ENTRE TIEN EMOI 54


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ENTRE TIEN EMOI 54

 

Roux d’un poil de sang le renard la gueule pointue rentre des dents. Sous le grillage de basse-cour se presse la poitrine. Le dos de la chaise frémit. La mort supposée sent passer un rai moins moribond que les déceptions successives. La vie sans comprendre éprouve l’espoir sans se poser de question véritable. L’amour n’est-il pas autodidacte ? L’à prendre par soi-même qui n’en doit pas passer par là ?

POESIES POUR TOUT OUBLIER

Voulez-vous parlons d’autre chose

Il y a des esprits moroses

Des esquimaux des ecchymoses

Desnos disait des maux exquis
Il neige sur les mots en ski
Chez qui chez qui

On ne meurt plus que de cirrhose
On ne lit plus que de la prose
On s’en paye une bonne dose

Desnos disait que c’est la vie
La prose et peignait au lavis
Ce bel avis

Le dernier poème où l’on cause
Le dernier laïtou qu’on ose
Où ai-je mis le sac à
Rrose

Desnos ne vous a pas dit tout

Ni pourquoi les jolis toutous

Vont à
Chatou

Il faut prendre à petite dose
Les lapins animaux qu’on pose
Dans les bois de
Fausse-Repose

Si l’on veut les points sur les i
On a perdu la poésie
A
Vélizy

C’est par un matin de nivôse
Sur l’autoroute l’auto rose
D’un oto-rhino l’on suppose

En passant qui laissa tomber
Dans un numéro de
Libé
Le beau bébé

Il règne des vues diverses
En matière de divorce
On n’en tranche point en
Perse
Comme en
Corse

Il y a des gens simplistes
Devant la gare de l’Est
Qui reprochent aux cyclistes
D’être lestes

Un camelot vend de la crème À raser boulevard du
Crime
Tandis qu’à maquiller les brèmes
Un maquereau s’escrime

C’est un sale métier que de devoir sans fin

N’étant coupeur de bourses
Bonneteur charlatan monte-en-1’air aigrefin

Vendre la peau de l’ours

A
Paris les fourreurs écrivent en anglais

Selon d’anciennes mœurs
Le mot furs que la rime enseigne s’il vous plaît

À mieux prononcer
FURS

Cela n’attire plus les clientes blasées

Par ces temps de be-bop
Et ni le lapin russe ou le mouton frisé

Dans leurs tristes échoppes

La martre-zibeline allez c’est plus joli

Sur
Madame en
Packard
Que quand le paradichlorobenzène emplit

Le nez et les placards

On demeure parfois pendant des jours entiers
Tout seul dans sa boutique

Et cette odeur de peaux qu’il faut que vous sentiez
N’est pas très romantique

L’opossum à la fin c’est tout aussi lassant

Que la loutre marine
Oh qui dira l’ennui qui prend le commerçant

Derrière ses vitrines

Quand je pense pourtant aux perceurs de plafonds

Dont la vie est si dure
Au cinéma j’ai vu comment ces gens-là font

Et
Dieu sait si ça dure

À ceux qui pour avoir le respect du milieu

Et de belles bottines
Livrent leur sœur cadette à de vilains messieurs

Pour des prix de famine

À ces voleurs d’enfants que de stupides gens

Familles inhumaines
Faute de déposer dans un arbre l’argent

A l’assassinat mènent

À ceux pour hériter qui se trouvent réduits

A saigner dans des cuves
Des femmes qu’en morceaux fort longuement on cuit

Sur un fourneau
Becuwe

Je me dis caressant mes descentes de lit

Mes manchons mes écharpes
Qu’il ne faut pas céder à la mélancolie

Et se joindre aux escarpes

Qu’un magasin vaut mieux que de faire en prison

Des chaussons de lisière
Et mieux cent fois brosser les manteaux de vison

Que buter les rentières

Mieux lustrer le renard que d’aller proposer

L’héroïne à tant l’once
Mieux chez soi demeurer où sont entreposés

Le castor et le skunks

Et puis qu’on ait ou non vendu son chinchilla
Son hermine ou son phoque

Il vous reste du moins cet amer plaisir-là
Vitupérer l’époque

Vous direz ce que vous voudrez
Mais le progrès c’est le progrès

Tout change et se métamorphose
Avec le temps il est des choses
Qu’on croyait de bon placement
Et qui n’ont duré qu’un moment
Par exemple l’eau de mélisse
Dont nous avons fait nos délices
Croyez-vous toujours qu’il y a
Des
Dames au
Camélia À présent mourir poitrinaire
Est tout ce qu’on fait d’ordinaire

Vous direz ce que vous voudrez
Pour un progrès c’est un progrès

Qu’un banquier voulût se choisir

Pour successeur tout à loisir

Un jeune homme propre et rangé

Il lui suffisait de bouger

Un peu ses rideaux sur la tringle

Et de le voir pour une épingle

Traversant la cour se baisser
Le professeur
Freud est passé
Refermez donc vos brise-bise
Rien de fait sans psychanalyse

Vous direz ce que vous voudrez
Pour un progrès c’est un progrès

Ceux qui faisaient tirer naguère
Leur ressemblance par
Daguerre
Et qui pour leur salon s’offraient
Un petit
Dagnan-Bouveret
Ah les cochons comme ils ornèrent
Leurs vaches de cosy-corners
Mais aujourd’hui c’est à
Dali
Qu’ils demandent leurs ciels-de-lit
Ils remplacent leurs lampadaires
Par des mobiles de
Calder

