LES PAGES LACÉRÉES


LES PAGES LACÉRÉES

Louis Aragon

Que cette interminable nuit paraît à mon cœur longue et brève
Le poème a comme la vie un caractère d’insomnie
On se retourne on cherche on fuit pour se souvenir on oublie
C’est l’existence tout entière avec ses réveils et ses rêves

Sur mon oreiller c’est tout une tête noire ou tête d’argent
D’avoir cru la moitié du temps l’autre moitié du temps se ronge
Et les belles illusions ont duré ce que dure un songe
Il n’y a rien comme l’espoir pour faire bien rire les gens

Notre destin ressemble-t-il à la guerre d’Ethiopie
On ne croit jamais dans l’abord que ce soit la peste qui gagne
Cependant rien ne se conquiert sans que se déchire une
Espagne

Et l’on ne meurt que lentement des blessures de l’utopie

Après vingt ans j’ouvre les yeux dans les ténèbres de
Madrid
Quand d’une fenêtre d’en face on a tiré sur les carreaux
Un téléphone clandestin
Calle
Marqués del
Duero
Sonne mystérieusement dans la profondeur des murs vides

Le drame au début mon amour quand nous en fûmes les témoins
Nous ne voulions le voir ni croire et que le ciel chût sur la terre

L’appartement au-dessus de la
Cité
Universitaire

Comme on y déjeunait gaîment à regarder la guerre au loin

La mort est venue en retard pour mettre ce bonheur en miettes
On avait laissé tout en l’air le ménage n’était pas fait
C’est le canon qui se chargea de la cuisine et du buffet
Et sous la toiture éventrée il n’est resté que les assiettes

Que sont devenus ces petits qui jouaient au bord du trottoir
Lorsque je repense à
Valence en moi quelque chose se fend
Amis d’un jour et d’une nuit malheureux malheureux enfants
Et sur la route de la mer roulaient les poids lourds de l’Histoire

L’étrange époque où de partout venaient les cervelles brûlées
Héros obscurs et vieux forbans le pire le meilleur complète
Dans un nouveau romancero de sang d’or et de violette
Et c’est comme si des soleils dans les ruisseaux avaient roulé

C’est l’hiver l’exode et le froid ni demeure ni cimetière
Peuple et soldats mêlant leurs pas femmes portant leurs nouveau-nés

Nous les avons vus remonter comme un sanglot aux
Pyrénées
Et tout ce grand piétinement de guenilles à la frontière

Ne voyez-vous pas que c’est nous déjà qu’on parque pauvres fous
Ne sentez-vous pas dans vos bras ce faix d’ombre et de lassitude
C’est à toi qu’on prend les fusils ô ma patrie au vent du sud
A
Colliourcs
Machado n’a qu’une pierre sur un trou

Le
Vernet
Gurs le
Barcarès des barbelés au bout du compte
Les grands mots que vous employez à qui serviront-ils demain
Vous qui parliez de liberté tendez à votre tour les mains

On dit ce que l’on veut en vers l’amour la mort

mais pas la honte

La pourpre le roseau l’épine il faut aux crucifixions

Tout l’ancien cérémonial quand c’est l’Homme qu’on exécute

Ici commencent le calvaire et les stations et les chutes

Je ne remettrai pas mes pas dans les pas de la
Passion

Et le roman s’achève de lui-même
J’ai déchiré ma vie et mon poème

Plus tard plus tard on dira qui je fus

J’ai déchiré des pages et des pages
Dans le miroir j’ai brisé mon visage

Le grand soleil ne me reconnaît plus

J’ai déchiré mon hvre et ma mémoire
Il y avait dedans trop d’heures noires

Déchiré l’azur pour chasser les nues

Déchiré mon chant pour masquer les larmes
Dissipé le bruit que faisaient les armes

Déchiré mon cœur déchiré mes rêves
Que de leurs débris une aube se lève

Qui n’ait jamais vu ce que moi j’ai vu.

Louis Aragon

 

Sasha Vinci

Tout ça c’est du passé ?

