DANS LE MARRONNIER DU PONT


DANS LE MARRONNIER DU PONT

St-Trojan-les-Bains, le cheval bride au peint, m’asseoir sur une vague prise de sel avec de quoi dans les fontes, sentant à défaut d’odeur la dynamique du mimosa cerner la plage sans idée de piège. Les horloges dans le journal de bord avec des hanches pleines à la vie pour se tenir. Puis mon cul-nul d’enfant de six-ans demeuré dans les dunes , souviens-toi comme on lance à l’eau le bateau sans qu’il coule. Le vent porte, l’immobilité emporte, Nous hûmes , il faut s’aimer pour en remplir le sac et le mener au moulin. Tourne le sureau au fil de l’eau. Un hérisson brosse la ligne jaune pour unir le contre-sens hors du fossé. Sur les bornes l’ânée défile. La crevette grise au point de rosir l’horizon de mes lunettes quand Côtinière tu me dis que ta grandeur n’a jamais eu d’âge à cause du bénéfice de l’âme . A Chassiron entre noir-et-blanc se découpe l’Atlantique sur fond d’ô séant. Toujours une place pour nager sans bouée ailleurs qu’en baïne.

Niala-Loisoobleu – 27 Février 2021

UNE RESPIRATION PROFONDE

Je change ici de mètre pour dissiper en moi l’amertume
Les choses sont comme elles sont le détail n’est pas l’important
L’homme apprendra c’est sûr à faire à jamais régner le beau temps

Mais ne suis-je pas le maître de mes mots
Qu’est-ce que j’attends
Pour en chasser ce qui n’est pas cet immense bonheur posthume

Il fait un soleil si grand que de tous les côtés aujourd’hui
Le lavis semble tout déteint dans les vents parlés d’un mah-jong
Et la route n’est qu’un bourdon le ciel l’ébranlement d’un gong
Il me plaît que mon vers se mette à la taille des chaises longues
Et le cheval prenne ce pas où son cavalier le réduit

Il me plaît d’entendre un bras d’homme frapper sur le bois ou la pierre

Qui fabrique des pieux peut-être ou c’est quelque chose qu’il cloue

Il me plaît que le chien dans la colline aboie et que la roue
Au fond du chemin bas grince et que les toits soient roux
Que les serres sur les coteaux fassent poudroyer la lumière

Il y a des jarres de couleur au pied des hauts bouquets de joncs
Des palissades que le jour rend aussi roses que le sol

Des demeures négligemment qui tiennent leur pin parasol
Et sur la musique des murs étages do ré mi fa sol
Dans le désordre végétal l’envol gris perle des pigeons

La mer la mer au loin dans les vallons où le regard s’enfonce
Par les sentes là-bas vers des romans qu’on n’aura jamais lus
L’automne a jalonné l’effacement des pas dans les talus
Passants légers amants furtifs que rien ne dénoncera plus
Une fois l’escalier de la maison recouvert par les ronces

Puis par les brumes des monts bleus que perce un regard d’éper-vier

On voit dans le feu blanc se soulever une épaule de glaces
Tout au fond du paysage où la nue et la terre s’enlacent
Et d’ici je contemple l’Alpc et sur mes cheveux ma main passe
Car c’est la saison qu’à l’envers montre ses feuilles l’olivier

Et les platanes avec qui dans les feuilles jouent-ils aux cartes
Est-ce avec vous beaux amoureux sur les bancs assis les premiers
Le froid vers cinq heures qui vient fait-il moins que vous vous aimiez

De quoi peuvent bien vous parler dans l’ombre tout bas les palmiers

Et quels chiffres nous dit la vigne avec ses doigts nus qu’elle écarte

J’ai vu ce couple au déclin du jour je ne sais dans quel quartier
Nous avions fait un détour au-dessus de
Nice avec la voiture
La ville mauve en bas allumait peu à peu ses devantures
Ces enfants se tenaient par la main comme sur une peinture
Histoire de les regarder je me serais arrêté volontiers

Il n’y avait dans ce spectacle rien que de très ordinaire

Ils étaient seuls ils ne se parlaient pas ne bougeaient pas rêvant

Ils écoutaient leur cœur à distance et n’allaient point au-devant

La place était vide autour d’eux il n’y remuait que le vent
Et l’auto n’a pas ralenti
Les phares sur les murs tournèrent

Tout le pêle-mêle de la
Côte et les femmes qui parlent haut
Les motos dans la rue étroite et les œillets chez les fleuristes
Les postes blancs d’essence au bord des routes remplaçant les
Christs

L’agence immobilière avec son triste assortiment lettriste
Dans le va-et-vient le tohu-bohu le boucan le chaos

Les fruits confits et les tea-rooms les autocars les antiquaires

Des gens d’ici des gens d’ailleurs qu’escomptent-ils qu’est-ce qu’ils croient

Ces trop beaux garçons des trottoirs ont l’œil rond des oiseaux de proie

Qu’a fui ce gros homme blafard qu’il ait toujours l’air d’avoir froid

Ô modernes
Robert
Macaire entre
Rotterdam et
Le
Caire

Miramars et
Bellavistas ce langage au goût des putains
Palais
Louis
Quinze
Immeubles peints
Balcons d’azur à colon-nettes

Beau monde où si tout est à vendre à des conditions honnêtes
C’est toujours service compris pour cet univers à sonnettes
Il suffit de deux enfants rencontrés et tout cela s’éteint

S’éteint s’efface et perd avec la nuit son semblant d’insolence
Il ne reste à mes yeux que ce lieu banal que cette avenue
Ce banc près des maisons blanches au soir tombant
Deux inconnus

Il ne reste à mon cœur que l’entrelacs de ces mains ingénues

Ces deux mains nues
II ne reste à ma lèvre enfin que ce silence

Comme une promesse tenue.

