PORTE D’AUTOMNE


PORTE D’AUTOMNE

Porte d’automne, lente écluse entre les peupliers ;
Cataractes de paix dans le bleu guerrier de l’été ;
Souffle du haut vantail sur les gonds criants des forêts ;
Espace enfin, démarrage de tout l’espace à travers un

espace vrai,
Mais retour où criait le couvercle noir du plumier.
Et non,

Je ne cherche pas une enfance à tout jamais paralysée
Entre les figures indéchiffrables qui se retirent,
Mais le pays qui s’ouvrait librement au bord de la saison

seule et dure.
Oh j’aimais le tilleul dans la cour étroite du boucher juif.
Et cette lumière tranchée à coups de sabre entre le parc et

les casernes, mais
Ce qui s’élançait vers le ciel délivré de septembre
Déjà me rappelait.

(Et quoi encore ?
Ils ont tué
Pol
Israël dit
Salomon dans un wagon du camp

d’Écrouves.

Jacques Réda

DESSINS COMMENTÉS


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DESSINS COMMENTÉS

Ayant achevé quelques dessins au crayon et les ayant retrouvés quelques mois après dans un tiroir, je fus surpris comme à un spectacle jamais vu encore, ou plutôt
jamais compris, qui se révélait, que voici :

Ce sont trois hommes sans doute; le corps de chacun, le corps entier est embarrassé de visages; ces visages s’épaulent et des épaules maladives tendent à la vie
cérébrale et sensible.

Jusqu’aux genoux qui cherchent à voir.
Et ce n’est pas plaisanterie.
Aux dépens de toute stabilité, ils ont médité de se faire bouches, nez, oreilles et surtout de se faire yeux; orbites désespérées prises sur la rotule. (Le
complexe de la rotule, comme dit l’autre, le plus complexe de tous.)

Tel est mon dessin, tel il se poursuit.

Un visage assoiffé d’arriver à la surface part du profond de l’abdomen, envahit la cage tho-racique, mais à envahir il est déjà plusieurs, il est multiple et un matelas
de têtes est certes sous-jacent et se révélerait à la percussion, n’était qu’un dessin ne s’ausculte pas.

Cet amas de têtes forme plus ou moins trois personnages qui tremblent de perdre leur être; sur la surface de la peau les yeux braqués brûlent du désir de
connaître; l’anxiété les dévore de perdre le spectacle pour lequel ils vinrent au-dehors, à la vie, à la vie.

Ainsi, par dizaines et dizaines apparurent ces têtes qui sont l’horreur de ces trois corps, famille scandaleusement cérébrale, prête à tout pour savoir; même le
cou-de-pied veut se faire une idée du monde et non du sol seulement, du monde et des problèmes du monde.

Rien ne consentira donc à être taille ou bras : il faut que tout soit tête, ou alors rien.

Tous ces morceaux forment trois êtres désolés jusqu’à l’ahurissement qui se soutiennent entre eux.

Comme il regarde! (son cou s’est allongé jusqu’à être le tiers de sa personne).
Comme il a peur de regarder! (à l’extrême gauche la tête s’est déplacée).

Quelques cheveux servent d’antennes et de véhicule à la peur, et les yeux épouvantés servent encore d’oreilles.

Tête hagarde régnant difficilement sur deux ou trois lanières (sont-ce des lanières, des bouts d’intestin, des nerfs dans leur gaine?).

Soldat inconnu évadé d’on ne sait quelle guerre, le corps ascétique, résumé à quelques barbelés.

Dentelé et plus encore en îles, grand parasol de dentelles et de mièvreries, et de toiles arachnéennes, est son grand corps impalpable.

Que peut bien lui faire, lui dicter, cette petite tête dure mais vigilante et qui semble dire « je maintiendrai ».

Que pourrait-elle exiger des volants épars de ce corps soixante fois plus étendu qu’elle?
Rien qu’à le retenir elle doit avoir un mal immense.

Cette tête en quelque sorte est un poing et le corps, la maladie.
Elle empêche une plus grande dispersion.
Elle doit se contenter de cela.
Rassembler les morceaux serait au-dessus de sa force.

Mais comme il vogue!
Comme il prend l’air, ce corps semblable à une voile, à des faubourgs, semblable à tout…

Comme cette floitille de radeaux pulmonaires s’ébranlerait bien, mais la tête sévère ne le permet pas.

Elle n’obtient pas que les morceaux se joignent étroitement et se soudent, mais au moins qu’ils ne désertent pas.

Celui-ci, ce n’est pas trop de trois bras pour le protéger, trois bras en ligne, l’un bien derrière l’autre, et les mains prêtes à écarter tout intrus.

Car quand on est couché, votre ennemi en profitera, il faut craindre en effet qu’il ait grande envie de vous frapper.

Derrière trois bras dressés, le héros de la paix attend la prochaine offensive.

Ici, le poulpe devenu homme avec ses yeux trop profonds.
Chacun s’est annexé séparément et pour lui tout seul un petit cerveau (la paire de besicles devenue tête!), mais assurément ils réfléchissent trop.
Ils pensent en grands halos, en excavations, c’est le danger : la lunette aide à voir mais non à penser et déblaie la tête (l’homme) au fur et à mesure, par
pelletées.

Ce serait bien une flamme, si ce n’était déjà un cheval, ce serait un bien bon cheval, s’il n’était en flammes.
Il bondit dans l’espace.
Combien loin d’être une croupe est sa croupe éclatante de panaches ardents, de flammes impétueuses!
Quant à ses pattes elles ont des ténuités d’antennes d’insectes, mais leurs sabots sont nets, peut-être un peu trop « pastilles ».
C’est comme ça qu’il est mon cheval, un cheval que personne ne montera jamais.
Et une banderole légère et certainement sensible, dont sa tête est ceinte, lui donne une finesse presque féminine, comme s’il se mouchait dans un mouchoir de
dentelles.

