AUTO-PORTRAIT


A2-Niala 112 COPIE 2 (2)

 

AUTO-PORTRAIT

 

J’ai sorti la mort, pour vivre

Ceylan est celui qui dit ça avec un poignant qui saute, halète, sans pleureuses

 

Là autour quelque chose de vraiment mort rampe

 

Dans l’attente j’ai sorti le miroir du calme

je m’y suis vu serein d’amour vivant

peut-être devrais-tu peindre ça, m’a-t-il dit, un sourire vierge comme un hymen qui fait la plage en sautillant les mouettes

Pourquoi je noir ?

Tu sais la glace c’est plus beau de l’autre côté du miroir. Tellement plus vrai qu’une image attendue…

Niala-Loisobleu – 22/09/19

FUGUE DE MORT, PAR PAUL CELAN.


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FUGUE DE MORT, PAR PAUL CELAN.

 

Lait noir du petit jour nous le buvons le soir
nous le buvons midi et matin nous le buvons la nuit
nous buvons et buvons
nous creusons une tombe dans les airs on y couche à son aise
Un homme habite la maison qui joue avec les serpents qui écrit
qui écrit quand il fait sombre sur l’Allemagne tes cheveux d’or Margarete
il écrit cela et va à sa porte et les étoiles fulminent il siffle pour appeler ses chiens
il siffle pour rappeler ses Juifs et fait creuser une tombe dans la terre
il nous ordonne jouez maintenant qu’on y danse

Lait noir du petit jour nous te buvons la nuit
nous te buvons midi et matin nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
Un homme habite la maison qui joue avec les serpents qui écrit
qui écrit quand il fait sombre sur l’Allemagne tes cheveux d’or Margarete
Tes cheveux de cendre Sulamith nous creusons une tombe dans les airs on y couche à son aise
Il crie creusez plus profond la terre vous les uns et les autres chantez et jouez
il saisit le fer à sa ceinture il le brandit ses yeux sont bleus
creusez plus profond les bêches vous les uns et les autres jouez encore qu’on y danse

Lait noir du petit jour nous te buvons la nuit
nous te buvons midi et matin nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
un homme habite la maison tes cheveux d’or Margarete
tes cheveux de cendre Sulamith il joue avec les serpents

Il crie jouez la mort plus doucement la mort est un maître d’Allemagne
il crie plus sombre les accents des violons et vous montez comme fumée dans les airs
et vous avez une tombe dans les nuages on y couche à son aise
Lait noir du petit jour nous te buvons la nuit
nous te buvons midi la mort est un maître d’Allemagne
nous te buvons soir et matin nous buvons et buvons
la mort est un maître d’Allemagne ses yeux sont bleus
il te touche avec une balle de plomb il te touche avec précision
un homme habite la maison tes cheveux d’or Margarete
il lâche ses chiens sur nous et nous offre une tombe dans les airs
il joue avec les serpents il rêve la mort est un maître d’Allemagne

tes cheveux d’or Margarete
tes cheveux de cendre Sulamith

Bucarest, 1945.

Traduction Olivier Favier.

TODESFUGE

Schwarze Milch der Frühe wir trinken sie abends
wir trinken sie mittags und morgens wir trinken sie nachts
wir trinken und trinken
wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng
Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der schreibt
der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland dein goldenes Haar Margarete
er schreibt es und tritt vor das Haus und es blitzen die Sterne er pfeift seine Rüden herbei
er pfeift seine Juden hervor läßt schaufeln ein Grab in der Erde
er befiehlt uns spielt auf nun zum Tanz

Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts
wir trinken dich morgens und mittags wir trinken dich abends
wir trinken und trinken
Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der schreibt
der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland dein goldenes Haar Margarete
Dein aschenes Haar Sulamith wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng

Er ruft stecht tiefer ins Erdreich ihr einen ihr andern singet und spielt
er greift nach dem Eisen im Gurt er schwingts seine Augen sind blau
stecht tiefer die Spaten ihr einen ihr andern spielt weiter zum Tanz auf

Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts
wir trinken dich mittags und morgens wir trinken dich abends
wir trinken und trinken
ein Mann wohnt im Haus dein goldenes Haar Margarete
dein aschenes Haar Sulamith er spielt mit den Schlangen
Er ruft spielt süßer den Tod der Tod ist ein Meister aus Deutschland
er ruft streicht dunkler die Geigen dann steigt ihr als Rauch in die Luft
dann habt ihr ein Grab in den Wolken da liegt man nicht eng

Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts
wir trinken dich mittags der Tod ist ein Meister aus Deutschland
wir trinken dich abends und morgens wir trinken und trinken
der Tod ist ein Meister aus Deutschland sein Auge ist blau
er trifft dich mit bleierner Kugel er trifft dich genau
ein Mann wohnt im Haus dein goldenes Haar Margarete
er hetzt seine Rüden auf uns er schenkt uns ein Grab in der Luft
er spielt mit den Schlangen und träumet der Tod ist ein Meister aus Deutschland

dein goldenes Haar Margarete
dein aschenes Haar Sulamith

Bucarest, 1945.

