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FIN DE PARCOURS POSSIBLE


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FIN DE PARCOURS POSSIBLE

À quoi bon s’agiter ?
J’aurai vécu quand même
Et j’aurai observé les nuages et les gens
J’ai peu participé, j’ai tout connu quand même
Surtout l’après-midi, il y a eu des moments.

La configuration des meubles de jardin
Je l’ai très bien connue, à défaut d’innocence ;
La grande distribution et les parcours urbains,
Et l’immobile ennui des séjours de vacances.

J’aurai vécu ici, en cette fin de siècle,

Et mon parcours n’a pas toujours été pénible

(Le soleil sur la peau et les brûlures de l’être) ;
Je veux me reposer dans les herbes impassibles.

Comme elles je suis vieux et très contemporain,
Le printemps me remplit d’insectes et d’illusions
J’aurai vécu comme elles, torturé et serein,
Les dernières années d’une civilisation.

Est-il vrai qu’en un lieu au-delà de la mort
Quelqu’un nous aime et nous attend tels que nous sommes ?
Des vagues d’air glacé se succèdent sur mon corps ;
J’ai besoin d’une clef pour retrouver les hommes.

Est-il vrai que parfois les êtres humains s’entraident
Et qu’on peut être heureux au-delà de treize ans ?
Certaines solitudes me semblent sans remède ;
Je parle de l’amour, je n’y crois plus vraiment.

Quand la nuit se précise au centre de la ville
Je sors de mon studio, le regard implorant ;
Les boulevards charrient des coulées d’or mobile
Personne ne me regarde, je suis inexistant

Plus tard je me blottis près de mon téléphone
Je fais des numéros, mais je raccroche à temps.
Une forme est tapie derrière l’électrophone ;
Elle sourit dans le noir, car elle a tout son temps.

 

Michel Houellebecq

DEVANT PAR DERRIERE ET LES CÔTES


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DEVANT

PAR DERRIERE ET LES CÔTES

Des vignes hautes tombe un fruit lourd

le grain de Malaga roule ses yeux taurins

quand le soleil habite la grappe à en enivrer la main

Pablo a saisi LA MUSE  en son miroir

pour que les guitares allument son image

Elle m’écrit

je l’a lit

d’un pore à l’autre

Odyssée d’une armada d’amour qu’un vent porteur navigue à bord d’un

porte-plume oiseau

L’orbe élevant la quille à la vague ascensionnelle des couleurs nées du bleu au moment du mouvement de la poitrine

bien avant l’invasion viking du courant Kon-Tiki

la pirogue de papyrus

la giration derviche

les Cheminées des Fées

le chant grégorien

et

le cheval-marin tirant l’argile des futures mères pour le vase d’Ulysse et des Sirènes

J’ai vu sortir cette empreinte originelle du fond du miroir

sa main dans la sanguine de l’oxyde de caverne

avant que ne retombe la vibration de la course du troupeau de bisons….

Niala-Loisobleu – 10 Mai 2020

SUINTEMENTS


SUINTEMENTS

Le temps poursuivi dans cette cavalcade que nous affectionnons à cru, nous sommes au bord de courir dans l’écume

La rivière est proche

les peupliers en ligne marquent l’obstacle à franchir après celui de l’helvète fouineuse qui en a été pour ses frais

Un groupe d’ânons se nourrit à sa maman sous l’oeil attendri d’une belle normande à l’écoute, oreilles collées sur les rails

Quand les anglais ont débarqué ici ont se les ait farci durant cent ans. C’est drôle mais ça me bat pas l’émotion de savoir que l’arène mère à paumé un rejeton et sa suite. Le monde est si pauvre qu’il lui faut des monarques pour sa tirelire

Je sue, tu sues, nous suons

Et jusqu’à les peaux greffées d’une m’aime brûlure. L’éperon émonde à sang. Ah oui, sans casaque tu gagnes à prendre le départ comme moi sans la bombe mais avec le panama

Quand j’aurai rentré le cheval à côté du vélo, j’irai changer les litières…

Niala-Loisobleu – 24 Avril 2020

LA MAIN GAUCHE


LA MAIN GAUCHE

 

Suspendu, un châssis dénudé de lin pense au temps des toiles en étendue. Les tubes secs comme des pages blanches traînent parmi les morceaux de craies, des fusains sur lesquels une police scientifique identifierait les empreintes, portes-plumes, mines de plomb , critérium Caran-d’Aches, une odeur d’alcool reste au fond de quelques verts renversés par une grisaille psychologique

Ils marchent les yeux dans les yeux

Le lapin chasseur aurait du me rappeler mon père, son humour et son esprit enchanteur dès l’aube en train d’éplucher l’itinéraire qui le conduirait à sa prochaine aquarelle. Hélas il m’a échappé des doigts quand du terrier j’ai aperçu sortir la vilaine bête. La glu des oiseleurs traque l’oiseau

Un service militaire prolongé bien au-delà du temps réglementaire devait m’apprendre à déminer entre deux constructions de pont fluvial. De quoi rire vu la quantité d’explosif que mes chemins gardent, mèche allumée

En perdant le manuscrit de la dernière chanson, le cheval a perdu son aspect ventriloque. Les sabots ne sont pas parvenus à rejoindre le kiosque à musique du jardin public. Pas plus que la queue du Mickey du manège en place contre le Guignol

Et devant la mer la rose des sables est venue tout droit de Taïwan dans l’étal du marchand de souvenirs

L’enfant s’est vu grandir

Il a pris peur

Comme au temps où il a été puni d’écrire à la main gauche…

Niala-Loisobleu – 19 Avril 2020

LA NÉRÉIDE DE LA MER ROUGE


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LA NÉRÉIDE DE LA MER ROUGE

Le soleil qui se lève chaque matin à l’est

et plonge tous les soirs à l’ouest

sous le drap bien tiré de l’horizon

poursuit son destin circulaire

cadre doré enchâssant le miroir où tremblent les reflets

d’hommes et de femmes jetés sur une ombre de terre

par l’ombre d’une main qui singe la puissance

O fusées

il y a trop longtemps que nous enchante

l’araignée solaire pendue au fil à plomb de l’heure

Echelon par échelon

la mort remonte de son puits

et la roue immobile révèle son squelette de rayons

Que toutes les pierres se fendent

et que les frondaisons se penchent

pour saluer cette
Vérité dépouillée jusqu’aux os

une figure se dresse

au-dessus de la margelle ronde qui auréole la profondeur

D’occident en orient

un voyageur marchait

serrant de très près l’équateur

et remontant en sens inverse la trajectoire solaire

Ses regards agrippés aux forêts

peignaient leurs sombres chevelures

et ses mains balancées selon le mouvement de ses pieds

caressaient les lueurs à rebrousse-poil

comme s’il avait entrepris de forcer le cours de son

destin d’heure en heure et de jour en jour en le prenant à contre-sens

De lieu en lieu

la nuit oisive le suivait

Au bruit de ses pensées

il la faisait danser ainsi que font les montreurs d’ours

et quand la bête lasse se couchait

hissée sur la boule du monde c’était l’aurore qui se

montrait nudité fine étincelante et blanche

De l’Atlantique à la mer
Rouge

fuyant l’Europe

le voyageur allait sans femme

autre que les idoles pour qui des cierges flambaient dans sa tête

et les sirènes imaginaires nageant dans l’eau obscure de ses yeux

Il y avait beau temps qu’était enterrée la douceur du clair de lune qui s’enroule autour de longs cheveux et que l’amour ne lui était que paillasse à terreur qu’on y dorme
tout seul ou qu’on y couche à deux

Le couperet des jours signait les aubes glauques d’un coup d’ongle fatal aux espoirs trop touchants et de leurs cous marqués jaillissait ta voix rauque guillotine du ciel qui tends tes
bras méchants

