CHAMBRE D’ÉCHOS


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CHAMBRE D’ÉCHOS

 

Si j’étais poète selon mon cœur je chanterais les pierres le soleil et les fées.

D’un seul souffle sur les sables

je tiendrais embrassées

la migration des corps

et la vie adorable

et la vie éphémère

des sources de lumière

des sources indomptables.

« À mes yeux qui rêvent quand ils voient

cette absence brûlée,

je donne une aube blanche

et le goût du mystère,

ce goût de lèvres fendues

aux rives du désert

où l’ombre seule qui passe

est le linceul troué

que la mort a banni

par grand-peur de midi

par grand-peur de la buée trop sèche

qui renaît dans un cri. »

Si j’étais dans la vacance de l’infini selon mon cœur je chanterais les pierres le soleil et les fées.

Nous n’avons pour amie que la nuit.

Nous adorons le soleil

et l’alchimie de sa lumière

qui change voix en parole,

mais une lumière se lève aussi

des promesses nocturnes

dont le cœur seul sait la mesure.

L’haleine de la terre va du gouffre aux étoiles,

naufrage ascendant et qui porte

la barque d’ombre, le nautonnier,

le chant heurté des devins,

et qui porte à l’outre-peur

sur la rive d’un fleuve qui n’existe pas

tandis qu’il traverse notre nuit,

tandis qu’il bat contre nos dents.

Au fond de l’antre ravivant son tumulte

l’oracle n’est pas de tout repos.

Il est sans rien de trop

comme mot à mot
Apollon

éveille la raison sublime dans le noir :

«J’ordonne que l’on médite

et l’écoute du sourd

et la vue de l’aveugle. »

L’injonction résonne d’âge en âge.
On dirait que le mirage est incurable qui toujours monte aux paupières dans la note tenue du monde.
Qui entend la musique des sphères?
Qui découvre le bivouac de l’infini?
Nous avons éveillé nos yeux et nos oreilles au seul écho d’un pleur d’enfant.

La nuit dira nos solitudes.

La lune n’est pas femme mais tout juste pubère, entre fillette et fille.

Elle a le teint

en lame de couteau,

reflet d’un feu lointain

qui approche,

et fièvre qui n’est que l’aube

de la fièvre.

La lune se voile et se creuse, enfant qui joue de ses reins pour saisir l’envers de son corps ou pour séduire sa peur.
Elle a treize ans.

J’avance au-dedans de moi et me voilà très au-delà,

déjà largué plus loin que la mémoire, plus loin que ce que je vois

comme un amnésique aux yeux éblouis qui filerait droit en dansant

sur la ligne d’infini où la peau et les os s’accordent un vrai baiser de sable.

Ce n’est pas rien d’être ce mouvement violent aux lèvres du néant,

pas rien de changer le requiem de l’âme en murmure d’or et de poussière,

en facéties d’atomes, en feulement d’herbes, de flammes ou de pierres,

pas rien d’échapper au corps du grand repos.

(Tout est ici maintenant et dans la suite des âges intensité de cri naissant,

ferveur et étreinte, ciel et fusion, tension d’amant, partage secret de l’impossible…

Tout est cette mort qui s’efface

quand vient un amour face à face.)

Je suis dans l’éternelle errance avec ce qui restera toujours de lumière,

de source de feu toujours

et de fille cavalière.

Je suis dans l’éternel présent, dans l’offrande du sol, des nerfs, des caresses,

dans l’éloge des visages égarés, transparents,

dans le rire à pleines dents d’une vertu cannibale bien plus que cardinale,

dans la beauté du réel absolu qui fut soif des songes

et dans le midi du monde.

Je me trouve quand je me perds,

quand je vis sur le départ, l’arête vive du premier pas, l’envol de l’éphémère.

Je ne balance pas, je bascule,

je plonge dans le lait de l’aube, sous les braises du soir, avec la même impatience de jour ou de nuit.

(Tout m’est éclat et éclair, archipel et steppe immense, bris de clôtures, bris d’épaves, bris de brisures…

J’assemble ce qui me disperse, je sème ce qui ne donnera pas de fruit,

je veux jouir d’une eau aride, d’une terre sans freins ni frontières

jouer de la vitesse de mes visions

en connaissant l’extase douce

d’un cavalier qui ralentit l’allure

à mesure que monte le soleil face à face.)

Je suis dans le souffle du vent d’Est mêlé aux migrations des chants,

je suis dans le souffle du
Levant

et parle ma langue, et rêve mes rêves, mes désirs féroces, mes abattements,

et parle ce que ma bouche a éprouvé, les accents et les tempes, les sexes et la buée,

la saveur des voyelles comme des filles

de voyous bien balancés,

le goût des feuilles sèches

et les reins déclinés,

et parle ce qui s’inscrit avec les dents sur la chair pourrie de l’époque.

