LE PANTOUM DU MÉNAPIEN


LE PANTOUM DU MÉNAPIEN

Pêcheur de crabes, marchand arabe c’est dans l’attente qu’est la vie loin de toute rive fleurie, un arbousier dans le brouillard.

Voici la pluie couleur de suie,

et son refrain tambouriné

sur l’horizon filigrane;

c’est dans l’attente qu’est la vie.

Crocus précoces, plaisirs atroces.
Mon cœur as-tu jamais aimé?
Des anges roulent en auto sur l’horizon filigrane.

Rêver au frais, dormir au chaud…
Aux confins de nos marécages, des anges roulent en auto, et la lune dans le garage.

Éclats de rire, éclats de rêve, il était un enfant de roi.
Et quand la vie aura cessé, aux confins de nos marécages,

âmes en peine, cœurs en panne, et quand la vie aura cessé, retrouverons-nous le néant au point où nous l’avons laissé ?

Paul Neuhys

Tan joven y tan viejo – Joaquin Sabina


Si jeune et si vieux – Joaquin Sabina

Lo primero que quise fue marcharme bien lejos
En el álbum de cromos de la resignación
Pegábamos los niños que odiaban los espejos
Guantes de Rita Hayworth, calles de Nueva York

Apenas vi que un ojo me guiñaba la vida
Le pedí que, a su antojo, dispusiera de mí
Ella me dió las llaves de la ciudad prohibida
Yo, todo lo que tengo, que es nada, se lo dí

Así, crecí volando y volé, tan deprisa
Que hasta mi propia sombra de vista me perdió
Para borrar mis huellas destrocé mi camisa
Confundí con estrellas, las luces de neón

Hice trampas al póker, defraudé a mis amigos
Sobre el banco de un parque dormí, como un lirón
Por decir lo que pienso, sin pensar lo que digo
Más de un beso, me dieron, y más de un bofetón

Lo que sé del olvido, lo aprendí de la luna
Lo que sé del pecado, lo tuve que buscar
Como un ladrón debajo de la falda de alguna
De cuyo nombre, ahora, no me quiero acordar

Así que, de momento, nada de adiós muchachos
Me duermo en los entierros de mi generación
Cada noche me invento, todavía me emborracho
Tan joven y tan viejo, like a rolling stone

Si jeune et si vieux par Joaquín Sabina officiel
La première chose que je voulais était de partir loin
Dans l’album d’autocollants de la démission
Nous frappons les enfants qui détestaient les miroirs
Gants Rita Hayworth, rues de New York

J’ai à peine vu un clin d’œil à ma vie
Je lui ai demandé de disposer de moi à volonté
Elle m’a donné les clés de la cité interdite
Moi, tout ce que j’ai, ce qui n’est rien, je le lui ai donné

Alors j’ai grandi en volant et j’ai volé, si vite
Que même ma propre ombre de vue m’a perdu
Pour effacer mes empreintes j’ai détruit ma chemise
J’ai pris pour des étoiles, les néons

J’ai triché au poker, j’ai laissé tomber mes amis
Sur un banc de parc j’ai dormi, comme un loir
Pour dire ce que je pense, sans penser ce que je dis
Plus d’un baiser, ils m’ont donné, et plus d’une gifle

Ce que je sais de l’oubli, j’ai appris de la lune
Ce que je sais du péché, je devais le trouver
Comme un voleur sous la jupe de quelqu’un
Dont le nom, maintenant, je ne veux pas me souvenir

Donc pour l’instant, pas d’au revoir les gars
Je m’endors aux funérailles de ma génération
Chaque nuit je me maquille, je me saoule encore
Si jeune et si vieux, comme une pierre qui roule

ENCORE UNE FOIS SUR LE PLEUVE


ENCORE UNE FOIS SUR LE PLEUVE

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Encore une fois sur le fleuve le remorqueur de l’aube a poussé son cri

