A VERSE


A VERSE

Une vendange à la ramasse

court à la montée du rire

pour blanchir un ciel de corps beaux

Avec des sonneurs de cloches à chaque tube des grandes orgues

Notre-Dame rivée à l’oeil

astro-nomme

Comme à déboule de Bonaparte quand on remontaient sa rue en fanfare en sortant des Beaux-Arts

du Sartre plein la marguerite

et du poil à peindre de ton ventre

Rions le temps qui reste en s’aimant d’un pont – à l’autre bateaux-mouches

le noir illuminé d’un fond de cave sans tabous

J’ai envie

en vie de toi nature et sans eau-courante

juste avec un vasistas-soleil à deux pas de la Seine.

Niala-Loisobleu – 24 Septembre 2020

ENCORE UNE FOIS SUR LE PLEUVE


ENCORE UNE FOIS SUR LE PLEUVE

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Encore une fois sur le fleuve le remorqueur de l’aube a poussé son cri

Et encore une fois

le soleil se lève

le soleil libre et vagabond

qui aime à dormir au bord des rivières

sur la pierre

sous les ponts

Et comme la nuit au doux visage de lune

tente de s’esquiver

furtivement

le prodigieux clochard au réveil triomphant

le grand soleil paillard bon enfant et souriant

plonge sa grande main chaude dans le décolleté de la

nuit et d’un coup lui arrache sa belle robe du soir
Alors les réverbères

les misérables astres des pauvres chiens errants

s’éteignent brusquement

Et c’est encore une fois le viol de la nuit

les étoiles filantes tombant sur le trottoir

s’éteignent à leur tour

et dans les lambeaux du satin sanglant et noir

surgit le petit jour

le petit jour mort-né fébrile et blême

et qui promène éperdument

son petit corps de revenant

empêtré dans son linceul gris

dans le placenta de la nuit

Alors arrive son grand’frère

le
Grand jour

qui le balance à la
Seine

Quelle famille

Et avec ça le père dénaturé

le père soleil indifférent

qui

sans se soucier le moins du monde

des avatars de ses enfants

se mire complaisamment dans les glaces

du métro aérien

qui traverse le pont d’Austerlitz

comme chaque matin

emportant approximativement

le même nombre de créatures humaines

de la rive droite à la rive gauche

et de la rive gauche à la rive droite

de la
Seine

Il a tant de choses à faire le soleil

et certaines de ces choses

tout de même lui font beaucoup de peine

par exemple

réveiller la lionne du
Jardin des
Plantes

quelle sale besogne

et comme il est désespéré et beau

et déchirant

inoubliable

le regard qu’elle a en découvrant

comme chaque matin

à son réveil

les épouvantables barreaux de l’épouvantable bêtise humaine

les barreaux de sa cage oubliés dans son sommeil

Et le soleil traverse à nouveau la
Seine

sur un pont dont il ne sera pas question ici

à cause d’une invraisemblable statue de sainte
Geneviève

veillant sur
Paris

Et le soleil se promène dans l’île
Saint-Louis

et il a beaucoup de belles et tendres choses

à dire sur elle

mais ce sont des choses secrètes entre l’ile et lui

Et le voilà dans le
Quatrième

ça c’est un coin qu’il aime

un quartier qu’il a à la bonne

et comme il était triste le soleil

quand l’étoile jaune de la cruelle connerie humaine

jetait son ombre paraît-il inhumaine

sur la plus belle rose de la rue des
Rosiers

Elle s’appelait
Sarah

ou
Rachel

et son père était casquettier

ou fourreur

et il aimait beaucoup les harengs salés

Et tout ce qu’on sait d’elle

c’est que le roi de
Sicile l’aimait

Quand il sifflait dans ses doigts

la fenêtre s’ouvrait là où elle habitait

mais jamais plus elle n’ouvrira la fenêtre

la porte d’un wagon plombé

une fois pour toutes s’est refermée sur elle

Et le soleil vainement

essaye d’oublier ces choses

et il poursuit sa route

à nouveau attiré par la
Seine

Mais il s’arrête un instant rue de
Jouy

pour briller un peu

tout près de la rue
François-Miron

là où il y a une très sordide boutique

de vêtements d’occasion

et puis un coiffeur et un restaurant algérien

et puis en face

des ruines des plâtras des démolitions

Et le coiffeur sur le pas de sa porte

contemple avec stupeur

ce paysage ébréché

et il jette un coup d’ceil désespéré

vers la rue
Geoffroy-l’Asnier

qui apparaît maintenant dans le soleil

intacte et neuve

avec ses maisons des siècles passés

parce que le soleil

il y a de cela des siècles

était au mieux avec
Geoffroy-l’Asnier

Tu es un ami lui disait-il

et jamais je ne te laisserai tomber

Et c’est pourquoi

l’ombre heureuse et ensoleillée

l’ombre de
Geoffroy-l’Asnier

qui aimait le soleil et que le soleil aimait

s’en va chaque jour

que ce soit l’hiver ou l’été

par la rue du
Grenier-sur-1’Eau

et par la rue des
Barres

jusqu’à la
Seine

et là les ombres de ses tendres animaux

broutent les doux chardons de l’au-delà

et boivent l’eau paisible

du souvenir heureux

Cependant qu’au-dessus d’eux

accoudé au parapet du pont
Louis-Philippe

le loqueteux absurde et magnifique

qu’on appelle

le
Roi des
Ponts

crache dans l’eau pour faire des ronds

Fasciné par la monotone splendeur

de l’eau courante

de l’eau vivante

sans se soucier du qu’en-dira-t-on

il ne cesse de cracher

et

jusqu’à ce que la salive lui manque

offrant ainsi en hommage

à sa vieille amie la
Seine

quelque chose de sa vie

quelque chose de lui-même

et il dit

La
Seine est ma sœur

et comme je suis sorti un jour

des entrailles de ma mère

elle elle jaillit chaque jour

et sans arrêt

des entrailles de la terre

et la terre c’est la mère de ma mère

et la mort c’est la mère de la terre

Et il s’arrête de cracher un instant

et il pense que la
Seine va se jeter dans la mer

et il trouve ça beau

et il est content

