VIVRE DANS L’ÉTERNITÉ


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VIVRE DANS L’ÉTERNITÉ

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Sous l’été, il y a des villages qui sont comme des étangs, leurs ailes touchent la terre comme celles des oiseaux morts dont le ventre blanc a tournoyé dans le soleil.
L’ombre des arbres prend feu à chaque feuille qui manque.

On a envie d’étendre sa main sur la moisson couchée comme une femme à moitié dévêtue.
Le soleil, l’épaule contre les portes.
Personne n’ouvrira.
Le soleil met dans la serrure une clé qui tombe.

Après-midi posées sur la poussière des routes sous un ciel qui n’avance pas, il n’y a pas assez de ruisseaux dans les champs pour retenir la lumière entre leurs
herbes.

L’œil d’un pont dans un quartier mort regarde de plus loin que le monde et les murs sont blancs comme les chemins où la terre souffre d’être nue.

II

Les villages somnolent sous leur couvercle de pierres rêvant tout haut dans la voix des batteuses.
Là terre est si calme aux alentours qu’on entend les feuilles tomber des arbres une par une.

L’automne tient dans un regard, dans une main vide comme un verre qui vient de se renverser.
Les charrues se plaignent en montant la colline et leur cri est plus long aux approches du soir.

Au gré de jours secrets comme une clairière, les villages sont de grands oiseaux reposés avec comme vie juste de quoi faire battre la poitrine plate des fenêtres.

L’eau dans les ornières a les yeux tristes des bêtes qui rentrent, dominées par leur ombre.
Le soir n’est plus qu’un grand morceau de terre qui s’abat sans bruit sur ce qui reste du monde.

III

D ans le quartier solitaire qu’on traverse en hâte des volets se ferment sur des rires d’enfants sur des voix très douces, très proches du cœur qui font mal au passant, seul
avec ses deux mains.

Prise dans la vitre, la tête d’une femme supporte le poids de tout le paysage et l’on sent qu’elle peut mourir en fermant les yeux sans que bouge une feuille, sans que crie un
oiseau.

Gluants d’étoiles, les carreaux sont moins noirs sur l’ombre qui sort des chambres comme une forêt qu’on ne peut arrêter, parce qu’il n’y a plus sur les bords de la terre aucun
fleuve de clarté.

Le vent est si las qu’il se pose sur la main
Un feu s’éteint sans cri au tournant de la nuit et les fumées hautes marchent sur les toits du pas tranquille de ceux qui sont morts.

IV

Dans une chambre respirent les dessous

d’une femme dont le corps est une épée pour le jour.

Dans les étables, l’oeil bleu du lait

monte jusqu’au bord des seaux pour toucher les mains.

La campagne est ouverte comme une mer docile où parfois les forêts se débattent comme des îles et se demandent pourquoi les moissons ne les traversent pas comme une
armée.

Dans l’herbe où courent les veines du vent, le soleil met des yeux de poupée aux têtes de rosée et la terre s’arrête un moment en plein champ pour retenir les arbres au
bord des ruisseaux.

La voix de l’homme n’a pas de limites dans le matin

et c’est un fleuve qui monte sans arrêt,

reliant le monde sans racines des hommes

à celui des plantes, pierres vivantes de la terre.

V

Un passant sur la terre emporte son âme mal pliée sous le cœur sans doublure et se jette, avec son ombre, dans une porte qui le happe comme s’il ne devait plus sortir.

Du soleil saute sur le dos des vaches et tombe, foulé, au seuil des étables.
Les nuages gagnent du retard, hésitent dans le ciel mal éclairé.

Une femme se baigne dans un miroir.
Elle y est si nue qu’elle n’a plus de regard et elle monte à fleur d’eau, allégée d’elle-même et de toutes les lignes qui la séparent du monde.

Le ciel frôle la terre de ses antennes

et cherche un peu d’eau entre les herbes

pour retrouver sa route dans la nuit,

qui approche, faite de feuilles mortes et de baisers.

