, cela va se dérouler… Toute la hiérarchie se révèle maintenant — trop tard.

Car entre-temps tout est devenu apparence, et toute différence insupportable, provoquant l’insurrection. On a décidé alors de rapporter cette différence, la différence
en général, à l’accident historique, à un désordre humain : étant bien entendu que tout est une affaire humaine, que tout cela se passe entre hommes ! Ainsi le
début, c’était le temps du non-sens, le pas-encore-humain, un désordre vraiment considérable et pas mal résorbé aujourd’hui ! Toute l’Histoire serait alors
mouvement de revenir sur ces différences pour les dénoncer, les désarmer ; et ce dont nous souffrons encore aujourd’hui, malgré nos beaux efforts, rien d’autre que l’urgence
soudaine de « problèmes » en moratoire depuis des millénaires, en souffrance trop longtemps, qu’il va falloir liquider. Exemple : les enfants, les femmes, les races… Ils
se pressent aux guichets de la Raison Dialectique Politique, conscients de leur horrible état de sujétion, affamés. « Attendez, attendez, votre tour va venir… »

L’ordinaire c’est l’auberge ; l’ordre c’est la halte. Tout était conçu comme logis où rentrer ; femme, famille, paumes des enfants, c’était organisé comme chez soi,
pour y reposer. Or elles se sont impatientées de ce chemin des hommes qui se perd au-dehors, et de leur visage hagard. Elles se lassèrent du devoir de ne pas les empêcher de
repartir ; elles entendent sortir aussi. La halte se délabre.

Il cherche origine en l’instance des autres ; il devient façade, « recommence a zéro » pour les prendre à témoin de sa naissance. Il cherche assistance,
Anadyomène du Léthé. Irascible.

Originalité du langage ; c’est l’être ajouté ; le supplément, le verbe être le marque. Dès le langage tout se met à Etre… séparé de soi et
ré-uni à soi par le langage qui dit l’être. « À est A ».

Il multiplie le monde par lui-même. Il est le pouvoir de séparer de soi à l’infini toute chose pour pouvoir la rassembler et ainsi la reconfier à son être.

La parole est langage. Le langage s’embarrasse dans sa propre contingence ; miroir introduit dans le monde, au cœur de chaque être, il introduit le problème supplémentaire
de sa faclicité, de son propre reflet en lui-même. Puissance du langage qui culmine aujourd’hui jusqu’à la destruction du monde.

Une analyse scientifique du langage peut sans doute rapporter les mots comme phénomènes à la biologie de la phonation, car le langage s’incarne dans la matérialité
phonétique ; mais en quoi est-ce l’origine du langage ?

Peut-être le charme d’une phrase exclamative qui commence par Oh…, ou invocative par 0…, vient-il de ce que le long frémissement encore inarticulé de l’apostrophe qui est son
avant d’être sens répète, mais symboliquement, comme la naissance du langage en l’émotion, célébrant un rite d’origine où l’on assiste à la figure de ce
qui se lève, aube nécessaire.

De même qu’il y a une syntaxe de la peinture, et qu’on peut demander ce que le peintre choisit de laisser paraître, de même… Mais le peintre est en présence du spectacle,
tandis que la parole ? Le mystère du langage est que le rapport au monde est dérobé : d’où les hypothèses fantaisistes sur sa naissance — Langage
ingénéré.

Il semble que nous n’ayons plus le terme de référence que nous avions pour la peinture. Car l’être, c’est cette dimension sans précédent qui vient à nous par le
langage. Le langage peut se rapporter au monde grâce seulement à ce pouvoir de nomination de l’être, qui est sa propre essence. L’être est en le langage celé comme sa
vocation au monde.

Tout style ne serait-il pas comme une grille sur un retrait premier, un dédit fondamental ? Ce qu’il laisse transparaître alors dépend de la manière dont l’écrivain s’y
prend pour faire paraître — manière de discerner, de circonscrire l’invisible.

Or une parole organisée précède en fait la parole organisante, cherchante. Car la syntaxe commune, et enseignée, fut premier lieu d’intelligibilité à soi, avant
l’asthme poétique.

La stylistique ne devrait-elle pas donc mesurer la différence, c’est-à-dire la manière dont la parole parlante malmène la parole parlée, la fait souffrir pour lui
extorquer ce qu’elle peut dire. L’intention profonde, inconnue de l’écrivain lui-même, apparaîtrait peut-être. La stylistique jouerait le rôle d’un décryptage
ontologique.

