ACTES


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ACTES

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monte écouter par le chemin du sang après d’interminables préparatifs de repas de mariages de passions de toilettes de maison de rangement d’opinions ils se tassent les uns

à côté des autres

redresse enfin monte écouter le chef d’exode qui d’un geste les décapite ouvre l’ouïe à l’absence puis greffant une parole à leur corps les ravive

Moïse confié aux phasmes
Invente pour eux leur homologue
La ville le peuple l’histoire

Voyons l’esprit nomade allons l’accueillir
Avec honneur avec préparatifs
Sortons au-devant de lui est-ce lui

Sur le chemin tout le jour qui monte à
Damas
Sa voix reconnue comme la voix d’un autre
Alors entra ce qui était là
Les murs firent un pas en avant
Les meubles se présentèrent dans l’horloge ininterrompue

Le silence fut chez lui

Ce que ça coûte d’écrire, comme vous dites, vous ne le soupçonnez pas, le taedium, l’endurance du jeûne.
Tristesse, te voici.
Je te reconnais à la lisière de l’orage avec tes habits de
Sologne.
Oui, l’humeur vague où vous baignez je la crispe en paroles; mes yeux sur vos épaules pour vous aviser :

une certaine attention que vous n’apprîtes pas, et c’est pourquoi la sourde déception vous entoure souvent.
Ce qui au vol vous échappe, je suis là pour vous le dire — trop tard.
Il vous a échappé ceci, qui s’est posé pour moi comme une semence de platane; ceci qui fait que je peux saluer la tristesse : il y avait je ne sais quelle résignation de la
très petite fille pendant que la mer cernait cette dune avancée ; le large évacué soudain comme le mail sous l’orage, et tandis que la bouche d’un oncle retombait, un de vos
fils rejetait sa mèche en silence; il y avait l’angle de son cou et l’automne amené de force par l’océan comme un tri de taureaux camarguais; tout ce que vous ne savez pas
joindre et qui vous tourmente maintenant comme un profond parasite; ces relations rapides dont vous êtes victime; je veille, vous me trouvez silencieux.
J’appelle la circonstance porche de septembre.
Vous me trouvez taciturne, j’attends comme un serviteur d’accueillir ces lignes que vous négligez; la douleur même de mon épaule et l’oisiveté d’un enfant qui transforme, le
temps d’un dactyle, la chaux en mur lamentable; l’entrée de la mouette de dos dans le taillis de l’averse; l’éternel retour, fugitif, inattendu, des motifs dans notre cirque de
courbes, il me faut veiller sur la lampe à huile pour l’attendre tard et qu’il me trouve prêt malgré tout à remarquer le signe rapide dont il honore; vous êtes sombres
parce que vous n’avez pas su — vous en êtes innocents, et pourtant malheureux — que c’était à saisir, ce bas aparté contemporain d’un if qui se rejette, et, j’y
reviens, les deux bras silencieux de la très petite fille acceptant soudain sa mère et son père, mais la fenêtre battait, le gardien des vaches siffle, une main retombe au
premier plan, et ce geste pour chasser l’insecte, qu’on prend pour une larme, et voici la tristesse entre ses deux parois qui nous invite à traverser.
C’est à quoi je m’emploie.
La tapisserie défaite et retissée, l’étrange filet tendu pour vous mais vous ne le relevez pas, de silhouettes de contes, de rameaux en couleurs, d’alertes chez les oiseaux,
d’entrailles de jusant, de pages écorchées, d’assonances fanées qui revivent, car tout est rencontre beaucoup plus surprenante que celle d’un tesson et d’une fleur dans le
même réseau, et l’art de nos époques rejoint ce qu’il y a, la concroissance instantanée de regards et de branches, ces alignements d’amers : votre manche, le bouton noir de
la fenêtre, un cri de gibier; cette carte marine changeante : quelles hauteurs de tons différents dans le faisceau qui se défait aussitôt de nos phrases, on dit «
conversation », le vent ouvre un livre, et c’est
Pindare que la couverture recache, un avion s’enivre, la voile rouge de
Thésée double le cap de
Branec, la chanson à la mode croise la rue, les sœurs échangent des propos méchants, tristesse te voici.

Art poétique

Le corps et sa charade
Quand le vent s’enroule dans les veines
Un vivant crucifié

Le haut lui passe, un tuteur aux épaules
Ii marche pendu
Contre la pesanteur

Le nom et la chose

Disant à son fils le nom d’une fleur

(S’il n’oublie pas son premier vers le poème décline)

Liseron mais pourquoi, fragte er,

Cette fleur ne s’appelle pas blanche?

Albe liseron grimpacée

Le nom qui convient mimerait quelle genèse

Le voyage

Au pays où les hommes sont pieux

Et la lune croissante
Les morts les corbeaux les cyprès fortifient ensemble
Un argument contre l’idéalisme (j’ouvris un livre sur la déportation : celle à qui fut donné de vivre dans son tombeau ses jambes se séparaient)

L’œuvre et le nom

L’Aurige au visage d’Aurige

Doucement staring at

(toutes levées vers lui les consultantes

cerclant sa figure orbitante)

Enseignait que l’œuvre ne déçoit pas son nom

I^e poème et son espérance

Entre l’or et le ciel un grand vent

Il rendrait la justice sur la litière du bateau

Les oiseaux sans compte auguraient

Ce qu’un poète a fait

Un autre ne peut le défaire

Le mot chargé d’horreur, d’aimant
Prête son nom à ce qu’il intitule
Nef chargé de sel, de distance
Prête son nom au bateau confondu avec lui
Tandis qu’il passe en secret alliance
Avec bleu — lui déguisé en échantillon —
Ils tolèrent le commerce fructueux
De leurs homonymes pseudonymes

(Topposerais-tu, lecteur (ici tutoyé comme naguère), lecteur que les statistiques disent soupçonneux envers les vers, t’opposerais-tu à ce que nous feignions, non sans
jovialité, de distinguer entre types de poèmes?)

Poème pour (re)poser questions qu’on ne pose plus en dehors du poème, même pas la « phénoménologie », qui doit choisir ses phénomènes,..

Les chiens vont sur la terre comme nous sur le tapis

de la mosquée
Pour courir « comme eux » il faut le long métier

d’athlète «
D’un bond » l’un, s’il est distancé, un chien
Rejoint silencieusement l’autre
II n’est pas lourd
Mais simplement comme un bateau ou plutôt
La terre est une étrave et leur course la houle discrète
Que veut dire ergo la lourdeur des hommes?