La foudre aventurait son sexe jusqu’en terre
Les blés couchés lui répondaient en soupirant poils d’or et les sillons amoureux du tonnerre déchirés de sanglots s’ouvraient à tous les vents

C’était la peste et la misère
Ombres et feux se poursuivant dans la cave du jour où pourrit la lumière lèpre si pâle au cou de l’univers mendiant

O tempête

Tes plis profonds ont pu rider ma bouche amère et lacérer ce cœur qui pend entre mes côtes tel un quartier de viande à l’étal d’un boucher de trop de passions mon
corps fut mauvais hôte pour qu’aujourd’hui je marche autrement qu’yeux baissés

Éternel humilié dont le désir ulule

piètre amant j’ai toujours été l’ours mal léché

et je porte pourtant ivrogne émerveillé

au creux de ma poitrine une rose qui brûle

Telle devant la niche où dort un saint de pierre fœtus rêvant de tout son crâne déplumé et muet dans l’utérus comme un mort dans sa terre coule une cire que
l’ardeur de sa flamme fait suer

Telle face au miroir qui quadruple la paire

de bergers s’embrassant entre les chandeliers

une veilleuse presque éteinte change en suaire

les draps du couple parental dont craque le sommier

Et l’enfant réveillé sent vivre le silence troublé par ce seul bruit émané du fumier des membres confondus grâce à la morne science de l’amour qui ahane un
jugement dernier

Il songe en écoutant son cœur battre trop fort

à l’horreur d’être adulte bien qu’il sente

se faufiler en lui ainsi qu’un filon d’or

cette flamme légère et toujours laminée

montant pour l’ex-voto ou le dessus de cheminée

Jeu des sexes bandés qui perpétue l’engeance

en flux et en reflux de pieuvres rejetées

j’ai toujours redouté l’abjecte effervescence

des corps secoués de soubresauts et des chairs hérissées

L’alcool a beau rouler dans mes veines hilares délire torrentiel sans arche de
Noé ni drogue ni plaisir n’apaisent mes dieux lares âpres au gain comme un soldat au sang versé

Je marche sous les cieux dont le désert est l’ombre et compose avec eux un triste sablier double cône où le temps est un bateau qui sombre au
Maelstrom engloutissant les passagers

Car il faut que la nuit succède au jour qui ente ses rameaux éclatants sur un sol torréfié il faut qu’après l’amour les corps suivent la pente mauvaise à toute
chose en mal d’éternité

Si les bolides choient les animaux s’endorment
Vues à distance les montagnes se déforment et son ventre chargé de futurs ossements fait de la femme pleine un sépulcre mouvant

Tout décroît
La pluie est l’agonie du nuage

Le disque de la lune s’amenuise en croissant

Le ciel se meurt en vent quand les eaux le ravagent

et ses rides se muent en longs sifflets stridents

Le vent meurt en haleine quand trop de bouches le

tettent
L’haleine expire en buée sur la vitre ternie quand l’espace la suce impalpable squelette qui pour seule règle de mesure a ses tibias blanchis

Ainsi la soif s’étanche
Ainsi la fleur se fane
Du zénith au nadir des passions assouvies vaincu le sexe tombe en astre tournoyant et l’unique immortelle est la rose-des-vents

Il disait

et sa voix se mêlait au bêlement des chèvres au cri des coqs au rire des filles dans les villages traversés

Derrière lui les pays se refermaient comme des lèvres ouvertes un instant pour la morsure ou le baiser

L’Afrique se dénudait

rejetant les bijoux qui tintaient entre ses seins proéminents

et des chants la secouaient toute entière

comme un vent de tornade

tandis que le sang lourd des sacrifices coulait entre

ses jambes suantes menstrues éternelles et violentes

Épiant les augures d’oiseaux

fidèle à sa boussole à la pointe bleu nuit

l’homme passait

et dédaignait les femmes qui lui offraient leurs statures musculeuses

leurs chairs gaufrées d’effigies ancestrales et parfumées d’un relent aigre malgré les fards dont leur peau était ointe

pareille à leur mémoire fardée d’un sédiment de mythes

Plus seul qu’un plomb de sonde

il courait l’univers

et partout son ombre le suivait

double de lui-même écrasé par la honte

de cette errance sans espoir dans une vie sans cœur

Loin vers le nord

dans un port de la
Méditerranée

au fond d’une taverne borgne

un homme aux vêtements fatigués

chantait la rose et le cristal

Sa voix rampait jusqu’à sa bouche hors de son cœur qui lui tirait les chairs
Tel le poids d’une balle dans le ventre l’amour le casse en deux quand il le touche

D’un geste bref s’il vide un verre de vin

je bois l’eau pure de ma mort

D’un coup de main si avant de chanter

il replace sa ceinture

la crasse de son veston lustré

est son unique lest sur terre

L’ombre pend au soleil comme une bannière à sa hampe comme un nouveau-né à la mamelle nourricière comme une amoureuse aux deux bras noueux qui prolongent un torse

L’homme pend ù son ombre comme une corde à la potence comme une charogne au nœud coulant comme un hibou au chambranle d’une porte

Ainsi l’homme pend au soleil comme un trophée à la muraille comme un été à son printemps comme une tête à ses cheveux

et quand le soleil de midi scalpe l’ombre l’ombre renaît au cœur de l’homme et quand le soleil descendu étouffe l’homme l’ombre renaît corps de la nuit

dont toutes les cuisses ouvertes pour l’amour sont les colonnes

Murs moisis j’aime les longues traces d’étoiles

que laissent les affiches déchirées les plâtras

la suie des cheminées et les papiers criblés de fleurs

dentelles aux dessous mal soignés d’une femme

Dans sa mémoire où les villes montaient toutes clignotantes de lumières et de frissons des marchés étalaient leurs denrées sur les places et la foule ondoyait
ainsi qu’une moisson

A pleins paniers les trafiquants offraient à tous les richesses du monde

claie d’osier où nos vies sont groupées en rosaces écailles froissées mimant l’asphyxie des poissons

Dans les hôtels meublés champignonnaient les râles

des amants accouplés ô huître en qui mûrit

la perle du plaisir sous la nacre du mâle

quand les flots radoteurs battent leurs vieux tapis

La ruelle s’éveillait pour les querelles de ménage cris et coups pleuvant dru après la pâmoison
L’enfant battu pleurait de ses yeux gros de nuages ocreux qui survolaient la fétide prison

Dans des chambres perdues de grises accoucheuses prenaient le bain de sang qu’il faut chaque matin à leurs mains délabrées — froides ensorceleuses qui fourgonnent les
chairs plus âprement que des putains

Aux vitres se posaient les maigres faces blêmes d’orphelins nourris d’os et vêtus de sarraux couleur de l’insoluble et mobile dilemme qu’imprimait sous leur front le givre des
carreaux

De grands oiseaux fuyant la terre bâtissaient des cercles que jugeait encore trop étroits le regard de l’enfant s’il heurtait la paroi du ciel grandi par la souffrance de son œil
comme un étang blessé par le jet d’une pierre

Enfant toujours perdu es-tu fils de ton ombre accrochée à tes pieds poulpe d’encre ou boulet du forçat qui mesure son destin au nombre des chaînons liés à lui
schéma de ce qu’il est

Es-tu né du soleil qui troue les robes claires dore le ventre et donne sa chaleur au lait ou bien ta mère est-elle une punaise de calvaire qui te mange le cœur et te sèvre
à jamais

Enfant tournant en rond au préau de misère en noir sur blanc ainsi qu’une cible apparaît as-tu fini de déchiffrer le syllabaire du trou de la serrure antre gras de
secrets?