Et encore une fois

le soleil se lève

le soleil libre et vagabond

qui aime à dormir au bord des rivières

sur la pierre

sous les ponts

Et comme la nuit au doux visage de lune

tente de s’esquiver

furtivement

le prodigieux clochard au réveil triomphant

le grand soleil paillard bon enfant et souriant

plonge sa grande main chaude dans le décolleté de la

nuit et d’un coup lui arrache sa belle robe du soir
Alors les réverbères

les misérables astres des pauvres chiens errants

s’éteignent brusquement

Et c’est encore une fois le viol de la nuit

les étoiles filantes tombant sur le trottoir

s’éteignent à leur tour

et dans les lambeaux du satin sanglant et noir

surgit le petit jour

le petit jour mort-né fébrile et blême

et qui promène éperdument

son petit corps de revenant

empêtré dans son linceul gris

dans le placenta de la nuit

Alors arrive son grand’frère

le
Grand jour

qui le balance à la
Seine

Quelle famille

Et avec ça le père dénaturé

le père soleil indifférent

qui

sans se soucier le moins du monde

des avatars de ses enfants

se mire complaisamment dans les glaces

du métro aérien

qui traverse le pont d’Austerlitz

comme chaque matin

emportant approximativement

le même nombre de créatures humaines

de la rive droite à la rive gauche

et de la rive gauche à la rive droite

de la
Seine

Il a tant de choses à faire le soleil

et certaines de ces choses

tout de même lui font beaucoup de peine

par exemple

réveiller la lionne du
Jardin des
Plantes

quelle sale besogne

et comme il est désespéré et beau

et déchirant

inoubliable

le regard qu’elle a en découvrant

comme chaque matin

à son réveil

les épouvantables barreaux de l’épouvantable bêtise humaine

les barreaux de sa cage oubliés dans son sommeil

Et le soleil traverse à nouveau la
Seine

sur un pont dont il ne sera pas question ici

à cause d’une invraisemblable statue de sainte
Geneviève

veillant sur
Paris

Et le soleil se promène dans l’île
Saint-Louis

et il a beaucoup de belles et tendres choses

à dire sur elle

mais ce sont des choses secrètes entre l’ile et lui

Et le voilà dans le
Quatrième

ça c’est un coin qu’il aime

un quartier qu’il a à la bonne

et comme il était triste le soleil

quand l’étoile jaune de la cruelle connerie humaine

jetait son ombre paraît-il inhumaine

sur la plus belle rose de la rue des
Rosiers

Elle s’appelait
Sarah

ou
Rachel

et son père était casquettier

ou fourreur

et il aimait beaucoup les harengs salés

Et tout ce qu’on sait d’elle

c’est que le roi de
Sicile l’aimait

Quand il sifflait dans ses doigts

la fenêtre s’ouvrait là où elle habitait

mais jamais plus elle n’ouvrira la fenêtre

la porte d’un wagon plombé

une fois pour toutes s’est refermée sur elle

Et le soleil vainement

essaye d’oublier ces choses

et il poursuit sa route

à nouveau attiré par la
Seine

Mais il s’arrête un instant rue de
Jouy

pour briller un peu

tout près de la rue
François-Miron

là où il y a une très sordide boutique

de vêtements d’occasion

et puis un coiffeur et un restaurant algérien

et puis en face

des ruines des plâtras des démolitions

Et le coiffeur sur le pas de sa porte

contemple avec stupeur

ce paysage ébréché

et il jette un coup d’ceil désespéré

vers la rue
Geoffroy-l’Asnier

qui apparaît maintenant dans le soleil

intacte et neuve

avec ses maisons des siècles passés

parce que le soleil

il y a de cela des siècles

était au mieux avec
Geoffroy-l’Asnier

Tu es un ami lui disait-il

et jamais je ne te laisserai tomber

Et c’est pourquoi

l’ombre heureuse et ensoleillée

l’ombre de
Geoffroy-l’Asnier

qui aimait le soleil et que le soleil aimait

s’en va chaque jour

que ce soit l’hiver ou l’été

par la rue du
Grenier-sur-1’Eau

et par la rue des
Barres

jusqu’à la
Seine

et là les ombres de ses tendres animaux

broutent les doux chardons de l’au-delà

et boivent l’eau paisible

du souvenir heureux

Cependant qu’au-dessus d’eux

accoudé au parapet du pont
Louis-Philippe

le loqueteux absurde et magnifique

qu’on appelle

le
Roi des
Ponts

crache dans l’eau pour faire des ronds

Fasciné par la monotone splendeur

de l’eau courante

de l’eau vivante

sans se soucier du qu’en-dira-t-on

il ne cesse de cracher

et

jusqu’à ce que la salive lui manque

offrant ainsi en hommage

à sa vieille amie la
Seine

quelque chose de sa vie

quelque chose de lui-même

et il dit

La
Seine est ma sœur

et comme je suis sorti un jour

des entrailles de ma mère

elle elle jaillit chaque jour

et sans arrêt

des entrailles de la terre

et la terre c’est la mère de ma mère

et la mort c’est la mère de la terre

Et il s’arrête de cracher un instant

et il pense que la
Seine va se jeter dans la mer

et il trouve ça beau

et il est content

et son cœur bat comme autrefois

et il se retrouve comme autrefois

tout jeune avec une chemise propre

qu’il enlevait pour faire l’amour

et il regarde la
Seine

et il pense à elle à la vie et à la mort et à l’amour et il crie

et il pense à elle à la vie et à la mort et à l’amour et il crie

Oh!
Seine

ne m’en veux pas

si je me jette dans ton lit

c’est pas des choses à faire

puisque je suis ton frère

mais pas d’histoires

je t’aime alors tu m’emmènes

Mais attention

quand nous arriverons là-bas

tous les deux

là-bas à l’instant même

qu’on ne connaît pas

là où l’eau déjà n’est plus douce

mais pas encore salée

n’oublie pas le
Roi des
Ponts

n’oublie pas ton vieil ami noyé

n’oublie pas le pauvre enfant de l’amour

avili et abîmé

et dans les clameurs neuves de la mer

garde un instant ta tendre et douce voix

pour me dire que tu penses à moi

Et il se jette à la flotte et les pompiers s’amènent

enfin voilà pour lui

comme on dit ai simplement dans les
Mille et
Une
Nuits

Et la
Seine continue son chemin

et passe sous le pont
Saint-Michel

d’où l’on peut voir de loin

l’archange et le démon et le bassin

avec qui passent devant eux

une vieille faiseuse d’anges un boy-scout malheureux

et un triste et gros vieux monsieur qui a fait une misérable fortune dans les beurres et dans les œufs
Et celui-là s’avance d’un pas lent vers la
Seine en regardant les tours de
Notre-Dame
Et cependant

ni l’église ni le fleuve ne l’intéressent mais seulement la vieille boîte d’un bouquiniste
Et il s’arrête figé et fasciné devant l’image d’une petite fille couverte de papier glacé

Elle est en tablier noir et son tablier est relevé une religieuse aux yeux cernés la fouette

Et la cornette de la sœur est aussi blanche que les dessous de la fillette
Mais comme le bouquiniste regarde le vieux monsieur congestionné celui-ci gêné détourne les yeux et laissant là le pauvre livre obscène

jette un coup d’oeil innocent détaché

vers l’autre rive de la
Seine

vers le quai des
Orfèvres dorés

là où la justice qui habite un
Palais

gardé par de terrifiants poulets gris

juge et condamne la misère

qui ose sortir de ses taudis

Dérisoire et déplaisante parodie

où le mensonge assermenté

intime à la misère l’ordre de dire la vérité

toute la vérité rien que la vérité

Et avec ça dit la misère

faut-il vous l’envelopper

Et voilà qu’elle jette dans la balance truquée

la vérité de la misère

toute nue ensanglantée

C’est ma fille dit la misère

c’est ma petite dernière

c’est mon enfant trouvée

Elle est morte pendant les fêtes de
Noël

après avoir longtemps erré

au pied des marronniers glacés

sur le quai

à deux pas de
Chez
Vous

Messieurs de la magistrature assise

levez-vous

et vous

Messieurs de la magistrature debout

approchez-vous

Voyez cette enfant de quinze ans

Voyez ces genoux maigres ces tristes petits seins

ces pauvres cheveux roux

ces engelures aux pieds et ces crevasses aux mains

Voyez comme la douleur a ravagé ce visage enfantin

Et vous
Messieurs de la magistrature couchée et bien

bordée réveillez-vous

D ne s’agit pas d’une berceuse d’une romance

Ne comptez pas sur moi pour chanter dans votre

Cour
D ne s’agit pas d’un feuilleton d’un mélodrame

rien de sentimental aucune histoire d’amour
D s’agit simplement de la terreur et de la stupeur qui se peint sur le visage de l’enfant et qui serre atrocement le cœur de l’enfant à l’instant où l’enfant comprend qu’elle va
avoir un petit enfant et qu’elle ne peut le dire à personne pas même à sa mère qui ne l’aime plus depuis longtemps et surtout pas à son père puisque
malencontreusement c’est le père qui très précisément est le père de cet enfant d’enfant

Sur un matelas elle rêvait

et autour d’elle ses frères et sœurs

remuaient en dormant

et la mère contre le mur

ronflait désespérément
Enfin toute la lyre comme on dit en poésie

Le père qui travaille aux
Halles et qui s’en retourne

chez lui après avoir poussé son diable dans tous les courants

d’air de la nuit et qui s’arrête un instant en poussant un soupir

navré devant la porte d’un bordel fermé pour cause de
Haute
Moralité
Et qui s’éloigne

avec dans ses yeux bleus et délavés la titubante petite lueur de l’Appellation
Contrôlée
Et le voilà soudain ancien colonial si ça vous intéresse et réformé pour débilité mentale le voilà plongé d’un seul coup

dans la bienfaisante chaleur animale et tropicale de la misérable promiscuité familiale
Et le lampion rouge de l’inceste en un instant prend feu dans la tête du géniteur il s’avance à tâtons vers sa fille et sa fille prend peur…
Vous imaginez hommes honnêtes ce qu’on appelle le
Reste et pourquoi un soir deux amoureux enlacés sur un banc

dans les jardins du
Vert-Galant ont entendu un cri d’enfant si déchirant

J’étais là quand la chose s’est passée

à côté du
Pont-Neuf

non loin du monument qu’on appelle

la
Monnaie

J’étais là quand elle s’est penchée

et c’est moi qui l’ai poussée

Il n’y avait rien d’autre à faire

Je suis la
Misère

j’ai fait mon métier

et la
Seine a fait de même

quand elle a refermé sur elle

son bras fraternel

Fraternel parfaitement

Fraternité Égalité
Liberté c’est parfait

Oh bienveillante
Misère

si tu n’existais pas il faudrait t’inventer

Et le
Ministère public qui vient de se lever

la main sur le cœur l’autre bras aux cieux le cornet

acoustique à l’oreille et toutes les larmes de son corps aux yeux réclame avec une émotion non dissimulée l’Élargissement de la
Misère

c’est-à-dire en langage clair et vu le cas d’urgente

urgence et de nécessaire nécessité sa mise en liberté provisoire pour une durée illimitée

Et ainsi messieurs
Justioe sera
Fête attendu que…

A ces mots l’enthousiasme est unanime

et la tenue de soirée est de rigueur

et le grand édifice judiciaire s’embrase d’un magnanime feu d’artifice

et il y a beaucoup de monde aux drapeaux

et les balcons volent dans le vent

et le grand orchestre f rancophilharmonique des gardiens de la paix

rivalise d’ardeur et de virtuosité avec le gros bourdon de
Notre-Dame des
Lavabos de la
Buvette du
Palais

