DANS LES DRAPS DE BONCOMPAIN


DANS LES DRAPS DE BONCOMPAIN

Je voudrais être un passeur d’instants parfaits

Peindre c’est fabriquer du silence

Ce que je cherche ce n’est pas le mystère de l’ombre, cest le mystère de la pleine lumière.

Pierre Boncompain

Provençal ce peintre né à Valence peint le plus frais du solaire

des cigales dans la rosée des pierres sèches que les mas aux tuiles rondes hissent en oliveraies

le galop d’un cheval aux seins de l’arène

Les fleurs à peau brune aux crinières des bouches du Rhône

Occitane toujours la Femme pour luminosité

et la saveur du fruit d’été au demeuré.

Niala-Loisobleu – 23 Juillet 2021

Tanikawa Shuntarô, L’Ignare


Tanikawa Shuntarô, L’Ignare

M’appelez « poète », quelle blague ?

Tanikawa nous parle de son monde dans ce qu’il a d’essentiel ( la vie, la mort, la masturbation, les filles…) Il raconte sans emphase, de la manière la plus plate, la plus vraie, des moments de vie qu’il ne considère pas comme des expériences ou même des choses à retenir : Tout ce que j’ai fait  jusqu’à ce jour /tout ce qu’à l’avenir je voudrais faire / on dirait que je l’ai oublié dans un coin, par mégarde,… Ce langage cru et tellement sincère place tous les événements  sur le même plan : les épais crachats comme le vent nocturne. Tout est empreint du déroulement du temps qui passe où présent et passé se mélangent avec des pointes d’humour contenues parce que c’est d’un sérieux à vivre dont nous entretient l’auteur.

C’est une vie neutre, il n’y a ni attente ni espérance, elle va, discrète. Avons-nous quelque chose à apprendre de ce présent ? Les contacts humains ne conduisent-ils pas à une impasse et la manière de les dépasser n’est-ce pas d’en rire comme d’une comédie burlesque? L’auteur ne raconte que des faits quotidiens qui accumulés convergent vers l’inanité de la vie. Derrière la banalité des événements se cache notre condition humaine : âpre, précaire où le déséquilibre nous guette.

L’absurde a dépassé les mots, il est descendu dans la rue et nous dévisage. Familier, la révolte s’est éteinte. Il reste un peu de voix humaine détachée à travers le vieux poste de radio. Seule vérité contre les fictions, l’écoute du monde même au fond du brouhaha relâché. Toutes les choses du monde flottent, l’auteur ne s’attache à rien, cependant qu’il éprouve la vie et qu’il cherche. Quoi ? Le mince, le ténu qui créent un lien fort entre le monde et l’homme. Plus on progresse dans la lecture du recueil, plus les poèmes se densifient sans rien perdre de leur caractère coutumier.

Au milieu de la lecture de Tanikawa, de connivence, je m’arrête un moment pour caresser mes chats Pirou et Mila. Le poète, non il ne veut pas être appelé poète, l’homme alors  nous rappelle sans cesse au monde, plus il s’en distancie et plus nous nous en rapprochons.

Le lecteur ne peut se raccrocher à aucun élément de la langue pour palper le texte : images-rythmes-rejets-mots-métaphores-sonorités. La traduction est toujours une perte par rapport à la langue d’origine, bien qu’ici, Dominique Palmé nous donne un texte très beau, certainement très proche de celui de l’auteur.

L’avion en papier, ce poème, est un art poétique où le poème ne promet rien / Car il laisse seulement entrevoir.
Quelqu’un vient de lancer un avion en papier de la fenêtre du vingt-huitième ou du vingt-neuvième étage de mon immeuble. Le vent a joué avec lui comme avec n’importe quel morceau de papier.
puis il est allé s’écraser de l’autre coté de la rue, dans le parking du commissariat
mais avant cela il s’était essayé à un vol horizontal où il exprimait toute sa dignité

Le poème part d’un fait divers et glisse lentement vers une abstraction, un concept. La vie essentielle est cette part imperceptible qui gravite autour de nous et qui se propage comme un silence. Tout était présent avant l’apparition de l’homme, il ne fait que s’ajouter à ce qui résonne. Avec les mots, on avait cru saisir le monde. Il ne reste rien, le mutisme l’emporte et fait peur. Les mots ne sont que le décalque de la réalité : insignifiants.

