ÉQUIPAGES


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ÉQUIPAGES

 

Dans un monde clos et clair
Sans océan ni rivières,
Une nef cherche la mer
De l’étrave qui résiste
Mal aux caresses de l’air,
Elle avance sur l’horreur

De demeurer immobile
Sans que sa voile fragile

En tire un peu de bonheur.

Ses flancs ne sont pas mouillés

Par l’eau saline impossible

Et les dauphins familiers

Lentement imaginés

Ne le prennent pas pour cible.

Son équipage figé
Attend le long de la lisse
Que l’océan se déclare
Et que l’heure soit propice.

Si l’on regarde de près
Chaque marin tour à tour
On voit d’année en année
Que chacun de ces visages,
Mieux que s’ils étaient de pierre,
Ne vieillit pas d’un seul jour.

Mais un navire identique

Vogue sur le
Pacifique

Avec de pareils marins,

Mais ils vivent, vont et viennent

Et chacun a son travail,

L’un monte au mât de misaine,

Un autre à la passerelle

Se penche sur le sextant

Et voici de vrais dauphins

Sous les yeux du
Capitaine

Parmi l’écume marine

Qui chante d’être elle-même.

Jules Supervielle

AU FEU !


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AU FEU!

J’enfonce les bras levés vers le centre de la
Terre
Mais je respire, j’ai toujours un sac de ciel sur la

tête
Même au fort des souterrains
Qui ne savent rien du jour.
Je m’écorche à des couches d’ossements
Qui voudraient me tatouer les jambes pour me

reconnaître un jour.
J’insulte un squelette d’iguanodon, en travers de

mon passage,
Mes paroles font grenaille sur la canaille de ses os
Et je cherche à lui tirer ses oreilles introuvables
Pour qu’il ne barre plus la route
Mille siècles après sa mort
Avec le vaisseau de son squelette qui lait nuit de

toutes parts.
Ma colère prend sur moi une avance circulaire,
Elle déblaie le terrain, canonne les profondeurs.
Je hume des formes humaines à de petites distances

Courtes, courtes.

J’y suis.

Il n’y a plus rien ici de grand ni de petit, de liquide

ni de solide,
De corporel ni d’incorporel;
Et l’on jette aussi bien au feu une rivière, où saute

un saumon, et qui traversait l’Amérique,
Qu’un brouillard sur la
Seine que franchissent les

orgues tumultueuses de
Notre-Dame.
Voici les hautes statues de marbre qui lèvent l’index

avant de mourir.
Un grand vent gauche, essoufflé, tourne sans trouver

une issue.
Que fait-il au fond de la
Terre?
Est-ce le vent des

suicidés?
Quel est mon chemin parmi ces milliers de chemins

qui se disputent à mes pieds
Un honneur que je devine?

Peut-on demander sa route à des hommes considérés comme morts
Et parlant avec un accent qui ressemble à celui

du silence.
Centre de la
Terre! je suis un homme vivant.
Ces empereurs, ces rois, ces premiers ministres, entendez-les qui me font leurs offres de service
Parce que je trafique à la surface avec les étoiles et

la lumière du jour.
J’ai le beau rôle avec les morts, les mortes et les

mortillons.
Je leur dis : «
Voyez-moi ce cœur,
Comme il bat dans ma poitrine et m’inonde de

chaleur!
Il me fait un toit de chaume où grésille le soleil.

Approchez-vous pour l’entendre.
Vous en avez eu

un pareil.
N’ayez pas peur.
Nous sommes ici dans l’intimité

infernale ».

Autour de moi, certains se poussent du coude,

Prétendent que j’ai l’éternité devant moi,

Que je puis bien rester une petite minute,

Que je ne serais pas là si je n’étais mort moi-même.

Pour toute réponse je repars

Puisqu’on m’attend toujours merveilleusement à

l’autre bout du monde.
Mon cœur bourdonne, c’est une montre dont les

aiguilles se hâtent comme les électrons
Et seul peut l’arrêter le regard de
Dieu quand il

pénètre dans le mécanisme.

Air pur, air des oiseaux, air bleu de la surface,
Voici
Jésus qui s’avance pour maçonner la voûte

du ciel.
La terre en passant frôle ses pieds avec les forêts les

plus douces.
Depuis deux mille ans il l’a quittée pour visiter

d’autres sphères,
Chaque
Terre s’imagine être son unique maîtresse
Et prépare des guirlandes nuptiales de martyrs.
Jésus réveille en passant des astres morts qu’il secoue,
Comme des soldats profondément endormis,
Et les astres de tourner religieusement dans le ciel
En suppliant le
Christ de tourner avec eux.
Mais lui repart, les pieds nus sur une aérienne
Judée,
Et nombreux restent les astres prosternés
Dans la sidérale poussière.

Jésus, pourquoi te montrer si je ne crois pas encore?
Mon regard serait-il en avance sur mon âme?