Heureusement, heureusement que je l’ai dessiné.
Sans quoi jamais je n’en eusse vu un pareil.
Un tout petit cheval, vous savez, une vraie idée « cheval ».

Beaucoup plus près des brises que du sol, beaucoup plus ferme dans la pure atmosphère malgré ses pattes de devant posées comme deux crayons.
Et il rue vers le ciel, il rue des ruades de flammes.

Il dit quelque chose, ce cheval, à ce cerf.
Il lui dit quelque chose.
Il est beaucoup plus grand que lui.
Sa tête le domine de très haut, une tête qui en dit long ; il a sûrement beaucoup souffert, de situations humiliantes, depuis longtemps, dont il est sorti.
Ses yeux disent une sérieuse remontrance.
Avez-vous jamais vu des rides autour et au-dessus des yeux d’un cheval, droites et remontant jusqu’au sommet du front?
Non.
Pourtant aucun cheval ne ressemble plus à un cheval que lui.
Sans ces rides, il ne s’exprimerait pas avec autant d’autorité.
Naturellement ce n’est pas un cheval qu’on puisse voir sous le harnais… quoiqu’il y ait de pires tragédies.

Et là, un peu plus loin, un autre animal accourt.
Il s’arrête stop! sur ses pattes, il observe, il essaie de se faire d’abord une idée de la situation, on voit qu’il en prend conscience.

Cependant, le premier ne cessant de s’adresser au cerf, en sa fixité si parlante lui dit :
Comment peux-tu? voyons, comment oses-tu?
Le cerf fait la bête.
D’ailleurs ce n’est qu’un daim, comment ai-je pu me tromper jusqu’à dire que c’était un cerf?

Dans un parc de fleurs, de volailles, d’attrape-mouches, de petites collines et de semences huppées prenant leur vol, s’avance le gracieux géant hydrocéphale sur sa
patinette.
Patinette-voiturette, car on peut s’y asseoir mais point à l’aise; il y a un haut, étroit dossier incliné, en panache, mais bien au-dessus encore de son plus haut appui
apparaît, tandis qu’une main longue et ferme tient le guidon, apparaît et plane la majestueuse tête au front débonnaire, œuf intelligent à l’ovale délicieux,
étudié en vue des virages ou bien de la croissance des idées en hauteur.

Sur un tout autre plan, quoique près de lui, court à toute vitesse un clown aux jambes de laine.

Pas seulement des cheveux poussent sur cette tête, mais une ronde de donzelles.
Ou plutôt elles s’assemblent pour la ronde, et déjà trois sont en place et s’en vont prendre les autres par la main.
Et tout ça sur quoi? sur la grande tête rêveuse de la jolie princesse noire aux tout petits seins, oh toute petite taille; oh toute petite princesse.

Est-ce pour regarder qu’ils sont venus sur cette page, ces deux-là?
Ou pour s’effrayer, pour être glacés d’épouvante à cet étrange spectacle qu’ils voient, qu’ils sont seuls à voir?

Et rien pour digérer leur épouvante.
Aucun soutien.
Pas de corps.
Il n’y aura donc jamais personne pour avoir un corps ici.

Mais peut-être l’effroi passé, tourneront-ils le dos au papier, amants silencieux, appuyant l’un contre l’autre leur maigreur délicate, seuls à eux deux, de l’autre
côté du monde, venus ici comme un détail du hasard, repartant inaperçus vers d’autres landes.

Henri Michaux

LE MOT « VIE »


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LE MOT « VIE »

J’entends la douce pluie d’été dans les cheveux mouillés des saules
Le vent qui fait un bruit d’argent m’endort m’éveille à tour de rôle
Je rêve au cœur de la maison qu’entoure le cri des oiseaux

Je mêle au passé le présent comme à mes bras le linge lourd

Et cette nuit pour moi la mémoire fait patte de velours

Tout prend cette clarté des choses dans la profondeur des eaux

On dirait que de la semaine il n’est resté que les dimanches
Tous les jardins de mon enfance écartent l’été de leurs branches
La mer ouvre son émeraude à ce jeune homme que je fus

Te voilà quelque part au mois d’août par une chaleur torride
Allongé dans l’herbe et tu lis
Gœthe
Iphigénie en
Tauride
Par le temps qu’il fait un verre d’eau ne serait pas de refus

Ailleurs tu marchais le long d’un canal sous des châtaigniers verts
De ce long jour écrasant les bogues sur les chemins déserts
Personne excepté les haleurs qui buvaient du vin d’Algérie

Dans un village perdu les gens à ton passage se taisent Ô l’auberge de farine et de bière où tu mangeas des fraises
Et la toile rêche des draps qui sentaient la buanderie

Cette vie avait-elle un sens
Où t’en vas-tu croquant des guignes
Jamais le soir les filles de
Soliès ne te feront plus signe
Reverras-tu jamais le cheval qui tournait la noria

Il y avait une fois dans le
Wiltshire une dame en jaune
Elle se balança longtemps dans un rocking-chair sur le loan
Et quand tu pris sa main comme une ville une bague y brilla

De temps en temps tu te souviens de la jeune morte d’Auteuil
Pâle sur son oreiller
Son père la regarde assis dans un fauteuil
Et toi tu n’as qu’à sortir de la chambre comme un étranger

Cette vie avait-elle un sens
En a-t-elle un pour les lézards
Et même alors dans le
Salzkammcrgut on jouait du
Mozart
On peut dépayser son cœur mais non pas vraiment le changer

Les
Naturfrcunde t’ont menacé du geste et de la parole
Passant des neiges sans rien voir toi qui traversais le
Tyrol
Le ciel était si déraisonnablement rose à l’horizon

