PSAUME DE PÂQUES


PSAUME DE PÂQUES

Comme de chaque nuit traversée se lève chaque jour le feu:

Et comme à droite de l’avion, sur l’aile, les falaises roses du soleil, et l’arche ouverte dans l’ébène. et les premières tables de la mer — hors des ravins
hantés par les profanations;

Et comme de
Marrakech, à l’aube, les hautes neiges dans le sacre frappant les remparts d’ocre;

Et la prophétie des herbages: et l’avènement de la transhumance ; et la certitude du lait ;

Ah! la mort ôtée à la mort, et les ténèbres descellées, et toute la terre dans le matin de menthe et d’orange:

La pierre rompue, il y a maintenant un
Dieu dans le monde, comme un cèdre blanc, cl avec lui le pouvoir exact je v ivre !

Et il est temps en moi d’user de ce pouvoir;
Et il est temps en nous de sortir du tombeau, avant qu’il soit midi, pour marcher vers les sources;
Car voici que chaque homme est désormais ici convoqué à

la joie ;

Et qu’il faut, sous le sang et sous la solitude, durables jusqu’aux puits, qu’il applique pourtant le poids de la puissance, en lui. qui se tient prête à la paix, à
l’alliance;

Et que tout fatigué, tout crucifié, tout pétrifié qu’il soit :

Aveugle et nu et vide et sourd ;

Et sans espoir et déjà lié à la cendre comme une femme à son enfant mort ;

Il aille encore — avec
Qui habite son absence, et se met à sa taille, et se règle à son pas pour qu’un pas de plus soit possible vers le fleuve offert et fidèle là même où il n’y a
plus rien ;

Et y trouve l’œuvre de sa marche ;

Et en constitue son sel et son exorcisme :

Et de ce qui lui reste de colère contre l’injustice et la haine il bâtisse aussi son combat;

Et par cet acte en lui de
Pâque, que la fable se désenvoûte, ainsi le chavirement des monts au bout de l’empennage:

Et que la métamorphose commence : la coupe sous les pinceaux bleus de
Safi, la laine royale aux teintures;

El qu’il atteigne la transparence;

Et comme sous le fuselage de soie les constellations inverses, les promptes plantations de poulpes, de crustacés, d’insectes élincelants parmi les encres de la
Chine, et la lune même sur les glaciers d’ouest mobile.

Qu’il voie l’incandescence de l’homme dans l’homme;

Et la main et la bouche et l’œil et l’oreille vivants sous

tes calcaires ;

Et la purification prodiguée — le miel des genèses, des planètes, dans la ruche noire de l’espace;

Et toutes choses baptisées dans la résurrection du
Christ qui est l’ouverture de l’être;

Et toutes choses lavées de leurs suints, la face nette, et
Ici plaies propres, et la longue douleur amere mais comme lel asperges sauvages, il en sache aussi la lumière;

El il sache le sens véritable dans les signes déjà qui croi vers l’accomplissement de l’été;

El la chair belle dans la chair el sainte et mûre pour le| fêles comme un pré couvert par l’Espril :

Et la contradiction soumise jusque dans la coniradielion :

El la venue des oiseaux frais, avec les rites du poisson e de l’orge, dans les îles intérieures!

III

Ah ! qu’il soit proclamé que rien, depuis dimanche, n’esi plus jamais dans l’homme ni tout à fait désert ni tout à fait perdu;

El que celui-là même qui n’est avec personne — étranger aux fontaines comme étranger à soi — peut encore accéder à sa propre présence et
entrer en partage avec tout ce qui est s’il se tient libre encore pour l’attentif amour qui incante et qui lie;

El libre pour son nom ;

Et libre dès cetle heure pour répondre — en tuant ce qu’il lui faut tuer — à la vie qui l’invite;

Et comme la surrection du vol, la nuit d’or soudain dans la nuit, il soit maintenani assuré que pcul commencer le bonheur;

Et qu’il ne commence pas seulement conire la mort mais le péché contre l’Espril, et cela d’ombre qui est plus terrible à l’âme que l’équilibre indifférent du seau
sur la poutre des citernes taries;

Et qu’il a pouvoir de germer pour que ce qui est ici s’avance vers ce qui est ailleurs, et que ce qui est ailleurs s’avance vers ce qui est ici, et que l’un par l’autre le fruit se
prépare;

Et l’homme à la mesure de l’Homme, et le monde à celle du
Monde, et l’un et l’autre à la mesure de
Dieu;

Et que la
Création s’ordonne dans la délivrance, comme la main qui ne se détourne pas des pauvres, pour le don de la plénitude!

