LE GRAND JEU


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LE GRAND JEU

Ce je ne sais quoi d’inconsistant qui flotte sur les quartiers proches des gares

— la fécondité des grands nuages blancs de juin sur les prairies vertes, tout mangés d’azur sur les bords comme des veines bleues qui deviennent lait dans une mamelle

— ce tendre glacis d’eau sur les yeux, sur les lèvres, cet ombilic de Vénus anadyomène par où baignera toujours pour moi dans quelle eau-mère la plus touchante
des femmes

— le hérissement soudain des eaux et des feuilles dans la lumière poudreuse d’un matin d’été brumeux le long des prairies couchées et des saules des grands
fleuves

— ce choc au cœur devant les paysages solennels de clairières, plus émouvantes entre les lisières de forêts rangées que le champ de bataille encore vierge,
le concert prodigieux de silence qui sépare deux armées avant le chant de la trompette

— ce tendre rose de fleur, cette effusion de pétales qui s’éveille au cœur du métal chauffé et rougit pour moi seul les grands drapeaux de tôle, l’estampage
immaculé des arums et des lis,

— le crépuscule soudain, la petite mort mélancolique des cloches dans les après-midi écrasés de soleil des dimanches — les grands sphinx qui s’allongent au
crépuscule sur les étangs brumeux des stades

— le front à perte de vue sur les plaines d’un bois de légende comme le mur d’une cataracte de silence

— aux douze coups de minuit le fantasme interdit d’un théâtre d’or et de pourpre, glacé, nacré, cloisonné, lamelle comme un coquillage, déserté comme
une termitière après l’égorgement rituel, dans un maëlstrom de pinces et de griffes, du couple royal

— les délirantes géométries euclidiennes des gares de triage

— les majestueuses processions de meubles d’un autre âge, les grands charrois de lits-clos des trains de marchandises,

— le visage souverain, clos et scellé comme un marbre, d’un coureur de demi-fond suspendu au-dessus d’un virage, comme un homme qui plonge à cheval dans la mer

— le mancenillier abondant des lustres de Venise

— le charme des forêts désaffectées des environs de Paris, où parfois un seul château d’eau veille sur d’immenses solitudes

— j’ai parfois songé à retourner ces vignettes obsédantes, ces tarots d’un jeu de cartes fourbe

— à chercher pour qui ces figures à jamais en moi singulières pouvaient n’avoir qu’un même envers.

 

Julien Gracq

ENTRE TIEN EMOI 72


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ENTRE TIEN EMOI 72

Les bords échappent au profit d’un flou étalant un manque de netteté concerté. On a déplacé les marques, coupés les vrais arbres, j’ai vu marcher une jeune femme-empaillée, la tête menteuse d’un ange-exterminateur. Derrière elle un cortège hurlant avec des bonnets blancs pointus, des torches allumées criait pendons-le.

MOÏSE

Les yeux fermés sous les feuilles fraîches de ses troènes, le chemin d’eau m’emportait chaque après-midi à reculons comme une Ophélie passée dans sa
bouée de fleurs, dissolvant lentement du front les clôtures molles.

Couché plus bas qu’aucune autre créature vivante sur l’oreiller fondamental, tombait sur moi la face des arbres comme la rosée d’un visage penché sur un lit de malade, et
mettant le monde doucement à flot sur ma route comme un liège, j’étais fiancé aux anneaux sonores des ponts comme une gaze, de plain pied avec le mufle bénin des
vaches. L’ombre de la forêt sur la rivière mêlait à l’eau noire une douce tisane de feuilles mortes et d’oubli. Midi me trouvait dérivant au large ensoleillé de
vastes grèves scintillantes, les mains closes sur le cœur, les paupières éclatantes de langueur, puis le somptueux froissement des roseaux dévorait les rives d’une
palissade théâtrale de murmures, et mollement entravé comme d’une robe par les tiges aux longues traînes, engourdi au fond d’une impasse verte, les doux maillons de soleil
de l’eau qui me portait comme un ventre, comme un qui regarde au fond d’un puits redescendaient jusqu’à moi en se dénouant sur le visage d’une femme.