et son cœur bat comme autrefois

et il se retrouve comme autrefois

tout jeune avec une chemise propre

qu’il enlevait pour faire l’amour

et il regarde la
Seine

et il pense à elle à la vie et à la mort et à l’amour et il crie

et il pense à elle à la vie et à la mort et à l’amour et il crie

Oh!
Seine

ne m’en veux pas

si je me jette dans ton lit

c’est pas des choses à faire

puisque je suis ton frère

mais pas d’histoires

je t’aime alors tu m’emmènes

Mais attention

quand nous arriverons là-bas

tous les deux

là-bas à l’instant même

qu’on ne connaît pas

là où l’eau déjà n’est plus douce

mais pas encore salée

n’oublie pas le
Roi des
Ponts

n’oublie pas ton vieil ami noyé

n’oublie pas le pauvre enfant de l’amour

avili et abîmé

et dans les clameurs neuves de la mer

garde un instant ta tendre et douce voix

pour me dire que tu penses à moi

Et il se jette à la flotte et les pompiers s’amènent

enfin voilà pour lui

comme on dit ai simplement dans les
Mille et
Une
Nuits

Et la
Seine continue son chemin

et passe sous le pont
Saint-Michel

d’où l’on peut voir de loin

l’archange et le démon et le bassin

avec qui passent devant eux

une vieille faiseuse d’anges un boy-scout malheureux

et un triste et gros vieux monsieur qui a fait une misérable fortune dans les beurres et dans les œufs
Et celui-là s’avance d’un pas lent vers la
Seine en regardant les tours de
Notre-Dame
Et cependant

ni l’église ni le fleuve ne l’intéressent mais seulement la vieille boîte d’un bouquiniste
Et il s’arrête figé et fasciné devant l’image d’une petite fille couverte de papier glacé

Elle est en tablier noir et son tablier est relevé une religieuse aux yeux cernés la fouette

Et la cornette de la sœur est aussi blanche que les dessous de la fillette
Mais comme le bouquiniste regarde le vieux monsieur congestionné celui-ci gêné détourne les yeux et laissant là le pauvre livre obscène

jette un coup d’oeil innocent détaché

vers l’autre rive de la
Seine

vers le quai des
Orfèvres dorés

là où la justice qui habite un
Palais

gardé par de terrifiants poulets gris

juge et condamne la misère

qui ose sortir de ses taudis

Dérisoire et déplaisante parodie

où le mensonge assermenté

intime à la misère l’ordre de dire la vérité

toute la vérité rien que la vérité

Et avec ça dit la misère

faut-il vous l’envelopper

Et voilà qu’elle jette dans la balance truquée

la vérité de la misère

toute nue ensanglantée

C’est ma fille dit la misère

c’est ma petite dernière

c’est mon enfant trouvée

Elle est morte pendant les fêtes de
Noël

après avoir longtemps erré

au pied des marronniers glacés

sur le quai

à deux pas de
Chez
Vous

Messieurs de la magistrature assise

levez-vous

et vous

Messieurs de la magistrature debout

approchez-vous

Voyez cette enfant de quinze ans

Voyez ces genoux maigres ces tristes petits seins

ces pauvres cheveux roux

ces engelures aux pieds et ces crevasses aux mains

Voyez comme la douleur a ravagé ce visage enfantin

Et vous
Messieurs de la magistrature couchée et bien

bordée réveillez-vous

D ne s’agit pas d’une berceuse d’une romance

Ne comptez pas sur moi pour chanter dans votre

Cour
D ne s’agit pas d’un feuilleton d’un mélodrame

rien de sentimental aucune histoire d’amour
D s’agit simplement de la terreur et de la stupeur qui se peint sur le visage de l’enfant et qui serre atrocement le cœur de l’enfant à l’instant où l’enfant comprend qu’elle va
avoir un petit enfant et qu’elle ne peut le dire à personne pas même à sa mère qui ne l’aime plus depuis longtemps et surtout pas à son père puisque
malencontreusement c’est le père qui très précisément est le père de cet enfant d’enfant

Sur un matelas elle rêvait

et autour d’elle ses frères et sœurs

remuaient en dormant

et la mère contre le mur

ronflait désespérément
Enfin toute la lyre comme on dit en poésie

Le père qui travaille aux
Halles et qui s’en retourne

chez lui après avoir poussé son diable dans tous les courants

d’air de la nuit et qui s’arrête un instant en poussant un soupir

navré devant la porte d’un bordel fermé pour cause de
Haute
Moralité
Et qui s’éloigne

avec dans ses yeux bleus et délavés la titubante petite lueur de l’Appellation
Contrôlée
Et le voilà soudain ancien colonial si ça vous intéresse et réformé pour débilité mentale le voilà plongé d’un seul coup

dans la bienfaisante chaleur animale et tropicale de la misérable promiscuité familiale
Et le lampion rouge de l’inceste en un instant prend feu dans la tête du géniteur il s’avance à tâtons vers sa fille et sa fille prend peur…
Vous imaginez hommes honnêtes ce qu’on appelle le
Reste et pourquoi un soir deux amoureux enlacés sur un banc

dans les jardins du
Vert-Galant ont entendu un cri d’enfant si déchirant

J’étais là quand la chose s’est passée

à côté du
Pont-Neuf

non loin du monument qu’on appelle

la
Monnaie

J’étais là quand elle s’est penchée

et c’est moi qui l’ai poussée

Il n’y avait rien d’autre à faire

Je suis la
Misère

j’ai fait mon métier

et la
Seine a fait de même

quand elle a refermé sur elle

son bras fraternel

Fraternel parfaitement

Fraternité Égalité
Liberté c’est parfait

Oh bienveillante
Misère

si tu n’existais pas il faudrait t’inventer

Et le
Ministère public qui vient de se lever

la main sur le cœur l’autre bras aux cieux le cornet

acoustique à l’oreille et toutes les larmes de son corps aux yeux réclame avec une émotion non dissimulée l’Élargissement de la
Misère

c’est-à-dire en langage clair et vu le cas d’urgente

urgence et de nécessaire nécessité sa mise en liberté provisoire pour une durée illimitée