A chaque étage des maisons la soupe fume

le mur suinte l’assiette mal blanchie s’écorche

le couvre-chef paternel pend à la patère

Dans les squares tout proches les nymphes de brume

se pétrifient

et la lune les change en torches

Au delà c’est la banlieue et ses chaînes d’usine

Au delà c’est la campagne

eau verte entourant les atolls charbonneux

et les baignant d’une écume de corolles

Au delà c’est la rosée de la terre entière

Fers ouvragés
Chrysalides sombres
Becs de gaz

au soir votre tête dérive et des flammes l’embrasent

brûlots lancés contre les galions des rues

par des corsaires en scaphandre de phosphore

Armures transparentes

une langue de feu pointe au centre

de votre heaume clair

De torrent en torrent de broussaille en broussaille il malmenait son cœur

le traînant après lui comme un chien qui rechigne loin de toute possibilité d’aventure confortable ou d’os propre au jeu par quoi l’on oublie la vie maligne

Les villes qu’il avait connues

(peu de villes et peu de femmes)

fondaient en une même flamme

son ouïe son goût son tact son odorat sa vue

Bruxelles au rire épais d’entrailles
Rotterdam à l’odeur de goudron
Amsterdam sec comme la pierre
Londres breuvage amer dans un silence ouaté
Le
Havre paupière ouverte sur la mer

et
Paris où je suis né

Berne où les ours fameux se promènent de long en large et me ressemblent

Mayence où

sans regarder le
Rhin

j’ai appris à désaimer

Marseille

où pour la première fois je me suis embarqué par un vent fou

Missolonghi

où rage dans un jardin la statue de
Byron près d’une mer couverte d’une croûte d’immondices qui m’a donné la fièvre

Milan

que j’ai traversée en proie au délire

souffrant du ventre et de la malaria

Barcelone

dont le quartier chaud s’appelle

barrio chino

bien qu’il n’ait rien de chinois

Foule lumières et fleurs font longuement la roue

devant les façades des maisons dont beaucoup

portent des traces de balles

en larges coups de dents brûlures ou éraflures

Le
Caire

où ma chambre encerclée de milans était comme une tour

Tandis que j’y habitais un assassin

Dario
Jacoël

revêtit la chemise rouge spéciale aux condamnés à mort

Je me demande si le supplice qu’il devait subir n’était

pas le garrot
Dans une nécropole poudreuse califes et mamelouks reposent au delà d’une montagne de détritus

Gondar

huttes de paille et de pierres

dans des ruines s’écroulant en morceaux

Des jours durant

j’y fus amoureux d’une
Abyssine

claire comme la paille

froide comme la pierre

Sa voix si pure me tordait bras et jambes

A sa vue

ma tête se lézardait

et mon cœur s’écroulait

lui aussi

comme une ruine

Djibouti

magma solaire

que la mer
Rouge ronge comme un acide

Les femmes y ont l’odeur du lait de chèvre et la saveur

du sel
Vorace chienne mon ombre infatigable m’y conduit aujourd’hui

Quand je mourrai à l’hôpital

en paquebot chez moi

ou bien au cours d’une boucherie militaire ce ne sera pas ma tête mais mon corps gui sera la fourmilière

Nœud gordien de mes entrailles la douleur te tranchera et la rouille des ferrailles amour te recouvrira

Plus de chemises de soie ni de cravates anglaises
Vieille crainte de l’enfance l’obscurité me mangera

Qu’on ne m’affuble pas d’un habit noir

ni d’un complet pure laine ou pas

Plus de chichis
Plus d’histoires

de tics ni de falbalas

je m’habillerai de terre et ma barbe poussera

Ce que j’aimerais le mieux c’est mourir en bateau pour que simplement on me donne à manger aux poissons

Le bateau mettra en panne et des mouettes voleront écrivant au ciel gui me damne

Mort pour la mort mots qui me suffiront

Car au centre de la mer
Rouge couche une femme au ventre avide aux yeux perdus signaux qui bougent pendus à sa face livide

Ses cheveux sont une fumée sa bouche suceuse est exsangue son cou est à jamais coupé mais ses deux bras sont une cangue

Juste image de l’enjôleuse dont j’ai rêvé presque au berceau j’irai vers ses lèvres neigeuses elle bâtira mon tombeau

cratère de ma peine immense comme le
Vésuve ou l’Etna et de mon âme aussi creuse que le gouffre de
Padirac où coule

parmi les alvéoles rocheuses une rivière si lente

Vagabond pourchassé fuyant sans rien comprendre tête lourde il allait mordu à chaque pas par l’angoisse couvant comme un feu sous la cendre et son ombre tenace à qui la nuit
tendait les bras

Au fin fond de la mer veillait les dents lucides et sa gorge fanée goudronnée de sanglots guettant les suppliciés la vieille néréide qu’on appelle
l’Amante-aux-reflets-de-couteau

mais que je nomme moi maudissant mes mains vides femelle de mon ombre et foudroyant pavot puisque je dormirai en elle jusqu’aux ides du mois vague où la terre ouvre grands ses
caveaux

De mer en mer j’ai traversé le continent palpant ses

lombes riches de fêtes et tendues plus que la peau du tambour mat qui accompagne vers sa tombe le conquérant croulant d’ennui et de drapeaux

Les vents ont décoché pour moi l’ardente flèche de l’avenir gavé d’espérance et de mots mais je suis prisonnier de cette ombre que lèche la gorgone qui n’a que les
os sous la peau

Je l’appelle
Ma mort
Menottes d’or luisantes
Cave d’alcool trop fort
Mère pas assez tendre
Lichen poussant sur les décombres qui me hantent
Reflet profond des yeux dont des pleurs vont descendre

Et je brûle
Et je vais sous le soleil que hausse le tourment perpétuel qui enfle mes poumons jusqu’au jour où les cieux et moi nous craquerons plus secs qu’un ongle ou qu’une dent qui se
déchausse

Il marcha vers la mer fouetté à tour de bras par le soleil qui déchirait dans tous ses pores la loque de son ombre soudée à ses pas comme un corps de cheval au torse
d’un centaure

En bas se lamentait et tournait dans sa geôle l’écume hoquetante au bout de ses souliers
En haut filait le jour qu’étayent les deux pôles parmi les nuées qui bâtissaient des marches d’escalier

Des filles affligées de pian ou d’écrouelles le coudoyèrent en riant aux éclats puis leur regard s’embua sous leurs tresses rebelles aux épingles d’argent qui
frémissaient comme des mâts

Les vagues palabraient en rejetant leurs plis de toges par-dessus les dauphins onduleuses épaules et comme un doigt pointé se figeait la boussole qu’il avait voulu prendre pour unique
horloge

Pistes acérées comme des ongles
Sentiers
Artères
Ponts
Rails
Sillage des avenues
Chemins qui défoncez l’espace à coups de pied désorbitez le temps
Et donnez-nous le sang du ciel bleui par des veinures inconnues à nos yeux fatigués de son lent tournoiement

Il se jeta à l’eau mais le flux le rejeta

car l’eau n’en voulait pas
Peut-être n’était-il pas assez gras mer
Rouge

ô bien nommée puisqu’une mer n’est que le pouli du monde

Seule

son ombre se noya

mais une autre repoussa

tandis qu’il repartait quêter les météores

plus cassé qu’un souverain dont le blason s’éraille

et dont le sceptre se dédore

Cheminées pointées droit vers le ciel un navire passa

Ce n’est pas ainsi que vous pointez

mais parallèlement à l’horizon

revolvers

aux tempes des suicidés

Longtemps la sirène siffla

et la vapeur monta plus longtemps encore

Fumée que recrachent les ports

l’ombre et la femme sous-marine avaient mêlé leurs bras

Paquebots
Remorqueurs

le vent secoue vos crinières noires quand vous faites l’amour

Est-ce ainsi que s’exhale ton venin écumeuse de la mer
Rouge

Est-ce ainsi que renaît votre haleine embrasée ombres des désespérés?