Je suis plus que celui qui nie.

Je n’ai pas signé le pacte que tous ont signé.

Je regarde mes mains sans prier

et voudrais qu’elles soient énormes.

(Toute la morale que l’on nous vend,

avec ses longs cils de bébé-phoque, avec son rot d’évêque analysé, avec sa camisole de farce télévisée,

toute la morale que l’on nous vend est un neuroleptique.

tisane du piètre, tison mourant, théine éventée et atone qui changent le sang en cendre, la passion en passoire et le jus des couilles en gomme pasteurisée.)

Je n’attends plus, ne reviens plus, je suis dans le décalage de l’éternel retour dans la spirale qui creuse le regard et le cœur qui creuse les tombeaux de l’espèce,
tombeaux de vieille agonie où je ne veux plus penser où je ne veux plus passer ni mourir ni entendre de mélopée indiciaire et molle, de profession de foi, d’engagement pour
l’avenir, de contrat de confiance, de charte inaliénable…

Car la loi est le leurre suprême,

le social châtiment à perpétuité au voisinage de la norme,

mitoyenneté entre persécutés, entre persécuteurs, mitoyenneté entre prisonniers et gardiens de prison.

Les hommes se reproduisent plus vite que leurs ombres

mais beaucoup moins que leur volonté d’impuissance, mais beaucoup moins que les chiens et les rats.

Les hommes adoptent un profil bas,

et le
Livre des livres n’existe pas.

Il n’est plus temps que de se jeter à jamais

à l’assaut de soi

et partout sur les routes.

J’avance au-dedans de moi et me voilà très au-delà,

déjà vivant plus loin que la mémoire, plus loin que ce que je vois

comme un archer aux yeux très clairs qui suivrait sa flèche en dansant

dans la lumière, dans la lumière.

Ô
Voyageur, ô mon ami qui va par le minuit du monde,

où est le sens qui nous anime, qui nous alarme et nous ouvre la route

et quel est le mystère de cet acharnement?

Tu as dit la ruine des cités, l’effondrement des hommes, le règne renaissant des tyrans,

tu as dit la douleur qui creuse sous les blessures, la souffrance de l’âme, le miroir du désert,

tu as dit l’errance d’une légende vraie,

parole de poussière et d’orage qui ne veut ni preuves ni traces

mais chute libre, oubli de soi, rire d’amant.

Secrètement tu avais le destin en horreur, le dieu unique te semblait injure à l’unité,

tu gardais ce goût mortel d’une lumière en désespoir de cause,

lumière si étroite, si obscure

qu’elle n’obéissait plus aux sillons du soleil.

(La vie, les étoiles, les sphères invisibles,

toutes choses créées

en chair, en os, en actes, en pensées

ne font pas sens,

non plus que ne saurait faire sens

la recherche d’un sens…)

Les prophètes se jettent sur l’avenir comme ces chiens couverts de bave qui aboient aux basques de l’aube,

rien que des fantômes à mordre, des outres de sel où se désaltérer,

rien que des gestes pieux vers de faux infinis, de blêmes transcendances, de lourdes paraboles,

rien que du sang dans les voiles, du sang semé et moissonné, de la haine en certitude.

On amuse les tapis de prière avec de grands soupirs,

les clés du paradis pendent au cou des enfants qui jouent à la guerre sainte,

il y a de sombres brutes près des guichets du ciel.

Celui qui va par le chaos du monde on dirait qu’il traverse les décombres de son cœur, on dirait qu’il affronte ce qu’il porte et torture tout au fond de lui-même

autant que le
Dragon de la ville asservie, autant que les ténèbres qui régissent le jour.

(Car l’ennemi est au plus proche comme une ombre cousue sur le dos, un reflet noir dessous la peau, un œil retaillé au couteau.)

Voyageur à la barque fragile, tu veux gravir les remous du torrent,

tu veux rejoindre la source dans les pierres, tu veux te défaire de toi,

effacer également victoire et défaite, privilège, infortune, gloire ou famine,

quitter ce héros toujours à l’attaque qui s’acharne à colporter ton nom…

Le sens est bien au-delà des combats, des conquêtes, il accompagne raison et folie réconciliées, raison et folie embrassées tout au bord de l’immense ébou-lement
des âges.

L’arpenteur s’est mis à danser, le soufi répare des transistors, et si le but est sans but

et si le soleil se lève encore plus à l’Est de la plus incessante marche,

il est un éblouissement simple, une intense ferveur de l’être allié à l’inconnu

qui se donne à l’amour et qui aime.

