CHASSÉ


3296_10624407_0

 

 

CHASSÉ

Quelques grains de poussière de plus ou de moins

Sur des épaules vieilles

Des mèches de faiblesse sur des fronts fatigués

Ce théâtre de miel et de roses fanées

Où les mouches incalculables

Répondent aux signes noirs que leur fait la misère

Poutres désespérantes d’un pont

Jeté sur le vide

Jeté sur chaque rue et sur chaque maison

Lourdes folies errantes

Que l’on finira bien par connaître par cœur

Appétits machinaux et danses détraquées

Qui conduisent au regret de la haine

Nostalgie de la justice.

Une foule toute noire qui va à reculons
La bêche entre dans le sol mou

Comme une fille fraîche dans des draps déjà chauds

La lune noie la nuit

Force reste pourtant aux preuves de la vie.

 

Paul Eluard

NEIGES


ob_6194c4_petite-paul-delvaux-la-terrasse-1979-c

NEIGES

facebook sharing button
twitter sharing button

 

Et puis vinrent les neiges, les premières neiges de l’absence, sur les grands lés tissés du songe et du réel ; et toute peine remise aux hommes de mémoire, il y eut une
fraîcheur de linges à nos tempes.
Et ce fut au matin, sous le sel gris de l’aube, un peu avant la sixième heure, comme en un havre de fortune, un lieu de grâce et de merci où licencier l’essaim des grandes odes
du silence.

Et toute la nuit, à notre insu, sous ce haut fait de plume, portant très haut vestige et charge d’âmes, les hautes villes de pierre ponce forées d’insectes lumineux
n’avaient cessé de croître et d’exceller, dans l’oubli de leur poids.
Et ceux-là seuls en surent quelque chose, dont la mémoire est incertaine et le récit est aberrant.
La part que prit l’esprit à ces choses insignes, nous l’ignorons.

Nul n’a surpris, nul n’a connu, au plus haut front de pierre, le premier affleurement de cette heure soyeuse, le premier attouchement de cette chose fragile et très futile, comme un
frôlement de cils.
Sur les revêtements de bronze et sur les élancements

d’acier chromé, sur les moellons de sourde porcelaine et sur les tuiles de gros verre, sur la fusée de marbre noir et sur l’éperon de métal blanc, nul n’a surpris, nul n’a
terni

cette buée d’un souffle à sa naissance, comme la première transe d’une lame mise à nu…
Il neigeait, et voici, nous en dirons merveilles: l’aube muette dans sa plume, comme une grande chouette fabuleuse en proie aux souffles de l’esprit, enflait son corps de dahlia blanc.
Et de tous les côtés il nous était prodige et fête.
Et le salut soit sur la face des terrasses, où l’Architecte, l’autre été, nous a montré des œufs d’engoulevent !

Je sais que des vaisseaux en peine dans tout ce naissain pâle poussent leur meuglement de bêtes sourdes contre la cécité des hommes et des dieux; et toute la misère du
monde appelle le pilote au large des estuaires.
Je sais qu’aux chutes des grands fleuves se nouent d’étranges alliances, entre le ciel et l’eau : de blanches noces de noctuelles, de blanches fêtes de phryganes.
Et sur les vastes gares enfumées d’aube comme des palmeraies sous verre, la nuit laiteuse engendre une fête du gui.

Et il y a aussi cette sirène des usines, un peu avant la sixième heure et la relève du matin, dans ce pays, là-haut, de très grands lacs, où les chantiers
illuminés toute la nuit tendent sur l’espalier du ciel une haute treille sidérale : mille lampes choyées des choses grèges de la neige…
De grandes nacres en croissance, de grandes nacres sans défaut méditent-elles leur réponse au plus profond des eaux ? — ô toutes choses à renaître, ô
vous toute réponse!
Et la vision enfin sans faille et sans défaut!…

neige sur les dieux de fonte et sur les aciéries cinglées de brèves liturgies; sur le mâchefer et sur l’ordure et sur l’herbage des remblais: il neige sur la fièvre et
sur l’outil des hommes

— neige plus fine — qu’au désert la graine de coriandre, neige plus fraîche qu’en avril le premier lait des jeunes bêtes…
Il neige par là-bas vers l’Ouest, sur les silos et sur les ranchs et sur les vastes plaines sans histoire enjambées de pylônes ; sur les tracés de villes à naître
et sur la cendre morte des camps levés ;

sur les hautes terres non rompues, envenimées d’acides, et sur les hordes d’abiès noirs empêtrés d’aigles barbelés, comme des trophées de guerre…
Que disiez-vous, trappeur, de vos deux mains congédiées ?
Et sur la hache du pionnier quelle inquiétante douceur a cette nuit posé la joue?…
Il neige, hors chrétienté, sur les plus jeunes ronces et sur les bêtes les plus neuves. Épouse du monde ma présence !…
Et quelque part au monde où le silence éclaire un songe de mélèze, la tristesse soulève son masque de servante.