Pour comprendre un écrivain, réassister de l’intérieur, après des exercices d’entrée en résonance avec son rythme, à cet entraînement, cette fuite en
avant qu’est le style, cette manière de tournoyer, de s’emporter autour d’une obscurité préférée ; le style lutte de vitesse avec la répulsion qui émane de ce
centre, pour remonter vers lui à contre-tourbillons, et le circonscrire.

Parlant sous inspiration — on dira aussi bien : de nécessité ; ou : en toute liberté — l’écrivain en prend à son aise avec la langue ; prend ses aises ;
c’est cette aise qu’il s’agit de mesurer en quelque sorte.

Le critique est celui qui parle un espéranto, mais assez intimement pour pouvoir apprécier la grâce qui a visité les autres, c’est-à-dire leur différence. Une
reuvre est événement dans le langage — ensuite, ce sera peut-être un événement historique, sociologique ou autre.

Ecrivant, l’homme s’ingénie; lutte très intime, la plus intime peut-être, de la liberté (ingenium) et de la nécessité (langue) ; combat violent de la liberté
avec soi-même, car elle est depuis toujours déjà confondue avec ce langage qui la lie en la douant de parole — toujours un oiseau dans les rets, qui les soulève à
en mourir.

De la pensée au regard : sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? Sensible prétexte. La pensée se demande de quoi; cherchant « de quoi », elle improvise; mécontente
des barreaux d’os.

La pensée est, astreinte à puiser au spectacle les mots de son dire. Les mots qui disent originalement le rapport des choses offert à la vue, l’agencement de choses, cette
première syntaxe (du) visible est donc, transportée de toujours dans la parole comme la syntaxe même de celle-ci et sa propre étoffe, l’incontournable figure qui donne
à notre pensée sa configuration ordonnée à son très profond désir de dire ce qui est : toute parole est figurée, parabole ; tout logos est topologie. La
présence d’esprit, présence à soi-même, n’est ainsi possible que par une syntaxe, qui est agencement d’être des choses — ontologie.

Pourtant notre désir est de dire l’être sans figure !

La pensée est parole ; et y a-t-il quoi que ce soit dans le langage qui ne vienne pas du monde, qui ne recueille le primordial signe des choses ? Tout mot ne dit-il pas, par son sens
premier, un moment ou un mouvement du monde, un fragment du spectacle ? La pensée scrute et veut rejoindre le sens du monde à partir d’une puissance sémantique qui doit tout au
monde, car il est le premier sémaphore. Ainsi, la pensée est-elle, par ses yeux, frappée d’une lumière qui l’aveugle, vouée à une visibilité qui ne cesse de
la décevoir.

Le monde se fait voir à la pensée en lui donnant comme langage les moyens de le voir, et cependant le langage ne cesse, à partir du désir foncier qui l’anime, de parler
comme s’il occupait un point de vue hors du monde, comme s’il provenait d’ailleurs, comme s’il n’était pas dans son essence et sa texture un premier et fondamental transport du visible
à la pensée, une originelle méta-phore, et ainsi seulement pouvoir de nomination. La tâche de la pensée est donc impossible. Le cercle de la métaphore, espace de
la pensée, est tel que, transport du sensible au sens et retour du sens au sensible, il n’est pas possible de déterminer une origine, un sens premier, un sens de la rotation. C’est
pourquoi le style est essentiellement métaphorique ; le langage est une symbolique qui renvoie au symbole du monde dont il provient ; ainsi, tout est symbole, mais de quoi ?

Mais une étymologie fondamentale nous renverrait-elle toujours aux choses comme à ce qui aurait eu le premier mot ? 11 se peut que tout ne puisse être dit grâce au spectacle
; que le figuratif des choses n’épuise pas tout le mystère. Si l’homme en effet n’est pas seulement un « repli dans l’être », il doit y avoir de la
révélation, de l’historique non figurante, une Parole qui se soutient de sa propre autorité, et qui prend elle-même ses allégories dans les choses. Le langage ne peut
dériver entièrement de rien de naturel.

Question : h quoi peut bien se montrer dans la texture du langage son irréductibilité foncière au naturalisme ?