Il y a aussi des histoires de famille :

Souvent quand elle ferme la porte
Ma fille rentre plus précoce
Elle porte son image devant

Comme le feu dans la férule

Visages apparentés font comprendre les masques
Un souffle de verrier creusant le plasme les promut
Vide enceint d’os la face comme la terre
Que tu t’excentres en vain pour voir
Le masque des «
Deguy » des «
Balubas »
Devant « soi » crocheté à la cimaise de l’axis

De toi tu parles à la première personne
L’eau me coulait sur la bouche
Et c’est peu supportable

Des notes prises au cours de vivisection quotidienne :

Les greniers du ciel se remplissent

La mort dans la main gisante se réveille

Les jours un fardeau de bûches
Qui disparaît par le col des épaules

Les yeux se rejettent
Avant l’os qui va suivre

Le stère du temps s’écroule
Comme un visage du
Greco

Des fables :

Traité de l’équilibre des liqueurs

Entre les paumes le vase d’air, entre les côtes
Le vase de bronches, entre les ailes ce vase,
Entre les hanches ce vase d’arachide, entre
Les ailettes ce vase d’os fin, entre les myocardes
Ce vase de sang, entre les amis ce vase de cendre

Entre les lèvres ce vase courtois, entre les oreilles ce
Vase de lignes, sur la tète cette urne bleu ciel
De sorte que si tu renverses un verre les femmes s’affolent

Des moments de nostalgie :

Fin dans les villes sur le dos
Du fleuve d’où la ville se découvre
Ovide
Lucrèce
Gœthe
Suarez
La
Renaissance la
Rhétorique
Hardes qui vêtent sur les ponts
Le cynisme qui change d’échelle
Sous l’urne bleue des restes du ciel

Des autoportraits :

C’est fait de la même manière un endroit

Rio quand vous y êtes ou
Neuville ou
Lima

Le linge de
Cusco d’églises sur la pente

Les naïades
Varig dans les agences transparentes

Le grain des bords le temps de tourner la rue

Je ne peux congédier le grand souk du transept
Il n’est fidélité dont je ne sois capable
Ici des hommes qui s’appellent
Rivière

(Quand deux poètes se font face

Il vaudrait mieux que ce fût

Deux lutteurs turcs à culotte graissée

Oiseaux du même sexe étonné

Eux s’évitent comme deux métamorphosé»)

Des moments de rêverie, portée au refrain, au blason, au souvenir :

Où la
Loire abrite
Comme un nuage
Où la carte ressemble
A la carte du tendre
Le
Loir et
Montrésor

« ô tours ô chambres ô femmes ô cavaliers ô jardins et palais »

Cette aflluence que
Tenfant doit voir
Du féminin et de son masculin
Cet échange que l’enfant doit savoir
Du masculin et de son féminin

Car la rivière est
Loir

Et le fleuve est la
Loire
Tandis que dort leur homonyme
Dans l’autre règne et dans l’autre saison

« ô tours ô chambres ô femmes ô cavaliers ô jardins et palais »

Jeanne est un synonyme

Une femme une rivière

Où s’agenouille le lavoir

Au creux de notre histoire

En cette langue patriotique où riment

Loire gloire et croire et
Loir et soir

« ô tours ô chambres ô femmes ô cavaliers ô jardins et palais

Non des fleurs ou des songes

Mais cherchant le langage de langue

Car si j’écris victoire

Ce n’est pour que vous voyiez rouge

Mais pour que vous entendiez
Loire

« ô tours ô chambres ô femmes ô cavaliers ô jardins et palais »

Et, pourquoi pas, donc, des jeux d’anagramme :

As-tu remarqué comme les bêtes tiennent leur distance?
A peine entrons-nous, elles se dérobent, reculant jusqu’aux bords : corbeaux, cervidés, chats même, ces ailes entrevues qui décroissent; de sorte que pour les voir il fallut
les lier à la maison, poissons qui détalent, bêtes évanouissantes tant que les enfants ne savent pas leurs noms et qu’ainsi, vivant sur la terre, elles demeurent
inconnues.

Le loup alors, le loup que des lunettes même ne suffisent à rapprocher, et qui se métamorphose en berger dès que nous l’encageons, le loup posé sur la lisière de
la nuit entre chien et crépuscule, le loup serait un des noms de la bête incapturable ; plutôt, il nomme l’imminence de ce qui nous frôle, la noirceur, tout près de
nous, de toute quasi présence à contre-jour; car la lampe dissipe l’ombre, mais il suffit d’un couloir, d’un resserrement, de quelque coude qui cache la vue pour que les’ enfants
pressentent son embuscade.
Et pour chacun quand il s’agit de paraître dans une identité défiant toute connaissance, à la faveur de la fête on se masque avec sa peau.
Le loup dévore son antonyme la poule blanche, ronde, étourdie ; son blason contrasté offre cette étrange figure de l’intérieur qui échappe à toute
révulsion : sa peau retournée ne le livre pas; la mort ne le menace pas.

Aujourd’hui que l’homme-loup de
Frazer ou de
Gordon pend dépecé dans les musées de l’Homme, l’enfant et le loup, l’enfant-loup en un comme le
Mino-taure, que la chronique inquiète tire parfois d’une forêt-monstre du
Dekkan, l’enfant qui surveille les bonnes versions de la fable, l’enfant-joue, l’enfant qui se change en cache et que fascine la simple irruption, pareil aux insectes qui se médusent par
leurs ocelles, l’enfant dont le cri de jeu n’est qu’une longue assonance au loup, l’enfant hou-ou, pour lui le noir est métaphore du loup, tout lieu reculé son anagramme…

Le loup de profil, figure de ce qui va surgir de tout angle, le loup en oreilles, jaloux triangulaire omni-absent comme la face cachée des choses, doublure ombreuse au verso de ces
retournements même qui cherchent à débusquer tout le non-vu et s’imaginent que l’inouï va bientôt être tiré au clair, c’est de son pas que s’approche, la
langue l’atteste, à la faveur de l’obscur tout l’envers innommable dont le secret ne peut pas être levé.

(Que le poème enveloppe une valeur de grammaire première, refondation de tropes, naissance de l’usage ou pouvoir de la langue dans ses possibilités.)

Maintenant

Elle peut venir à tout instant

«
Maintenant nous voyons en figure »

Il n’y a qu’une seule figure

La genèse est de mise :

Nous sommes dépossédés —

De la distance du génitif

Comparution
Comparaison

Maintenant elle peut paraître à tout instant

«
Cette chose formidable

Disait l’Homme-qui-rit
Une femme en son nu »
Métaphore est anagramme
D’Aphrodite anadyomène

O promise ô saisissante
Le n’-approche-pas de ton lever
Met en état le poète dessaisi
De soutenir l’apparition

«
Comme en un jour de fête »

Le poème commence fête rythmique par son ouverture ouvragée qui fait le silence, et nous aurons des mots pleins d’odeur légère…
Car un poème est une sorte d’anagramme phonique de ce « mot de lui-même » qu’il ne livre pas autrement, ce mot crypté en lui comme l’acrostiche sonore qui se cache,
cette arcature qu’il cherche en avançant comme le sourcier de sa propre source, une sorte de variation paronomastique sur son propre ton-clé qu’il fraye aveuglément à
soi-même; le poème se fait sonner pour ausculter son cristal.

Michel Deguy

L’ESPRIT DE POÉSIE


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L’ESPRIT DE POÉSIE

Toute figure est figure de pensée… Une figure est celle du dieu de poésie Qui se glisse dans la forme de cette figure En ressemblant à s’y méprendre à cet hôte
qui l’accueille Pour y féconder Alcmène la poésie

L’esprit de poésie : un défieur de dieux qui invoque : « qu’est-ce que vous attendez ? ! » Cette durée ne peut pas durer ! Il faut que l’interminable soit ponctué
; qu’il y ait de l’interruption, du contour, de l’apparition, de la finition ! Venez. J’expose la peau ocellée d’Argus, une cotte de synonymes : Protée, montre-toi que je te
reconnaisse multiple, que je t’épèle à grande vitesse !

