L’AMOUR QUI N’EST PAS UN MOT


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Louis Aragon

L’AMOUR QUI N’EST PAS UN MOT

Mon
Dieu jusqu’au dernier moment
Avec ce cœur débile et blême
Quand on est l’ombre de soi-même
Comment se pourrait-il comment
Comment se pourrait-il qu’on aime
Ou comment nommer ce tourment

Suffit-il donc que tu paraisses
De l’air que te fait rattachant
Tes cheveux ce geste touchant
Que je renaisse et reconnaisse
Un monde habité par le chant
Eisa mon amour ma jeunesse

O forte et douce comme un vin
Pareille au soleil des fenêtres
Tu me rends la caresse d’être
Tu me rends la soif et la faim
De vivre encore et de connaître
Notre histoire jusqu’à la fin

C’est miracle que d’être ensemble
Que la lumière sur ta joue
Qu’autour de toi le vent se joue
Toujours si je te vois je tremble
Comme à son premier rendez-vous
Un jeune homme qui me ressemble

M’habituer m’habituer

Si je ne le puis qu’on m’en blâme

Peut-on s’habituer aux flammes

Elles vous ont avant tué

Ah crevez-moi les yeux de l’âme

S’ils s’habituaient aux nuées

Pour la première fois ta bouche
Pour la première fois ta voix
D’une aile à la cime des bois
L’arbre frémit jusqu’à la souche
C’est toujours la première fois
Quand ta robe en passant me touche

Prends ce fruit lourd et palpitant
Jette-z-en la moitié véreuse
Tu peux mordre la part heureuse
Trente ans perdus et puis trente ans
Au moins que ta morsure creuse
C’est ma vie et je te la tends

Ma vie en vérité commence
Le jour que je t’ai rencontrée
Toi dont les bras ont su barrer
Sa route atroce à ma démence

Et qui m’as montré la contrée
Que la bonté seule ensemence

Tu vins au cœur du désarroi
Pour chasser les mauvaises fièvres
Et j’ai flambé comme un genièvre À la
Noël entre tes doigts
Je suis né vraiment de ta lèvre
Ma vie est à partir de toi.

Louis Aragon

CHARLOT MYSTIQUE


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CHARLOT MYSTIQUE

L’ascenseur descendait toujours à perdre
Halein
Et l’escalier montait toujours
Cette dame n’entend pas les discours
Elle est postiche
Moi qui déjà songeais à lui parler d’amour

Oh le commis
Si comique avec sa moustache et ses sourcils
Artificiels
Il a crié quand je les ai tirés
Étrange
Qu’ai-je vu Cette noble étrangère
Monsieur je ne suis pas une femme légère
Hou la laide
Par bonheur nous
Avons des valises en peau de porc
À toute épreuve
Celle-ci
Vingt dollars
Elle en contient mille
C’est toujours le même système
Pas de mesure
Ni de logique
Mauvais thème.

Extrait de:  Feu de joie (1920)

Louis Aragon

IL N’AURAIT FALLU – LOUIS ARAGON


IL N’AURAIT FALLU – LOUIS ARAGON

qu’un moment de plus pour que l’amour vienne

Mais une main nue alors est venue qui a pris la mienne

Qui donc a rendu leurs couleurs perdues aux jours aux semaines sa réalité à l’immensité des choses humaines

Moi qui frémissais toujours je ne sais de quelle colère deux bras ont suffi pour faire à ma vie un grand collier d’air

Rien qu’un mouvement ce geste en dormant léger qui me frôle un souffle posé moins une rosée contre mon épaule

Un front qui s’appuie à moi dans la nuit deux grands yeux ouverts et tout m’a semblé comme un champ de blé dans cet univers.

Un tendre jardin dans l’herbe où soudain la verveine pousse et mon cœur défunt renaît au parfum qui fait l’ombre douce.

LOUIS ARAGON – LE ROMAN INACHEVÉ

LE TEMERAIRE


LE TÉMÉRAIRE

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Il ne reste à ma lèvre enfin que cette injure
L’âge et la sécheresse à parler d’autrefois
Il ne reste à mon cœur qu’à tenir sa gageure

Et laissant l’univers m’envahir de ses voix Être encore une fois sa lumière évidente
Pour dire ce qui fut avec ce que je vois

Te tresserai l’enfer avec le vers du
Dante

Je tresserai la soie ancienne des tercets

Et reprenant son pas et sa marche ascendante

Que brûle ce qui fut avec ce que je sais

Je tresserai ma vie et ma mort paille à paille

Je tresserai le ciel avec le vers français

Je suis ce
Téméraire au soir de la bataille

Qui respire peut-être encore sur le pré

Mais l’air et les oiseaux voient déjà ses entrailles

Pour m’ouïr il n’est plus que soldats éventrés

Déjà mes yeux sont pleins de vermine et de mouches

La nuit emplit déjà mon corps défiguré

Lentement les fourmis ont habité ma bouche
De mon armure noire envahi par le froid
Pourrai-je murmurer mon histoire farouche

À qui les mots derniers où mon souffle décroît

Et de tout ce que j’ai vécu joui souffert

Que vais-je alors choisir que la douleur me broie

Qu’est-ce qui vaut la peine alors qu’on le profère
Du profond de soi-même
Enfin que signifie
Ce râle prolongé qu’à tout chant je préfère