Mais des nuages de corbeaux couvraient l’Autriche des suicides
Un beau jour tu es parti pour
Berlin la poche et le cœur vides
Spittelmarkt tu habites chez un marchand de quatre-saisons

Ah cette ville était une île au cœur même des eaux mortelles
Toutes les îles de la mer leurs merveilles que seraient-elles
Sans le péril qui les entoure et la tempête et les requins

Septembre de
Charîottenbourg les longs soirs assis aux terrasses
Et l’on s’en revenait parlant tard sous les arbres de
Kantstrasse
Vous en souvenez-vous toujours mes frère et sœur américains

Est-ce
Jérusalem à l’heure où sur
Samson le
Temple croule
Devant l’U-Bahnhof
Nollendorf
Platz chaussée et trottoirs la foule

D’une bière amère à pleins murs emplit la coupe des maisons

Et comme un feu dans les fourmis dans le poulailler le renard
Soudain voici qu’en tous les sens la charge des
Schupos démarre
Et ce n’est pas ce coup-ci que l’homme de chair aura raison

Il y a quelque chose de pourri dans cette vie humaine
Quelque chose par quoi l’esprit voit se rétrécir son domaine
L’on ne sait de quel côté se tourner pour chasser ce tourment

Rentrer chez soi
Qu’est-ce que c’est chez soi
Mais il faut bien qu’on parte

Place
Blanche on ira retrouver ses amis jouer aux cartes

Pour se persuader qu’il est avec l’enfer des accommodements

Cette vie avait-elle un sens et de quel côté sont les torts
Ce n’est qu’un décor pour toi
Kurfurstcndamm
Brandenburger
Tor

On y dévaluait d’un même coup le mark et les idées

Paris
On a bouleversé
Paris ses parcs et ses passages

Où donc est la
Cité des
Eaux palissades et fleurs sauvages

Ce sentier secret dans la ville où nous nous sommes attardés

C) femme notre cœur en lambeaux sj quelque chose en doit survivre

Faut-il que cela soit comme une fleur séchée au fond d’un livre
Cette lueur de coupe-gorge aux jardins de
Cagliostro

Vraiment faut-il que de tous les instants cet instant-là demeure
Odeur des acacias descendant vers la
Seine où se meurt

Dans
Grenelle endormi la toux intermittente du métro

Si longtemps entre nous deux un autre homme avait jeté son ombre

Il nous semblait qu’aucune nuit pour nous joindre fût assez sombre
Assez profonde aucune mer sous le rideau des goémons

Trois ans nous nous sommes cherchés mon
Amie éclatante et brune
Aux soirs d’éclipsé elle m’était le soleil ensemble et la lune
Et son parfum m’est demeuré longtemps dans les
Buttes-Chau-mont

À reculons j’ai regardé s’enfuir ma reine blanche et noire
Elle est partie à tout jamais nonchalamment dans le miroir
Et je ne l’ai pas appelée et je ne l’ai pas retenue

C’est étrange un amour qui finit sans même un soupçon de plainte

Ce silence établi soudain quand la musique s’est éteinte

Et ce n’est que beaucoupplus tard quel’onsaurale mal qu’on eut

Cette vie avait-elle un sens ou tout est-il contradictoire
L’expression des gens parfois que l’on croise sur les trottoirs
C’est comme un cinéma permanent quand on entre au beau milieu

Nous avions parlé notre nuit
Je l’ai mené jusqu’à la gare
Paul Éluard quittait
Paris et sa vie un matin hagard
On ne connaîtra jamais du film que la scène des adieux

Adieu tu ne retourneras jamais à
Sarcelles-Saint-Brice
Paul une maison peinte dans
Ithaque attendait-elle
Ulysse
Tandis qu’autour de son esquif la mer se faisait mélopée

À toi de t’en aller par les atolls hantés de la
Sirène

Tu ne monteras plus ici dans les balançoires foraines

Tu ne reverras plus les
Gertrud
Hoffman
Girls croisant l’épée

L’aurore tous les jours se lèvera sans toi rue des
Martyrs
Ne te retourne pas sur cette ville en feu
Tu peux partir
Comme un faucheur derrière lui qui laisse les foins et la faux

Tu m’as dit en dernier je ne veux pour rien au monde qu’on brode
Sur les raisons de mon départ
Va-t’en tranquille aux antipodes
C’est juré
Je rirai de tout
Je t’injurierai s’il le faut

O mes amis tombe à jamais le rideau rouge à la
Cigale
Un à un sur les ponts j’ai vu s’éteindre les feux de
Bengale
Et gémissante vers la mer une péniche au loin fuyait

Desnos c’était un bal dans ce quartier où l’on mange kascher
Qui se souvient des amants dérangés sous la porte cochère
Nous allions parlant de
Nerval un soir de quatorze juillet

Il disait que l’amour est une plaie en travers de la gorge
Et d’Amérique ces jours-là s’en revenait
Yvonne
George
Avec ce chant brisé des oiseaux qui volèrent trop longtemps

Nous passions déjà le seuil tragique d’une nouvelle époque

Le drapeau d’Abd-el-Krim s’était levé déjà sur le
Maroc

On entendait dans l’ombre énorme un énorme cœur palpitant

Cette vie avait-elle un sens ou n’était-elle qu’une danse

Quel est ce chien noir qui me suit
Tout n’est-il que nuit et silence

N’est pas miroir tout ce qui luit ce que j’aime et ce que je suis

Ce monde est comme une
Hollande et peint ses volets de couleurs
Car l’hiver la terre demande à se reposer de ses fleurs
Et je m’efforce à mieux comprendre hier de mes yeux d’aujourd’hui

Je ne récrirai pas ma vie
Elle est devant moi sur la table
Elle est comme un cœur de chair arraché pantelant lamentable
Un macchabée aux carabins jeté pour la dissection
Pourquoi refaire au jour le jour le chemin des illusions
Filles des vents de la soif et des sables

