LE MOT – ROBERT SABATIER


LE MOT – ROBERT SABATIER

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J’étais le seul à parler à l’orage.

Nul ne savait le langage du ciel

Et tout en moi devenait plus visible.

Je m’élevais tendre comme une plume

Tandis qu’un plomb loin de moi retombait.

Ce que parler veut dire je le sais.

Soleil, soleil, êtes-vous mon artère ?

Vivons !
Vivons ! mais… nous venons de vivre

Au moment même où la lune jetait

Son rayon bleu sur nos visages blancs.

A qui voulait étreindre l’univers,
Un jugement donnait quatre cavales
Et le supplice était de dire aux membres :
Etendez-vous jusqu’aux points cardinaux
Et vous serez les maîtres de la terre.

De l’eau, de l’eau pour éteindre dans l’homme
Des feux cruels et de faux diéorèmes.
Tu déchiras les preuves du matin
Et tu péris sur les champs de bataille
Pour enseigner l’erreur aux pieds morts.

Robert Sabatier

La Rose, La Bouteille Et La Poignée De Mains par Georges Brassens


La Rose, La Bouteille Et La Poignée De Mains par Georges Brassens

Cette rose avait glissé de
La gerbe qu’un héros gâteux
Portait au monument aux Morts.
Comme tous les gens levaient leurs
Yeux pour voir hisser les couleurs,
Je la recueillis sans remords.
Et je repris ma route et m’en allai quérir,
Au p’tit bonheur la chance, un corsage à fleurir.
Car c’est une des pir’s perversions qui soient
Que de garder une rose par-devers soi.
La première à qui je l’offris
Tourna la tête avec mépris,
La deuxième s’enfuit et court
Encore en criant « Au secours ! »
Si la troisième m’a donné
Un coup d’ombrelle sur le nez,
La quatrièm’, c’est plus méchant,
Se mit en quête d’un agent.
Car, aujourd’hui, c’est saugrenu,
Sans être louche, on ne peut pas
Fleurir de belles inconnu’s.
On est tombé bien bas, bien bas…
Et ce pauvre petit bouton
De rose a fleuri le veston
D’un vague chien de commissaire,
Quelle misère !
Cette bouteille était tombé’
De la soutane d’un abbé
Sortant de la messe ivre mort.
Une bouteille de vin fin
Millésimé, béni, divin,
Je la recueillis sans remords.
Et je repris ma route en cherchant, plein d’espoir,
Un brave gosier sec pour m’aider à la boire.
Car c’est une des pir’s perversions qui soient
Que de garder du vin béni par-devers soi.
Le premier refusa mon verre
En me lorgnant d’un oeil sévère,
Le deuxième m’a dit, railleur,
De m’en aller cuver ailleurs.
Si le troisième, sans retard,
Au nez m’a jeté le nectar,
Le quatrièm’, c’est plus méchant,
Se mit en quête d’un agent.
Car, aujourd’hui, c’est saugrenu,
Sans être louche, on ne peut pas
Trinquer avec des inconnus,
On est tombé bien bas, bien bas …
Avec la bouteille de vin
Millésimé, béni, divin,
Les flics se sont rincés la dalle,
Un vrai scandale !
Cette pauvre poigné’ de main
Gisait, oubliée, en chemin,
Par deux amis fâchés à mort.
Quelque peu décontenancé’,
Elle était là, dans le fossé.
Je la recueillis sans remords.
Et je repris ma route avec l’intention
De faire circuler la virile effusion,
Car c’est une des pir’s perversions qui soient
Qu’ de garder une poigné’ de main par-devers soi.
Le premier m’a dit : « Fous le camp !
J’aurais peur de salir mes gants. »
Le deuxième, d’un air dévot,
Me donna cent sous, d’ailleurs faux.
Si le troisième, ours mal léché,
Dans ma main tendue a craché,
Le quatrièm’, c’est plus méchant,
Se mit en quête d’un agent.
Car, aujourd’hui, c’est saugrenu,
Sans être louche, on ne peut pas
Serrer la main des inconnus,
On est tombé bien bas, bien bas…
Et la pauvre poigné’ de main,
Victime d’un sort inhumain,
Alla terminer sa carrière
A la fourrière !