Et ainsi messieurs
Justioe sera
Fête attendu que…

A ces mots l’enthousiasme est unanime

et la tenue de soirée est de rigueur

et le grand édifice judiciaire s’embrase d’un magnanime feu d’artifice

et il y a beaucoup de monde aux drapeaux

et les balcons volent dans le vent

et le grand orchestre f rancophilharmonique des gardiens de la paix

rivalise d’ardeur et de virtuosité avec le gros bourdon de
Notre-Dame des
Lavabos de la
Buvette du
Palais

Et la
Misère ahurie affamée abrutie résignée

entourée de tous ses avocats d’office

et de tous ses indicateurs de police

est acquittée à l’unanimité plus une voix

celle de la conscience tranquille et de l’opinion publique réunies

Et solennellement triomphalement reconnue d’Utilité publique

elle est immédiatement

libéralement légalement et fraternellement

rejetée sur le pavé

avec de grands coups de pied dans le ventre

et de bons coups de poing sur le nez

Alors elle se relève péniblement

excitant la douce hilarité de la foule

qui la prend pour une vieille femme saoule

et se dirige en titubant aveuglément

vers le calme

vers la paix

vers le lieu d’asile

vers la
Seine

vers les quais

Tiens te voilà qu’es belle et qui m’ plais

Et la
Misère tressaille dans sa vieille robe

couverte d’ordures ménagères

en entendant cette voix de porcelaine brisée

et elle reconnaît
Chariot le
Téméraire

dit la
Fuite dit
Perd son
Temps

un de ses plus vieux amis un de ses plus fidèles

amants et elle se laisse tomber sur la pierre près de lui en sanglotant
Si tu savais dit-elle
Je sais

dit le raccommodeur de faïences
Je sais

dit le laveur de chiens
Et ce que je ne sais pas je le devine et ce que je ne

devine pas je l’invente

Et ce que j’invente je l’oublie
Alors fais comme moi ma jolie regarde couler la
Seine et raconte pas ta vie

Ou bien alors

parle seulement des choses heureuses

des choses merveilleuses rêvées et arrivées

Enfin je veux dire des choses qui valent la peine

mais pour la peine pas la peine d’en parler

Tout en parlant il trempe dans la rivière

un vieux mouchoir aux carreaux déchirés

et il efface sur le visage de la
Misère

les pauvres traces de sang coagulé

et elle oublie un instant sa détresse

en écoutant sa voix éraillée et usée

qui tendrement lui parle de sa jeunesse

et de sa beauté

Rappelle-toi je t’appelais
Miraculeuse

parce que tu habitais au sixième

sur la
Cour des
Miracles

près du
Ut il y avait des jacinthes bleues

et jamais je n’ai oublié

une seule boucle de tes cheveux

Rappelle-toi je t’appelais
Frileuse

quand tu avais froid

et je t’appelais
Fragile

en me couchant sur toi

Rappelle-toi la première nuit

la première fois

les nuages noirs de
Billancourt

rodaient au-dessus des usines

et derrière eux

les derniers feux du
Point-du-jour

jetaient sur le fleuve

de pauvres lueurs tremblantes et rouges

C’était l’hiver

et tu tremblais comme ces pauvres lueurs

mais dans le velours vert de tes yeux

flambaient les dix-sept printemps de l’amour

Et je n’osais pas encore te toucher

simplement je regardais

le souffle de ton joli corps

qui dansait devant ta bouche

Rappelle-toi

comme nous avons marché doucement

sur le pont de
Grenelle

sans rien dire

Et n’oublie pas non plus l’île des
Cygnes

ma belle

avec ses inquiétants clapotis

ni la statue de la
Liberté

surgissant des brouillards du fleuve

qui drapaient autour d’elle

un triste voile de veuve

Rappelle-toi les clameurs du
Vel’dTDv*

n’oublie pas la grande voix de la foule dispersée par

le vent et le pont
Alexandre avec ses femmes nues et leurs grands chevaux d’or immobiles cabrés et aveuglés par les phares du
Salon de l’Automobile

les feux tournants du
Grand
Palais

Et de l’autre côté

les
Invalides gelés

braquant leurs canons morts

sur l’esplanade déserte

Et comme nous sommes restés longtemps

serrés l’un contre l’autre

tout près du
Pont de la
Concorde

Rappelle-toi

nous écoutions ensemble

résonner dans la nuit

le doux souvenir des marteaux de l’été

quand l’été matinal

se hâte d’assembler les charpentes flottantes

du décor oriental des
Grands
Bains
Deligny

Rappelle-toi

nous évoquions ensemble

le fou rire des filles

franchissant la passerelle leur maillot à la main

et les ogres obèses sortant des ministères

à midi

et qui tentent désespérément d’apercevoir

entre les toiles flottantes verticalement tendues

un peu de chair fraîche

et nue

Nue

Et ma main a serré davantage ton bras

Rappelle-toi

Je me rappelle

dit la
Misère

Deux heures sonnaient

à la grande horloge de la gare d’Orsay

et quand tu m’as entraînée vers la berge

il n’y avait pas d’autre lumière

que celle d’un bec de gaz abandonné

devant le
Palais de la
Légion d’Honneur

Mais le sang pâle et ruisselant

du dernier quartier de la lune

blessée par un trop rude hiver

éclaboussait le paysage désert

où se dressaient

ensoleillées dans la clarté lunaire

d’immenses pyramides de sable

et de pierres

Tu te rappelles

Comme si c’était hier

dit le vieux réfractaire

et même que tu as dit en souriant

Comme c’est beau

on se croirait en
Egypte maintenant

Et c’est vrai

que c’était beau ma belle

beaucoup trop beau pour ne pas être vrai

Et c’était vraiment l’Egypte

et c’était aussi vraiment les eaux chaudes et calmes du
Nil qui roulaient silencieusement entre les rives de la
Seine