La lumière de la mémoire hésite devant les plaies
Soulevant comme une noire draperie au seuil des palais
Le farouche et bruyant essaim que font toutes sortes de mouches
Ah sans doute les souvenirs ne sortent pas tous de la bouche
Il en est qu’une main d’ombre balaie

Le monde qu’on se fait de tout
Les perpétuelles blessures
Propos surpris
Rires des gens
Baisser les yeux sur ses chaussures
Se sentir une marchandise en solde une fin de série
Comme un interminable dimanche aux environs de
Paris
Dans ces chemins sans fin bordés de murs

Il y a des sentiments d’enfance ainsi qui se perpétuent
La honte d’un costume ou d’un mot de travers
T’en souviens-tu
Les autres demeuraient entre eux Ça te faisait tout misérable
Et tu comprenais bien que pour eux tu n’étais guère montrable
Même aujourd’hui d’y penser ça me tue

J’allais toujours à ce qui brille à ce qui fait que c’est la fête
Je préférais ne prendre rien à prendre une chose imparfaite
C’est très joli mais l’existence en attendant ne t’attend pas
C’est très joli mais l’existence en attendant te met au pas
Ton histoire est celle de tes défaites

Avec ça tu sais bien que tu avais l’amour-propre mal placé
Tu ne serais pas revenu sur une phrase prononcée
Tu t’embarquais dans
Dieu sait quoi pour camoufler tes ignorances

Tu te faisais couper en quatre pour sauver les apparences
Tu haletais comme un gibier forcé

Probablement qu’il y a dans toi quelque chose du sauvage
Peut-être confusément crains-tu d’être réduit au servage
Peut-être étais-tu fait pour guetter seul au travers des roseaux
Le flamant rose et lent qu’on voit posément sur les eaux
Dans le soir avancer du fond des âges

Peut-être étais-tu fait pour lutter contre les autres éléments
Non pas contre l’homme et la femme avec qui l’on ruse et l’on ment

Mais les volcans pour leur voler le feu premier qu’ils allumèrent
Et nager comme on dort les yeux au ciel sur le dos de la mer
Lourde de sel et de chuchotements

Tu n’as pas eu le choix entre l’âge d’or et l’âge de pierre
Tu habitais au quatrième étage à
Neuilly rue
Saint-Pierre
De temps en temps sur le
Grand
Lac tu faisais un peu de canot
Tu prenais le tramway jaune pour aller au
Lycée
Carnot
Plus tard
Beaujon
Broussais
Lariboisière

Laisse-moi rire un peu de toi mon pauvre double mon sosie
Tu n’as pas le coffre crois-moi qu’il faut à ta
Polynésie

Mais regarde-toi donc
N’importe quel miroir ferait l’affaire
Ce chapeau mou ce pardessus dont c’est bien le troisième hiver Ça va comme un gant à ta poésie

Il y a les choses qu’on fait parce qu’il faut pourtant qu’on mange
Et les soleils qu’on porte en soi comme une charrette d’oranges
Il ne faut pas trop en parler c’est très mal vu dans le quartier
Après tout je vous le concède il y a métier et métier
La littérature en est un d’étrange

Ma mère a pleuré d’abord et trouvé cela bien affligeant
Comprends mon petit quand on écrit pour eux on dépend des gens

Tant que ce n’est pas sérieux tu peux en agir à ta guise

Mais il faut songer à l’avenir que veux-tu que je te dise

Tiens moi j’en frémis rien qu’en y songeant

Chacun se bâtit un destin comme un tombeau sur la colline
Il n’est plus de chemin privé si l’histoire un jour y chemine
Et dans la rumeur de l’exode où sont nos calculs hasardeux
Maman la chambre d’hôpital à
Cahors en quarante-deux
Comment se peut-il qu’on se l’imagine

Même au-dessus du cimetière il y a toujours les cieux À celui qui vit assez longtemps pour cela devant ses yeux
Il n’y a pas de malheur si grand qu’au bout du compte il n’arrive
Ce serait vivre pour bien peu s’il fallait pour soi que l’on vive
Et même pour ceux qu’on aime le mieux

Où donc se sont évanouis tous les gens de ma connaissance
La famille il n’y en a plus
C’est vrai j’en avais peu le sens
Et les amis n’en parlons pas
Ce sont chansons d’une saison
Pour nous séparer comme un fruit il ne manquait pas de raisons
Un amour d’un jour creuse pire absence

Au-dessus d’un monde mort il continue à traîner des cerfs-volants
Poignées de main de
Castelnaudary
Bons baisers du
Mont
Blanc
Un bonjour de
Saint-Jean-de-Luz
Salutations de
La
Baule
Je suis depuis trois jours ici
C’est plein de
Parisiens très drôles
Nous avons fait un voyage excellent

Ô la nostalgie à retrouver de vieilles cartes-postales
Où le ciel est toujours bleu l’arbre toujours vert la mer étale
Sans doute on ne les met dans l’album que pour les photographies
Je suis seul à savoir ce que l’écriture au dos signifie
Les diminutifs les phrases banales

Je me souviens de nuits qui n’ont été rien d’autre que des nuits
Je me souviens de jours où rien d’important ne s’était produit
Un café dans le bois près de la gare à
Saint-Nom-la-Bretèche
Le bonheur extraordinaire en été d’un verre d’eau fraîche
Les
Champs-Elysées un soir sous la pluie

 

Louis Aragon

CHEMIN TOURNANT


L'œuvre Loplop, l'hirondelle, passe - Centre Pompidou

CHEMIN TOURNANT

 