SPELLBOUND – GHOSTLY KISSES


Dorothéa Tanning & Max Ernst


SPELLBOUND – GHOSTLY KISSES

Quand tu bouges
When you move

Sous la lune
Under the moon

je peux vous sentir
I can feel you

Glisser à travers pour séduire
Slipping through to tantalizeQuand tu chantes
When you sing

Tes mots doux et sincères
Your words soft and sincere

Oh je te veux
Oh I want you

Plus que je n’ai jamais souhaité
More than I ever desiredIl y a des choses que je ne comprends pas
There are things I don’t understand

Au fond de mon puits
Deep within my well

Alors je souhaite me dévoiler
Then I wish to unveil myself

Quand je danse sous ta prière de minuit
When I dance under your midnight prayerJe danse autour, autour, autour, en cercles
I dance around, around, around, in circles

Et je danse autour, autour, autour, en cercles
And I dance around, around, around, in circlesDans un rêve
In a dream

Calme, surréaliste
Calm, surreal

Je peux te goûter
I can taste you

Se sentir complètement hypnotisé
Feel completely hypnotizedQuand tu parles
When you speak

Les mots que j’ai envie d’entendre
The words I long to hear

Oh je te veux
Oh I want you

Plus que je n’ai jamais souhaité
More than I ever desiredIl y a des choses que je ne comprends pas
There are things I don’t understand

Au fond de mon puits
Deep within my well

Alors je souhaite me dévoiler
Then I wish to unveil myself

Quand je danse sous ta prière de minuit
When I dance under your midnight prayerJe danse autour, autour, autour, en cercles
I dance around, around, around, in circles

Et je danse autour, autour, autour, en cercles
And I dance around, around, around, in circles

PORTE D’AUTOMNE


PORTE D’AUTOMNE

Porte d’automne, lente écluse entre les peupliers ;
Cataractes de paix dans le bleu guerrier de l’été ;
Souffle du haut vantail sur les gonds criants des forêts ;
Espace enfin, démarrage de tout l’espace à travers un

espace vrai,
Mais retour où criait le couvercle noir du plumier.
Et non,

Je ne cherche pas une enfance à tout jamais paralysée
Entre les figures indéchiffrables qui se retirent,
Mais le pays qui s’ouvrait librement au bord de la saison

seule et dure.
Oh j’aimais le tilleul dans la cour étroite du boucher juif.
Et cette lumière tranchée à coups de sabre entre le parc et

les casernes, mais
Ce qui s’élançait vers le ciel délivré de septembre
Déjà me rappelait.

(Et quoi encore ?
Ils ont tué
Pol
Israël dit
Salomon dans un wagon du camp

d’Écrouves.

Jacques Réda

DESSINS COMMENTÉS


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DESSINS COMMENTÉS

Ayant achevé quelques dessins au crayon et les ayant retrouvés quelques mois après dans un tiroir, je fus surpris comme à un spectacle jamais vu encore, ou plutôt
jamais compris, qui se révélait, que voici :

Ce sont trois hommes sans doute; le corps de chacun, le corps entier est embarrassé de visages; ces visages s’épaulent et des épaules maladives tendent à la vie
cérébrale et sensible.

Jusqu’aux genoux qui cherchent à voir.
Et ce n’est pas plaisanterie.
Aux dépens de toute stabilité, ils ont médité de se faire bouches, nez, oreilles et surtout de se faire yeux; orbites désespérées prises sur la rotule. (Le
complexe de la rotule, comme dit l’autre, le plus complexe de tous.)

Tel est mon dessin, tel il se poursuit.

Un visage assoiffé d’arriver à la surface part du profond de l’abdomen, envahit la cage tho-racique, mais à envahir il est déjà plusieurs, il est multiple et un matelas
de têtes est certes sous-jacent et se révélerait à la percussion, n’était qu’un dessin ne s’ausculte pas.

Cet amas de têtes forme plus ou moins trois personnages qui tremblent de perdre leur être; sur la surface de la peau les yeux braqués brûlent du désir de
connaître; l’anxiété les dévore de perdre le spectacle pour lequel ils vinrent au-dehors, à la vie, à la vie.

Ainsi, par dizaines et dizaines apparurent ces têtes qui sont l’horreur de ces trois corps, famille scandaleusement cérébrale, prête à tout pour savoir; même le
cou-de-pied veut se faire une idée du monde et non du sol seulement, du monde et des problèmes du monde.