À ma prunelle obscure une image suffit

À ma gorge un sanglot une ombre à ma mémoire

Pour tous mes souvenirs cette photographie

Elle est jaune elle est pâle elle a comme des moires
Ma mère y est assise un enfant à ses pieds
Quelqu’un qu’on ne voit pas est trahi par l’armoire

Le flacon sur la table et le presse-papier
Personne ne sait plus aujourd’hui ce qu’ils furent
Ni qu’était ce roman
Maman que vous coupiez

Vous veniez de changer tout juste de coiffure
Je vous trouvais jolie et d’autres le disaient
On n’en voit rien
Le jour a viré les sulfures

Cette épreuve est mauvaise et l’on vous jalousait
Pour une ombre d’épaule au biseau de la glace
Vous aviez ce regard triste qui me plaisait

Je me souviens
Je n’allais pas encore en classe
Vous vous faisiez de la peinture et sagement
Je restais près de vous à lire mon atlas

Et je vous voyais peindre et le voyais
Maman
Vous n’aviez pas l’esprit à ce bouquet de fleurs
J’aurais voulu le dire et ne savais comment

À présent qui se rappellerait la couleur

De votre robe ce dimanche à
Saint-Germain

Pas même vous à qui j’ai murmuré
Tu pleures

Bah laisse donc
Je n’y penserai plus demain
Les larmes qu’on retient sont lourdes et petites
Elles tombaient l’une après l’autre sur mes mains

Je n’oublierai jamais les mots que vous me dîtes
Plus tard avec un sourire dans le tramway
Ce sont des diamants que personne n’imite

C’était votre manière à vous de m’avouer

Tous les secrets d’un jeu que les enfants ignorent

Et plus tard à mon tour à pleurer j’ai joué

Mais que sont devenus les diamants d’alors
Les gens qu’on connaissait que sont-ils devenus
Tu n’as plus prononcé le nom de
Monsieur
Jorre

Nous l’avons rencontré
J’ai vu que tu l’as vu
Dans le métro
C’était la station
Dauphine
On a laissé partir la rame et jamais plus

J’aurai caché toute ma vie en ma poitrine
Ce diamant des pleurs que l’on n’imite pas
Quand mon sang aura plu sa dernière églantine

Que le cri des corbeaux ouvrira le repas

Les maraudeurs viendront le chercher dans ma chair

J’entends leurs jurons sourds leurs colloques leur pas

Allez ne craignez rien d’autres doigts me touchèrent
Et quand on me fait mal je sais ne pas crier
Arrachez dispersez tout ce qui me fut cher

Disputez entre vous mes yeux dépariés

J’ai des sanglots
En voulez-vous
On se demande

Vous à ma place est-ce que vous les prendriez

Ces bijoux-là cela ne sent pas la lavande

Et vos nuits sans sommeil vos rangements de poings

Vos cris de bête à qui croyez-vous qu’on les vende

Les laver ça donne salement du tintouin
Encore si vos trucs étaient mis en musique
Le client ça ne répond pas à ses besoins

Ça ne peut pas lui tenir lieu d’analgésiques
Gémir c’est démodé comme les loups-garous
Il nous faut de l’abstrait et du métaphysique

Le siècle veut dormir et rêver à sa roue
Donnez-lui le concert atonal de l’oubli
Mettez vos souvenirs à pourrir dans un trou

Je retourne ma face au cri bleu des courlis
Ah laissez-moi goûter la saveur de la terre
Et que mon âme en soit à tout jamais emplie

Je suis le gisant noir que rien ne désaltère
Détrousseurs laissez-moi mes ruisseaux ténébreux
Pour m’abreuver encore une fois et me taire

Pour encore une fois revoir les jours nombreux
Pour encore une fois à des bonheurs infimes
Donner cet écho mort qui reparle pour eux

Suivre le mouvement que les rimes impriment
Et qui ressemble à l’ahan dernier sur la croix
Comme l’aveu ressemble au crime
L’homme à sa proie

Marguerite
Marie et
Madeleine
Il faut bien que les sœurs aillent par trois
Aux vitres j’écris quand il fait bien froid
Avec un doigt leur nom dans mon haleine

Pour le bal de
Saint-Cyr elles ont mis
Trois des plus belles robes de
Peau d’Ane
Celle couleur de la route océane
Celle de vent celle d’astronomie

Comment dormir à moins qu’elles ne viennent
Me faire voir leurs souliers de satin
Qjii vont danser danser jusqu’au matin
Pas des patineurs et valses de
Vienne

Marguerite
Madeleine et
Marie
La première est triste à quoi songe-t-elle
La seconde est belle avec ses dentelles
A tout ce qu’on dit la troisième rit

Je ferme les yeux je les accompagne

Que les
Saint-Cyriens se montrent galants
Ils offriront aux dames du
Champagne

Chacune est un peu pour eux
Cendrillon
Tous ces fils de roi d’elles s’amourachent
Si jeunes qu’ils n’ont barbe ni moustache
Mais tout finira par un cotillon

La vie et le bal ont passé trop vite
La nuit n’a jamais la longueur qu’on a
Et dans le matin défont leurs cheveux
Madeleine
Marie et
Marguerite.