L’esprit de poésie compare l’ogre égarant ses enfants à la «forêt obscure» où Dante commençait par se perdre; il perd les «significations
admises», tout ce qui s’énonçait vite, ne demandait qu’à être identifié (et sans doute vaudrait-il mieux être égaré par une puissance que prendre
les devants par jeu, mais enfin il faut bien que quelqu’un commence) ; l’affaire ordinaire, le patent, l’envoyé loyal, le message escompté, il s’en impatiente ! Le trompeur
authentique, le déguisé, le fourbe de comédie, celui que le public a démasqué d’entrée de jeu ne lui suffit pas. Mais où est le dieu ? Dans les
tragédies, le dieu ? Celui qui est autre qu’on croit, non par férocité mais parce qu’on ne pourrait l’accueillir, l’excessif, qui éclipserait. Ou alors il y aurait deux
dissimulations, et la première, sympathique et remédiable, pour nous préparer à l’autre, « tragique » ? Celui qui est et n’est pas — ce qu’il est.

Et les dieux ont appris aux hommes par les arts à recevoir, à pouvoir recevoir, toute chose comme un dieu, pour ce qu’elle est en étant autre (en excès, en
à-côté), autre que ce que c’est qui la comporte, dans quoi elle vient; en étant comme cela qui s’annonce, c’est-à-dire irréductible à cela qu’elle paraît
masqué par son apparaître, par son être-vrai même. L’artiste apprend à ménager, d’un rapport indirect, le « dieu inconnu » en tout. Le dieu est ce qui
remplit la forme humaine, parfois trop humble comme Déméter, en retrait dans le visible, pour suggérer l’inégalité de la visibilité à l’être, la «
différence de l’être et de l’étant » ?

Ainsi est-ce l’épreuve par tout : reconnaître le dieu. Il s’agit de ce qui excéderait la vie dans la vie, le dieu amour, « promis à tous », en tout cas à toi,
à toi, à toi… C’est ton tour. Et si tu ne l’accueilles pas en quelque mode, tant pis pour toi, « tu auras vécu en vain ».

Même la comédie murmure «c’est votre affaire», de le reconnaître dans ce valet, ce double, cette erreur, cette coquette. Il n’est pas réservé aux Princes de
la tragédie ; il ne s’agit pas que de mourir.

 

Michel Deguy

ACTES


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ACTES

monte écouter par le chemin du sang après d’interminables préparatifs de repas de mariages de passions de toilettes de maison de rangement d’opinions ils se tassent les uns

à côté des autres

redresse enfin monte écouter le chef d’exode qui d’un geste les décapite ouvre l’ouïe à l’absence puis greffant une parole à leur corps les ravive

Moïse confié aux phasmes
Invente pour eux leur homologue
La ville le peuple l’histoire

Voyons l’esprit nomade allons l’accueillir
Avec honneur avec préparatifs
Sortons au-devant de lui est-ce lui

Sur le chemin tout le jour qui monte à
Damas
Sa voix reconnue comme la voix d’un autre
Alors entra ce qui était là
Les murs firent un pas en avant
Les meubles se présentèrent dans l’horloge ininterrompue

Le silence fut chez lui

Ce que ça coûte d’écrire, comme vous dites, vous ne le soupçonnez pas, le taedium, l’endurance du jeûne.
Tristesse, te voici.
Je te reconnais à la lisière de l’orage avec tes habits de
Sologne.
Oui, l’humeur vague où vous baignez je la crispe en paroles; mes yeux sur vos épaules pour vous aviser :

une certaine attention que vous n’apprîtes pas, et c’est pourquoi la sourde déception vous entoure souvent.
Ce qui au vol vous échappe, je suis là pour vous le dire — trop tard.
Il vous a échappé ceci, qui s’est posé pour moi comme une semence de platane; ceci qui fait que je peux saluer la tristesse : il y avait je ne sais quelle résignation de la
très petite fille pendant que la mer cernait cette dune avancée ; le large évacué soudain comme le mail sous l’orage, et tandis que la bouche d’un oncle retombait, un de vos
fils rejetait sa mèche en silence; il y avait l’angle de son cou et l’automne amené de force par l’océan comme un tri de taureaux camarguais; tout ce que vous ne savez pas
joindre et qui vous tourmente maintenant comme un profond parasite; ces relations rapides dont vous êtes victime; je veille, vous me trouvez silencieux.
J’appelle la circonstance porche de septembre.
Vous me trouvez taciturne, j’attends comme un serviteur d’accueillir ces lignes que vous négligez; la douleur même de mon épaule et l’oisiveté d’un enfant qui transforme, le
temps d’un dactyle, la chaux en mur lamentable; l’entrée de la mouette de dos dans le taillis de l’averse; l’éternel retour, fugitif, inattendu, des motifs dans notre cirque de
courbes, il me faut veiller sur la lampe à huile pour l’attendre tard et qu’il me trouve prêt malgré tout à remarquer le signe rapide dont il honore; vous êtes sombres
parce que vous n’avez pas su — vous en êtes innocents, et pourtant malheureux — que c’était à saisir, ce bas aparté contemporain d’un if qui se rejette, et, j’y
reviens, les deux bras silencieux de la très petite fille acceptant soudain sa mère et son père, mais la fenêtre battait, le gardien des vaches siffle, une main retombe au
premier plan, et ce geste pour chasser l’insecte, qu’on prend pour une larme, et voici la tristesse entre ses deux parois qui nous invite à traverser.
C’est à quoi je m’emploie.
La tapisserie défaite et retissée, l’étrange filet tendu pour vous mais vous ne le relevez pas, de silhouettes de contes, de rameaux en couleurs, d’alertes chez les oiseaux,
d’entrailles de jusant, de pages écorchées, d’assonances fanées qui revivent, car tout est rencontre beaucoup plus surprenante que celle d’un tesson et d’une fleur dans le
même réseau, et l’art de nos époques rejoint ce qu’il y a, la concroissance instantanée de regards et de branches, ces alignements d’amers : votre manche, le bouton noir de
la fenêtre, un cri de gibier; cette carte marine changeante : quelles hauteurs de tons différents dans le faisceau qui se défait aussitôt de nos phrases, on dit «
conversation », le vent ouvre un livre, et c’est
Pindare que la couverture recache, un avion s’enivre, la voile rouge de
Thésée double le cap de
Branec, la chanson à la mode croise la rue, les sœurs échangent des propos méchants, tristesse te voici.

Art poétique

Le corps et sa charade
Quand le vent s’enroule dans les veines
Un vivant crucifié

Le haut lui passe, un tuteur aux épaules
Ii marche pendu
Contre la pesanteur

Le nom et la chose

Disant à son fils le nom d’une fleur

(S’il n’oublie pas son premier vers le poème décline)

Liseron mais pourquoi, fragte er,

Cette fleur ne s’appelle pas blanche?