Rien ne consentira donc à être taille ou bras : il faut que tout soit tête, ou alors rien.

Tous ces morceaux forment trois êtres désolés jusqu’à l’ahurissement qui se soutiennent entre eux.

Comme il regarde! (son cou s’est allongé jusqu’à être le tiers de sa personne).
Comme il a peur de regarder! (à l’extrême gauche la tête s’est déplacée).

Quelques cheveux servent d’antennes et de véhicule à la peur, et les yeux épouvantés servent encore d’oreilles.

Tête hagarde régnant difficilement sur deux ou trois lanières (sont-ce des lanières, des bouts d’intestin, des nerfs dans leur gaine?).

Soldat inconnu évadé d’on ne sait quelle guerre, le corps ascétique, résumé à quelques barbelés.

Dentelé et plus encore en îles, grand parasol de dentelles et de mièvreries, et de toiles arachnéennes, est son grand corps impalpable.

Que peut bien lui faire, lui dicter, cette petite tête dure mais vigilante et qui semble dire « je maintiendrai ».

Que pourrait-elle exiger des volants épars de ce corps soixante fois plus étendu qu’elle?
Rien qu’à le retenir elle doit avoir un mal immense.

Cette tête en quelque sorte est un poing et le corps, la maladie.
Elle empêche une plus grande dispersion.
Elle doit se contenter de cela.
Rassembler les morceaux serait au-dessus de sa force.

Mais comme il vogue!
Comme il prend l’air, ce corps semblable à une voile, à des faubourgs, semblable à tout…

Comme cette floitille de radeaux pulmonaires s’ébranlerait bien, mais la tête sévère ne le permet pas.

Elle n’obtient pas que les morceaux se joignent étroitement et se soudent, mais au moins qu’ils ne désertent pas.

Celui-ci, ce n’est pas trop de trois bras pour le protéger, trois bras en ligne, l’un bien derrière l’autre, et les mains prêtes à écarter tout intrus.

Car quand on est couché, votre ennemi en profitera, il faut craindre en effet qu’il ait grande envie de vous frapper.

Derrière trois bras dressés, le héros de la paix attend la prochaine offensive.

Ici, le poulpe devenu homme avec ses yeux trop profonds.
Chacun s’est annexé séparément et pour lui tout seul un petit cerveau (la paire de besicles devenue tête!), mais assurément ils réfléchissent trop.
Ils pensent en grands halos, en excavations, c’est le danger : la lunette aide à voir mais non à penser et déblaie la tête (l’homme) au fur et à mesure, par
pelletées.

Ce serait bien une flamme, si ce n’était déjà un cheval, ce serait un bien bon cheval, s’il n’était en flammes.
Il bondit dans l’espace.
Combien loin d’être une croupe est sa croupe éclatante de panaches ardents, de flammes impétueuses!
Quant à ses pattes elles ont des ténuités d’antennes d’insectes, mais leurs sabots sont nets, peut-être un peu trop « pastilles ».
C’est comme ça qu’il est mon cheval, un cheval que personne ne montera jamais.
Et une banderole légère et certainement sensible, dont sa tête est ceinte, lui donne une finesse presque féminine, comme s’il se mouchait dans un mouchoir de
dentelles.

Heureusement, heureusement que je l’ai dessiné.
Sans quoi jamais je n’en eusse vu un pareil.
Un tout petit cheval, vous savez, une vraie idée « cheval ».

Beaucoup plus près des brises que du sol, beaucoup plus ferme dans la pure atmosphère malgré ses pattes de devant posées comme deux crayons.
Et il rue vers le ciel, il rue des ruades de flammes.

Il dit quelque chose, ce cheval, à ce cerf.
Il lui dit quelque chose.
Il est beaucoup plus grand que lui.
Sa tête le domine de très haut, une tête qui en dit long ; il a sûrement beaucoup souffert, de situations humiliantes, depuis longtemps, dont il est sorti.
Ses yeux disent une sérieuse remontrance.
Avez-vous jamais vu des rides autour et au-dessus des yeux d’un cheval, droites et remontant jusqu’au sommet du front?
Non.
Pourtant aucun cheval ne ressemble plus à un cheval que lui.
Sans ces rides, il ne s’exprimerait pas avec autant d’autorité.
Naturellement ce n’est pas un cheval qu’on puisse voir sous le harnais… quoiqu’il y ait de pires tragédies.