Et la
Misère ahurie affamée abrutie résignée

entourée de tous ses avocats d’office

et de tous ses indicateurs de police

est acquittée à l’unanimité plus une voix

celle de la conscience tranquille et de l’opinion publique réunies

Et solennellement triomphalement reconnue d’Utilité publique

elle est immédiatement

libéralement légalement et fraternellement

rejetée sur le pavé

avec de grands coups de pied dans le ventre

et de bons coups de poing sur le nez

Alors elle se relève péniblement

excitant la douce hilarité de la foule

qui la prend pour une vieille femme saoule

et se dirige en titubant aveuglément

vers le calme

vers la paix

vers le lieu d’asile

vers la
Seine

vers les quais

Tiens te voilà qu’es belle et qui m’ plais

Et la
Misère tressaille dans sa vieille robe

couverte d’ordures ménagères

en entendant cette voix de porcelaine brisée

et elle reconnaît
Chariot le
Téméraire

dit la
Fuite dit
Perd son
Temps

un de ses plus vieux amis un de ses plus fidèles

amants et elle se laisse tomber sur la pierre près de lui en sanglotant
Si tu savais dit-elle
Je sais

dit le raccommodeur de faïences
Je sais

dit le laveur de chiens
Et ce que je ne sais pas je le devine et ce que je ne

devine pas je l’invente

Et ce que j’invente je l’oublie
Alors fais comme moi ma jolie regarde couler la
Seine et raconte pas ta vie

Ou bien alors

parle seulement des choses heureuses

des choses merveilleuses rêvées et arrivées

Enfin je veux dire des choses qui valent la peine

mais pour la peine pas la peine d’en parler

Tout en parlant il trempe dans la rivière

un vieux mouchoir aux carreaux déchirés

et il efface sur le visage de la
Misère

les pauvres traces de sang coagulé

et elle oublie un instant sa détresse

en écoutant sa voix éraillée et usée

qui tendrement lui parle de sa jeunesse

et de sa beauté

Rappelle-toi je t’appelais
Miraculeuse

parce que tu habitais au sixième

sur la
Cour des
Miracles

près du
Ut il y avait des jacinthes bleues

et jamais je n’ai oublié

une seule boucle de tes cheveux

Rappelle-toi je t’appelais
Frileuse

quand tu avais froid

et je t’appelais
Fragile

en me couchant sur toi

Rappelle-toi la première nuit

la première fois

les nuages noirs de
Billancourt

rodaient au-dessus des usines

et derrière eux

les derniers feux du
Point-du-jour

jetaient sur le fleuve

de pauvres lueurs tremblantes et rouges

C’était l’hiver

et tu tremblais comme ces pauvres lueurs

mais dans le velours vert de tes yeux

flambaient les dix-sept printemps de l’amour

Et je n’osais pas encore te toucher

simplement je regardais

le souffle de ton joli corps

qui dansait devant ta bouche

Rappelle-toi

comme nous avons marché doucement

sur le pont de
Grenelle

sans rien dire

Et n’oublie pas non plus l’île des
Cygnes

ma belle

avec ses inquiétants clapotis

ni la statue de la
Liberté

surgissant des brouillards du fleuve

qui drapaient autour d’elle

un triste voile de veuve

Rappelle-toi les clameurs du
Vel’dTDv*

n’oublie pas la grande voix de la foule dispersée par

le vent et le pont
Alexandre avec ses femmes nues et leurs grands chevaux d’or immobiles cabrés et aveuglés par les phares du
Salon de l’Automobile

les feux tournants du
Grand
Palais

Et de l’autre côté

les
Invalides gelés

braquant leurs canons morts

sur l’esplanade déserte

Et comme nous sommes restés longtemps

serrés l’un contre l’autre

tout près du
Pont de la
Concorde

Rappelle-toi

nous écoutions ensemble

résonner dans la nuit

le doux souvenir des marteaux de l’été

quand l’été matinal

se hâte d’assembler les charpentes flottantes

du décor oriental des
Grands
Bains
Deligny

Rappelle-toi

nous évoquions ensemble

le fou rire des filles

franchissant la passerelle leur maillot à la main

et les ogres obèses sortant des ministères

à midi

et qui tentent désespérément d’apercevoir

entre les toiles flottantes verticalement tendues

un peu de chair fraîche

et nue

Nue

Et ma main a serré davantage ton bras

Rappelle-toi

Je me rappelle

dit la
Misère

Deux heures sonnaient

à la grande horloge de la gare d’Orsay

et quand tu m’as entraînée vers la berge

il n’y avait pas d’autre lumière

que celle d’un bec de gaz abandonné

devant le
Palais de la
Légion d’Honneur

Mais le sang pâle et ruisselant

du dernier quartier de la lune

blessée par un trop rude hiver

éclaboussait le paysage désert

où se dressaient

ensoleillées dans la clarté lunaire

d’immenses pyramides de sable

et de pierres

Tu te rappelles

Comme si c’était hier

dit le vieux réfractaire

et même que tu as dit en souriant

Comme c’est beau

on se croirait en
Egypte maintenant

Et c’est vrai

que c’était beau ma belle

beaucoup trop beau pour ne pas être vrai

Et c’était vraiment l’Egypte

et c’était aussi vraiment les eaux chaudes et calmes du
Nil qui roulaient silencieusement entre les rives de la
Seine

Et le sang ardent de l’amour coulait dans nos veines

Rappelle-toi

Tu étais couchée sur un sac de ciment

dans un coin à l’abri du vent

et quand j’ai posé ma main glacée

sur la douce chaleur de ton cœur

ton jeune sein soudain s’est dressé

comme une éclatante fleur

au milieu des jardins secrets

de ton jeune corps couché

caché

Et n’oublie pas la belle étoile ma belle

celle que tu sais

N’oublie pas l’astre de ceux qui s’aiment

l’astre de l’instant même de l’éternité

l’étourdissante étoile du plaisir partagé

Qui pourrait jamais l’oublier

Et la
Misère

souriante et presque consolée

regarde la lumière qui baigne la
Cité

Près d’elle

un vieux chien mouillé tressaille

en entendant le cri d’un remorqueur

saluant encore une fois

la fin d’un nouveau jour

Et là-haut

dans le doux fracas de la vie coutumière

la
Samar et la
Belle
Jardinière

descendent en grinçant des dents

leurs lourds rideaux de fer

Sur le quai de la
Mégisserie

les petits patrons des oiselleries

parquent déjà dans leur arrière-boutique

les perruches les rats blancs les poissons exotique

mais avant de rentrer dans l’ombre horrible

un pauvre singe bleu

jette un dernier et douloureux regard

sur le
Pont des
Arts

où se promène

un grand lion rouge furieux

Ce grand lion rouge

c’est le
Soleil

qui traîne encore un peu avant de s’en aller

Tout à l’heure

les flics de la
Nuit

à grands coups de pèlerine

vont venir le chasser

Et c’est pour cela qu’il fait la gueule

et qu’il n’est pas content

et qu’il secoue en rugissant

sa grande crinière crépusculaire

sur les passants

Et les passants se fâchent tout rouge

et clignent des yeux

Alors le grand lion rouge se marre

et il se fout d’eux

et il caresse en s’en allant

de sa grande patte rousse

nonchalamment

les reins et les fesses d’une femme

qui s’arrête brusquement

songeant à son amant

et regarde la
Seine en frissonnant.

Jacques Prévert

LE CHIFFRE SEPT


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LE CHIFFRE SEPT

Voici que presque rien de ce fil ne me reste.
Sa pelote était lourde et me bondait le cœur.
Et ce cœur si souvent a retourné sa veste
Qu’il croyait ne jamais perdre de sa douleur.

Or ce n’est pas du sang c’est un fil qui s’écoule,
Invisible, terrible, aux visages tenu.
Ces visages étaient une innombrable foule,
Chacun démaillotait et voulait mon cœur nu.

Le voulait-il ? Plutôt ils étaient tous aux ordres
D’un maître qui nous vide et nous charge de nuit.
Qui nous charge de nuit de poussière et de cendres,
Du fantôme cruel d’un monde qui me fuit.