Et le sang ardent de l’amour coulait dans nos veines

Rappelle-toi

Tu étais couchée sur un sac de ciment

dans un coin à l’abri du vent

et quand j’ai posé ma main glacée

sur la douce chaleur de ton cœur

ton jeune sein soudain s’est dressé

comme une éclatante fleur

au milieu des jardins secrets

de ton jeune corps couché

caché

Et n’oublie pas la belle étoile ma belle

celle que tu sais

N’oublie pas l’astre de ceux qui s’aiment

l’astre de l’instant même de l’éternité

l’étourdissante étoile du plaisir partagé

Qui pourrait jamais l’oublier

Et la
Misère

souriante et presque consolée

regarde la lumière qui baigne la
Cité

Près d’elle

un vieux chien mouillé tressaille

en entendant le cri d’un remorqueur

saluant encore une fois

la fin d’un nouveau jour

Et là-haut

dans le doux fracas de la vie coutumière

la
Samar et la
Belle
Jardinière

descendent en grinçant des dents

leurs lourds rideaux de fer

Sur le quai de la
Mégisserie

les petits patrons des oiselleries

parquent déjà dans leur arrière-boutique

les perruches les rats blancs les poissons exotique

mais avant de rentrer dans l’ombre horrible

un pauvre singe bleu

jette un dernier et douloureux regard

sur le
Pont des
Arts

où se promène

un grand lion rouge furieux

Ce grand lion rouge

c’est le
Soleil

qui traîne encore un peu avant de s’en aller

Tout à l’heure

les flics de la
Nuit

à grands coups de pèlerine

vont venir le chasser

Et c’est pour cela qu’il fait la gueule

et qu’il n’est pas content

et qu’il secoue en rugissant

sa grande crinière crépusculaire

sur les passants

Et les passants se fâchent tout rouge

et clignent des yeux

Alors le grand lion rouge se marre

et il se fout d’eux

et il caresse en s’en allant

de sa grande patte rousse

nonchalamment

les reins et les fesses d’une femme

qui s’arrête brusquement

songeant à son amant

et regarde la
Seine en frissonnant.

Jacques Prévert

LANTERNE MAGIQUE DE PICASSO


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LANTERNE MAGIQUE DE PICASSO

Tous les yeux d’une femme joués sur le même tableau Les traits de l’être aimé traqué par le destin sous la

fleur immobile d’un sordide papier peint L’herbe blanche du meurtre dans une forêt de chaises Un mendiant de carton éventré sur une table de marbre Les cendres d’un cigare sur le
quai d’une gare Le portrait d’un portrait Le mystère d’un enfant

La splendeur indéniable d’un buffet de cuisine La beauté immédiate d’un chiffon dans le vent La folle terreur du piège dans un regard d’oiseau L’absurde hennissement d’un
cheval décousu La musique impossible des mules à grelots Le taureau mis à mort couronné de chapeaux La jambe jamais pareille d’une rousse endormie et la

très grande oreille de ses moindres soucis Le mouvement perpétuel attrapé à la main L’immense statue de pierre d’un grain de sel marin La joie de chaque jour et
l’incertitude de mourir et le fer

de l’amour dans la plaie d’un sourire La plus lointaine étoile du plus humble des chiens Et salé sur une vitre le tendre goût du pain La ligne de chance perdue et retrouvée
brisée et redressée parée des haillons bleus de la nécessité

L’étourdissante apparition d’un raisin de Malaga sur

un gâteau de riz Un homme dans un bouge assommant à coups de rouge

le mal du pays Et la lueur aveuglante d’un paquet de bougies Une fenêtre sur la mer ouverte comme une huître Le sabot d’un cheval le pied nu d’une ombrelle La grâce incomparable
d’une tourterelle toute seule

dans une maison très froide Le poids mort d’une pendule et ses moments perdus Le soleil somnambule qui réveille en sursaut au milieu de la nuit la Beauté somnolente et soudain
éblouie qui jette sur ses épaules le manteau de la cheminée et l’entraîne avec lui dans le noir de fumée masquée de blanc d’Espagne et vêtue de papiers
collés Et tant de choses encore

Une guitare de bois vert berçant l’enfance de l’art Un ticket de chemin de fer avec tous ses bagages La main qui dépayse un visage qui dévisage un paysage L’écureuil
caressant d’une fille neuve et nue Splendide souriante heureuse et impudique Surgissant à l’improviste d’un casier à bouteilles ou d’un casier à musique comme une panoplie de
plantes vertes vivaces et phalliques Surgissant elle aussi à l’improviste du tronc pourrissant D’un palmier académique nostalgique et désespérément vieux beau comme
l’antique Et les cloches à melon du matin brisées par le cri d’un

journal du soir Les terrifiantes pinces d’un crabe émergeant des dessous d’un panier La dernière fleur d’un arbre avec les deux gouttes

d’eau du condamné Et la mariée trop belle seule et abandonnée sur le diva

cramoisi de la jalousie par la blême frayeur de ses premiers maris

Et puis dans un jardin d’hiver sur le dossier d’un trône une chatte en émoi et la moustache de sa queue sous les narines d’un roi

La chaux vive d’un regard dans le visage de pierre d’une vieille femme assise près d’un panier d’osier

Et crispées sur le minium tout frais du garde-fou d’un phare tout blanc les deux mains bleues de froid d’un Arlequin errant qui regarde la mer et ses grands chevaux dormant dans le soleil
couchant et puis qui se réveillent les naseaux écu-mants les yeux phosphorescents affolés par la lueur du phare et ses épouvantables feux tournants

Et l’alouette toute rôtie dans la bouche d’un mendiant

Une jeune infirme folle dans un jardin public qui souriant d’un sourire déchiré mécanique en berçant dans ses bras un enfant léthargique trace dans la poussière de
son pied sale et nu la silhouette du père et ses profils perdus et présente aux passants son nouveau-né en loques Regardez donc mon beau regardez donc ma belle ma merveille des
merveilles mon enfant naturel d’un côté c’est un garçon et de l’autre c’est une fille tous les matins il pleure mais tous les soirs je la console et je les remonte comme une
pendule