Je ne suis pas homme à faire toujours les demandes

et les réponses!
Holà, muchachos!
J’entends crier des vivants dans

des arbres chevelus,
Ces vivants sont mes enfants, échappés radieux de

ma moelle!
Un cheval m’attend attaché à un eucalyptus des

pampas,
Il est temps que je rattrape son hennissement dans

l’air dur,

Dans l’air qui a ses rochers, mais je suis seul à les voir!

 

Jules Supervielle

AUX OISEAUX


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AUX OISEAUX

Paroares, rolliers, calandres, ramphocèles,
Vives flammes, oiseaux arrachés au soleil,
Dispersez, dispersez, dispersez le cruel
Sommeil qui va saisir mes mentales prunelles!

Fringilles, est-ce vous, euphones, est-ce vous,

Qui viendrez émouvoir de rémiges lumières

Cette torpeur qui veut se croire coutumière

Et qui renonce au jour n’en sachant plus le goût?

Libre, je veux enfin dépasser l’heure étale,
Voir le ciel délirer sous une effusion
D’hirondelles criant mille autres horizons,
Vivre, enfin rassuré, ma douceur cérébrale.

S’il le faut, pour briser des tristesses durcies,
Je hélerai, du seuil des secrètes forêts,
Un vol haché de verts et rouges perroquets
Qui feront éclater mon âme en éclaircies.

Jules Supervielle

LE GAUCHO


Vache Normande 03

LE GAUCHO

Les chiens fauves du soleil couchant harcelaient les

[vaches
Innombrables dans la plaine creusée d’âpres

[mouvements,
Mais tous les poils se brouillèrent sous le hâtif

[crépuscule.

Un cavalier occupait la pampa dans son milieu
Comme un morceau d’avenir assiégé de toutes parts.
Ses regards au loin roulaient sur cette plaine de chair
Raboteuse comme après quelque tremblement de

[terre.
Et les vaches ourdissaient un silence violent,
Tapis noir en équilibre sur la pointe de leurs cornes,
Mais tout d’un coup fustigées par une averse d’étoiles
Elles bondissaient fuyant dans un galop de travers,
Leurs cruels yeux de fer rouge incendiant l’herbe

sèche,
Et leurs queues les poursuivant, les mordant comme

[des diables,
Puis s’arrêtaient et tournaient toutes leurs têtes

[horribles

Vers l’homme immobile et droit sur son cheval bien

[forgé.

Parfois un taureau sans bruit se séparait de la masse
Fonçant sur le cavalier du poids de sa tête basse.
Lui, l’arrêtait avec les deux lances de son regard
Faisant tomber le taureau à genoux, puis de côté,
Les yeux crevés, un sang jeune alarmant sa longue bave
Et les cornes inutiles près des courtes pattes mortes.
Cependant mille moutons usés par les clairs de lune
Disparaissaient dans la nuit décocheuse de hiboux.

L’horizon déménageait sa fixité hors d’usage
Que les troupeaux éperdus avaient crevé mille fois.
Précédant d’obscurs chevaux lourds de boue de l’an

[dernier
Des étalons galopaient, les naseaux dans l’inconnu,
Arrachant au sol nocturne de résonnantes splendeurs.
La pampa se descellait, lâchant ses plaines de cuivre,
Ses réserves de désert qui s’entre-choquaient,

[cymbales!
Ses lieues carrées de maïs, brûlant de flammes internes,
Et ses aigles voyageurs qui dévoraient les étoiles,
Ses hauts moulins de métal, aux tournantes

[marguerites,
Ames-fleurs en quarantaine mal délivrées de leurs

[corps
Et luttant pour s’exhaler entre la terre et le ciel.

Sur des landes triturées tout le jour par le soleil
Passaient des cactus crispés dans leur gêne végétale,
Des chardons comme des christs abandonnés aux

[épines,

Et des ronces qui cherchaient d’autres ronces pour

[mourir.

Puis un grêle accordéon de ses longs doigts musicaux
Toucha l’homme et ses ténèbres dans la zone de son

[cœur.
Alors laissant là les vaches, la nuit épaisse de souffles
Qui s’obsrinaient à durcir, l’homme entra dans le

[rancho
Où le foyer consumait de la bouse desséchée.

A ras du sol lentement il allongea son corps maigre
Et son âme par la nuit encore toute empierrée
Auprès de ses compagnons renversés dans un

[sommeil
Où les anges n’entrent pas et qui tenaient bien en

[mains leurs rauques chevaux osseux sur la piste de leurs

[rêves.

Jules Supervielle

LA VACHE DE LA FORÊT


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LA VACHE DE LA FORÊT

Elle est tendue en arrière
Et le regard même arqué,
Elle souffle sur le fleuve
Comme pour le supprimer.
Ces planches jointes qui flottent
Est-ce fait pour une vache
Colorée par l’herbe haute,
Aimant à mêler son ombre
A l’ombre de la forêt?
Sur la boue vive elle glisse
Et tombe pattes en l’air.