VI

Des têtes mises en vrac au milieu des hommes se hissent derrière des yeux de mensonge et l’ombre monte autour d’elles comme une vase.
Personne ne les redent, pas même un regard.

Un bras levé signale la présence

de quelque drame ignoré des toits.

C’est l’agonie de quelqu’un qui prépare son cœur

pour une femme qu’il ne connaît que par le visage.

Une face défaite regarde dans chaque maison et les carreaux sont pleins d’une source figée.
Silencieux en haut de l’escalier, un homme attend que la mort soit sortie de chez lui.

Sous des forêts de lune, une veillée de cerfs.
A la place où les ponts sortent de la terre, l’eau s’arrête de courir pour mieux voir le soir prendre longuement les saules par l’épaule.

VII

Dans le soir encore dénudé par le soleil il y a un village qui tend ses bras de fumée et la forêt, bleue de fraîcheur et de santé, reste souveraine comme un corps
sans paroles.

A un signal d’ensemble donné par le vent

les herbes marchent par bandes

emmenant avec elles de grands carrés de plaines

jusqu’au point où l’horizon ne voit qu’un autre horizon.

Le ciel s’allume comme une ville paisible en même temps que celles plus folles de la terre où les femmes vont, insaisissables comme une lueur et où les rapides prennent feu dans
la nuit.

Comment sortir, sans le fardeau de la mémoire, des manches trop longues et trop serrées des rues où l’on ne peut crier et où les fenêtres vous suivent avec le
haussement d’épaule de leurs battants?

VIII

Il n’y a plus d’ombre écrasée sur la terre brûlante comme une pierre chauffée de soleil.
Les abois sont plus sourds dans les fermes qui étouffent dans l’odeur accablante des foins.

L’eau traverse les cailloux trop clairs qui surgissent là où la clarté fait des trous.
Les sources sont plus profondes dans les vallées où passe une rumeur d’insectes qui s’assoupissent.

La tête des femmes est douce comme une écume.
Le couchant est si long que la nuit reste claire au-dessus du ciel qui serre le monde de près au-dessus des hiboux qui n’osent pas bouger.

Il n’y a pas de veilleur sur la montagne qui monte seule à la rencontre de la nuit.
Il n’y a plus d’éclair au creux des arbres d’où l’ombre sort pour couvrir la terre.

IX

Les chemins tremblants de la senteur des trèfles s’en vont dans le soleil l’un vers l’autre avec des voitures hautes comme des maisons avec des hommes qui ne peuvent pas mourir le
jour.

Près des buissons débordant d’un peu d’ombre des paysans muets mangent leur soupe trop salée.
D’autres dorment une demi-heure le corps uni au levain chaud du sol.

La colline comme un cœur au-dessus des sources qui se tranchent l’aorte avec des cailloux clairs vient au village par des chemins de soleil.
La fenêtre n’a pas remué son aile entr’ouverte.

La lumière tête nue sommeille sur le lit défait un enfant se roule avec les poules dans la poussière.
La clarté se casse comme un verre en plein ciel et libère les arbres dans un beau jour d’été.

X

ENTRE les villages séparés par le silence, les chaumes se tendent comme des oiseaux aux aguets et l’on entend parfois le bruit que fait une feuille pour rentrer dans la terre.

Il y a tant de litres de clarté jamais bus jamais vides de leur éclatement facile que la terre reste blanche comme les routes dont la poussière cache un peu de soleil.

Le ciel trop haut n’a pas retenu ton regard la terre n’a pas gardé ton pas sur les chemins
Il reste un peu de buée sur la tête trop claire, un peu de tendresse mal assemblée dans la main.

Tu as vécu jusqu’au dernier papier de peau jusqu’à la dernière goutte de regard.
Pas une femme ne se souvient de ta vie comme la terre se souvient des étoiles.

XI

Les chevaux de pierre marchent à l’abreuvoir secouant leurs crinières et faisant des faux pas.
Le clocher dépasse les toits de toute sa lueur, voit le matin comme un lourd camion se mouvoir.

Les hommes qui sortent plus grands de la nuit, les chevaux qui tirent sans peine une ombre immense cherchent les champs où les moissons mûrissent et le chemin vide tourne en vain
autour d’eux.