Et là, un peu plus loin, un autre animal accourt.
Il s’arrête stop! sur ses pattes, il observe, il essaie de se faire d’abord une idée de la situation, on voit qu’il en prend conscience.

Cependant, le premier ne cessant de s’adresser au cerf, en sa fixité si parlante lui dit :
Comment peux-tu? voyons, comment oses-tu?
Le cerf fait la bête.
D’ailleurs ce n’est qu’un daim, comment ai-je pu me tromper jusqu’à dire que c’était un cerf?

Dans un parc de fleurs, de volailles, d’attrape-mouches, de petites collines et de semences huppées prenant leur vol, s’avance le gracieux géant hydrocéphale sur sa
patinette.
Patinette-voiturette, car on peut s’y asseoir mais point à l’aise; il y a un haut, étroit dossier incliné, en panache, mais bien au-dessus encore de son plus haut appui
apparaît, tandis qu’une main longue et ferme tient le guidon, apparaît et plane la majestueuse tête au front débonnaire, œuf intelligent à l’ovale délicieux,
étudié en vue des virages ou bien de la croissance des idées en hauteur.

Sur un tout autre plan, quoique près de lui, court à toute vitesse un clown aux jambes de laine.

Pas seulement des cheveux poussent sur cette tête, mais une ronde de donzelles.
Ou plutôt elles s’assemblent pour la ronde, et déjà trois sont en place et s’en vont prendre les autres par la main.
Et tout ça sur quoi? sur la grande tête rêveuse de la jolie princesse noire aux tout petits seins, oh toute petite taille; oh toute petite princesse.

Est-ce pour regarder qu’ils sont venus sur cette page, ces deux-là?
Ou pour s’effrayer, pour être glacés d’épouvante à cet étrange spectacle qu’ils voient, qu’ils sont seuls à voir?

Et rien pour digérer leur épouvante.
Aucun soutien.
Pas de corps.
Il n’y aura donc jamais personne pour avoir un corps ici.

Mais peut-être l’effroi passé, tourneront-ils le dos au papier, amants silencieux, appuyant l’un contre l’autre leur maigreur délicate, seuls à eux deux, de l’autre
côté du monde, venus ici comme un détail du hasard, repartant inaperçus vers d’autres landes.

Henri Michaux

LE MOT « VIE »


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LE MOT « VIE »

J’entends la douce pluie d’été dans les cheveux mouillés des saules
Le vent qui fait un bruit d’argent m’endort m’éveille à tour de rôle
Je rêve au cœur de la maison qu’entoure le cri des oiseaux

Je mêle au passé le présent comme à mes bras le linge lourd

Et cette nuit pour moi la mémoire fait patte de velours

Tout prend cette clarté des choses dans la profondeur des eaux

On dirait que de la semaine il n’est resté que les dimanches
Tous les jardins de mon enfance écartent l’été de leurs branches
La mer ouvre son émeraude à ce jeune homme que je fus

Te voilà quelque part au mois d’août par une chaleur torride
Allongé dans l’herbe et tu lis
Gœthe
Iphigénie en
Tauride
Par le temps qu’il fait un verre d’eau ne serait pas de refus

Ailleurs tu marchais le long d’un canal sous des châtaigniers verts
De ce long jour écrasant les bogues sur les chemins déserts
Personne excepté les haleurs qui buvaient du vin d’Algérie

Dans un village perdu les gens à ton passage se taisent Ô l’auberge de farine et de bière où tu mangeas des fraises
Et la toile rêche des draps qui sentaient la buanderie

Cette vie avait-elle un sens
Où t’en vas-tu croquant des guignes
Jamais le soir les filles de
Soliès ne te feront plus signe
Reverras-tu jamais le cheval qui tournait la noria

Il y avait une fois dans le
Wiltshire une dame en jaune
Elle se balança longtemps dans un rocking-chair sur le loan
Et quand tu pris sa main comme une ville une bague y brilla

De temps en temps tu te souviens de la jeune morte d’Auteuil
Pâle sur son oreiller
Son père la regarde assis dans un fauteuil
Et toi tu n’as qu’à sortir de la chambre comme un étranger