Ah bon…Alors pourquoi ce monde ne fait que répéter le même geste: FERMER LA LUMIERE…

Je dis NON AU NOIR et déchire ces pages qui n’en sortent pas . Un deuxième cauchemar en 48 h c’est le signal sonore du passage à niveau…

 

Niala-Loisobleu – 26 Mars 2018

MADAME COLETTE


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MADAME COLETTE

On a des phrases qui vous hantent
Machinales
Et que l’on dit à tout bout de champ n’importe où
On vieillit
C’est un peu comme un tic une toux
On dit
Comment ça va
Pas mal et vous
Pas mal
On dit
Mon
Dieu Ça ne veut rien dire du tout

Mon
Dieu faites mon
Dieu que je meure en silence

Je ne crois pas en vous
Pourtant si vous étiez

Et de qui donc prier au plus cette pitié

Qu’on se taise sur moi quand l’ombre à ma semblance

Aura vu se fermer les branches du sentier

J’écoutais à l’instant parler pour une morte
On l’aimait
Elle était touchante comme un chant
Et ceux-là qui tâchaient aussi d’être touchants
Faisaient à cette tombe ouverte un bruit de porte
Importun et pourtant tellement pas méchant

Ah j’imagine comme à l’entendre confuse
Ou le feignant peut-être elle leur eût paru
L’écolière qu’effarouchait un mot trop cru
Refusant de l’épaule un compliment par ruse
Pour fuir la fausseté des hommes par les rues

Vous avez bien souffert
Madame mais personne
Aujourd’hui n’aura dit ce lent apaisement
Et que vos yeux ont vu tomber tout doucement
Le voile du bonheur muet enfin que donne
Cette nuit éternelle où personne ne ment

Quand c’était trop affreux vous regardiez les arbres
Ils ont aussi des nœuds à leur tronc comme nous
Nous parfois
Je soleil s’approche et nous dénoue
Tout ce qu’on lui disait la laissait bien de marbre
Auprès de la cheville atroce et du genou

Elle faisait semblant cette femme sensible
On ne sait trop de quoi mais en tout cas semblant
J’étais allant la voir toujours
Renaud tremblant
Aux parterres d’Armide où marcher n’est possible
Sans lever à ses pas les passereaux d’antan

C’était qu’elle devait plus ou moins se défendre
Autour d’elle opposant comme un chat familier
Quelque ancien souvenir à ce que vous alliez
Dire ou faire peut-être et qu’il faudrait entendre
Faute de fuir sur la rampe de l’escalier

Armide et son bonheur abandonnant l’Oronte

Que les soldats du
Christ y meurent donc sans eux

Ont gagné ce rivage aussi bleu que les cieux

Où les enchantements neige et soleil affrontent

Où l’on vit sans armure un printemps merveilleux

Armide et son bonheur ignorent la croisade

Ignorent l’homme en proie à des difficultés

Tout leur art n’est qu’amour à ces bords enchantés

Retourne si tu veux par la mer de
Grenade

A
Carthage ou
Damiette
Eux vont ici rester

Armide est ce détour volontaire
L’exil

En plein cœur
Une soif ardente au lac lointain

Cette consomption des plaisirs mal éteints

Cet émerveillement égoïste des îles

Dont la mer d’émeraude entoure les matins

Cette île
Fortunée était bien la dernière

Qu’un désir souverain berçât de ses accents

Les fleurs et les parfums y paraissaient puissants

Comme aux primes lueurs des aubes printanières

Quand tout avait le trouble et la chaleur du sang

Où le jour de naguère uniquement pénètre
Où la pierre et le ciel à ses rêves se plient
Armide des douleurs je la vois sur ce lit
Magicienne imaginaire à sa fenêtre
Mélange singulier de mémoire et d’oubli

Elle semblait parmi ses livres couleur
Parme
Telle qu’elle a voulu que le monde la vît
Mettant le nom de la violette à la vie
Comme un songe embaumé prisonnière d’un charme
Etrangère à l’histoire et par tout asservie

Lorsque je l’ai connue elle avait l’air d’un faune
Encore il m’en souvient au
Boulevard
Suchet 11 en restait sa voix de syrinx où perchait
Avec toutes les variations d’un
Beaune
Le roulement des r comme un vin dans le chai

L’avenir qu’il y puise
Et dans son héritage
Décompte les raisins comme il faut grain à grain
Décante du tanin ce soleil souterrain
Dépouille l’amertume et prenne en son partage
Ces doux regards qu’à l’ombre accorde un romarin