Julien Gracq

 

 

Quand la lumière soudain est devenue jaune glauque, j’ai fermé le jardin et mis l’atelier sous-abri. Trop d’appels à sortir son masque de l’étui font rentrer le silence en moyen de défense. On dirait un complot pour démolir le coin de mer qui reste sauvage, j’ai prévenu les oiseaux de se rendre au large. Au cinéma du port on joue BORA-BORA. Seuls les bateaux naviguent coupent en éperonnant les fantômes en surface des seins tendus de leurs figures de proue.

 

Niala-Loisobleu – 22/04/19

PLEINE EAU


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PLEINE EAU

Le cri d’un coq traîne par les rues vides, dans cette chaude après-midi de juin où il n’y a personne.
Le silence, profond comme un grenier à blé abandonné, gorgé de chaleur et de poussière.
Quel désœuvrement sous les voûtes basses de ces tilleuls, sur ces marteaux de portes où bâillent mille gueules de bronze !
Quel après-midi de dimanche distingué, qui fait rêver de gants noirs à crispins de dentelles aux bras des jeunes filles, d’ombrelles sages, de parfums inoffensifs, des
steppes arides du cinq à sept !
Seul un petit nuage, alerte, blanc, — comme le nageur éclatant porté sur l’écume ombre soudain de stupidité la foule plantée sur la plage — couvre de
confusion tout à coup le paysage endormi et fait rêver d’extravagance au fond de l’avenue un arbre qui n’a jamais encore volé.

Julien Gracq

 

Illustration: L’Eveil des formes encloses (Auto-portrait) – 1982 – Niala – Huile s/toile 100×81 – Collection Laure Calmette

JARDIN PAUVRE


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JARDIN PAUVRE

par N-L – 21/04/18

Au bout du chemin

les hautes herbes ne cachent pas le portillon délabré

j’entre

et découvre mon nom gravé sur la friche

Signé… »Un certain Andrea Couturet… »

Je lève la tête

ça tombe à

PLEINE EAU

Le cri d’un coq traîne par les rues vides, dans cette chaude après-midi de juin où il n’y a personne.
Le silence, profond comme un grenier à blé abandonné, gorgé de chaleur et de poussière.
Quel désœuvrement sous les voûtes basses de ces tilleuls, sur ces marteaux de portes où bâillent mille gueules de bronze !
Quel après-midi de dimanche distingué, qui fait rêver de gants noirs à crispins de dentelles aux bras des jeunes filles, d’ombrelles sages, de parfums inoffensifs, des
steppes arides du cinq à sept !
Seul un petit nuage, alerte, blanc, — comme le nageur éclatant porté sur l’écume ombre soudain de stupidité la foule plantée sur la plage — couvre de
confusion tout à coup le paysage endormi et fait rêver d’extravagance au fond de l’avenue un arbre qui n’a jamais encore volé.
Julien Gracq

 

Quoi d’Autre ?


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Quoi d’Autre ?

Alignées sur leurs cintres et pèle-mêle chacun-chacune dans sa couleur, les idées des choses intimes faisant la pensée-base, le fondement de sa conduite, sont bien accrochées. Trop profondes, elles échapperaient à la vue ? Que dis-je à la plus primaire de l’entendu ? Oh non, je n’y crois pas. Cela ne peut -être possible que pour tous ceux qui y sont étrangers et non coupables de ne pas pouvoir suivre.

Mais chacun est ou fait semblant d’être. Alors on s’embrouille dans des dérives où l’erreur plane. La mauvaise foi tricotant des pulls de belle-mère à tire-larigot. La petite-flûte qui accompagne le sentier de la guerre et sort définitivement du sujet. Parce que le sujet c’est tout. C’est ce à quoi on tient parce qu’on y est engagé de coeur. Parce qu’on bâtit de la manière adaptée. On débouche sur l’absurde de l’insulte à son amour. Mais entendre, c’est savoir écouter pour COMPRENDRE. Ce n’est pas s’isoler dans son ombre.