Il y a un terrible gris de poussière dans le temps

Un vent du sud avec de fortes ailes
Les échos sourds de l’eau dans le soir chavirant
Et dans la nuit mouillée qui jaillit du tournant
des voix rugueuses qui se plaignent
Un goût de cendre sur la langue
Un bruit d’orgue dans les sentiers
Le navire du coeur qui tangue
Tous les désastres du métier

Quand les feux du désert s’éteignent un à un
Quand les yeux sont mouillés comme des brins d’herbe
Quand la rosée descend les pieds nus sur les feuilles
Le matin à peine levé
Il y a quelqu’un qui cherche
Une adresse perdue dans le chemin caché
Les astres dérouillés et les fleurs dégringolent
A travers les branches cassées
Et le ruisseau obscur essuie ses lèvres molles à peine décollées

Quand le pas du marcheur sur le cadran qui compte règle le
mouvement et pousse l’horizon
Tous les cris sont passés tous les temps se rencontrent
Et moi je marche au ciel les yeux dans les rayons
Il y a du bruit pour rien et des noms dans ma tête

Des visages vivants
Tout ce qui s’est passé au monde
Et cette fête
Où j’ai perdu mon temps.

Pierre Reverdy

COMME A LA RUE


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COMME A LA RUE

 

L’image de la rue se coupe au couteau d’une lame de lune embrassant le peu de façade visible

L’étai des réverbères soutient le coin de niche où se pelotonne une part de rêve

Jouets des vitrines en costume croisé, robe de mariée tirée d’un tuyau d’orgue, on va dîner chez Maxim’s, garde-moi un coin de Grande-Roue, Balthazar préfère le Pied-d’Cochon avec la soupe à l’oignon

Quand ça luit le pavé c’est que les fenêtres pleurent aux talons d’une prostituée à l’échelle de coupée du pain à gagner

Par la senteur complice du mégot et du bitume se retrouvant dans le barrio sort un glissé corporel de tango

La chair qui colle et renverse le vin sur la table fait des éclats de boule au plafond comme une illusion échafaude un levé de tête du seau

Se tenant les uns aux autres pour ne pas tomber dans le caniveau des marins sans filles aux pores chaloupent du pompon rouge

Quand le coq aura chanté les enfants reprendront le chemin de l’école en espérant que la grève annulera le transport scolaire

De quoi contredire les bons esprits qui se plaignent des embouteillages

Je laisse là ma pensée trouver la boîte aux lettres des amours heureuses en muselant le tableau noir et en retenant l’accordéon par les bretelles pour pas qu’il se jette dans la scène…

Niala-Loisobleu – 05/01/20

A Fadista
Robe noire ceinturée
Vestido negro cingidoCheveux longs noirs
Cabelo negro comprido

Et châle brodé noir
E negro xaile bordado

Monter l’avenue la nuit
Subindo à noite a avenida

Celui qui passe la juge perdue
Quem passa julga-a perdida

Femme de dépendance et de péché
Mulher de vício e pecado

Et ça devient confus
E vai sendo confundida

Insulté et persécuté
Insultada e perseguida

Par l’invitation habituelle
Pelo convite costumado

Entrez dans le café chantant
Entra no café cantanteTaquiné suivi
Seguida em tom provocante

Pour ceux qui veulent l’acheter
Pelos que querem comprá-la

Une guitare jouant
Uma guitarra a trinar

Une ombre lentement
Uma sombra devagar

Avancez au milieu de la pièce
Avança para o meio da sala

Elle commence à chanter
Ela começa a cantar

Et ceux qui voulaient l’acheter
E os que a queriam comprar

Ils sont assis à la table à la regarder
Sentam-se à mesa a olhá-la

Vieux coin et si profond
Canto antigo e tão profundoCelui qui vient du bout du monde
Que vindo do fim do mundo

C’est la prière, le deuil ou le commerce
É prece, pranto ou pregão

Et tous ceux qui l’ont entendu
E todos os que a ouviam

À la lueur des bougies, ils semblaient
À luz das velas pareciam

Dévots dans la prière
Devotos em oração

Et ceux qui l’ont un peu offensée
E os que à pouco a ofendiam

Les yeux fermés, ils ont écouté
De olhos fechado ouviam

Comment lui demander pardon
Como a pedir-lhe perdão

Robe noire ceinturée
Vestido negro cingidoCheveux longs noirs
Cabelo negro comprido

Et le traçage du châle noir
E negro xaile traçado

Chanter pour cette table
Cantando pra aquela mesa

Elle les rend sûrs
Ela dá-lhes a certeza

Pour leur avoir déjà pardonné
De já lhes ter perdoado

Et devant elle à table
E em frente dela na mesa

Comme dans la prière à une déesse
Como em prece a uma deusa

En silence on entend du fado
Em silêncio ouve-se o fado

 

NOBLESSE ET BASSE-COUR


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NOBLESSE ET BASSE-COUR

Les coqs huent

 les cages ouvertes derrière leur grillage

chassant la poule au coup tôt

et invectivant l’art scellement

quand j’ai sorti ma quéquette au caniveau

pas un passant n’a vu d’exhibition racoleuse

C’est vrai que se mettre nu est moins pervers que se plumer le libidineux

derrière un masque…

Niala-Loisobleu – 30 Décembre 2019

GRAND-BOULEVARD


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GRAND-BOULEVARD

On a placé les têtes dans le panier d’un arrêt de mort

la foule se marche dessus pour être au bord

Une nourrice réclame une bière en vociférant violemment de la poitrine

Et pendant ce temps-là dans la cour de derrière une maîtresse fait chanter les enfants en choeur. Le sien posé sur le lutrin par un vampire

Des ouvriers au chômage prêts à tout pour conjurer le sort passent sous l’échelle sociale  pour s’inscrire à un stage de DRH

Mais au jardin public une fille de joie sans voile tient la barre à elle toute seule sur le pont du kiosque à musique pendant que l’artiste-peintre en résidence solitaire remballe sa poésie et son goût de vivre qui n’intéresse personne

Âme que veux-tu ?