Et le langage philosophique ? Ce qu’il vise n’est pas en dehors de lui ; il se recourbe donc sur soi ; attentif à une sorte de révélation incessante, au plus près de mon
être, source de mon être, qu’il voudrait capter sans médiation, mais dont il est l’immédiate médiation.

Peut-être philosopher est-il l’inlassable endurance de l’absence de fondement, ou néant, qui se mue toujours en stupeur devant la présence de ce qui est ; expérience du
néant qui se rejette toujours déjà à l’être ; qui devient en quelque sorte homme-aux-prises-avec-1’être. Philosopher doit demeurer fidèle au questionnement
sans repos de cette origine, qui parle comme étonne-ment foncier devant ce qui est.

L’homme est philosophique; c’est dire qu’il est philosophé par le passage au travers de son être de ce jaillissement dont la trace va s’appeler tout de suite philosophie, —
trace œuvre. La source se cache dans son propre flux ; elle disparaît dans la fécondité de son sourdre. Penser c’est consentir à ce désir, qui nous constitue, de
remémorer le sourdre indicible ; c’est comme tenter de se convertir à la nuit d’où sort toute aube, et que les yeux, qui sont faits pour le lumineux, ne peuvent voir —
tentative quasi suicidaire de gagner sur cette dérobade de l’originel pour le pressentir, recul de dos au plus près du foyer de notre être qui est abîme, perte
d’être.

Mystique du visible ! Etre favorisé à l’égard du monde de ces très saintes visions dont les visionnaires nous ont rapporté qu’en elles ils ne voyaient plus rien,
passant par-dessus le monde. Secoué par celte contradiction.

Car nous lisons distraitement ; ce que nous aimons c’est l’acte de naissance des paroles sous nos yeux, quand elles zèbrent, évanouies déjà, notre nuit.

La plus belle lecture vaut-elle la plus tremblotante de nos illuminations ? Nous écrivons parce que nous ne savons pas comprendre. Nous exigeons du monde ses éclairs. Il se
révèle lui-même, car c’est encore de lui que provient la lumière qui le traverse, par où il se donne en spectacle. Il ne cesse de recommencer à naître pour
nous ; il se reforme sous nos yeux, célébrant la liturgie de ses épiphanies pour quelques fidèles. Moments où paraît ce qu’il veut dire : il n’y a qu’à lire
et l’éclair entoptique aveugle encore notre mémoire refermée. Profonde rêverie. Peut-être alors le juste récit est-il celui qui ne prétend pas nous livrer une
peinture sincère, mais qui prend son parti plutôt, de connivence même avec l’inévitable déception du lecteur, de l’insuffisance de l’œuvre à combler un autre,
et regagne ainsi notre attention.

Michel Deguy

J’allais vers toi comme dans l’eau la paille – Jacques Bertin


J’allais vers toi comme dans l’eau la paille – Jacques Bertin

J’allais vers toi comme dans l’eau la paille
Ah, que j’aimais les reins de ce courant!
Cette eau forte et lourde et vive! Où que j’aille
Quel soleil m’appelait absolument!
Un astre unique et sa cour de reflets
Et je croyais en l’avenir, je renaissais
Les jours ne m’étaient plus comptés, j’avais le temps
Il faisait doux nager dans le fleuve d’argent
N’oublie pas d’où je viens, traqué par les chiens jaunes
Et je me suis jeté dans le delta, vers Salins, dans le Rhône

Jacques Bertin

LARME A GAUCHE


LARME A GAUCHE

Charline Mignot

J’ai regardé dans ton téléphone
Y avait un mail de Camille
Dans ma tête, ça résonne
Elle est charmante cette fille
Je ne l’ai pas supprimé
J’ai attendu que tu le vois
Et là, j’ai pu t’admirer
En train d’imaginer sa voix

Elle fait pleurer les garçons
Qui s’attendrissent devant elle
Elle fait pleurer les garçons
À qui elle ose dire non
Elle fait pleurer les garçons
Qui lui disent qu’elle est belle
Elle fait pleurer les garçons
Et elle a bien raison

Elle fait pleurer les garçons
Elle fait pleurer les garçons
Elle fait pleurer les garçons
Elle fait pleurer les garçons
Et elle a bien raison