 

Michel Leiris

LA SAGESSE DU FOU


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LA SAGESSE DU FOU

 

L’heure sans histoire, un jour qui se lève, presque du froid, la lumière respecte la paix de mon oeil. Sous le laurier rose le crapaud habite toujours cette partie du jardin. Rassurante référence logée au pied du mur de pierre où demeurent des fossiles de millions d’années. Qu’est-ce -que l’âge de la vie juxtaposé au sien ? Une théorie d’Einstein. La radio remise dans la crédence a les yeux fermés, à ses côtés quelques fruits, abricots et nectarines essayent de mûrir. On les a retiré à leurs mères avant d’être sevrés. Déjà en moi tout s’harmonise. L’haleine colle au suin sans faire fuir. Si je devais dire une couleur, je dirai pastel dans les tons d’une rose ancienne, entre rosée, boîte à musique de gris chauds protecteurs. Sorte de peinture qui ne peut se développer en Cour je suis nuisible pour toute forme de flagornerie. Et surtout bien trop sensible pour me complaire dans l’intrigue mesquine. Travailler la pierre se fait à partir du silence. Doucement, avec fermeté,  qu’elle ingère le défaut bénin et plus grave, pour rendre la seule conclusion à retenir. On nomme cette pratique La Sagesse du Fou. Orgueil de contre-sens paradoxal. Marthe me disait viens que je te taille le créons. On jette la rancune. Le parfum sort. La joie des grandes fragrances de l’écolier de l’amour. Délestage, un oiseau s’envole .

Niala-Loisobleu – 28 Juillet 2019

 

Elle, par bonheur, et toujours nue


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Elle, par bonheur, et toujours nue

 

«Entre la beauté que vous, Pierre Bonnard, m’avez jetée dans les bras, sans le savoir, et celle que vous avez aimée au long de quarante-neuf années, il y a un monde, ou ce n’est pas de la peinture.
Il y a un monde et c’est l’aventure du regard, avec ses ombres, ses lumières, ses accidents et ses bonheurs. Un monde en apparence ouvert et pourtant fermé comme une vie d’homme. Les clés pour y pénétrer ne sont pas dans les livres, pas dans la nature, mais très loin derrière nos yeux, dans ce jardin où l’enfance s’est un jour assise, le cœur battant, pour attendre la mer.
C’est là qu’il faut aller.
C’est là que Marthe m’a rejoint dans le musée à colonnade et m’a sauvé de la solitude et de l’ennui où je mourais.»

Devant ma difficulté à décider du titre de Guy Goffette que je lirais pour ce rendez-vous, une main innocente a guidé mon choix et a donc tiré ce récit ou cette biographie romancée de Pierre Bonnard. Et je la remercie car je ne connaissais le peintre que de nom !

J’ai d’abord bien aimé cette rencontre entre l’auteur et le peintre, un jour de canicule où Guy Goffette est entré dans un musée, entre deux trains, et a été inondé de fraîcheur par le tableau (en couverture de l’édition Folio) L’eau de Cologne ou Nu à contre-jour. C’est le modèle féminin qui a emporté l’adhésion de l’écrivain et lui fait adopter cet angle de vue pour raconter la vie et l’oeuvre de Pierre Bonnard : celle qui se faisait appeler Marthe et qui ne le quittera plus, une fois qu’ils se seront rencontrés sur un boulevard parisien. Personnage énigmatique, de santé fragile (mais elle aura finalement vécu assez longtemps), elle avait certainement une grande emprise sur lui et n’est peut-être pas aussi accommodante que le décrit Guy Goffette (si j’en crois ma collègue prof d’Histoire de l’art, elle phagocytait carrément Bonnard).

Bonnard a connu les impressionnistes, Toulouse-Lautrec, les Nabis, et bien d’autres encore, mais il a continué à peindre dans l’esprit impressionniste jusqu’à sa mort. La couleur, la lumière avant tout étaient les deux valeurs qui guidaient son credo pictural. Et Marthe, bien sûr, représentée, peinte, dessinée des dizaines et des dizaines de fois. Ce qui est étonnant quand on le compare avec d’autres, c’est qu’il a vécu assez vite de sa peinture, et pas mal (quoique la notoriété dont il jouissait soit bien moins large que ce qu’il méritait sans doute, étant donné que ce n’était pas un artiste « à la mode »). Il n’a jamais cessé d’observer, de croquer sur le vif et de peindre dans son atelier à partir de ses croquis. Etonnant aussi, intéressant que ce soit grâce à lui (ou à cause de lui) que les lois sur la propriété intellectuelle des artistes aient été mises en place : Bonnard s’étant marié tardivement avec Marthe sans contrat de mariage, les héritiers de cette dernière ont cru pouvoir manger le bien du peintre, ce qui donna lieu à une longue bataille juridique.

Dès que Guy Goffette raconte ces épisodes, il adopte une écriture plus neutre, alors qu’il a raconté d’une plume poétique l’évolution artistique de Bonnard et son lien indéfectible à sa muse. Ce que je retiendrai de cette lecture, c’est, comme son titre l’indique, l’impression de bonheur, le regard chaleureux que Pierre Bonnard a posé sur la vie et les êtres qui l’entouraient. Les mots de l’écrivain ont accompagné les silences du peintre et un peu de leur lumière est venue me caresser la joue pendant que je lisais.

« Peuplé de voix et de couleurs, le jardin d’enfance persiste en nous, royal malgré la chute et l’exil du roi ; il rafraîchit les déserts traversés de l’âge, rattrape l’aveugle dans la musique, le sourd dans la contemplation. » (p. 66)

« Mais nous sommes pauvres et petits. Derrière le trou de nos pupilles, il y a quelqu’un toujours qui dit je et que nous ne connaissons pas. Quelqu’un qui regarde et qui chante, mais nous ne voulons pas l’entendre. Aussi les poètes continuent-ils de crier dans le désert et les peintres de parler pour les sourds qui les entendent comme personne dans leur langue, tandis que nous nous obstinons à interroger avec l’intelligence au lieu d’écouter avec tous nos sens et de recevoir avec le cœur qui adhère et se tait.
Et Pierre dans l’atelier longuement regarde ce mur où, côte à côte, les nus conversent avec les paysages, les portraits avec les natures mortes. Longtemps regarde et longtemps écoute comment la lumière parle aux couleurs et ce qu’elle dit à ce vert qui voudrait être bleu quand le rouge tout contre invite à prier plus bas. Puis en silence, le cœur plein de toutes ces choses bruissantes, Pierre s’en va mélanger les couleurs dans l’assiette de porcelaine. »

Guy GOFFETTE, Elle, par bonheur, et toujours nue, Folio, 2002 (1e édition en 1998)

 

Synergies Pologne n°11 – 2014 p. 113-123
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Reçu le 23-06-2013/ Évalué le 19-11-2013 /Accepté le 19-09-2014
Résumé
Le livre de Guy Goffette Elle, par bonheur, et toujours nue, publié en 1998 dans la
collection « L’un et l’autre » chez Gallimard est une méditation biographique consacrée
au peintre Pierre Bonnard. Le poète évoque sa fascination du peintre dont la création
est analysée dans la perspective de la relation de Bonnard avec une femme mystérieuse, dite Marthe de Méligny, qui est devenue son modèle. Les réflexions de Goffette
concernent aussi les rapports entre l’expérience de peintre et celle de poète qui
permettent d’établir de nombreuses affinités entre leurs parcours respectifs. En parlant
de Bonnard, Goffette pense surtout à lui-même, tout en s’appuyant sur l’idée qu’« on
n’en dit jamais autant sur soi-même qu’en parlant des autres ».