Cette vie avait-elle un sens
En a-t-elle un pour les lézards
Et même alors dans le
Salzkammcrgut on jouait du
Mozart
On peut dépayser son cœur mais non pas vraiment le changer

Les
Naturfrcunde t’ont menacé du geste et de la parole
Passant des neiges sans rien voir toi qui traversais le
Tyrol
Le ciel était si déraisonnablement rose à l’horizon

Mais des nuages de corbeaux couvraient l’Autriche des suicides
Un beau jour tu es parti pour
Berlin la poche et le cœur vides
Spittelmarkt tu habites chez un marchand de quatre-saisons

Ah cette ville était une île au cœur même des eaux mortelles
Toutes les îles de la mer leurs merveilles que seraient-elles
Sans le péril qui les entoure et la tempête et les requins

Septembre de
Charîottenbourg les longs soirs assis aux terrasses
Et l’on s’en revenait parlant tard sous les arbres de
Kantstrasse
Vous en souvenez-vous toujours mes frère et sœur américains

Est-ce
Jérusalem à l’heure où sur
Samson le
Temple croule
Devant l’U-Bahnhof
Nollendorf
Platz chaussée et trottoirs la foule

D’une bière amère à pleins murs emplit la coupe des maisons

Et comme un feu dans les fourmis dans le poulailler le renard
Soudain voici qu’en tous les sens la charge des
Schupos démarre
Et ce n’est pas ce coup-ci que l’homme de chair aura raison

Il y a quelque chose de pourri dans cette vie humaine
Quelque chose par quoi l’esprit voit se rétrécir son domaine
L’on ne sait de quel côté se tourner pour chasser ce tourment

Rentrer chez soi
Qu’est-ce que c’est chez soi
Mais il faut bien qu’on parte

Place
Blanche on ira retrouver ses amis jouer aux cartes

Pour se persuader qu’il est avec l’enfer des accommodements

Cette vie avait-elle un sens et de quel côté sont les torts
Ce n’est qu’un décor pour toi
Kurfurstcndamm
Brandenburger
Tor

On y dévaluait d’un même coup le mark et les idées

Paris
On a bouleversé
Paris ses parcs et ses passages

Où donc est la
Cité des
Eaux palissades et fleurs sauvages

Ce sentier secret dans la ville où nous nous sommes attardés

C) femme notre cœur en lambeaux sj quelque chose en doit survivre

Faut-il que cela soit comme une fleur séchée au fond d’un livre
Cette lueur de coupe-gorge aux jardins de
Cagliostro

Vraiment faut-il que de tous les instants cet instant-là demeure
Odeur des acacias descendant vers la
Seine où se meurt

Dans
Grenelle endormi la toux intermittente du métro

Si longtemps entre nous deux un autre homme avait jeté son ombre

Il nous semblait qu’aucune nuit pour nous joindre fût assez sombre
Assez profonde aucune mer sous le rideau des goémons

Trois ans nous nous sommes cherchés mon
Amie éclatante et brune
Aux soirs d’éclipsé elle m’était le soleil ensemble et la lune
Et son parfum m’est demeuré longtemps dans les
Buttes-Chau-mont

À reculons j’ai regardé s’enfuir ma reine blanche et noire
Elle est partie à tout jamais nonchalamment dans le miroir
Et je ne l’ai pas appelée et je ne l’ai pas retenue

C’est étrange un amour qui finit sans même un soupçon de plainte

Ce silence établi soudain quand la musique s’est éteinte

Et ce n’est que beaucoupplus tard quel’onsaurale mal qu’on eut

Cette vie avait-elle un sens ou tout est-il contradictoire
L’expression des gens parfois que l’on croise sur les trottoirs
C’est comme un cinéma permanent quand on entre au beau milieu

Nous avions parlé notre nuit
Je l’ai mené jusqu’à la gare
Paul Éluard quittait
Paris et sa vie un matin hagard
On ne connaîtra jamais du film que la scène des adieux

Adieu tu ne retourneras jamais à
Sarcelles-Saint-Brice
Paul une maison peinte dans
Ithaque attendait-elle
Ulysse
Tandis qu’autour de son esquif la mer se faisait mélopée