Louis Aragon

LES MOTS QUI NE SONT PAS D’AMOUR


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Louis Aragon

LES MOTS QUI NE SONT PAS D’AMOUR

Il est inutile de geindre

Si l’on acquiert comme il convient

Le sentiment de n’être rien

Mais j’ai mis longtemps pour l’atteindre

On se refuse longuement
De n’être rien pour qui l’on aime
Pour autrui rien rien pour soi-même Ça vous prend on ne sait comment

On se met à mieux voir le monde
Et peu à peu ça monte en vous
Il fallait bien qu’on se l’avoue
Ne serait-ce qu’une seconde

Une seconde et pour la vie
Pour tout le temps qui vous demeure
Plus n’importe qu’on vive ou meure
Si vivre et mourir n’ont servi

Soudain la vapeur se renverse
Toi qui croyais faire la loi

Tout existe et bouge sans toi
Tes beaux nuages se dispersent

Tes monstres n’ont pas triomphé
Le chant ne remue pas les pierres
Il est la voix de la matière
Il n’y a que de faux
Orphées

L’effet qui formerait la cause
Est pure imagination
Renonce à la création
Le mot ne vient qu’après la chose

Et pas plus l’amour ne se crée
Et pas plus l’amour ne se force
Aucun dieu n’est pris sous l’écorcc
Qu’il t’appartienne délivrer

Ce ne sont pas les mots d’amour
Qui détournent les tragédies
Ce ne sont pas les mots qu’on dit
Qui changent la face des jours

Le malheur où te voilà pris
Ne se règle pas au détail
Il est l’objet d’une bataille
Dont tu ne peux payer le prix

Apprends qu’elle n’est pas la tienne
Mais bien la peine de chacun
Jette ton cœur au feu commun
Qu’est-il de tel que tu y tiennes

Seulement qu’il donne une flamme
Comme une rose du rosier
Mêlée aux flammes du brasier
Pour l’amour de l’homme et la femme

Va
Prends leur main
Prends le chemin

Qui te mène au bout du voyage

Et c’est la fin du moyen âge

Pour l’homme et la femme demain

Cela fait trop longtemps que dure
Le
Saint-Empire des nuées
Ah sache au moins contribuer À rendre le ciel moins obscur

Qui sont ces gens sur les coteaux
Qu’on voit tirer contre la grêle
Mais va partager leur querelle
Qu’il ne pleuve plus de couteaux

Peux-tu laisser le feu s’étendre
Qui brûle dans les bois d’autrui
Mais pour un arbre et pour un fruit
Regarde-toi
Tu n’es que cendres

Chaque douleur humaine sens-La pour toi comme une honte
Et ce n’est vivre au bout du compte
Qu’avoir le front couleur du sang

Chaque douleur humaine veut
Que de tout ton sang tu l’éteignes
Et celle-là pour qui tu saignes
Ne sait que souffler sur le feu

Mais tout ceci n’est qu’un côté de cette histoire
La mécanique la plus simple et qui se voit
Une musique réduite au chant d’une voix

Il y manque ce qui dans l’homme est machinal
Les gestes de tous les jours qui ne comptent pas
Les pas perdus
Les pas faits dans ses propres pas

Tout le silence et les colères pour soi seul
Tout ce qu’on a sans jamais le dire pensé
Les meurtres caressés les démences chassées

Il y manque tout ce que parler effarouche
Il y manque l’accompagnement d’instruments
Comme d’une barque barbare au loin ramant

Ce .qu’on peut tous les jours lire dans le journal
Ce qui vient déranger les rêves à tout coup
Ce qu’on n’a pas choisi qui soit et vous secoue

Il y manque avant tout les tremblements de terre
Et comme on se sent jusqu’à l’os humilié
Un jour à rencontrer un regard spolié

Il y manque le hasard au tournant des routes

Les passions les occupations qu’on a

Et l’art comme le vin des
Noces de
Cana

Tenez
Qu’est-ce pour vous ce voyage en
Hollande
Où vous ne verrez pas ces étranges statues
Devant la mer comme des fauves abattus

Qu’un trafiquant naguère apporta dans des caisses
Avec cent autres merveilles des pays chauds Échafaudages peints d’encre d’ocre et de chaux

Mis à intervalles réguliers sur la terrasse

A tout jamais sur les steamers qui tourneront

Le coquillage vert et roux de leur ceil rond

Que comprenez-vous au jeune homme dont je parle
Si vous ne connaissez chez lui ce goût profond
Des sculptures qu’au bout du monde des gens font

Et comment s’expliquer son voyage à
Genève
Que fait-il à
Cardiff dans la saison des pluies
Au
Caledonian
Market est-ce encore lui

Qui cherche avidement des dieux dans la poussière

Vieux continent de rumeurs
Promontoire hanté

Nous nous sommes fait d’autres idoles

Il y a des reposoirs dispersés à ces religions non écrites

Souvent comme une profanation secrète des autels apparents

J’ai traversé l’Europe

Je me suis assis un peu partout sur des pierres je me suis

Arrêté dans le pays des rêves

Combien de fois ai-je été voir à
Anvers la braise d’or de tes cheveux ô
Pécheresse

À
Strasbourg la
Synagogue aux yeux bandés comme dans la chanson de celui qui tua son capitaine

Le squelette de
Saint-Mihiel le
Portement de
Croix à
Gand

Le visage régulier de
Bath qui semble une place
Vendôme

Le
Rhône comme un batelier fou débarquant les corps des tués aux
Alyscamps

Et le beau
Danube jaune

Quelque part entre
Lausanne et
Morges ces coteaux étayés de murs bleus où mûrissaient les vignes de
Ramuz

Uzès
Le jeune
Racine s’y accoude à la terrasse des clairs de lune

Sospel à chaque fois les pins incendiés comme pour y mieux effacer les traces de l’exil et
Buonarroti proscrit

Mais il y a des pays qui n’ont pas de nom dans ma mémoire

Des gares où j’ai perdu deux heures pour attendre un train

Des villes qui ne sont que passage d’arbres flottés sur leurs fleuves

Un désert d’entrepôts dans un port qu’emplit une futaie l’hiver

De hauts réservoirs dans la montagne

Des villages de soleil et de froment

Une région de fontaines bruissantes je ne sais où sans carte en automobile et que je n’ai jamais retrouvée