Elle n’avait choisi ni le temps ni le monde

Qui lui furent donnés pour croître et pour aimer

Et non plus le rosier le brasier allumé

N’ont choisi le bois mort ou cette terre immonde

Pour la flamme et la fleur l’épine et la fumée

Armide chère
Armide
Armide trop humaine
Les jours d’après la pluie en elle trouveront
Le plaisir d’oublier une ride à son front
Comme les sous tintant au bout de la semaine À la fin de l’hiver la tiédeur des marrons

Ces derniers temps tout n’était plus que silhouette
Estompement du mal et que fatigue au fond
Je me souviens de cette générale où l’on
Montra l’intimité de
Madame
Colette
Sur les petits écrans de la télévision

Qu’est-ce que c’est que ces lumières d’acrobates
Ces lampes d’Aladin cette sorcellerie
D’abord on entendait â peine et puis ça crie
Du moins était-il seul au château des
Carpathes
Cet étrange héros dont
Jules
Verne écrit

Rongeant au creux des rnonts un amour sans pâture
Pour une femme absente avec ses bras abstraits
Et cette voix trop belle et ce mouvant portrait
Du moins était-il seul assis à sa torture
Et ce n’était que lui-même qu’il torturait

Jeunesse ma jeunesse est-ce donc ton image

On survit longuement à l’avril des baisers

Déjà midi s’étonne et cherche la rosée

Même un beau crépuscule est encore un dommage

Le cœur qui se souvient n’est jamais apaisé

Jeunesse ma jeunesse il n’est plus de dimanches
Si tu t’en es allée en changeant mes cheveux
Jeunesse ma jeunesse assise à tous les feux
Où donc est le tapis vert et bleu des pervenches
Où sont les champs fleuris où tu disais je veux

Laisse là tes regrets vieil homme et ta jeunesse
Dimanche ou pas impatients dès le lundi
D’autres adolescents ouvrent le paradis
Ils ont cette splendeur des choses qui renaissent
Ne reconnais-tu pas ta propre mélodie

Laisse laisse la place à ce grand bal physique
Ne triomphes-tu pas tant qu’il est des amants
Regarde-les danser avec emportement
O jeunesse
Ancienne et nouvelle musique
Colette (‘écoutait de son appartement

On avait inventé ce spectacle pour elle
Elle était sur la scène et les acteurs jouaient
Dans ce chez elle où la souffrance la clouait
On l’appelait d’ici
Son chant de tourterelle
Dans les pick-up épars en retour s’enrouait

Elle avait
Cette idée accepté de le faire
Et tandis que la salle où le rideau rougit
Dans son
Palais-Royal avait soudain surgi
La voilà qui s’allume à la rampe d’enfer
Comment s’y refuser
Et répond à
Gigi

Cela prenait une atmosphère de collège
Elle répondait vite et peut-être à côté
Ses yeux avaient gardé leur fard et leur beauté
Qui nous donnaient le sentiment d’un sacrilège
En raison de cet enjouement prémédité

La pudeur du langage est un dernier orgueil

Les examinateurs dans le théâtre assis

En suivaient le détour et la péripétie

Nous étions enfoncés comme eux dans nos fauteuils

Qui tentions de comprendre à quoi bon tout ceci

Mais pour des papillons dont les gens lui parlèrent
Elle eut l’expression de la biche blessée
Quelle était cette plaie où saignait sa pensée
Quelque chose un moment avait dû lui déplaire
Rien qu’un moment Ça c’est tout de suite passé

Nous n’entrerons jamais au vrai jardin d’Armide
On avait beau l’avoir prise au piège et traînée
Dans l’éclat des sunlights comme une fleur fanée
C’était nous qui restions pareils au sol aride
Au long été de ses quatre-vingt-une années

Elle aura trop bien su ce que c’est que mourir
Comme aux indifférents la bouche s’y confie

On n’a plus le secours des yeux ni leur défi
Ni les éclairs furtifs la feinte du sourire
Elle n’a pas voulu qu’on la photographie

Elle n’a pas permis de fixer à son ombre
La narine immobile et la tempe sans bruit
Ce traître instantané cet effroi cette nuit
Elle n’a pas voulu demeurer ce décombre
Le masque abandonné d’où l’âme s’est enfuie

Nous ne la suivrons plus par les secrets méandres
Où seule et vainement elle eut un long succès
L’allée est solitaire où
Colette passait
Dans le vent retombé toute poussière est cendre
Une aile va manquer au murmure français