II

Ce n’était pas assez que tant de mers, ce n’était pas assez que tant de terres eussent dispersé la course de nos ans.
Sur la rive nouvelle où nous halons, charge croissante, le filet de nos routes, encore fallait-il tout ce plain-chant des neiges pour nous ravir la trace de nos pas…
Par les chemins de la plus vaste terre étendrez-vous le sens et la mesure de nos ans, neiges prodigues de l’absence, neiges cruelles au cœur des femmes où s’épuise
l’attente?

Et
Celle à qui je pense entre toutes les femmes de ma race, du fond de son grand âge lève à son
Dieu sa face de douceur.
Et c’est un pur lignage qui tient sa grâce en moi. «Qu’on nous laisse tous deux à ce langage sans paroles dont vous avez l’usage, ô vous toute présence, ô vous
toute patience !
Et comme un grand
Ave de grâce sur nos pas chante tout bas le chant très pur de notre race.
Et il y a un si long temps que veille en moi cette affre de douceur…

Dame de haut parage fut votre âme muette à l’ombre de vos croix; mais chair de pauvre femme, en son grand âge, fut votre cœur vivant de femme en toutes femmes
suppliciée…
Au cœur du beau pays captif où nous brûlerons l’épine, c’est bien grande pitié des femmes de tout âge à qui le bras des hommes fit défaut.
Et qui donc vous mènera, dans ce plus grand veuvage, à vos Églises souterraines où la lampe est frugale, et l’abeille, divine ?

…Et tout ce temps de mon silence en terre lointaine, aux roses pâles des ronciers j’ai vu pâlir l’usure de vos yeux.
Et vous seule aviez grâce de ce mutisme au cœur de l’homme comme une pierre noire…
Car nos années sont terres de mouvance dont nul ne tient le fief, mais comme un grand
Ave de grâce sur nos pas nous suit au loin le chant de pur lignage ; et il y a un si long temps que veille en nous cette affre de douceur…

Neigeait-il, cette nuit, de ce côté du monde où vous joignez les mains?…
Ici, c’est bien grand bruit de chaînes par les rues, où vont courant les hommes à leur ombre.
Et l’on ne savait pas qu’il y eût encore au monde tant de chaînes, pour équiper les roues en fuite vers le jour.
Et c’est aussi grand bruit de pelles à nos portes, ô vigiles !
Les nègres de voirie vont sur les aphtes de la terre comme gens de gabelle.
Une lampe

survit au cancer de la nuit.
Et un oiseau de cendre rose, qui fut de braise tout l’été, illumine soudain les cryptes de l’hiver, comme l’Oiseau du
Phase aux
Livres d’heures de l’An
Mille… Épouse du monde ma présence, épouse du monde mon attente !
Que nous ravisse encore la frâche haleine de mensonge!…
Et la tristesse des hommes est dans les hommes, mais cette force aussi qui n’a de nom, et cette grâce, par instants, dont il faut bien qu’ils aient souri.

IV

Seul à faire le compte, du haut de cette chambre d’angle qu’environne un
Océan de neiges. —
Hôte précaire de l’instant, homme sans preuve ni témoin, détacherai-je mon lit bas comme une pirogue de sa crique?…
Ceux qui campent chaque jour plus loin du lieu de leur naissance, ceux qui tirent chaque jour leur barque sur d’autres rives, savent mieux chaque jour le cours des choses illisibles; et
remontant les fleuves vers leur source, entre les vertes apparences, ils sont gagnés soudain de cet éclat sévère où toute langue perd ses armes.

Ainsi l’homme mi-nu sur l’Océan des neiges, rompant soudain l’immense libration, poursuit un singulier dessein où les mots n’ont plus prise. Épouse du monde ma présence,
épouse du monde ma prudence!…
Et du côté des eaux premières me retournant avec le jour, comme le voyageur, à la néoménie, dont la conduite est incertaine et la démarche est aberrante,
voici que j’ai dessein d’errer parmi les plus vieilles couches du langage, parmi les plus hautes tranches phonétiques : jusqu’à des langues très lointaines, jusqu’à des
langues très entières et très parcimonieuses,

comme ces langues dravidiennes qui n’eurent pas de mots distincts pour «hier» et pour «demain».
Venez et nous suivez, qui n’avons mots à dire: nous remontons ce pur délice sans graphie où court l’antique phrase humaine; nous nous mouvons parmi de claires élisions, des
résidus d’anciens préfixes ayant perdu leur initiale, et devançant les beaux travaux de linguistique, nous nous frayons nos voies nouvelles jusqu’à ces locutions
inouïes, où l’aspiration recule au-delà des voyelles et la modulation du souffle se propage, au gré de telles labiales mi-sonores, en quête de pures finales
vocaliques.