Tu as laissé tes équipages,

l’exil t’a fixé le rendez-vous que tu avais prévu,

tu as ouvert les deux battants de la porte.

Chaque corps est un soleil qui brûle les doigts, les lèvres, et assèche nos nuits.

J’aime ce passage où le feu ne laisse aucune cendre mais perdu sur la peau un baiser de lumière.

(Le désir n’est-il pas

l’ami intime des âmes insolées,

l’ami fatal?)

On ne sait jamais dans l’amour ce qui se brise de soif et d’ombre.
Tu as du sable plein les cheveux.

 

André Velter

(Peinture d’Odilon Redon)

 

LES ROSES DE LA MERDE


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LES ROSES DE LA MERDE

 

Mes pieds ont engagé leur pointure marine
Dans des savates s’ulcérant au ciel zonier
Et la zone a poussé tout à coup des palmiers
Comme un enchantement de rose à la vermine
Des gravats efflanqués fleurant la cathédrale
Rosace de misère et gargouille d’oubli
Débriquent à longueur d’épuré et de dépit
Des façades de chaume où le calcaire escale
Il est midi chez la clocharde et ses insectes
Relatent leur folie anonyme et sucrée
En buvant de son sang relatif à gorgée
Curant publiquement leurs trompes architectes
Les graffiti font de la lèpre au mur malade
Pierre est un con
Marie-Madeleine est putain
Et puis vont sentencieux les esclaves des chiens
Emmener leurs patrons pisser sur ces salades
La mer a ses anglais et n’est pas bonne à boire
Les cargos sont à sec et s’en vont du gosier
Klaxonnant leur fureur amère dans l’évier
Où j’ai mis à glacer un melon sans histoire.

Léo Ferré

TESTAMENT PHONOGRAPHE – LEO FERRE


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TESTAMENT PHONOGRAPHE – LEO FERRE

POÉSIE

J’avais pris l’habitude de lire les textes des chansons de Ferré, en en imprimant certains pour pouvoir y revenir à ma guise. Or il se trouve que, de son vivant, Ferré a publié un recueil de textes (paroles de chansons, textes inédits, introductions, etc.) – un livre qu’il a donc lui-même façonné, et non un melting-pot post-mortem agencé par des éditeurs. Ce « Testament phonographe » est un ouvrage poétique à part entière (ses paroles ayant une existence totalement indépendante de leur contexte musical), et je tiens son auteur pour l’un des plus grands poètes qu’il m’ait été donné de lire. Connaissant bien l’œuvre musicale de ce voltigeur du verbe, il m’est arrivé régulièrement, à la lecture, de fredonner un air sur les vers écrits. On constatera le panel large de la stylistique Ferré : la langue transite d’un argot parisien dépouillé à un phrasé-fleuve complexe, atypique et subtil. Si je n’ai pas d’affection pour la première catégorie, la seconde m’a fréquemment touché – en terme émotionnel – et impressionné – en terme de qualité d’écriture. Une écriture sublime dont les thèmes centraux – la politique, l’anarchie, Dieu, les femmes, l’amour, la solitude, le sexe et la mort – font résonances.

J’ai souligné dans les marges un nombre important de phrases, que je ne peux pas toutes retranscrire ici. En voici néanmoins une partie :

« C’est à trop voir les êtres sous leur vraie lumière qu’un jour ou l’autre nous prend l’envie de les larguer. La lucidité est un exil construit, une porte de secours, le vestiaire de l’intelligence. »

« Je cherche un exil statique, sans yeux, sans mains, sans rien qui m’attache, et ma conscience lacée comme un soulier marche dans le vocabulaire. »

« C’est par le style, où qu’il loge, que je me déshumanise et grimpe aux cimes du non-dit, de l’incontrôlé. Le style, c’est cette personnalité du doute enfin traqué. C’est une ombre en détresse qui cherche à se lover sous le soleil de l’admis, du tout fait, du symbolisme courant. Le style ? Chaque fois qu’il montre son bout du nez, la tourbe crie « au secours », elle se décharne pour s’épurer dans le conformisme. Le conforme est l’abject. »

« Nier les couleurs, mettre du mauve dans ce qui ne paraît pas mauve et s’appeler Gauguin, voilà qui est du refus transmis. L’art. La liberté est un renoncement. La liberté s’apprend dans une pièce carrée, fermée. C’est de la pure négation. Si quelques fous n’avaient pas dit « non », contre toute évidence, depuis que nous roulons sous les saisons, nous serions encore dans nos arbres. L’évidence, c’est la seule préoccupation du pouvoir. Le soleil se lève à l’est, pas vrai ? Vous autres de l’affirmative, vous ne m’intéressez pas. Moi je suis contre. »

« Il m’importe que j’oppose à votre « oui » un « non » qui m’aille comme un gant ; il me faut ma pointure de « non ». »