Adieu reine des prés adieu l’enchanteresse
Qui fis d’aimer ta loi ton souffle et ton credo À ta fenêtre encore il palpite un rideau
La nuit d’août est pleine encore de caresses
Claudine vit encore ô fille de
Sido

Demain dans ses bras prend tes belles créatures
Je ne sais pas vraiment pour lui ce qu’elles sont
La morsure s’oublie et reste le frisson
O folklore des temps ô nouvelle aventure
C’est la lèvre qui fait l’eau pure et la chanson

Tout meurt et refleurit tout se métamorphose
Vois-les vois-les grandir ces enfants de tes mains
Aux astres inventés d’un univers humain
Ton sauvage églantier va se couvrir de roses
Une odeur d’innocence envahit tes chemins

Août 1954

Louis Aragon

QUADRILLE DES HOMARD


Louis Aragon

 

QUADRILLE DES HOMARDS

 

Allez un petit peu plus vite À l’escargot dit le merlan
Un marsouin piétine ma queue
II proteste qu’on est trop lent
Voyez les tortues les homards vivement comme tous avancent
Ils attendent sur le plongeoir
Voulez-vous entrer dans la danse
Voulez-vous ne voulez-vous pas voulez-vous entrer dans la danse

Imaginez-vous seulement le plaisir que cela sera
Dans la mer avec les homards lorsque tous on nous poussera
Mais l’escargot dit
C’est trop loin
Avec un air de défiance
Et mille mercis au merlan mais quant à entrer dans la danse
Il ne voulait ne pouvait pas ne voulait entrer dans la danse

La belle affaire si c’est loin
Disait son écailleux ami
La côte de l’autre côté on peut s’y baigner c’est permis
Plus on s’éloigne d’Angleterre et plus on approche de
France
N’ayez pas peur cher escargot mais entrez plutôt dans la danse
Voulez-vous ne voulez-vous pas voulez-vous entrer dans la danse

Tu me parles de ton enfance et ta tête est sur mes genoux
Dans la chambre au premier qui pour nous sera les jardins d’Ar-mide

Eiffel
Tower
As-tu six pence pour le gaz
II fait humide

Et froid
La flamme jaune et bleue à nouveau danse devant nous

Raconte-moi ton univers raconte-moi ta solitude

Ne sortons pas restons devant les cuivres de la cheminée

Ton père te ressemble il est sombre à la fin de la journée

Les souliers te font toujours mal la gouvernante a la voix rude

Il y a une maison d’ombre et d’ordre avec l’argenterie

Des cristaux les glaces qui rêvent d’une robe bruissante

Tu n’as pas le droit de courir le parc sur le sable des sentes

Et la pelouse est toujours rase au-dessous d’un ciel toujours gris

Tout ce long temps tout ce long temps de notre enfance qu’on gaspille

Chaque mot que tu dis en moi s’enfonce à la façon d’un clou
Chaque mot que tu dis de ton passé me rend triste et jaloux
Femme ô femme que ne t’ai-je connue alors petite fille

Tes amants n’en souffle pas mot qu’ai-je à faire de tes amants
Mais descendons au restaurant
Les salles sont déjà désertes
Nous ne serons que tous les deux assis parmi les plantes vertes
Le patron viendra nous parler avec son accent allemand

Le vieux
Stulick a l’air d’un phoque
II te dira tendant la carte
De
Qveen ov hearts she mode sortie tarts

All on a summer day
De
Knave ov hearts he stole dose tarts

And took dem qvite a-v-way

Dame de cœur je le sais bien un jour il faudra que tu partes

Malles
Chambres d’hôtel
Ainsi font ainsi font font font
Dans les couloirs silencieux les chemins gris bordés de rouge
Et l’on met les souliers dehors afin de mieux voir au plafond
Le couple des ombres qui bouge

Elle n’aimait que ce qui passe et j’étais la couleur du temps
Et tout même l’Ile
Saint-Louis n’était pour elle qu’un voyage
Elle parlait d’ailleurs
Toujours d’ailleurs
Je rêvais l’écoutant
Comme à la mer un coquillage

Une femme c’est un portrait dont l’univers est le lointain À
Paris nous changions de quartier comme on change de chemise
De la femme vient la lumière
Et le soir comme le matin
Autour d’elle tout s’organise