Et ce fut au matin, sous le plus pur vocable, un beau pays sans haine ni lésine, un lieu de grâce et de merci pour la montée des sûrs présages de l’esprit; et comme un
grand
Ave de grâce sur nos pas, la grande roseraie blanche de toutes neiges à la ronde…
Fraîcheur d’ombelles, de corymbes, fraîcheur d’arille sous- la fève, ha! tant d’azyme encore aux lèvres de l’errant!…

Quelle flore nouvelle, en lieu plus libre, nous absout de la fleur et du fruit?
Quelle navette d’os aux mains des femmes de grand âge, quelle amande d’ivoire aux mains de femmes déjeune âge

nous tissera linge plus frais pour la brûlure des vivants?… Épouse du monde notre patience, épouse du monde notre attente!…
Ah! tout l’hièble du songe à même notre visage!
Et nous ravisse encore, ô monde! ta fraîche haleine de mensonge !…
Là où les fleuves encore sont guéables, là où les neiges encore sont guéables, nous passerons ce soir une âme non guéable…
Et au-delà sont les grands lés du songe, et tout ce bien fongible où l’être engage sa fortune…

Désormais cette page où plus rien ne s’inscrit.

 

Saint-John Perse

LE TRAIN POUR


unnamed (1)

LE TRAIN POUR

Passées les fumées du temps la grande verrière en gare tient son prochain voyage en boîte

A l’examen la silhouette du contrôleur est à quai prête à dire

Le mouvement des marées est un acte qui franchit tout ce qui est limité, combien d’estrans me restent-ils, me siffle dans l’oreille mon vieux copain Serge

A chauler les façades, nettoyer les oreilles du vent, remonter la pendule du coq, changer les litières de ses propres volontés, trouver l’abri contre la foudre du con qui met ses doigts dans la prise, se mesure son unité de résistance

Alors la machine met son potentiel humain en service

Les mers je les ai traversé dedans et par-dessus

Oiseau rappelle-toi

Le réseau secondaire version omnibus offre au regard posé à la portière, la différence du touché pour la vue rapprochée

Paul Delvaux est pionnier en matière de locomotion humaine, le Chef du Gare en Chef…

Niala-Loisobleu – 22 Mai 2020

 

TRAIN D’EN FAIRE 


image1-azaleeTRAIN D’EN FAIRE

 

J’ai voyagé dans ta cage d’escalier en glissant sur la rampe, halluciné par la boule en verre du rez-de-chaussée interdisant toute catatonie. Es-tu Irma, se dit-on au lancement du 7° étage, pour avoir cette envie de lire si profondément en moi ? Tout s’accélère dans la courbe du mi-parcours en un derviche mammaire à perdre l’équilibre. J’ai vu l’aréole en traversant le vignoble bordelais. Il ne m’en reste que l’impression d’avoir vu double. La vitesse approchait du son et le mur avec. Comment ai-je fait pour me retrouver à la place du machiniste, ne me posez plus de questions subalternes, je n’ai d’yeux que pour le tunnel qui grossit à l’orée d’une forêt si touffue que tu te dis si je tamponne ça doit amortir . Aucun lampiste n’agite de lanterne sur la voie, ça va de plus en plus vite. Le phare d’Alexandrie pointe mon bas-ventre faisant surface sans ralentir. De chaque côté de la voie, un panneau clignote Joyce Mansour, tiens j’arrive aux catacombes du Caire me dis-je.

C’est  là que je me suis réveillé, trempé de sueur, dans le lit, la chatte s’était pelotonnée sur mon visage et ronronnait à un rythme de rave partie. Ouvrant les yeux j’ai vu l’oreiller voisin couvert d’un ébouriffement capillaire. L’Atlantique est en période de tempête, sortons doucement, fut la première pensée qui me vint à l’esprit, le train roule en corps et l’air est chargé de projectiles, les averses et les tuiles avec et les branches avec les troncs, ça recommande une conduite attentive. Devant l’établissement scolaire un groupe d’enfants hilares me dit bonjour en se tapant les côtes. Ce n’est que beaucoup plus tard en sortant du cours d’hist-gé que je compris le beau de cette nuit de première fois en découverte du Nil.