IV

Car rien au centre que l’Amour, — rien à l’origine et au terme, ni dans l’éclatement du silence, que le mystère de l’Amour;

El rien que sa présence ouverte et rien que
Lui avec ses paumes sur la mort comme la seule parole essentielle pour que l’homme surgisse et vive ;

Et qu’il lui devienne semblable;

Et qu’il nomme à son tour
Celui qui l’a nommé;

Et de
Qui l’a fondé forme aussi ce qu’il fonde ;

Et que puisse déjà, dans le consentement à l’unification, prendre racine l’arbre qu’ils désirent ensemble.

Et naître de leurs noces l’homme fait dans le
Dieu et le
Dieu fait dans l’homme !

Et qu’ainsi l’olivier et l’argile, comme la marqueterie de
Mogador entre les nuages du sud, paraisse d’au milieu des pays brûlés un peuple pourtant qui capte les sèves;

Un peuple arraché au goût du malheur, au goût de l’enfer, au goût du néant ;

Et malgré sur lui le sceau de la mort, qui construit contre elle dans les prés vivants ;

Et malgré les ruines y plante ses blés contre la violence et conire l’horreur;

Et porte le pain véritable et simple contre toute absence, et contre l’exil et conire l’orgueil des fausses moissons et des fausses faims ;

El dans l’homme mêlé jusqu’au bout comme la figue rouge au sol sec sur le figuier de
Barbarie, promeut cependant peu à peu. avec la patience des humbles, l’homme nouveau et vrai !

V

O rivière!
La lerre est verte de toute verdure spirituelle — et la charité la transmue.

Et je dis qu’un corps, dans la
Pentecôte, peut être à présent la force qui l’instaure cl la fertilise ;

Et qu’un corps est là, rassemblant ses os, et qui peut s’accroître pour la sanctifier, s’il cesse de préférer l’hiver;

El qu’une ville de joie attend dans les villes : la semence et l’éclosion de la joie dans la matière même du monde;

El dans l’approche des étoiles et dans le granit et l’acier et dans les grandes années humaines la grandeur possible de la joie !

Une espérance unique, ainsi qu’au repos des roues sur la piste l’événement des choses neuves et leur gage, s’est propo-sée à l’homme pour qu’il n’hésite plus
:

Et qu’il connaisse dans l’amour et qu’il aime dans la connaissance;

Et ne se refuse plus en les refusant ;

Mais qu’il procède vers son âge. dans sa vocation, sans miracle que d’avoir pris sens;

Et s’occupe de devenir l’Homme — pour tout recevoir par surcroît — comme sur les collines encore froides ces bois de mimosas en fleur qui présagent déjà le
printemps !

Jean-Claude Renard

L’Atlas se referme sur lui-même comme tourneboulé par la grossièreté de son erreur sans trouver le souffle qui re-cap le bateau de papier

Combien de temps faudra-t-il pour assimiler ces changements brutaux de rotation des girouettes qu’une complicité nouvelle avec la pandémie met aux vents ?

Avant la crise mon accoutumance à la légèreté n’ayant pu aboutir, il va me falloir réaménager mon énergie pour lui donner le piston propre à la locomotion actuelle. La dernière peinture que la dissection a conduit jusqu’ à la signature au bout d’un épuisement physique intense a mis la joie en fausse-piste au bénéfice d’un plaisir égocentrique qui a fini par démasquer sa véritable identité. Aurai-je eu dans un instant de faiblesse une forme de croyance faisant du mécréant un déserteur ? Voilà de quoi pour ma conscience, ajouter un nouveau cas à traiter

La pile s’agrandit sur l’espace de travail

Plutôt que me gifler de c’est ma faute, ma très grande faute, je crois qu’en laissant les pinceaux se reposer, je gagnerai à ressortir mon maillet avec sa panoplie d’outils

On peut se tromper de sens sur le bon chemin.