La colline est captive entre les routes qui viennent de la ville, étonnées de voir tant de faux, tant de bras briller comme des coups de soleil dans les vitrines.

Les volets s’ouvrent sur les chambres où le jour se pose d’un seul coup comme sur un piège et la femme qui se lève est soudain nue comme un feuillage traversé par la
pluie.

XII

Dans le soir, les paroles se séparent comme des fleuves qui ne vont pas vers la même mer.
Dans le soir, le couchant n’est plus, si près de la terre, qu’une paupière trop lourde qui retombe.

La nuit n’entend que la flottaison des étoiles que le bruit d’étoffe des baisers sur les corps.
Un insecte se débat sur une source où le jour veille, clair encor d’un peu de ciel.

Baisers légers comme des bulles de savon, terre couverte d’un seul arbre d’ombre, main de soleil qui dures sur le couchant, comme vous mentez à mon visage déconcerté.

Et quand je te vois, seule, sans horizon,

je traverse, sans armes ni défense,

les plantes de tendresse qui lèvent de ton corps,

immenses et douces comme des vallées.

XIII

Les oiseaux perdent haleine à suivre la trace du jour dans le soir qui s’avance au pas de l’éternité.

La jetée d’un éclat augmente un front furtif qui disparaît, captif du corps de la nuit.

Plus blanche est la morte qui n’a plus que ses paupières.
Plus dur est le chemin qui traverse les blés.

Les hommes qui se lèvent ont des lèvres de terre parce que le sommeil monte en eux du sol chaud.

XIV

Il n’y a plus dans les champs que des chaumes ou des pierres d’où les moissons se retirent reprises comme une marée.

Les chemins font des détours pour aller d’un village à l’autre à l’insu des grand’routes et des fleuves des villes.

Les feuilles mortes s’affolent à chaque appel du vent et les arbres vacillent, gagnés par le vertige.

Accroupie sur les sources, la terre se serre sous les collines.
Seule entre les bois, elle attend que les plantes remontent vers elle.

XV

Les champs sont noirs comme la bouche d’un tunnel
Ne quitte pas cette route qui vient des villes :
Le calme a des bordures qui cèdent comme des trappes.
Ne lève pas la main pour toucher le ciel bas.

Les nuages tombent de l’autre côté du monde, lourds comme des forêts enfermées dans le vent, larges comme les plaines qu’ils étouffent et les pierres montrent les
débris de chair de la terre.

Quelles douces mains s’accouvent sur nos fronts, sous quels beaux miroirs se plaignent nos mémoires ?
Quand la pluie tombe, un grand fond de détresse fait vaciller la joie qui monte dans l’homme.

Un geste indifférent résume le passé, le cœur en battant a peur de faire du bruit, la nuit ne peut consoler le cri des sirènes : le monde est seul comme une bouteille
bue.

XVI

La tempête passe entre les doigts ouverts

en renversant le ciel parmi les feuilles mortes

et la terre ne dépasse plus de la terre

que par quelques arbres coulant avec leur mâture.

Les oiseaux perdus dans les branches se taisent, les bielles s’arrêtent dans les machines souterraines, les chambres sans plafond sont nues dans la bourrasque qui troue la cendre froide
où les hommes se cachent.

Les nœuds de rosée n’ont pas tenu dans l’herbe qui pourchasse le vent en toute liberté, surprise de voir la terre si dure et si passive aux coups que lui donne le nuage en plein
vol.

Les ceps transis restent seuls dans les champs au milieu des os que tendent les chaumes.
Le monde est soudain vide comme un couloir où le moindre pas, le moindre mot résonne.

XVII

La porte est ouverte entre les murs du soir, les trappes cèdent sous mes pas haletants.
Au vent sans effort, souffle ta main légère, suicide simple comme le regard de l’eau.

Le dernier matin de ta vie passe auprès de toi, écoute battre le dernier jour de la terre, happe au passage la dernière tige de vent.
Le ciel n’est plus sur tes yeux qu’un peu de buée.