Louis Aragon

S’agissant du portrait laissé

la différence, entre l’auto et celui laissé aux autres, donne un tel roulis que ma colonne s’agite au lieu de se reposer

et donne à réfléchir

Avoir peint en témoignage d’une admiration profonde, en dehors de ne pas l’avoir caché, me bouleverse en constatant qu’en vérité il n’en est rien

le sale type de qui on attend le compliment

en attendant…

Niala-Loisobleu – 26 Septembre 2020

L’ESCALE


Louis Aragon

 

 

L’ESCALE

 

 

Les voyageurs d’Europe entre eux parlaient d’affaires
Les yeux de la vigie adoraient l’horizon
Dans la cale où valsaient d’obscures salaisons
Le rêve des mutins se tordait dans les fers
Oublions qu’ils ont soif puisque nous nous grisons
Sur le pont-promenade on joue un jeu d’enfer
Des marchands de bétail que les vents décoiffèrent
En quatre coups de dés perdaient leur cargaison

Soudain le ciel blanchit et des rochers s’escarpent
Pure comme une nuit découpée aux ciseaux
C’est une île
Voyez sa couronne d’oiseaux
Les dauphins alentour sautent comme des carpes
La mer qui vient briser contre elle son biseau
D’écume en soupirant l’entoure d’une écharpe
Avez-vous entendu la tristesse des harpes
Aux doigts musiciens qui caressent les eaux

De quel prédestiné
Dame de délivrance
Attends-tu sur la pierre noire la venue
Blanche à qui l’acier bleu cercle les poings menus
Où saignent les rubis d’un bracelet garance
Les marins regardaient cette femme inconnue Étrangement parée aux couleurs de souffrance

Attachée au récif bordé d’indifférence
Si belle qu’on tremblait de voir qu’elle était nue

Andromède
Andromède ô tendre prisonnière
N’est-ce pas toi qui pleures et
Méduse qui rit
Le moderne
Persee aurait-il entrepris
Sur le cheval volant l’école buissonnière

Aux jours que nous vivons les héros ont péri
Je n’attends plus des
Dieux que l’injure dernière
Va dire qu’Andromède est morte à sa manière
Dans ses cheveux dorés en rêvant de
Paris

Va dire au monde sourd qu’une seule
Andromède

Qu’il croit au cœur des mers à jamais oubliée

Peut esclave mourir à son rocher liée

Méduse aux yeux d’argent tourne autour d’elle mais

De nuit le rossignol fait peur aux sangliers

Car toute tyrannie en soi porte remède

Ah soulevez le ciel millions d’Archimèdes

Qui chantez ma chanson géants humiliés

La mer comme le sable est sujette aux mirages
L’espace efface un pli dans son rideau mouvant
J’avais cru voir une île à l’aisselle du vent
Et celle qui criait la langue des naufrages
N’est que l’illusion qui me reprend souvent
Depuis qu’ayant quitté les terres sans courage
Plus oisif* que l’oiseau j’ai choisi pour ouvrage
De guetter le soleil sur le gaillard d’avant

J’escompte vainement les escales du sort
Terre
Mais ce n’est pas la terre où tu naquis
Quel calme
On se croirait dans un pays conquis
Les passagers vêtus de tweed et de tussor
Trouvent que ce voyage est tout à fait exquis
La mer est une reine
Eux ses princes-consorts

Et la vie a passé comme ont fait les
Açores
Dit le poète
Vladimir
Maïakovski

 

Louis Aragon

LES VÊPRES INTERROMPUES


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LES VÊPRES INTERROMPUES

Ce que je garde en moi je l’étouffé et le tue
Et quand je fermerai les yeux à la lumière
Nul ne saura de toi ce que j’en aurai tu
Douceur des choses coutumières

Je n’ai plus très longtemps devant moi désormais
Chaque vers que j’écris c’est mon sang que je donne
Si je fais le choix d’août sans doute est-il un mai
Que ne dira jamais personne

Tout soir élu n’a-t-il pour effet un matin
Au fond de ma mémoire à jamais qui demeure
C’est un triste marché qui me laisse incertain
Devant en moi tout ce qui meurt

Or notre cœur s’éteint peu à peu doucement
Avec ceux qui premiers dans l’ombre nous devancent
Depuis douze ans déjà tu n’es plus là
Maman
Pour te rappeler mes enfances

Chacun porte à sa lèvre une main dérobée
A ses propres baisers chacun se reconnaisse
Je n’aime pas marcher sur les roses tombées
Pourquoi parler de sa jeunesse

Nous avons tous cueilli dans nos jours et nos nuits
Ces trèfles que séchés si longtemps nous gardâmes
Et la fraîcheur d’une aube en mil neuf cent dix-huit
Me ramène au
Chemin des
Dames

Je pourrais en parler mais sauriez-vous pourquoi
Le silence soudain m’effraye et tout m’étonne
L’absence de canon
L’espace devant moi
Ce lent cavalier dans l’automne

La guerre abandonnait devant nous ses tranchées
On voyait au lointain des champs encore verts
C’est là que j’ai trouvé ce livre ayant marché
Sur un mort qui lisait des vers

Je l’ai comme un voleur pour le lire emporté
Dehmel
Liliencron
Wedekind votre lied
Cette dernière nuit lequel l’avait chanté

A ce pauvre enfant aux yeux vides

Klingling, bumbum und tschingdada
Zieht im
Triumph der
Perserschah?
Und um die
Ecke brausend brichts
Wie
Tubaton des
Weltgerichts,
Voran der
Schellentrager…

Passez mes souvenirs mes ombres mes idées
J’ai parlé quelque pari de ces faisans si lourds
Qui tombaient fascinés par le
Rhin débordé