Niala-Loisobleu – 11 Avril 2021

SALLE VIDE


SALLE VIDE

A la place des bans publics, la scène se tient au centre d’un épais silence derrière son rideau

une forêt hirsute avale l’horizon

des landaus absents on cherche en vain des vagissements de présence

la Culture n’a droit qu’au gel de spectateur

Théâtre d’ombres aphone de voix

un frisson d’effroi repousse la joie qu’un départ avait fait courir là

le sol glisse dans la pluie

Niala-Loisobleu – 11 Avril 2021

TRANSFERT


TRANSFERT

Maintenant je sors à nouveau d’une maison du temps.
Faire autrement je ne peux pas, non, il faut que je sorte. À peine avait-il refermé tout doucement la porte (Il y avait des fleurs, il y avait du feu pourtant)
Je l’ai vu qui me souriait derrière la fenêtre.
J’ai tiré les petits rideaux sensibles — rouge et blanc.
Dehors aussi des fleurs et du feu : neige et ciel.
Peut-être
Que nous aurions pu vivre là quelques heures, le temps
Et moi, sans rien dire, pour mieux apprendre à nous connaître.
Mais il n’entre jamais.
Il bâtit sans cesse en avant.
Je l’entends de l’autre côté des collines qui frappe.
Qui m’appelle, et je ne dois pas le laisser un instant,
Mais le suivre, le consoler d’étape en étape.
Et tantôt je ne touche rien dans les maisons du temps,
Ou juste un pli qui se reforme au milieu de la nappe,
Tantôt vous comprenez c’est plus fort que moi, je

descends
Tout à grands coups de pied dans cette saloperie,
Et si quelqu’un se lève alors des décombres et crie (Parfois on dirait une femme, et parfois un enfant)
Je m’en vais sans tourner la tête, car on m’attend.

Jacques Réda

GRILLE


GRILLE

Parler —

Art de laisser filer la sonde dans la profondeur que ne peut soupçonner l’homme de surface, l’homme actif, psychique. Car nous, riverains ou nageurs, toujours nous péririons dans
l’ignorance de l’altitude sous nous, sans la parole qui opère à tout instant le sondage pour nous, et qui ainsi est notre profondeur,

Ecrire, c’est écrire malgré tout. Comme une barque assemblée contre l’Océan sans mesure — et la barque tire sa forme de l’Enorme qu’elle affronte en craignant la
défaite, et différents sont les esquifs autant que les ports d’un pôle à l’autre — ainsi le style est ajointement malgré tout, manière de se jeter à
cœur perdu mesure de l’immense; et chacun reçoit figure de l’aspect que montre l’Elément où de son côté il se trouve jeté, de la terreur déterminée
que lui inspire l’indéterminé.

Faire front dans le tumulte pour m’y lenir à flot, quelque temps, sur l’inconnaissable. —La phrase, ligne de flottaison.

Poésie —

Se convertir à l’origine, irrécupérable pourtant, dont notre langage quotidien en sa demi-lucidité est la métaphore. Elle renverse la métaphore. Elle restitue le
mouvement premier de venue du sens, elle tente de coïncider avec le premier transport de l’être au cerveau. Elle aime à prendre à rebrousse-pente les inclinations de notre
langue, les tendresses premières venues, les familiarités enfouies avec les choses, celte première habitude qu’est la nature, les privautés inconscientes parce qu’elles
« vont de soi » ; tout le simple est reconsidéré comme dérivé lointain d’une aube où il fut contracté — sans contrat.

Cette folle croyance : qu’ici, lové dans la matrice du monde, attentif, il pourra naître ; que cela va sourdre ; et que la vérité en mots simples viendra.