Le but de la poésie serait-ce la non-poésie, ce silence son ultime conquête ? Quand le poète ne revendique pas le nom de poète, si la poésie existe alors, elle brille seule. Serait-ce la disparition élocutoire du poète dont parlait Mallarmé ? La richesse de Tanikawa : un entre deux entre la poésie et le poète, point de vue par lequel le monde est visible et vivable. Sans espoir et sans joie. Il est comme le mont Yôkei, il suffit de le regarder de loin. Les mots sont au point zéro, ni haine ni affectation. Ce qui compte c’est l’usage que ll’homme en fait, celui-ci peut déboucher sur un  génocide. L’auteur vit entre la pression des poèmes à écrire et du sentiment de leur inutilité. Il cherche sa juste place de vie privilégiant la solitude, Ignare au monde.

L’auteur a un souci de la vie et de toute vie, même celle des araignées. Je m’éloigne des hommes et devient calme-calme-calme. C’est plus que l’homme que cherche Tanikawa, là où l’homme meurt, la vie, elle, subsiste.

Tanikawa se veut poète qui échappe à la poésie, à bonne distance, nous dit-il. Le poème échappe au mot, le poème permet de s’oublier c’est-à-dire de se dépasser puisque Quand je reviens vers moi, je ne suis qu’un être vivant, un homme incorrigible.

Source: Recours au poème

LES Z’ARTS DE L’AUBE


LES Z’ARTS DE L’AUBE

Dans l’accroche du lierre la bête primitive tombe du masque toute idée stagnante

c’est grouillant en pensées comme en gestes

Dans l’atelier

une toile est déjà prête à opérer

J’irai chercher l’Homme où tout voile sa face

pour le rendre à la nature primordiale de l’Homme et de la FEMME

comme il n’existe pas de paroi

entre les peaux du battement des coeurs

Dressée la bête court au plafond sans perdre l’adhérence

Vois-tu des mains comme à dessein j’ai les yeux de couleurs arc-en-ciel sur tes positions consentantes et la cadence de ce battement de pied qui m’apporte l’inspiration hétérogène

Une nudité pure qui fait fuir les gens d’armes comme les voyeurs au moment où le lézard cédant la place, dévoile mon genre présentant les armes au premier soleil dans un rite intégral.

Niala-Loisobleu – 26 Juin 2021

Ne les réveillez pas – Gérard Manset


Ne les réveillez pas – Gérard Manset

Ne les réveillez pas
Ils sont dans leur sommeil
Comme de petits œufs
Comme de jeunes abeilles
De simples arbrisseaux
Poussant près des fontaines
D’où naissent toutes les eaux
Toutes les rivières idem
Ne les réveillez pas
Ils sont dans leur sommeil
Un ongle de mica

Et la lèvre vermeil
Tandis qu’au-dessus d’eux
Une forme attentive
Songe aux instants d’avant
Où elle était pareille
Elle était semblable
Rangée sous une table
Haute comme une chaise
Petit meuble bancal
Ne les réveillez pas
Ils sont dans leur sommeil

Ce songe est indolore
Qui conduit là-bas
On en a vu des équipages
S’endormir, s’endormir
S’endormir comme ça

Ne les réveillez pas
Ils sont dans leur sommeil
Comme de petits soldats
Raisins sur une treille
Qu’on ne cueillera pas
Au milieu des vallons
Et des vallées sans nombre
Regardez-les dans l’ombre
De jouets insignifiants
Dans la chambre lilas
Ne les réveillez pas
Ils sont dans leur sommeil
Ce songe est indolore

J’ai refermé la porte
De ce monde-ci
Afin que rien ne sorte
Comme d’un petit enclos
Au flanc d’une colline
Où les choses poussent
Pour se couvrir bientôt
D’une toison rousse
Lorsque l’automne est là
Ne les réveillez pas
Ils sont dans leur sommeil
Ce songe est indolore
Qui conduit là-bas

J’ai refermé la porte
Ne me demandez pas
Si cette chambre existe
Si elle n’existe pas
Comme une place forte
Tandis que j’ai marché
Dans la chambre lilas
Ne les réveillez pas
Le reste est sans objet
Ce songe est indolore

Le pèlerin sentinelle de Gabrielle Althen



Le pèlerin sentinelle de Gabrielle Althen

la mer se hérisse de plumes

Enfance , un doigt de vent écrit sur terre !

Et tout cela fait deux jeux pour un salut

Au bout du soir

Proche l’abîme

Le tout s’invente entre des ailes

O colombe , tu chuchotes

Ce bel ordre

Et la neuve symétrie

De deux bleus sobres qui s’absentent!

Gabrielle Althen

Du Profane au Camino del indio – Atahulpa Yupanqui & Niala


Du Profane au Camino del indio – Atahulpa Yupanqui & Niala

Se cacher habillé ou s’apparaître nu ?