Et aussi le gardien du square fasciné par le crépuscule

La vie d’une araignée suspendue à un fil

L’insomnie d’une poupée au balancier cassé et ses grands yeux ouverts à tout jamais

La mort d’un cheval blanc la jeunesse d’un moineau

La porte d’une école rue du Pont-de-Lodi

Et les Grands Augustins empalés sur la grille d’une maison dans une petite rue dont ils portent le nom

Tous les pêcheurs d’Antibes autour d’un seul poisson

La violence d’un œuf la détresse d’un soldat

La présence obsédante d’une clef cachée sous un paillasson

Et la ligne de mire et la ligne de mort dans la main autoritaire et potelée d’un simulacre d’homme obèse et délirant camouflant soigneusement derrière les bannières
exemplaires et les crucifix gammés drapés et dressés spectaculairement sur le grand balcon mortuaire du musée des horreurs et des honneurs de la guerre la ridicule statue
vivante de ses petites jambes courtes et de son buste long mais ne parvenant pas malgré son beau sourire de Caudillo grandiose et magnanime à cacher les irrémédiables et
pitoyables signes de la peur de l’ennui de la haine et de la connerie gravés sur son masque de viande fauve et blême comme les graffiti obscènes de la mégalomanie
gravés par les lamentables tortionnaires de l’ordre nouveau dans les urinoirs de la nuit.

Et derrière lui dans le charnier d’une valise diplomatique entrouverte le cadavre tout simple d’un paysan pauvre assailli dans son champ à coups de lingots d’or par d’impeccables
hommes d’argent

Et tout à côté sur une table une grenade ouverte avec toute une ville dedans

Et toute la douleur de cette ville rasée et saignée à blanc

Et toute la garde civile caracolant tout autour d’une civière

Où rêve encore un gitan mort

Et toute la colère d’un peuple amoureux travailleur insouciant et charmant qui soudain éclate brusquement comme le cri rouge d’un coq égorgé publiquement

Et le spectre solaire des hommes aux bas salaires qui surgit tout sanglant des sanglantes entrailles d’une maison ouvrière tenant à bout de bras la pauvre lueur de la misère la
lampe sanglante de Guernica et découvre au grand jour de sa lumière crue et vraie les épouvantables fausses teintes d’un monde décoloré usé jusqu’à la corde
vidé jusqu’à la moelle

D’un monde mort sur pied

D’un monde condamné

Et déjà oublié

Noyé carbonisé aux mille feux de l’eau courante du ruisseau populaire

Où le sang populaire court inlassablement

Intarissablement

Dans les artères et dans les veines de la terre et dans les artères et dans les veines de ses véritables enfants

Et le visage de n’importe lequel de ses enfants dessiné simplement sur une feuille de papier blanc

Le visage d’André Breton le visage de Paul Éluard

Le visage d’un charretier aperçu dans la rue

La lueur du clin d’œil d’un marchand de mouron

Le sourire épanoui d’un sculpteur de marrons

Et sculpté dans le plâtre un mouton de plâtre frisé bêlant de vérité dans la main d’un berger de plâtre debout près d’un fer à repasser

A côté d’une boîte à cigares vide

A côté d’un crayon oublié

A côté des Métamorphoses d’Ovide

A côté d’un lacet de soulier

A côté d’un fauteuil aux jambes coupées par la fatigue des années

A côté d’un bouton de porte

A côté d’une nature morte où les rêves enfantins d’une femme de ménage agonisent sur la pierre froide d’un évier comme des poissons suffoquant et crevant sur des
galets brûlants

Et la maison remuée de fond en comble par les pauvres cris de poisson mort de la femme de ménage désespérée tout à coup qui fait naufrage soulevée par les
lames de fond du parquet et va s’échouer lamentablement sur les bords de la Seine dans les jardins du Vert-Galant Et là désemparée elle s’assoit sur le banc Et elle fait ses
comptes Et elle ne se voit pas blanche pourrie par les souvenirs

et fauchée comme les blés Une seule pièce lui reste une chambre à coucher Et comme elle va la jouer à pile ou face avec le vain

espoir de gagner un peu de temps Un grand orage éclate dans la glace à trois faces Avec toutes les flammes de la joie de vivre Tous les éclairs de la chaleur animale Toutes les
lueurs de la bonne humeur Et donnant le coup de grâce à la maison désorientée Incendie les rideaux de la chambre à coucher Et roulant en boule de feu les draps au pied
du lit Découvre en souriant devant le monde entier Le puzzle de l’amour avec tous ses morceaux Tous ses morceaux choisis choisis par Picasso Un amant sa maîtresse et ses jambes à
son cou Et les yeux sur les fesses les mains un peu partout Les pieds levés au ciel et les seins sens dessus dessous Les deux corps enlacés échangés caressés L’amour
décapité délivré et ravi La tête abandonnée roulant sur le tapis Les idées délaissées oubliées égarées Mises hors d’état de
nuire par la joie et le plaisir Les idées en colère bafouées par l’amour en couleur Les idées terrées et atterrées comme les pauvres rats de la mort sentant venir
le bouleversant naufrage de l’Amour Les idées remises à leur place à la porte de la chambre à côté du pain à côté des souliers

Les idées calcinées escamotées volatilisées désidéali-

sées Les idées pétrifiées devant la merveilleuse indifférence

d’un monde passionné D’un monde retrouvé D’un monde indiscutable et inexpliqué D’un monde sans savoir-vivre mais plein de joie de

vivre D’un monde sobre et ivre D’un monde triste et gai Tendre et cruel Réel et surréel Terrifiant et marrant Nocturne et diurne Solite et insolite Beau comme tout.

 

Jacques Prévert

ACTUALITES


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ACTUALITES

 
A New York ou ailleurs, assis dans son fauteuil de gloire, Lindbergh, l’aviateur, peut voir — comme si c’était lui — l’acteur qui joue le rôle qu’il a lui-même joué dans l’histoire.