Il fuit de moi pour vivre et pour prendre des forces,
Car il les prend en nous qui nous en nourrissons.
Multipliant, changeant ses mille et une farces
Que nous crûmes repos, rencontres et chansons.

C’était je m’en souviens sous forme de souffrance.
Mais je restais debout de la France incompris,
Comme était, au dehors, incomprise la France
Avec sa croix d’honneur et ses livres de prix.

Elle grouillait, inculte, éprise de désastres,
Et je lui ressemblais (ce qu’elle n’aime pas).
Je me savais un corps formé d’ombres et d’astres
Et j’étais son esclave et j’étais son repas.

Elle me dévorait sur sa nappe de seigles,
Sur une nappe blonde où penchent les épis,
Sur son charme de sourde et sa grâce d’aveugle
Et sous son ciel bien sourd et bien aveugle et pis.

On y voyait dormir la jeunesse qui tombe,
Des cadavres si frais, si nobles et si beaux
Que tous les moissonneurs moissonnaient une tombe
De beaux corps endormis adorés des corbeaux.

C’est ce qui m’apparaît lorsque je me retourne
Transformé par avance en colonne de sel.
Car les larmes en moi glacent un sel interne
Qui ne veut pas se fondre au sel universel.

Ce sel me brûle. Il sèche, il cristallise, il ronge,
Il remplace le bloc de ce fil à sa fin.
Bientôt mon corps à vif ne sera qu’une éponge
Ayant toujours plus soif de larmes et plus faim.

Plus faim de ma substance et plus soif de mes larmes,
Plus vide et plus gonflé de tout ce que j’aimais.
Les yeux de ma jeunesse ont cru, monde, à tes charmes
Qui se vengent sur nous de ce que tu promets.

Les couples amoureux dénoués de leurs crises
Ecrivaient sur les murs des dates et des noms
Et les cerisiers secs méditaient leurs cerises
Et l’or écervelé se changeait en canons.

La jeune éternité que rien ne rassasie
Et se moque pas mal de nos maigres espoirs
Assoupissait l’Europe et réveillait l’Asie
Et postait ses grands boucs au seuil des abattoirs.

A quoi peuvent prétendre avec leur peau tannée
Le monde qui somnole et la chambre où je dors ?
Mon sommeil où le rêve à vie instantanée,
Pousse des inconnus par d’obscurs corridors.

Nul n’y peut rien. Il faut que le temps et l’espace
Feignent de débiter ce qui n’est que d’un bloc
Et que je me réveille et qu’un autre jour passe
Et qu’un matin rouillé chante comme un vieux coq.

Pauvre guerrier lassé, cousu de cicatrices,
Théâtre fait avec les planches d’un radeau,
Prépare tes acteurs, maquille tes actrices,
On frappe les trois coups, on lève le rideau

Rouge (comme il se doit) car rouge est le théâtre
Du crime. Il coulera du sang noir et du vin
Rouge, et rouge le drame et, dans l’ombre rougeâtre,
Sur mille spectateurs en restera -t-il vingt ?

Vingt qui s’égorgeront pour ne laisser personne
Debout. Par politesse. Une dame debout ?
Quel scandale ! On la tue. Alors l’entracte sonne
Et rentre un public neuf venu l’on ne sait d’où.

Neuf le public. Neuf les acteurs et neuf le drame.
L’intelligence (on s’en doute) fait des progrès.
Progresse le massacre et la dernière dame
Peut voir son meurtrier sans honte ni regrets.

Fleuves qui déroulez un cortège de vaches
Vaches dont l’œil voyage au fond des lourdes mers
Fleurs dont l’âme cruelle organise les taches
Miroirs qui détestez qu’on vous passe au travers.

Salles des pas perdus, portes de la justice,
Chambres où l’accusé se change en innocent,
Embellissez vos cours (vous me rendrez service)
De ces géraniums qui décorent mon sang.

Décorez-vous. Mentez. Menez de gloire en gloire
Les victimes du bouc qui trompe le troupeau.
Je ne veux même pas vivre dans la mémoire
De la fille aux huit sœurs drapée en son drapeau.

Je crache sur vos lys, vos robes d’innocence,
Sur les bustes du parc de la célébrité.
Je suis ; figurez-vous, moins bête qu’on ne pense
Et pour dormir me tourne de l’autre côté.

(Côté mur) où s’accroche une photographie
De noce –horizontale chute au ralenti
D’un accident mortel sur lequel je défie
Qu’on me trouve. J’étais vraiment par trop petit.

Très ridicule en costume de Bonaparte,
Une main dans le dos, l’autre dans le gilet.
De ma chaise il faudra descendre et que je parte,
Magnifique empereur de ce groupe fort laid.

Et me voilà, mangé par une île déserte
Sans sauvages (et vivante bien entendu).
Cette île m’adorait et décida ma perte ;
A force de m’aimer d’amour j’étais son dû.

Probablement sur cette île repousserai-je
Sous forme de quelque orchidée ou datura.
Quelque moelle d’amour dont la brûlante neige
Se prostitue à l’insecte qui la tuera.

Quelque métamorphose de ce genre, bien funeste,
Et bien morne, soumise à de tendres poisons.
Pas plus mornes que le souvenir qui me reste
Du linge abandonné dans toutes mes maisons.
*
Midi sonne le gong sur la mer des naufrages.
Le mistral criminel détrousse l’olivier.
A qui puis-je m’en prendre et que dois-je envier ?
Où conduisent, hélas, mes fièvres et mes rages ?

Des autres déterrer, gaspiller le trésor,
Je le voudrais. Quel luxe il y a dans l’envie !
Mais jamais un trésor n’allège aucune vie
Car la seule richesse est d’enterrer sa mort.

Elle tricote en nous. On soigne cette Parque
Industrieuse, en train de démêler son fil.
Qu’il est délicieux de mener mal sa barque
De montrer tantôt l’un, tantôt l’autre profil.

C’est superbe. Si rien ne peut être superbe
Sur un monde qui roule et roule de travers,
Sur ce tison malade où le moindre brin d’herbe
Cache des univers.

Ah j’en dessècherais de tourner dans le vide
(Qui n’est pas vide) et qui se décharge de nous
En pavoisant, en décorant des invalides,
Au milieu du troupeau des gloires à genoux.
*
Pauvres hommes pressés savez-vous que vous n’êtes
Rien. Des dupes. Et que tout vous condamne exprès
A ce rythme trompeur qui berce les planètes,
A prendre pour du loin un mensonge du près.

Tout est près. Rien n’est loin. Rien n’est lourd. Rien ne pèse.
Rien ne va vite. Rien n’a tort. Rien n’a raison.
Et l’âme assise sur un fantôme de chaise
Rempaille le soleil au seuil de sa maison.

Spectacle il faut l’avouer extraordinaire
Dans une tente de foire, où, sur l’écriteau,
On annonce qu’on peut admirer Lacenaire
De face et de profil, sa main et son couteau.
Et pourtant, et pourtant un éventail de branches
Imite les rayons roses des projecteurs,
Et les seins, les genoux, les épaules, les hanches,
Volent au ras du sol sur leurs vélomoteurs.

On résiste très mal à toutes ces caresses,
Au revolver adroit de ces jeunes coups d’œil,
A ces citrouilles qui deviennent des carrosses
A ce gai corbillard des familles en deuil.

C’est noir. C’est en couleur. C’est une belle éclipse
De la lune sur la mer où se vautre le vent.
C’est la grêle de feu, de bitume et de gypse,
Et le danseur de corde avec son chien savant.

Le septième ange qui sonnait de la trompette
Lança ses foudres d’or sur le char d’Apollon.
Le Dieu (dont le sourcil ressemble à la houlette)
Excitait son quadrige en frappant du talon.

Mais les chevaux cabrés et ligotés de veines,
L’un l’autre s’insultaient et se mordaient le col.
Et les rois se jetaient sur les bûchers des reines,
Et le char du soleil se fracassait au sol.