FUGA DI MORTE

Nero latte dell’alba lo beviamo la sera
lo beviamo a mezzogiorno e al mattino lo beviamo la notte beviamo e beviamo
scaviamo una tomba nell’aria là non si giace stretti
Nella casa abita un uomo che gioca con i serpenti che scrive
che scrive all’imbrunire in Germania i tuoi capelli d’oro Margarete
lo scrive ed esce dinanzi a casa e brillano le stelle e fischia ai suoi mastini
fischia ai suoi ebrei fa scavare una tomba nella terra
ci comanda ora suonate alla danza.

Nero latte dell’alba ti beviamo la notte
ti beviamo al mattino e a mezzogiorno ti beviamo la sera
beviamo e beviamo
Nella casa abita un uomo che gioca con i serpenti che scrive
che scrive all’imbrunire in Germania i tuoi capelli d’oro Margarete
I tuoi capelli di cenere Sulamith scaviamo una tomba nell’aria là non si giace stretti

Lui grida vangate più a fondo il terreno voi e voi cantate e suonate
impugna il ferro alla cintura lo brandisce i suoi occhi sono azzurri
spingete più a fondo le vanghe voi e voi continuate a suonare alla danza

Nero latte dell’alba ti beviamo la notte
ti beviamo a mezzogiorno e al mattino ti beviamo la sera
beviamo e beviamo
nella casa abita un uomo i tuoi capelli d’oro Margarete
i tuoi capelli di cenere Sulamith lui gioca con i serpenti

Lui grida suonate più dolce la morte la morte è un maestro tedesco
lui grida suonate più cupo i violini e salirete come fumo nell’aria
e avrete una tomba nelle nubi là non si giace stretti

Nero latte dell’alba ti beviamo la notte
ti beviamo a mezzogiorno la morte è un maestro tedesco
ti beviamo la sera e la mattina beviamo e beviamo
la morte è un maestro tedesco il suo occhio è azzurro
ti colpisce con palla di piombo ti colpisce preciso
nella casa abita un uomo i tuoi capelli d’oro Margarete
aizza i suoi mastini contro di noi ci regala una tomba nell’aria
gioca con i serpenti e sogna la morte è un maestro tedesco

i tuoi capelli d’oro Margarete
i tuoi capelli di cenere Sulamith

Bucarest, 1945.

Paul Celan, Poesie (a cura di Giuseppe Bevilacqua), Mondadori, Milano, 1998.

 

A IDEELLE EN DEDICACE SUR SON TRAVAIL H. HESSE


042 Daniel Merriam Higher Octave

Ecrit par Marc Michiels (Le Mot et la Chose) 30.01.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Correspondance, Gallimard

Paul Celan, René Char : Correspondance (1954-1968), octobre 2015, édition établie, présentée et annotée par Bertrand Badiou, 336 pages, 28 €

Edition: Gallimard

Paul Celan, René Char : Correspondance (1954-1968)

 

« Si tu n’espères pas, tu ne rencontreras pas l’inespéré », Héraclite

 

L’échange entre René Char et Paul Celan semble aller de soi. Celui du poète du maquis de Provence avec le poète juif d’Europe orientale qui, contrairement à ses parents, ne subira que les camps de travail roumains et échappera à la machine d’extermination nazie. Tous deux connurent la clandestinité, la disparition de proches, le sentiment de l’imminence de la mort. Les poèmes de Celan sont nés dans les camps, hanté de n’avoir pas pu sauver ses parents assassinés par les nazis en Ukraine. Ils constituent le socle de toute son écriture quand s’ébauchent la correspondance des deux hommes, et ses textes sont quasiment inconnus en France.

Bien qu’ils ne fussent ni de la même langue ni du même monde ni du même âge, cette correspondance rapproche deux écrivains aux tempéraments différents, façonnés au plus profond d’une pierre brute, l’âme d’une blessure sans retour et qui pousse les hommes à côtoyer les tréfonds de l’inacceptable :

« De tout ce qui est écrit, je ne lis que ce que quelqu’un écrit avec son sang. Écris avec ton sang : et tu verras que le sang est esprit », Ainsi parlait Zarathoustra, partie I, chapitre Lire et écrire, Friedrich Nietzsche.