Une femme c’est une porte qui s’ouvre sur l’inconnu
Une femme cela vous envahit comme chante une source
Une femme toujours c’est comme le triomphe des pieds nus
L’éclair qu’on rejoint à la course

Ali l’ignorant que je faisais
Où donc avais-je avant les yeux
On quitte tout pour une femme et tout prend une autre envergure

Tout s’harmonise avec sa voix
La femme c’est le
Merveilleux
Tout à ses pas se transfigure

Et je m’amusais tout d’abord
Crépusculaires
Ophélies
Aventuriers au teint brûlé comme des châteaux en
Espagne
Gens en disponibilité
Charlatans de
Gallipoli
De ce monde qui l’accompagne

Qui est l’actrice aux yeux d’iris lourde et blonde comme un bouquet

Il y a dans la perspective un ballet d’ombres qu’on devine
Jaloux des pages florentins pâle s’exerce au bilboquet
L’Arlequin du
Pont de
Brooklyn

Et cette dame d’organdi comme une figure de proue
Qui tuera son mari le joueur de polo dans une gare
De grands diables décolorés
Chiliens bleus Écossais roux
Couverts de cendre de cigare

La négresse irlandaise a soudain pour moi des airs de
Manet
Sans doute est-elle comme moi lasse d’écouter leurs fadaises
Elle ne se sert que des mots qu’on connaît
Tou’U miss me
Honey
Un de ces jours
Some of thèse days

Cette vie insensiblement chante pour nous les yeux fermés
Parler parler boire et danser tant que la nuit le jour l’épouse
Il y a toujours quelqu’un là pour qui le temps file en fumée
Sur le rythme et l’accent d’un blues

Essayons de retrouver le grand air
Mets tes doigts dans les miens
Gilles
Pierrot la coterie oublions un peu leurs visages
Par-delà les vagues frondaisons de
Watteau
Veux-tu bien
Nous perdre au cœur du paysage

Les martins-pêcheurs au ciel jaune et rose
Cousent le printemps au-dessus des toits
Où leur vol léger en passant se pose
Aux créneaux neiges que les vents nettoient

La
Tour des
Harengs de l’hiver se lave
Maisons à l’envers leur front mauve est pris
Dans les lourdes eaux d’un rêve batave
Que les bateaux gris lentement charrient

Les bateliers blonds au bleu de leur pipe
Ont les yeux noyés par l’Indonésie
Tandis que les marchandes de tulipes
Pour les étrangers déjà s’égosient

Ce calme c’est le calme du commerce
Ce silence est fait de soie et d’étain
Les grands bassins de mât en mât y bercent
Le soir safran qui sur les quais déteint

Le jour déclinant les digues cyclables
Dans un
Ruisdael sombre aux rouges falots

Portent de la ville au loin par les sables
Le pédalement de mille vélos

Mais dans l’échoppe est assise une dame
Comme un bijou qui dort en son écrin
Car c’est ici le ghetto d’Amsterdam
Où des bras blancs entourent les marins

On dit amour pour nommer cette chose
Qui peut durer juste le temps qu’il faut
Petit palais de la métempsychose
Pour avoir l’œil rond comme l’ont là-haut

Les martins-pêcheurs au ciel jaune et rose

Quand je me retourne en arrière il me semble que ces jours sont
Casinos blancs cieux aveuglants dans le soleil intarissable
Dunes de
Dieppe ou
Biarritz blessures de sel et de sable
Un seul et torride juillet poudré d’or et taché de son

Je vois un jardin dévasté par la lumière et la paresse
Je ne suis pas autrement sûr que sa rocaille ait existé
Il se peut que ce n’ait été qu’une illusion de l’été
Une simple soif d’autre chose
Une rose de sécheresse

Pourquoi dans un couple d’amants un tel amas de solitude
C’est une brume qui se lève et sépare le monde en deux
C’est comme un besoin de s’enfuir un peu moins des autres que d’eux

Le plein midi d’aimer mortellement porte sa lassitude

Le plein midi d’aimer mon cher des mots comme ceux-là font rire
Suis dans les champs coupés de murs le lézard et le scarabée
Et surtout ne t’en reviens pas vers elle avant vêpres tombées
Il y a des fleurs qui le soir seulement daignent s’entrouvrir

