LE FEU – ARAGON/ MARC OGERET


LE FEU – ARAGON/ MARC OGERET

Mon Dieu, mon Dieu, cela ne s’éteint pas
Toute ma forêt, je suis là qui brûle
J’avais pris ce feu pour le crépuscule
Je croyais mon cœur à son dernier pas.
J’attendais toujours le jour d’être cendre
Je lisais vieillir où brise l’osier
Je guettais l’instant d’après le brasier
J’écoutais le chant des cendres, descendre.

J’étais du couteau, de l’âge égorgé
Je portais mes doigts où vivre me saigne
Mesurant ainsi la fin de mon règne
Le peu qu’il me reste et le rien que j’ai.
Mais puisqu’il faut bien que douleur s’achève
Parfois j’y prenais mon contentement
Pariant sur l’ombre et sur le moment
Où la porte ouvrant, déchire le rêve.

Mais j’ai beau vouloir en avoir fini
Chercher dans ce corps l’alarme et l’alerte
L’absence et la nuit, l’abîme et la perte
J’en porte dans moi le profond déni.
Il s’y lève un vent qui tient du prodige
L’approche de toi qui me fait printemps
Je n’ai jamais eu de ma vie autant
Même entre tes bras, aujourd’hui vertige.
Le souffrir d’aimer flamme perpétue
En moi l’incendie étend ses ravages
A rien n’a servi, ni le temps, ni l’âge
Mon âme, mon âme, où m’entraînes-tu ?
Où m’entraînes-tu ?

Louis Aragon

LANGUE DE SEL


Instagram photo by Alex Kanevsky • Jan 4, 2015 at 7:43 PM

LANGUE DE SEL

Seule à des kilomètres la maison sur la mer souffle un autre air au fond des yeux. La première vue rassemble les angles esquissés des passages clandestins de la frontière surveillée. Quand les palmiers sortent d’une trouée de bougainvilliers le potier redresse le col de son amphore pour tendre à la fraîcheur des heures épargnées aux troubles du confinement. L’ouïe tendue tente une sortie. Le brouillage d’une misérable connexion crécelle plus qu’un bruit désagréable. La chambre sent la montée du kidnapping d’affinités , trop de sandales abandonnées à la porte lui confèrent un côté Mecque. J’ai demandé à l’âne de remplir son autorisation de sortir du relevage des seaux à la noria. Qu’il nous conduise entre les villages blancs, les torils et le chant des fontaines au bord d’un quelconque quartier de lune. Je désire te lécher des flammes d’un feu sur la plage, en t’arrosant de grappes pressées et de fruits pulpeux. L’excitation rauque du pouls pris à témoin par les guitares assises contre les chiens au bord des roues du chemin. Un passage fendu entre les murs à se toucher les grilles aux fenêtres, toi pour patio voilà ce qui m’obsède à briser l’état d’enlisement. Ton profil pastèque entre les dents.

Niala- Loisobleu – 11 Avril 2020

MARC OGERET – SI JE VENAIS VERS TOI


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MARC OGERET – SI JE VENAIS VERS TOI

 

Si je venais vers toi sans yeux,
Sans te retrouver blonde ou brune,
Voudrais-tu de ma nuit sans lune ?
Voudrais-tu bien de ce fardeau,
Des mains aveugles sur ta peau,
Si je venais vers toi sans yeux,
Comme d’autres sont revenus de la guerre,
M’aimerais-tu ?
M’aimerais-tu, mon immortelle,
Si je venais vers toi fidèle,
Mais sans regard…
M’aimerais-tu ?

Si je venais vers toi sans mains,
Sans pouvoir effleurer encore,
Les monts, les vallées de ton corps,
Voudrais-tu de mes bras en deuil,
De ces branches sans fleurs, sans feuilles
Si je venais vers toi sans mains,
Comme d’autres sont revenus de la guerre,
M’aimerais-tu ?
M’aimerais-tu, mon immortelle,
Si je venais vers toi fidèle,
Mais sans toucher…
M’aimerais-tu ?

Si je venais vers toi sans pieds,
Traînant mes deux genoux à terre,
Comme les mendiants de naguère,
Voudrais-tu de mes promenades,
Sans courses, sans jeux, sans baignades,
Si je venais vers toi sans pieds,
Comme d’autres sont revenus de la guerre,
M’aimerais-tu ?
M’aimerais-tu, mon immortelle,
Si je venais vers toi fidèle,
Mais sans marcher…
M’aimerais-tu ?

Si je reviens vers toi sans cœur,
A force de l’avoir fait taire,
Là où je suis, c’est la misère,
Voudras-tu de mes jours sans rires,
De mon passé sans souvenirs,
Si je reviens vers toi sans cœur,
Comme d’autres sont revenus de leur guerre,
M’en voudras-tu ?
M’en voudras-tu, mon immortelle,
Si je reviens vers toi fidèle,
Mais sans âme…
M’aimeras-tu ?