Il y eut quelques minutes étonnantes
Où les îles sombraient, où tonnaient les volcans,
Où l’ange assassinait les bêtes et les plantes,
Les soldats de César endormis dans les camps.

Les femmes des soldats avortaient sur leur couche,
La peur fuyait la mort, la mort frappait la peur.
Alors l’ange se tut en s’essuyant la bouche
Devant un monde vide et frappé de stupeur.

Voilà comment en nous se peut rompre une artère,
Voilà comment en nous un cycle s’interrompt.
La trompette a sonné l’ange n’a qu’à se taire.
Ce que l’ange a défait d’autres le referont.

Ce n’est pas grave. Une minute ! une minute
Désagréable, mais c’était du beau travail,
Or, l’ange le regarde avec ses yeux de brute,
Avec ses yeux de folle, avec ses yeux d’émail.

Et s’en va. Qu’on s’y fasse. Où va-t-il ? Je l’ignore.
Il l’ignore lui-même. Il est seul. Il est nu.
Il est immense. Il est une espèce d’aurore
Boréale. Il s’en va comme il était venu.

Ce n’est pas drôle. Rien n’est drôle. C’est son rôle
De ne pas être drôle et d’être le zéro
Qui souffle dans du cuivre et désaxe les pôles,
Avec l’indifférence exquise d’un bourreau.

Il s’exécute avec l’exquise indifférence
D’un bourreau payé cher et qui n’est pas méchant.
Avec l’indifférence exquise de l’enfance
Qui torture une sauterelle dans un champ.

Le champ, pour ce supplice, ouvre ses ondes blondes.
L’ange musicien sans être plus ému,
(Blonde est sa grâce aussi) s’éloigne entre les mondes.
Jamais on ne saura quelle force le mût.

Quelle force le mût, qui lui donna cet ordre
De cueillir notre monde et de mordre dedans.
De choisir une vieille orange pour y mordre
Et pour laisser dedans la marque de ses dents.

C’est une curieuse histoire que la Bible
Raconte. Savez-vous ce qui vous pend au nez ?
Savez-vous, sentez-vous, qu’il n’est pas impossible
De revivre ce jour dont vous vous étonnez.

Et que cet ange cueille encore notre orange
Et la morde et sonnant de sa trompette d’or,
Reprenne sa musique et ce beau travail d’ange,
Sa fanfare de mise à mort ;

O ma maison de fous combien je te vénère,
Combien j’aime la chaux de tes murs profanés
Plus blanche que le lait qui coule d’une mère
Dans la bouche des nouveau-nés.

Qu’on ne me parle pas de m’en ouvrir la porte.
Enfermez-moi dehors votre bal est trop laid.
Qu’il est tendre le lait qui coule d’une morte…
Et je me nourris de ce lait.
Lait de chaux sur lequel des sexes et des flèches
Dans un cœur, sont les hiéroglyphes des amants.
Amour faudrait-il pas, ces murs, que tu les lèches,
Que tu lèches ces murs charmants.

O ma maison de fous, j’exige qu’on m’enferme
Et pour être enfermé n’ai-je pas payé cher ?
J’abandonne à ses cris, à ses vagues de sperme
Le monde avec ses murs de chair.

O ma maison de fous, ô mes murailles saintes,
O mon ingratitude, ô ma solitude, ô
Mes icones d’amour, ô mes cellules peintes
O mon maternel lait de chaux.

Ainsi chante le cygne et cygne ainsi je chante,
Jusqu’à rejoindre au fond une dame du lac.
Il n’est pas, paraît-il, de dame plus méchante,
Mollement assoupie en l’eau de son hamac.

Une dame dans le genre du Roi des Aulnes,
Quelque chose, on me la raconte, d’approchant.
En son hamac ou bien assise sur un trône
Et mieux qu’une sirène adroite pour le chant.

Mon chant à ceux uni que chante cette dame
Risque de déranger la barque des rameurs.
Trempe à gauche une main, trempe à droite une rame…
Car les rameurs muets savent que je me meurs.

Les filles de la barque en laissant la main pendre
Perdent leurs bagues, sans même s’apercevoir
Que la dame qui voit mes bagues d’or descendre,
Les enferme dans son tiroir.

C’est ensuite crier, se plaindre à la police,
M’accuser, m’accabler, me contraindre aux aveux
Par les coups, et m’ouvrir un nouveau précipice
Où choir –mais ce n’est pas celui-là que je veux.

Allez comprendre. Et les rameurs furent des Corses
A grande gueule, vifs à me faire chanter
Un autre chant de cygne où j’épuise mes forces
(Et le mensonge où s’empêtre la vérité).

Bilan lugubre d’un dimanche à la campagne.
Et l’interrogatoire : « Etes-vous cygne ou non ? »
« A qui sont les cheveux qui restent dans le peigne ? »
« Alors vous refusez de dire votre nom ? »
Et coetera. Là-haut, la sibylle de Delphes
Vaticinait au flanc d’une montagne à pic
Où l’on achetait des sucres d’orge, des gaufres,
Et les colifichets qui plaisent au public.

A droite, sur son char, était debout l’Aurige,
Vêtu de plis de bronze, et ses âges orteils
Bien rangés, bien nattés, bien attelés, que dis-je ?
de jeune chevaux côte à côte pareils.

C’est alors dans le ciel orageux et tandis qu’
Il pleuvait sur les immortelles, dégageant
Des tisanes d’odeur, que nous vîmes un disque
Arriver de Patmos et du livre de Jean.

Il volait à toute vitesse et en silence
Environné d’un éclair de magnésium.
Et Pallas qui pleurait, le front contre sa lance,
De sa tente guerrière écarte le velum.

Que voit-elle ? Ce disque effectuait des courbes
Et disparut silencieusement vers l’est.
Ecoeuré par le roc, les offrandes, les marbres,
Il se vidait d’un feu comme on jette du lest.

Ce feu vert s’allongeait sur l’isthme de Corinthe.
Nous le vîmes s’évanouir pendant que cet
Objet incompréhensible, né de la crainte,
S’en retournait à la source du chiffre sept.

L’homme épris de sa haine, enfiévré de se battre
Sous ce chiffre qui fait et qui défait les rois,
A sa glèbe attaché, fidèle au chiffre quatre
Accumulait la colère du chiffre trois.

L’accumulait (par une mauvaise habitude
D’alchimistes courbés sur son triangle noir).
Dans le triangle un œil espionnait leur étude
Et cet œil les voyait qu’ils ne pouvaient pas voir.

Sept colonnes de feu de meurtre et de fumée
Firent le reste. Un aigle en avait pondu l’œuf.
La triade détruite, aussitôt reformée,
Les observe au milieu de son triangle neuf.

Neuf est absurde. Ainsi me tendait une perche
La rime d’un poème exprès torve et boiteux.
Non. L’œil est une bouche. Elle dit cherche… cherche…
Et l’on connaît comment se terminent ces jeux.

Cherche, cherche… L’objet impudemment s’expose,
Trop simple à nos regards au-dessus du panier.
Que le joueur y fouille. Il se décide. Il ose.
Qu’il ose ! Rira bien qui rira le dernier.

La mer brassait un sang bleu peuplé de microbes
Effroyables (plaisirs du pêcheur sous-marin).
Cette folle pliait et dépliait ses robes

Bavait, se flagellait les fesses et les reins
Elle se dénudait, dégrafait ses étoiles
De viande crue et les lançait au bord d’un lit
Où le linge en désordre et les fauteuils de toile

Dérange le voisin du volume qu’il lit.
Il se soulève. Il voit s’énerver les persiennes
Qui grincent et la folle érotique à côté,
Sauter du lit, hurler, ouvrir grande les siennes,
Afin que la tempête insulte sa beauté.

Les arbres, les balcons, les mouettes, les navires
Dansent en son honneur. Car folle de son corps,
(Qu’importe le spectacle et si d’autres le virent)
Elle court sur la plage et roule dans les ports.