Je vois ce temps qui fait long feu comme un pauvre enfant qui mendie

Je vois des villes de poussière avec leurs arbres sans couleur
Je confonds le sud et le nord dans le vent et dans la chaleur
Je confonds la haine et l’amour la
Provence et la
Normandie

J’écoute le silence du temps dans les villégiatures
Un chien fuit sans demander son reste et boite dans le sentier
J’entends le bruit d’une voiture au loin dans un autre quartier
Puis tout reprend cette tremblante immobilité des peintures

J’attends j’attends la nuit comme une bénédiction de
Dieu
Et dans la paume de mes mains je sens brûler ce qui me touche
Pour que le tableau soit complet il y manque encore les mouches
Et le dégoût et la fatigue et les pavillons de banlieue

Louis Aragon

Tu m’as trouvé comme un caillou


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Tu m’as trouvé comme un caillou

Tu m’as trouvé comme un caillou que l’on ramasse sur la place
Comme un bizarre objet perdu dont nul ne peut dire l’usage
Comme l’algue sur un sextant qu’échoue à terre la marée
Comme à la fenêtre un brouillard qui ne demande qu’à entrer
Comme le désordre d’une chambre d’hôtel qu’on n’a pas faite
Un lendemain de carrefour dans les papiers gras de la fête
Un voyageur sans billet assis sur le marchepied du train
Un ruisseau dans leur champ détourné par les mauvais riverains
Une bête des bois que les autos ont prise dans leurs phares
Comme un veilleur de nuit qui s’en revient dans le matin blafard
Comme un rêve mal dissipé dans l’ombre noire des prisons
Comme l’affolement d’un oiseau fourvoyé dans la maison
Comme au doigt de l’amant trahi la marque rouge d’une bague
Une voiture abandonnée au milieu d’un terrain vague
Comme une lettre déchirée éparpillée au vent des rues
Comme le hâle sur les mains qu’a laissé l’été disparu
Comme le regard blessé de l’être qui voit qu’il s’égare
Comme les bagages laissés en souffrance dans une gare
Comme une porte quelque part ou peut-être un volet qui bat
Le sillon pareil du cœur et de l’arbre où la foudre tomba
Une pierre au bord de la route en souvenir de quelque chose
Un mal qui n’en finit pas plus que la couleur des ecchymoses
Comme au loin sur la mer la sirène inutile d’un bateau
Comme longtemps après dans la chair la mémoire du couteau
Comme le cheval échappé qui boit l’eau sale d’une mare
Comme un oreiller dévasté par une nuit de cauchemars
Comme une injure au soleil avec de la paille dans les yeux
Comme la colère à revoir que rein n’a changé sous les cieux
Tu m’as trouvé dans la nuit comme une parole irréparable
Comme un vagabond pour dormir qui s’était couché dans l’étable
Comme un chien qui porte un collier aux initiales d’autrui
Un homme des jours d’autrefois empli de fureur et de bruit.

Louis Aragon, le roman inachevé, 1956

 

C’était avant que l’apporte claque. Voilà trente-six mois et + , que j’arrose l’arbre de vie d’air de sel qui ne peut faire semblant. Toujours naturel comme le cycle des saisons sur lequel mon vélo tisse la toile. La chaleur est trop lourde , il faut que j’aille au creux, à l’endroit où les fougères écartent leurs palmes. Lit d’aiguilles dans la pinède, trouée par où passent les vieilles pierres de l’abbaye. Près des plantes médicinales du jardin de curé. La grande arche fend le ciel. Un saut de vague écume la plage d’un sourire chantilly. J’ai écouté l’oiseau revenu de sa traversée océanique, me dire que les lointains sont bien plus près que des voisins de palier qu’on ne rencontre jamais. Il n’y a pas d’oubli du silence. Seul le bruit ne peut garder de mémoire. On a toujours fait la voile en fonction du vent. Les matériaux changent pas le souffle des poitrines. As-tu vidé le sas de plongée ? L’arbre est en première page à la hune. La mer garde cette odeur de cabane en couleur vive. L’écaille y mouille son fruit. Algue marine couvrant ton front pour ne rien perdre du vert de tes yeux où je vis à te voir. La chanson de ton clapot me roule bord à bord, posée sur mes lèvres comme le caillou pour ne jamais te perdre.