Dans la plaine au nord de
Strasbourg

Terrasses de parfums ma ville d’épopée
Ronda d’Andalousie une nuit de chaleur
Que le tage profond coupe comme une épée
Ici j’ai connu ma douleur

J’en portais avec moi partout la symphonie
Londres dont les soleils dans la brume agonisent
Paris ses marronniers tout de suite jaunis
J’ai voulu mourir à
Venise

Passez mes souvenirs folie ô mes années
Et tu vins en novembre et sur quelques paroles
Ma vie a tout d’un coup tout autrement tourné
Un soir au bar de la
Coupole

Avant toi je n’étais qu’une ombre inassouvie
L’errement de moi-même aveugle aveugle et sourd
Tu m’auras tout appris lumière de ma vie
Jusqu’à voir la couleur du jour

Toi qui rouvris pour moi le ciel de la bonté
En moi qui réveillas les musiques profondes
Toi qui m’as fait moi-même et m’as dit de chanter
Comme un enfant devant le monde

Demeure mon amour heureux et malheureux
Demeure mon amour dans mes bras prisonnière
Soleil secret du cœur qui n’est que pour nous deux
Ma chère amour seule et dernière

Si de ce que j’écris ne restait que ton nom
Je saluerais la gloire éternelle des choses
Où ton nom chanterait comme fait le
Memnon
Au seuil brûlé des sables roses

Souviens-toi
Trente-six
Octobre nébuleux
Eisa c’était la nuit
La guerre et son silence
Pour la première fois prirent la couleur bleue
Pour nous dans la rue à
Valence

Trois ans
Ce fut
Paris à son tour qu’on vendit
Une fenêtre ouverte à
Nice sur la mer
Choisis le ciel de ton supplice avais-tu dit
Nous rendit l’hiver moins amer

La vie est ainsi faite et la beauté du chant
Fait oublier parfois que triste est le poème
Le bouquet d’Éluard comme il était touchant
A la gare du
P.
L.
M.

Les voilà réunis les frères séparés
Si longtemps si longtemps cela fut donc possible
Un jour viendra trop tôt nos deux mains desserrer
Soyons des amis invincibles

Non la nuit ne peut pas durer l’éternité
Paul et l’aube viendra du grand amour de
France
J’ai quitté pour le vrai ce faux nom emprunté
Dans l’été de la délivrance

Le plus beau jour toujours contient quelque regret
Dont on trouve le goût peu de temps après boire
Et que la vie est belle après tout le dirait
Simplement l’histoire d’un soir

Vêpres où l’hirondelle à longs coups de ciseaux
Rejoint l’ombre du nid je choisis l’instant calme
Où s’apaisent les cris de l’homme et de l’oiseau
Dans le crépuscule napalm

Avec quel mauvais goût s’achève la journée
Les nuages ont pris des teintes de folklore
Le couchant martyrise une terre vannée
De procédés technicolores

L’hiver tiède a l’odeur douce des machmallau
C’est l’heure où la lumière apparaît périssable
On attend pour rentrer que s’éteigne l’éclat
D’une mer mourant sur le sable

Une mer qui ressemble aux jardins suspendus
Une mer où la nuit en plein jour se devine
Et qui pour s’endormir comme un refrain perdu
Cherche l’épaule des collines

Le vent disperse une lessive de forains
Comme une barbe de deux jours bleuit la brume
Dans les bas-fonds tandis que les toits riverains
Tournent à des couleurs d’agrumes

Tendre camélia sur les neiges rosies
Le ciel se fane et l’ombre au fur et à mesure
Monte de la montagne aux confins de l’Asie
Jusqu’aux réserves de l’azur

Qu’est-ce que c’est mes yeux que cet égarement
Qui fait que vous cédez à ce libertinage
On m’accuse déjà je ne sais trop comment
De trop aimer les paysages

Est-ce un crime vraiment de dire ce qu’on voit
Partager son amour chanter chercher des rimes
Je ne sais pas vraiment ce que l’on veut de moi
Est-ce vraiment vraiment un crime

De rêver au bonheur dans la gueule du loup
Et de dire à minuit que l’alouette est proche
Mes amis mes amis que cela soit de vous
Pourtant qu’en vienne le reproche

Le paysage
Allez je sais ce que l’on dit
Il faut peindre l’histoire il faut peindre la lutte
Et que nous venez-vous en pleine tragédie
Jouer un petit air de flûte

C’est la charrue et l’homme ici que je veux voir
Connaître exactement la date de vos neiges
Qui tient la terre et qui la travaille et savoir
Ce que signifie ce manège

Le soir le soir Ça va
C’est lorsque les fumées
Font du charme en montant dans l’air avec lenteur
Mais dites-moi par qui le feu fut allumé

Pour quel maître est ce bleu menteur

Marines de
Jongkind et d’Aïvazovski
Nymphéas de
Monet
Ruines de
Piranèse
Exemples qui ne font que cacher les
Yankees
Et mettre la bombe à son aise

D’où nous revient cette débauche d’horizons
Ce retour offensif des vaches dans les mares
Ces avalanches de huiliers ce
Barbizon
Ce coryza de l’art pour l’art

Vous allez arrêter ceux que nous entraînons
Avec vos prés vos bois vos monts vos maisonnettes
Des paysages c’est toujours le
Trianon
De quelque
Marie-Antoinette

 

Louis Aragon

LE MOT « VIE »


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LE MOT « VIE »