Un mur comme à berne l’un.

Niala-Loisobleu – 1er Novembre 2019

 

 

LA MORT MORTE


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LA MORT MORTE

C’est avec une extrême volupté mentale et dans un état d’excitation affective et physique ininterrompu que je poursuis en moi et hors de moi ce numéro d’acrobatie
infinie

Ces sauts contemplatifs actifs et lubriques

que j’exécute

simultanément allongé et debout

jusque dans ma façon déroutante

ou ignoble ou profondément aphrodisiaque

ou parfaitement inintelligible

de saluer de loin mes semblables

de toucher ou de déplacer

avec une indifférence feinte

un couteau, un fruit

ou la chevelure d’une femme

ces sauts convulsifs que je provoque à l’intérieur de mon être convulsivement intégré â la grandiose convulsion universelle

et dont la dialectique dominante m’était toujours accessible même si je n’en saisissais que les rapports travestis

ont commencé ces derniers temps

à m’opposer leur figure impénétrable

comme si

tout à la tentation de rencontrer

plus que moi-même

sur la surface d’un miroir

j’en grattais impatiemment le tain

pour assister

stupéfait

à ma propre disparition

Il ne s’agit pas ici d’une maladresse

sur le plan de la connaissance

ni de la pieuse manœuvre de l’homme

qui avoue orgueilleusement son ignorance

Je ne me connais aucune curiosité intellectuelle

et supporte sans le moindre scrupule mon peu d’intérêt

pour les quelques questions fondamentales que se posent mes semblables

Je pourrais mourir mille fois

sans qu’un problème fondamental

comme celui de la mort

se pose à moi

dans sa dimension philosophique

cette manière de se laisser inquiéter

par le mystère qui nous entoure

m’a toujours paru relever

d’un idéalisme implicite

que l’approche soit matérialiste ou non

La mort en tant qu’obstacle oppression, tyrannie, limite angoisse universelle

en tant qu’ennemie réelle, quotidienne

insupportable, inadmissible et inintelligible

doit, pour devenir vraiment vulnérable

et, partant, soluble

m’apparaître dans les relations dialectiques

minuscules et gigantesques

que j’entretiens continuellement avec elle

indépendamment de la place qu’elle occupe

sur la ridicule échelle des valeurs

En regard de la mort

un parapluie trouvé dans la rue

me semble aussi inquiétant

que le sombre diagnostic d’un médecin

Dans mes rapports avec la mort

(avec les gants, le feu, le destin

les battements de cœur, les fleurs…)

prononcer fortuitement

le mot moribonde

au lieu de bien-aimée

suffit pour alarmer ma médiumnité

et le danger de mort

qui menace ma bien-aimée

et dont je prends connaissance

par ce lapsus de prémonition subjective

(je désire sa mort)

et objective (elle est en danger de mort)

m’inspire une contre-attaque

d’envoûtement subjectif

(je ne désire pas sa mort

– ambivalence intérieure, culpabilité)

et objectif (elle n’est pas en danger de mort

– ambivalence extérieures, hasard favorable)

Je fabrique un talisman-simulacre

d’après un procédé automatique

de mon invention (l’Œil magnétique)

la fabrication de ce talisman intégrée aux autres surdéterminantes prémonitoires, angoissantes, accidentelles

nécessaires, mécaniques et erotiques

qui délimitent ensemble

un comportement envers la mort

étant la seule expression praticable

d’un contact dialectique avec la mort

la seule à poser réellement

le problème de la mort

en vue de sa solution (de sa dissolution)

L’état de désolation-panique

et de catalepsie morale

auquel m’a réduit la récente incompréhension

de mes propres sauts dialectiques

n’a aucun rapport avec une attitude

intellectuelle

devant le problème de la connaissance

Le fait que ces trente derniers jours aient été plus obscurs que jamais aurait pu me troubler comme un existant inconnu comme un nouveau dérèglement

D’ailleurs, c’est systématiquement

que j’entretiens autour de moi

un climat de brume continuelle

de mystères puérils, simulés, insolubles

intentionnellement et voluptueusement

déroutantes

On sait que l’analyse

comme n’importe quelle autre méthode

d’interprétation rationnelle ou irrationnelle

n’est qu’une possibilité partielle

de dévoiler le mystère

dans la mesure où chaque vérité découverte

ne fait que le voiler davantage

et lui confère une attraction théorique

à la manière de ces femmes irrésistibles

et hystérisantes du début du siècle

que l’amour couvrait de plusieurs enveloppes

de dentelles, de parfum et de vertige

Ce n’est donc pas l’échec de mes interprétations au cours de ces trente derniers jours qui me fait désespérer

Ce qui provoque mon désespoir, ma perplexité

le chaos de ma pensée et une douleur atroce

au creux de ma poitrine

c’est l’échec de ma singulière

apparition au monde au début de cette année

menacée de se dissoudre

d’une manière lamentable

c’est la grande, la monstrueuse déception

que me cause mon propre personnage

drogué à l’idée d’évoluer

avec une agilité jamais atteinte

à la frontière de la veille et du sommeil

entre le oui et le non

le possible et l’impossible

pour se trouver soudain

devant l’envers du décor

dans un monde d’illusions

et d’erreurs fondamentales

qui ne pardonnent pas et qui transforment

mon inégalable et inimaginable existence

en blessure

Dans ce monde latéral où je me sens jeté sans savoir quelle erreur j’ai commise

(même sur le plan précaire de la culpabilité) sans savoir ce qui m’est arrivé, ni pourquoi je ne ressens que les effets catastrophiques de l’erreur, l’avalanche d’agressions
et de cruautés, probablement nécessaire que le monde extérieur déclenche contre moi