Les modes profonds de l’être qui se muent pour nous incessamment en tout ce qui est, en ce spectacle, en cette rencontre : toute l’ésoté-rique liturgie de puissances non visibles
mais promises à l’aimante vue mi-close de la pensée, cela va se dérouler… Toute la hiérarchie se révèle maintenant — trop tard.

Car entre-temps tout est devenu apparence, et toute différence insupportable, provoquant l’insurrection. On a décidé alors de rapporter cette différence, la différence
en général, à l’accident historique, à un désordre humain : étant bien entendu que tout est une affaire humaine, que tout cela se passe entre hommes ! Ainsi le
début, c’était le temps du non-sens, le pas-encore-humain, un désordre vraiment considérable et pas mal résorbé aujourd’hui ! Toute l’Histoire serait alors
mouvement de revenir sur ces différences pour les dénoncer, les désarmer ; et ce dont nous souffrons encore aujourd’hui, malgré nos beaux efforts, rien d’autre que l’urgence
soudaine de « problèmes » en moratoire depuis des millénaires, en souffrance trop longtemps, qu’il va falloir liquider. Exemple : les enfants, les femmes, les races… Ils
se pressent aux guichets de la Raison Dialectique Politique, conscients de leur horrible état de sujétion, affamés. « Attendez, attendez, votre tour va venir… »

L’ordinaire c’est l’auberge ; l’ordre c’est la halte. Tout était conçu comme logis où rentrer ; femme, famille, paumes des enfants, c’était organisé comme chez soi,
pour y reposer. Or elles se sont impatientées de ce chemin des hommes qui se perd au-dehors, et de leur visage hagard. Elles se lassèrent du devoir de ne pas les empêcher de
repartir ; elles entendent sortir aussi. La halte se délabre.

Il cherche origine en l’instance des autres ; il devient façade, « recommence a zéro » pour les prendre à témoin de sa naissance. Il cherche assistance,
Anadyomène du Léthé. Irascible.

Originalité du langage ; c’est l’être ajouté ; le supplément, le verbe être le marque. Dès le langage tout se met à Etre… séparé de soi et
ré-uni à soi par le langage qui dit l’être. « À est A ».

Il multiplie le monde par lui-même. Il est le pouvoir de séparer de soi à l’infini toute chose pour pouvoir la rassembler et ainsi la reconfier à son être.

La parole est langage. Le langage s’embarrasse dans sa propre contingence ; miroir introduit dans le monde, au cœur de chaque être, il introduit le problème supplémentaire
de sa faclicité, de son propre reflet en lui-même. Puissance du langage qui culmine aujourd’hui jusqu’à la destruction du monde.

Une analyse scientifique du langage peut sans doute rapporter les mots comme phénomènes à la biologie de la phonation, car le langage s’incarne dans la matérialité
phonétique ; mais en quoi est-ce l’origine du langage ?

Peut-être le charme d’une phrase exclamative qui commence par Oh…, ou invocative par 0…, vient-il de ce que le long frémissement encore inarticulé de l’apostrophe qui est son
avant d’être sens répète, mais symboliquement, comme la naissance du langage en l’émotion, célébrant un rite d’origine où l’on assiste à la figure de ce
qui se lève, aube nécessaire.

De même qu’il y a une syntaxe de la peinture, et qu’on peut demander ce que le peintre choisit de laisser paraître, de même… Mais le peintre est en présence du spectacle,
tandis que la parole ? Le mystère du langage est que le rapport au monde est dérobé : d’où les hypothèses fantaisistes sur sa naissance — Langage
ingénéré.

Il semble que nous n’ayons plus le terme de référence que nous avions pour la peinture. Car l’être, c’est cette dimension sans précédent qui vient à nous par le
langage. Le langage peut se rapporter au monde grâce seulement à ce pouvoir de nomination de l’être, qui est sa propre essence. L’être est en le langage celé comme sa
vocation au monde.

Tout style ne serait-il pas comme une grille sur un retrait premier, un dédit fondamental ? Ce qu’il laisse transparaître alors dépend de la manière dont l’écrivain s’y
prend pour faire paraître — manière de discerner, de circonscrire l’invisible.