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rejetée par la critique comme étant antimoderne, soit défendue comme « intimiste »
ou encore rangée à l’intérieur du courant réaliste qui évoluait contre la tendance à
l’abstraction du modernisme. Travaillant à l’encontre du modernisme Bonnard était
parfaitement conscient du malaise qu’il provoquait chez les représentants de l’avant-garde, mais il ne cessait de s’intéresser au travail de ses contemporains, en fréquentant
régulièrement les galeries de peinture. Il continuait à peindre selon sa propre technique
et espérait « arriver devant les jeunes peintres de l’an 2000 avec des ailes de papillon »
(Goffette, 2002 : 133). Dans un petit livre passionnant consacré à Bonnard – Elle, par
bonheur, et toujours nue, Guy Goffette revient sur ce drôle de différend entre deux
peintres en signalant un certain intérêt qu’ils manifestaient envers le travail de l’autre.
Picasso aurait été surpris un jour devant les tableaux de Bonnard exposés dans une
galerie. Quant à Bonnard, il a accroché sur le mur de son atelier une reproduction de
Picasso, de l’homme qui, comme il l’a dit à son petit-neveu, n’avait pas « les yeux faits
comme tout le monde » (Goffette, 2002 : 143). On voit donc que tout en faisant partie
à des camps opposés, Picasso et Bonnard ne restaient pas indifférents à la création de
l’autre.
Cette séquence, d’ailleurs l’une des dernières du livre, finit par la constatation qui
mérite une réflexion à propos du projet réalisé par Goffette : « On n’en dit jamais
autant sur soi-même qu’en parlant des autres » (ibid.). Sans entrer dans les détails
du conflit artistique entre les deux peintres, Goffette informe non seulement sur le
besoin intérieur de l’individu d’être confronté à l’autre, mais aussi sur l’essence du
texte qu’il est en train d’écrire. Or, nous avons affaire ici à la biofiction qu’un écrivain,
et principalement un poète, rédige à propos d’un autre artiste, en l’occurrence, un
peintre. Le livre de Goffette a paru en 1998 chez Gallimard dans la collection « L’un et
l’autre », réservée aux biographies qui échappent à la notion traditionnelle du genre.
Les renseignements fournis par l’éditeur sur le second rabat du livre donnent une idée
sur le caractère des textes publiés dans cette collection : « Des vies, mais telles que la
mémoire les invente, que notre imagination les recrée, qu’une passion les anime. Des
récits subjectifs, à mille lieues de la biographie traditionnelle. L’un et l’autre : l’auteur
et son héros secret, le peintre et son modèle. Entre eux, un lien intime et fort. Entre le
portrait d’un autre et l’autoportrait, où placer la frontière ? »
Sans aucune mention générique sur la couverture, les livres de cette collection
sont répertoriés par l’éditeur soit comme romans, soit comme essais. Le texte de
Goffette fait partie de cette seconde catégorie, mais sa littérarité est confirmée
par les particularités de l’essai tel qu’il est pratiqué aux XXe
et XXIe
siècles, puisque
l’écriture de l’essai se fait à partir de l’activité critique qui est « une façon de se tenir
au cœur de l’inquiétude littéraire » (Macé, 2006 : 238). Étant en dialogue avec le
genre romanesque, ce type d’essai mobilise la fiction comme un cadre de pensée et un
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Le peintre biographié par le poète : Pierre Bonnard et Guy Goffette
discours qui manipule ses idées (Macé, 2006 : 247-248), ce qui dans le texte de Goffette
relève de la nature hybride du projet : à la fiction biographique se joignent les formes
issues de la fiction critique, de la poésie et de l’autobiographie. Le texte est donc
écrit par un poète qui à partir d’un tableau de Bonnard se penche sur la biographie du
peintre, en y cherchant ce lien intime entre lui et son modèle. Il relate son aventure de
poète qui choisit pour thème de ses réflexions l’amour, les couleurs et la peinture. Tout
en hésitant entre le roman et la biographie, il parle de la fragilité du peintre qui égale
celle du poète et donne une vision très subjective de la vie du peintre, censée traduire
ses propres expériences.
La biographie imaginaire de Bonnard écrite par Goffette est conforme au paradigme
de la biographie littéraire pratiquée dans les dernières décennies, incapable de rendre
compte de la vie de l’autre. Goffette ne diffère en rien d’autres auteurs publiés dans
la collection « L’un et l’autre » qui cèdent devant l’impossibilité d’assurer au texte
quelque exactitude référentielle et préfèrent développer le récit de la vie de l’autre en
puisant dans ce qui est caché et obscur, mais suffisamment lisible pour pouvoir ressentir
des affinités avec le biographié. L’altérité de l’autre doit avant tout être acceptée
et partagée par le biographe, par l’intermédiaire de l’écriture empathique, laquelle
justifie le besoin de verbaliser ce lien intime entre le biographe et le biographié.
Puisque la biographie littéraire prend son origine dans un sentiment de manque (ne pas
pouvoir dire, voire, saisir, comprendre), seule la rêverie permet à l’auteur de sortir
de l’impasse : « Une bonne biographie tient à la capacité de rêverie du biographe, à
sa capacité de communion » (Thuillier, 1998 : 14-15). Comme tous les auteurs dont
les textes paraissent dans la collection « L’un et l’autre », Guy Goffette recourt aux
différentes stratégies à l’usage de la narration et du discours critique. Cet ensemble
d’objectifs opérationnels mobilisés par le biographe sert à particulariser le biographié
pour en tirer ce qui est ressemblance chez les deux individus.
L’essai sur Bonnard ouvre par une scène qui renvoie à l’impression qu’avait
produit autrefois sur l’écrivain le tableau de Pierre Bonnard L’eau de Cologne ou Nu à
contre-jour, regardé un jour aux Musées royaux des Beaux-Arts à Bruxelles. Séduit par
la beauté du corps de la femme représentée par le peintre, le visiteur a cru oublier
tous ses problèmes et effacer de sa mémoire toutes les femmes présentes dans sa vie.
Le texte, donné en italiques et adressé à Pierre, rend compte de l’étrange fascination
qu’exerçait sur l’auteur Marthe-Marie. Goffette se livre donc à une série de méditations
sur le mystère que cache non seulement ce tableau particulier de Bonnard mais aussi
toute création. Or, c’est en véritable complice du peintre que le poète évoque l’histoire
énigmatique de la relation entre Pierre et Marthe, comme c’est en spécialiste de la
poésie qu’il interprète le tableau remarqué au musée. Les chapitres consécutifs du
livre sont consacrés à la reconstruction de la biographie de Bonnard, étudiée à partir
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des données factuelles authentiques et imaginée dans la perspective du mystère que
représente le tableau contemplé. Goffette se trouve dans une position privilégiée, car il
croit faire partie de ceux qui, malgré le scepticisme de Bonnard exprimé par lui-même
dans une phrase rapportée par le biographe, « savent voir, bien voir, voir pleinement »
(Goffette, 2002 : 129). Puisque savoir voir signifie savoir vivre, partager l’expérience du
peintre et s’identifier à lui nécessite une attitude de dépassement : « Dépasser le sujet
dans le tableau, rejoindre le peintre, et continuer sa vision avec [ses] moyens propres »
(Goffette, 2002 : 130). Goffette sait d’emblée que non seulement les apparences
trompent, mais qu’il faut encore des mots corrects pour pouvoir enfin dire que « tout
est au-delà du visible » (ibid.). En tant que poète qu’il faut écouter et non interroger,
il comprend un autre artiste qui parle, lui aussi, pour les sourds.