Déformer ou se reconnaître ?

Le profane initiera le choix d’être ou de ne pas

La montagne est fête de sa glissade ou de son escalade…

Niala-Loisobleu – 21 Juin 2021

CAMINO DEL INDIO

Sentier de Colla
Sendero colla

Semer des pierres
Sembrao de piedras

Caminito del Indio
Caminito del indio

Qui rejoint la vallée avec les étoiles
Que junta el valle con las estrellasPetit chemin qui marchait
Caminito que anduvo

Du sud au nord
De sur a norte

Mon ancienne race
Mi raza vieja

Avant dans la montagne
Antes que en la montaña

La pachamama était obscurcie
La pachamama se ensombrecieraChanter sur la colline
Cantando en el cerro

Pleurer dans la rivière
Llorando en el río

Il s’agrandit dans la nuit
Se agranda en la noche

Le chagrin de l’Indien
La pena del indioLe soleil et la lune
El sol y la luna

Et cette chanson à moi
Y este canto mío

Ils ont embrassé tes pierres
Besaron tus piedras

façon indienne
Camino del indioDans la nuit de la montagne
En la noche serrana

La quena pleure sa profonde nostalgie
Llora la quena su honda nostalgia

Et la petite route sait
Y el caminito sabe

Qui est le chola
Quién es la chola

Que l’indien appelle
Que el indio llamaMonte sur la colline
Se levanta en el cerro

La voix douloureuse du baguala
La voz doliente de la baguala

Et la route regrette
Y el camino lamenta

Être à blâmer
Ser el culpable

De la distance
De la distanciaChanter sur la colline
Cantando en el cerro

Pleurer dans la rivière
Llorando en el río

Il s’agrandit dans la nuit
Se agranda en la noche

Le chagrin de l’Indien
La pena del indioLe soleil et la lune
El sol y la luna

Et cette chanson à moi
Y este canto mío

Ils ont embrassé tes pierres
Besaron tus piedras

façon indienne
Camino del indio

Atahualpa Yupanqui

VENUES DE LA CHANSON DE CADOU


VENUES DE LA CHANSON DE CADOU

A l’angle gardant l’endroit bien clos, l’abondante Barbara, ma clématite saute gaillarde et touffarde de son bleu qui a du croiser un jour de poésie, en traversant un pré de lavande

J’avais du rouge de Cadou à la boutonnière

le soleil qui se faisait rare en a eu quelque jalousie

au point de s’asseoir au premier rang pour se faire voir

Alors j’ai ri comme une Pâques de gamin courant l’herbe pour trouver l’oeuf, avec l’idée de nettoyer les pieds de la terrasse

Karcher, jeu d’ô joue Vivaldi

Pile ou face ?

Les fesses resteront debout le temps de descendre jusqu’à la grille après être passé entre tous les pots

Quand il est descendu le store, il en revenait pas

Confiné depuis des couvre-feu et autorisation à produire depuis un temps si long qu’il en avait perdu la vision du jardin

Chacun sa fête

La mienne fut telle qu’il en reste à vouloir la raconter

Un rapport physique associé au plaisir de mon âme, voilà j’appelle ça, dans mon vocabulaire, faire l’amour et en jouir de tout ce qui s’appelle vivre bien

Niala-Loisobleu – 28 Mai 2021

Les cris d’écoliers dans les cours (Lucien Massion / Philippe Bizais)- Jacques Bertin


Photo de Robert Doisneau

Les cris d’écoliers dans les cours (Lucien Massion / Philippe Bizais)- Jacques Bertin

Les cris d’écoliers dans les cours
La pierre blanche au carrefour
Ce signe tracé dans le sable
L’étoile posée sur la table

Ce regard dans la foule hostile
Ce jardin doux des trèfles tendres
Ce printemps du mois de novembre
Cet été dans l’hiver civil

Femme inconnue aux cent visages
Mystérieux livre d’image
Le vol au loin des grands oiseaux
Le chant glissant sur les roseaux

La nuit toute mouillée de roses
La soie des matins vénéneux
Ces îles blanches dans mes yeux
Et ce printemps des ecchymoses

Le soleil dans les rues barrées
Et la rhapsodie des marées
Ma part de pain ma part de rêve
Ce point d’aube au bord de ma lèvre

Femme inconnue aux cent visages
Mystérieux livre d’image
Le vol au loin des grands oiseaux
Le chant glissant sur les roseaux