J’entends la douce pluie d’été dans les cheveux mouillés des saules
Le vent qui fait un bruit d’argent m’endort m’éveille à tour de rôle
Je rêve au cœur de la maison qu’entoure le cri des oiseaux

Je mêle au passé le présent comme à mes bras le linge lourd

Et cette nuit pour moi la mémoire fait patte de velours

Tout prend cette clarté des choses dans la profondeur des eaux

On dirait que de la semaine il n’est resté que les dimanches
Tous les jardins de mon enfance écartent l’été de leurs branches
La mer ouvre son émeraude à ce jeune homme que je fus

Te voilà quelque part au mois d’août par une chaleur torride
Allongé dans l’herbe et tu lis
Gœthe
Iphigénie en
Tauride
Par le temps qu’il fait un verre d’eau ne serait pas de refus

Ailleurs tu marchais le long d’un canal sous des châtaigniers verts
De ce long jour écrasant les bogues sur les chemins déserts
Personne excepté les haleurs qui buvaient du vin d’Algérie

Dans un village perdu les gens à ton passage se taisent Ô l’auberge de farine et de bière où tu mangeas des fraises
Et la toile rêche des draps qui sentaient la buanderie

Cette vie avait-elle un sens
Où t’en vas-tu croquant des guignes
Jamais le soir les filles de
Soliès ne te feront plus signe
Reverras-tu jamais le cheval qui tournait la noria

Il y avait une fois dans le
Wiltshire une dame en jaune
Elle se balança longtemps dans un rocking-chair sur le loan
Et quand tu pris sa main comme une ville une bague y brilla

De temps en temps tu te souviens de la jeune morte d’Auteuil
Pâle sur son oreiller
Son père la regarde assis dans un fauteuil
Et toi tu n’as qu’à sortir de la chambre comme un étranger

Cette vie avait-elle un sens
En a-t-elle un pour les lézards
Et même alors dans le
Salzkammcrgut on jouait du
Mozart
On peut dépayser son cœur mais non pas vraiment le changer

Les
Naturfrcunde t’ont menacé du geste et de la parole
Passant des neiges sans rien voir toi qui traversais le
Tyrol
Le ciel était si déraisonnablement rose à l’horizon

Mais des nuages de corbeaux couvraient l’Autriche des suicides
Un beau jour tu es parti pour
Berlin la poche et le cœur vides
Spittelmarkt tu habites chez un marchand de quatre-saisons

Ah cette ville était une île au cœur même des eaux mortelles
Toutes les îles de la mer leurs merveilles que seraient-elles
Sans le péril qui les entoure et la tempête et les requins

Septembre de
Charîottenbourg les longs soirs assis aux terrasses
Et l’on s’en revenait parlant tard sous les arbres de
Kantstrasse
Vous en souvenez-vous toujours mes frère et sœur américains

Est-ce
Jérusalem à l’heure où sur
Samson le
Temple croule
Devant l’U-Bahnhof
Nollendorf
Platz chaussée et trottoirs la foule

D’une bière amère à pleins murs emplit la coupe des maisons

Et comme un feu dans les fourmis dans le poulailler le renard
Soudain voici qu’en tous les sens la charge des
Schupos démarre
Et ce n’est pas ce coup-ci que l’homme de chair aura raison

Il y a quelque chose de pourri dans cette vie humaine
Quelque chose par quoi l’esprit voit se rétrécir son domaine
L’on ne sait de quel côté se tourner pour chasser ce tourment

Rentrer chez soi
Qu’est-ce que c’est chez soi
Mais il faut bien qu’on parte

Place
Blanche on ira retrouver ses amis jouer aux cartes

Pour se persuader qu’il est avec l’enfer des accommodements

Cette vie avait-elle un sens et de quel côté sont les torts
Ce n’est qu’un décor pour toi
Kurfurstcndamm
Brandenburger
Tor

On y dévaluait d’un même coup le mark et les idées

Paris
On a bouleversé
Paris ses parcs et ses passages

Où donc est la
Cité des
Eaux palissades et fleurs sauvages

Ce sentier secret dans la ville où nous nous sommes attardés

C) femme notre cœur en lambeaux sj quelque chose en doit survivre

Faut-il que cela soit comme une fleur séchée au fond d’un livre
Cette lueur de coupe-gorge aux jardins de
Cagliostro

Vraiment faut-il que de tous les instants cet instant-là demeure
Odeur des acacias descendant vers la
Seine où se meurt

Dans
Grenelle endormi la toux intermittente du métro

Si longtemps entre nous deux un autre homme avait jeté son ombre

Il nous semblait qu’aucune nuit pour nous joindre fût assez sombre
Assez profonde aucune mer sous le rideau des goémons

Trois ans nous nous sommes cherchés mon
Amie éclatante et brune
Aux soirs d’éclipsé elle m’était le soleil ensemble et la lune
Et son parfum m’est demeuré longtemps dans les
Buttes-Chau-mont

À reculons j’ai regardé s’enfuir ma reine blanche et noire
Elle est partie à tout jamais nonchalamment dans le miroir
Et je ne l’ai pas appelée et je ne l’ai pas retenue

C’est étrange un amour qui finit sans même un soupçon de plainte

Ce silence établi soudain quand la musique s’est éteinte

Et ce n’est que beaucoupplus tard quel’onsaurale mal qu’on eut

Cette vie avait-elle un sens ou tout est-il contradictoire
L’expression des gens parfois que l’on croise sur les trottoirs
C’est comme un cinéma permanent quand on entre au beau milieu