Au cinéma du Moulin Rouge, aujourd’hui, par la porte entrouverte de la cabine de l’opérateur, on perçoit des clameurs, celles de la foule des porteurs en triomphe, à l’atterrissage au Bour-get en 1927.

Ailleurs encore, dans une cinémathèque, Védrines atterrit en 1919 sur le toit des Galeries Lafayette.

Mais en même temps dehors, c’est-à-dire aujourd’hui encore à Paris, le ciel du dimanche craque dans la tête des gens.

Festival au Bourget.

Comme jeu de cartes au cirque par deux mains tenaces et crispées, la tendre lumière du printemps est déchirée, jetée, éparpillée.

Les monte-en-1’air, les perceurs de muraille, les creveurs de plafond font leur exhibition.

Sabres et scies et bistouris stridente.

La fraise du dentiste singe le chant du grillon et de pauvres rats volants en combinaison Frankens-tein foncent à toute vitesse vers la ratière du temps.

Malheureux vagabonds.

Terrain vague du ciel et palissade du son.

L’écran des actualités toujours et de plus en plus bordé de noir est une obsédante lettre de faire-part où ponctuellement, hebdomadairement, Zorro, Tarzan et Robin des Bois sont terrassés par le mille-pattes atomique.

Pourtant, au studio, sur leurs passerelles, écrasés de lumière, les travailleurs du film, comme sur leurs bateaux les travailleurs de la mer, poursuivent leur labeur.

Et la ville, en extérieurs, poursuit comme eux le film de sa vie, le film de Paris.

Le long des quais, la Seine est calme comme un Ut bien fait.

Signe de vie verte, un brin d’herbe surgit entre deux pavés.

Une fille s’arrête et respire.

— Oh ! je respire, oui je respire et cela me fait autant plaisir que de fumer une cigarette. J’avais oublié que je respirais. C’est merveilleux, l’air de la vie n’est pas encore tout à fait empoisonné !

Elle sourit, la joie est dans ses yeux, la joie oubliée, retrouvée et remerciée.

Un garçon s’approche d’elle et lui demande de l’air, comme on demande du feu.

Le ciel recommence à grincer, mais le couple s’embrasse, l’herbe rare frémit, le film continue, le film de l’amour, le film de la vie.

Jacques Prévert

VOYAGE EN PERSE


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VOYAGE EN PERSE

Ce jour-là

la mort était déjà venue plusieurs fois

me demander

Mais je lui avais fait dire que je n’étais pas là

car j’avais autre chose à faire que de l’écouter

d’autres chats à fouetter

Et tout particulièrement le
Shah de
Perse

que j’avais capturé

avec un superbe morceau de viande verte

— les
Shahs de
Perse en sont très friands —

un jour qu’il s’en allait

avec ses gens

musique en tête

sur la route de
Téhéran

C’était un grand jour de
Fouette…

et il était très content

rien qu’à l’idée qu’on fouette

les pauvres paysans

Et je l’emmenai h dans une grande valise

et le montrais

gratuitement

aux paysans

et puis je le fouettais publiquement

à titre gracieux

et tous les paysans étaient très heureux

Le remettant dans la valise

je continuais un peu partout en
Perse

mon voyage d’agrément

Agrément pour les autres

pour les petits enfants et puis pour leurs parents

car pour moi je n’éprouvais aucun plaisir

en corrigeant le monarque

Simplement la même fatigue

qu’on a en battant les tapis

persans

C’est alors que se présenta

un animal londonien

et parfait gentleman de
Limehouse sur les toits

Il était de passage et se présenta

Je suis le chat à neuf queues

je connais le travail

et peux voue donner un coup de main

Voilà mon tarif

je veux des souris tous les jours

Parfait lui dis-je parfait

Et je veux aussi qu’on me laisse m’arrêter

sur la route à mon gré

s’il passe sur cette route

la chatte qui me plaît

D’accord lui dis-je d’accord

Et qu’on me laisse lui faire l’amour

précisa le chat

Et je veux des oiseaux

pour lui en faire cadeau

D’accord d’accord tout ce que vous voudrez

lui dis-je

J’étais si fatigué

Et tout s’arrangea pour le mieux

L’animal battait le
Shah de
Perse

fort correctement

Et moi je battais le tambour

et les paysans étaient de plus en plus contents

et ils apportaient au chat

des souris et des rats des champs

Et pour moi

c’était comme toujours

des boissons fraîches

et de jolies filles qui m’embrassaient sur la bouche

Enfin c’était merveilleux

et même un jour

des tisserands

nous offrirent au chat et à moi

un véritable tapis volant

Vous irez plus vite nous dirent-ils

pour faire votre tournée

comme ça tout le monde persan

pourra profiter du spectacle

qui est très réconfortant

Mais voilà qu’un jour

le
Shah

nous regarda douloureusement

Est-ce que ça va durer longtemps ce petit jeu-là

Je me rappelle exactement

la tête qu’il faisait et le temps qu’il faisait

ce jour-là en même temps

Un très beau temps

Nous arrivions sur le tapis

à deux ou trois mille mètres au-dessus de
Téhéran

Et le chat dit au
Shah

gentiment en souriant

Allez allez

Vous plaignez pas
Sa
Majesté

si on avait voulu

on aurait pu vous tuer

ou bien vous enfermer

dans un grand bocal transparent

avec des cornichons méchants

Et là vous seriez mort de soif

et la proie de mille et un tourments

Tout de même

dit le
Shah

c’est pas des choses à faire

et puis il poursuivit

Dans les débuts ça m’a surpris ça m’a étonné et je dirai même que ça m’a fait plaisir pour ne rien vous cacher c’était nouveau vous comprenez maia
maintenant je commence à en avoir assez

Ça fait très mal vous savez et puis c’est humiliant sans compter que j’ai l’air d’un zèbre maintenant un zèbre sur le trône de
Perse avouez que c’est pour le moins choquant et je pèse mes mots mais je vous avoue là vraiment que je ne suis pas content mais ça alors pas content pas content du tout

Du tout du tout du tout

du tout du tout

du tout

Et qu’est-ce que ça peut faire

dit le chat

puisqu’on est contents

nous

Et nous descendîmes dans la ville

où partout c’était la fête

Et partout la joie de vivre

se promenait nue dans les rues

Et partout des
Persans ivres

nous souhaitaient la bienvenue

Ça va

dit le chat

La vie est belle

le trône est vide

mais les tonneaux sont pleins

Hélas

je ne reconnais plus ma ville

dit le
Souverain

Et qu’est-ce que je vais devenir

Moi

dans tout cela

Tu vas te rendre utile lui répondit le chat
Et pour commencer tu nettoieras mon plat.