Albe liseron grimpacée

Le nom qui convient mimerait quelle genèse

Le voyage

Au pays où les hommes sont pieux

Et la lune croissante
Les morts les corbeaux les cyprès fortifient ensemble
Un argument contre l’idéalisme (j’ouvris un livre sur la déportation : celle à qui fut donné de vivre dans son tombeau ses jambes se séparaient)

L’œuvre et le nom

L’Aurige au visage d’Aurige

Doucement staring at

(toutes levées vers lui les consultantes

cerclant sa figure orbitante)

Enseignait que l’œuvre ne déçoit pas son nom

I^e poème et son espérance

Entre l’or et le ciel un grand vent

Il rendrait la justice sur la litière du bateau

Les oiseaux sans compte auguraient

Ce qu’un poète a fait

Un autre ne peut le défaire

Le mot chargé d’horreur, d’aimant
Prête son nom à ce qu’il intitule
Nef chargé de sel, de distance
Prête son nom au bateau confondu avec lui
Tandis qu’il passe en secret alliance
Avec bleu — lui déguisé en échantillon —
Ils tolèrent le commerce fructueux
De leurs homonymes pseudonymes

(Topposerais-tu, lecteur (ici tutoyé comme naguère), lecteur que les statistiques disent soupçonneux envers les vers, t’opposerais-tu à ce que nous feignions, non sans
jovialité, de distinguer entre types de poèmes?)

Poème pour (re)poser questions qu’on ne pose plus en dehors du poème, même pas la « phénoménologie », qui doit choisir ses phénomènes,..

Les chiens vont sur la terre comme nous sur le tapis

de la mosquée
Pour courir « comme eux » il faut le long métier

d’athlète «
D’un bond » l’un, s’il est distancé, un chien
Rejoint silencieusement l’autre
II n’est pas lourd
Mais simplement comme un bateau ou plutôt
La terre est une étrave et leur course la houle discrète
Que veut dire ergo la lourdeur des hommes?

Il y a aussi des histoires de famille :

Souvent quand elle ferme la porte
Ma fille rentre plus précoce
Elle porte son image devant

Comme le feu dans la férule

Visages apparentés font comprendre les masques
Un souffle de verrier creusant le plasme les promut
Vide enceint d’os la face comme la terre
Que tu t’excentres en vain pour voir
Le masque des «
Deguy » des «
Balubas »
Devant « soi » crocheté à la cimaise de l’axis

De toi tu parles à la première personne
L’eau me coulait sur la bouche
Et c’est peu supportable

Des notes prises au cours de vivisection quotidienne :

Les greniers du ciel se remplissent

La mort dans la main gisante se réveille

Les jours un fardeau de bûches
Qui disparaît par le col des épaules

Les yeux se rejettent
Avant l’os qui va suivre

Le stère du temps s’écroule
Comme un visage du
Greco

Des fables :

Traité de l’équilibre des liqueurs

Entre les paumes le vase d’air, entre les côtes
Le vase de bronches, entre les ailes ce vase,
Entre les hanches ce vase d’arachide, entre
Les ailettes ce vase d’os fin, entre les myocardes
Ce vase de sang, entre les amis ce vase de cendre

Entre les lèvres ce vase courtois, entre les oreilles ce
Vase de lignes, sur la tète cette urne bleu ciel
De sorte que si tu renverses un verre les femmes s’affolent

Des moments de nostalgie :

Fin dans les villes sur le dos
Du fleuve d’où la ville se découvre
Ovide
Lucrèce
Gœthe
Suarez
La
Renaissance la
Rhétorique
Hardes qui vêtent sur les ponts
Le cynisme qui change d’échelle
Sous l’urne bleue des restes du ciel

Des autoportraits :

C’est fait de la même manière un endroit

Rio quand vous y êtes ou
Neuville ou
Lima

Le linge de
Cusco d’églises sur la pente

Les naïades
Varig dans les agences transparentes

Le grain des bords le temps de tourner la rue

Je ne peux congédier le grand souk du transept
Il n’est fidélité dont je ne sois capable
Ici des hommes qui s’appellent
Rivière

(Quand deux poètes se font face

Il vaudrait mieux que ce fût

Deux lutteurs turcs à culotte graissée

Oiseaux du même sexe étonné

Eux s’évitent comme deux métamorphosé»)

Des moments de rêverie, portée au refrain, au blason, au souvenir :

Où la
Loire abrite
Comme un nuage
Où la carte ressemble
A la carte du tendre
Le
Loir et
Montrésor

« ô tours ô chambres ô femmes ô cavaliers ô jardins et palais »

Cette aflluence que
Tenfant doit voir
Du féminin et de son masculin
Cet échange que l’enfant doit savoir
Du masculin et de son féminin

Car la rivière est
Loir

Et le fleuve est la
Loire
Tandis que dort leur homonyme
Dans l’autre règne et dans l’autre saison

« ô tours ô chambres ô femmes ô cavaliers ô jardins et palais »

Jeanne est un synonyme

Une femme une rivière

Où s’agenouille le lavoir

Au creux de notre histoire

En cette langue patriotique où riment

Loire gloire et croire et
Loir et soir

« ô tours ô chambres ô femmes ô cavaliers ô jardins et palais

Non des fleurs ou des songes

Mais cherchant le langage de langue

Car si j’écris victoire

Ce n’est pour que vous voyiez rouge

Mais pour que vous entendiez
Loire

« ô tours ô chambres ô femmes ô cavaliers ô jardins et palais »

Et, pourquoi pas, donc, des jeux d’anagramme :

As-tu remarqué comme les bêtes tiennent leur distance?
A peine entrons-nous, elles se dérobent, reculant jusqu’aux bords : corbeaux, cervidés, chats même, ces ailes entrevues qui décroissent; de sorte que pour les voir il fallut
les lier à la maison, poissons qui détalent, bêtes évanouissantes tant que les enfants ne savent pas leurs noms et qu’ainsi, vivant sur la terre, elles demeurent
inconnues.

Le loup alors, le loup que des lunettes même ne suffisent à rapprocher, et qui se métamorphose en berger dès que nous l’encageons, le loup posé sur la lisière de
la nuit entre chien et crépuscule, le loup serait un des noms de la bête incapturable ; plutôt, il nomme l’imminence de ce qui nous frôle, la noirceur, tout près de
nous, de toute quasi présence à contre-jour; car la lampe dissipe l’ombre, mais il suffit d’un couloir, d’un resserrement, de quelque coude qui cache la vue pour que les’ enfants
pressentent son embuscade.
Et pour chacun quand il s’agit de paraître dans une identité défiant toute connaissance, à la faveur de la fête on se masque avec sa peau.
Le loup dévore son antonyme la poule blanche, ronde, étourdie ; son blason contrasté offre cette étrange figure de l’intérieur qui échappe à toute
révulsion : sa peau retournée ne le livre pas; la mort ne le menace pas.

Aujourd’hui que l’homme-loup de
Frazer ou de
Gordon pend dépecé dans les musées de l’Homme, l’enfant et le loup, l’enfant-loup en un comme le
Mino-taure, que la chronique inquiète tire parfois d’une forêt-monstre du
Dekkan, l’enfant qui surveille les bonnes versions de la fable, l’enfant-joue, l’enfant qui se change en cache et que fascine la simple irruption, pareil aux insectes qui se médusent par
leurs ocelles, l’enfant dont le cri de jeu n’est qu’une longue assonance au loup, l’enfant hou-ou, pour lui le noir est métaphore du loup, tout lieu reculé son anagramme…

Le loup de profil, figure de ce qui va surgir de tout angle, le loup en oreilles, jaloux triangulaire omni-absent comme la face cachée des choses, doublure ombreuse au verso de ces
retournements même qui cherchent à débusquer tout le non-vu et s’imaginent que l’inouï va bientôt être tiré au clair, c’est de son pas que s’approche, la
langue l’atteste, à la faveur de l’obscur tout l’envers innommable dont le secret ne peut pas être levé.