Toutes les personnes qui m’entourent me trahissent, sans exception

Tous les objets, toutes les femmes

et tous les amis, le climat, les chats

le paysage, la misère, absolument

tout ce qui me guette avec amour ou haine

profite de mon immense faiblesse

(conséquence d’une erreur théorique

qui m’échappe)

pour me frapper de plein fouet

avec une lâcheté dégoûtante

mais sans doute d’autant plus nécessaire

D’un coup, je me trouve dans une chambre

glacée, affamé, seul, sale

la trahison oedipienne tapie

dans toutes mes ombres malade, oublié, misérable tremblant de froid et de peur dans des draps mouillés de fièvre et de larmes

A la lumière

de ces agressions atroces et subites

(véritables signaux d’alarme)

les étreintes suaves qui les accompagnent

me paraissent tout à coup suspectes

et j’éprouve la nécessité brûlante

de créer autour de moi un vide correspondant

au vide théorique qui paralyse

toute mon activité mentale

écartant par cette projection

pour insupportable qu’elle soit

le mélange douceâtre de bien et de mal

que le monde extérieur m’impose

image du double oedipien

et masque le plus sinistre de l’erreur

Après ce coup inattendu

je ne supporte pas la pensée

de chercher refuge dans les bras de l’aimée

en vertu d’un instinct

de conservation machinal

les bras de l’aimée

participent, eux aussi, à cette violence

et leur complicité invisible jusqu’ici

apparaît nettement si nous y cherchons refuge

si nous commettons l’erreur impardonnable

de réduire la réalité objective de l’amour

aux réalités les plus apparentes

et confusionnelles du monde extérieur

Pour éviter cette fuite

dans une illusion consolante

je préfère démasquer la complicité partielle

de l’aimée que d’idéaliser

ses charmes compensateurs

je préfère pousser mon désespoir

jusqu’à sa dernière conséquence

(qui doit comporter

une issue dialectique favorable)

plutôt que de chercher un abri

où faire panser mes blessures et nettoyer

mes plaies, à moins que par un adorable lapsus

l’aimée ne confonde avec candeur

le flacon de poison avec la teinture d’iode

Il me suffit de bouger dans une pièce obscure à la recherche d’une photo ou d’un mouchoir et de me cogner ou de me piquer à une aiguille pour engager dans le mystère de
cette goutte de sang au bout de mon doigt les causalités erotiques les plus lointaines et les conjonctions astrales, sociales et universelles les plus invraisemblables

Je sais dans quelle mesure

mon désespoir projeté sur la totalité

des personnes qui m’entourent

est susceptible de suggérer

la manie de la persécution

dans sa phase aiguë, mais cet aspect

de mon comportement ne saurait abolir

la signification objective

que j’attribue à la paranoïa

d’autant que pour dénoncer les gens que j’aime

je dispose d’un matériel analytique

convaincant par lui-même

sans qu’il soit besoin

de l’appui maniaque de ma personne

D’ailleurs, peu importe que mes accusations soient légitimes ou non

Ce qui m’intéresse, ce que je ressens comme une nécessité irrésistible c’est de soutenir par mes actes jusque dans leurs conséquences les plus absurdes le vide
théorique qui me remplit indépendamment de la douleur passagère que je m’inflige et de la catégorie masochiste dans laquelle apparemment je tombe

Pour moi, le seul plaisir objectivement désirable, celui qui n’a jamais été éprouvé, ne peut être suscité que par une euphorie mentale concomitante jamais
imaginée, jamais pensée

Les erreurs théoriques que j’ai dû commettre

et qui m’ont rendu ces derniers temps

si vulnérable au sadisme permanent

du monde extérieur

ne peuvent trouver d’issue

que si je me maintiens dans l’équilibre

instable de la négation

et de la négation de la négation

seule façon d’être toujours en accord

avec soi-même

Le vide théorique que je ressens

comme si je vivais jour et nuit

sous une machine pneumatique

m’oblige à envoyer à tous les gens qui m’aiment

des lettres de rupture où je dénonce leur haine

leur amour ayant pour moi tous les caractères

latents de la haine générale

L’éloignement physique de ces personnes est non seulement une mise en pratique de mon vide théorique mais aussi une élémentaire mesure de sécurité

Depuis quelques jours

je ne vois plus personne

et si l’absence de la femme aimée

de la voix et de la chaleur humaine

me cause parfois une peur assez excitante

par contre ma solitude forcée, systématique

cynégétique, aggrave au-delà de toute limite

mon immense, mon incommensurable désespoir

Je ne sais plus quoi faire

Après avoir tout fait

pour être d’accord avec moi-même

(comme est d’accord la balle

avec le sang qu’elle répand)

après avoir évité tous les pièges douillets

que me tendait le monde extérieur

pour compenser, dans sa perfidie œdipienne

le mal immense qu’il me faisait

après avoir réfléchi mon vide théorique comme dans le miroir d’un miroir

ur ma vie déserte, sur mes gestes interrompus r mes insomnies torturantes et prolongées

ur mon agonie perpétuelle

je ne vois pas ce que je pourrais faire

de mon personnage pétrifié par tant de désespoir

sinon le mettre face à face avec la mort

car seule la mort peut exprimer

dans son langage obscurantiste et fatal

la mort réelle qui me consume

me traverse et m’obscurcit

jusqu’à l’anéantissement

En me dirigeant vers la mort

comme vers la conclusion presque logique

de ma négation

je bute contre un obstacle quantitatif

dans lequel je reconnais

comme dans les viscères pourris d’un porc

toute la trivialité du
Créateur

son imagination élémentaire

utilitaire et ignoble

Cette mort grossière, naturelle, traumatique encore plus castrante que la naissance qu’elle réfléchit et complète me paraît insupportable non seulement parce qu’elle
pousse l’idée de castration

jusqu’au monstrueux anéantissement physique mais parce que cette mort unidimensionnelle ne correspond pas aux sauts dialectiques qui nous y mènent

son opposition fixe, mécanique, absolue rend impossible l’expression libre des nécessités, là où les causes et les effets sont empêchés d’échanger leurs
destins