Des chemins de crête poudroyants de lumière

Et dans l’à-pic des rocs cette chapelle d’ombre où
Charles
Quint s’humilia

J’ai voulu connaître mes limites

Et ce n’est pas assez de
Brocéliande ou
Dunsinane

De la
Forêt-Noire et de l’Océan

Car j’ai dans mes veines l’Italie

Et dans mon nom le raisin d’Espagne

Est-ce que je ne suis pas sorti de ce domaine de cerises

Où est ma place
Est-elle avec ce passé des miens

Femmes de chez nous le pied court et la jambe haute

Les petits cheveux bouclant sur la nuque dont vous étiez si fières

Avec sous la peau blonde et transparente ô lionne

Le sang lombard des
Biglione

Et le goût des pleureuses à dramatiser la parole

Où roule cet écho profond de l’oraison funèbre

Cette voix d’hier douce et voilée

De
Jean-Baptiste
Massillon aux
Salins-d’Hyères

Est-ce que j’appartiens encore à ce monde ancien

Où est la clef de tout cela
Je vais je viens

Faut-il toujours se retourner

Toujours regarder en arrière

J’ai traversé retraversé l’Europe

Et je traînais dans mes bagages
Quelques livres couverts de feu
Qui venaient du
Quai de
Jemmapes

Comme c’était écrit dessus

Ils parlaient d’un pays la moitié de l’année enfoui dans la neige avec le vent qui siffle à travers les maisons de bois les péristyles à colonnes des demeures
nobles

Les palissades des chantiers beiges grises dentelées

Tout un peuple dans les haillons d’un empire veillant coupant en deux ses cigarettes le fusil

Entre les mains de chaque homme

Les journaux muraux

Et la débâcle et les chansons

Mais tout ce qu’ils disaient ces bouquins au parfum d’interdit

Ils le disaient dans un langage austère et grisant comme un renoncement des poètes

Le vocabulaire abstrait d’une expérience inconnue

Moi je lisais tout cela sans bien comprendre

Comme devant l’obélisque à
Louksor les soldats regardent les signes humains

D’idéogrammes indéchirTrés

Des choses pourtant toutes simples
Sans entendre

Par la campagne le printemps détrempé
Sans voir

Les villes de meetings pleines à déborder d’une passion qui recommence

Et la débâcle et les chansons

Qui a raison d’entre ces hommes

Avec leurs noms compliqués dans le mirage des
Révolutions
Je me perds dans les schismes

Qui a raison

Qu’ai-je besoin du sablier des
Sabéens des
Sabelliens
Je demande ici la vérité des Évangiles

Or j’avais commencé
Lénine à la façon de
Raymond
Lulle ou
Saint
Augustin

Je le tire de ma valise à
La
Ciotat

A
Ustaritz ou à
Saint-Pierre-des-Corps

Bien des choses me sont obscures

D’être écrites précisément dans le parler de chacun

J’avais-t-il oublié le sens élémentaire des mots

À chaque vocable employé je mesure mon ignorance

Il faudra

Il faudra que je reprenne tout du commencement

Tout traduire

Et la débâcle et les chansons.

Louis Aragon

L’AMOUR QUI N’EST PAS UN MOT


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Louis Aragon

L’AMOUR QUI N’EST PAS UN MOT

Mon
Dieu jusqu’au dernier moment
Avec ce cœur débile et blême
Quand on est l’ombre de soi-même
Comment se pourrait-il comment
Comment se pourrait-il qu’on aime
Ou comment nommer ce tourment

Suffit-il donc que tu paraisses
De l’air que te fait rattachant
Tes cheveux ce geste touchant
Que je renaisse et reconnaisse
Un monde habité par le chant
Eisa mon amour ma jeunesse

O forte et douce comme un vin
Pareille au soleil des fenêtres
Tu me rends la caresse d’être
Tu me rends la soif et la faim
De vivre encore et de connaître
Notre histoire jusqu’à la fin

C’est miracle que d’être ensemble
Que la lumière sur ta joue
Qu’autour de toi le vent se joue
Toujours si je te vois je tremble
Comme à son premier rendez-vous
Un jeune homme qui me ressemble

M’habituer m’habituer

Si je ne le puis qu’on m’en blâme

Peut-on s’habituer aux flammes

Elles vous ont avant tué

Ah crevez-moi les yeux de l’âme

S’ils s’habituaient aux nuées

Pour la première fois ta bouche
Pour la première fois ta voix
D’une aile à la cime des bois
L’arbre frémit jusqu’à la souche
C’est toujours la première fois
Quand ta robe en passant me touche

Prends ce fruit lourd et palpitant
Jette-z-en la moitié véreuse
Tu peux mordre la part heureuse
Trente ans perdus et puis trente ans
Au moins que ta morsure creuse
C’est ma vie et je te la tends

Ma vie en vérité commence
Le jour que je t’ai rencontrée
Toi dont les bras ont su barrer
Sa route atroce à ma démence

Et qui m’as montré la contrée
Que la bonté seule ensemence

Tu vins au cœur du désarroi
Pour chasser les mauvaises fièvres
Et j’ai flambé comme un genièvre À la
Noël entre tes doigts
Je suis né vraiment de ta lèvre
Ma vie est à partir de toi.

Louis Aragon

CHARLOT MYSTIQUE


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CHARLOT MYSTIQUE

L’ascenseur descendait toujours à perdre
Halein
Et l’escalier montait toujours
Cette dame n’entend pas les discours
Elle est postiche
Moi qui déjà songeais à lui parler d’amour

Oh le commis
Si comique avec sa moustache et ses sourcils
Artificiels
Il a crié quand je les ai tirés
Étrange
Qu’ai-je vu Cette noble étrangère
Monsieur je ne suis pas une femme légère
Hou la laide
Par bonheur nous
Avons des valises en peau de porc
À toute épreuve
Celle-ci
Vingt dollars
Elle en contient mille
C’est toujours le même système
Pas de mesure
Ni de logique
Mauvais thème.

Extrait de:  Feu de joie (1920)

Louis Aragon

IL N’AURAIT FALLU – LOUIS ARAGON


IL N’AURAIT FALLU – LOUIS ARAGON

qu’un moment de plus pour que l’amour vienne

Mais une main nue alors est venue qui a pris la mienne

Qui donc a rendu leurs couleurs perdues aux jours aux semaines sa réalité à l’immensité des choses humaines

Moi qui frémissais toujours je ne sais de quelle colère deux bras ont suffi pour faire à ma vie un grand collier d’air

Rien qu’un mouvement ce geste en dormant léger qui me frôle un souffle posé moins une rosée contre mon épaule

Un front qui s’appuie à moi dans la nuit deux grands yeux ouverts et tout m’a semblé comme un champ de blé dans cet univers.