« Quand je me rencontre, je m’évite, tellement je vous ressemble. »

« Le spleen se porte seul comme une croix de brume. »

« L’écrivain attend, à l’écurie, qu’on le sonne pour l’entraînement. C’est un silence qui le sonne : le silence des probabilités économiques, cette sorte de hasard sonore qui lui fait dresser l’oreille. »

« Van Gogh, fou, à Arles, quand il sort de son tube, se coupe l’oreille. Entre les tournesols et le bordel, il y a une entremetteuse : la palette, cette frangine de l’extase. »

« Dans les soleils de givre de mon âme engourdie, je sue, mieux qu’au désert. »

« Je m’aliène dans les mots. Quand je dis : « je vous méprise », je me donne à vous quand même sous le couvert d’un mot, d’une injure. »

« Un poète ça sent des pieds
On lave pas la poésie
Ça se défenestre et ça crie
Aux gens perdus des mots FÉRIÉS »

« JE PARLE POUR DANS DIX SIÈCLES et je prends date
On peut me mettre en cabane
On peut me rire au nez ça dépend de quel rire
JE PROVOQUE A L’AMOUR ET A L’INSURRECTION »

« Je n’écris pas comme de Gaulle ou comme Perse
Je CAUSE et je GUEULE comme un chien
JE SUIS UN CHIEN »

« Je te sais sur ma carte où tu lis le possible »

« Je te sais dans les bras d’un autre mannequin
Ceux que tu mets dans toi au rythme de la rue
Au hasard de l’asphalte au rimmel des pavés »

« C’est un groupe de fleurs à la main qui me charge
Et qui débite sous sa hache mes vers libres
Qui crachent leur venin à la gueule du verbe »

« J’ai le sentiment bref de ceux qui vont mourir »

« Surtout ne pleure pas
Les larmes c’est le vin des couillons »

« Cet amour qui vous monte à la bouche comme une grenade
Qu’on ferait bien éclater dans quelque ventre passant »

« Au quartier des terreurs des enfants se sont mis
A brouter des étoiles »

« Entends le bruit que font les français à genoux
Dix ans qu’ils sont pliés dix ans de servitude
Et quand on vit par terre on prend des habitudes »

« Beatnik fais-toi anar et puis va boire un coup
Avec ceux qu’ont trinqué en Espagne et partout »

« La tristesse […]
C’est la mélancolie qui a pris quelques années
C’est le chant du silence emprunté à l’automne
C’est les feuilles chaussant leur lunettes d’hiver
C’est un chagrin passé qui prend le téléphone
C’est une flaque d’eau qui se prend pour la mer »

« Ma vie est un slalom entre mes ombres […]
Un soleil ça descend toujours comme un vaurien
Ça vous met son couteau entre les pôles […]
Mes cheveux n’ont plus de licol
Mes chiens n’ont plus de muselière »

« Les mots que vous employez n’étant plus « les mots » mais une sorte de conduit à travers lequel les analphabètes se font bonne conscience. »

« La lucidité se tient dans mon froc. »

« Voilà que tu cherches ton bien
Dans les vitrines de ma nuit
Achète-moi je ne vaux rien
Puisque l’amour n’a pas de prix »

« A petits coups de rame en rimmel tu te tires
Vers les pays communs dans la nuit qui s’évade »

« Dis-moi la jalousie quand ça te prend au fond d’un lit où tu es seul
Avec dans le plafond des araignées
Qui tissent un peu de ta mélancolie »

« La mélancolie […]
C’est les yeux des chiens
Quand il pleut des os
C’est les bras du Bien
Quand le Mal est beau […]
C’est un DÉSESPOIR
QU’A PAS LES MOYENS »

« Sur la plage le sable bêle
Comme des moutons d’infini »

« Ce cri qui n’a pas la rosette
Cette parole de prophète
Je la revendique et vous souhaite
NI DIEU NI MAÎTRE »

« Il ne reste que moi qui ne suis pas à vendre
Alors tu es passée et je me suis donné »

« T’étais tout gris comm’ l’illusion
Quand l’illusion a changé d’nom
Et qu’ell’ s’allum’ comme un’ tristesse
Sous la vérité qui nous blesse »

« Quand il y aura des mots plus forts que les canons
Ceux qui tonnent déjà dans nos mémoires brèves
Quand les tyrans tireurs tireront sur nos rêves
Parce ce que de nos rêves lèvera la moisson »

« Shakespeare aussi était un terroriste
« words… words…words… » disait-il »

« Tu pourras lui dire : « T’as pas honte de t’assumer comme ça dans ta liquide sénescence.
Dis, t’as pas honte ? Alors qu’il y a quatre-vingt mille espèce de fleurs ?
Espèce de conne !
Et barre-toi ! »

