LA LANTERNE SOURDE


d0f3bb26402616fbd47404db230e5b2e

LA LANTERNE SOURDE

A
Aimé
Césaire,
Georges
Grattant,
René
Ménil.

Et les grandes orgues c’est la pluie comme elle tombe ici et se parfume : quelle gare pour l’arrivée en tous sens sur mille rails, pour la manœuvre sur autant de plaques tournantes de
ses express de verre !
A toute heure elle charge de ses lances blanches et noires, des cuirasses volant en éclats de midi à ces armures anciennes faites des étoiles que je n’avais pas encore
vues.
Le grand jour de préparatifs qui peut précéder la nuit de
Walpurgis au gouffre d’Absa-lon!
J’y suis!
Pour peu que la lumière se voile, toute l’eau du ciel pique aussitôt sa tente, d’où pendent les agrès de vertige et de l’eau encore s’égoutte à l’accorder des
hauts instruments de cuivre vert.
La pluie pose ses verres de lampe autour des bambous, aux bobèches de ces fleurs de vermeil agrippées aux branches par des suçoirs, autour desquelles il n’y a qu’une minute
toutes les figures de la danse enseignées par deux papillons de sang.
Alors tout se déploie au fond du bol à la façon des fleurs japonaises, puis une clairière s’entrouvre : l’héliotropisme y saute avec ses souliers à poulaine et ses
ongles vrillés.
Il prend tous les coeurs, relève d’une aigrette la sensitive et pâme la fougère dont la bouche ardente est la roue du temps.
Mon œil est une violette fermée au centre de l’ellipse, à la pointe du fouet.

 

André Breton

L’ETE


835a1417fb5654848316e39843d12465

L’ETE

facebook sharing button
twitter sharing button
pinterest sharing button
linkedin sharing button

 

Quel contemplateur serait assez intrépide pour sonder l’âme noire du soleil?

Indicible et obscène, sa brûlure est un refus de tout.

Une immense obscurité est en son centre torride.

Les câbles de la fraîcheur sont rompus.

Il va falloir supporter l’intarissable ennui d’être sans ombre.

Il n’est pas de mélancolie plus infamante que ce néant qui tombe en juillet.

Rien n’est vrai lorsqu’on regarde le soleil.

La vie du moi expire comme si le feu imaginait une pensée plus réelle.

Même le ciel tremble sur la corniche.

Il est impossible d’être ébloui sans broncher.

La lumière entre dans la forêt comme une révélation.

Elle emprunte des sentiers que le feuillage ignore.

Tout devient visible et inexplicable.

L’esprit est confondu à l’idée d’une fatalité qui éclaire.

L œil est alité dans la poussière.

Il songe lourdement à l’écume de la mer lointaine.

Il suit une phrase chancelante qui marche dans l’air asséché.

Ses images sont obstruées.

Personne ne s’engage à définir la finalité de la rosée.

Ce qui est limpide n’est

pas forcément d’une évidence

claire ou supportable.

On attend souvent que le soir nous rende à notre généreuse ineptie.

Le beau temps est une méthode qui refait l’illusion selon des règles plus limpides.

Les formules naissent dans les ajourés des cimes.

Cet enseignement a formé tous les amants.

Dès les premières clartés du jour, on perçoit une image qui ne doit presque rien à la pensée.

C’est un symbole qui tente la traversée du feu.

L’été aussi est à la recherche de la métaphore totale.

Il fait beau.

Même l’horreur est en liesse.

L’univers prête l’instrument de sa permanence.

Le sol est ivre et propose ses dilatations ambiguës.

L’air allège superbement les scrupules de la pesanteur.

Le ciel s’échauffe comme une hérésie.

L’esprit de la braise gagne le cœur des pierres.

Puis, c’est le tombeau de midi.

La poussière y repose dans la paix terrifiante du feu.

Une pyramide de pollen se dresse au milieu du jour.

Autour d’elle, à perte de vue, l’été s’étend, morne et silencieux.

La vibration de l’air rend la pensée méconnaissable.

On sait désormais que l’intelligence a besoin d’eau.

Le foyer est partout.
Il aveugle l’ombre où l’on voulait vivre.

Son ardeur offusque les lois de l’optique.

La matière se découvre une nouvelle faille.

Derrière les portes, on entend la respiration des flammes.

L’air est au supplice.

11 attend en vain le frisson qui vient des grottes.

Le parfum agonise.

Il faut fuir ces dunes accablantes ou mourir assoupi.

L’incandescence est une autre nuit.

Affolées, les fleurs cherchent asile dans les fissures des minéraux.

La pensée craint de s’égarer:

elle bivouaque dans la somnolence.

De torpeur en torpeur, le vallon abandonne ses échos.

Les ramiers fatigués encombrent la vacuité de l’air.

Le moi s’endort dans une ascèse de plomb.

Aujourd’hui, le temps ne vient pas du passé.

Le cœur est trop fin pour ne pas sentir que cet instant nul et prodigieux n’est pas associé à la durée.

Chaque matin d’été a cette minute cruelle et jaillissante.

Sous le règne de la pivoine, le mystère du feu suffit pour alimenter l’esprit.

La léthargie peut tenir lieu de verbe lorsque rien n’est à prouver.

Le matin est si pur qu’il semble falloir mourir pour le dire.

Exprimer un sentiment clair à ce propos est presque une médisance.

Serait-il des douleurs qui affranchissent du désir d’être précis?

Parfois, un tourment imprévu me domine dès l’aube.

Une pensée me troue comme un jet de ciel :

«Aujourd’hui, comme autrefois, » il n’y aura pas assez de » matière pour être. »

Puis, sans transition, j’entame le jour à la sauvette.

Midi est atteint.
Le silence agite ses abeilles.