Un tendre jardin dans l’herbe où soudain la verveine pousse et mon cœur défunt renaît au parfum qui fait l’ombre douce.

LOUIS ARAGON – LE ROMAN INACHEVÉ

LE TEMERAIRE


LE TÉMÉRAIRE

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Il ne reste à ma lèvre enfin que cette injure
L’âge et la sécheresse à parler d’autrefois
Il ne reste à mon cœur qu’à tenir sa gageure

Et laissant l’univers m’envahir de ses voix Être encore une fois sa lumière évidente
Pour dire ce qui fut avec ce que je vois

Te tresserai l’enfer avec le vers du
Dante

Je tresserai la soie ancienne des tercets

Et reprenant son pas et sa marche ascendante

Que brûle ce qui fut avec ce que je sais

Je tresserai ma vie et ma mort paille à paille

Je tresserai le ciel avec le vers français

Je suis ce
Téméraire au soir de la bataille

Qui respire peut-être encore sur le pré

Mais l’air et les oiseaux voient déjà ses entrailles

Pour m’ouïr il n’est plus que soldats éventrés

Déjà mes yeux sont pleins de vermine et de mouches

La nuit emplit déjà mon corps défiguré

Lentement les fourmis ont habité ma bouche
De mon armure noire envahi par le froid
Pourrai-je murmurer mon histoire farouche

À qui les mots derniers où mon souffle décroît

Et de tout ce que j’ai vécu joui souffert

Que vais-je alors choisir que la douleur me broie

Qu’est-ce qui vaut la peine alors qu’on le profère
Du profond de soi-même
Enfin que signifie
Ce râle prolongé qu’à tout chant je préfère

À ma prunelle obscure une image suffit

À ma gorge un sanglot une ombre à ma mémoire

Pour tous mes souvenirs cette photographie

Elle est jaune elle est pâle elle a comme des moires
Ma mère y est assise un enfant à ses pieds
Quelqu’un qu’on ne voit pas est trahi par l’armoire

Le flacon sur la table et le presse-papier
Personne ne sait plus aujourd’hui ce qu’ils furent
Ni qu’était ce roman
Maman que vous coupiez

Vous veniez de changer tout juste de coiffure
Je vous trouvais jolie et d’autres le disaient
On n’en voit rien
Le jour a viré les sulfures

Cette épreuve est mauvaise et l’on vous jalousait
Pour une ombre d’épaule au biseau de la glace
Vous aviez ce regard triste qui me plaisait

Je me souviens
Je n’allais pas encore en classe
Vous vous faisiez de la peinture et sagement
Je restais près de vous à lire mon atlas

Et je vous voyais peindre et le voyais
Maman
Vous n’aviez pas l’esprit à ce bouquet de fleurs
J’aurais voulu le dire et ne savais comment

À présent qui se rappellerait la couleur

De votre robe ce dimanche à
Saint-Germain

Pas même vous à qui j’ai murmuré
Tu pleures

Bah laisse donc
Je n’y penserai plus demain
Les larmes qu’on retient sont lourdes et petites
Elles tombaient l’une après l’autre sur mes mains

Je n’oublierai jamais les mots que vous me dîtes
Plus tard avec un sourire dans le tramway
Ce sont des diamants que personne n’imite

C’était votre manière à vous de m’avouer

Tous les secrets d’un jeu que les enfants ignorent

Et plus tard à mon tour à pleurer j’ai joué

Mais que sont devenus les diamants d’alors
Les gens qu’on connaissait que sont-ils devenus
Tu n’as plus prononcé le nom de
Monsieur
Jorre

Nous l’avons rencontré
J’ai vu que tu l’as vu
Dans le métro
C’était la station
Dauphine
On a laissé partir la rame et jamais plus

J’aurai caché toute ma vie en ma poitrine
Ce diamant des pleurs que l’on n’imite pas
Quand mon sang aura plu sa dernière églantine

Que le cri des corbeaux ouvrira le repas

Les maraudeurs viendront le chercher dans ma chair

J’entends leurs jurons sourds leurs colloques leur pas

Allez ne craignez rien d’autres doigts me touchèrent
Et quand on me fait mal je sais ne pas crier
Arrachez dispersez tout ce qui me fut cher

Disputez entre vous mes yeux dépariés

J’ai des sanglots
En voulez-vous
On se demande

Vous à ma place est-ce que vous les prendriez

Ces bijoux-là cela ne sent pas la lavande

Et vos nuits sans sommeil vos rangements de poings

Vos cris de bête à qui croyez-vous qu’on les vende

Les laver ça donne salement du tintouin
Encore si vos trucs étaient mis en musique
Le client ça ne répond pas à ses besoins

Ça ne peut pas lui tenir lieu d’analgésiques
Gémir c’est démodé comme les loups-garous
Il nous faut de l’abstrait et du métaphysique

Le siècle veut dormir et rêver à sa roue
Donnez-lui le concert atonal de l’oubli
Mettez vos souvenirs à pourrir dans un trou

Je retourne ma face au cri bleu des courlis
Ah laissez-moi goûter la saveur de la terre
Et que mon âme en soit à tout jamais emplie

Je suis le gisant noir que rien ne désaltère
Détrousseurs laissez-moi mes ruisseaux ténébreux
Pour m’abreuver encore une fois et me taire

Pour encore une fois revoir les jours nombreux
Pour encore une fois à des bonheurs infimes
Donner cet écho mort qui reparle pour eux

Suivre le mouvement que les rimes impriment
Et qui ressemble à l’ahan dernier sur la croix
Comme l’aveu ressemble au crime
L’homme à sa proie

Marguerite
Marie et
Madeleine
Il faut bien que les sœurs aillent par trois
Aux vitres j’écris quand il fait bien froid
Avec un doigt leur nom dans mon haleine

Pour le bal de
Saint-Cyr elles ont mis
Trois des plus belles robes de
Peau d’Ane
Celle couleur de la route océane
Celle de vent celle d’astronomie

Comment dormir à moins qu’elles ne viennent
Me faire voir leurs souliers de satin
Qjii vont danser danser jusqu’au matin
Pas des patineurs et valses de
Vienne

Marguerite
Madeleine et
Marie
La première est triste à quoi songe-t-elle
La seconde est belle avec ses dentelles
A tout ce qu’on dit la troisième rit

Je ferme les yeux je les accompagne

Que les
Saint-Cyriens se montrent galants
Ils offriront aux dames du
Champagne

Chacune est un peu pour eux
Cendrillon
Tous ces fils de roi d’elles s’amourachent
Si jeunes qu’ils n’ont barbe ni moustache
Mais tout finira par un cotillon

La vie et le bal ont passé trop vite
La nuit n’a jamais la longueur qu’on a
Et dans le matin défont leurs cheveux
Madeleine
Marie et
Marguerite.