N’appelle personne parmi les hommes :

on ne meurt bien que dans la solitude.

La lumière n’a plus de prises sur ton corps.

Sous ton corps, la terre monte à coups d’épaule.

Pas un mort ne te voit, pas un mort ne te cherche.
L’univers est seul comme une main coupée.
L’éternité s’affole, s’écarte de ta route, mesure d’étoile en étoile ce qui la sépare de toi.

XVIII

Chaque vie scellée par le silence se perd dans l’espace clignotant de jours et de nuits et c’est au moment de la mort qu’elle apprend que les siècles ont le battement de la mer.

C’est le pas cadencé sur la dalle éternelle, c’est le cri sans écho qui tournoie dans la nuit comme un peu de foudre, c’est le cri sur lequel se ferme pour toujours la bouche de
l’homme.

Pars vite.
Tu ne peux déjà plus me rejoindre.
L’amour est un peu de soleil sur un naufrage.
Séparée de moi par des plaines de retard, tu ne coïncides pas avec ma minute éternelle.

Et pourtant la joie de vivre se fait femme au seuil des portes trop hautes du jour où les hommes se lavent à grand soleil avec l’ombre rejetée d’un coup derrière eux.

XIX

Asept heures sonne la messe quotidienne.

Personne n’y va, sauf une vieille rentière catholique

dont le mari est mort, on croit, alcoolique.

Un chantre sans voix y chante toujours la même antienne.

Au seuil d’une porte, des vieillards défigurés remuent leur bouche sans rien dire, ni penser et leurs doigts n’osent pas toucher la peau morte qui s’étend de leurs yeux au reste
du visage.

Sous un arbre, un enfant mal éveillé

joue avec un chien deux fois plus haut que lui.

Une auto claire passe très vite, fuit

sur la grand’route qui monte dans le soleil.

Le village se tourne de toute son ombre

vers les jardins d’où doit venir le soir

léger de toutes ses femmes de fumée

et de ses sources entr’ouvertes comme des lèvres.

XX

Le vent qui entre dans la ville

comme un arbre sorti de terre avec ses racines

se débat au milieu des flaques

et cherche en vain une plaine pour s’enfuir.

Les murs le repoussent sans un mot,

les femmes qu’il traverse

cessent un instant de respirer

mais, les mains sur les cuisses, elles revivent.

Au bout de ses escaliers de poussière, il tombe sur les maisons coupées au ras des épaules, sur les cheminées cariées comme une mâchoire et ne vit pleinement que
dans ce qu’il rencontre.

D’un toit, il a vu la forêt comme un tourment tranquille mais il perd pied dans les rues trop claires.
Il attend le soir qui le mènera sûrement vers les ponts haut ouverts de la campagne.

XXI

Le jour est si léger sur la ville

qu’il touche à peine les toits

et certains murs ne le connaissent

que par les reflets que les carreaux leur renvoient.

Les femmes passent en vacillant

comme les hauts trèfles des champs

et les vitrines les fixent, étonnées de voir

des choses vivantes aussi belles derrière leurs cils.

Dans les gares, le vent accourt toujours attendu.
Des trains nostalgiques s’arrêtent à regret avec une crête de rumeur sur la tête et toute la campagne restée dans leurs vitres.

Le jour pensif de feuillages cerne la ville qui ne peut plus vivre qu’entre le bas des murs et les tempes qu’elle pose contre le ciel ne battent parfois que d’un éclat de soleil.

 

Lucien Becker

LE DÉSIR N’A PAS DE LÉGENDE


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LE DÉSIR N’A PAS DE LÉGENDE

Passé le genou où la main se creuse

comme une semence qui germe

en soulevant un peu la terre,

je vais vers ton ventre comme vers une ruche endormie.

Plus haut ta peau est si claire

que les jambes en sont nues pour tout le corps

et mon regard s’y use

comme au plus tranchant d’un éclat de soleil.

Au-delà, il y a ta lingerie qui sert à t’offrir

et à colorer mon désir.