À toi de t’en aller par les atolls hantés de la
Sirène

Tu ne monteras plus ici dans les balançoires foraines

Tu ne reverras plus les
Gertrud
Hoffman
Girls croisant l’épée

L’aurore tous les jours se lèvera sans toi rue des
Martyrs
Ne te retourne pas sur cette ville en feu
Tu peux partir
Comme un faucheur derrière lui qui laisse les foins et la faux

Tu m’as dit en dernier je ne veux pour rien au monde qu’on brode
Sur les raisons de mon départ
Va-t’en tranquille aux antipodes
C’est juré
Je rirai de tout
Je t’injurierai s’il le faut

O mes amis tombe à jamais le rideau rouge à la
Cigale
Un à un sur les ponts j’ai vu s’éteindre les feux de
Bengale
Et gémissante vers la mer une péniche au loin fuyait

Desnos c’était un bal dans ce quartier où l’on mange kascher
Qui se souvient des amants dérangés sous la porte cochère
Nous allions parlant de
Nerval un soir de quatorze juillet

Il disait que l’amour est une plaie en travers de la gorge
Et d’Amérique ces jours-là s’en revenait
Yvonne
George
Avec ce chant brisé des oiseaux qui volèrent trop longtemps

Nous passions déjà le seuil tragique d’une nouvelle époque

Le drapeau d’Abd-el-Krim s’était levé déjà sur le
Maroc

On entendait dans l’ombre énorme un énorme cœur palpitant

Cette vie avait-elle un sens ou n’était-elle qu’une danse

Quel est ce chien noir qui me suit
Tout n’est-il que nuit et silence

N’est pas miroir tout ce qui luit ce que j’aime et ce que je suis

Ce monde est comme une
Hollande et peint ses volets de couleurs
Car l’hiver la terre demande à se reposer de ses fleurs
Et je m’efforce à mieux comprendre hier de mes yeux d’aujourd’hui

Je ne récrirai pas ma vie
Elle est devant moi sur la table
Elle est comme un cœur de chair arraché pantelant lamentable
Un macchabée aux carabins jeté pour la dissection
Pourquoi refaire au jour le jour le chemin des illusions
Filles des vents de la soif et des sables

La lumière de la mémoire hésite devant les plaies
Soulevant comme une noire draperie au seuil des palais
Le farouche et bruyant essaim que font toutes sortes de mouches
Ah sans doute les souvenirs ne sortent pas tous de la bouche
Il en est qu’une main d’ombre balaie

Le monde qu’on se fait de tout
Les perpétuelles blessures
Propos surpris
Rires des gens
Baisser les yeux sur ses chaussures
Se sentir une marchandise en solde une fin de série
Comme un interminable dimanche aux environs de
Paris
Dans ces chemins sans fin bordés de murs

Il y a des sentiments d’enfance ainsi qui se perpétuent
La honte d’un costume ou d’un mot de travers
T’en souviens-tu
Les autres demeuraient entre eux Ça te faisait tout misérable
Et tu comprenais bien que pour eux tu n’étais guère montrable
Même aujourd’hui d’y penser ça me tue

J’allais toujours à ce qui brille à ce qui fait que c’est la fête
Je préférais ne prendre rien à prendre une chose imparfaite
C’est très joli mais l’existence en attendant ne t’attend pas
C’est très joli mais l’existence en attendant te met au pas
Ton histoire est celle de tes défaites

Avec ça tu sais bien que tu avais l’amour-propre mal placé
Tu ne serais pas revenu sur une phrase prononcée
Tu t’embarquais dans
Dieu sait quoi pour camoufler tes ignorances

Tu te faisais couper en quatre pour sauver les apparences
Tu haletais comme un gibier forcé

Probablement qu’il y a dans toi quelque chose du sauvage
Peut-être confusément crains-tu d’être réduit au servage
Peut-être étais-tu fait pour guetter seul au travers des roseaux
Le flamant rose et lent qu’on voit posément sur les eaux
Dans le soir avancer du fond des âges

Peut-être étais-tu fait pour lutter contre les autres éléments
Non pas contre l’homme et la femme avec qui l’on ruse et l’on ment

Mais les volcans pour leur voler le feu premier qu’ils allumèrent
Et nager comme on dort les yeux au ciel sur le dos de la mer
Lourde de sel et de chuchotements