Louis Aragon

S’agissant du portrait laissé

la différence, entre l’auto et celui laissé aux autres, donne un tel roulis que ma colonne s’agite au lieu de se reposer

et donne à réfléchir

Avoir peint en témoignage d’une admiration profonde, en dehors de ne pas l’avoir caché, me bouleverse en constatant qu’en vérité il n’en est rien

le sale type de qui on attend le compliment

en attendant…

Niala-Loisobleu – 26 Septembre 2020

L’ESCALE


Louis Aragon

 

 

L’ESCALE

 

 

Les voyageurs d’Europe entre eux parlaient d’affaires
Les yeux de la vigie adoraient l’horizon
Dans la cale où valsaient d’obscures salaisons
Le rêve des mutins se tordait dans les fers
Oublions qu’ils ont soif puisque nous nous grisons
Sur le pont-promenade on joue un jeu d’enfer
Des marchands de bétail que les vents décoiffèrent
En quatre coups de dés perdaient leur cargaison

Soudain le ciel blanchit et des rochers s’escarpent
Pure comme une nuit découpée aux ciseaux
C’est une île
Voyez sa couronne d’oiseaux
Les dauphins alentour sautent comme des carpes
La mer qui vient briser contre elle son biseau
D’écume en soupirant l’entoure d’une écharpe
Avez-vous entendu la tristesse des harpes
Aux doigts musiciens qui caressent les eaux

De quel prédestiné
Dame de délivrance
Attends-tu sur la pierre noire la venue
Blanche à qui l’acier bleu cercle les poings menus
Où saignent les rubis d’un bracelet garance
Les marins regardaient cette femme inconnue Étrangement parée aux couleurs de souffrance

Attachée au récif bordé d’indifférence
Si belle qu’on tremblait de voir qu’elle était nue

Andromède
Andromède ô tendre prisonnière
N’est-ce pas toi qui pleures et
Méduse qui rit
Le moderne
Persee aurait-il entrepris
Sur le cheval volant l’école buissonnière

Aux jours que nous vivons les héros ont péri
Je n’attends plus des
Dieux que l’injure dernière
Va dire qu’Andromède est morte à sa manière
Dans ses cheveux dorés en rêvant de
Paris

Va dire au monde sourd qu’une seule
Andromède

Qu’il croit au cœur des mers à jamais oubliée

Peut esclave mourir à son rocher liée

Méduse aux yeux d’argent tourne autour d’elle mais

De nuit le rossignol fait peur aux sangliers

Car toute tyrannie en soi porte remède

Ah soulevez le ciel millions d’Archimèdes

Qui chantez ma chanson géants humiliés

La mer comme le sable est sujette aux mirages
L’espace efface un pli dans son rideau mouvant
J’avais cru voir une île à l’aisselle du vent
Et celle qui criait la langue des naufrages
N’est que l’illusion qui me reprend souvent
Depuis qu’ayant quitté les terres sans courage
Plus oisif* que l’oiseau j’ai choisi pour ouvrage
De guetter le soleil sur le gaillard d’avant

J’escompte vainement les escales du sort
Terre
Mais ce n’est pas la terre où tu naquis
Quel calme
On se croirait dans un pays conquis
Les passagers vêtus de tweed et de tussor
Trouvent que ce voyage est tout à fait exquis
La mer est une reine
Eux ses princes-consorts

Et la vie a passé comme ont fait les
Açores
Dit le poète
Vladimir
Maïakovski

 

Louis Aragon

LES VÊPRES INTERROMPUES


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LES VÊPRES INTERROMPUES

Ce que je garde en moi je l’étouffé et le tue
Et quand je fermerai les yeux à la lumière
Nul ne saura de toi ce que j’en aurai tu
Douceur des choses coutumières

Je n’ai plus très longtemps devant moi désormais
Chaque vers que j’écris c’est mon sang que je donne
Si je fais le choix d’août sans doute est-il un mai
Que ne dira jamais personne

Tout soir élu n’a-t-il pour effet un matin
Au fond de ma mémoire à jamais qui demeure
C’est un triste marché qui me laisse incertain
Devant en moi tout ce qui meurt

Or notre cœur s’éteint peu à peu doucement
Avec ceux qui premiers dans l’ombre nous devancent
Depuis douze ans déjà tu n’es plus là
Maman
Pour te rappeler mes enfances

Chacun porte à sa lèvre une main dérobée
A ses propres baisers chacun se reconnaisse
Je n’aime pas marcher sur les roses tombées
Pourquoi parler de sa jeunesse

Nous avons tous cueilli dans nos jours et nos nuits
Ces trèfles que séchés si longtemps nous gardâmes
Et la fraîcheur d’une aube en mil neuf cent dix-huit
Me ramène au
Chemin des
Dames

Je pourrais en parler mais sauriez-vous pourquoi
Le silence soudain m’effraye et tout m’étonne
L’absence de canon
L’espace devant moi
Ce lent cavalier dans l’automne

La guerre abandonnait devant nous ses tranchées
On voyait au lointain des champs encore verts
C’est là que j’ai trouvé ce livre ayant marché
Sur un mort qui lisait des vers

Je l’ai comme un voleur pour le lire emporté
Dehmel
Liliencron
Wedekind votre lied
Cette dernière nuit lequel l’avait chanté

A ce pauvre enfant aux yeux vides

Klingling, bumbum und tschingdada
Zieht im
Triumph der
Perserschah?
Und um die
Ecke brausend brichts
Wie
Tubaton des
Weltgerichts,
Voran der
Schellentrager…

Passez mes souvenirs mes ombres mes idées
J’ai parlé quelque pari de ces faisans si lourds
Qui tombaient fascinés par le
Rhin débordé