La biographie de Bonnard est reconstruite à partir d’une conviction que l’essentiel du
mystère créateur du peintre réside au-delà du visible, que « la mer est toujours derrière
la mer, infinie, éternelle. Comme l’amour » (ibid.). La rencontre entre Bonnard et
cette femme mystérieuse s’est réalisée sous le signe mystérieux et symbolique de la
traversée échouée d’une rue parisienne par une pauvre et maladive paysanne du Berry,
venue à Paris pour y faire carrière et pour en finir avec son passé de campagnarde.
De son vrai nom Marie Boursin, elle se présente comme Marthe de Méligny pour se
faciliter l’accès aux couches privilégiées de la société parisienne. Marthe sera donc
sauvée par Pierre Bonnard, un jeune peintre débutant qui s’est trouvé alors sur son
chemin. Ils passeront la nuit ensemble et Marthe va exercer sur Bonnard une étrange
fascination. Depuis, sa vie changera radicalement. Il abandonnera ses études de droit,
contrairement à la volonté de ses parents qui envisageaient pour lui une carrière de
juriste, Marthe deviendra sa muse et amante, et ils continueront de vivre ensemble sans
se connaître vraiment. C’est cette jeune femme qui va entraîner Bonnard « jusqu’au
bout de lui-même » (Goffette, 2002 : 34).
En commençant son récit par la contemplation du tableau de Bonnard Goffette
ne cherche pas à reconstruire l’histoire de Pierre et Marthe, mais plutôt à mettre en
parallèle deux coups de foudre, celui de Bonnard à la vue d’une jeune femme sur le
point de traverser la rue et celui qu’il vit lui-même devant le tableau. Il met l’accent
sur le mensonge de Marthe et sur l’ambiguïté de leur relation pour montrer que l’art
prend sa source dans les illusions dont les hommes se bercent. Tel est d’ailleurs le sens
d’une citation de Bonnard placée en exergue par Goffette – « En peinture aussi la vérité
est près de l’erreur ». C’est dire que la frontière entre le vrai et le faux n’est jamais
fixée une fois pour toutes et qu’elle relève de l’expérience subjective de l’homme ou
de l’artiste, et elle dépend de l’intensité de ses émotions et des affinités qu’il a avec
l’objet de sa fascination. Tout en réfléchissant à propos de la peinture de Bonnard,
c’est surtout de Marthe que Goffette a l’intention de parler, étonné par le nombre
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Le peintre biographié par le poète : Pierre Bonnard et Guy Goffette
des toiles sur lesquelles le peintre a représenté sa compagne – 146 tableaux et 717
dessins et croquis. Or, le poète exploite ici certains paradoxes de la vie de Bonnard
qui a vécu pendant plusieurs dizaines d’années sans connaître la véritable identité de
Marthe. En plus, ils ne recevaient personne chez eux, Marthe ayant toujours eu peur
d’être démasquée, mais aussi parce que leurs différents appartements n’étaient jamais
suffisamment grands pour accueillir des amis.
Le tableau L’eau de Cologne ou Nu à contre-jour contemplé par Goffette résume en
quelque sorte l’essentiel du travail créateur de Bonnard et sa relation avec Marthe qui
est présentée dans le texte comme une femme qui a donné vie au peintre. C’est grâce
à elle que Pierre a appris à utiliser les couleurs pour en faire un trait distinctif de sa
peinture. Le poète souligne les préoccupations de Bonnard qui visaient la recherche de
la couleur comme « seule expression du mouvement, de la lumière et de l’émotion »
(Goffette, 2002 : 46). En même temps, il révèle au lecteur ce qui pourrait lui échapper
en regardant les œuvres de Bonnard : une certaine prédilection de l’artiste pour la
représentation des intérieurs et des fenêtres qui mettent en relief la beauté de Marthe
et du monde. Sur les tableaux on voit souvent une femme en train de faire sa toilette
dans un intérieur modeste dont l’ameublement est limité au strict minimum : chaises,
table, lit. Les spécialistes de la peinture savent que le peintre peignait Marthe sans la
considérer comme modèle. Elle ne posait jamais, mais sur ce tableau elle est saisie
par lui en train d’exécuter ce qu’elle avait l’habitude de faire tous les jours. Marthe
est présentée debout dans la salle de bains en train de faire sa toilette. Dans le miroir
accroché au mur on voit non seulement le reflet de Marthe qui cache sa poitrine, mais
aussi celui d’une chaise, curieusement absente de la pièce. Comme le remarque Jean
Clair, le miroir « fait pénétrer dans le devant de la vue ce qui est son revers et dans
l’étale de l’œil, ce qui est au-dessus ou au-dessous ; il bouleverse les étiages et les
hiérarchies » (Clair, 2006 : 43). Sur cette toile la fenêtre est fermée, mais on remarque
déjà le jeu de couleurs typique pour la peinture de Bonnard. La couleur foncée du corps
de Marthe contraste avec la clarté de la pièce qui devient ainsi la source de la lumière.
Pas de clair-obscur, car la fenêtre en face de Marthe ne divise pas l’espace en deux
zones distinctes du clair et de l’obscur (cf. Roque, 2006 : 196). La femme est peinte
de la façon la plus naturelle possible, juste au moment où elle parfume son corps.
Contrairement à ce qu’on pense, c’est l’intérieur qui éclaire la fenêtre, laquelle répand
de la lumière sur le devant du corps de Marthe dont le reflet beaucoup plus clair est
visible dans le miroir.
Marthe qui reste pour Bonnard « le point de non-retour » a inspiré beaucoup de
tableaux sur lesquels elle ne vieillit pas, sauf sur un tableau où Bonnard a osé représenter à côté d’elle une nouvelle amante Renée qui avait accompagné le peintre lors de
son voyage en Italie. Mises l’une à côté de l’autre, Marthe semble naturellement plus
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âgée et moins belle que Renée. La connaissance passagère avec cette fille, interrompue
définitivement par le suicide de Renée, n’a pas empêché Bonnard de continuer à peindre
Marthe qu’il finira par épouser en 1925. La révélation de la vraie identité de Marthe a été
très mal reçue par le peintre et en effet les tableaux créés après le mariage révéleront
de plus en plus le malaise du peintre. Outre les paysages qui reflètent ses impressions
à la suite de leur déménagement dans le Midi, Bonnard exprime de manière discrète
ses sentiments liés à la double identité de Marthe, comme s’il voulait sauvegarder son
autonomie de créateur. Bien qu’elle fût peinte de mémoire, les tableaux signalent
l’existence de Marie par les petits détails qui ne peuvent pas échapper à l’attention de
l’observateur. Goffette parle d’une toile où l’on voir Marthe dehors, derrière la fenêtre
fermée, alors qu’à l’intérieur on aperçoit sur la table un livre avec le titre « Marie »
sur la couverture. Le poète évoque à cette occasion les changements de caractère de
Marthe qui devient méchante et jalouse, déprimée et neurasthénique. Retirée, sinon
isolée de l’entourage, elle constitue le décor naturel et quotidien de la vie de Bonnard
qui, malgré les mensonges de Marthe, y retrouve une sorte de sérénité et de bonheur
qui est perceptible dans une libre expression des lignes et des couleurs. Au lieu donc de
peindre la vie, Bonnard préfère rendre vivante la peinture (Malinaud, 2006 : 48).
Comme il sied à un poète, particulièrement sensible à son propre mystère, Goffette
parle de la peinture de Bonnard et de lui-même de manière extrêmement discrète. Il ne
dévoile pas la vie privée du couple, mais suit plutôt la relation compliquée du peintre
et de sa compagne, en faisant ressortir l’intensité de la vie d’artiste et en cherchant les
points communs entre le peintre et lui-même. L’interprétation du travail du peintre et
de certains tableaux est le prétexte pour évoquer la sensibilité de Bonnard, le caractère
subjectif de sa vision des choses et surtout le besoin constant de sauvegarder sa liberté