 

Jacques Prévert

CŒUR DE DOCKER


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CŒUR DE DOCKER

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Cœur de docker

C’est le titre de ma chanson

Ça se passe à
Anvers ou à
Hambourg ou à
Dunkerque

Le docker est debout sur le quai sur sa poitrine à la place du cœur un autre cœur est tatoué
C’est le cœur de la fille sans cœur et dessous son histoire est marquée

Son père était cardiaque sa mère était patraque

Un beau jour c’est le jour de la
Saint-Cric-Crac la fille sans cœur est à l’hôpital et le docker arrêté devant la porte a des oranges dans les mains

Mais voilà la fille qui devient morte et le docker ouvre les mains

Roulez oranges roulez dans le ruisseau dans le port vous pourrirez avec les vieux morceaux de liège

Portrait de la fille sans cœur

dans un médaillon en forme de cœur

au fond d’un tiroir vous traînez

et le docker a mal à son cœur

dans un couloir il est tombé

et toutes les filles autour de lui se mettent à pleurer

Dehors

c’est la fête foraine

le nougat la musique

et les balançoires à vapeur

Et tout s’est mis à balancer

des souvenirs sont revenus

Souvenirs

vous grattez le cœur du pauvre docker

et vous le prenez par la main

et vous l’emmenez là où travaillait sa belle

Et devant le lit l’homme est tombé

Dehors

arrive la plainte du manège

Chevaux aux yeux bleus et mal peints

chevaux à la crinière de crin

vous tournez sans jamais être ivres

et jamais vous ne dites rien

Mais déchirante et déchirée

la musique tourne sans arrêt

Chansons de bois pour les chevaux de bois chansons de fer pour les chemins de fer la musique c’est toujours la musique tantôt bonne tantôt mauvaise

Le cœur fait le joli cœur à la recherche d’un autre cœur comme il est sentimental au printemps comme il bat en écoutant la romance

Cœur de docker

C’est le titre de ma chanson.

 

Jacques Prévert

DES OUBLIETTES DE SA TÊTE


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DES OUBLIETTES DE SA TÊTE

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Des oubliettes de sa tête comme un diable de sa boite s’évade un fol acteur drapé de loques écarlates qui joue pour lui tout seul rideaux tirés bureaux fermés le
grand rôle de sa vie la
Destinée d’un déclassé

Et debout sur le trottoir

au promenoir de sa mémoire

il est l’unique spectateur

de son mélodrame cérébral et revendicateur

où la folie des splendeurs

brosse de prestigieux décors

Je n’ai jamais été qu’intermédiaire

mais quel intermédiaire j’étais

J’ai brisé les chaussures de rois très fatigués

pour le compte honoraire des plus grands des

bottiers
J’ai été ventriloque dans beaucoup de banquets pour des orateurs bègues aphones et réputés et j’ai mâché la viande de très vieux financiers et j’ai
cassé du sucre sur de très jolis dos au profit d’un bossu roi du
Trust des chameaux
Mais j’ai conduit toutes ces bêtes dans un si bel abreuvoir
Elles qui n’avaient jamais rien vu tout à coup se sont mises à voir tous les visages de l’eau sur les pierres du lavoir la gaieté d’un vivier et la joie d’un torrent la lune sur
la lagune et les flots sur les docks les digues et les dunes le calme d’un étang la danse d’un ruisseau la pluie dans un tonneau
Et nous sommes remontés à la source en passant par le trou d’une aiguille et en musique s’il vous plaît car c’était il faut le dire une aiguille de phono

Là nous avons trinqué oasis et mirage coupe de rouge et miroir d’eau et tout le monde était saoul

Mais en bas le grand
Monde

brusquement émondé

les quatre verres en l’air

le bec de gaz dans l’eau

est resté en carafe

la soif dans le gosier

moignons dans l’étrier

la tête contre le mur des lamentations

Nos chameaux sont partis jamais ne reviendront.

 

Jacques Prévert

INTEMPÉRIES


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INTEMPÉRIES

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(Féerie)

Petits couteaux de gel et de sel

petits tambours de grêle petits tambours d’argent

douce tempête de neige merveilleux mauvais temps

Un grand ramoneur noir

emporté par le vent

tombe dans l’eau de vaisselle du baquet d’un couvent

Enfin quelqu’un de propre

à qui je puis parler

dit l’eau de vaisselle

Mais au lieu de parler voilà qu’elle sanglote

et le ramoneur fait comme elle

Homme compatissant tu comprends ma douleur dit

l’eau
Mais en réalité ce n’est pas à cause d’elle que le

ramoneur sanglote mais à cause de sa marmotte elle aussi enlevée par le

vent du nord

et dans un sens diamétralement opposé à celui du pauvre ramoneur

emporté par le vent du sud comme un pauvre sujet de pendule dépareillé par un déménageur qui met la bergère dans une boîte à savons et le berger dans une
boîte à biscuits sans se soucier le moins du monde s’ils sont des parents des amis

ou d’inséparables amants

Petits couteaux de gel et de sel

petits tambours de grêle petits sifflets de glace petites

trompettes d’argent douce tempête de neige merveilleux mauvais temps

Tu ne peux pas t’imaginer

dit l’eau de vaisselle au ramoneur

Ici c’est tout rempli de filles de triste vie

qui ruminent toute cette vie une haineuse mort

et avec ça toujours à table

Ah mauvais coups du mauvais sort

Et ça s’appelle ma mère et ça s’appelle ma sœur

et ça n’arrête pas de mettre le couvert

et c’est toujours de mauvaise humeur

O mauvais sang et mauvais os

eau grasse chez les ogresses

voilà mon lot…

Elle dormait tout l’hiver elle souriait au printemps et je ne vous mens pas

on aurait dit vraiment

qu’elle éclatait de rire quand arrivait l’été

La plus belle la plus étonnante et la plus charmante

marmotte de la terre et de tous les temps et le premier qui me dit le oontraire…
Et puis sans elle qu’est-ce que je vais foutre maintenant