Niala-Loisobleu – 6 Juillet 2017

 

LENTEUR IDOINE


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LENTEUR IDOINE

Il faut des jours de rien pour remplir une journée sans courir les échoppes en guise de matière de remplissage . L’embarras saisonnier de mèche avec un trop-plein de boîte à l’être, plus une pincée d’incompréhension ça peut vous gâcher l’Adam plus vite qu’un truc à l’origine reptilienne d’une histoire de paume. On va pas se laisser avaler n’arrêtait pas de me dire le soleil, prends lentement ce que la nouvelle-lune peut changer et  en voiture Simone. Alors partant au devant, je pensais qu’ aller ouvrir la cabane serait de bonne augure.

On dirait que je pense à toi Manache, chaque fois pareil, quand à cette époque printanière, j’accomplis ce rite de passage, pour laver le linge de la haine. Aragon pris à contrecarre, c’est faire comme vouloir faire l’éloge d’un BHL et de sa Barbie. T’inquiètes mon Jean, toi tu Ferrat la vérité, rien que la vérité, j’te l’jure. Le reste on s’en bat l’oeil. Lentement mais sûrement. Sur les mues des mois passés, une virginité s’étend lentement. Personne, on entend le sol respirer et sous les aisselles des troncs on peut voir des nids perler un duvet neuf. L’animal est maître du territoire, qu’il soit à poil ou à plume, la peur du colon envahisseur ne vient pas lui troubler la chanson. Autour on voit les mots devenir charnels. C’est vivant ce calme qui encourage la nature à se se montrer nue.

Cette fois le départ a un manque d’outils rituéliques, mais il ne restera pas dans l’amertume du vélo volé. J’ai vu cet après-midi venir le début d’un attendu demeuré en hypnose.Il y a du semblable à un certain parcours poétique où le loup ne mangeait que les ronces et tissait une jolie robe à la jeune fille sans tomber dans le mélo de la grand-mère. Les glands des chênes ont une pointe verte au nombril. La voix off Nous est connue. Cette lenteur comme elle part, promet bien des satisfactions d’attente.

Niala-Loisobleu – 28 Mars 2017

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Aragon, Les Chambres, et : J’appelle poésie cet envers du temps… et +


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Aragon, Les Chambres, et : J’appelle poésie cet envers du temps… et +

Chambres

Un bras autour de toi

Le second sur mes yeux

L’un t’empêche de fuir

L’autre maintient mes songes

Ce lieu fermé de nous

Soudain si je m’éveille

Du sommeil des voleurs

La nuit noire m’y noie

Tout m’est plus que mémoire

À ce moment d’oubli

Dans la forêt du lit

Tout n’est plus que murmure

Et notre tragédie

Au long jeu de dormir

À demi-mots amers

L’obscurité la dit

Absente mon absente

Si faussement que j’ai

Dans mes bras étrangers

Comme une image peinte

Absente mon absente

Si faussement plongée

En mes bras étrangers

Comme une image feinte

J’ai des yeux pour pleurer

Quelle que soit la chambre

Les plafonds s’y ressemblent

Pour être malheureux

Ailleurs sans doute ailleurs

Aussi bien qu’où je suis

Oreille à tous les bruits

Qui braillent le malheur

Au grand vent dans un port

Comme un amant quitté

Au bout de la jetée

Espère et désespère

Et les barques à sec

La grève à marée basse

Et là-bas de mer lasse

Échoués les varechs

 […]

Aragon, Les Chambres, Poème du temps qui ne passe pas,

Éditeurs Français Réunis, 1969, p. 25-27 , repris  dans

Œuvres poétiques complètes, II, p. 1097-1098.

 J’appelle poésie cet envers du temps, ces ténèbres aux yeux grands ouverts, ce domaine passionnel où je me perds, ce soleil nocturne, ce chant maudit aussi bien qui se meurt dans ma gorge où sonne à la volée les cloches de provocation… J’appelle poésie cette dénégation du jour, où les mots disent aussi bien le contraire de ce qu’ils disent que la proclamation  de l’interdit, l’aventure du sens ou du non-sens, ô paroles d’égarement qui êtes l’autre jour, la lumière noire des siècles, les yeux aveuglés d’en avoir tant vu, les oreilles percées à force d’entendre, les bras brisés d’avoir étreint de fureur ou d’amour le fuyant univers des songes, les fantômes du hasard dans leurs linceuls déchirés, l’imaginaire beauté pareille à l’eau pure des sources perdues…

   J’appelle poésie la peur qui prend ton corps tout entier à l’aube frémissante du jouir… Par exemple.

l’amour        l’amour       l’amour          l’amour             l’amour

[…]

Aragon, J’appelle poésie cet envers du temps, dans Œuvres poétiques complètes, II, édition publiée sous la direction d’Olivier Barbarant, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2007, p. 1407.