Dans la plaine au nord de
Strasbourg

Terrasses de parfums ma ville d’épopée
Ronda d’Andalousie une nuit de chaleur
Que le tage profond coupe comme une épée
Ici j’ai connu ma douleur

J’en portais avec moi partout la symphonie
Londres dont les soleils dans la brume agonisent
Paris ses marronniers tout de suite jaunis
J’ai voulu mourir à
Venise

Passez mes souvenirs folie ô mes années
Et tu vins en novembre et sur quelques paroles
Ma vie a tout d’un coup tout autrement tourné
Un soir au bar de la
Coupole

Avant toi je n’étais qu’une ombre inassouvie
L’errement de moi-même aveugle aveugle et sourd
Tu m’auras tout appris lumière de ma vie
Jusqu’à voir la couleur du jour

Toi qui rouvris pour moi le ciel de la bonté
En moi qui réveillas les musiques profondes
Toi qui m’as fait moi-même et m’as dit de chanter
Comme un enfant devant le monde

Demeure mon amour heureux et malheureux
Demeure mon amour dans mes bras prisonnière
Soleil secret du cœur qui n’est que pour nous deux
Ma chère amour seule et dernière

Si de ce que j’écris ne restait que ton nom
Je saluerais la gloire éternelle des choses
Où ton nom chanterait comme fait le
Memnon
Au seuil brûlé des sables roses

Souviens-toi
Trente-six
Octobre nébuleux
Eisa c’était la nuit
La guerre et son silence
Pour la première fois prirent la couleur bleue
Pour nous dans la rue à
Valence

Trois ans
Ce fut
Paris à son tour qu’on vendit
Une fenêtre ouverte à
Nice sur la mer
Choisis le ciel de ton supplice avais-tu dit
Nous rendit l’hiver moins amer

La vie est ainsi faite et la beauté du chant
Fait oublier parfois que triste est le poème
Le bouquet d’Éluard comme il était touchant
A la gare du
P.
L.
M.

Les voilà réunis les frères séparés
Si longtemps si longtemps cela fut donc possible
Un jour viendra trop tôt nos deux mains desserrer
Soyons des amis invincibles

Non la nuit ne peut pas durer l’éternité
Paul et l’aube viendra du grand amour de
France
J’ai quitté pour le vrai ce faux nom emprunté
Dans l’été de la délivrance

Le plus beau jour toujours contient quelque regret
Dont on trouve le goût peu de temps après boire
Et que la vie est belle après tout le dirait
Simplement l’histoire d’un soir

Vêpres où l’hirondelle à longs coups de ciseaux
Rejoint l’ombre du nid je choisis l’instant calme
Où s’apaisent les cris de l’homme et de l’oiseau
Dans le crépuscule napalm

Avec quel mauvais goût s’achève la journée
Les nuages ont pris des teintes de folklore
Le couchant martyrise une terre vannée
De procédés technicolores

L’hiver tiède a l’odeur douce des machmallau
C’est l’heure où la lumière apparaît périssable
On attend pour rentrer que s’éteigne l’éclat
D’une mer mourant sur le sable

Une mer qui ressemble aux jardins suspendus
Une mer où la nuit en plein jour se devine
Et qui pour s’endormir comme un refrain perdu
Cherche l’épaule des collines

Le vent disperse une lessive de forains
Comme une barbe de deux jours bleuit la brume
Dans les bas-fonds tandis que les toits riverains
Tournent à des couleurs d’agrumes

Tendre camélia sur les neiges rosies
Le ciel se fane et l’ombre au fur et à mesure
Monte de la montagne aux confins de l’Asie
Jusqu’aux réserves de l’azur

Qu’est-ce que c’est mes yeux que cet égarement
Qui fait que vous cédez à ce libertinage
On m’accuse déjà je ne sais trop comment
De trop aimer les paysages

Est-ce un crime vraiment de dire ce qu’on voit
Partager son amour chanter chercher des rimes
Je ne sais pas vraiment ce que l’on veut de moi
Est-ce vraiment vraiment un crime

De rêver au bonheur dans la gueule du loup
Et de dire à minuit que l’alouette est proche
Mes amis mes amis que cela soit de vous
Pourtant qu’en vienne le reproche

Le paysage
Allez je sais ce que l’on dit
Il faut peindre l’histoire il faut peindre la lutte
Et que nous venez-vous en pleine tragédie
Jouer un petit air de flûte

C’est la charrue et l’homme ici que je veux voir
Connaître exactement la date de vos neiges
Qui tient la terre et qui la travaille et savoir
Ce que signifie ce manège

Le soir le soir Ça va
C’est lorsque les fumées
Font du charme en montant dans l’air avec lenteur
Mais dites-moi par qui le feu fut allumé

Pour quel maître est ce bleu menteur

Marines de
Jongkind et d’Aïvazovski
Nymphéas de
Monet
Ruines de
Piranèse
Exemples qui ne font que cacher les
Yankees
Et mettre la bombe à son aise

D’où nous revient cette débauche d’horizons
Ce retour offensif des vaches dans les mares
Ces avalanches de huiliers ce
Barbizon
Ce coryza de l’art pour l’art

Vous allez arrêter ceux que nous entraînons
Avec vos prés vos bois vos monts vos maisonnettes
Des paysages c’est toujours le
Trianon
De quelque
Marie-Antoinette

 

Louis Aragon

LE MOT « VIE »


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LE MOT « VIE »

J’entends la douce pluie d’été dans les cheveux mouillés des saules
Le vent qui fait un bruit d’argent m’endort m’éveille à tour de rôle
Je rêve au cœur de la maison qu’entoure le cri des oiseaux

Je mêle au passé le présent comme à mes bras le linge lourd

Et cette nuit pour moi la mémoire fait patte de velours

Tout prend cette clarté des choses dans la profondeur des eaux

On dirait que de la semaine il n’est resté que les dimanches
Tous les jardins de mon enfance écartent l’été de leurs branches
La mer ouvre son émeraude à ce jeune homme que je fus

Te voilà quelque part au mois d’août par une chaleur torride
Allongé dans l’herbe et tu lis
Gœthe
Iphigénie en
Tauride
Par le temps qu’il fait un verre d’eau ne serait pas de refus

Ailleurs tu marchais le long d’un canal sous des châtaigniers verts
De ce long jour écrasant les bogues sur les chemins déserts
Personne excepté les haleurs qui buvaient du vin d’Algérie