Vous direz ce que vous voudrez
Pour un progrès c’est un progrès

Quand je pense que l’on s’obstine
A user de la guillotine
Moyen qui peut être excellent
Mais un peu lent mais un peu lent
Mandrin de nos jours et
Cartouche
Font enfantin pour ce qui touche
Aux modernes philosophies
La bagnole et le rififi
Il faut bien donner au trafic
Son visage scientifique

Vous direz ce que vous voudrez
Pour un progrès c’est un progrès

Il a fui le temps des apaches
Plus de surins et plus d’eustaches
Plus d’entôleuse au coin des rues
La cuisinière de
Landru
Relève de la préhistoire
Depuis qu’on a les crématoires
Qui déjà soit dit entre nous
Font un peu conte de nounou
Quand on pense à ce qu’on peut faire
En passant par la stratosphère

Vous direz ce que vous voudrez
Pour un progrès c’est un progrès

On n’a pas épargné les phrases
Quand
Guillaume employa les gaz À plus rien tout ça ne rima
Au lendemain d’Hiroshima
Sans doute l’homme vient du singe
C’est un singe qui a du linge
Des lettres des traditions
Nous sommes en progression
De l’homme sur le quadrumane
Du pithécanthrope à
Truman

Vous dire ce que vous voudré
Il y a prograis et prograis

Louis Aragon

 

Dans l’intervalle où la lagune pose l’espace pour combler le manque, une barque glisse, juste des cris d’oiseaux pour la tracter. Impression en tâches de couleurs pointillées. Le poussin a grandi. Le renard transporte sa faim. Sur la voie initiale demeurée pure l’oeuf va éclore prématurément. Il faut un certain temps pour sortir la Merveille de son plan. La buée des étoiles l’arrose à constituer sa nappe.

 

 

Niala-Loisobleu – 05/04/19

ENTRE TIEN EMOI 41


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ENTRE TIEN EMOI 41

Branlant à déchausser, la pierre de voûte sortant du trousseau monta à bord d’un vol vers le triangle des Bermudes. Irréductible phénomène soumis à variations de disparition. Comme les problèmes de robinets sont liès aux fuites. La goutte paralyse. Arrachant dans son bain d’urée, d’acides propos qu’on aurait pas soupçonnés une minute avant. On dirait du Monsieur de La Pallice laissant un écrit pour épitaphe: « Cinq minutes avant de mourir il vivait encore ». Donner le bien et voir qu’il est mal reçu trouble l’entendement. Le triste se joint au gai, sol y sombra, où va-t-on ? Nulle part on est en plein dans  la confusion où se déroule la vie. Eternel chassé-croisé du sol y sombra. Et cette histoire est vraie il ya bien un grave problème d’eau chez moi…

Niala-Loisobleu – 27 Mars 2019

 

 LES MOTS QUI NE SONT PAS D’AMOUR

 

Il est inutile de geindre

Si l’on acquiert comme il convient

Le sentiment de n’être rien

Mais j’ai mis longtemps pour l’atteindre

On se refuse longuement
De n’être rien pour qui l’on aime
Pour autrui rien rien pour soi-même Ça vous prend on ne sait comment

On se met à mieux voir le monde
Et peu à peu ça monte en vous
Il fallait bien qu’on se l’avoue
Ne serait-ce qu’une seconde

Une seconde et pour la vie
Pour tout le temps qui vous demeure
Plus n’importe qu’on vive ou meure
Si vivre et mourir n’ont servi

Soudain la vapeur se renverse
Toi qui croyais faire la loi

Tout existe et bouge sans toi
Tes beaux nuages se dispersent

Tes monstres n’ont pas triomphé
Le chant ne remue pas les pierres
Il est la voix de la matière
Il n’y a que de faux
Orphées

L’effet qui formerait la cause
Est pure imagination
Renonce à la création
Le mot ne vient qu’après la chose

Et pas plus l’amour ne se crée
Et pas plus l’amour ne se force
Aucun dieu n’est pris sous l’écorce
Qu’il t’appartienne délivrer

Ce ne sont pas les mots d’amour
Qui détournent les tragédies
Ce ne sont pas les mots qu’on dit
Qui changent la face des jours

Le malheur où te voilà pris
Ne se règle pas au détail
Il est l’objet d’une bataille
Dont tu ne peux payer le prix

Apprends qu’elle n’est pas la tienne
Mais bien la peine de chacun
Jette ton cœur au feu commun
Qu’est-il de tel que tu y tiennes

Seulement qu’il donne une flamme
Comme une rose du rosier
Mêlée aux flammes du brasier
Pour l’amour de l’homme et la femme

Va
Prends leur main
Prends le chemin

Qui te mène au bout du voyage

Et c’est la fin du moyen âge

Pour l’homme et la femme demain

Cela fait trop longtemps que dure
Le
Saint-Empire des nuées
Ah sache au moins contribuer À rendre le ciel moins obscur

Qui sont ces gens sur les coteaux
Qu’on voit tirer contre la grêle
Mais va partager leur querelle
Qu’il ne pleuve plus de couteaux

Peux-tu laisser le feu s’étendre
Qui brûle dans les bois d’autrui
Mais pour un arbre et pour un fruit
Regarde-toi
Tu n’es que cendres

Chaque douleur humaine sens-La pour toi comme une honte
Et ce n’est vivre au bout du compte
Qu’avoir le front couleur du sang

Chaque douleur humaine veut
Que de tout ton sang tu l’éteignes
Et celle-là pour qui tu saignes
Ne sait que souffler sur le feu

Mais tout ceci n’est qu’un côté de cette histoire
La mécanique la plus simple et qui se voit
Une musique réduite au chant d’une voix

Il y manque ce qui dans l’homme est machinal
Les gestes de tous les jours qui ne comptent pas
Les pas perdus
Les pas faits dans ses propres pas