Septembre 2016
Prologue à Dans la vitre de l’aube, recueil de Lucien Massion
C’est beau, ce qu’il fait, Lucien…

On s’était croisés à Nantes, en 1977. Mais on s’est vraiment connus « à la Sainte-Baume », quelques années plus tard. Fondées par Pierre-Georges Farrugia, ces Rencontres de La Sainte-Baume furent pendant une dizaine d’années un extraordinaire consistoire, congrès, colloque, pot de confiture de l’amitié. Dans cet ancien monastère dominicain du Var, chaque été, 120 enthousiastes passaient dix jours à écouter, apprendre, travailler la chanson. La Chanson. Nous en fûmes tous deux ; lui, comme stagiaire ; moi, comme animateur.

C’était un Nantais. Fervent, discret, intègre. Il fut chanteur – avec Philippe Bizais, un Nantais comme lui, qui mettait ses textes en musique et l’accompagnait au piano. Il publia un disque (L’ombilic, 1987), enregistré dans un des meilleurs studios de la capitale et orchestré par Michel Devy, briscard talentueux de la profession. Il eut pour parrains quelques-uns des grands de la Chanson Française.

Puis et mais, on regretta qu’il arrêtât…

Aujourd’hui, il se décide à publier. Pas trop tôt ! C’est beau, ce qu’il fait, Lucien. Il est loin des modes de la poésie française « contemporaine » (l’officielle, que personne ne lit) ; tant mieux. Lui, c’est le vers qui chante, l’urgence des sentiments à dire, le désir de fraternité.

Voyez comme ces textes sont utilitaires : dédiés à celui-ci, à celui-là, des proches, des amis, des silhouettes dans le grand beau paysage de l’amitié… Juste de la poésie utile. De celle qu’on aime.
 
Jacques Bertin
Ce livre est disponible à la Librairie Mollat
Janvier 2012 Philippe Bizais 
Notre ami Philippe Bizais est décédé le 23 décembre 2011, à Nantes, à l’âge de 57 ans.Pianiste et compositeur (notamment de chansons avec Lucien Massion, pour le disque l’Ombilic, en 1987), il avait été l’accompagnateur de Gilles Servat, ainsi que du duo Hélène et Jean-François ; il avait participé activement jadis aux rencontres de la Sainte-Baume ; il accompagnait l’atelier d’interprétation de Jacques Bertin depuis le début, en 2005.Notre affection lui fait une bonne place dans notre mémoire
.Jacques Bertin

A L’ENSEIGNE DES BRANCHES


A L’ENSEIGNE DES BRANCHES

Quand la boîte à chapeau s’ouvre pour laisser respirer la touffe d’iris, le ciel embarrassé se rince la bouche pour se recoiffer

Alors plus légère la plume peut se laisser planer

Soulevant la corne de sa page le livre reprendra sa lecture à l’endroit où les mots s’étaient allongés sur les coussins

Un oiseau passe

la voile se penche pour l’écriture italique

Une odeur de sel mouillé arrive de la proximité du port

Nous suivons le trottoir d’une tarte aux prunes un rire autour des lèvres bien collé

Des passants trempent leurs yeux dans l’horizon en penchant le buste au-dessus de la rose des vents

ce chant qui sort d’un accordéon par un hublot remonte au choeur des campagnes de pêche quand la morue sort du chalut

Viendront des enfants dans l’échappée buissonnière d’une comptine leurs tresses nouées aux rubans des cayennes

sur un morceau de papier à carreaux la navale positionnera ses bateaux

Je lâche mon cerf-volant à la franchise d’une escapade de pêche à pied.

Niala-Loisobleu – 25 Avril 2021

Robert Aribaut


Robert Aribaut

Le soleil est là dans une présence retirée

quelque chose de ressemblant à cette faon de vivre que bien des artistes partagent

Je pense particulièrement à Robert Aribaut, le lieu foisonnant au coeur de l’abri, la richesse de son double-art et cette vastitude pénétrante sans se mettre en scène, oui aujourd’hui rendre visite à ce genre de personnage comble ma demande d’authenticité…

Niala-Loisobleu – 25 Avril 2021

une vie « recluse » en poésie


Recueil de textes de Michel Roquebert
L’amoureux des mots et de la peinture
Le tamis de la mémoire

Robert Aribaut est mort le 10 janvier en son « vétuste et pur castel de Saint-Jorie », comme il appelait, dans un de ses derniers poèmes, sa maison de Quint-Fonsegrives, belle sentinelle de briques postée à l’orée de la campagne lauragaise. Il allait avoir bientôt quatre-vingts ans. Avec lui, c’est une attachante figure toulousaine qui disparaît. À sa ville natale, il portait une passion qui lui en a fait toute sa vie durant arpenter en marcheur infatigable les rues et les ruelles les plus reculées. Pas un monument, pas une demeure, pas une façade, qui ait gardé quelque secret pour cet observateur attentif de l’histoire de Toulouse et de ses métamorphoses.

