«Vers la lumière», par le chemin des mots, pour toucher le soleil


Culture

«Vers la lumière», par le chemin des mots, pour toucher le soleil

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 09.01.2018 à 17 h 07

Le nouveau film de Naomi Kawase est un mélodrame aux arrêtes vives, porté par deux personnages lumineux: celle qui décrit les images pour ceux qui ne voient pas et celui qui traverse l’obscurité pour retrouver le contact avec les sentiments.

Misako (Ayame Misaki) dans «Vers la lumière» | Via Haut et court
Misako (Ayame Misaki) dans «Vers la lumière» | Via Haut et court

Un petit groupe en demi-cercle dans un bureau. Il travaille à une tâche modeste: décrire un film, pour que les aveugles puissent y assister. L’audio-description est désormais un procédé courant.

Ce qui n’est pas courant, c’est ce que font vraiment ces gens-là, dont certains sont aveugles ou malvoyants. Ils valident ou non les propositions de la jeune femme, Misako, qui a rédigé les commentaires.

Mais ensemble, patiemment, avec un infini respect à la fois pour ce qu’il faut décrire (les images d’un film) et pour ceux à qui est destiné leur travail (les futurs spectateurs), ils cherchent le mot juste, la formule qui en dit assez mais pas trop.

Pas trop, presque tout est là. Il faut être exact sans réduire, sans enfermer les images dans un sens. Car toute image est plus riche qu’un seul sens… Sans parler d’un film tout entier! Peut-être ceux qui ne voient pas, ou ne voient plus, le savent mieux que les autres.

Un monde très vaste

Mieux, en tout cas, que tous les mauvais réalisateurs, que la plupart des producteurs (la dictature du pitch) et que la télévision toute entière, pour qui il faut que ça «représente», que ça «montre», que ça «dise».

Une dame aveugle aura cette formule: «Les films appartiennent à un monde très vaste. Voir ce monde limité par le carcan des mots est terriblement triste.» Au temps pour les mauvais critiques de cinéma, aussi.

Ils ne sont pas d’accord entre eux, se disputent, parfois avec dureté: pas vu ou perçu la même chose, pas les mêmes mots pour le suggérer.

Séance de rédaction de l’audio-description (extrait de la bande annonce. © Haut et court)

Que dire, que ne pas dire d’un plan où un vieil homme dont la femme bien-aimée vient de mourir monte, de dos, une colline vers le soleil?

Ce n’est pas un problème technique, c’est une manière de mobiliser beaucoup de ce qui fait que les humains sont humains: la liberté et la sensibilité.

Elle et lui, Misako et Nakamori –et tout ce qui disparaît

Cette question des «mots pour le dire» n’est pas l’histoire principale du nouveau film de Naomi Kawase, une des plus belles œuvres qu’ait permis de découvrir le dernier Festival de Cannes. Mais c’est une des idées fortes qui portent Vers la lumière.

Le film accompagne les chemins de Misako et de celui qui la critique le plus dans le groupe d’audio-description, le célèbre photographe Nakamori.

Nakamori souffre d’une maladie qui peu à peu lui fait perdre la vue. Il s’obstine à continuer à prendre des clichés avec son Rolleiflex, ce merveilleux appareil d’un autre siècle.

Misako doit parfois quitter la ville et son travail pour retrouver, à la campagne, sa mère frappée par la maladie d’Alzheimer, et dont s’occupe une voisine.

Entre Misako et Nakamori se compose une sorte de danse autour de ce qui semble, le titre l’indique (trop?) clairement, le thème de la lumière. Mais la lumière n’est pas un thème. Toute métaphore et symbolisme dépassés, la lumière est… la lumière.

S’il y a bien un thème dans Vers la lumière, ce serait celui de la perte.

Nakamori (Masatochi Nagase), le photographe qui perd la vue  ©Haut et court

Perte de la mémoire, perte de la vision, perte de la raison, perte de l’enfance, perte des parents, pertes de la possibilité de faire ce qu’on adore faire… Les modalités sont infinies, mais le film accueille en même temps la possibilité de vivre avec la perte, et même avec les pertes successives.

Cinéaste chorégraphe

Naomi Kawase est une cinéaste chorégraphique, au sens où ses films se fondent moins sur une narration que sur la composition de mouvements, d’atmosphères qui finalement «racontent», mais par des voies différentes.

Ses oeuvres, et celle-là en particulier, ont des scénarios, mais ne semblent pas tant les suivre que procéder par action-réaction, attraction-répulsion entre les éléments qui composent un plan, une scène.

La lumière appelle l’ombre, la parole appelle le silence, un retrait suscite un geste de tendresse. Une émotion en déclenche une autre.

 

(Source Slate.fr)