Nous avions parlé notre nuit
Je l’ai mené jusqu’à la gare
Paul Éluard quittait
Paris et sa vie un matin hagard
On ne connaîtra jamais du film que la scène des adieux

Adieu tu ne retourneras jamais à
Sarcelles-Saint-Brice
Paul une maison peinte dans
Ithaque attendait-elle
Ulysse
Tandis qu’autour de son esquif la mer se faisait mélopée

À toi de t’en aller par les atolls hantés de la
Sirène

Tu ne monteras plus ici dans les balançoires foraines

Tu ne reverras plus les
Gertrud
Hoffman
Girls croisant l’épée

L’aurore tous les jours se lèvera sans toi rue des
Martyrs
Ne te retourne pas sur cette ville en feu
Tu peux partir
Comme un faucheur derrière lui qui laisse les foins et la faux

Tu m’as dit en dernier je ne veux pour rien au monde qu’on brode
Sur les raisons de mon départ
Va-t’en tranquille aux antipodes
C’est juré
Je rirai de tout
Je t’injurierai s’il le faut

O mes amis tombe à jamais le rideau rouge à la
Cigale
Un à un sur les ponts j’ai vu s’éteindre les feux de
Bengale
Et gémissante vers la mer une péniche au loin fuyait

Desnos c’était un bal dans ce quartier où l’on mange kascher
Qui se souvient des amants dérangés sous la porte cochère
Nous allions parlant de
Nerval un soir de quatorze juillet

Il disait que l’amour est une plaie en travers de la gorge
Et d’Amérique ces jours-là s’en revenait
Yvonne
George
Avec ce chant brisé des oiseaux qui volèrent trop longtemps

Nous passions déjà le seuil tragique d’une nouvelle époque

Le drapeau d’Abd-el-Krim s’était levé déjà sur le
Maroc

On entendait dans l’ombre énorme un énorme cœur palpitant

Cette vie avait-elle un sens ou n’était-elle qu’une danse

Quel est ce chien noir qui me suit
Tout n’est-il que nuit et silence

N’est pas miroir tout ce qui luit ce que j’aime et ce que je suis

Ce monde est comme une
Hollande et peint ses volets de couleurs
Car l’hiver la terre demande à se reposer de ses fleurs
Et je m’efforce à mieux comprendre hier de mes yeux d’aujourd’hui

Je ne récrirai pas ma vie
Elle est devant moi sur la table
Elle est comme un cœur de chair arraché pantelant lamentable
Un macchabée aux carabins jeté pour la dissection
Pourquoi refaire au jour le jour le chemin des illusions
Filles des vents de la soif et des sables

La lumière de la mémoire hésite devant les plaies
Soulevant comme une noire draperie au seuil des palais
Le farouche et bruyant essaim que font toutes sortes de mouches
Ah sans doute les souvenirs ne sortent pas tous de la bouche
Il en est qu’une main d’ombre balaie

Le monde qu’on se fait de tout
Les perpétuelles blessures
Propos surpris
Rires des gens
Baisser les yeux sur ses chaussures
Se sentir une marchandise en solde une fin de série
Comme un interminable dimanche aux environs de
Paris
Dans ces chemins sans fin bordés de murs

Il y a des sentiments d’enfance ainsi qui se perpétuent
La honte d’un costume ou d’un mot de travers
T’en souviens-tu
Les autres demeuraient entre eux Ça te faisait tout misérable
Et tu comprenais bien que pour eux tu n’étais guère montrable
Même aujourd’hui d’y penser ça me tue

J’allais toujours à ce qui brille à ce qui fait que c’est la fête
Je préférais ne prendre rien à prendre une chose imparfaite
C’est très joli mais l’existence en attendant ne t’attend pas
C’est très joli mais l’existence en attendant te met au pas
Ton histoire est celle de tes défaites

Avec ça tu sais bien que tu avais l’amour-propre mal placé
Tu ne serais pas revenu sur une phrase prononcée
Tu t’embarquais dans
Dieu sait quoi pour camoufler tes ignorances

Tu te faisais couper en quatre pour sauver les apparences
Tu haletais comme un gibier forcé

Probablement qu’il y a dans toi quelque chose du sauvage
Peut-être confusément crains-tu d’être réduit au servage
Peut-être étais-tu fait pour guetter seul au travers des roseaux
Le flamant rose et lent qu’on voit posément sur les eaux
Dans le soir avancer du fond des âges

Peut-être étais-tu fait pour lutter contre les autres éléments
Non pas contre l’homme et la femme avec qui l’on ruse et l’on ment

Mais les volcans pour leur voler le feu premier qu’ils allumèrent
Et nager comme on dort les yeux au ciel sur le dos de la mer
Lourde de sel et de chuchotements

Tu n’as pas eu le choix entre l’âge d’or et l’âge de pierre
Tu habitais au quatrième étage à
Neuilly rue
Saint-Pierre
De temps en temps sur le
Grand
Lac tu faisais un peu de canot
Tu prenais le tramway jaune pour aller au
Lycée
Carnot
Plus tard
Beaujon
Broussais
Lariboisière

Laisse-moi rire un peu de toi mon pauvre double mon sosie
Tu n’as pas le coffre crois-moi qu’il faut à ta
Polynésie