Tes cuisses, lisibles de toute leur soie, se desserrent

et je vois la ligne de partage de ta chair.

Géants de la sensation,

mes doigts vont se fermer

sur le seul point du monde

où se carbonisent des hauteurs entières de jour.

Et c’est enfin la pleine rivière que e remonte sans effort, parce que tes seins s y élèvent comme deux cailloux à fleur d’eau.

Dès que tu entres dans ma chambre tu la fais se tourner vers le soleil.
Le front sur toi de la plus faible lueur et c’est tout le ciel qui t’enjambe.

Pour que mes mains puissent te toucher

il faut qu’elles se fraient un passage

à travers les blés dans lesquels tu te tiens,

avec toute une journée de pollen sur la bouche.

Nue, tu te jettes dans ma nudité comme par une fenêtre au-delà de laquelle le monde n’est plus qu’une affiche qui se débat dans le vent.

Tu ne peux pas aller plus loin que mon corps qui est contre toi comme un mur.
Tu fermes les yeux pour mieux suivre les chemins que ma caresse trace sous ta peau.

LE couple que nous formons ne naît bien que dans l’ombre et, nus, nous allons à la conquête des eaux dormantes d’où le désir surgit comme un continent toujours nouveau,
à celle des orages qui tombent en nous, lourds et chauds,

à celle de tous les végétaux dont il nous faut, lèvres à lèvres, briser l’écorce tendue, à celle des fenêtres dans lesquelles ta chair dérive
comme une jetée qui a rompu son point d’attache.

Parce qu’ils sont les yeux de la terre, les carreaux se tournent vers ta gorge qui brille comme un peu de foudre en regagnant les fonds marins de la ville.

Flanc contre flanc, nous descendons tous deux dans les souterrains où l’on perd corps et où les baisers que tu me donnes, que je te donne sont autant de pas que nous faisons l’un dans
l’autre.

Il me faut inventer d’incroyables pièges de chair pour prendre le monde dans un baiser, il me faut abattre les murailles dont tu t’entoures pour que le plaisir puisse te couper en
deux.

C’est alors que l’air est dans ma bouche la racine même de l’espace et des fruits que, pour me laisser passer de ma vie à ta vie, tu te fais arche des épaules aux pieds.

Partout sur les murs, sur les visages

la lumière se dévêt de sa lingerie

et montre son beau ventre de femme

d’où l’ombre tombe comme une fourmilière écrasée.

Car il y a vraiment de quoi vivre sur la terre, mais il faut avoir la force des arbres pour pouvoir repousser le ciel bas que la mort fait peser sur les paupières.

L’espace est pris entre nos regards et nous n’avons que quelques gestes à ébaucher pour qu’il tombe à nos pieds sans faire plus de bruit que la dernière goutte d’eau d’un
orage sur la forêt.

Tu es plus nue sous mes mains que la pluie sur les tuiles, qu’un feuillage dans le matin, que les dents ensoleillant la bouche.

Des insectes s’écrasent en plein vol sous notre peau, mes doigts ne cherchent pas à se protéger de la lumière qui s’élève du fond de tes yeux pour faire se lever
dans les miens un jour insoutenable.

Le reste de notre vie se fige autour de nous en hautes statues qui ne peuvent entrer dans le cercle de silence et de joie qui nous serre aux reins.

Enlacés par l’herbe que l’air fait monter jusqu’à nos lèvres,

nous oublions dans notre chambre les paysages

qui venaient vers nous au pas de la terre,

les beaux paysages qui nous prenaient pour des statues.

Vagues s’en allant à la rencontre l’une de l’autre, nos corps n’ont que la flaque des draps pour apprendre que l’amour est une montagne qui s’élève à chaque coup de
reins.

Nous n’avons que nos bras et nos jambes pour serrer un instant les forêts qu’un éclat de soleil enfonce dans notre chair et fait flamber jusqu’au dernier arbre.

Nos dernières paroles se sont arrêtées loin de nous, enfin coupées de leur tronc de sang.

Nous entrons seuls dans un monde ouvert sur nos visages comme sur son propre noyau.