Langoureuse et sensuelle aux accents de vanille
Elle t’emmènera au septième ciel, là où chaque étoile brille
Là où chaque étoile brille
Là où chaque étoile brille
Là où chaque étoile brille
Là où chaque étoile brille
Brille
Brille
Brille
Là où chaque étoile brille

Elle fait pleurer les garçons
Qui lui disent qu’elle est belle
Elle fait pleurer les garçons
À qui elle ose dire non
Elle fait pleurer les garçons
Qui lui disent qu’elle est belle
Elle fait pleurer les garçons
Et elle a bien raison

Elle fait pleurer les garçons
Elle fait pleurer les garçons
Elle fait pleurer les garçons
Parce qu’elle ose dire non

AU PLATANE – PAUL VALERY


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AU PLATANE – PAUL VALERY
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Tu penches, grand
Platane, et te proposes nu,

Blanc comme un jeune
Scythe,
Mais ta candeur est prise, et ton pied retenu

Par la force du site.

Ombre retentissante en qui le même azur

Qui t’emporte, s’apaise,
La noire mère astreint ce pied natal et pur

A qui la fange pèse.

De ton front voyageur les vents ne veulent pas ;

La terre tendre et sombre,
O
Platane, jamais ne laissera d’un pas

S’émerveiller ton ombre !
Ce front n’aura d’accès qu’aux degrés lumineux

Où la sève l’exalte;
Tu peux grandir, candeur, mais non rompre les

De l’éternelle halte! [nœuds

Pressens autour de toi d’autres vivants liés

Par l’hydre vénérable;
Tes pareils sont nombreux, des pins aux peupliers,

De l’yeuse à l’érable,

Qui, par les morts saisis, les pieds échevelés

Dans la confuse cendre,
Sentent les fuir les fleurs, et leurs spermes ailés

Le cours léger descendre.

Le tremble pur, le charme, et ce hêtre formé

De quatre jeunes femmes, ~Ne cessent point de battre un ciel toujours fermé,

Vêtus en vain de rames.

Ils vivent séparés, ils pleurent confondus

Dans une seule absence,
Et leurs membres d’argent sont vainement fendus

A leur douce naissance.

Quand l’âme lentement qu’ils expirent le soir

Vers l’Aphrodite monte,
La vierge doit dans l’ombre, en silence, s’asseoir,

Toute chaude de honte.

Elle se sent surprendre, et pâle, appartenir

A ce tendre présage
Qu’une présente chair tourne vers l’avenir

Par un jeune visage…

Mais toi, de bras plus purs que les bras animaux,

Toi qui dans l’or les plonges,
Toi qui formes au jour le fantôme des maux

Que le sommeil fait songes,

Haute profusion de feuilles, trouble fier

Quand l’âpre tramontane
Sonne, au comble de l’or, l’azur du jeune hiver

Sur tes harpes,
Platane,

Ose gémir!…
Il faut, ô souple chair du bois,

Te tordre, te détordre,
Te plaindre sans te rompre, et rendre aux vents la voix

Qu’ils cherchent en désordre!

Flagelle-toi!,..
Parais l’impatient martyr

Qui soi-même s’écorche,
Et dispute à la flamme impuissante à partir

Ses retours vers la torche!

Afin que l’hymne monte aux oiseaux qui naîtront,

Et que le pur de l’âme
Fasse frémir d’espoir les feuillages d’un tronc

Qui rêve de la flamme,

Je t’ai choisi, puissant personnage d’un parc,

Ivre de ton tangage,
Puisque le ciel t’exerce, et te presse, ô grand arc,

De lui rendre un langage!

O qu’amoureusement des
Dryades rival,

Le seul poète puisse
Flatter ton corps poli comme il fait du
Cheval

L’ambitieuse cuisse!… — «
Non », dit l’arbre.
Il dit :
Non! par
Vétincellement

De sa tête superbe,
Que la tempête traite universellement

Comme elle fait une herbe!