Niala-Loisobleu – 27/01/18

LA BONNE AUBERGE

Les hommes sont coupés à mi-hauteur par la guillotine de l’habit noir — les femmes prennent sous le baiser la vibration tranchante du cristal, puis éclatent et sèment
sous la neige d’adorables camélias de sang. On décharge successivement sur le perron d’entrée avec un bruit de fardiers le landau du lord-maire : roses-thé et
héliotropes — le mail-coach de la magistrature : fouet et roues en réséda — la voiture tous terrains de la préfecture des mœurs : hortensias et
jonquilles.

Et maintenant que faire ? les couples noués, les présentations terminées, les revolvers sortent des poches et la fête commence dans un tir aux pigeons flamboyant de verre
cassé. A l’aube louche, les habits noirs, mal à l’aise, s’esquivent deux par deux comme des croque-morts dans les sentiers de feuilles — les planchers désertés
étalent une Bérésina de fins débris de verre; les plantes vertes : des arbres de Noël de neige craquante et de verre filé — plusieurs âmes blanches
gagnent les hautes régions du ciel sous la forme de délicats petits anges — légères comme une inconséquence dans un problème de métaphysique. On
préfère ne savoir que penser d’une désinvolture qui désarme jusqu’aux soupçons de la justice.

Julien Gracq

Le long des Quais 4


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Le long des Quais 4

Que t’as en corps de la colle de nuit aux paupières, voilà que  le rayon comme y disent, qui t’arriverait pour t’offrir la lumière. Merde, ça fait sonnette qui te fout nez à nez avec le couple famélique des Témoins de Jéhovah…

 Pleine Eau
 
 Le cri d’un coq traîne par les rues vides, dans cette chaude après-midi de juin où il n’y a personne.
Le silence, profond comme un grenier à blé abandonné, gorgé de chaleur et de poussière.
Quel désœuvrement sous les voûtes basses de ces tilleuls, sur ces marteaux de portes où baîllent mille gueules de bronze !
Quel après-midi de dimanche distingué, qui fait rêver de gants noirs à crispins de dentelles aux bras des jeunes filles, d’ombrelles sages, de parfums inoffensifs, des
steppes arides du cinq à sept !
Seul un petit nuage, alerte, blanc, — comme le nageur éclatant porté sur l’écume ombre soudain de stupidité la foule plantée sur la plage — couvre de
confusion tout à coup le paysage endormi et fait rêver d’extravagance au fond de l’avenue un arbre qui n’a jamais encore volé.
Julien Gracq

Tu t’ébroues, bon chien, en un clin laisse ton bulbe remettre le crin dans le bon sens. Eureka, les tons apparaissent dans leur intégralité, le suiveur qui n’éclairait que la star s’est pris la pierre de la fronde en pleine poire.

J’aime à mes risques. Voilà ce qui me saute aux yeux. Quand atteint par cette alchimie qui dépasse la sorcellerie, je ne me pose pas la question préalable : Et moi suis-je aimé ? Sacré nuance Bouffi ! Parce qu’il s’agit pas de toujours se croire avoir la plus grosse parce que soi-disant tu s’rais un mec. Non, mais de découvrir qu’en dehors de toi tout peut commencer à exister.

Je vais d’un pas plus clair pouvoir charger les tableaux dans ma voiture. Demain c’est accrochage. Cette expo de par son symbole, du nombre cumulé qui s’arrête, est d’une nouvelle transparence. Un an après, voici le grand curetage en soi, après le retour-départ du fils, pour rentrer dans mon identité.

Niala-Loisobleu – 22 Octobre 2017

 

Aperception Internet où le perce-bouton de la personnalité inventée du zombie


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Aperception Internet où le perce-bouton de la personnalité inventée du zombie

Il chante, et bien plus, mon rossignol. Sans grincer de la serrure à tout ce qui me fait lanlaire à coups d’histoires à dormir debout à bord de croisières de  bateaux en papier.