J e cherche dans ta bouche la source du fleuve souterrain qui te parcourt en rejetant en haut des cuisses son écume de plante fraîchement coupée.

Quand tu écrases ton ventre contre moi,

quand mes doigts aiguisent ta gorge,

tu as des mots doux comme la salive,

des mots qui auraient poussé après un orage.

De ton corps je fais un pont

qui me conduit dans un monde

où nos dents se cognent contre le même verre d’air,

où nos regards à force d’être proches font la nuit entre eux.

Je ne vis plus au jour le jour puisque tes baisers font partie de mon avenir et nous allons jusqu’au bout de la lueur que la foudre trace en remontant nos veines.

Il me suffit de quelques gestes pour retrouver, enfouie sous ta peau, la plante nue que tu es et, vacillant de tout le soleil conquis par les ruisseaux, tu entres dans la nuit avec le jour
devant toi.

Je n’ai qu’à toucher la pointe de tes seins

pour que soient soudain rompues les mille écluses

qui retiennent entre nous un poids d’eau égal à celui de la mer,

pour que toutes les lumières s’allument en nous.

Et quand dans la clarté du drap,

tu n’es plus qu’un éventail de chair,

j’ai hâte de le faire se refermer sur mon corps

par une caresse que je jette en toi comme une pierre.

En te renversant sur le
Ut,

tu donnes à la clarté la forme même de tes seins

et le jour use toute sa lumière

à vouloir ouvrir tes genoux.

Tu prends ta source dans le miroir qui coule du mur, tu as du soleil jusqu’au fond de la gorge, tu es neuve comme une goutte de rosée que personne n’a vue, que personne n’a bue.

Tu as le cou fragile de ces oiseaux

qu’on voit rarement se poser sur la terre

et quand tu es dans la rue le regard des hommes

monte autour de toi comme une marée.

Derrière tes dents, ta chair commence avec ses aubépines de fièvre et de sang.
Tu sais qu’elle est une prison dont mon désir te délivre.

La caresse fait son bruit de poumon en cherchant dans tes cuisses le papillon qui s’y est posé, presque fermé en toi de ses ailes.

Avec l’aveuglement d’une taupe, tu creuses l’air de tes seins.
Autour d’eux mes mains s’élèvent comme une montagne coupée en deux.

Tu m’accueilles dans un pays au centre duquel ton corps se dresse comme un feu de joie, simplement posé sur la fraîcheur de tes lèvres au point où l’espace se jette en
toi.

Tu es l’impasse vers laquelle j’accours

avec la force des marées,

avec la liberté des moissons

qu’un coup de faux sépare du soleil.

Nous ne parlons pas de l’amour qui nous lie

parce qu’il est entre nous comme une bouteille sur une table

et qu’il court de mes doigts à tes doigts

avec la vitesse de l’éclair.

Si je veux t’aimer sans rien perdre de ta clarté,

je suis contraint de m’enfermer avec toi dans les pierres.

Le jour écarte de temps en temps les rideaux,

tache ton épaule et retombe dans la rue.

Le silence même est fait de minéral et prend la forme des chambres qui le contiennent.
Pour qu’il n’y entre point, c’est mille armoires qu’il aurait fallu pousser contre les portes.

Notre nuit est imperméable et nos corps, se suffisant de l’air contenu dans un baiser, descendent jusqu’aux racines de l’arbre qui a nos têtes pour sommet.

En plein front, en plein flanc,

j’entends les pas que mon sang fait

pour s’avancer de sommet en sommet

jusqu’à celui dont il me faut dominer ton corps.

Je lui en veux de me tenir enfermé dans un visage avec lequel je reste si seul lorsque mes épaules n’ont plus le tien à porter et que je te cherche en vain dans les
miroirs.

C’est pourtant par lui que je t’ai reconnue dans la rue

dans un moment qui reste comme une source en pleine mémoire.

C’est lui qui me permet à chaque instant

de reconnaître ma vérité dans tes yeux.

Tu ouvres la nuit la plus pleine

de la pointe de tes seins.