 …Et +

Les premières mouettes annoncent l’entrée en gare

Le battement des traverses scande déjà moins

Au milieu du drap

Sans consignes nous serons libérés du poids des valises

Lest tombé

C’est une valse

De tourbillonner au bout de la ficelle du cerf-volant

Dans la traversée des nuages du laid

Nous y sommes

Je ne suis plus que ta forme

Moulée à ton empreinte

En corps-à-corps avec les chiens sans l’hallali

Au contrôle des billets nos composts auront fait leur fruit…

Niala-Loisobleu – 3 Janvier 2017

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Des chemins clairs qui figurent sur le plan, parfois des noms de rues s’effacent, se glissent alors des impasses aux fonds baptismaux induisant une erreur de naissance…


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Des chemins clairs qui figurent sur le plan, parfois des noms de rues s’effacent, se glissent alors des impasses aux fonds baptismaux induisant une erreur de naissance…

Me levant du ban de mon existence, je me souvins que j’avais abandonné mes clefs dans l’appartement avant d’en claquer la porte. La cage d’escalier ne laisse plus passer le moindre bruit de conversation. Lurette qu’aux paliers, DO NOT DISTURB, ça balance comme à pari à la ficelle de chaque poignée de porte. A qui demander « Où par là ça mène-t-il ? »

Nib de Gaston, pas plus qu’un autre pour répondre au téléfon.

Angoisse.

Entrant dans mon jardin secret, derrière le gros cerisier, je trouve le rossignol faisant passe pour tous mes tiroirs

Soudainement un bruit de roues sort du plafond de la cage, le câble des cordes vocales de l’ascenseur, en se tendant, perdait les zoos.

Je me dis, ouf ça va renaître

-Alors qu’est-ce qui t’arrive ? demande Aurore

Passé le frisson d’impression d’au-delà, je reprends conscience. La petite fille de la femme austère est devant moi, elle me tend son sourire. Puis tourne sur les pointes. »Salto tout l’monde »qu’elle dit en riant comme un petit rat dans ses grands égards… Pas Degas n’apparait de derrière les rideaux. Donc pas de vieux salaces dans l’entr’acte. Les lumières me montrent le plafond.

Un émerveillement !

Il est empli de Chagall. Je tremble, pleure, l’émotion me coule des tripes. Plus de fantôme de l’ô qui paiera comme l’injustice l’exige. Il s’est fait avaler par le trou du souffleur. L’instant d’après icelui-ci me dit « Remballe les films d’épouvante, remonte l’heur à la voile, hisse la trinquette et tire un bord, cap au large. On déhale des cons, on s’écarte des lises, des étocs, des naufrageurs, des-on-m’a-dit-que-vous-êtes-au-courant, on casse la mire de la télé-bobards, des émissions qui montrent les richards dépouilleurs d’îles désertes aux SDF, genre la Tessier & Nikos and co, merde à vos bans comme aurait dit Léo !

Aurore me saute au cou, son parfum de gosse me tourneboule. C’te môme à m’sort la barbe de l’attente de la toison d’or.

Le Petit-Prince, son frère Théo au ciel, la p’tite soeur Line agnelle, les roses, les épines, le serpent et le renard, le désert, la serpette et la belette gonflent les binious genre fez noz que ça gigue du talon dans les Monts d’Areu. Me v’là r’venu à Brocéliande. Merlin assis au centre de la ronde clairière me dit :

« Vas ton odyssée jusqu’au bout de la confiance, elle cédera pas, t’es assez un Pi pour muter croyant en ta foi ».

La mer sort de l’épave et remet taire à flots

Du château de sable un don jonc tresse la corbeille de la mariée.

Le matin referme les portes de la nuit

Je la chevauche à cru

J’tiens d’bout

Niala-Loisobleu – 26 Août 2016

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