(Que le poème enveloppe une valeur de grammaire première, refondation de tropes, naissance de l’usage ou pouvoir de la langue dans ses possibilités.)

Maintenant

Elle peut venir à tout instant

«
Maintenant nous voyons en figure »

Il n’y a qu’une seule figure

La genèse est de mise :

Nous sommes dépossédés —

De la distance du génitif

Comparution
Comparaison

Maintenant elle peut paraître à tout instant

«
Cette chose formidable

Disait l’Homme-qui-rit
Une femme en son nu »
Métaphore est anagramme
D’Aphrodite anadyomène

O promise ô saisissante
Le n’-approche-pas de ton lever
Met en état le poète dessaisi
De soutenir l’apparition

«
Comme en un jour de fête »

Le poème commence fête rythmique par son ouverture ouvragée qui fait le silence, et nous aurons des mots pleins d’odeur légère…
Car un poème est une sorte d’anagramme phonique de ce « mot de lui-même » qu’il ne livre pas autrement, ce mot crypté en lui comme l’acrostiche sonore qui se cache,
cette arcature qu’il cherche en avançant comme le sourcier de sa propre source, une sorte de variation paronomastique sur son propre ton-clé qu’il fraye aveuglément à
soi-même; le poème se fait sonner pour ausculter son cristal.

Michel Deguy

NOTRE DEMEURE


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NOTRE DEMEURE

Dame de près l’ombre chat sous ta main de peintre

joue
Tandis que l’âge crible la mienne drainant le derme

(et mince taie sur la pupille)
La paume de la nuit en sueur scintille sur la nuit

Une meule d’étoiles se rentre à l’horizon urbain
La lune fardée comme une
Japonaise
Approvisionne là l’immeuble de la nuit
Les feux du stade bordent notre alcôve

Une demande précautionneuse

Cherche ta voix
Que ta diction lente et courtoise exauce

 

Michel Deguy

LE CHATEAU


LE JARDIN DE MES NUITS 2010 (2)

LE CHATEAU

Merveille par une soirée de demi-lune : derrière le bruit des douves occupées à serrer leur double ceinture, la masse laiteuse du château, dont la brume estompe les
disparités ; les buis ronds et les buis pointus balisent la sortie vers le large de la plaine ; merveille.

L’orangerie voûtée, la clairière de la pelouse plus grande que toute fête, LE CHATEAUles arbres exhaussés depuis des siècles éduquaient les fils vers la grandeur du
monde qu’un bâtisseur avait su rendre visible. Beaucoup — les comptait-on ? — habitaient un domaine sans proportion avec leur squelette. Grâce au château où
conduisait un grand jardin ils vivaient en mesure.

Chez nous : la pesanteur des corps torturés entassés dans les fentes de la prison ; des femmes dont le visage ressemble à un corps : yeux, bouches et cheveux et narines se
décomposent les uns des autres ; et la haine qui rompt le temps.

Michel Deguy

NOTRE DEMEURE


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NOTRE DEMEURE

Dame de près l’ombre chat sous ta main de peintre

joue
Tandis que l’âge crible la mienne drainant le derme

(et mince taie sur la pupille)
La paume de la nuit en sueur scintille sur la nuit

Une meule d’étoiles se rentre à l’horizon urbain
La lune fardée comme une
Japonaise
Approvisionne là l’immeuble de la nuit
Les feux du stade bordent notre alcôve

Une demande précautionneuse

Cherche ta voix
Que ta diction lente et courtoise exauce

Michel Deguy

LE TRAÎTRE


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LE TRAÎTRE

Les grands vents féodaux courent la terre.

Poursuite pure ils couchent les blés, délitent les fleuves, effeuillent chaume et ardoises, seigneurs, et le peuple des hommes leur tend des pièges de tremble, érige des
pals de cyprès, jette des grilles de bambou en travers de leurs pistes, et leur opposent de hautes éoliennes.

Le poète est le traître qui ravitaille l’autan, il rythme sa course et la presse avec ses lyres, lui montre des passages de lisière et de cols

Michel Deguy

GISANTS


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GISANTS

Treuil de la paume qui te lève

Pelvienne ce trente mai

Ton visage passe tout près

Méat de syllabes votives

Tu sèmes trois cierges avant

Que nous passions en revue la
Seine

Les recrues nous prennent
Nous partons

En photos au
Japon
Je te déhanche

Tu me dis que tu
Us ton passé à
L’hôtel blanc

Bottes collants dépecés bain

Le jusant te découvre

Tes bas pèlent ton bas fait l’équilibre

Une autre fois j’ai bu à ton nadir

T’amenant à plus être peut-être

On nous compare à deux barges de
Loire

Nos vies changent doucement à notre quart d’insu

Comme deux barges de
Loire imagine abordées

Démarrées dissociées contrecarrées par

Des souches invisibles se côtoient qu’un

Courant sous la face des contre-courants soude

Il faut redire en l’altérant le même

Qui se méconnaît d’être-trop reconnu

Ce même c’est ta mort et le poème

 

Michel Deguy

ACTES


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ACTES

monte écouter par le chemin du sang après d’interminables préparatifs de repas de mariages de passions de toilettes de maison de rangement d’opinions ils se tassent les uns
à côté des autres

redresse enfin monte écouter le chef d’exode qui d’un geste les décapite ouvre l’ouïe à l’absence puis greffant une parole à leur corps les ravive

Moïse confié aux phasmes
Invente pour eux leur homologue
La ville le peuple l’histoire

Voyons l’esprit nomade allons l’accueillir
Avec honneur avec préparatifs
Sortons au-devant de lui est-ce lui

Sur le chemin tout le jour qui monte à
Damas
Sa voix reconnue comme la voix d’un autre
Alors entra ce qui était là
Les murs firent un pas en avant
Les meubles se présentèrent dans l’horloge ininterrompue

Le silence fut chez lui

Ce que ça coûte d’écrire, comme vous dites, vous ne le soupçonnez pas, le taedium, l’endurance du jeûne.
Tristesse, te voici.
Je te reconnais à la lisière de l’orage avec tes habits de
Sologne.
Oui, l’humeur vague où vous baignez je la crispe en paroles; mes yeux sur vos épaules pour vous aviser :