Paul Valéry

IMMOBILITE


Paul Delvaux – La Nuit

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Immobilité premier mot qui traverse
un espace où pas même la fuite …
s’est-elle brisée à l’assaut des falaises
s’est-elle retirée
basse marée définitive autant
que le définitif puisse se dire à l’échelle humaine
du temps
où tout converge où tout ramène
cette affaire
de temps

l’inscription fait récit
de l’herbe fripée à l’ombre qui rétrécit
je ne sais où placer l’oubli
dans le lointain
qui contient passé et futur
ce plein fouet
brusquement arrêté au seuil de la conscience
envoie sa rumeur de mer

et feuillues la vapeur me guide troncs en travers du chemin débardage interrompu
mais bruissant de toutes parts des bords des à-pic guettant l’énergie du rift
afin de reculer encore

ce mouvement d’écartèlement s’affaire
une rage en moi
comme cinglement de branches basses au retour
du passage indiscret
un effet boomerang
depuis la profondeur et pourtant lisière claire

certes opaque au regard
telle un paquet de mer
ce brouillard

où es-tu …attends-moi….
balise hivernale la voix
sa façon d’affirmer qu’être
un jet de pierres un lancer de dés
un déposé de rosée qui soudain fait exister
le goût du sel l’odeur du sable

alors nos corps sont bien les baies humides
et s’offrent ports
d’attache ou de grand large
tout dans l’inachevé des chairs
dans l’escarpement une envie de rouler tête la première

une envie
de sentir
se souvenir
d’une première vague

rien n’est scellé
tout est balancé
il importe que se plie le monde
ainsi que le rocher calcaire sous la poussée

naître et vivre
cela se peut
recommencés
un matin où mouvements intimes où mouvements infimes
dans le figé de la montagne embrumée
dans la forêt

dans ce frémissement de langue

reconnaissent à la mer
le seuil de l’origine

Extrait de:  semis dans les plis.

Béatrice Machet-Franke

CHASSÉ


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CHASSÉ

Quelques grains de poussière de plus ou de moins

Sur des épaules vieilles

Des mèches de faiblesse sur des fronts fatigués

Ce théâtre de miel et de roses fanées

Où les mouches incalculables

Répondent aux signes noirs que leur fait la misère

Poutres désespérantes d’un pont

Jeté sur le vide

Jeté sur chaque rue et sur chaque maison

Lourdes folies errantes

Que l’on finira bien par connaître par cœur

Appétits machinaux et danses détraquées

Qui conduisent au regret de la haine

Nostalgie de la justice.

Une foule toute noire qui va à reculons
La bêche entre dans le sol mou

Comme une fille fraîche dans des draps déjà chauds

La lune noie la nuit

Force reste pourtant aux preuves de la vie.

 

Paul Eluard

NEIGES


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NEIGES

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Et puis vinrent les neiges, les premières neiges de l’absence, sur les grands lés tissés du songe et du réel ; et toute peine remise aux hommes de mémoire, il y eut une
fraîcheur de linges à nos tempes.
Et ce fut au matin, sous le sel gris de l’aube, un peu avant la sixième heure, comme en un havre de fortune, un lieu de grâce et de merci où licencier l’essaim des grandes odes
du silence.

Et toute la nuit, à notre insu, sous ce haut fait de plume, portant très haut vestige et charge d’âmes, les hautes villes de pierre ponce forées d’insectes lumineux
n’avaient cessé de croître et d’exceller, dans l’oubli de leur poids.
Et ceux-là seuls en surent quelque chose, dont la mémoire est incertaine et le récit est aberrant.
La part que prit l’esprit à ces choses insignes, nous l’ignorons.

Nul n’a surpris, nul n’a connu, au plus haut front de pierre, le premier affleurement de cette heure soyeuse, le premier attouchement de cette chose fragile et très futile, comme un
frôlement de cils.
Sur les revêtements de bronze et sur les élancements

d’acier chromé, sur les moellons de sourde porcelaine et sur les tuiles de gros verre, sur la fusée de marbre noir et sur l’éperon de métal blanc, nul n’a surpris, nul n’a
terni

cette buée d’un souffle à sa naissance, comme la première transe d’une lame mise à nu…
Il neigeait, et voici, nous en dirons merveilles: l’aube muette dans sa plume, comme une grande chouette fabuleuse en proie aux souffles de l’esprit, enflait son corps de dahlia blanc.
Et de tous les côtés il nous était prodige et fête.
Et le salut soit sur la face des terrasses, où l’Architecte, l’autre été, nous a montré des œufs d’engoulevent !