créatrice. Pour Goffette, le véritable artiste est celui qui réalise ses propres conceptions au détriment des modes et des tendances dominantes de son temps. C’est en ce
sens-là que Goffette souligne la dimension intemporelle de la peinture de Bonnard.
Alors que les Futuristes rejetaient totalement les nus en peinture, Bonnard s’est mis
à multiplier les tableaux qui représentent Marthe et qui expriment l’inquiétude et le
désenchantement de l’artiste (Clair, 2006 : 34). L’obsession de nus peints de mémoire
confirme que l’artiste s’est toujours réjouit du spectacle quotidien dont les éléments
s’évaporaient de manière continue.
La liberté du peintre ressemble à celle du poète, car les deux agissent souvent à
tâtons, sans plan fixé d’avance. Les couleurs et les lignes dans le cas du peintre, comme
les mots et les formes dans le cas du poète, contribuent à créer un sens qui n’est jamais
totalement dévoilé. Aussi, en parlant du personnage mystérieux de Marthe, Goffette
attribue à Bonnard les mêmes qualités, comme si le peintre voulait doter tous ses
modèles d’aspects obscurs. D’un tableau à l’autre Bonnard montre ses personnages en
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Le peintre biographié par le poète : Pierre Bonnard et Guy Goffette
poses discrètes, préoccupés par leurs activités quotidiennes, principalement en train
de faire leur toilette. Dans cette mise en scène qui se limite à saisir les modèles de
profil, de trois-quarts ou encore de dos, il respecte leur intimité en exposant les gestes
ordinaires qui soulignent davantage leur mystérieuse présence sur le tableau. Or, sur
de nombreuses toiles Marthe à l’air de se désintéresser de ce qu’on fait d’elle, comme
si elle n’appartenait pas au monde du peintre. En effet, elle vit à part, plutôt à côté
de Bonnard qu’avec lui. En décrivant la relation de Pierre avec Marthe, Guy Goffette
met en relief l’incompatibilité de leurs univers respectifs. Ils vivent ensemble, mais
chacun s’occupe de ses propres affaires, Marthe est concentrée sur elle-même, alors
que Pierre ne pense qu’à la peinture. En 1947, l’année de la mort du peintre, lors d’une
rétrospective organisée à l’Orangerie l’un des critiques a osé dire que Pierre Bonnard
était un éternel enfant qui peignait « pour son seul plaisir, à l’écart des débats qui
agitaient les esprits au sujet de la nature de l’art moderne » (Roque, 2006 : 43). Dans
son essai Goffette nous laisse entendre que puisque Bonnard n’a jamais participé à la
remise en cause des acquis de la modernité, on peut le considérer comme un peintre
heureux, absorbé par son propre univers que symbolise dans son œuvre la pratique du
monisme des sensations (Roque, 2006 : 101).
Il est à remarquer que l’intérêt de Goffette pour le personnage de Marthe relève
de l’ambiguïté de sa situation et de son emploi, ce qui n’est pas sans conséquence
pour la vision que le poète se fait de la peinture de Bonnard. À l’instar du peintre le
poète refuse de considérer Marthe comme un modèle et voit en elle plutôt une muse
indispensable à l’inspiration artistique de tout créateur. C’est dire qu’il est préoccupé
par le déchiffrement de cette intimité qui se lit sur les toiles et qui est l’effet du lien
compliqué et ambigu entre Pierre et Marthe. Il retient tous les changements de Marthe
perceptibles sur les tableaux grâce à l’usage original des couleurs et grâce aussi aux
variations autour des fenêtres ouvertes qui introduisent le motif du jardin de l’enfance.
Guy Goffette est intrigué par cette double expression de la rêverie de Bonnard qui
tout en ouvrant la fenêtre souligne la beauté de Marthe et donne une vue sur un jardin
qui s’associe à l’enfance « enfouie parmi les noisettiers et les mimosas » (Goffette,
1998 : 66). Aussi introverti que Bonnard, Goffette attache une grande importance à la
séparation de deux réalités représentées simultanément. Chez Bonnard il s’agit bien
entendu de la fenêtre alors que chez Goffette il est plutôt question d’un seuil ou d’un
bord entre intérieur et extérieur, ici et ailleurs (Loubier, 2012 : 100). Dans les deux
cas la cloison n’a de valeur que symbolique, mais elle permet d’exposer un écart entre
deux mondes différents et entre deux dimensions temporelles. Peints ou imaginés en
plans distincts, ces deux réalités mettent en relief les expériences des créateurs, trop
intimes pour être dévoilées machinalement. Or, les questions que pose la poésie de
Goffette trouvent paradoxalement leurs reflets dans la peinture de Bonnard, antérieure
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à la création du Belge. En lisant ses poèmes on retrouve les mêmes préoccupations et
dilemmes que chez Bonnard, la même sensibilité et le même esprit contemplatif. Le
jardin d’enfance est chez les deux artistes le lieu de partance obligée, comme s’ils
voulaient oublier toutes les difficultés de la vie présente et passée. L’opposition entre
le dehors et le dedans, entre la maison et le jardin souligne encore davantage le désir
de partir alors qu’on est attaché pour de bon.
En contemplant le tableau de Bonnard Goffette découvre chez le grand peintre le
même besoin de créativité et la même démarche. Là où Bonnard combine de grandes
taches de couleurs vives, Goffette utilise les mots élémentaires pour obtenir le même
effet d’apparente simplicité et de naturel dans la présentation des scènes de la vie
quotidienne ou, en général, de la réalité. Devant le tableau exposé au musée le poète
prend concience des affinités avec le peintre dont il apprécie l’originalité. Tel qu’il le
décrit dans Elle, par bonheur, et toujours nue, Bonnard apparaît comme un artiste qui
se distinguait d’autres peintres de son époque, quelqu’un qui peignait pour son propre
plaisir, en se laissant guider par son intuition artistique et l’amour des couleurs. Le
peintre manifestait donc la même sensibilité que le poète qui joue avec les mots et les
images, en le faisant par besoin intérieur. L’analyse détaillée de la technique picturale
de Bonnard permet à Goffette de constater que le véritable art consiste à donner vie et
forme à ce que l’oeil voit différemment. Ainsi, en acceptant d’emblée la conception de
la peinture réalisée par Bonnard et difficilement acceptable par les critiques, Goffette
pense aussi à sa propre création qui, comme c’était le cas de Bonnard, risque d’être
appréciée à titre posthume.
L’hommage rendu par Goffette à Bonnard dans Elle, par bonheur, et toujours nue
n’est pas exceptionnel, car il a publié dans la même collection deux autres textes,
conscarés cette fois-ci à deux poètes, Verlaine et Auden. Depuis la parution en 1988
d’Éloge pour une cuisine de province (donc avant la parution des trois récits chez
Gallimard), Goffette a pris l’habitude de consacrer une partie de ses recueils aux poètes
avec lesquels il ne cesse de dialoguer. Chaque recueil comprend une section intitulée
« Dilectures » où le poète confronte en quelque sorte son identité avec celle de l’autre
(Choquet, 2012 : 161-162). Cette double lecture menée parallèlement informe sur
la recherche de la filiation esthétique et éthique auprès des auteurs dont il partage
certaines expériences. Dans un certain sens, Guy Goffette suit la voie de René Char
qui dans un recueil de 1955 Recherche de la base et du sommet, et plus exactement
dans une partie intitulée « Alliés substantiels », a rendu hommage aux artistes qui
l’avaient marqué (cf. aussi Verhesen, 1968 : 147-158). La dilecture apparaît comme
une entrée en relation d’intimité où la biographie et l’œuvre de l’autre réactualisent