Tu n’as pas eu le choix entre l’âge d’or et l’âge de pierre
Tu habitais au quatrième étage à
Neuilly rue
Saint-Pierre
De temps en temps sur le
Grand
Lac tu faisais un peu de canot
Tu prenais le tramway jaune pour aller au
Lycée
Carnot
Plus tard
Beaujon
Broussais
Lariboisière

Laisse-moi rire un peu de toi mon pauvre double mon sosie
Tu n’as pas le coffre crois-moi qu’il faut à ta
Polynésie

Mais regarde-toi donc
N’importe quel miroir ferait l’affaire
Ce chapeau mou ce pardessus dont c’est bien le troisième hiver Ça va comme un gant à ta poésie

Il y a les choses qu’on fait parce qu’il faut pourtant qu’on mange
Et les soleils qu’on porte en soi comme une charrette d’oranges
Il ne faut pas trop en parler c’est très mal vu dans le quartier
Après tout je vous le concède il y a métier et métier
La littérature en est un d’étrange

Ma mère a pleuré d’abord et trouvé cela bien affligeant
Comprends mon petit quand on écrit pour eux on dépend des gens

Tant que ce n’est pas sérieux tu peux en agir à ta guise

Mais il faut songer à l’avenir que veux-tu que je te dise

Tiens moi j’en frémis rien qu’en y songeant

Chacun se bâtit un destin comme un tombeau sur la colline
Il n’est plus de chemin privé si l’histoire un jour y chemine
Et dans la rumeur de l’exode où sont nos calculs hasardeux
Maman la chambre d’hôpital à
Cahors en quarante-deux
Comment se peut-il qu’on se l’imagine

Même au-dessus du cimetière il y a toujours les cieux À celui qui vit assez longtemps pour cela devant ses yeux
Il n’y a pas de malheur si grand qu’au bout du compte il n’arrive
Ce serait vivre pour bien peu s’il fallait pour soi que l’on vive
Et même pour ceux qu’on aime le mieux

Où donc se sont évanouis tous les gens de ma connaissance
La famille il n’y en a plus
C’est vrai j’en avais peu le sens
Et les amis n’en parlons pas
Ce sont chansons d’une saison
Pour nous séparer comme un fruit il ne manquait pas de raisons
Un amour d’un jour creuse pire absence

Au-dessus d’un monde mort il continue à traîner des cerfs-volants
Poignées de main de
Castelnaudary
Bons baisers du
Mont
Blanc
Un bonjour de
Saint-Jean-de-Luz
Salutations de
La
Baule
Je suis depuis trois jours ici
C’est plein de
Parisiens très drôles
Nous avons fait un voyage excellent

Ô la nostalgie à retrouver de vieilles cartes-postales
Où le ciel est toujours bleu l’arbre toujours vert la mer étale
Sans doute on ne les met dans l’album que pour les photographies
Je suis seul à savoir ce que l’écriture au dos signifie
Les diminutifs les phrases banales

Je me souviens de nuits qui n’ont été rien d’autre que des nuits
Je me souviens de jours où rien d’important ne s’était produit
Un café dans le bois près de la gare à
Saint-Nom-la-Bretèche
Le bonheur extraordinaire en été d’un verre d’eau fraîche
Les
Champs-Elysées un soir sous la pluie

 

Louis Aragon

CHEMIN TOURNANT


L'œuvre Loplop, l'hirondelle, passe - Centre Pompidou

CHEMIN TOURNANT

 

Il y a un terrible gris de poussière dans le temps

Un vent du sud avec de fortes ailes
Les échos sourds de l’eau dans le soir chavirant
Et dans la nuit mouillée qui jaillit du tournant
des voix rugueuses qui se plaignent
Un goût de cendre sur la langue
Un bruit d’orgue dans les sentiers
Le navire du coeur qui tangue
Tous les désastres du métier

Quand les feux du désert s’éteignent un à un
Quand les yeux sont mouillés comme des brins d’herbe
Quand la rosée descend les pieds nus sur les feuilles
Le matin à peine levé
Il y a quelqu’un qui cherche
Une adresse perdue dans le chemin caché
Les astres dérouillés et les fleurs dégringolent
A travers les branches cassées
Et le ruisseau obscur essuie ses lèvres molles à peine décollées

Quand le pas du marcheur sur le cadran qui compte règle le
mouvement et pousse l’horizon
Tous les cris sont passés tous les temps se rencontrent
Et moi je marche au ciel les yeux dans les rayons
Il y a du bruit pour rien et des noms dans ma tête

Des visages vivants
Tout ce qui s’est passé au monde
Et cette fête
Où j’ai perdu mon temps.