Je sais que des vaisseaux en peine dans tout ce naissain pâle poussent leur meuglement de bêtes sourdes contre la cécité des hommes et des dieux; et toute la misère du
monde appelle le pilote au large des estuaires.
Je sais qu’aux chutes des grands fleuves se nouent d’étranges alliances, entre le ciel et l’eau : de blanches noces de noctuelles, de blanches fêtes de phryganes.
Et sur les vastes gares enfumées d’aube comme des palmeraies sous verre, la nuit laiteuse engendre une fête du gui.

Et il y a aussi cette sirène des usines, un peu avant la sixième heure et la relève du matin, dans ce pays, là-haut, de très grands lacs, où les chantiers
illuminés toute la nuit tendent sur l’espalier du ciel une haute treille sidérale : mille lampes choyées des choses grèges de la neige…
De grandes nacres en croissance, de grandes nacres sans défaut méditent-elles leur réponse au plus profond des eaux ? — ô toutes choses à renaître, ô
vous toute réponse!
Et la vision enfin sans faille et sans défaut!…

neige sur les dieux de fonte et sur les aciéries cinglées de brèves liturgies; sur le mâchefer et sur l’ordure et sur l’herbage des remblais: il neige sur la fièvre et
sur l’outil des hommes

— neige plus fine — qu’au désert la graine de coriandre, neige plus fraîche qu’en avril le premier lait des jeunes bêtes…
Il neige par là-bas vers l’Ouest, sur les silos et sur les ranchs et sur les vastes plaines sans histoire enjambées de pylônes ; sur les tracés de villes à naître
et sur la cendre morte des camps levés ;

sur les hautes terres non rompues, envenimées d’acides, et sur les hordes d’abiès noirs empêtrés d’aigles barbelés, comme des trophées de guerre…
Que disiez-vous, trappeur, de vos deux mains congédiées ?
Et sur la hache du pionnier quelle inquiétante douceur a cette nuit posé la joue?…
Il neige, hors chrétienté, sur les plus jeunes ronces et sur les bêtes les plus neuves. Épouse du monde ma présence !…
Et quelque part au monde où le silence éclaire un songe de mélèze, la tristesse soulève son masque de servante.

II

Ce n’était pas assez que tant de mers, ce n’était pas assez que tant de terres eussent dispersé la course de nos ans.
Sur la rive nouvelle où nous halons, charge croissante, le filet de nos routes, encore fallait-il tout ce plain-chant des neiges pour nous ravir la trace de nos pas…
Par les chemins de la plus vaste terre étendrez-vous le sens et la mesure de nos ans, neiges prodigues de l’absence, neiges cruelles au cœur des femmes où s’épuise
l’attente?

Et
Celle à qui je pense entre toutes les femmes de ma race, du fond de son grand âge lève à son
Dieu sa face de douceur.
Et c’est un pur lignage qui tient sa grâce en moi. «Qu’on nous laisse tous deux à ce langage sans paroles dont vous avez l’usage, ô vous toute présence, ô vous
toute patience !
Et comme un grand
Ave de grâce sur nos pas chante tout bas le chant très pur de notre race.
Et il y a un si long temps que veille en moi cette affre de douceur…

Dame de haut parage fut votre âme muette à l’ombre de vos croix; mais chair de pauvre femme, en son grand âge, fut votre cœur vivant de femme en toutes femmes
suppliciée…
Au cœur du beau pays captif où nous brûlerons l’épine, c’est bien grande pitié des femmes de tout âge à qui le bras des hommes fit défaut.
Et qui donc vous mènera, dans ce plus grand veuvage, à vos Églises souterraines où la lampe est frugale, et l’abeille, divine ?

…Et tout ce temps de mon silence en terre lointaine, aux roses pâles des ronciers j’ai vu pâlir l’usure de vos yeux.
Et vous seule aviez grâce de ce mutisme au cœur de l’homme comme une pierre noire…
Car nos années sont terres de mouvance dont nul ne tient le fief, mais comme un grand
Ave de grâce sur nos pas nous suit au loin le chant de pur lignage ; et il y a un si long temps que veille en nous cette affre de douceur…