Niala-Loisobleu – 18 Octobre 2019

Parole de juillet


pd2

Parole de juillet

 

Mesuré est le lieu des hommes

Et les oiseaux ont reçu le même mais immense !

Immense le jardin où à peine

Séparé de la Mort. (avant qu’elle ne me touche à nouveau

Déguisée) je jouais et tout m’arrivait aisément à hauteur de main.

Le petit cheval de mer ! Et de la bulle fuit l’éclatement !

Le bateau rouge de la mûre sauvage courants profonds des

Feuillages ! Et le mât de misaine plein de drapeaux !

Que m’arrive-t-il à présent ? Mais c’était hier où j’ai existé

Et puis la longue longue vie des inconnus l’inconnue

Soit. Rien qu’en parlant joliment on s’épuise :

Comme le cours de l’eau qui d’une âme à l’autre

tisse les distances.

Et tu te trouves funambulant d’une Galaxie à l’autre

Alors que sous tes pieds grondent les précipices.

Et tu arrives ou non.

Oh premiers élans à peine esquisses sur mes draps. Anges féminins

Qui de là-haut me faisiez signe d’avancer dans toute chose

Puisque même si je tombais de la fenêtre

la mer de nouveau me servirait de monture

L’immense pastèque qu‘ignorant jadis j’ai habitée

Et ces filles de la maison, ces orphelines, à la chevelure défaite qui avec l’Intelligence du vent savait se déployer par-dessus les cheminées !

Une telle harmonie de l’ocre dans le bleu

qui vraiment te trouble

Et les écritures d’oiseaux que le vent pousse par la fenêtre

À l’heure où tu dors poursuivant l’avenir

Le Soleil sait. Il descend en toi pour regarder.

Car l’extérieur n’étant que reflet, c’est dans ton corps que la nature demeure et de la qu’elle se venge

Comme dans une sauvagerie sacrée pareille a celle lion ou de l’Anachorète

Ta propre fleur pousse

que l’on nomme Pensée

(Bien que lettré, j’arrivai de nouveau là où la nage m’a toujours mené)

Mesuré est le lieu des sages

Et let enfants ont reçu le même mais Immense !

Immense la mort sans mois ni siècles

Pas moyen de devenir adulte là-bas

De sorte que dans les mêmes chambres

les mêmes jardins tu retourneras

en tenant la cigale – Zeus qui d’une

Galaxie à l’autre promène ses étés.

 

Odysseus Elytis  ( Les Élégies de la pierre tout-au-bout 1991 )

 

RAIL


téléchargement

RAIL

 

La bretelle de cet accordéon toujours accrochée au caniveau ça défile

nicotine à la verrière la gare transpire

et largue au métro du rêve raccourci ou interrompu

Les rideaux tirés du couloir trempent du peint beurré dans les remontées de café

Non le coq n’a pas sonné

dans la Manche passe un rail il faut retrouver la chaussure à son pied

Elle a pris l’autre route pour allonger le temps de rester près de lui

Lui la tête dans la fenêtre il lave les carreaux pour voir blanche la traînée de sa mariée

que deux enfants de coeur tiennent en bouquet

En hochant sa crinière le cheval sifflote un air frais avant l’arrivée de grosse chaleur

du haut du phare l’oiseau regarde s’il y a assez de souffle dans la voile.

 

Niala-Loisobleu – 19 Septembre 2019

ARGENTIQUE


7202967-11053589

ARGENTIQUE

Tangage en croupe du cheval de trait

Le soc mâchoire serrée tient l’ocre à l’os

Au détour du fusil le chien épaule son flair

Au-dessus du chant ouvert passe un vol d’oies sauvages

J’ai porté ta robe au cintre en pleine inspiration manuelle

Un chanteur à texte passe à l’entracte du ciné de notre quartier de lune

Dressés comme des chiens à l’arrêt tes seins ont prêtés l’oreille au miroir

Exquis mots que j’ai sucé sur la langue ouvrière des prés vers et cause Ma…

Niala-Loisobleu – 17/09/19

LE VIEUX FUSIL


tirage-le-grand-saut-31037c64-4e19-4cb1-b284-8b16e4008f96

LE VIEUX FUSIL

 

Sur  le cran d’arrêt d’un retour d’été, au moment choisi par les sarcelles, le brame du cerf va transpirer jusqu’au-delà des passages lunaires

J’sais pas en quoi est Vénus

M’étonnerait que Saturne l’encorne

M’est avis que du fond de la nappe phréatique la chasse a bien cours,  rien qu’à la façon dont le lapin tape du pied, le terrier n’a pas l’air d’avoir envie d’hiverner.