Pierre Reverdy

COMME A LA RUE


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COMME A LA RUE

 

L’image de la rue se coupe au couteau d’une lame de lune embrassant le peu de façade visible

L’étai des réverbères soutient le coin de niche où se pelotonne une part de rêve

Jouets des vitrines en costume croisé, robe de mariée tirée d’un tuyau d’orgue, on va dîner chez Maxim’s, garde-moi un coin de Grande-Roue, Balthazar préfère le Pied-d’Cochon avec la soupe à l’oignon

Quand ça luit le pavé c’est que les fenêtres pleurent aux talons d’une prostituée à l’échelle de coupée du pain à gagner

Par la senteur complice du mégot et du bitume se retrouvant dans le barrio sort un glissé corporel de tango

La chair qui colle et renverse le vin sur la table fait des éclats de boule au plafond comme une illusion échafaude un levé de tête du seau

Se tenant les uns aux autres pour ne pas tomber dans le caniveau des marins sans filles aux pores chaloupent du pompon rouge

Quand le coq aura chanté les enfants reprendront le chemin de l’école en espérant que la grève annulera le transport scolaire

De quoi contredire les bons esprits qui se plaignent des embouteillages

Je laisse là ma pensée trouver la boîte aux lettres des amours heureuses en muselant le tableau noir et en retenant l’accordéon par les bretelles pour pas qu’il se jette dans la scène…

Niala-Loisobleu – 05/01/20

A Fadista
Robe noire ceinturée
Vestido negro cingidoCheveux longs noirs
Cabelo negro comprido

Et châle brodé noir
E negro xaile bordado

Monter l’avenue la nuit
Subindo à noite a avenida

Celui qui passe la juge perdue
Quem passa julga-a perdida

Femme de dépendance et de péché
Mulher de vício e pecado

Et ça devient confus
E vai sendo confundida

Insulté et persécuté
Insultada e perseguida

Par l’invitation habituelle
Pelo convite costumado

Entrez dans le café chantant
Entra no café cantanteTaquiné suivi
Seguida em tom provocante

Pour ceux qui veulent l’acheter
Pelos que querem comprá-la

Une guitare jouant
Uma guitarra a trinar

Une ombre lentement
Uma sombra devagar

Avancez au milieu de la pièce
Avança para o meio da sala

Elle commence à chanter
Ela começa a cantar

Et ceux qui voulaient l’acheter
E os que a queriam comprar

Ils sont assis à la table à la regarder
Sentam-se à mesa a olhá-la

Vieux coin et si profond
Canto antigo e tão profundoCelui qui vient du bout du monde
Que vindo do fim do mundo

C’est la prière, le deuil ou le commerce
É prece, pranto ou pregão

Et tous ceux qui l’ont entendu
E todos os que a ouviam

À la lueur des bougies, ils semblaient
À luz das velas pareciam

Dévots dans la prière
Devotos em oração

Et ceux qui l’ont un peu offensée
E os que à pouco a ofendiam

Les yeux fermés, ils ont écouté
De olhos fechado ouviam

Comment lui demander pardon
Como a pedir-lhe perdão

Robe noire ceinturée
Vestido negro cingidoCheveux longs noirs
Cabelo negro comprido

Et le traçage du châle noir
E negro xaile traçado

Chanter pour cette table
Cantando pra aquela mesa

Elle les rend sûrs
Ela dá-lhes a certeza

Pour leur avoir déjà pardonné
De já lhes ter perdoado

Et devant elle à table
E em frente dela na mesa

Comme dans la prière à une déesse
Como em prece a uma deusa

En silence on entend du fado
Em silêncio ouve-se o fado

 

NOBLESSE ET BASSE-COUR


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NOBLESSE ET BASSE-COUR

Les coqs huent

 les cages ouvertes derrière leur grillage

chassant la poule au coup tôt

et invectivant l’art scellement

quand j’ai sorti ma quéquette au caniveau

pas un passant n’a vu d’exhibition racoleuse

C’est vrai que se mettre nu est moins pervers que se plumer le libidineux

derrière un masque…

Niala-Loisobleu – 30 Décembre 2019