Neigeait-il, cette nuit, de ce côté du monde où vous joignez les mains?…
Ici, c’est bien grand bruit de chaînes par les rues, où vont courant les hommes à leur ombre.
Et l’on ne savait pas qu’il y eût encore au monde tant de chaînes, pour équiper les roues en fuite vers le jour.
Et c’est aussi grand bruit de pelles à nos portes, ô vigiles !
Les nègres de voirie vont sur les aphtes de la terre comme gens de gabelle.
Une lampe

survit au cancer de la nuit.
Et un oiseau de cendre rose, qui fut de braise tout l’été, illumine soudain les cryptes de l’hiver, comme l’Oiseau du
Phase aux
Livres d’heures de l’An
Mille… Épouse du monde ma présence, épouse du monde mon attente !
Que nous ravisse encore la frâche haleine de mensonge!…
Et la tristesse des hommes est dans les hommes, mais cette force aussi qui n’a de nom, et cette grâce, par instants, dont il faut bien qu’ils aient souri.

IV

Seul à faire le compte, du haut de cette chambre d’angle qu’environne un
Océan de neiges. —
Hôte précaire de l’instant, homme sans preuve ni témoin, détacherai-je mon lit bas comme une pirogue de sa crique?…
Ceux qui campent chaque jour plus loin du lieu de leur naissance, ceux qui tirent chaque jour leur barque sur d’autres rives, savent mieux chaque jour le cours des choses illisibles; et
remontant les fleuves vers leur source, entre les vertes apparences, ils sont gagnés soudain de cet éclat sévère où toute langue perd ses armes.

Ainsi l’homme mi-nu sur l’Océan des neiges, rompant soudain l’immense libration, poursuit un singulier dessein où les mots n’ont plus prise. Épouse du monde ma présence,
épouse du monde ma prudence!…
Et du côté des eaux premières me retournant avec le jour, comme le voyageur, à la néoménie, dont la conduite est incertaine et la démarche est aberrante,
voici que j’ai dessein d’errer parmi les plus vieilles couches du langage, parmi les plus hautes tranches phonétiques : jusqu’à des langues très lointaines, jusqu’à des
langues très entières et très parcimonieuses,

comme ces langues dravidiennes qui n’eurent pas de mots distincts pour «hier» et pour «demain».
Venez et nous suivez, qui n’avons mots à dire: nous remontons ce pur délice sans graphie où court l’antique phrase humaine; nous nous mouvons parmi de claires élisions, des
résidus d’anciens préfixes ayant perdu leur initiale, et devançant les beaux travaux de linguistique, nous nous frayons nos voies nouvelles jusqu’à ces locutions
inouïes, où l’aspiration recule au-delà des voyelles et la modulation du souffle se propage, au gré de telles labiales mi-sonores, en quête de pures finales
vocaliques.


Et ce fut au matin, sous le plus pur vocable, un beau pays sans haine ni lésine, un lieu de grâce et de merci pour la montée des sûrs présages de l’esprit; et comme un
grand
Ave de grâce sur nos pas, la grande roseraie blanche de toutes neiges à la ronde…
Fraîcheur d’ombelles, de corymbes, fraîcheur d’arille sous- la fève, ha! tant d’azyme encore aux lèvres de l’errant!…

Quelle flore nouvelle, en lieu plus libre, nous absout de la fleur et du fruit?
Quelle navette d’os aux mains des femmes de grand âge, quelle amande d’ivoire aux mains de femmes déjeune âge

nous tissera linge plus frais pour la brûlure des vivants?… Épouse du monde notre patience, épouse du monde notre attente!…
Ah! tout l’hièble du songe à même notre visage!
Et nous ravisse encore, ô monde! ta fraîche haleine de mensonge !…
Là où les fleuves encore sont guéables, là où les neiges encore sont guéables, nous passerons ce soir une âme non guéable…
Et au-delà sont les grands lés du songe, et tout ce bien fongible où l’être engage sa fortune…

Désormais cette page où plus rien ne s’inscrit.

 

Saint-John Perse

PLANTATION PARADOXALE


Où craque l’herbe le bois de graminée serpente dans le brasier terrestre

Les vignes demandent à boire de grâce en suçant le calcaire

et viennent poser au rail des navires de con plaisance 

Combien de gestes sont du même mouvement gymnastique tout  en demeurant étranger  au choix d’appel par sa forme

Atteindre le but ne coordonne pas toujours la route par le choix  du meilleur chemin

Reste plus qu’à voir s’épanouir la meilleure part de ce qu’on a mis de soi 

comme on plante son arbre du sein se formera le fruit

 

Niala-Loisobleu – 3 Octobre 2020