La police trouve à l’hôtel les chambres vides,
Les meubles sens dessus dessous.
Et pourquoi demander leur aide
A des hommes à moitié saouls ?

Aux estivants réfugiés dans les cabines,
Aux femmes en chemise et criant au secours
A cet enlèvement absurde des Sabines,
A ces sous qui pleuvaient sur le pavé des cours.

C’est en vain qu’on interroge quelques personnes
Pour savoir qui jetait les sous
Qui cassait les fauteuils, qui claquait les persiennes
De l’hôtel sens dessus dessous.

A l’aube on retrouva la folle dans sa chambre
En ordre. Elle riait et peignait ses cheveux.
Elle avait retrouvé la place de ses membres.
Elle se refusait à faire des aveux.

Folle, folle superbe, entrez dans mon domaine,
Dans ma maison de fous et dans mon lait de chaux.
Aussi bien que sur les rives on s’y promène.
Ses carrelages froids valent vos sables chauds.

Suivez-moi. C’est un cloître. Ici l’on ne découvre
Plus les folles d’amour sous la houle des draps.
Profitez de ce calme. Une porte s’entrouvre.
C’est la bonne, courez et tombez dans mes bras.

J’aime votre laideur, vos écumes, vos goîtres.
Ils ne m’effrayent pas car je les trouve beaux.
Vous goûterez enfin dans les chambres de cloître
Ce fleuve de silence où voguent les tombeaux.

J’obéirai, s’il faut, pages, que j’obéisse,
Que je vide au dehors mon interne encrier.
Que puis-je contre vous et contre ce supplice,
Muse dont le plaisir est de faire crier.

Tout moyen vous est bon. Que dirai-je ? Qu’y puis-je ?
Libre fut mon matin. J’espérai jusqu’au soir.
Mais votre œil est pareil à celui de l’Aurige
De Delphes, cannes blanches aux ordres d’un trottoir.

Canne d’aveugle, canne blanche, blanche canne,
Blanche canne de somnambule sur le toit,
Masque blanc du chirurgien qui trépane.
O muse indifférente à ce qui n’est pas toi.

De trottoir en trottoir depuis la Grèce antique,
L’Aurige marche, sans même bouger un pied.
De sa canne d’aveugle il est le domestique
Et de la Sibylle, assise sur son trépied.

Ce trépied n’était qu’un animal à trois pattes,
Aveugle, naturellement (on s’en doutait).
Animal cuirassé de croûtes et de crottes,
Qui bavarde et lorsqu’on l’interroge se tait.

Il le fallait, de toi, trépied, que j’écrivisse.
Tu ressembles par trop à mon guide inhumain,
A ses haltes, à sa dégaine d’écrevisse.
Pendant ce temps l’Aurige en a fait du chemin !

Rien ne manque à l’appel, le manque à l’enchevêtre-
ment. Aucun passepoil, aucun bouton d’unif
orme. Aucun passepoil, aucun bouton de guêtre.
Aucune note prise à cet indicatif.

Je voudrais avance. Tu freines, tu recules,
Tu tournes sur toi-même et cours en reculant.
Et pourquoi m’inviter à ce travail d’Hercule
Puisque je me dirige avec un bâton blanc.

Au moins cassez mon rythme et faites qu’il trébuche.
Evitez-moi la course éprise de son but.
Pour activer mon feu dérangez chaque bûche,
Que ma plume ait un air de femme qui a bu.

Fil de fer barbelé de longues et de brêves,
Employez tout. Faussez les chances de succès.
Inventez un mandant pour la fouille des rêves,
Mentez à mon procès.

Et si quelque passant saluait mon poème,
Faites-le suivre. Allez vous plaindre au tribunal.
De toutes les façons il est suspect s’il l’aime.
Il ne peut aimer que le mal.

Qu’il soit, à mon exemple, accusé d’innocence.
Payez les témoins s’il le faut.
Je veux, auprès de vous saluer sa naissance,
Sur les planches d’un échafaud.

Jean Cocteau

QUELQUE PLIAGE


QUELQUE PLIAGE

Peut-être était-ce à l’angle des rues du Bac et de Seine

un soir finissant dans un matin à son début

quand les lumières hésitent sur l’attitude à prendre et qu’un coq d’église ouvre l’accès

on entend le roulement venir

et les chevaux piaffer

ça suffit pour plier le papier en bateau…

Niala-Loisobleu – 17 Septembre 2020

DIX ASSEMBLAGES


DIX ASSEMBLAGES

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Assemblage de dents, de paille, de laine,

de débris de mors noir

qu’un travail exténue, de tessons.

Colle et encre, ensemble,

gardent l’odeur inouïe,

le nœud mou de l’ongle

et ce que tient l’haleine:

des taches de bleu

sur les mots malades.

Assemblage de pattes et d’allumettes,

de rotules et d’objets en étain,

déchets de jarres, de nerfs,

anciens croûtons de pain.

Haute salive où demeurent

la colère injuriée,

la fille, la bonne bouche.

Et les lèvres sans odeur,

le pouce les touche, les enduit

d’un onguent aveugle.

Assemblage des grains et des insectes,

des œufs et des filles,

des écoles et des sucres.

L’oiseau, la statue malade,

l’eau de pluie sur l’épaule

où vit le nerf blessé

achèvent l’histoire.

La laque blanche

dort dans l’hôpital.

Assemblage des jargons et des billes

quand les socs, les sources,

les outils à portée de la main

blessent les membres ou les branches,

prennent la craie

à hauteur des gencives

et donnent à mon épaule

un fardeau de citrons.

Assemblage du gel et du courre, de la femme assise et de l’arbre mort.
Le poing serre les phalanges.
Têtue, la vitre.
Hagard, le pâle désastre où la fille, la gencive ont la bête en elles, comme un désarroi.

À présent, texte ou texte
Déchets d’un plomb gris pâle.
L’écriture est métallisée, plus grise encore ou corail.
Décès du levier, du geste.
Assemblage de la matrice et de l’encre, de la sève pour tout dire, et du bruit qui s’arrête.

Assemblage des poutres et des haleines,

des mains de l’un, des pieds de l’autre,

des becs et des cheveux ;

les loutres et les verges

ont l’élan pour elles,

meuvent le feu aveugle

et le feu qui voit.

Seront ensemble

doigts et ciseaux.

Assemblage des chemins et des pas,

des pierres pillées, des fruits volés.

Bruits d’épines ou d’armes blanches

quand cesse tout frisson

sous la cagoule, sous la paupière.

Fracas de griffes et de tonneaux.

Les vêtements perdus,

en leur souffle, en leur silence,

cachent des gaines, des aisselles.

Assemblage du mot «langue» et de l’organe lui-même, dont la sourde ablation demeure incertaine.
Rien n’arrache l’haleine.
Et l’odeur du givre, cette maison l’enfouit dans le sel ou l’armoire, dans les vêtements usés du père et du fils.

Assemblage des muscles, des papiers,

des goûts et des gels,

des laines que l’œil choisit,

des herbes à la vie facile.

Assemblage de la jambe et de l’aine

où la main contient

le corps, la légende.

Un œil de papier dort dans l’œil.
L’encre est le corps dont on sait le chemin, dont le bleu dit l’absence.
Ici naît le vin que la neige arrondit que ma parole emporte en saccage infini.

La maison n’est pas la bouche : pourtant les dents cassent comme verre.
Voici d’autres denrées : guêpes, lorgnons, papiers, ancien gel de pommes, odeur de puits qui rôde.
Le sang en poudre serre le poignet.
Les femmes frottent l’acajou étouffé.

Les voisins perdent la langue.

Je vole le sommeil

du tambour, de la chèvre.

Combien de doigts les mains

ont-elles ?

Les bras tombent

quand le jour s’éveille.