Niala-Loisobleu – 14/09/19

MASCARET


8892f2e1a69c1958071daa9311c48a07

MASCARET

A la renverse, toute dressée par l’image la mer monte  à mascaret qui, andromorphe, doit sa forme à lui-même en application de son intime pensée

Tête à l’envers  à force d’avaler son odeur

La fleur en tombe d’éthylisme

L’enfant sort son bilboquet, le tend à son père pour apprendre, si attentif que pas un trait ne déborde quand la boule en décrivant son orbe vient se ficher au piquet

La vallée surmontée des plus proches collines a quelque chose d’un Courbet, un soir de printemps au tombé du couchant dans les pommiers

Avec une intensité à couper le souffle, l’émotion fixe le ressenti dans un silence idoine de beauté qui en rejoignant le ventre se loge  aux tripes.

Niala-Loisobleu – 13/09/19

CE MATIN

Silence de nuit complète à cinq heures
Janacek en quatuor à son dernier amour
Debussy pour
Chouchou fabrique un gollywooks
J’ai le tome de
Martin sur les genoux

De quoi hier ce lendemain était-il fait
Dont ils ne savaient rien nous le savons
Eux qui furent égaux dans cette nescience
Nous fiers comme des rieuses de veillée
Qui savons cela
Tout cela de plus
A la fin au moins cela qui n’est rien d’autre

Le gros caillou remonte
Dans la nuit tombe et en tombant retombe
Ils en sont à la fin d’aujourd’hui
Nous bien sûr au début de ce jour
Et eux là-bas hier encore à
L.A là
La faucheuse qui n’existe pas plus qu’un dieu
Les fauche eux et euses

Ce qui échappe avec le mot qui échappe ce n’est pas seulement un autre mot mais ce que les mots de la phrase comme des doigts tressent en laissant fuir

Une houle rostrale d’espace pousse

Le spacieux mascaret du vide

Rien qu’inventive expansion de nébuleuses en proue

Mais où donc est passé le temps ?

Des monades

sur la terre comme au ciel

implosent en trous noirs

Le centre est le sommet

Ce point le plus exposé au soleil

Il y a une écaille de la terre partout

À chaque seconde qui est plus proche

Du soleil que toutes les autres

Il y tombe à pic — pour un œil

À ce moment qui passe au zénith et que

Le reflet d’un éclair aveugle

Comme à l’orchestre tour à tour

Un spectateur s’allume

Au réverbère en diamant de la star

Qui lui tape maintenant dans l’œil

Pénélope c’était donc ça

La tapisserie d’un jour

Dont la nuit aura feint l’amnésie

Mailles de biens, d’échappée, de renonces

Faux filées de lecture et ratio de lumière

Elle lègue aux familles régnantes

La joie de ses derniers moments

De chacun on pourra dire

Il avait essayé plusieurs fois de se tuer

Veille à te regarder

pour te faire disparaître

La flèche touche une chose dans la nuit

Qui en devient sa cible
Un sens nous sommes

avides de signes

J’ai tout à me reprocher

dit le poème mot-dit

Car vous n’êtes pas irraprochables

— par l’anneau d’un comme visible ou non —

amis ennemis phases et phrases.

D n’y a jamais que groupes de ressemblances

faisceaux de semblants pour la pensée

qui s’approche du comme-un des mortels

cette anthropomorphose qui pourrait échouer

 

Michel Deguy

CÔMO ES POSIBLE


pd2

CÔMO ES POSIBLE

Une table de toilette, la bassine et son broc, poudre de riz, parfum naturel, sur la chaise une parure encore frémissante, au bas de la porte un vrai chien isole du courant d’air

Les fleurs, un drap de dessus, des traces dessous, le réveil est arrêté au marque-page d’une histoire, un tiroir laisse entrevoir, la fenêtre donne sur le jardin ouvert à la bêche

Roucoulements depuis les géraniums, on entend un remue-ménage dans la cour des poules, le coq égosille

Au loin à la verticale de l’horizon un enfant tire un cerf-volant

On n’aperçoit plus l’Amérique

La mère change l’eau du bébé qui va naître. Un vieil homme garde sa barque au fil des pages de son livre, Ernest laisse tomber la vieille américaine et sers-moi un mojito, quelques feuilles de menthe dans ma route du rhum feront un bon passage pour rendre tout possible.

Niala-Loisobleu – 12/09/19