La présence permanente de la mort

dans la nuit funéraire de mon être

ne prendra jamais, en tant que nécessité

les aspects paralysants de la mort

inventée par le
Créateur

cette mort (cette vie) structurellement

religieuse disparaîtra avec la dernière

répression

La mort que je contiens comme une nécessité comme la soupape du désespoir comme une réplique de l’amour et de la haine comme un prolongement de mon être

à l’intérieur de ses propres contradictions

cette mort, je la reconnais

dans certains aspects angoissants

et lubriques du rêve, dans la toxicomanie

dans la catalepsie, dans l’automatisme

ambulatoire

toujours à l’intersection de l’homme et de l’ombre de l’ombre et de la flamme

je la reconnais dans ma nécrophiiie masquée quand j’oblige mon aimée à garder pendant l’amour une passivité de glace

je la reconnais même dans l’acte mécanique du sommeil, dans l’évanouissement ou l’épilepsie

mais je ne reconnaîtrai jamais même dans mes rêveries les plus auto-flagellantes

l’objectivité de ce phénomène sinistre

qui nous monotonise

nous répète et nous extermine

comme si nous étions la victime

mille fois millénaire

d’un monomane sénile et cynique

Le prolongement de cette mort nécessaire

qui ne s’opposerait plus traumatiquement

à la vie et qui la résoudrait

dans le sens d’une négation ininterrompue

où soient perpétuellement possibles

la réciprocité et l’inversion causale

le prolongement de cette mort objective

comme une réplique à ma vie objective

à travers laquelle passe

à une tension toujours extrême

l’objectivité incandescente de mes amours

m’oblige aujourd’hui

dans un état de désolation panique

sans limite, de catalepsie morale

poussée jusqu’au vide théorique

et de désespoir insoluble, macabre

et symptomatiquement révolutionnaire

à aggraver cet état d’irritation aiguë en l’exaspérant jusqu’à sa négation impossible, et jusqu’à la négation exaspérante de l’impossible là
où la mort

pour être dévorée comme une femme quitte ses quantités traumatiques et s’embrase qualitativement thaumaturgiquement et adorablement dans l’humour

En utilisant les signes chiffrés

de notre tatouage intérieur

en faisant de nouveau appel

à l’Irrespirable
Triangle de l’artifice

à la
Femme aux mille
Fourrures

de l’automatisme

au
Cœur
Double du somnambulisme provoqué

et à la
Grande, à l’Inégalable
Baleine

du simulacre

Je fais plusieurs jours de suite des tentatives de suicide qui ne sont pas seulement

une conséquence logique

de mes déceptions, de ma saturation

et de mon désespoir subjectif

mais la première victoire réelle

et virtuelle

sur ce
Paralytique
Général
Absolu

qu’est la mort.

Ghérasim Luca

 

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Collages de Max Ernst

LE NOYE DU JARDIN


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LE NOYE DU JARDIN

D’un bord non-retenu  l’écart en grandissant met les coutures en alarme

on a vu des chants fertiles craquer soudain sous la brûlure d’un couac

imagine le rossignol garrotté par un changement d’heur

Les eaux calmes se rident comme mordues par un tentacule charnu et mobile, zoophyte flottant à la surface d’une zone blanche où aucune connexion ne passe

insensé mais véridique

Le Cheval Bleu

se cabre à la vue de la forme reptilienne

rien n’indiquant à priori si elle est ou n’est pas venimeuse

Au virage de l’échaudé

l’eau froide agit d’abord et se rétracte après

Remontent les images du cauchemar de l’enfant abusé

l’innocence fourrée dans la bonbonnière d’une gueule velue

Là où on a marché sur la pureté avec les pieds sales

la plaie ne se suture que d’un oeil

Le jour vînt avec

réveil abominable

pourquoi a-t-il fallu qu’un lance-pierre prenne la place du bonjour ?

Sans laisser le temps de vérifier la voilure, la vague traverse le pont en renversant tout sur son passage

le cul hors-d’eau la proue en plongée

le timonier balade d’un bord à l’autre à la gîte

Des ex-voto dans les jambes tout se tient debout avec peine

je me sens périr en marchant seul sous l’eau

Et je me réveille trempé

Niala-Loisobleu

27 Juin 2018

INITIATION SPONTANÉE


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INITIATION SPONTANÉE

le peigne tentaculaire

et

spectral

de mon nom tétragramme

peigne

la belle chevelure

terminologique

poussée

sur le corps

de

Olga

de même que

la fameuse position

erotique

dénommée « le cheval »

peigne la chevelure du

néant le peigne hypothétique de mon signe nominal

peigne

la chevelure spectrale

de

Olga

il peigne il saigne il chevauche jour et nuit la belle chevelure télépathique déchaînée sur le nom fatal sur le nom ovale de
Olga

dans un corps-à-corps

télépathique

télépathique splendide

et

complémentaire

on peigne on saigne on chevauche

jour et nuit

le tête-à-tête antithétique

de

ces deux tétragrammes

spectraux

de même que

le fameux chevalier erotique

s’identifie

mythologiquement

à

son cheval

mon nom

télémétrique

Luca

s’identifie

physiologiquement

Olga

il s’identifie

à la splendide chevelure

homographe

de

Olga

dont le

g spécifique

se dissout

tautologiquement

dans l’océan du vertige de l’éclair du cheval

calligraphique

de

mon

L

initial

initial primordial et triangulaire

comme une éruption synthèse

dans la fixité du néant.

 

Ghérasim Luca