Épaule au nom d’épaule, épaule où se cache le sang pour dormir, la fille te touche et te voilà semblable à l’épaule du vin que le sommeil brise.

Habiter en soi-même demande patience et clarté.
Où sont les vins, les vêtements?
De quelle pluie attendre bonté de fille, de voyage ?
Demeure allongé, demeure, couvert d’empreintes, de traces, comme un fardeau léger dans ton sommeil de verre.

Déjà nous attendons juin, et que les rixes craquent, ensoleillées comme tant d’autres appareils du corps: les yeux dans leurs loges, gloutons et sereins, les dents d’aix, les
sûres traces de doigts sur la jambe, entre les cuisses bleues-belles, longues du feu tapi.

Éclate le verre :

sourds et bègues, les arbres

et les donjons où dort

le pantin sûr de son venin ;

nulle masse n’est morte.

Déjà les filles les plus lentes

prennent d’assaut la chambre

De temps en temps hurle

un train de voyageurs.

À ce qu’on dit

je préfère

ce qu’on ne dit pas :

calebasse sans vergogne:

cette chambre oscille.

Les doigts mis à l’épreuve;

rouet blanc

de la main enroulée,

va et vient l’allongée ;

dans le poing s’engouffrent

les nerfs du jardin.

Pétrie, la rose embellit

mon odeur,

pétrifie prunelles et jambes

et déjà la voix longe la voix,

la voix perd ses ongles.

Les lilas, les nerfs la main les touche; la maison dans le poing serre les vieux habits.
A présent, l’embellie, la jambe exacte.
Et tu respires sans y penser.

Les revêtent, les aiment.
Le sang imbibe chacun d’eux.
Chacun d’eux loge l’autre quand dort la voix, quand le verre mince arrondit l’œil, caresse le camarade.

Tu demeures vigoureux quand les dents mordent la vitesse nouvelle des têtards nombreux, des pâleurs d’oxygène.
Ah !
Tu perds l’ouïe, tu plonges dans ta main (souvenir d’ivraie, de suc !).
Voici l’eau mûrie, la verte innocence, et laisse le corps assembler la neige !

.. et dans la vieillesse, et pâle.

De temps à autre un mot

plus bleu, comme vide,

et qui veut dire

le sang léger à la tête,

ou le froid très clair

qui saisit l’haleine

et brise le coude…

et, parlant bas,

parlant très bas,

les vitriers de lin.

… et le pouvoir des muscles

engrange la chaleur

dont tu sais la bonté.

Dans toute la pupille

elle verra le pays,

les outils, les merveilles.

Mais ne dis pas le nom

des os et des vallées.

Garde pour toi

la longueur déchirée

de la main sur la jambe.

… du corps joint à celui qui part, qui revient vers lui-même ou qui s’endort croyant voir les objets, les muscles, les petites maisons serrées l’une dans l’autre, ou les doigts
fidèles qu’on oublie, qu’on jette loin de soi…

Dans ta vision, l’encrier

bleuit pupille et paupière,

chats d’Espagne.

Tel opticien de papier sourd

frappe la main,

ferme la fenêtre.

Tu traverses l’obscurité

où l’œil meurt au centuple.

Sois toi-même pantin : touche la très sainte glaise, offre à qui t’aime doigts ou coquilles.
Il faudra caresser torse et jambes.
Arrondis le sang, la sève et bois cidre en
Espagne dès que l’ombre est fragile, dès que monte à la tête l’odeur de bleu moulin.

Les marchands d’almanachs sont amis des merciers : c’était à
Liège en 1602.
Boiseries croulent et tout n’est que poussière; pousse en avant les bras : le noir te mange et c’est l’hiver, l’enfance à facettes.

Tu es de bon renom : l’odeur des pommes te plaît, tu caresses l’âtre et la vitre…
Afin d’obtenir douceur tu parles à voix basse.
La maison où tu loges est fourrée de papier : tu dois t’en souvenir : fabrique seaux et bouteilles, dors, tu dors, meunier de vin, pouce du pont des
Arches.

Corps disloqué puisque

nerfs disent nerfs,

jambes, jambes.

Corporation bleue des citrons,

des touches volées, des sucreries.

A-t-on donc sucé

le sang des merciers ?

Obéis à l’agneau.

Celui qui vend du cuir

ne peut qu’être benoît.

Quand le bras dort,

la jambe allonge le sang,

la cheville s’appelle
Mathilde,

coupe le sommeil.

Le pied court.

Plus que jamais le pouce

est fourbe et gourd.

Si l’épaule t’appartient,

lève le bras : main,

te voici transparente

dans le commerce du sommeil.

Chaque empreinte

est, sur la langue,

tampon sourd de salive.

Sois sommeil enseveli, sois enfant très mince ou feu jaloux : maison vole ou réveille le pouls pâle et glacé.
C’est l’Amblève qui parle et le moulin qui rit : le corps fait boule, rondeur de sud, se coule en la clarté d’un voleur aveugle.

À bec pointu, langue dodue.

J’ai, dans mes longs poils,

un objet de ténèbres,

la douille de l’œil.

Mes griffes, mes lèvres

ont la douceur obscure,

ont la douleur aiguë

du miel, du dard.

Les femmes frottent les coqs,

les gens couchés dans l’herbe.

Sûr disciple du citron, cède à l’œuf ta rondeur, enseigne aux tambours le cri du coq.
Et le village et l’épaule vivent en commun.
J’étais sur le point d’être nerf, vacarme.
Attends :

la voix replie ses ailes, dort de tous ses a, fait la jatte engourdie, le héron sur un pied.

Mai, comme l’hiver, sans grave courroux, prend les vitres, les gares.
Avons-nous serré filets et tas de noix dans les greniers ?
C’était, vous dis-je, la liqueur pâle à la bouche, qui amincit le corps.

Faits observés :

chemin de mains et de papiers,

va-et-vient de pupille,

de doigts le long de doigts,

fontaine dont on ne boit

ni l’herbe, ni la langue

(y passe le feu glacé

des cerises, des sifflets !).

La maison d’aujourd’hui

contient le sang aveugle.

Profusion de pattes : voici l’herbe arrachée; le patient s’affaiblit dès que l’aveugle entre dans la maison menue.
Projette salive.
Nomme

avalanche d’haleine ou pression de pouce.
Quel vaincu saisit la soie métallique entre les paupières ?

Plan d’attaque :

verre ou casse-cascade,

enfin, les merveilles, les monts

dont nous sommes les gardiens,

les sauveurs débonnaires.

Et c’est la lutte :

cherche à saisir la jambe

dont le sang pèse lourd

dès qu’on abolit

la main livrée au rêve.

Sourd, tu respires mieux.

Tu fais face au sarcasme

des cheveux et des lèvres.

Paralyse l’eau : tu seras sans outils, sans demeure blanchie, sans liens autour du bras.
Tire l’arbre à tâtons vers le ventre où tu dors.
Les mots sont mécaniques.
Le vin, dans sa victime, s’empare du poing, visite l’estomac pâle et la maison des guêpes.

Donne à ce conseil

le juste équilibre:

l’embellie, la foudre

seront sœurs.

Et tu veux toucher

les objets cousus, les pelotes

dont les épingles

ont des dents de hiboux.

Tu ne peux connaître

l’étendue du pays :

ferme l’épaule hâtive,

serre l’œil dans son habit.

Retrouve en ton sommeil

mille poings, mille pattes.

La femme naïve étreint

le garçon qui ne peut courir :

sors la langue, donne

au premier venu

les yeux, les mains, les jambes

L’embuscade est tendue

au-delà du genou.

Enveloppe à bon escient

la bête en sa vigueur. « 

… et la langue y persiste,

y pose douceur vaine,

tandis qu’au pressoir,

dans le jardin de chaux,

les ouvriers savent

ce qu’il faut de travail,

de cris, de halètements,

de mouvements sans fin.

Qu’adviendra-t-il

des jarrets et des coudes,

des vêtements usés, des faucilles

dont l’odeur déchire

la vitre du papier?