« Si jamais tu t’aperçois que ta révolte s’encroûte et devient une habituelle révolte, alors
Sors
Marche
Crève
Baise »

« Quand je vois un couple, je change de trottoir »

« J’éclaire la Nuit dans le noir de mes nerfs
Dans l’or de mes cheveux j’ai mis cent mille watts »

« Vous vous croyez toujours, vous autres, dans un haras !
La race ça vous tient debout dans ce monde que vous avez assis. »

« La nuit… la nuit…
C’est un’ copine qui vend
C’que d’habitude on prend »

« Quand tu dis que tu m’aimes on dirait que tu laisses
Au cul de ma comète les cheveux de ta nuit »

« Moi, je vivais demain et ça fabriquait les malentendus. »

« Il faudra que je change de support. Le papier, y’en a marre !
De ce papier-xylo qui fait grincer, gémir les arbres que je porte en moi. Quand on scie un arbre, j’ai mal à la jambe et à la littérature. Quelle horreur, la parlotte ! Écrire partout, à l’envers de toi, sur mon cœur, sur ma loi, dans mon froc, lorsque tu me regardes précisément et que je te dis que je suis dingue de toi, pour te faire couler ton printemps court… »

« Le drapeau noir, c’est encore un drapeau. »

« Le Che crevé, crucifié, pourri déjà, même sur vos images.
Dépoitraillez-vous, Hommes, s’il en reste, et venez vous chauffer au bain-marie de ma métaphore, celle qui appelle chat une amphore et gouttière un vieux thème serbo-croate. »

« La vie ne tient qu’à un petit vaisseau dans le cerveau qui peut déconner à n’importe quel moment, quand tu fais l’amour, quand tu divagues, quand tu t’emmerdes, quand tu te demandes pourquoi tu t’emmerdes. […]
On se demande ce qu’on fout à se multiplier par deux
Deux cœurs deux foies quatre reins… Je suis seul et je pisse quand même.
Le couple ? Voilà l’ennemi ! »

« La femme inventée ne déçoit jamais, seulement, il faut tout le temps en changer. »

« L’anarchie est la formulation politique du désespoir. »

« Montrez-moi donc un homme dans cet univers du matricule ! »

« C’est un malentendu bougrement original l’amour, pas vrai ? »

Niala-Loisobleu – 8 Juillet 2018

« Le sommeil de la raison engendre des monstres » Francisco Goya


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« Le sommeil de la raison

engendre des monstres » Francisco Goya

 

IL N’Y A PLUS RIEN

Écoute, écoute… Dans le silence de la mer, il y a comme un balancement maudit qui vous met le cœur à l´heure, avec le sable qui se remonte un peu, comme les vieilles putes qui remontent leur peau, qui tirent la couverture.

Immobile… L´immobilité, ça dérange le siècle.
C´est un peu le sourire de la vitesse, et ça sourit pas lerche, la vitesse, en ces temps.
Les amants de la mer s´en vont en Bretagne ou à Tahiti.
C´est vraiment con, les amants.

Il n´y a plus rien

Camarade maudit, camarade misère…
Misère, c´était le nom de ma chienne qui n´avait que trois pattes.
L´autre, le destin la lui avait mise de côté pour les olympiades de la bouffe et des culs semestriels qu´elle accrochait dans les buissons pour y aller de sa progéniture.
Elle est partie, Misère, dans des cahots, quelque part dans la nuit des chiens.

Camarade tranquille, camarade prospère
Quand tu rentreras chez toi
Pourquoi chez toi?
Quand tu rentreras dans ta boîte, rue d´Alésia ou du Faubourg
Si tu trouves quelqu´un dans ton lit
Si tu y trouves quelqu´un qui dort
Alors va-t´en, dans le matin clairet
Seul
Te marie pas
Si c´est ta femme qui est là, réveille-la de sa mort imagée
Fous-lui une baffe, comme à une qui aurait une syncope ou une crise de nerfs…
Tu pourras lui dire : « Dis, t´as pas honte de t´assumer comme ça dans ta liquide sénescence?
Dis, t´as pas honte? Alors qu´il y a quatre-vingt-dix mille espèces de fleurs?
Espèce de conne! »
Et barre-toi!
Divorce-la
Te marie pas!
Tu peux tout faire
T´empaqueter dans le désordre, pour l´honneur, pour la conservation du titre…

Le désordre, c´est l´ordre moins le pouvoir!

Il n´y a plus rien

Je suis un nègre blanc qui mange du cirage
Parce qu´il se fait chier à être blanc, ce nègre,
Il en a marre qu´on lui dise:  » Sale blanc! »

A Marseille, la Sardine qui bouche le port
Était bourrée d´héroïne
Et les hommes-grenouilles n´en sont pas revenus…
Libérez les sardines
Et y aura plus de mareyeurs!