Une pureté monstrueuse est au sommet de l’air; elle menace tout ce qui incline vers une signification.

L’aiguille du feu renonce à montrer l’immédiat, le plus ancien temps de tout.

Le refus de tout est une condition de survie lorsqu’il fait doux.

Seule la pensée qui n’aspire à rien risque de rester intacte.

Le ciel frôle cette perfection.

Poussés par le feu, les épis hurlent et se ruent vers la forge de la faim.

Ils aspirent au coma du pain.

Ils vont combler le chaos halluciné d’une conscience qui mange la mie.

Ils vont enfin apaiser une pensée écœurée par trop de temps et de lieux.

L’œil s’émiette dans le bouleau.

L’espace frise la folie lorsqu’il traverse son feuillage.

Je m’arrête à temps.

Je pressentais une application personnelle et désastreuse de ce frémissement.

Le ver luisant trace les arabesques de la nuit.

C’est le chemin tremblant qui conduit à l’informe.

C’est la voie complaisante qu’empruntent doucement les monstres.

Parfois, une pluie longue et apathique afflige la fraise et désole le bleuet.

On s’enlise dans la fange des végétaux.

Des alcools pervers naissent dans la bouche fétide des moissons.

Le temps néglige le destin des formes.

Quel univers peut naître des œuvres de l’hébétude?

Que penser d’une lumière qui calcine ses coquelicots?

L’immensité se rétrécit là où la respiration est alarmée.

A la tombée de la nuit, la pensée est prise au piège du chèvrefeuille.

Il suffit de respirer pour tomber sous le coup de sa sentence.

Ses effluves inspirent un chagrin dont la subtilité peut orner une vie.

Dans le bois, c’était comme une galerie taillée dans l’ombre.

Les épices de la fraîcheur tombaient comme une eau qui n’a pas encore choisi d’être fraise.

Au-dessus, je voyais le clapotis du soleil heurter et aviver la grève des feuilles.

Dehors, et plus loin, midi torride sonnait le tocsin de l’air.

La fin du jour est suave et digne d’abîmer un être.

Le parfum des choses qui cessent sans désespérer flotte comme une épave d’absolu.

Une clarté brune meurt au pied des mélèzes.

Demain, le jour viendra parfaire cette déchirure.

Le désir est infatigable.

Il remue ciel et terre pour rendre la pêche irrésistible.

Même fauché, le pré a des attraits que nul ne soupçonnait sous l’herbe.

Il faut prendre garde : la beauté du monde est sans vergogne !

Le frais tisse la tranquillité du soir.

Sauf là où un fruit amer tombe et raie le silence, tout est calme et économie.

Ce recueillement s’intensifie dangereusement.

Il faudra les étoiles pour échapper à cette élégance nocturne.

Très tôt, l’air a une odeur de fond de cruche.

La chaleur est fraîche et le ciel encore blanc.

Ce court miracle tient dans une armature de rosée.

Les étoiles mûrissent dans la distance.

Habile à dissoudre nos convictions, l’espace enténébré nous jette dans le sillon du rien.

Le moi tente de se reconstituer en un renoncement sans bornes.

Les buissons sont bus.

Immobile, le ciel est indifférent au plus vieux délice du monde: l’eau.

Les insectes grignotent l’aridité.

On reconnaît maintenant l’extrême indigence de l’éblouissement.

L’eau est une supposition.

La torpeur de la raison et

la mollesse du corps ne permettent

plus au verbe de

désaltérer un concept.

La preuve a cessé d’être limpide.

La fraîcheur descend les marches de la nuit.

C’est la sœur cthcrcc de l’eau, la substance volatile qui erre dans les pâturages de l’ombre.

Le silence est seul à entendre son pas.

Parfois, après la pluie, la forêt inaugure un cristal qui l’em sur le feu et la transparence.

C’est un fragment de source dure que le soleil jette dans l’espace sanglant des lumières.

Il réduit l’œil en écume.

Lorsqu’on a vu la clarté en extase, il n’y a plus d’espoir de vivre comme autrefois.

On renonce à tirer une leçon de ce qui est clair.

Le soleil déforme l’aplomb du jour.

Il invite à la cécité plutôt qu’à la certitude.

L’été fomente des saveurs que l’éternité n’épuiserait pas.

Le verger est conçu pour aboutir à l’impossible.

Je ne puis cueillir une pomme sans m’abîmer dans un vertige.

Le goût que l’on a pour un visage est porteur des mêmes tares.

L’été referme le livre de l’humus et s’en va.

Son enthousiasme pour l’incarnat et les parfums était une étude sur la mort.

La fibre s’était faite fruit dans une même intention inavouée.

Les foins sont faits.

Vide, le pré est devenu un sentier inextricable.

Je renonce à résoudre une énigme qui vient à la faveur de l’herbe fauchée.

Lorsqu’il approche de sa fin. l’été s’adonne à un quiétisme élémentaire.

Il ne provoque plus le paysage en de joutes tranchantes.

Il cultive l’introspection sans méthode ni espoir.

Puis, le temps l’abandonne, comme un érudit rétrograde.

Il est des matins où le soleil brille avec tristesse.

La passion de convaincre les bouquets est altérée par une fatigue inhabituelle.

Un péril diffus commence à marquer le monde.

Les sommets se dissolvent.

Leur velours se déchire en vaines tentatives de reconstituer une évidence.

Il n’est plus possible d’ignorer que la transparence est devenue un poison.

L’altitude puise dans le néant.

On ne sait pas ce que l’été veut dire.

La logique du feu écrase le penseur le plus rigoureux.

A lui seul, le foin constitue des myriades de signes objectifs, mais impénétrables.

Il suffit de lire tête nue

à midi pour que le mental se

couvre d’énigmes et de vapeurs.

 

François Jacqmin