Mais regarde-toi donc
N’importe quel miroir ferait l’affaire
Ce chapeau mou ce pardessus dont c’est bien le troisième hiver Ça va comme un gant à ta poésie

Il y a les choses qu’on fait parce qu’il faut pourtant qu’on mange
Et les soleils qu’on porte en soi comme une charrette d’oranges
Il ne faut pas trop en parler c’est très mal vu dans le quartier
Après tout je vous le concède il y a métier et métier
La littérature en est un d’étrange

Ma mère a pleuré d’abord et trouvé cela bien affligeant
Comprends mon petit quand on écrit pour eux on dépend des gens

Tant que ce n’est pas sérieux tu peux en agir à ta guise

Mais il faut songer à l’avenir que veux-tu que je te dise

Tiens moi j’en frémis rien qu’en y songeant

Chacun se bâtit un destin comme un tombeau sur la colline
Il n’est plus de chemin privé si l’histoire un jour y chemine
Et dans la rumeur de l’exode où sont nos calculs hasardeux
Maman la chambre d’hôpital à
Cahors en quarante-deux
Comment se peut-il qu’on se l’imagine

Même au-dessus du cimetière il y a toujours les cieux À celui qui vit assez longtemps pour cela devant ses yeux
Il n’y a pas de malheur si grand qu’au bout du compte il n’arrive
Ce serait vivre pour bien peu s’il fallait pour soi que l’on vive
Et même pour ceux qu’on aime le mieux

Où donc se sont évanouis tous les gens de ma connaissance
La famille il n’y en a plus
C’est vrai j’en avais peu le sens
Et les amis n’en parlons pas
Ce sont chansons d’une saison
Pour nous séparer comme un fruit il ne manquait pas de raisons
Un amour d’un jour creuse pire absence

Au-dessus d’un monde mort il continue à traîner des cerfs-volants
Poignées de main de
Castelnaudary
Bons baisers du
Mont
Blanc
Un bonjour de
Saint-Jean-de-Luz
Salutations de
La
Baule
Je suis depuis trois jours ici
C’est plein de
Parisiens très drôles
Nous avons fait un voyage excellent

Ô la nostalgie à retrouver de vieilles cartes-postales
Où le ciel est toujours bleu l’arbre toujours vert la mer étale
Sans doute on ne les met dans l’album que pour les photographies
Je suis seul à savoir ce que l’écriture au dos signifie
Les diminutifs les phrases banales

Je me souviens de nuits qui n’ont été rien d’autre que des nuits
Je me souviens de jours où rien d’important ne s’était produit
Un café dans le bois près de la gare à
Saint-Nom-la-Bretèche
Le bonheur extraordinaire en été d’un verre d’eau fraîche
Les
Champs-Elysées un soir sous la pluie

 

Louis Aragon

PROGRAMME


Louis Aragon

PROGRAMME

Au rendez-vous des assassins
Le sang et la peinture fraîche
Odeur du froid
On tue au dessert
Les bougies n’agiront pas assez
Nous aurons évidemment besoin de nos petits
outils
Le chef se masque
Velours des abstractions
Monsieur va sans doute au bal de l’Opéra
Tous les crimes se passent à La Muette
Et cœtera
Ils ne voient que l’argent à gagner Opossum
Ma bande réunit les plus grands noms de France
Bouquets de fleurs Abus de confiance
J’entraîne Paris dans mon déshonneur Course
Coup de Bourse
La perspective réjouit le cœur des complices
Machine infernale au sein d’un coquelicot
Ils ne s’enrichiront plus longtemps C’est à leur
tour
Étoile en journal des carreaux cassés
Je connais les points faibles des vilebrequins
mes camarades
On arrive à ses fins par la délation sans yeux
Le poison Bière mousseuse
Ou la trahison.
Celui-ci Pâture du cheval de bois
Je le livre à la police
Les autres se frottent les mains
Vous ne perdez rien pour attendre
Il y aura des sinistres sur mer cette nuit
Des attentats Des préoccupations
Sur les descentes de lit la mort coule en lacs
rouges
Encore deux amis avant d’arriver à mon frère
Il me regarde en souriant et je lui montre aussi
les dents
Lequel étranglera l’autre
La main dans la main

Tirerons-nous au sort le nom de la victime
L’agression nœud coulant
Celui qui parlait trépasse
Le meurtrier se relève et dit
Suicide
Fin du monde
Enroulement des drapeaux coquillages
Le flot ne rend pas ses vaisseaux
Secrets de goudron Torches
Fruit percé de trous Sifflet de plomb
Je rends le massacre inutile et renie
le passé vert et blanc pour le plaisir
Je mets au concours l’anarchie
dans toutes les librairies et gares.