Si tu savais ce que je sais
On te montrerait du doigt dans la rue
Alors, il vaut mieux que tu ne saches rien
Comme ça, au moins, tu es peinard, anonyme, citoyen!

Tu as droit, citoyen, au minimum décent
A la publicité des enzymes et du charme
Au trafic des dollars et aux trafiquants d´armes
Qui traînent les journaux dans la boue et le sang

Tu as droit à ce bruit de la mer qui descend
Et si tu veux la prendre, elle te fera du charme
Avec le vent au cul et des sextants d´alarme
Et la mer reviendra sans toi, si tu es méchant

Les mots… toujours les mots, bien sûr!
Citoyens! Aux armes!
Aux pépées, citoyens! A l´amour, citoyens!
Nous entrerons dans la carrière quand nous aurons cassé la gueule à nos aînés!
Les préfectures sont des monuments en airain
Un coup d´aile d´oiseau ne les entame même pas, c´est vous dire!

Nous ne sommes même plus des Juifs allemands
Nous ne sommes plus rien
Il n´y a plus rien

Des futals bien coupés sur lesquels lorgnent les gosses, certes!
Des poitrines occupées
Des ventres vacants
Arrange-toi avec ça!

Le sourire de ceux qui font chauffer leur gamelle
Sur les plages reconverties et démoustiquées
C´est-à-dire en enfer, là où Dieu met ses lunettes noires pour ne pas risquer d´être reconnu par ses admirateurs
Dieu est une idole, aussi!
Sous les pavés, il n´y a plus la plage
Il y a l´enfer et la sécurité
Notre vraie vie n´est pas ailleurs, elle est ici
Nous sommes au monde, on nous l´a assez dit
N´en déplaise à la littérature

Les mots, nous leur mettons des masques, un bâillon sur la tronche
A l´encyclopédie, les mots!
Et nous partons avec nos cris!
Et voilà!

Il n´y a plus rien…plus, plus rien

Je suis un chien?
Perhaps!
Je suis un rat
Rien
Avec le cœur battant jusqu´à la dernière battue

Nous arrivons avec nos accessoires pour faire le ménage dans la tête des gens
Apprends donc à te coucher tout nu!
Fous en l´air tes pantoufles!
Renverse tes chaises!
Mange debout!
Assois-toi sur des tonnes d´inconvenances et montre-toi à la fenêtre en gueulant des gueulantes de principe

Si jamais tu t´aperçois que ta révolte s´encroûte et devient une habituelle révolte, alors
Sors
Marche
Crève
Baise
Aime enfin les arbres, les bêtes et détourne-toi du conforme et de l´inconforme
Lâche ces notions, si ce sont des notions
Rien ne vaut la peine de rien

Il n´y a plus rien…plus, plus rien

Invente des formules de nuit. CLN : C´est la nuit!
Même au soleil, surtout au soleil, c´est la nuit

Tu peux crever. Les gens ne retiendront même pas une de leurs inspirations
Ils canaliseront sur toi leur air vicié en des regrets éternels puant le certificat d´études et le catéchisme ombilical
C´est vraiment dégueulasse!
Ils te tairont, les gens
Les gens taisent l´autre, toujours
Regarde, à table, quand ils mangent
Ils s´engouffrent dans l´innommé
Ils se dépassent eux-mêmes et s´en vont vers l´ordure et le rot ponctuel!

La ponctuation de l´absurde, c´est bien ce renversement des réacteurs abdominaux, comme à l´atterrissage : on rote et on arrête le massacre
Sur les pistes de l´inconscient, il y a des balises baveuses toujours un peu se souvenant du frichti, de l´organe, du repu

Mes plus beaux souvenirs sont d´une autre planète
Où les bouchers vendaient de l´homme à la criée

Moi, je suis de la race ferroviaire qui regarde passer les vaches
Si on ne mangeait pas les vaches, les moutons et les restes
Nous ne connaîtrions ni les vaches, ni les moutons, ni les restes
Au bout du compte, on nous élève pour nous becqueter
Alors, becquetons!
Côte à l´os pour deux personnes, tu connais?