Je lis le menti en clair, pourquoi vouloir m’endormir sous le champ opératoire d’une berceuse ? Anesthésiquement votre..

Bien sûr la vérité à ne plus savoir la dire spontanément, ça rend le retour en arrière sur le  mensonge ignoré d’usage. Elle a cette fausseté la vitrine des grands magasins à vouloir faire croire au Père Noël toute l’année. Déjà que d’y adhérer le 25 Décembre entre dans la complicité abusive. Alors disparaître pour reprendre une nouvelle fausse identité ce n’est que poursuivre dans le non-retour d’être.

Niala-Loisobleu – 10 Octobre 2017

 

 

Unite Originairement Synthétique de L’Aperception

 
 NON, je ne suis pas venu pour cela, si c’est ce qui te tourmente. Laisse donc. A quoi bon !

— pas de gestes — nous nous entendons mieux que tu ne penses. C’était pendant que tu dormais à poings fermés que cette idée m’était venue. L’expression est
curieuse — avoue-le

— mais j’ai prise au besoin ailleurs que dans les défauts du langage, et je ne saurais lire à livre ouvert dans de si curieux épanchements nocturnes. Il n’y a rien là
qui puisse te blesser.

Je me suis trouvé, puis perdu dans les couloirs de ce théâtre, comme une aiguille dans une botte de foin.

J’avais rencontré en rêve une femme fort belle. Tu ris déjà, tu crois ne pouvoir supporter une allégorie aussi bouffonne. Pourtant, je suis plus vieux que tu ne
penses.

Une figure de style t’accompagnait quand tu croyais te porter seule à d’aussi coupables extrémités.

J’ai ce pouvoir. Mais une minute encore, et ce sera trop tard. La chance d’une porte entrebâillée sur une lumière, qui claque au moment où on passe devant, très tard,
dans ces couloirs d’hôtel d’une ville inconnue où tout désoriente. Naturellement, on n’entre jamais.

J’ai eu le plaisir de saluer ce matin le poète Francis Jammes, au volant de son cylindre à vapeur.

Tu n’as pas de secrets pour moi. Les serrures que tu poses çà et là sur les portes douteuses par où tu t’évades ? Je suis revenu aussi des coups de tête et des
portes qui claquent sur un circuit monotone, comme des salles de musée où tout ramène à l’issue du fatigant manège de chevaux de bois. Non, je voulais parler seulement
de cette intonation singulière, un peu trop aiguë — tendue si tu veux — que tu prenais à ce week-end de juin dernier pour me raconter ton voyage dans un wagon
excessivement comble. Longtemps, cette note un peu flûtée fit pour moi baisser d’un degré l’intensité du jour, si parfois je la retrouvais dans ces méandres d’une
conversation à bâtons rompus où je l’avoue tu excelles. Des bêtises.

J’ai connu une maison où on servait les petits fours dans des feuilles de roses — mais tout de même, trop, c’est trop.

Ce sont de bien grands mots. Pourtant, en quittant Lucien à la sortie du théâtre, j’ai trouvé ta conduite singulière. La conversation, c’est vrai, s’était mal
engagée ! Lucien est un charmant garçon. A tous points de vue. Mais tu es nerveuse.

J’ai deux grands bœufs dans mon étable. Cela peut surprendre — mais après tout n’a que la valeur d’une simple constatation.

J’ai pensé à Hélène, en lisant le dernier roman de Mauriac. Tu ne trouves pas ? Tous ces chagrins ont beaucoup abrégé la vie de sa mère.

Nous faisons un brin de causette dans les couloirs du métro, quand je descends vider mon seau de toilette.

Non, rien. C’était une idée. Tu vas rire. Mais, comme les adolescents vont dans les musées bien tenus rêver de préférence sur la solution d’un humble problème
technique, — moi je me suis souvent surpris à contempler une statue de Jeanne d’Arc, ou la photographie d’une pêcheuse de crevettes, — captivé toujours au-delà
de toute mesure par l’image absorbante d’une femme prolongée par un étendard.

Julien Gracq