Tout le silence et les colères pour soi seul
Tout ce qu’on a sans jamais le dire pensé
Les meurtres caressés les démences chassées

Il y manque tout ce que parler effarouche
Il y manque l’accompagnement d’instruments
Comme d’une barque barbare au loin ramant

Ce qu’on peut tous les jours lire dans le journal
Ce qui vient déranger les rêves à tout coup
Ce qu’on n’a pas choisi qui soit et vous secoue

Il y manque avant tout les tremblements de terre
Et comme on se sent jusqu’à l’os humilié
Un jour à rencontrer un regard spolié

Il y manque le hasard au tournant des routes

Les passions les occupations qu’on a

Et l’art comme le vin des
Noces de
Cana

Tenez
Qu’est-ce pour vous ce voyage en
Hollande
Où vous ne verrez pas ces étranges statues
Devant la mer comme des fauves abattus

Qu’un trafiquant naguère apporta dans des caisses
Avec cent autres merveilles des pays chauds Échafaudages peints d’encre d’ocre et de chaux

Mis à intervalles réguliers sur la terrasse

A tout jamais sur les steamers qui tourneront

Le coquillage vert et roux de leur ceil rond

Que comprenez-vous au jeune homme dont je parle
Si vous ne connaissez chez lui ce goût profond
Des sculptures qu’au bout du monde des gens font

Et comment s’expliquer son voyage à
Genève
Que fait-il à
Cardiff dans la saison des pluies
Au
Caledonian
Market est-ce encore lui

Qui cherche avidement des dieux dans la poussière

Vieux continent de rumeurs
Promontoire hanté

Nous nous sommes fait d’autres idoles

Il y a des reposoirs dispersés à ces religions non écrites

Souvent comme une profanation secrète des autels apparents

J’ai traversé l’Europe

Je me suis assis un peu partout sur des pierres je me suis

Arrêté dans le pays des rêves

Combien de fois ai-je été voir à
Anvers la braise d’or de tes cheveux ô
Pécheresse

À
Strasbourg la
Synagogue aux yeux bandés comme dans la chanson de celui qui tua son capitaine

Le squelette de
Saint-Mihiel le
Portement de
Croix à
Gand

Le visage régulier de
Bath qui semble une place
Vendôme

Le
Rhône comme un batelier fou débarquant les corps des tués aux
Alyscamps

Et le beau
Danube jaune

Quelque part entre
Lausanne et
Morges ces coteaux étayés de murs bleus où mûrissaient les vignes de
Ramuz

Uzès
Le jeune
Racine s’y accoude à la terrasse des clairs de lune

Sospel à chaque fois les pins incendiés comme pour y mieux effacer les traces de l’exil et
Buonarroti proscrit

Mais il y a des pays qui n’ont pas de nom dans ma mémoire

Des gares où j’ai perdu deux heures pour attendre un train

Des villes qui ne sont que passage d’arbres flottés sur leurs fleuves

Un désert d’entrepôts dans un port qu’emplit une futaie l’hiver

De hauts réservoirs dans la montagne

Des villages de soleil et de froment

Une région de fontaines bruissantes je ne sais où sans carte en automobile et que je n’ai jamais retrouvée

Des chemins de crête poudroyants de lumière

Et dans l’à-pic des rocs cette chapelle d’ombre où
Charles
Quint s’humilia

J’ai voulu connaître mes limites

Et ce n’est pas assez de
Brocéliande ou
Dunsinane

De la
Forêt-Noire et de l’Océan

Car j’ai dans mes veines l’Italie

Et dans mon nom le raisin d’Espagne

Est-ce que je ne suis pas sorti de ce domaine de cerises

Où est ma place
Est-elle avec ce passé des miens

Femmes de chez nous le pied court et la jambe haute

Les petits cheveux bouclant sur la nuque dont vous étiez si fières

Avec sous la peau blonde et transparente ô lionne

Le sang lombard des
Biglione

Et le goût des pleureuses à dramatiser la parole

Où roule cet écho profond de l’oraison funèbre

Cette voix d’hier douce et voilée

De
Jean-Baptiste
Massillon aux
Salins-d’Hyères

Est-ce que j’appartiens encore à ce monde ancien

Où est la clef de tout cela
Je vais je viens

Faut-il toujours se retourner

Toujours regarder en arrière

J’ai traversé retraversé l’Europe

Et je traînais dans mes bagages
Quelques livres couverts de feu
Qui venaient du
Quai de
Jemmapes

Comme c’était écrit dessus

Ils parlaient d’un pays la moitié de l’année enfoui dans la neige avec le vent qui siffle à travers les maisons de bois les péristyles à colonnes des demeures
nobles

Les palissades des chantiers beiges grises dentelées

Tout un peuple dans les haillons d’un empire veillant coupant en deux ses cigarettes le fusil

Entre les mains de chaque homme

Les journaux muraux

Et la débâcle et les chansons

Mais tout ce qu’ils disaient ces bouquins au parfum d’interdit

Ils le disaient dans un langage austère et grisant comme un renoncement des poètes

Le vocabulaire abstrait d’une expérience inconnue

Moi je lisais tout cela sans bien comprendre

Comme devant l’obélisque à
Louksor les soldats regardent les signes humains

D’idéogrammes indéchirTrés

Des choses pourtant toutes simples
Sans entendre

Par la campagne le printemps détrempé
Sans voir

Les villes de meetings pleines à déborder d’une passion qui recommence

Et la débâcle et les chansons

Qui a raison d’entre ces hommes

Avec leurs noms compliqués dans le mirage des
Révolutions
Je me perds dans les schismes

Qui a raison

Qu’ai-je besoin du sablier des
Sabéens des
Sabelliens
Je demande ici la vérité des Évangiles