Heureusement il y a le lit : un parking!
Tu viens, mon amour?
Et puis, c´est comme à la roulette : on mise, on mise
Si la roulette n´avait qu´un trou, on nous ferait miser quand même
D´ailleurs, c´est ce qu´on fait!
Je comprends les joueurs : ils ont trente-cinq chances de ne pas se faire mettre
Et ils mettent, ils mettent
Le drame, dans le couple, c´est qu´on est deux
Et qu´il n´y a qu´un trou dans la roulette

Quand je vois un couple dans la rue, je change de trottoir!
Te marie pas
Ne vote pas
Sinon t´es coincé

Elle était belle comme la révolte
Nous l´avions dans les yeux
Dans les bras, dans nos futals
Elle s´appelait l´imagination
Elle dormait comme une morte, elle était comme morte
Elle sommeillait
On l´enterra de mémoire

Dans le cocktail Molotov, il faut mettre du Martini, mon petit!

Transbahutez vos idées comme de la drogue. Tu risques rien à la frontière
Rien dans les mains
Rien dans les poches

Tout dans la tronche!

– Vous n´avez rien à déclarer?
– Non
– Comment vous nommez-vous?
– Karl Marx
– Allez, passez

Nous partîmes. Nous étions une poignée…

Nous nous retrouverons bientôt démunis, seuls, avec nos projets dans le passé
Écoutez-les…écoutez-les…
Ça râpe comme le vin nouveau
Nous partîmes…Nous étions une poignée
Bientôt ça débordera sur les trottoirs
La parlote, ça n´est pas un détonateur suffisant
Le silence armé, c´est bien, mais il faut bien fermer sa gueule
Toutes des concierges!
Écoutez-les…

Il n´y a plus rien

Si les morts se levaient?
Hein?

Nous étions combien?
Ça ira!

La tristesse, toujours la tristesse

Ils chantaient, ils chantaient
Dans les rues

Te marie pas
Ceux de San Francisco, de Paris, de Milan
Et ceux de Mexico
Bras dessus bras dessous
Bien accrochés au rêve

Ne vote pas

Ô DC-8 des pélicans
Cigognes qui partent à l´heure
Labrador, lèvres des bisons
J´invente en bas des rennes bleus
En habit rouge du couchant
Je vais à l´ouest de ma mémoire
Vers la clarté, vers la clarté

Je m´éclaire la nuit dans le noir de mes nerfs
Dans l´or de mes cheveux j´ai mis cent mille watts
Des circuits sont en panne dans le fond de ma viande
J´imagine le téléphone dans une lande
Celle où nous nous voyons moi et moi
Dans cette brume obscène au crépuscule teint
Je ne suis qu´un voyant embarrassé de signes
Mes circuits déconnectent
Je ne suis qu´un binaire

Mon fils, il faut lever le camp comme lève la pâte
Il est tôt. Lève-toi. Prends du vin pour la route
Dégaine-toi du rêve anxieux des bien-assis
Roule, roule, mon fils, vers l´étoile idéale
Tu te rencontreras, tu te reconnaîtras
Ton dessin devant toi, tu rentreras dedans
La mue ça se fait à l´envers dans ce monde inventif
Tu reprendras ta voix de fille et chanteras demain
Retourne tes yeux au-dedans de toi
Quand tu auras passé le mur du mur
Quand tu auras outrepassé ta vision
Alors tu verras… rien!

Il n´y a plus rien

Que les pères et les mères
Que ceux qui t´ont fait
Que ceux qui ont fait tous les autres
Que les « Monsieur »
Que les « Madame »
Que les assis dans les velours glacés, soumis, mollasses
Que ces horribles magasins roulants
Qui portent tout en devanture
Tous ceux à qui tu pourras dire :

Monsieur!
Madame!

Laissez donc ces gens-là tranquilles
Ces courbettes imaginées que vous leur inventez
Ces désespoirs soumis
Toute cette tristesse qui se lève le matin à heure fixe pour aller gagner vos sous
Avec les poumons resserrés
Les mains grandies par l´outrage et les bonnes mœurs
Les yeux défaits par les veilles soucieuses
Et vous comptez vos sous?
Pardon, leurs sous!

Ce qui vous déshonore
C´est la propreté administrative, écologique, dont vous tirez orgueil
Dans vos salles de bains climatisées
Dans vos bidets déserts
En vos miroirs menteurs

Vous faites mentir les miroirs!
Vous êtes puissants au point de vous refléter tels que vous êtes
Cravatés
Envisonnés
Empapaoutés de morgue et d´ennui dans l´eau verte qui descend
des montagnes et que vous vous êtes arrangés pour soumettre
A un point donné
A heure fixe

Pour vos narcissiques partouzes
Vous vous regardez et vous ne pouvez même plus vous reconnaître
Tellement vous êtes beaux
Et vous comptez vos sous
En long
En large
En marge
De ces salaires que vous lâchez avec précision
Avec parcimonie
J´allais dire « en douce », comme ces aquilons avant-coureurs et qui racontent les exploits du bol alimentaire, avec cet apparat vengeur et nivellateur qui empêche toute identification
Je veux dire que pour exploiter votre prochain, vous êtes les champions de l´anonymat