L’amoureux des mots et de la peinture

À ce véritable culte de la Ville rose, il en ajoutait deux autres : celui de la peinture et celui de la poésie. Pas un vernissage, pas une exposition, qui lui ait échappé tout au long des décennies qui le virent fréquenter avec assiduité galeries et musées, et nouer des amitiés durables avec les meilleurs peintres toulousains ou issus de Toulouse, de Bergougnan à Pradal et à Igon, de Thon à Denax et à Marfaing, pour ne citer que des disparus. Une passion qui l’entraîna d’ailleurs maintes fois à sillonner l’Europe, tant il était à l’affût des plus importantes manifestations de l’art contemporain. Fondateur en 1958, avec Henry Lhong et Charles-Pierre Bru, du Salon « Art Présent » de Toulouse qui occupa plusieurs années les cimaises du Palais des Beaux-Arts, il fut aussi un grand découvreur de talents, et sa plume habile et savoureuse, jointe à ses vastes connaissances, lui valut d’être membre de l’Association Internationale de la Critique d’Art.

Et c’est comme critique d’art que de 1967 à 1987 il collabora aux pages artistiques de La Dépêche du Midi et écrivit dans La Gazette des Tribunaux. Mais chez Robert Aribaut, l’amour de la poésie le disputait à celui des arts plastiques. Qui, de ses proches, de ses amis, n’a pas été sans cesse stupéfait par cette prodigieuse mémoire qui, à peine un nom de poète était-il cité, lui faisait dire avec une facilité déconcertante des poèmes entiers ?. S’il consacra beaucoup d’articles à la peinture, c’est surtout par ses conférences qu’il aborda la littérature. Des conférences – et un livre paru en 1987 aux Editions Midia, illustré par le peintre Jousselin : la biographie d’un romancier cher aux Toulousains, et dont l’œuvre le hanta toute sa vie, Maurice Magre. De l’auteur du Sang de Toulouse et de La clé des choses cachées, Robert Aribaut partageait sans nul doute le goût des beautés secrètes enfouies dans les replis de l’âme.

Le tamis de la mémoire

Les beautés secrètes, mais aussi, surtout peut-être, les beautés insolites. Il se livra en effet à une bien étrange alchimie, rendue possible par l’insatiable curiosité qui lui faisait découvrir chez les bouquinistes, sur les marchés aux puces, ou le long des quais de la Seine, des foules de poètes de second plan, souvent oubliés, parfois même totalement inconnus. Le tamis de sa mémoire savait, de chacun, retenir et isoler des véritables pépites. Il n’hésita pas à en « monter » un certain nombre en quatrains, pour publier en 2002 chez Privat un recueil de « Petits poèmes impersonnels » qui conduit le lecteur de surprise en surprise – tout en lui livrant, bien sûr, l’identité de l’auteur de chaque vers :

Ils viennent d’un pays inconnu de la terre,
Et leur pas sonne au loin dans les cours solitaires,
Un pays plus lointain que l’antique Atlantis
Noyé dans le parfum voluptueux des lis.

Quatre alexandrins successivement empruntés à Romain Coolus, Louis Mercier, Louis le Cardonnel et Maurice Brillant… Pour Robert Aribaut, il n’y avait pas de « petits maîtres ». Qui l’a connu sait bien, d’ailleurs, qu’il entra lui-même en poésie comme on entre en religion, et que si son œuvre propre n’a été éditée par ses soins qu’avec une grande parcimonie, la poésie fut tout au long de sa vie sa véritable lumière intérieure, face à un monde qui n’était souvent pour lui qu’un théâtre d’ombres, de marionnettes, ou de pantins, – au spectacle duquel, d’ailleurs, il savait s’amuser et s’attendrir. Le quatrain – tout à fait personnel, cette fois – , qui ouvre la « Neuvaine de Joachim de Saint-Jorie », épilogue de son ultime recueil, sonne, à la fois, comme un aveu et comme un testament :

En le vétuste et pur Castel de Saint-Jorie
Quatre soleils de cuivre ont éclairé la vie
Recluse en poésie de Frère Joa-Quint
Quand se fondent au loin Pierrot et Arlequin.

Michel Roquebert