une certaine attention que vous n’apprîtes pas, et c’est pourquoi la sourde déception vous entoure souvent.
Ce qui au vol vous échappe, je suis là pour vous le dire — trop tard.
Il vous a échappé ceci, qui s’est posé pour moi comme une semence de platane; ceci qui fait que je peux saluer la tristesse : il y avait je ne sais quelle résignation de la
très petite fille pendant que la mer cernait cette dune avancée ; le large évacué soudain comme le mail sous l’orage, et tandis que la bouche d’un oncle retombait, un de vos
fils rejetait sa mèche en silence; il y avait l’angle de son cou et l’automne amené de force par l’océan comme un tri de taureaux camarguais; tout ce que vous ne savez pas
joindre et qui vous tourmente maintenant comme un profond parasite; ces relations rapides dont vous êtes victime; je veille, vous me trouvez silencieux.
J’appelle la circonstance porche de septembre.
Vous me trouvez taciturne, j’attends comme un serviteur d’accueillir ces lignes que vous négligez; la douleur même de mon épaule et l’oisiveté d’un enfant qui transforme, le
temps d’un dactyle, la chaux en mur lamentable; l’entrée de la mouette de dos dans le taillis de l’averse; l’éternel retour, fugitif, inattendu, des motifs dans notre cirque de
courbes, il me faut veiller sur la lampe à huile pour l’attendre tard et qu’il me trouve prêt malgré tout à remarquer le signe rapide dont il honore; vous êtes sombres
parce que vous n’avez pas su — vous en êtes innocents, et pourtant malheureux — que c’était à saisir, ce bas aparté contemporain d’un if qui se rejette, et, j’y
reviens, les deux bras silencieux de la très petite fille acceptant soudain sa mère et son père, mais la fenêtre battait, le gardien des vaches siffle, une main retombe au
premier plan, et ce geste pour chasser l’insecte, qu’on prend pour une larme, et voici la tristesse entre ses deux parois qui nous invite à traverser.
C’est à quoi je m’emploie.
La tapisserie défaite et retissée, l’étrange filet tendu pour vous mais vous ne le relevez pas, de silhouettes de contes, de rameaux en couleurs, d’alertes chez les oiseaux,
d’entrailles de jusant, de pages écorchées, d’assonances fanées qui revivent, car tout est rencontre beaucoup plus surprenante que celle d’un tesson et d’une fleur dans le
même réseau, et l’art de nos époques rejoint ce qu’il y a, la concroissance instantanée de regards et de branches, ces alignements d’amers : votre manche, le bouton noir de
la fenêtre, un cri de gibier; cette carte marine changeante : quelles hauteurs de tons différents dans le faisceau qui se défait aussitôt de nos phrases, on dit «
conversation », le vent ouvre un livre, et c’est
Pindare que la couverture recache, un avion s’enivre, la voile rouge de
Thésée double le cap de
Branec, la chanson à la mode croise la rue, les sœurs échangent des propos méchants, tristesse te voici.

Art poétique

Le corps et sa charade
Quand le vent s’enroule dans les veines
Un vivant crucifié

Le haut lui passe, un tuteur aux épaules
Ii marche pendu
Contre la pesanteur

Le nom et la chose

Disant à son fils le nom d’une fleur

(S’il n’oublie pas son premier vers le poème décline)

Liseron mais pourquoi, fragte er,

Cette fleur ne s’appelle pas blanche?

Albe liseron grimpacée

Le nom qui convient mimerait quelle genèse

Le voyage

Au pays où les hommes sont pieux

Et la lune croissante
Les morts les corbeaux les cyprès fortifient ensemble
Un argument contre l’idéalisme (j’ouvris un livre sur la déportation : celle à qui fut donné de vivre dans son tombeau ses jambes se séparaient)

L’œuvre et le nom

L’Aurige au visage d’Aurige

Doucement staring at

(toutes levées vers lui les consultantes

cerclant sa figure orbitante)

Enseignait que l’œuvre ne déçoit pas son nom

I^e poème et son espérance

Entre l’or et le ciel un grand vent

Il rendrait la justice sur la litière du bateau

Les oiseaux sans compte auguraient

Ce qu’un poète a fait

Un autre ne peut le défaire

Le mot chargé d’horreur, d’aimant
Prête son nom à ce qu’il intitule
Nef chargé de sel, de distance
Prête son nom au bateau confondu avec lui
Tandis qu’il passe en secret alliance
Avec bleu — lui déguisé en échantillon —
Ils tolèrent le commerce fructueux
De leurs homonymes pseudonymes

(T’opposerais-tu, lecteur (ici tutoyé comme naguère), lecteur que les statistiques disent soupçonneux envers les vers, t’opposerais-tu à ce que nous feignions, non sans
jovialité, de distinguer entre types de poèmes?)

Poème pour (re)poser questions qu’on ne pose plus en dehors du poème, même pas la « phénoménologie », qui doit choisir ses phénomènes,..

Les chiens vont sur la terre comme nous sur le tapis

de la mosquée
Pour courir « comme eux » il faut le long métier

d’athlète «
D’un bond » l’un, s’il est distancé, un chien
Rejoint silencieusement l’autre
II n’est pas lourd
Mais simplement comme un bateau ou plutôt
La terre est une étrave et leur course la houle discrète
Que veut dire ergot la lourdeur des hommes?

Il y a aussi des histoires de famille :

Souvent quand elle ferme la porte
Ma fille rentre plus précoce
Elle porte son image devant

Comme le feu dans la férule

Visages apparentés font comprendre les masques
Un souffle de verrier creusant le plasme les promut
Vide enceint d’os la face comme la terre
Que tu t’excentres en vain pour voir
Le masque des «
Deguy » des «
Balubas »
Devant « soi » crocheté à la cimaise de l’axis

De toi tu parles à la première personne
L’eau me coulait sur la bouche
Et c’est peu supportable

Des notes prises au cours de vivisection quotidienne :

Les greniers du ciel se remplissent

La mort dans la main gisante se réveille

Les jours un fardeau de bûches
Qui disparaît par le col des épaules

Les yeux se rejettent
Avant l’os qui va suivre

Le stère du temps s’écroule
Comme un visage du
Greco

Des fables :

Traité de l’équilibre des liqueurs

Entre les paumes le vase d’air, entre les côtes
Le vase de bronches, entre les ailes ce vase,
Entre les hanches ce vase d’arachide, entre
Les ailettes ce vase d’os fin, entre les myocardes
Ce vase de sang, entre les amis ce vase de cendre

Entre les lèvres ce vase courtois, entre les oreilles ce
Vase de lignes, sur la tète cette urne bleu ciel
De sorte que si tu renverses un verre les femmes s’affolent

Des moments de nostalgie :

Fin dans les villes sur le dos
Du fleuve d’où la ville se découvre
Ovide
Lucrèce
Gœthe
Suarez
La
Renaissance la
Rhétorique
Hardes qui vêtent sur les ponts
Le cynisme qui change d’échelle
Sous l’urne bleue des restes du ciel

Des autoportraits :

C’est fait de la même manière un endroit

Rio quand vous y êtes ou
Neuville ou
Lima

Le linge de
Cusco d’églises sur la pente

Les naïades
Varig dans les agences transparentes

Le grain des bords le temps de tourner la rue

Je ne peux congédier le grand souk du transept
Il n’est fidélité dont je ne sois capable
Ici des hommes qui s’appellent
Rivière

(Quand deux poètes se font face

Il vaudrait mieux que ce fût

Deux lutteurs turcs à culotte graissée

Oiseaux du même sexe étonné

Eux s’évitent comme deux métamorphosé»)

Des moments de rêverie, portée au refrain, au blason, au souvenir :

Où la
Loire abrite
Comme un nuage
Où la carte ressemble
A la carte du tendre
Le
Loir et
Montrésor

« ô tours ô chambres ô femmes ô cavaliers ô jardins et palais »

Cette aflluence que
Tenfant doit voir
Du féminin et de son masculin
Cet échange que l’enfant doit savoir
Du masculin et de son féminin

Car la rivière est
Loir

Et le fleuve est la
Loire
Tandis que dort leur homonyme
Dans l’autre règne et dans l’autre saison

« ô tours ô chambres ô femmes ô cavaliers ô jardins et palais »

Jeanne est un synonyme

Une femme une rivière

Où s’agenouille le lavoir

Au creux de notre histoire

En cette langue patriotique où riment

Loire gloire et croire et
Loir et soir

« ô tours ô chambres ô femmes ô cavaliers ô jardins et palais

Non des fleurs ou des songes

Mais cherchant le langage de langue

Car si j’écris victoire

Ce n’est pour que vous voyiez rouge

Mais pour que vous entendiez
Loire

« ô tours ô chambres ô femmes ô cavaliers ô jardins et palais »

Et, pourquoi pas, donc, des jeux d’anagramme :

As-tu remarqué comme les bêtes tiennent leur distance?
A peine entrons-nous, elles se dérobent, reculant jusqu’aux bords : corbeaux, cervidés, chats même, ces ailes entrevues qui décroissent; de sorte que pour les voir il fallut
les lier à la maison, poissons qui détalent, bêtes évanouissantes tant que les enfants ne savent pas leurs noms et qu’ainsi, vivant sur la terre, elles demeurent
inconnues.