Les révolutions? Parlons-en!
Je veux parler des révolutions qu´on peut encore montrer
Parce qu´elles vous servent
Parce qu´elles vous ont toujours servis
Ces révolutions qui sont de « l´Histoire »
Parce que les « histoires » ça vous amuse, avant de vous intéresser
Et quand ça vous intéresse, il est trop tard, on vous dit qu´il s´en prépare une autre
Lorsque quelque chose d´inédit vous choque et vous gêne
Vous vous arrangez la veille, toujours la veille, pour retenir une place
Dans un palace d´exilés, dans un pays sûr, entouré du prestige des déracinés
Les racines profondes de ce pays, c´est vous, paraît-il
Et quand on vous transbahute d´un désordre de la rue, comme vous dites, à un ordre nouveau, vous vous faites greffer au retour et on vous salue

Depuis deux cents ans, vous prenez des billets pour les révolutions.
Vous seriez même tentés d´y apporter votre petit panier
Pour n´en pas perdre une miette, n´est-ce-pas?
Et les vauriens qui vous amusent, ces vauriens qui vous dérangent aussi, on les enveloppe dans un fait divers pendant que vous enveloppez les vôtres dans un drapeau

Vous vous croyez toujours, vous autres, dans un haras
La race ça vous tient debout dans ce monde que vous avez assis
Vous avez le style du pouvoir
Vous en arrivez même à vous parler à vous-mêmes
Comme si vous parliez à vos subordonnés
De peur de quitter votre stature, vos boursouflures, de peur qu´on vous montre du doigt, dans les corridors de l´ennui, et qu´on se dise: « Tiens, il baisse, il va finir par se plier, par ramper »
Soyez tranquilles! Pour la reptation, vous êtes imbattables
Seulement, vous ne vous la concédez que dans la métaphore
Vous voulez bien vous allonger, mais avec de l´allure
Cette « allure » que vous portez, Monsieur, à votre boutonnière
Et quand on sait ce qu´a pu vous coûter de silences aigres
De renvois mal aiguillés
De demi-sourires séchés comme des larmes
Ce ruban malheureux et rouge comme la honte, dont vous ne vous êtes jamais décidé à empourprer votre visage
Je me demande pourquoi la nature met
Tant d´entêtement
Tant d´adresse
Et tant d´indifférence biologique
A faire que vos fils ressemblent à ce point à leurs pères
Depuis les jupes de vos femmes matrimoniaires
Jusqu´aux salonnardes équivoques où vous les dressez à boire
Dans votre grand monde
A la coupe des bien-pensants

Moi, je suis un bâtard
Nous sommes tous des bâtards
Ce qui nous sépare, aujourd´hui, c´est que votre bâtardise à vous est sanctionnée par le code civil
Sur lequel, avec votre permission, je me plais à cracher, avant de prendre congé

Soyez tranquilles, vous ne risquez rien!

Il n´y a plus rien

Et ce rien, on vous le laisse!
Foutez-vous-en jusque-là, si vous pouvez
Nous, on peut pas
Un jour, dans dix mille ans
Quand vous ne serez plus là
Nous aurons tout
Rien de vous
Tout de nous

Nous aurons eu le temps d´inventer la Vie, la Beauté, la Jeunesse
Les larmes qui brilleront comme des émeraudes dans les yeux des filles
Les bêtes enfin détraquées
La priorité à gauche, permettez!

Nous ne mourrons plus de rien
Nous vivrons de tout

Et les microbes de la connerie que nous n´aurez pas manqué de nous léguer
Montant
De vos fumures
De vos livres engrangés dans vos silothèques
De vos documents publics
De vos règlements d´administration pénitentiaire
De vos décrets
De vos prières, même
Tous ces microbes juridico-pantoufles
Soyez tranquilles!
Nous avons déjà des machines pour les révoquer

Nous aurons tout

Dans dix mille ans

Léo Ferré

 

L’Intuition Fétale


L’Intuition Fétale

Le malheur ne restreignant jamais ses distributions, on a, comme avec les pubs, la boîte aux lettres qui dégueule

la première

Tout de suite avant soi

Une mise en bouche ?

En tous cas ça y ressemble, avec sa quantité de maladresse, mêlée à l’ironie, mélangeant vrai et faux en malentendu cynique entraînant à coup sûr la confusion. Bête et méchant.

Au bord de lâcher la ficelle, le déséquilibre alors devient plus grave qu’on aurait cru. La semaine s’annonce pas bonne, contrairement aux voeux indébrouillables des machinaux d’avec le sincère du coeur, qui se baladent ici…

Ne chantez pas la mort…

Niala-Loisobleu – 11 Septembre 2017