De jambe en jambe, jambe d’ivoire ou de bois, jambe de sel ou de
Jean, jambe de peau de bête.
Tiens la jambe et caresse le pied bleu ou bot.
Qu’est-ce qu’un soulier?
Le lieu où le corps perd l’espace, où le talon de verre, d’un coup à la tempe, tue
Cendrillon.

Outils et pains, coquilles sont partout dans la salle.
On dirait un pays noir du souffle des oiseaux.
La serpe à l’affût ne craint pas la chèvre.
Tonneau qui roule perd paroles et citrons.

Goût du goût sans bleu, goût de la veine, de l’haleine dont tu es léger, frère sourd du feu.
La main dort en elle-même.
Elle touche, ce jour-ci, genoux et cadenas, ou chêne.
Tu ne sais pourquoi tu as le mot judo à la bouche.

… doit boire la lie.
Si la jambe a sommeil, mille points de rouille pillent le corps entier.
Il pleut à verse: gueux sont les doigts.
Hébété, tu cours, car les couteaux tirés sont posés sur la table

Herse blesse.
Féminin, tu parles : c’est le décès du chanvre, dès que tu tiens à la main tel jouet au sang gelé.
Tu casses le papier liquide.
Par temps chaud, tu meurs.

C’est une bleue.

Tu la voyais sur la langue

tenir chaque doigt, chaque objet.

Tu la voyais dans l’œil

garder bonne contenance.

Adieu paniers, poitrails,

gens de sabots et de bouteilles !

Toi, tu te tais :

tu es blanc

comme une
Agnès.

Accord des oiseaux et des arbres sous les tambours nus ou sourds.
Accord des cœurs et des herbes, quand le rêve des enfants devient un puits sans fond.
Accord de la jambe et du sexe, dès que sont criards les porcs, les poulies, les voix.
Accord sous l’eau noire.
Accord sous l’enclume.
Quelques morceaux d’enfants sont dans la noce rebelle des soldats qui ne meurent pas.

Abus glouton des poings qu’on serre et qu’on écrase !
Nain cousu, je respire dans le tambour sans portes, dans l’eau allongée.
Chacun parle à l’autre du temps passé, des ouailles, du pouce gelé, de juin.
Vivat !
Vivat !

Vois en toi-même : l’autre bras t’entoure ou te passe corde à la jambe.
Et tu ris d’avoir volé le sang du voisin.

Te voici long ou bleu :

fête, en ce coude,

le bras, l’avant-bras.

Le territoire allongé

(ou qui s’allonge)

est fleuve ou cité:

les poings dans les poings

hissent étendards et renards,

cris empaillés, fracas de rhum.

Dort dans mon oreille

celui qui fait le sourd.

En la ronde ardeur tu fais le sourd ou le muet.
Crains-tu l’approche de la main, de la jambe ?
Le corps grossit dans l’eau, coupe le pouce étiré, donne au pauvre sabot brassée de ligaments, pas perdus de papier.

Housse où vit le corps :

l’aveugle en bleu

n’y voit personne.

Nul voleur n’y vole

un peu de sang.

Nul toucheur d’épaule

n’y cherche un amandier.

Qui j’ignore

mesure la longueur

du pouce et de la jambe.

Mais la langue fait coquille

près du cœur, près du poing.

Dit : en ce temps-ci, la main ne tient outil que par méprise.
Récit : haillons dans le sel, amis coiffés de petits ânes, tels sont pensers d’ici.
Constat: chef du vignoble ou du corps très blanc…
L’aisselle où tu vis, la main la creuse, y fait pelote ou soleil.

Étendue du corps par où l’on regarde : ainsi l’œil, petit appareil, fait patte à tout venant, lèche le bout du feu, l’extrémité de la jambe, ou la langue qui
appartient à ma langue, laquelle est dans la langue du gel.
Tire vers toi l’échelle, oublie le nom des doigts, l’œil-index, l’œil-pouce, enveloppe de bordeaux tout le métal des ormes.

Langue brûle.

Petits os de main

sont en petits morceaux.

Jambe est séparée

du corps.

Poing serre poing.

Doigt droit

touche pouce;

au pays nerveux,

on pille déjà.

… j’attendais que la main

soit chèvre encore, ou touffe

de mimosa dans les yeux.

Ma fille fait bien

de se tenir tranquille :

et ses cuisses et ses coudes

attachent le corps.

Et voici la langue,

élève humide et dodue,

court chemin

des dents à la racine.

Corps de logis : rouge à l’aisselle.
Au creux du genou dort la tache d’encre.
J-es marchands avaleurs de bêtes ou de sonnailles te poursuivent, alléchés.

Et voici qu’un grand couturier me prend par la jambe et me conduit vers les noix entassées dans la chambre.
Y a-t-il déjà, dans ce sac, les outils

amoureux de rouille, les roues dentées, les flacons ?
Longe de la main l’anorak bleu, le moteur.
Nous parlons,
Hélène, d’un parfum cousu, d’une aumône.

La main droite

est la main de la main gauche,

comme l’œil gauche

est le voisin de l’œil droit.

Voleur, tu caches

l’œil central.

L’œil ovale

n’est pas l’amande

qu’on serre entre les dents.

Herbe où les nains cherchent ma jambe.
Herbe où les nains cherchent mon cœur.
La faux coupe en quatre le trèfle et le thym.
La montagne est belle dans l’œil de
Nalôn : cinq doigts caressent une lampe de mineur.
La rivière arrondit cailloux et remous.

Je me servais des bras pour franchir l’orifice et clouer au papier les plumes, les épingles.
On demande la faveur de mourir, de détruire l’amande en fusion, l’œil écarlate.
Tous les objets cuits, les fouloirs du peuple.

Est ou se tait.
Demeure volé, caché, sous

on ne sait quoi.
On tient en vie comme par.
Et déjà le froid, déjà les mains, les jambes abondent.

Enfant coupé du nord au sud,

voici tes bras vus de l’intérieur.

Tel juin, le laitier meurt

et les passants verts attendent

la venue des jacinthes, des tambours.

Aurait-on pu penser cela ?

Ouvert, le corps entre

en respiration lente et sûre.

Elle a raison de s’éloigner,

l’haleine.

Elle est dame légère,

on ne la voit jamais voiler

la cécité des guêpes.

Dans l’ongle où jacassent l’oiseau menu, le feu plié, se cache aussi le dé à coudre.

Cesse de couper le fil de laine.
Cesse de limer l’œil : maints plumages caressent le regard nègre.

Jacques Izoard

L’EPOQUE 2020/42 : LES ENFANTS DE GAÏA 7


Après les Époques 2018 et 2019, voici le quarante-deuxième de cette nouvelle Époque 2020 avec BARBARA AUZOU : LES ENFANTS DE GAÏA 7  . Merci de considérer que le poème est indissociable du tableau et vice-versa…

L’EPOQUE 2020/42″Les enfants de Gaïa 7″
Niala
Acrylique s/toile 73×60

 

L’oiseau seul savait

Combien j’étais excès

Tellement tendu vers l’ailleurs

Dans ce monde de peu que j’entendais

Battre le cœur des maisons au bout des corridors glacés

Et ce ne peut être que lui qui me posa ce vert de croupe

Dans les yeux pour que je m’allonge dans ta sieste inspirée

Toi tu étais rose bousculée tendre et dure comme un tambour

Corps vivant poussé sur un arbre de métamorphoses et d’amour

Iris mien d’une même mélodie trempée de naître

Pour laquelle il faudrait encore et encore déshabiller

Nos claires présences et tous les songes que l’on se choisit

Tu voulais que je garde la haute main sur la douceur des choses

Je t’implorais de toujours nous garder du négoce des fleurs

Venue rêver sur nos hanches la voix du conteur

Ne s’est jamais tue et a reconduit les paysages

Vers leur source absolue

 

Barbara Auzou.