Or une parole organisée précède en fait la parole organisante, cherchante. Car la syntaxe commune, et enseignée, fut premier lieu d’intelligibilité à soi, avant
l’asthme poétique.

La stylistique ne devrait-elle pas donc mesurer la différence, c’est-à-dire la manière dont la parole parlante malmène la parole parlée, la fait souffrir pour lui
extorquer ce qu’elle peut dire. L’intention profonde, inconnue de l’écrivain lui-même, apparaîtrait peut-être. La stylistique jouerait le rôle d’un décryptage
ontologique.

Pour comprendre un écrivain, réassister de l’intérieur, après des exercices d’entrée en résonance avec son rythme, à cet entraînement, cette fuite en
avant qu’est le style, cette manière de tournoyer, de s’emporter autour d’une obscurité préférée ; le style lutte de vitesse avec la répulsion qui émane de ce
centre, pour remonter vers lui à contre-tourbillons, et le circonscrire.

Parlant sous inspiration — on dira aussi bien : de nécessité ; ou : en toute liberté — l’écrivain en prend à son aise avec la langue ; prend ses aises ;
c’est cette aise qu’il s’agit de mesurer en quelque sorte.

Le critique est celui qui parle un espéranto, mais assez intimement pour pouvoir apprécier la grâce qui a visité les autres, c’est-à-dire leur différence. Une
reuvre est événement dans le langage — ensuite, ce sera peut-être un événement historique, sociologique ou autre.

Ecrivant, l’homme s’ingénie; lutte très intime, la plus intime peut-être, de la liberté (ingenium) et de la nécessité (langue) ; combat violent de la liberté
avec soi-même, car elle est depuis toujours déjà confondue avec ce langage qui la lie en la douant de parole — toujours un oiseau dans les rets, qui les soulève à
en mourir.

De la pensée au regard : sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? Sensible prétexte. La pensée se demande de quoi; cherchant « de quoi », elle improvise; mécontente
des barreaux d’os.

La pensée est, astreinte à puiser au spectacle les mots de son dire. Les mots qui disent originalement le rapport des choses offert à la vue, l’agencement de choses, cette
première syntaxe (du) visible est donc, transportée de toujours dans la parole comme la syntaxe même de celle-ci et sa propre étoffe, l’incontournable figure qui donne
à notre pensée sa configuration ordonnée à son très profond désir de dire ce qui est : toute parole est figurée, parabole ; tout logos est topologie. La
présence d’esprit, présence à soi-même, n’est ainsi possible que par une syntaxe, qui est agencement d’être des choses — ontologie.

Pourtant notre désir est de dire l’être sans figure !

La pensée est parole ; et y a-t-il quoi que ce soit dans le langage qui ne vienne pas du monde, qui ne recueille le primordial signe des choses ? Tout mot ne dit-il pas, par son sens
premier, un moment ou un mouvement du monde, un fragment du spectacle ? La pensée scrute et veut rejoindre le sens du monde à partir d’une puissance sémantique qui doit tout au
monde, car il est le premier sémaphore. Ainsi, la pensée est-elle, par ses yeux, frappée d’une lumière qui l’aveugle, vouée à une visibilité qui ne cesse de
la décevoir.

Le monde se fait voir à la pensée en lui donnant comme langage les moyens de le voir, et cependant le langage ne cesse, à partir du désir foncier qui l’anime, de parler
comme s’il occupait un point de vue hors du monde, comme s’il provenait d’ailleurs, comme s’il n’était pas dans son essence et sa texture un premier et fondamental transport du visible
à la pensée, une originelle méta-phore, et ainsi seulement pouvoir de nomination. La tâche de la pensée est donc impossible. Le cercle de la métaphore, espace de
la pensée, est tel que, transport du sensible au sens et retour du sens au sensible, il n’est pas possible de déterminer une origine, un sens premier, un sens de la rotation. C’est
pourquoi le style est essentiellement métaphorique ; le langage est une symbolique qui renvoie au symbole du monde dont il provient ; ainsi, tout est symbole, mais de quoi ?