Tu viens vers moi dans le tournoiement d’une ville

qui ne s’éclaire plus qu’à la clarté du désir.

Je ne saurai jamais la distance à parcourir entre la lampe sourde de ton ventre et mon corps.
Je sais que je te rejoins dans un baiser qui ne laisse point passer le jour.

Sous ma main ensablée dans les caresses, il reste les hauteurs de ta gorge, vers lesquelles j’avance, la bouche pleine de soleil.

A force d’avoir mon visage contre ton visage, j’oublie que le monde commence au-delà de ton regard.
A jeter l’un dans l’autre nos plus sûrs filets, nous ramenons tous les poissons de la joie.

.Le soleil se couche dans les flaques pour rester plus longtemps sur la terre.
Tu ne peux plus t’en aller de ma chambre parce que je suis debout sur tes derniers pas.

J’essaie de conquérir

l’insecte que tu respires.

Mais il s’échappe de mes lèvres

pour aller se poser sur mon sang.

Tu ne peux plus sortir du filet que mes mains tendent sur toi, tu es au centre de l’étoile de mes pas, tu es l’unique réponse de ma vie.

A nos regards pris dans la même pierre de présence,

le monde arrive par une fenêtre

où nous nous penchons parfois

de nos corps, hauts comme des promontoires.

La ville est au pied de la chambre où tu te tiens

avec pour horizon celui de tes épaules

et nous touchons jusqu’en son fond

le vivier de feu qui donne sa mesure à l’été.

Tu te refermes sans cesse sur moi

comme deux vagues sur un rocher

et nous n’avons qu’à nous laisser porter par la

qui s’étend très loin autour de nos visages.

Perdus dans un pays de chair et de caresses, nous vivons les quelques miniers d’années dont notre amour a besoin pour que naisse une étreinte de chaque goutte de notre sang.

Je suis prisonnier de ton visage

à la façon dont un mur l’est du miroir.

Pesé par ton regard,

le monde perd son poids de pierres.

Le chant de ton sang sous la peau est aussi doux à entendre que celui des graminées poursuivies par le vent.

Je sais que la mort ne peut rien me faire tant que tu restes entre elle et moi, tant que s’allume dans ta chair le ver luisant du plaisir.

Le couchant tournoie sur chacun de tes ongles

avant d’aller grossir la terre d’une dernière montagne de clarté

….

et je peux voir a ton poignet les pas

que ta vie fait pour venir jusqu’à moi.

Au -delà de mes mains refermées sur toi, au-delà de ce baiser qui nous dénude, au-delà du dernier mot que tu viens de dire, il y a le désir que nous tenons vivant
contre nous.

Il y a la vie des autres qui remonte de la ville sans pouvoir aller plus loin que la porte derrière laquelle les murs écoutent à notre place le bruit que le cœur des hommes
fait dans la rue.

Tu dépasses les herbes

de quelques hauteurs de soleil.

Je te sens à peine bien que je sois sur toi

comme sur la pointe la plus aiguë d’une montagne.

Tu es entière contre chacune de mes mains, tu es entière sous mes paupières,

tu es entière de mes pieds à ma tête, tu es seule entre le monde et moi.

Le soleil reste sur ta bouche à la place où miroite encore un baiser.
Ton visage lui appartient mais il me le rend pour des nuits plus longues que ma vie.

Ton corps pour lequel je m’éveille s’éclaire plus vite que le jour parce que le soleil surgit à toutes les places où il y a des cailloux à pétrir.

Les forêts se dénudent pour lui dans le secret de leurs clairières mais c’est sur ta gorge qu’il fait pousser ses plus beaux fruits.

La terre lui présente une à une

ses vallées les plus riches,

mais c’est sur ton ventre qu’il s’arrête,

simple bouquet de flammes.

Le toit des villages est posé sur la terre et les prés fuient de toutes parts autour des murs blancs qui avancent d’une maison par siècle.

Je pense à l’étonnement de ton ventre qui regarde toujours mon désir pour la première
Je pense aux forêts que nous faisons tomber quand ma chair mûrit dans la tienne.