Mais, les poètes ne sont à la hauteur de leur vision que si dire le monde, la poésie, coïncide avec le fruit du silence. La possibilité de laisser à l’aboiement de la vie, le témoignage de l’autre, rebelle et solitaire ; d’un monde, celui des contradictions, trempé pour toujours dans la parole des multiples épreuves.

Une parole en action en somme, où parfois agir consiste à ne pas agir, où parfois la parole se donne le pouvoir de tuer la mort, comme pour clamer peut-être dans ce non-retour des âmes, dans les méandres et les ravines sanglantes du siècle, le murmure des corps privés de leur propre mort.

Double composante, dans l’écriture des deux auteurs, celle de l’érotisme est essentielle dans les offices du renouvellement de la parole littéraire. Leurs relations avec les femmes, tiennent une place importante et partagent tous deux la même exigence sur leurs arts : « Ils congédient l’expérience vécue dans le sens où ils ne se destinent qu’à véhiculer sa forme métamorphosée ».

La correspondance de Paul Celan et René Char, publiée aux éditions Gallimard et présentée par Bertrand Badiou, est comme un album photo de famille : « Morceaux de sommeil, coins poussés dans le nulle part : nous restons égaux à nous-mêmes, l’étoile ronde manœuvrée, alentour, nous approuve», Paul Celan à René Char. Seuls, les poèmes suffisent, car c’est avec la vie qu’ils s’écrivent et constituent pour eux-mêmes la seule biographie acceptable.

C’est donc à travers un filtre complémentaire, celui de la correspondance des deux auteurs, enrichi des échanges épistolaires de René Char avec Gisèle Celan-Lestrange à la mort de Paul Celan, et d’un appendice chronologique largement documenté, que l’ouvrage complète notre compréhension de leur relation complexe, tant du point de vue de la création que de leurs relations personnelles, de leur amitié. Et ce malgré l’affaire Goll, les crises et les hospitalisations de Celan.

1959 est l’année de la première grave crise entre les deux hommes.

« René Char ! Je voudrais vous dire, en ce moment, qui est celui de votre peine, quelle est ma peine. Le temps s’acharne contre ceux qui osent être humains – c’est le temps de l’anti-humain. Vivants, nous sommes morts, nous aussi. Il n’y a pas de ciel de Provence ; il y a la terre, béante et sans hospitalité ; il n’y a qu’elle. Point de consolation, point de mots. La pensée – c’est une affaire des dents. Un mot simple que j’écris : cœur. Un chemin simple celui-là. René Char, il y a ce chemin-là, c’est le seul, ne le quittez pas.

Ai-je le droit de vous dire ceci ? Je ne sais. Je vous le dis. Ajoutez-y un mot ou un silence.

Je vous adresse ces mots – qui sont des mots – après la mort d’Albert Camus. Soyez vrai, toujours », Paul Celan à René Char, le 6 janvier 1960.

Une annotation dans un agenda, inscrite sur le papier jauni du temps, une dernière rencontre entre les deux hommes le 21 novembre 1967, mais on ne sait rien de ce probable rendez-vous. René Char fait un dernier envoi de lettre en octobre 1968, mais nulle trace de réponse à cet ultime envoi.

Il faudra attendre la disparition du poète en avril 1970 pour que René Char sorte de son silence. Ou, comme le souligne Bertrand Badiou dans la préface que Char, au début de 1974, confiera à Gisèle Celan-Lestrange, l’unique version connue d’une pensée pour Paul Celan, écrite au lendemain de sa mort et qui préfigure celle écrite le jour de la mort de Heidegger, le 26 mai 1976 :

Sans date – Les matinaux, de René Char à Paul Celan : « Le vrai secours vient dans le vague ».

 

D’où vient cette pensée muette ?

 

Une critique,

dans l’intervalle des empreintes

laissées au souffle,

sur le sable brun et mouillé du rivage ?

 

Un embrun qui dis-cerne

L’éphémère dans l’inconnu

du Monde qui habite

Le cœur des hommes !

 

Une respiration qui sans cesse

fait vivre le flux des marées,

écume

de l’existence !

 

Laissez-vous porter par le rythme des correspondances,

avançant peu à peu sur le sol du silence.

À chacun sa parole,

langues des songes…

 

Article écrit par Marc Michiels pour Le Mot & la Chose

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L’écriture reste l’eau qui nous sert à survivre dans ce monde pris de sécheresse. Le très intéressant travail entamé par Idéelle sur le thème « CORRESPONDANCE » m’incite à glisser ce trait d’union, qui avec d’autres auteurs et une époque ayant eu à traiter de l’holocauste fait un lien vers Hesse. Montrant la toile qui se tisse entre les esprits.

Niala-Loisobleu – 4 Juin 2017