Mais une étymologie fondamentale nous renverrait-elle toujours aux choses comme à ce qui aurait eu le premier mot ? 11 se peut que tout ne puisse être dit grâce au spectacle
; que le figuratif des choses n’épuise pas tout le mystère. Si l’homme en effet n’est pas seulement un « repli dans l’être », il doit y avoir de la
révélation, de l’historique non figurante, une Parole qui se soutient de sa propre autorité, et qui prend elle-même ses allégories dans les choses. Le langage ne peut
dériver entièrement de rien de naturel.

Question : h quoi peut bien se montrer dans la texture du langage son irréductibilité foncière au naturalisme ?

Et le langage philosophique ? Ce qu’il vise n’est pas en dehors de lui ; il se recourbe donc sur soi ; attentif à une sorte de révélation incessante, au plus près de mon
être, source de mon être, qu’il voudrait capter sans médiation, mais dont il est l’immédiate médiation.

Peut-être philosopher est-il l’inlassable endurance de l’absence de fondement, ou néant, qui se mue toujours en stupeur devant la présence de ce qui est ; expérience du
néant qui se rejette toujours déjà à l’être ; qui devient en quelque sorte homme-aux-prises-avec-1’être. Philosopher doit demeurer fidèle au questionnement
sans repos de cette origine, qui parle comme étonne-ment foncier devant ce qui est.

L’homme est philosophique; c’est dire qu’il est philosophé par le passage au travers de son être de ce jaillissement dont la trace va s’appeler tout de suite philosophie, —
trace œuvre. La source se cache dans son propre flux ; elle disparaît dans la fécondité de son sourdre. Penser c’est consentir à ce désir, qui nous constitue, de
remémorer le sourdre indicible ; c’est comme tenter de se convertir à la nuit d’où sort toute aube, et que les yeux, qui sont faits pour le lumineux, ne peuvent voir —
tentative quasi suicidaire de gagner sur cette dérobade de l’originel pour le pressentir, recul de dos au plus près du foyer de notre être qui est abîme, perte
d’être.

Mystique du visible ! Etre favorisé à l’égard du monde de ces très saintes visions dont les visionnaires nous ont rapporté qu’en elles ils ne voyaient plus rien,
passant par-dessus le monde. Secoué par celte contradiction.

Car nous lisons distraitement ; ce que nous aimons c’est l’acte de naissance des paroles sous nos yeux, quand elles zèbrent, évanouies déjà, notre nuit.

La plus belle lecture vaut-elle la plus tremblotante de nos illuminations ? Nous écrivons parce que nous ne savons pas comprendre. Nous exigeons du monde ses éclairs. Il se
révèle lui-même, car c’est encore de lui que provient la lumière qui le traverse, par où il se donne en spectacle. Il ne cesse de recommencer à naître pour
nous ; il se reforme sous nos yeux, célébrant la liturgie de ses épiphanies pour quelques fidèles. Moments où paraît ce qu’il veut dire : il n’y a qu’à lire
et l’éclair entoptique aveugle encore notre mémoire refermée. Profonde rêverie. Peut-être alors le juste récit est-il celui qui ne prétend pas nous livrer une
peinture sincère, mais qui prend son parti plutôt, de connivence même avec l’inévitable déception du lecteur, de l’insuffisance de l’œuvre à combler un autre,
et regagne ainsi notre attention.