Je pense à la hauteur de l’été

sur la poussière des routes,

au ruisseau qui s’arrête un instant de couler

pour mieux s’éblouir de la nudité de la lumière.

A rester debout dans ce pays démesuré de clarté, je sens que je n’ai pas asse de poumons pour retenir la vie qui vient vers moi à la façon dont ton corps vient vers le
mien.

Lucien Becker

 

QUAND LE VENT FORCE LES FENÊTRES


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QUAND LE VENT FORCE LES FENÊTRES

Quand le vent force les fenêtres,

annoncé par tant de portes, tant de forêts battantes,

et que le soir passe sa tête

dans ce qui reste, immobile et défiguré,

Quand la rue s’accroche aux lumières qui, d’un seul coup, tirent à elles tout le ciel, lourdes du feu qui s’écoule des carreaux, étranges prisonniers au long des
villes,

il faut dominer l’amour, le dénuder

du sang qui en fait une soif sans remède,

le jeter aux gueules du sexe

comme un vivant qui s’éveille en plein incendie,

il faut oublier les mots trop tendres

qui tremblent dans la bouche comme des feuilles

et, crispé sur la chair comme les racines autour de la terre,

il faut fermer la femme à la clarté du jour.

Dans la ville, que le soir rassemble en hâte autour des murs, autour des lampes livides, la pluie tombe, transpercée de vent et le monde comme un tunnel rampe dans la nuit.

 

Lucien Becker

UN CAILLOU DANS LA POCHE 9


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UN CAILLOU DANS LA POCHE 9

La Délivrance Attendue

 
 

A
Jacques
Nielloux.

La fenêtre est tendre comme un couteau

Le miroir est profond d’épaules noires

on voit des pieds nus sous le rideau

et la route est très loin dans le mur

la tête coupée

est sur le lit

Je me rappelle ou je rêve

que ton front est comme ces belles journées

où il n’y a pas un signe de mort

où la lumière se rassemble sur les sources

le pont monte de l’herbe

et fait une grande blessure au-dessus de l’eau

le dormeur est toujours couvert

de ses paupières collées

comme des fruits privés d’air

les ombres sortent et laissent longtemps

leurs tempes contre les murs.

 

Lucien Becker

Quoi de 9 ?

Mon coeur ? Non il est trop vieux d’une jeunesse qui ne finit pas d’hâler, et soufflé, mais pas joueur, à la sortie des cornes du Minotaure, que de buis, que de buis, j’en ai les oreilles qui cognent aux haies du labyrinthe. Olé, olé, braves gens, réveillez-vous en ordre de bataille, la vie est en danger. Les sorcières tapent au mur en ouragans contributeurs au règne. Le despotisme d’un oligarque réforme seulement les recrues à la garde du libre-arbitre. Ce que la mer vous offre à voir du bord, demande à couper la corde qui retient à l’anneau. Les maisons ruchent d’abeilles, bzzzzzzzzzzz, bzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz, bzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz, préservez les ouvrières et l’arène du tournoi, lice chevalière, pour ne pas perdre la tête, les oreilles et l’aqueux.

Du verger la figue sauvage, rebondie et juteuse, d’un mouvement de levée me remonta la couleur au point zéro que je frôlais sur la corniche en à-pic.

Le vélo + 1 revenu d’une expédition de canailles ne remettraient-il-pas,  et pourquoi, la sente au sous-bois ? J’ai perdu le guère, sans, c’est l’assurance de vivre mieux. Demeure le combat. Pas l’infect illuminé, d’esclaves d’une croyance forcenée, sans le moindre discernement entre l’humain et le produit mercantile. Que nenni, le combat pour que l’Amour que je porte au fond de moi, perdure et transmette sa niaque autour de lui.

Mon Coeur nous ne finirons jamais de vivre l’exception qui nous fut offerte sur les silex d’un chemin pieds-nus. Je respire aux poumon de tes seins.

Niala-Loisobleu – 7 Septembre 2017

 

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Un Caillou dans la Poche 9

2017 – Niala – Acrylique s/Canson aquarelle, encadré s/verre 40×50