Or j’avais commencé
Lénine à la façon de
Raymond
Lulle ou
Saint
Augustin

Je le tire de ma valise à
La
Ciotat

A
Ustaritz ou à
Saint-Pierre-des-Corps

Bien des choses me sont obscures

D’être écrites précisément dans le parler de chacun

J’avais-t-il oublié le sens élémentaire des mots

À chaque vocable employé je mesure mon ignorance

Il faudra

Il faudra que je reprenne tout du commencement

Tout traduire

Et la débâcle et les chanson

Louis Aragon

CHANGEMENT A VUE


CHANGEMENT A VUE

Louis Aragon

 

Dans la bouche du temps qu’une pénombre emplit soudain passent les silhouettes des machinistes démontant emportant l’Italie et la pluie

des pans d’Italie obliques des paysages siennois collines bois de pins champs d’une herbe distante ou la
Brenta les marais une villa de
Palladio

des pans d’Italie et de pluie on dirait du verre filé des îles de misère une robe de madone à la lueur des cierges dans une grotte noire

et tout qui se désarticule et les palais taillés en diamant les loggias où rêve un manteau rouge une taverne avec les regards usés dans les visages jaunes comme une
rapière oublieuse de tuer

des pans de pluie on dirait qu’on a dépendu tous les lustres

et la lessive à n’en plus finir au ciel des rues étroites

des pans de siècle et des armures à panaches et le pas des chevaux

la beauté des gants de couleur sur des mains sanglantes

les machines à prendre d’assaut les forteresses et les navires

le grand hiéroglyphe noir et blanc des batailles

l’architecture admirable des prisons

tout cela passe à dos d’hommes entre des bras bleus

dans le nuage qu’un piétinement hâtif soulève

et il y a des lévriers des catins et des pages effrontés juste

le temps de compter jusqu’à trente-trois comme si le

théâtre avait la bronchite et cela empeste la poussière et

l’alcool la salive dans les mains crachée des cordes tombant des cintres de grosses cordes lourdes

font un instant des festons croulants qui va-t-on pendre ou

prendre à leur licol et puis il y a des étoiles plein d’étoiles piquant la toile

de fond tandis qu’un homme à s’y méprendre au
Prologue pareil n’était qu’il est plus vieux plus maigre plus subtil

s’avance dans un halo d’opale habillé de turbans et de cimeterres selon la tradition du
Matamore pour les sourcils et la

moustache et du bout d’une canne en jonc qui a avalé une girafe montre au public sur un écran soudain qui s’éclaire avec un cadre d’or gaufré agrémenté de toute
sorte de

figures à demi nues où le chèvre-pied la sirène et le centaure

alternent mais ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit
Montre

disais-je les images peintes du futur se succédant sans transition dans le petit corridor d’or de sa lanterne

Louis Aragon

LES PAGES LACÉRÉES


LES PAGES LACÉRÉES

Louis Aragon

Que cette interminable nuit paraît à mon cœur longue et brève
Le poème a comme la vie un caractère d’insomnie
On se retourne on cherche on fuit pour se souvenir on oublie
C’est l’existence tout entière avec ses réveils et ses rêves

Sur mon oreiller c’est tout une tête noire ou tête d’argent
D’avoir cru la moitié du temps l’autre moitié du temps se ronge
Et les belles illusions ont duré ce que dure un songe
Il n’y a rien comme l’espoir pour faire bien rire les gens

Notre destin ressemble-t-il à la guerre d’Ethiopie
On ne croit jamais dans l’abord que ce soit la peste qui gagne
Cependant rien ne se conquiert sans que se déchire une
Espagne

Et l’on ne meurt que lentement des blessures de l’utopie

Après vingt ans j’ouvre les yeux dans les ténèbres de
Madrid
Quand d’une fenêtre d’en face on a tiré sur les carreaux
Un téléphone clandestin
Calle
Marqués del
Duero
Sonne mystérieusement dans la profondeur des murs vides

Le drame au début mon amour quand nous en fûmes les témoins
Nous ne voulions le voir ni croire et que le ciel chût sur la terre

L’appartement au-dessus de la
Cité
Universitaire

Comme on y déjeunait gaîment à regarder la guerre au loin

La mort est venue en retard pour mettre ce bonheur en miettes
On avait laissé tout en l’air le ménage n’était pas fait
C’est le canon qui se chargea de la cuisine et du buffet
Et sous la toiture éventrée il n’est resté que les assiettes

Que sont devenus ces petits qui jouaient au bord du trottoir
Lorsque je repense à
Valence en moi quelque chose se fend
Amis d’un jour et d’une nuit malheureux malheureux enfants
Et sur la route de la mer roulaient les poids lourds de l’Histoire

L’étrange époque où de partout venaient les cervelles brûlées
Héros obscurs et vieux forbans le pire le meilleur complète
Dans un nouveau romancero de sang d’or et de violette
Et c’est comme si des soleils dans les ruisseaux avaient roulé

C’est l’hiver l’exode et le froid ni demeure ni cimetière
Peuple et soldats mêlant leurs pas femmes portant leurs nouveau-nés

Nous les avons vus remonter comme un sanglot aux
Pyrénées
Et tout ce grand piétinement de guenilles à la frontière

Ne voyez-vous pas que c’est nous déjà qu’on parque pauvres fous
Ne sentez-vous pas dans vos bras ce faix d’ombre et de lassitude
C’est à toi qu’on prend les fusils ô ma patrie au vent du sud
A
Colliourcs
Machado n’a qu’une pierre sur un trou

Le
Vernet
Gurs le
Barcarès des barbelés au bout du compte
Les grands mots que vous employez à qui serviront-ils demain
Vous qui parliez de liberté tendez à votre tour les mains