Le loup alors, le loup que des lunettes même ne suffisent à rapprocher, et qui se métamorphose en berger dès que nous l’encageons, le loup posé sur la lisière de
la nuit entre chien et crépuscule, le loup serait un des noms de la bête incapturable ; plutôt, il nomme l’imminence de ce qui nous frôle, la noirceur, tout près de
nous, de toute quasi présence à contre-jour; car la lampe dissipe l’ombre, mais il suffit d’un couloir, d’un resserrement, de quelque coude qui cache la vue pour que les’ enfants
pressentent son embuscade.
Et pour chacun quand il s’agit de paraître dans une identité défiant toute connaissance, à la faveur de la fête on se masque avec sa peau.
Le loup dévore son antonyme la poule blanche, ronde, étourdie ; son blason contrasté offre cette étrange figure de l’intérieur qui échappe à toute
révulsion : sa peau retournée ne le livre pas; la mort ne le menace pas.

Aujourd’hui que l’homme-loup de
Frazer ou de
Gordon pend dépecé dans les musées de l’Homme, l’enfant et le loup, l’enfant-loup en un comme le
Mino-taure, que la chronique inquiète tire parfois d’une forêt-monstre du
Dekkan, l’enfant qui surveille les bonnes versions de la fable, l’enfant-joue, l’enfant qui se change en cache et que fascine la simple irruption, pareil aux insectes qui se médusent par
leurs ocelles, l’enfant dont le cri de jeu n’est qu’une longue assonance au loup, l’enfant hou-ou, pour lui le noir est métaphore du loup, tout lieu reculé son anagramme…

Le loup de profil, figure de ce qui va surgir de tout angle, le loup en oreilles, jaloux triangulaire omni-absent comme la face cachée des choses, doublure ombreuse au verso de ces
retournements même qui cherchent à débusquer tout le non-vu et s’imaginent que l’inouï va bientôt être tiré au clair, c’est de son pas que s’approche, la
langue l’atteste, à la faveur de l’obscur tout l’envers innommable dont le secret ne peut pas être levé.

(Que le poème enveloppe une valeur de grammaire première, refondation de tropes, naissance de l’usage ou pouvoir de la langue dans ses possibilités.)

Maintenant

Elle peut venir à tout instant

«
Maintenant nous voyons en figure »

Il n’y a qu’une seule figure

La genèse est de mise :

Nous sommes dépossédés —

De la distance du génitif

Comparution
Comparaison

Maintenant elle peut paraître à tout instant

«
Cette chose formidable

Disait l’Homme-qui-rit
Une femme en son nu »
Métaphore est anagramme
D’Aphrodite anadyomène

O promise ô saisissante
Le n’-approche-pas de ton lever
Met en état le poète dessaisi
De soutenir l’apparition

«
Comme en un jour de fête »

Le poème commence fête rythmique par son ouverture ouvragée qui fait le silence, et nous aurons des mots pleins d’odeur légère…
Car un poème est une sorte d’anagramme phonique de ce « mot de lui-même » qu’il ne livre pas autrement, ce mot crypté en lui comme l’acrostiche sonore qui se cache,
cette arcature qu’il cherche en avançant comme le sourcier de sa propre source, une sorte de variation paronomastique sur son propre ton-clé qu’il fraye aveuglément à
soi-même; le poème se fait sonner pour ausculter son cristal.

Michel Deguy

FIGURATIONS


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FIGURATIONS

 

(Nous soucions-nous encore de notre nature, ce devrait être en cherchant du côté de faits, sans doute, mais circonscrits d’une manière singulière, comme on écarte
avec douceur un buissonnement pour y fouiller à une échelle inhabituelle, celle de l’étrange ressemblance de situations telles

quand nous entrâmes dans ce petit poste douanier à la frontière patagonienne du Chili et de l’Argentine, cherché de nuit dans la boue, alors le même sous-officier
débonnaire et aux aguets, les mêmes tuniques salies dans la pièce de bois enfumée par le poêle, le même soulagement après les vérifications officielles
sous les cartes et photographies épinglées, notre réserve un peu anxieuse et gaieté un peu simulée, empressement un peu excessif, et la circonval-lation de même
nuit bientôt réduite et déportée en longues files de captifs à chemises grises par l’est

quand nous entrâmes, sur l’autoroute de Baltimore, dans le même restaurant assombri avec ses passagers semblablement dispersés aux recoins, à voix basse, attentifs aux
arrivants comme aux signes de la fin du monde, alors cette lente concrétion du laps pareil à tout autre en train d’échapper comme les poissons invisibles à ceux qui
pèchent en l’eau interdite de l’autre côté du temps uniforme et brillant et nulle prise ne comblerait une espérance énorme : (jeu de la différence
repassionnée dans la chasse entre l’imprenable et le geste procure un calme inapaisement le nôtre de sorte que par la proie toujours rare, allusion au dénouement, ce temps est
souvenir et le savoir est songe) ; alors le même contentement à s’abriter de la pluie, à se restaurer encore une fois entre amis, la même fois unique, le sentiment sur cette
rive ni espoir ni désespoir de frôler d’une ligne jetée encore le symptôme de ce que Proust dernier peut-être appelle une essence, dans la même tendresse pour
cette distance, douce et implacable surface, entre nous qui mangeant parlions de rien d’aucune manière capitale et le leurre de vérité d’un moment figuré par lui-même,
comparable en tout point de son cours à soi :

chérissant la déception, résignés à cette récompense qu’il y ait abri ainsi dans le monde multiplié de l’insignifiance possible, qu’elle soit devenue notre
demeure à chaque méridien

quand les paumes en or de l’heure de Cologne s’ajointaient, l’oiseau machinal progressait sur les bords, fleuve et voie cours à cours son corps fat son corps vif, jeunissaient les visages
autour de nous, la pelleteuse saccadait sur les berges, le Rhin entraînait l’aube dorée du temps, son corps lent son corps lourd se croisaient cours à cours

quand, passé le graphique Manhattan des crises sur le ciel (d’un coup lisible les chutes les pointes sur le ciel, le bilan d’Amérique apposé bétonné sous la lune
grêlée comme une balle de golf, le gong heurté par les productions Rank) la taverne à poissons sur les docks, reflets de l’East-River sous les piliers des routes, la
violente saleté des trottoirs, le bitume cloqué des avenues où sous les couvercles de fonte bout le sous-sol des Açores, et la foire sur la route de l’aéroport où
les écarts sont devenus inoffensifs, Locus Solus où les Hopis, les Dogons rejouent d’une manière douce et vidée les mêmes danses, terre exsangue, léthargique,
assourdie, asile où le dément rejoue son psychodrame indolorisé