les interrogations concernant son identité. Le lien avec l’autre et, en général, toute
identification avec l’autre deviennent dans ce cas le seul moyen de confirmer que nous
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Le peintre biographié par le poète : Pierre Bonnard et Guy Goffette
sommes aussi habités par un inconnu que nous voulons apprivoiser et qui complète
notre personnalité. La recherche de la ressemblance entre le « je » du biographe et
le « je » du biographié a aussi pour but de remédier à l’insoutenable sentiment de
manque ou de toute forme de déficit qui déséquilibre le créateur. Bien que Goffette
vive pour la poésie, comme Bonnard vivait pour ses tableaux, le poète belge se tourne
vers la peinture pour convoquer l’imagination visuelle de ses lecteurs, indispensable
pour comprendre l’imagerie picturale de ses poèmes. Ainsi grâce à l’autre, Goffette
arrive-t-il à découvrir une autre part de son individualité qui le rassure dans sa volonté
d’être totalement lui-même.
Force est de convenir que la biographie de Bonnard n’a pas de caractère scientifique, car la démarche scripturale de Goffette n’a rien d’une investigation historique
ou documentaire. En plus, elle ne suit pas l’ordre chronologique de la vie réelle du
peintre. La matière factuelle et événementielle perd de l’importance au profit de la
rêverie qui dote le passé reconstruit d’un sens nouveau, beaucoup plus important pour
le biographe que pour la mémoire du biographié. Au fond, Goffette donne une version
possible du passé de Bonnard, filtrée par les révélations qui se situent dans la lignée
des expériences du poète et qui relèvent de sa formation intellectuelle. En puisant
dans le passé de son personnage, le biographe tient à rendre dans le texte l’aura de
son propre temps (Gosk, 2005 : 199). Dans cette rêverie biographique sur la vie de
Bonnard Goffette rend compte de ce qui se situe aux marges de l’existence réelle du
peintre, « ce qui est d’une certaine façon l’intransmissible de la conscience d’autrui »
et de la conscience de l’écrivain même (Rabaté, 2006 : 227). La « lecture rêveuse »
(Demanze, 2008 : 225) du personnage offre pourtant une certaine forme de savoir et de
vérité qu’implique le postulat de la ressemblance entre le poète et son modèle. C’est
la raison pour laquelle la contemplation par Goffette du tableau aux Musées royaux des
Beaux-Arts à Bruxelles devient une projection dans autrui qui, paradoxalement, a pour
effet l’ouverture du texte à l’autobiographie.
Le récit est conforme à la définition de la biofiction proposée par Alexandre Geffen
qui s’inspire de la définition de la biographie archétypale de Daniel Madelénat (laquelle
prend en considération un récit écrit ou oral qu’un narrateur fait de la vie d’un
personnage historique) : « récit fictionnel qu’un écrivain fait de la vie d’un personnage
qu’il ait ou non existé, en mettant l’accent sur la singularité d’une existence individuelle
et la continuité d’une personnalité » (Geffen, 2004 : 12). Dans Elle, par bonheur, et
toujours nue le poète réinvente le parcours de l’homme et du créateur, en inventant la
mémoire à l’instar de Gérard Macé qui, dans un livre intitulé Vies antérieures, explique
la démarche de tout écrivain lors de la rédaction d’une biographie fictive : « (…) nous
écrivons pour nous loger dans le corps d’un autre, et pour vivre en parasites dans l’un
des trous creusés par la mémoire » (Macé, 1991 : 14). La biographie fictive telle qu’elle
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Synergies Pologne n°11 – 2014 p. 113-123
est écrite par Goffette joue constamment sur l’ambiguïté de cette forme qui relève
de la tension entre l’exigence d’assurer au texte une objectivité sollicitée du discours
biographique et une subjectivité imposée par la perspective autobiographique. Mobilisé
par le désir d’expliquer la peinture de Bonnard dans le contexte de sa relation obscure
avec Marthe-Marie, Goffette s’adonne à la rêverie sur la vie du peintre pour combler
les béances de sa biographie et en même temps il procède à une reconstruction de son
identité subjective telle qu’elle se traduit par les tableaux dont il traduit le sens (cf.
Boyer-Weinmann, 2005 : 424).
L’une des particularités du récit goffettien consiste à garder la posture du genre
biographique, c’est-à-dire à faire semblant de rêver de Bonnard de manière extérieure
(c’est de lui que je parle) et à utiliser tous les moyens poétiques dans le but de montrer
que le véritable enjeu du récit n’est autre que la confrontation à autrui (c’est surtout
moi-même qui suis visé). Goffette crée une certaine réalité suffisante à elle-même qui
ne peut être interprétée comme faisant partie d’une biographie traditionnelle pour la
simple raison qu’une fois la lecture terminée, le personnage du peintre gardera toujours
un certain côté obscur, contrairement au roman où la fictivité est paradoxalement
garante de la transparence du personnage. Les manques et les failles dans la reconstruction de la vie de Bonnard n’ont aucune importance, car l’essentiel est de pouvoir
singulariser la personnalité du peintre, elle-même servant au biographe de tremplin pour
parler de soi-même. C’est dans cet acte d’autoévaluation du poète que se retrouvent
dans le même texte le biographié et son biographe, animé lui-même par la transgression
des limites pour exprimer l’empathie pour le personnage, mais surtout pour jouir de
sa propre liberté. Or, cette liberté engage le biographe à devenir témoin de ce qui est
dévoilé dans le récit d’où il s’ensuit que la biographie se présente comme une version
rêvée de l’autobiographie. Les affinités avec le peintre, leur ressemblance ou encore le
sentiment de renouer avec le frère manqué entraînent le biographe dans une méditation
amicale qui rend impossible la critique sévère de celui qui s’est imposé comme sujet de
biographie (Titus-Carmel, 2001 : 116). Dans ce cas précis le poète se sert de son modèle
pour prouver qu’il peut être aussi un vrai artiste. Situé à l’extérieur en tant qu’admirateur passionné de la peinture de Bonnard, Goffette entre en fureteur-ami de la vie
intérieure du peintre pour révéler une partie du mystère de Bonnard. Puisque la rêverie
biographique s’appuie sur le vide, les lacunes et les incertitudes, rien n’empêche le
poète de se laisser porter par « les douceurs du mensonge », comme le suggère le titre
d’un chapitre qui ouvre par une citation de Bonnard, laquelle est finalement évocatrice
du projet goffettien : « Il y a une formule qui convient parfaitement à la peinture :
beaucoup de petits mensonges pour une grande vérité » (Goffette, 1998 : 147). Rien
ne saurait convenir mieux pour décrire l’empathie du biographe pour le biographié.
S’agirait-il de petits secrets professionnels et de petits mensonges entre amis ?

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ESQUISSE DU PREMIER ESTRAN


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ESQUISSE DU PREMIER ESTRAN

Comme écorce au corps, tu m’arbres à toi  d’un liège mis à l’eau sans que l’Amirauté ait eu à accorder

Aux tétons émergeant le rire de mouettes se pose en laissant au taureau l’aqueux et les oreilles de la haute vague

Mise loin du bord  de la baïne la rayure d’un maillot abandonné offre tes parties rondes au plat tendu de ma fourche d’assise

Tu bottes en croupe un lancé sans forcer le cri de l’éclaboussure qui jaillit

On ne voit plus rien du bois mort du cimetière marin tout nage à qui prend l’autre, creusant des narines l’artichaut jusqu’aux poils du dernier pétale .

(Illustration peinture de Picasso)

Niala-Loisobleu – 1er Février 2019

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