Alors vite on les attache

Et l’on en fait un bouquet,

On en fait un bouquet âpre

D’une lanière noué,

Tandis qu’on tire sa queue,

Refuge de volonté;

Puis on traîne dans la barque

Ce sac essoufflé à cornes,

Aux yeux noirs coupés de blanche

Angoisse par le milieu.

Çà et là dans le canot
La vache quittait la terre;
Dans le petit jour glissant,
Les pagayeurs pagayèrent.

Aux flancs noirs du paquebot
Qui sécrète du destin,
Le canot enfin s’amarre.
A une haute poulie
On attache par les pattes
La vache qu’on n’oublie pas,
Harcelée par cent regards
Qui la piquent comme taons.

Puis l’on hisse par degrés
L’animal presque à l’envers,
Le ventre plein d’infortune,
La corne prise un instant
Entre barque et paquebot
Craquant comme une noix sèche.

Sur le pont voici la vache
Suspectée par un bœuf noir
Immobile dans un coin
Qu’il clôture de sa bouse.

Près de lui elle s’affale
Une corne sur l’oreille
Et voudrait se redresser,
Mais son arrière-train glisse
De soi-même abandonné,
Et n’ayant à ruminer
Que le pont tondu à ras
Elle attend le lendemain.

Tout le jour le bœuf lécha
Un sac troué de farine;
La vache le voyait bien.

Vint enfin le lendemain
Avec son pis plein de peines.
Près du bœuf qui regardait,
Luisaient au soleil nouveau,
Entre des morceaux de jour,
Seuls deux grands quartiers de
Côtes vues par le dedans.
La tête écorcbée mauvaise,
De dix rouges différents,
Près d’un cœur de boucherie,
Et, formant un petit tas,
Le cuir loin de tout le reste,
Douloureux d’indépendance,
Fumant à maigres bouffées.

 

Jules Supervielle


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LA BOÎTE A L’ÊTRE 20

NOCTURNE EN PLEIN JOUR

La chaleur descendue en dessous de zéro, monte. Les rues sans bonnets toussent portes closes, brrrr les affiches décollent la goutte au nez des murs. Qu’il fait froid au café, au pouce, on ne voit plus le moindre couple d’un canard couper la rivière en dérive. La désinformation peine à tisonner sous la cendre, un ersatz de braise, d’ici à ce que le rédacteur du courrier du coeur infarctuse il n’y a qu’un tout petit fusible.

Nocturne en plein jour

Quand dorment les soleils sous nos humbles manteaux

Dans l’univers obscur qui forme notre corps,

Les nerfs qui voient en nous ce que nos yeux ignorent

Nous précèdent au fond de notre chair plus lente,

Ils peuplent nos lointains de leurs herbes luisantes

Arrachant à la chair de tremblantes aurores.

C’est le monde où l’espace est fait de notre sang.

Des oiseaux teints de rouge et toujours renaissants

Ont du mal à voler près du cœur qui les mène

Et ne peuvent s’en éloigner qu’en périssant

Car c’est en nous que sont les plus cruelles plaines

Où l’on périt de soif près de fausses Fontaines.

Et nous allons ainsi, parmi les autres hommes,

Les uns parlant parfois à l’oreille des autres.

Jules Supervielle (Extrait de La fable du monde)

Les 29 coups ont sonnés derrière ton entretien de la moto et de l’arbre mon vieux Coluche. Malédiction ou bon choix ? On se demande si t’aurais pas eu la prémonition angoissante du visionnaire de l’à venir de la machine infernale à broyer dans laquelle tu s’rais corps et bien passé…aspiré par un rire se retournant contre son auteur ? L’ire au nid, couve. L’indécence sort du chapeau.

Mais dam, un pet foireux, dans cette absurde comédie, pourquoi pas, on est pas à un dessous merdeux près.Au point que je pense que ça permet au fromager de laisser croire qu’il est aux manettes. Curieux cette façon d’être partout sauf à bord du France, pour diriger le pays. A moins que ce nom ait été repeint sur l’épave du Titanic ? (*)

J’ai gardé ma fenêtre ouverte, m’aime si dehors y a que du froid, de l’absence et de l’ingratitude, la chaleur qui sort de chez moi vaut mieux que des bonnes paroles.

Niala-Loisobleu – 28 Novembre 2013

  • Hollande était aux manettes quand j’avais écrit cet article. Je m’étais pas trompé en pensant à l’époque, qu’avec lui on pouvait aller qu’au pire. Maintenant on a Jupiter…ouah, à nous, on coule à pique !

On écrase l’humain au point de ne plus lui laisser le minimum de conscience de la place où il est. Il divague, éreinté d’avoir nagé sans voir la côte approcher. La fatigue du désemparé va bien au-delà du physique. Le bulbe paralysé gèle tous les organes. Mais heureusement il ne perd rien de son âme. Il a juste du mal à vivre avec dans ce foutoir de pressoir de merde.

Niala-Loisobleu – 30 Juillet 2017

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Dormeuse – Tamara de Tempicka