On dit ce que l’on veut en vers l’amour la mort

mais pas la honte

La pourpre le roseau l’épine il faut aux crucifixions

Tout l’ancien cérémonial quand c’est l’Homme qu’on exécute

Ici commencent le calvaire et les stations et les chutes

Je ne remettrai pas mes pas dans les pas de la
Passion

Et le roman s’achève de lui-même
J’ai déchiré ma vie et mon poème

Plus tard plus tard on dira qui je fus

J’ai déchiré des pages et des pages
Dans le miroir j’ai brisé mon visage

Le grand soleil ne me reconnaît plus

J’ai déchiré mon hvre et ma mémoire
Il y avait dedans trop d’heures noires

Déchiré l’azur pour chasser les nues

Déchiré mon chant pour masquer les larmes
Dissipé le bruit que faisaient les armes

Déchiré mon cœur déchiré mes rêves
Que de leurs débris une aube se lève

Qui n’ait jamais vu ce que moi j’ai vu.

Louis Aragon

 

Sasha Vinci

Tout ça c’est du passé ?

Ah bon…Alors pourquoi ce monde ne fait que répéter le même geste: FERMER LA LUMIERE…

Je dis NON AU NOIR et déchire ces pages qui n’en sortent pas . Un deuxième cauchemar en 48 h c’est le signal sonore du passage à niveau…

 

Niala-Loisobleu – 26 Mars 2018

MADAME COLETTE


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MADAME COLETTE

On a des phrases qui vous hantent
Machinales
Et que l’on dit à tout bout de champ n’importe où
On vieillit
C’est un peu comme un tic une toux
On dit
Comment ça va
Pas mal et vous
Pas mal
On dit
Mon
Dieu Ça ne veut rien dire du tout

Mon
Dieu faites mon
Dieu que je meure en silence

Je ne crois pas en vous
Pourtant si vous étiez

Et de qui donc prier au plus cette pitié

Qu’on se taise sur moi quand l’ombre à ma semblance

Aura vu se fermer les branches du sentier

J’écoutais à l’instant parler pour une morte
On l’aimait
Elle était touchante comme un chant
Et ceux-là qui tâchaient aussi d’être touchants
Faisaient à cette tombe ouverte un bruit de porte
Importun et pourtant tellement pas méchant

Ah j’imagine comme à l’entendre confuse
Ou le feignant peut-être elle leur eût paru
L’écolière qu’effarouchait un mot trop cru
Refusant de l’épaule un compliment par ruse
Pour fuir la fausseté des hommes par les rues

Vous avez bien souffert
Madame mais personne
Aujourd’hui n’aura dit ce lent apaisement
Et que vos yeux ont vu tomber tout doucement
Le voile du bonheur muet enfin que donne
Cette nuit éternelle où personne ne ment

Quand c’était trop affreux vous regardiez les arbres
Ils ont aussi des nœuds à leur tronc comme nous
Nous parfois
Je soleil s’approche et nous dénoue
Tout ce qu’on lui disait la laissait bien de marbre
Auprès de la cheville atroce et du genou

Elle faisait semblant cette femme sensible
On ne sait trop de quoi mais en tout cas semblant
J’étais allant la voir toujours
Renaud tremblant
Aux parterres d’Armide où marcher n’est possible
Sans lever à ses pas les passereaux d’antan

C’était qu’elle devait plus ou moins se défendre
Autour d’elle opposant comme un chat familier
Quelque ancien souvenir à ce que vous alliez
Dire ou faire peut-être et qu’il faudrait entendre
Faute de fuir sur la rampe de l’escalier

Armide et son bonheur abandonnant l’Oronte

Que les soldats du
Christ y meurent donc sans eux

Ont gagné ce rivage aussi bleu que les cieux

Où les enchantements neige et soleil affrontent

Où l’on vit sans armure un printemps merveilleux

Armide et son bonheur ignorent la croisade

Ignorent l’homme en proie à des difficultés

Tout leur art n’est qu’amour à ces bords enchantés

Retourne si tu veux par la mer de
Grenade

A
Carthage ou
Damiette
Eux vont ici rester

Armide est ce détour volontaire
L’exil

En plein cœur
Une soif ardente au lac lointain

Cette consomption des plaisirs mal éteints

Cet émerveillement égoïste des îles

Dont la mer d’émeraude entoure les matins

Cette île
Fortunée était bien la dernière

Qu’un désir souverain berçât de ses accents

Les fleurs et les parfums y paraissaient puissants

Comme aux primes lueurs des aubes printanières

Quand tout avait le trouble et la chaleur du sang

Où le jour de naguère uniquement pénètre
Où la pierre et le ciel à ses rêves se plient
Armide des douleurs je la vois sur ce lit
Magicienne imaginaire à sa fenêtre
Mélange singulier de mémoire et d’oubli

Elle semblait parmi ses livres couleur
Parme
Telle qu’elle a voulu que le monde la vît
Mettant le nom de la violette à la vie
Comme un songe embaumé prisonnière d’un charme
Etrangère à l’histoire et par tout asservie

Lorsque je l’ai connue elle avait l’air d’un faune
Encore il m’en souvient au
Boulevard
Suchet 11 en restait sa voix de syrinx où perchait
Avec toutes les variations d’un
Beaune
Le roulement des r comme un vin dans le chai

L’avenir qu’il y puise
Et dans son héritage
Décompte les raisins comme il faut grain à grain
Décante du tanin ce soleil souterrain
Dépouille l’amertume et prenne en son partage
Ces doux regards qu’à l’ombre accorde un romarin