Dans un village perdu les gens à ton passage se taisent Ô l’auberge de farine et de bière où tu mangeas des fraises
Et la toile rêche des draps qui sentaient la buanderie

Cette vie avait-elle un sens
Où t’en vas-tu croquant des guignes
Jamais le soir les filles de
Soliès ne te feront plus signe
Reverras-tu jamais le cheval qui tournait la noria

Il y avait une fois dans le
Wiltshire une dame en jaune
Elle se balança longtemps dans un rocking-chair sur le loan
Et quand tu pris sa main comme une ville une bague y brilla

De temps en temps tu te souviens de la jeune morte d’Auteuil
Pâle sur son oreiller
Son père la regarde assis dans un fauteuil
Et toi tu n’as qu’à sortir de la chambre comme un étranger

Cette vie avait-elle un sens
En a-t-elle un pour les lézards
Et même alors dans le
Salzkammcrgut on jouait du
Mozart
On peut dépayser son cœur mais non pas vraiment le changer

Les
Naturfrcunde t’ont menacé du geste et de la parole
Passant des neiges sans rien voir toi qui traversais le
Tyrol
Le ciel était si déraisonnablement rose à l’horizon

Mais des nuages de corbeaux couvraient l’Autriche des suicides
Un beau jour tu es parti pour
Berlin la poche et le cœur vides
Spittelmarkt tu habites chez un marchand de quatre-saisons

Ah cette ville était une île au cœur même des eaux mortelles
Toutes les îles de la mer leurs merveilles que seraient-elles
Sans le péril qui les entoure et la tempête et les requins

Septembre de
Charîottenbourg les longs soirs assis aux terrasses
Et l’on s’en revenait parlant tard sous les arbres de
Kantstrasse
Vous en souvenez-vous toujours mes frère et sœur américains

Est-ce
Jérusalem à l’heure où sur
Samson le
Temple croule
Devant l’U-Bahnhof
Nollendorf
Platz chaussée et trottoirs la foule

D’une bière amère à pleins murs emplit la coupe des maisons

Et comme un feu dans les fourmis dans le poulailler le renard
Soudain voici qu’en tous les sens la charge des
Schupos démarre
Et ce n’est pas ce coup-ci que l’homme de chair aura raison

Il y a quelque chose de pourri dans cette vie humaine
Quelque chose par quoi l’esprit voit se rétrécir son domaine
L’on ne sait de quel côté se tourner pour chasser ce tourment

Rentrer chez soi
Qu’est-ce que c’est chez soi
Mais il faut bien qu’on parte

Place
Blanche on ira retrouver ses amis jouer aux cartes

Pour se persuader qu’il est avec l’enfer des accommodements

Cette vie avait-elle un sens et de quel côté sont les torts
Ce n’est qu’un décor pour toi
Kurfurstcndamm
Brandenburger
Tor

On y dévaluait d’un même coup le mark et les idées

Paris
On a bouleversé
Paris ses parcs et ses passages

Où donc est la
Cité des
Eaux palissades et fleurs sauvages

Ce sentier secret dans la ville où nous nous sommes attardés

C) femme notre cœur en lambeaux sj quelque chose en doit survivre

Faut-il que cela soit comme une fleur séchée au fond d’un livre
Cette lueur de coupe-gorge aux jardins de
Cagliostro

Vraiment faut-il que de tous les instants cet instant-là demeure
Odeur des acacias descendant vers la
Seine où se meurt

Dans
Grenelle endormi la toux intermittente du métro

Si longtemps entre nous deux un autre homme avait jeté son ombre

Il nous semblait qu’aucune nuit pour nous joindre fût assez sombre
Assez profonde aucune mer sous le rideau des goémons

Trois ans nous nous sommes cherchés mon
Amie éclatante et brune
Aux soirs d’éclipsé elle m’était le soleil ensemble et la lune
Et son parfum m’est demeuré longtemps dans les
Buttes-Chau-mont

À reculons j’ai regardé s’enfuir ma reine blanche et noire
Elle est partie à tout jamais nonchalamment dans le miroir
Et je ne l’ai pas appelée et je ne l’ai pas retenue

C’est étrange un amour qui finit sans même un soupçon de plainte

Ce silence établi soudain quand la musique s’est éteinte

Et ce n’est que beaucoupplus tard quel’onsaurale mal qu’on eut

Cette vie avait-elle un sens ou tout est-il contradictoire
L’expression des gens parfois que l’on croise sur les trottoirs
C’est comme un cinéma permanent quand on entre au beau milieu

Nous avions parlé notre nuit
Je l’ai mené jusqu’à la gare
Paul Éluard quittait
Paris et sa vie un matin hagard
On ne connaîtra jamais du film que la scène des adieux

Adieu tu ne retourneras jamais à
Sarcelles-Saint-Brice
Paul une maison peinte dans
Ithaque attendait-elle
Ulysse
Tandis qu’autour de son esquif la mer se faisait mélopée

À toi de t’en aller par les atolls hantés de la
Sirène

Tu ne monteras plus ici dans les balançoires foraines

Tu ne reverras plus les
Gertrud
Hoffman
Girls croisant l’épée

L’aurore tous les jours se lèvera sans toi rue des
Martyrs
Ne te retourne pas sur cette ville en feu
Tu peux partir
Comme un faucheur derrière lui qui laisse les foins et la faux

Tu m’as dit en dernier je ne veux pour rien au monde qu’on brode
Sur les raisons de mon départ
Va-t’en tranquille aux antipodes
C’est juré
Je rirai de tout
Je t’injurierai s’il le faut

O mes amis tombe à jamais le rideau rouge à la
Cigale
Un à un sur les ponts j’ai vu s’éteindre les feux de
Bengale
Et gémissante vers la mer une péniche au loin fuyait

Desnos c’était un bal dans ce quartier où l’on mange kascher
Qui se souvient des amants dérangés sous la porte cochère
Nous allions parlant de
Nerval un soir de quatorze juillet

Il disait que l’amour est une plaie en travers de la gorge
Et d’Amérique ces jours-là s’en revenait
Yvonne
George
Avec ce chant brisé des oiseaux qui volèrent trop longtemps