Extrait de:

Feu de joie (1920)

Louis Aragon

IL N’Y AURA PAS DE JUGEMENT DERNIER


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IL N’Y AURA PAS DE JUGEMENT DERNIER

 

Mon amour à la fin du monde

Ah qu’au moins ma voix te réponde

Rêves éteints romances tues
Tout est ruine d’anciennes
Romes
Dans cette épouvante des hommes
Où l’on tue au coin de la rue
Campements fous de faux vainqueurs
Où s’est paralysé le cœur
Où es-tu lumière où es-tu

Déjà ni
Vété ni l’hiver

Ni le ciel bleu ni le bois vert

Avenir promesse trahie
Tout a pris la couleur des cendres
Et les chanteurs ne font entendre
Mon long soupir ô mon* pays
Que peur amertume et désert
La beauté masque à la misère
Dans ce faux-jour de
Pompéi

Déjà bleuissent les paupières
Déjà c’est la cité des pierres

Les maisons encore debout
Cimetière immense qui tremble
Les amoureux encore ensemble
Nuit qui n’a pas de jour au bout
Et nos enfants vivants encore
Pourtant ce n’est plus qu’un décor
Une encre bue un peu de boue

Déjà déjà plus d’yeux pour voir
Déjà le soir n’est plus un soir

Paris ouvrant sa paume nue
Ses doigts de
Rueil à
Vincennes
Imaginez les quais la
Seine
Imaginez les avenues
Et ce sommeil fait d’un coup d’aile
A chaque étoile un cœur se fêle
A chaque dalle un inconnu

Déjà rien ne bat rien ne saigne
Déjà c’est le vide qui règne

Imaginez aux
Tuileries
N’étions-nous donc que ce brouillard
I
J’ai vu sur les photographies
Au vent de l’atome qui passe
Comment un être humain s’efface
Mieux que la craie et sans un cri

Déjà toutes choses sont feintes
Déjà les paroles éteintes

C’est
Peter
Schlemihl inversé
Ici l’ombre a perdu son homme
Et dans un ciel sans astronome
Pour en épeler l’a b c
Sur le tableau noir du désastre
La blanche équation des astres
Reste inutilement tracée

Déjà la mort sans jeux funèbres
Déjà la nuit sans les ténèbres

De tous les yeux que l’on ferma
Le fer le feu la faim les fours
Les fusils couverts de tambours
L’agonie arborée aux mâts
L’hôpital et l’équarrissage
Manquait à notre apprentissage
Le néant peint d’Hiroshima

Déjà toute rumeur se perd
Déjà plus rien ne désespère

Une meurtrière magie

Nous rend à quelque préhistoire

Des corps manquant à l’abattoir

Nul doigt n’écrira les ci-gît

Quels yeux braient aux schistes blêmes

Où la mort a fait grand chelem

Notre paléontologie

Déjà plus de maître au domaine
Déjà les saisons inhumaines

A qui ferions-nous le récit
Par quoi l’univers se termine
Le mineur saute avec la mine
Ni témoins ni juges ici
Ni trompette qui départage
Les prétendants à l’héritage
Contrairement aux prophéties

Déjà les mots n’ont plus de sens
Déjà
Voubli déjà l’absence

L’homme est frustré du règlement
Qui vertu pèse et crime classe
Et chacun remet à sa place
A droite à gauche exactement
Comme bons et méchants se rangent
Sur le tableau de
Michel-Ange
Il n’y a pas de jugement

Déjà ni le moment ni l’heure
Déjà ni douleurs ni couleurs

Des soleils de confusion
Tournent aux voûtes de personne
Nulle part d’horloge qui sonne
O visions sans vision
Plus ombre d’homme qui permette
Au croisement d’or des comètes
Le calcul et l’illusion

Déjà c’est l’abîme physique
Déjà c’est la mer sans musique

Si les chants s’en vont en fumée
Que me fait que nul ne m’écoute
Les pas sont éteints sur les routes
Je continue à les rimer
Par une sorte de démence
Te répondant d’une romance
Mon seul écho ma bien-aimée

Louis Aragon

 

 

 

LES MINES AUX TORTS A RAISON 2


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LES MINES AUX TORTS A RAISON 2

 

Déjà décidé à rétablir la vérité, j’entrais à l’Ecole convaincre l’Académie que le bleu c’était pas une couleur froide. Toi tu démontrais ta parfaite connaissance de Marguerite. Ce qui montra immédiatement combien notre communauté solaire n’était pas une de ces idées qu’on se glisse dans la tête. D’ailleurs la tête, mis à part tes passages toro, ça a  jamais été notre lieu de prédilection

Pendant que tu montais le podium, je traînais S’-Germain-des-Prés comme une seconde nature, une même femme en tête de liste dans nos agendas, Barbara qu’à s’appelle toujours, j’y suis passé le premier par son Ecluse. Une vraie forge de Vulcain qui m’a amené à fréquenter des gens très recommandables, Ferré, Brassens, Brel, Reggiani, Bertin et des quantités d’autres, l’Epoque là était pas radine en beauté. Sans compter que le Tabou comme fournisseur c’était haut de gamme. Boris était une sacrée sphère à lui tout seul. Juju avant de se faire refaire le nez avait mis sur la place son né fabuleux, un tablier de sapeur qui lui valut le titre de Miss Vice. Imagines, le vice d’alors comparé à celui d’aujourd’hui

On aimait bien la Rose Rouge aussi. C’était un lieu d’acteurs cinéma et théâtre le fréquentait

Puis clou du spectacle, Char, Camus, Eluard, Breton, le Surréalisme, Sartre, Le Castor, Aragon, Prévert, Cocteau, Picasso, et d’autres comme nourriture difficile de faire mieux

Nos nuit à la Rhumerie et au Babylone ont des oreillers neufs, ont dormait pas

La Ruche, en plein Giacometti, Chagall…

Rien que de voir passer ce tant là, je comprends ta rage à vouloir pas en être écartée. L’amour est fondé en ces lieux

C’est mon Paname au complet réunissant le passé au présent, Montmartre et Montparnasse avant la grande débacle

Et vinrent les années de guerre…

Niala-Loisobleu – 25 Mars 2020