Elle n’avait choisi ni le temps ni le monde

Qui lui furent donnés pour croître et pour aimer

Et non plus le rosier le brasier allumé

N’ont choisi le bois mort ou cette terre immonde

Pour la flamme et la fleur l’épine et la fumée

Armide chère
Armide
Armide trop humaine
Les jours d’après la pluie en elle trouveront
Le plaisir d’oublier une ride à son front
Comme les sous tintant au bout de la semaine À la fin de l’hiver la tiédeur des marrons

Ces derniers temps tout n’était plus que silhouette
Estompement du mal et que fatigue au fond
Je me souviens de cette générale où l’on
Montra l’intimité de
Madame
Colette
Sur les petits écrans de la télévision

Qu’est-ce que c’est que ces lumières d’acrobates
Ces lampes d’Aladin cette sorcellerie
D’abord on entendait â peine et puis ça crie
Du moins était-il seul au château des
Carpathes
Cet étrange héros dont
Jules
Verne écrit

Rongeant au creux des rnonts un amour sans pâture
Pour une femme absente avec ses bras abstraits
Et cette voix trop belle et ce mouvant portrait
Du moins était-il seul assis à sa torture
Et ce n’était que lui-même qu’il torturait

Jeunesse ma jeunesse est-ce donc ton image

On survit longuement à l’avril des baisers

Déjà midi s’étonne et cherche la rosée

Même un beau crépuscule est encore un dommage

Le cœur qui se souvient n’est jamais apaisé

Jeunesse ma jeunesse il n’est plus de dimanches
Si tu t’en es allée en changeant mes cheveux
Jeunesse ma jeunesse assise à tous les feux
Où donc est le tapis vert et bleu des pervenches
Où sont les champs fleuris où tu disais je veux

Laisse là tes regrets vieil homme et ta jeunesse
Dimanche ou pas impatients dès le lundi
D’autres adolescents ouvrent le paradis
Ils ont cette splendeur des choses qui renaissent
Ne reconnais-tu pas ta propre mélodie

Laisse laisse la place à ce grand bal physique
Ne triomphes-tu pas tant qu’il est des amants
Regarde-les danser avec emportement
O jeunesse
Ancienne et nouvelle musique
Colette (‘écoutait de son appartement

On avait inventé ce spectacle pour elle
Elle était sur la scène et les acteurs jouaient
Dans ce chez elle où la souffrance la clouait
On l’appelait d’ici
Son chant de tourterelle
Dans les pick-up épars en retour s’enrouait

Elle avait
Cette idée accepté de le faire
Et tandis que la salle où le rideau rougit
Dans son
Palais-Royal avait soudain surgi
La voilà qui s’allume à la rampe d’enfer
Comment s’y refuser
Et répond à
Gigi

Cela prenait une atmosphère de collège
Elle répondait vite et peut-être à côté
Ses yeux avaient gardé leur fard et leur beauté
Qui nous donnaient le sentiment d’un sacrilège
En raison de cet enjouement prémédité

La pudeur du langage est un dernier orgueil

Les examinateurs dans le théâtre assis

En suivaient le détour et la péripétie

Nous étions enfoncés comme eux dans nos fauteuils

Qui tentions de comprendre à quoi bon tout ceci

Mais pour des papillons dont les gens lui parlèrent
Elle eut l’expression de la biche blessée
Quelle était cette plaie où saignait sa pensée
Quelque chose un moment avait dû lui déplaire
Rien qu’un moment Ça c’est tout de suite passé

Nous n’entrerons jamais au vrai jardin d’Armide
On avait beau l’avoir prise au piège et traînée
Dans l’éclat des sunlights comme une fleur fanée
C’était nous qui restions pareils au sol aride
Au long été de ses quatre-vingt-une années

Elle aura trop bien su ce que c’est que mourir
Comme aux indifférents la bouche s’y confie

On n’a plus le secours des yeux ni leur défi
Ni les éclairs furtifs la feinte du sourire
Elle n’a pas voulu qu’on la photographie

Elle n’a pas permis de fixer à son ombre
La narine immobile et la tempe sans bruit
Ce traître instantané cet effroi cette nuit
Elle n’a pas voulu demeurer ce décombre
Le masque abandonné d’où l’âme s’est enfuie

Nous ne la suivrons plus par les secrets méandres
Où seule et vainement elle eut un long succès
L’allée est solitaire où
Colette passait
Dans le vent retombé toute poussière est cendre
Une aile va manquer au murmure français

Adieu reine des prés adieu l’enchanteresse
Qui fis d’aimer ta loi ton souffle et ton credo À ta fenêtre encore il palpite un rideau
La nuit d’août est pleine encore de caresses
Claudine vit encore ô fille de
Sido

Demain dans ses bras prend tes belles créatures
Je ne sais pas vraiment pour lui ce qu’elles sont
La morsure s’oublie et reste le frisson
O folklore des temps ô nouvelle aventure
C’est la lèvre qui fait l’eau pure et la chanson

Tout meurt et refleurit tout se métamorphose
Vois-les vois-les grandir ces enfants de tes mains
Aux astres inventés d’un univers humain
Ton sauvage églantier va se couvrir de roses
Une odeur d’innocence envahit tes chemins

Août 1954

Louis Aragon

QUADRILLE DES HOMARD


Louis Aragon

 

QUADRILLE DES HOMARDS

 

Allez un petit peu plus vite À l’escargot dit le merlan
Un marsouin piétine ma queue
II proteste qu’on est trop lent
Voyez les tortues les homards vivement comme tous avancent
Ils attendent sur le plongeoir
Voulez-vous entrer dans la danse
Voulez-vous ne voulez-vous pas voulez-vous entrer dans la danse

Imaginez-vous seulement le plaisir que cela sera
Dans la mer avec les homards lorsque tous on nous poussera
Mais l’escargot dit
C’est trop loin
Avec un air de défiance
Et mille mercis au merlan mais quant à entrer dans la danse
Il ne voulait ne pouvait pas ne voulait entrer dans la danse