Nous passions déjà le seuil tragique d’une nouvelle époque

Le drapeau d’Abd-el-Krim s’était levé déjà sur le
Maroc

On entendait dans l’ombre énorme un énorme cœur palpitant

Cette vie avait-elle un sens ou n’était-elle qu’une danse

Quel est ce chien noir qui me suit
Tout n’est-il que nuit et silence

N’est pas miroir tout ce qui luit ce que j’aime et ce que je suis

Ce monde est comme une
Hollande et peint ses volets de couleurs
Car l’hiver la terre demande à se reposer de ses fleurs
Et je m’efforce à mieux comprendre hier de mes yeux d’aujourd’hui

Je ne récrirai pas ma vie
Elle est devant moi sur la table
Elle est comme un cœur de chair arraché pantelant lamentable
Un macchabée aux carabins jeté pour la dissection
Pourquoi refaire au jour le jour le chemin des illusions
Filles des vents de la soif et des sables

La lumière de la mémoire hésite devant les plaies
Soulevant comme une noire draperie au seuil des palais
Le farouche et bruyant essaim que font toutes sortes de mouches
Ah sans doute les souvenirs ne sortent pas tous de la bouche
Il en est qu’une main d’ombre balaie

Le monde qu’on se fait de tout
Les perpétuelles blessures
Propos surpris
Rires des gens
Baisser les yeux sur ses chaussures
Se sentir une marchandise en solde une fin de série
Comme un interminable dimanche aux environs de
Paris
Dans ces chemins sans fin bordés de murs

Il y a des sentiments d’enfance ainsi qui se perpétuent
La honte d’un costume ou d’un mot de travers
T’en souviens-tu
Les autres demeuraient entre eux Ça te faisait tout misérable
Et tu comprenais bien que pour eux tu n’étais guère montrable
Même aujourd’hui d’y penser ça me tue

J’allais toujours à ce qui brille à ce qui fait que c’est la fête
Je préférais ne prendre rien à prendre une chose imparfaite
C’est très joli mais l’existence en attendant ne t’attend pas
C’est très joli mais l’existence en attendant te met au pas
Ton histoire est celle de tes défaites

Avec ça tu sais bien que tu avais l’amour-propre mal placé
Tu ne serais pas revenu sur une phrase prononcée
Tu t’embarquais dans
Dieu sait quoi pour camoufler tes ignorances

Tu te faisais couper en quatre pour sauver les apparences
Tu haletais comme un gibier forcé

Probablement qu’il y a dans toi quelque chose du sauvage
Peut-être confusément crains-tu d’être réduit au servage
Peut-être étais-tu fait pour guetter seul au travers des roseaux
Le flamant rose et lent qu’on voit posément sur les eaux
Dans le soir avancer du fond des âges

Peut-être étais-tu fait pour lutter contre les autres éléments
Non pas contre l’homme et la femme avec qui l’on ruse et l’on ment

Mais les volcans pour leur voler le feu premier qu’ils allumèrent
Et nager comme on dort les yeux au ciel sur le dos de la mer
Lourde de sel et de chuchotements

Tu n’as pas eu le choix entre l’âge d’or et l’âge de pierre
Tu habitais au quatrième étage à
Neuilly rue
Saint-Pierre
De temps en temps sur le
Grand
Lac tu faisais un peu de canot
Tu prenais le tramway jaune pour aller au
Lycée
Carnot
Plus tard
Beaujon
Broussais
Lariboisière

Laisse-moi rire un peu de toi mon pauvre double mon sosie
Tu n’as pas le coffre crois-moi qu’il faut à ta
Polynésie

Mais regarde-toi donc
N’importe quel miroir ferait l’affaire
Ce chapeau mou ce pardessus dont c’est bien le troisième hiver Ça va comme un gant à ta poésie

Il y a les choses qu’on fait parce qu’il faut pourtant qu’on mange
Et les soleils qu’on porte en soi comme une charrette d’oranges
Il ne faut pas trop en parler c’est très mal vu dans le quartier
Après tout je vous le concède il y a métier et métier
La littérature en est un d’étrange

Ma mère a pleuré d’abord et trouvé cela bien affligeant
Comprends mon petit quand on écrit pour eux on dépend des gens

Tant que ce n’est pas sérieux tu peux en agir à ta guise

Mais il faut songer à l’avenir que veux-tu que je te dise

Tiens moi j’en frémis rien qu’en y songeant

Chacun se bâtit un destin comme un tombeau sur la colline
Il n’est plus de chemin privé si l’histoire un jour y chemine
Et dans la rumeur de l’exode où sont nos calculs hasardeux
Maman la chambre d’hôpital à
Cahors en quarante-deux
Comment se peut-il qu’on se l’imagine

Même au-dessus du cimetière il y a toujours les cieux À celui qui vit assez longtemps pour cela devant ses yeux
Il n’y a pas de malheur si grand qu’au bout du compte il n’arrive
Ce serait vivre pour bien peu s’il fallait pour soi que l’on vive
Et même pour ceux qu’on aime le mieux

Où donc se sont évanouis tous les gens de ma connaissance
La famille il n’y en a plus
C’est vrai j’en avais peu le sens
Et les amis n’en parlons pas
Ce sont chansons d’une saison
Pour nous séparer comme un fruit il ne manquait pas de raisons
Un amour d’un jour creuse pire absence

Au-dessus d’un monde mort il continue à traîner des cerfs-volants
Poignées de main de
Castelnaudary
Bons baisers du
Mont
Blanc
Un bonjour de
Saint-Jean-de-Luz
Salutations de
La
Baule
Je suis depuis trois jours ici
C’est plein de
Parisiens très drôles
Nous avons fait un voyage excellent

Ô la nostalgie à retrouver de vieilles cartes-postales
Où le ciel est toujours bleu l’arbre toujours vert la mer étale
Sans doute on ne les met dans l’album que pour les photographies
Je suis seul à savoir ce que l’écriture au dos signifie
Les diminutifs les phrases banales

Je me souviens de nuits qui n’ont été rien d’autre que des nuits
Je me souviens de jours où rien d’important ne s’était produit
Un café dans le bois près de la gare à
Saint-Nom-la-Bretèche
Le bonheur extraordinaire en été d’un verre d’eau fraîche
Les
Champs-Elysées un soir sous la pluie

 

Louis Aragon