(quelle perversité ce fut la domination de blancs sur la richesse neuve au blason d’épices, l’inépuisable mine à ciel ouvert, les esclaves femmes odoriférantes et les
fruits; leur nonchalance parmi les choses incroyables, bleues-or-noires-chaudes, nues; l’assouvissement de tout désir aussi élégant et direct que se pencher à la source pour
y boire avec ses mains, sourire à cette femme, longer ses hanches noires avec les mains sans secret, et diriger la force vers un service; quel règne sur l’autre côté de la
terre, avec son verso de nostalgie comme un très lent cancer, et peut-être les peintres ont ce plaisir désuet, doux, devant le modèle qu’ils aiment vaguement, laissant
mûrir sa nudité pendant des heures, et, plutôt que la lutte à peau nue, cette transfusion car voici une négresse qu’il conviendrait de poser sur un socle et longuement
dessiner, longuement aimer de peinture; peut-être non moins, est-ce un amour de ce type que nous continuons de rêver d’entretenir avec la « nature », et la femme le
modèle, le redoublement, la perle noire de cette attirance qui rêve d’être entourée par de lents modèles, comme Baudelaire incliné j’imagine demandait à
Jeanne de vaquer dans sa nudité

de ce corps aimer comment jusqu’à l’écorché les nervures les pétioles la veine ouverte reconnaître l’éventré de ce ventre le sang comme une eau de novembre le
lichen des os aimer l’agrandi d’aréoles les pores déserts veiller le scalp et l’orteil les lombes gras comme un plat le cadavre fragile Pévasement des humeurs le dicton
fétide de la bouche la série des oreilles l’horripilé la céramique du derme refroidi

— noirs, je désirai un poème pour vous, mais en quelle langue, votre mélancolie, votre diversité, comme si vous n’étiez pas fixés dans l’espèce, mais
d’argent, de roux, d’ébène friables comme les fleurs jaunissent, dérivent tel un genre littéraire, à Chicago où les blanches pourrissent par les seins, lentisques,
chapeaux, gencives, variqueuses, jalouses des femmes de Matisse dans le salut bleu de leurs membres, it used to be a sea of grass but now le fibrome de votre aire

car la terre hésite entre les deux terres, étroite langue entre la haute terre du Phédon et la berge des cruels : ce détroit aux oiseaux enciellés, de mon vivant
persistante clairière, l’insignifiance de cette sortie, de cette montée, descente, de cette halte où s’abrite l’amitié spacieuse, au moment où nous entrâmes chez
le fripier de Valparaiso pour changer les dollars, entre les phrases nous feuilletions doucement ces chemises, ces pantalons

autant d’espaces que les choses! Miracle en pains en pans en poissons en couleurs Sa Multiplication; qu’il est chute de lui-même, se prit en plis en nappes en pommes en marteaux, tables,
se cassait aux coins se moulait aux conduits ruissela chaise stalagmisa fleur : le vide passant ici traça bouteille noire, un joueur une goutte un cheval, ça ramifie palmes seins
palmiers drapeaux dentelles philodendrons chemises pantalons

insignifiant qui est le mémorable où nous apparentons, nous repartons sans autre férule que de mots qui font un bois dormant, ce roncier, ce taillis, ce désert, la
connaissance de quoi, puisqu’il n’y a pas congrès pour cet aveu, ce qui nous ruine, ce fin silence toujours recouvert reclus à la maison comme les recluses de province enfermées
trente ans sur une litière de femme laissée à la maison, mais ne faudrait-il pas que le scandale éclate, comment

comment passe le temps, il passe ici ainsi, par une longue île de haies, par un hongre au pré, un cyprès, traînant, longeant les passes de buissons, l’espace de
désœuvrement pour l’œuvre, le monde loin du monde, le centre du caillou non moins présent moins absent que celui de la terre

repère fini mais fui comme une femme aimée, ce livre qui passe, Nô d’unevérité déjà déniée en pensant aux possibles, giration chaude au centre
« l’estomac », plexus pivot de l’alerte qui s’émeut corps de ce qui surviendrait ardente annulation du double désir de planter la tente sur ce Thabor et de quitter tout pour
aller à tout, tandis qu’entre en opposition au viscère la fleur de Van Gogh, l’herbe descend vite à la mer à côté des tempes, la lecture descend le rapide des
signes, le linge jappe, fuir à vide déferle ce matin

où tout est attaché sauf le vent, qu’on ne voit pas, qu’on entend; les herbes, le chemin, les cailloux, les troncs, les poteaux, les cimes, les maisons, les lignes —
attachées à la glèbe; le vent est de passage, non visible, le bruit là nettement détaché de toute montre, bruit pour tous assoiffés linges, branchages qui
s’étirent s’exhaussent se tendent vers son lit, la rumeur est là dense rt fixe à la manière du fleuve passant elle varie comme le ciel comme l’eau dans un cours, lieu berge
de la coulée qui gronde pour autres que les yeux, débit du non-visible le seul qui bouge il fait pivoter l’ensemble, donne un axe tout gire sous le nord-est ou le nord il
boussole

Ithaque le matin reconnaissant, dehors qui est le dedans par les façades redressées plus réelles que leurs loges, la place de pavé, ia foule des arbres prétendant,
l’air invité quand pareil aux ouvriers les bourgeons changent lentement les contours, l’allégresse de n’être rien, errant hémisphère pour l’avance oisive avec le geste
du travail qui rend le monde à l’invisible par moitié au verso de mémoire : poème? nulle allitération d’odeur, mais qu’une phrase ébranle, comme un cuivre le
musical, la langue, c’est à chaque fois l’invention de viole pour l’audible ou de triangle ou de hautbois

un grand clapot des mains dans le lexique, arrose-nous, mais l’image m’arrête des cuves d’eau noire au fond du Trianon, quelle surprise l’obstacle sans bouche, la pensée de l’autre
devenue pierre. Sillage dans la langue et cap sur l’agora des biens, le poème triangulaire comme une figure d’octroi émet la position : Reverdy se règle sur ce qu’il a en vue
pour le chef-d’œuvre de mots dans la soufflerie; le chardon mauve comme la mer anémone… ô folle déclaration d’amour à cette langue! Elle a reçu son territoire,
elle est d’ici où la fleur cyanosée qui repère la mer défilante accroche les mots qui la frôlent, et transforme en sa gloire ce qu’elle touche, j’aime voyage insalubre
comme une île, et lacustre comme un lac éteint, il est à respecter des choses que les r.iots ne nomment pas mais qui les gagent, accords de ressemblance oblique, immortelle et
tourbe, la vraie leçon qui est fable, les tendres emblèmes je déraisonne et comment se rangent malgré nous le mauve l’impair et cet animal, ô voyelles
généralisées, liberté que nul autre ne peut prendre le temps même au vol imploré bat d’aile noire d’oiseau dans le soleil, le jusant me laisse à cette page
épuisée, le sang contre la falaise interne et le roc referme le capot de la mer; là vivre limitrophe s’esquisse; je me suis tu longtemps Madame et vais encore — plaider
comme la mer; silence où passent de longues pages, ressac avant le testament avant le testament contractons la dette

Michel Deguy