La belle affaire si c’est loin
Disait son écailleux ami
La côte de l’autre côté on peut s’y baigner c’est permis
Plus on s’éloigne d’Angleterre et plus on approche de
France
N’ayez pas peur cher escargot mais entrez plutôt dans la danse
Voulez-vous ne voulez-vous pas voulez-vous entrer dans la danse

Tu me parles de ton enfance et ta tête est sur mes genoux
Dans la chambre au premier qui pour nous sera les jardins d’Ar-mide

Eiffel
Tower
As-tu six pence pour le gaz
II fait humide

Et froid
La flamme jaune et bleue à nouveau danse devant nous

Raconte-moi ton univers raconte-moi ta solitude

Ne sortons pas restons devant les cuivres de la cheminée

Ton père te ressemble il est sombre à la fin de la journée

Les souliers te font toujours mal la gouvernante a la voix rude

Il y a une maison d’ombre et d’ordre avec l’argenterie

Des cristaux les glaces qui rêvent d’une robe bruissante

Tu n’as pas le droit de courir le parc sur le sable des sentes

Et la pelouse est toujours rase au-dessous d’un ciel toujours gris

Tout ce long temps tout ce long temps de notre enfance qu’on gaspille

Chaque mot que tu dis en moi s’enfonce à la façon d’un clou
Chaque mot que tu dis de ton passé me rend triste et jaloux
Femme ô femme que ne t’ai-je connue alors petite fille

Tes amants n’en souffle pas mot qu’ai-je à faire de tes amants
Mais descendons au restaurant
Les salles sont déjà désertes
Nous ne serons que tous les deux assis parmi les plantes vertes
Le patron viendra nous parler avec son accent allemand

Le vieux
Stulick a l’air d’un phoque
II te dira tendant la carte
De
Qveen ov hearts she mode sortie tarts

All on a summer day
De
Knave ov hearts he stole dose tarts

And took dem qvite a-v-way

Dame de cœur je le sais bien un jour il faudra que tu partes

Malles
Chambres d’hôtel
Ainsi font ainsi font font font
Dans les couloirs silencieux les chemins gris bordés de rouge
Et l’on met les souliers dehors afin de mieux voir au plafond
Le couple des ombres qui bouge

Elle n’aimait que ce qui passe et j’étais la couleur du temps
Et tout même l’Ile
Saint-Louis n’était pour elle qu’un voyage
Elle parlait d’ailleurs
Toujours d’ailleurs
Je rêvais l’écoutant
Comme à la mer un coquillage

Une femme c’est un portrait dont l’univers est le lointain À
Paris nous changions de quartier comme on change de chemise
De la femme vient la lumière
Et le soir comme le matin
Autour d’elle tout s’organise

Une femme c’est une porte qui s’ouvre sur l’inconnu
Une femme cela vous envahit comme chante une source
Une femme toujours c’est comme le triomphe des pieds nus
L’éclair qu’on rejoint à la course

Ali l’ignorant que je faisais
Où donc avais-je avant les yeux
On quitte tout pour une femme et tout prend une autre envergure

Tout s’harmonise avec sa voix
La femme c’est le
Merveilleux
Tout à ses pas se transfigure

Et je m’amusais tout d’abord
Crépusculaires
Ophélies
Aventuriers au teint brûlé comme des châteaux en
Espagne
Gens en disponibilité
Charlatans de
Gallipoli
De ce monde qui l’accompagne

Qui est l’actrice aux yeux d’iris lourde et blonde comme un bouquet

Il y a dans la perspective un ballet d’ombres qu’on devine
Jaloux des pages florentins pâle s’exerce au bilboquet
L’Arlequin du
Pont de
Brooklyn

Et cette dame d’organdi comme une figure de proue
Qui tuera son mari le joueur de polo dans une gare
De grands diables décolorés
Chiliens bleus Écossais roux
Couverts de cendre de cigare

La négresse irlandaise a soudain pour moi des airs de
Manet
Sans doute est-elle comme moi lasse d’écouter leurs fadaises
Elle ne se sert que des mots qu’on connaît
Tou’U miss me
Honey
Un de ces jours
Some of thèse days

Cette vie insensiblement chante pour nous les yeux fermés
Parler parler boire et danser tant que la nuit le jour l’épouse
Il y a toujours quelqu’un là pour qui le temps file en fumée
Sur le rythme et l’accent d’un blues

Essayons de retrouver le grand air
Mets tes doigts dans les miens
Gilles
Pierrot la coterie oublions un peu leurs visages
Par-delà les vagues frondaisons de
Watteau
Veux-tu bien
Nous perdre au cœur du paysage

Les martins-pêcheurs au ciel jaune et rose
Cousent le printemps au-dessus des toits
Où leur vol léger en passant se pose
Aux créneaux neiges que les vents nettoient

La
Tour des
Harengs de l’hiver se lave
Maisons à l’envers leur front mauve est pris
Dans les lourdes eaux d’un rêve batave
Que les bateaux gris lentement charrient

Les bateliers blonds au bleu de leur pipe
Ont les yeux noyés par l’Indonésie
Tandis que les marchandes de tulipes
Pour les étrangers déjà s’égosient

Ce calme c’est le calme du commerce
Ce silence est fait de soie et d’étain
Les grands bassins de mât en mât y bercent
Le soir safran qui sur les quais déteint

Le jour déclinant les digues cyclables
Dans un
Ruisdael sombre aux rouges falots

Portent de la ville au loin par les sables
Le pédalement de mille vélos

Mais dans l’échoppe est assise une dame
Comme un bijou qui dort en son écrin
Car c’est ici le ghetto d’Amsterdam
Où des bras blancs entourent les marins