Michel Deguy

DE BON MATIN


DE BON MATIN

Couleur que la sève monte à la tige

le visage prend les yeux de cette fleur qui s’ouvre de bonne humeur

Sur le perron de la poitrine la symétrie des deux fusains encadre bien le domaine de joie

que le chien fait claquer de sa langue en sautillant

Le froid qui reste en se plaçant dos au vent s’éparpille en se déshabillant chaudement

l’oiseau ramasse le peint de la veille

sort les couleurs de la maie

et fait asseoir le papillon sur la chaise

dans le champ visuel de l’aube qui rosit à travers les longs cils de ce clin matinal

Bleu, bleu, bleu…

Niala-Loisobleu – 10 Avril 2021

TEMPTATION – CHANTAL CHAMBERLAND


TEMPTATION – CHANTAL CHAMBERLAND

Temptation

Brandy rouillé dans un verre de diamant
Rusted brandy in a diamond glass

Tout est fait de rêves
Everything is made from dreams

Le temps est fait de miel lent et doux
Time is made from honey slow and sweet

Seuls les imbéciles savent ce que cela signifie
Only the fools know what it means

Tentation, tentation, tentation
Temptation, temptation, temptation

Je ne peux pas résister
I can’t resist

Eh bien je sais qu’il est fait de fumée
Well I know that he is made of smoke

Mais j’ai perdu mon chemin
But I’ve lost my way

Il sait que je suis fauché
He knows that I am broke

Mais je dois jouer
But I must play

Tentation, oh tentation, tentation
Temptation, oh temptation, temptation

Je ne peux pas résister
I can’t resist

Rose hollandais et bleu italien
Dutch pink and Italian blue

Il t’attend là-bas
He’s there waiting for you

Ma volonté a disparu
My will has disappeared

Maintenant la confusion est si claire
Now confusion is oh so clear

Tentation, tentation, tentation
Temptation, temptation, temptation

Je ne peux pas résister
I can’t resist

Tentation, tentation, tentation
Temptation, temptation, temptation

Je ne peux pas résister
I can’t resist

DU SOLEIL DU SILENCE AU GALOP DES MOTS


DU SOLEIL DU SILENCE AU GALOP DES MOTS

Apprendre à fouetter les mots
Avec le soleil du silence
Pour leur lâcher la bride
Jusqu’à l’ombre
Du soi

Et…Dans la lumière de leurs galops
Tutoyer leurs éclats d’écume
Sans marchander l’amour
Qu’ils appellent
Du fond
D’un lointain habillé
Par nos songes

Au moindre tremblement des sens
A leur moindre dérive
Lancer la relève
Pour les abriter
Du battement
De l’oubli…

Là déroulés sur
Le tapis de l’accueil
Aucune trêve
Ne les abandonnera
Au chaos

Et pour les choses plaquées
Qui bruissent en notre
Cœur
Briquer notre langue
Avec la tendresse
En laissant
Soupirer
Nos pauvres nerfs

On les retrouve sans-cesse
Ces imbrications
Du sens
Avec
La trame
A chaque fois imprévue
Où se déploie
La chevauchée
Des mots

Ici : C’est à la fois
L’œil de l’astre royal
Appuyé sur le poids
De nos vies
A la fois l’écueil où se heurte
L’inconnue de nos résistances :
Le tumulte du travail :
Juste là dans
Les bris des plis
Doucement hésitants
Où s’aventure
L’avancée
Comme soufflée
Sur un chemin …

L’écueil ! Ne pas casser ses traces
Et enlacer en même temps
La plus vive des
Circulations…
Non pas celles qui courent
Dans la ville
Mais la plus fervente
Qui témoigne
A l’instant
Pour un futur
Sans-cesse inachevé…

Comme un soulèvement
Dans la marche zébrée
D’ombres pour
Des mots
Clairs
:
Celle où nous n’attendons
Que la voile quand elle
Se dresse sous
Le vent
:
La fin d’une époque transitoire
Où rugissait le futur
Sans autre brillant
Que la fuite
Du temps

Écueil ! Écueil ! C’est le temps
Qui passe dans la résistance
De l’instant
Pour
Une langue sans autre promesse
Que celle allant
Dans la grande allure
Des mots sortis de la gangue
De tout corps fixé
A des rapports
De forces
Pour
Entrer dans le jeu vif
Des chairs où vibre
La caresse du sens
Sur l’instant

Aucun galop des mots
Ne saurait usurper
La belle présence
Du silence
Rentré
Dans les veines
Et les artères
De l’humain :
Ce silence : témoin
De toutes les rumeurs
De l’amour.

Alain Minod