On dit amour pour nommer cette chose
Qui peut durer juste le temps qu’il faut
Petit palais de la métempsychose
Pour avoir l’œil rond comme l’ont là-haut

Les martins-pêcheurs au ciel jaune et rose

Quand je me retourne en arrière il me semble que ces jours sont
Casinos blancs cieux aveuglants dans le soleil intarissable
Dunes de
Dieppe ou
Biarritz blessures de sel et de sable
Un seul et torride juillet poudré d’or et taché de son

Je vois un jardin dévasté par la lumière et la paresse
Je ne suis pas autrement sûr que sa rocaille ait existé
Il se peut que ce n’ait été qu’une illusion de l’été
Une simple soif d’autre chose
Une rose de sécheresse

Pourquoi dans un couple d’amants un tel amas de solitude
C’est une brume qui se lève et sépare le monde en deux
C’est comme un besoin de s’enfuir un peu moins des autres que d’eux

Le plein midi d’aimer mortellement porte sa lassitude

Le plein midi d’aimer mon cher des mots comme ceux-là font rire
Suis dans les champs coupés de murs le lézard et le scarabée
Et surtout ne t’en reviens pas vers elle avant vêpres tombées
Il y a des fleurs qui le soir seulement daignent s’entrouvrir

Je vois ce temps qui fait long feu comme un pauvre enfant qui mendie

Je vois des villes de poussière avec leurs arbres sans couleur
Je confonds le sud et le nord dans le vent et dans la chaleur
Je confonds la haine et l’amour la
Provence et la
Normandie

J’écoute le silence du temps dans les villégiatures
Un chien fuit sans demander son reste et boite dans le sentier
J’entends le bruit d’une voiture au loin dans un autre quartier
Puis tout reprend cette tremblante immobilité des peintures

J’attends j’attends la nuit comme une bénédiction de
Dieu
Et dans la paume de mes mains je sens brûler ce qui me touche
Pour que le tableau soit complet il y manque encore les mouches
Et le dégoût et la fatigue et les pavillons de banlieue

Louis Aragon

Tu m’as trouvé comme un caillou


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Tu m’as trouvé comme un caillou

Tu m’as trouvé comme un caillou que l’on ramasse sur la place
Comme un bizarre objet perdu dont nul ne peut dire l’usage
Comme l’algue sur un sextant qu’échoue à terre la marée
Comme à la fenêtre un brouillard qui ne demande qu’à entrer
Comme le désordre d’une chambre d’hôtel qu’on n’a pas faite
Un lendemain de carrefour dans les papiers gras de la fête
Un voyageur sans billet assis sur le marchepied du train
Un ruisseau dans leur champ détourné par les mauvais riverains
Une bête des bois que les autos ont prise dans leurs phares
Comme un veilleur de nuit qui s’en revient dans le matin blafard
Comme un rêve mal dissipé dans l’ombre noire des prisons
Comme l’affolement d’un oiseau fourvoyé dans la maison
Comme au doigt de l’amant trahi la marque rouge d’une bague
Une voiture abandonnée au milieu d’un terrain vague
Comme une lettre déchirée éparpillée au vent des rues
Comme le hâle sur les mains qu’a laissé l’été disparu
Comme le regard blessé de l’être qui voit qu’il s’égare
Comme les bagages laissés en souffrance dans une gare
Comme une porte quelque part ou peut-être un volet qui bat
Le sillon pareil du cœur et de l’arbre où la foudre tomba
Une pierre au bord de la route en souvenir de quelque chose
Un mal qui n’en finit pas plus que la couleur des ecchymoses
Comme au loin sur la mer la sirène inutile d’un bateau
Comme longtemps après dans la chair la mémoire du couteau
Comme le cheval échappé qui boit l’eau sale d’une mare
Comme un oreiller dévasté par une nuit de cauchemars
Comme une injure au soleil avec de la paille dans les yeux
Comme la colère à revoir que rein n’a changé sous les cieux
Tu m’as trouvé dans la nuit comme une parole irréparable
Comme un vagabond pour dormir qui s’était couché dans l’étable
Comme un chien qui porte un collier aux initiales d’autrui
Un homme des jours d’autrefois empli de fureur et de bruit.

Louis Aragon, le roman inachevé, 1956

 

C’était avant que l’apporte claque. Voilà trente-six mois et + , que j’arrose l’arbre de vie d’air de sel qui ne peut faire semblant. Toujours naturel comme le cycle des saisons sur lequel mon vélo tisse la toile. La chaleur est trop lourde , il faut que j’aille au creux, à l’endroit où les fougères écartent leurs palmes. Lit d’aiguilles dans la pinède, trouée par où passent les vieilles pierres de l’abbaye. Près des plantes médicinales du jardin de curé. La grande arche fend le ciel. Un saut de vague écume la plage d’un sourire chantilly. J’ai écouté l’oiseau revenu de sa traversée océanique, me dire que les lointains sont bien plus près que des voisins de palier qu’on ne rencontre jamais. Il n’y a pas d’oubli du silence. Seul le bruit ne peut garder de mémoire. On a toujours fait la voile en fonction du vent. Les matériaux changent pas le souffle des poitrines. As-tu vidé le sas de plongée ? L’arbre est en première page à la hune. La mer garde cette odeur de cabane en couleur vive. L’écaille y mouille son fruit. Algue marine couvrant ton front pour ne rien perdre du vert de tes yeux où je vis à te voir. La chanson de ton clapot me roule bord à bord, posée sur mes lèvres comme le caillou pour ne jamais te perdre.

Niala-Loisobleu – 6 Juillet 2017