J’aurais préféré geler de froid

dans la cruche cassée d’une prison

et même grelotter de fièvre dans la gorge du prisonnier

dit l’eau de vaisselle

qui n’a prêté aucune attention aux confidences du ramoneur

J’aurais mieux aimé faire tourner les moulins

j’aurais mieux aimé me lever de bonne heure le dimanche matin

et dans les grands bains douches asperger les enfants

Et j’aurais tant aimé laver de jeunes corps amoureux

dans les maisons de rendez-vous de la rue des
Petits-Champs

J’aurais tant aimé me marier avec le vin rouge

j’aurais tant aimé me marier avec le vin blanc

j’aurais tant aimé…

Mais le ramoneur l’interrompt

sans même se rendre compte que c’est là faire preuve

d’un manque total d’éducation
Or ça ne vaut plus la peine de respirer pour vivre autant crever la gueule ouverte

comme le chien qu’on empoisonne

avec un vieux morceau d’épongé grillée

Quand je pense que je la réveillais au milieu de l’hiver

pour lui raconter mes rêves

et qu’elle m’écoutait les yeux grands ouverts

absolument comme une personne

Et maintenant où est-elle je vous le demande

ma petite clé des songes

Peut-être avec un rémouleur un cocher de fiacre ou bien un vitrier

Ou bien qu’elle est tombée du ciel comme ça sans crier gare chez des gens affamés à jeun mal élevés et puis qu’ils l’ont fait cuire sur un réchaud à gaz
et qu’ils l’ont tuée sans même lui dire au revoir

qu’ils l’ont mangée sans même savoir qui c’est

Et dire qu’on appelle ça le monde qu’on appelle ça la société

Oh je voudrais être les quatre fers du cheval

dans la gueule du cocher

ou dans le dos du rémouleur

son dernier couteau affûté

et morceau de verre brisé dans l’œil du vitrier

Et il aura bonne mine avec son œil de verre

pour faire sa tournée

le vitrier

Et à tous ça leur fera les pieds

ils avaient qu’à pas la toucher

Maintenant je suis foutu le sel est renversé

mon petit monde heureux a cessé de tourner

8an8 elle je suis plus seul

que trente-six veuves de guerre

plus désolé qu’un rat tout neuf dans une sale vieille ratière rouillée

Petits couteaux du rêve petits violons du sang
Petites trompettes de glace petits ciseaux du vent
Radieuse tourmente de neige magnifique mauvais temps

Et avec cela

comme si
Dieu lui-même en bon directeur du
Théâtre de la
Nature avait décidé débonnai rement d’offrir à ses fidèles abonnés une attraction supplémentaire et de qualité voilà qu’un corbillard de
première avec tous ses pompons arrive à toutes pompes funèbres et franchit la grille du couvent le cocher sur le siège les chevaux harnachés le mors d’argent aux
dents

Mais toute réflexion faite

aucun miracle de la sorte

simplement la mère supérieure qui est morte

Et voilà toutes les sœurs sur le seuil de la porte en grande tenue de cimetière et en rangs d’oignons pour pleurer et la famille qui s’avance à son tour dans ses plus beaux
atours crêpés

avec un certain nombre de personnalités et puis les petites gens la domesticité avec les chrysanthèmes les croix de porcelaine et les couronnes perlées

Et l’évêque à son tour sous le porche apparaît soutenu par un lieutenant de garde mobile avec un long profil de mouton arriéré et une si énorme croupe qu’on
le dirait à cheval alors qu’il est à pied

Et l’évêque ne pleure qu’une seule larme mais d’une telle qualité que l’on comprend alors qu’en créant la vallée des larmes
Dieu qui n’est point une bête
Bavait ce qu’il faisait mais en même temps qu’il verse cette larme unique le très digne prélat tout en donnant le ton à l’affliction générale contemple à la
dérobée d’un voluptueux regard de chèvre humide la croupe mouvementée de son garde du corps sanglé dans sa tunique et il avance innocemment une main frémissante
avec le geste machinal et familier qu’on a pour chasser la poussière du vêtement de quelqu’un qu’on connaît
Ouais

dit à voix très basse comme on fait à la messe une dame patronnesse à une autre lui parlant comme on parle à confesse
La poussière a bon dos surtout qu’il pleut comme mérinos qui pisse un vrai scandale je vous dis et de la pire espèce et comme toute question mérite une réponse si vous
voulez savoir ce qui se passe je vous dis qu’ils en pincent et je vous dis comme je le pense ils ont de mauvaises mœurs c’est des efféminés des équivoques des hors nature
des
Henri m des statues de sel des sodomes et des zigomars un vrai petit ménage de cape et d’épée et même qu’ils font les statues équestres dans le grand salon de
l’évêché sans seulement se donner la peine de fermer la fenêtre l’été et dans le costume d’Adam complètement s’il vous plaît sauf le beau lieutenant qui
garde ses éperons et c’est pas par pudeur mais pour corser le califourchon et l’autre l’appelle mon petit
Lucifer à cheval mais lui l’évêque dans la maison tout le monde l’appelle
Monseigneur
Canasson

Quelle misère dit l’eau de vaisselle

Si belle tellement belle

répond le ramoneur

et quelquefois en rêve je me croyais heureux

Mais le singe du malheur s’est accroupi sur mon épaule

et il m’a planté dans le cœur la manivelle du souvenir

et je tourne ma ritournelle

la déchirante mélodie de l’ennui et de la douleur

Ça ne sert à rien dit l’eau de vaisselle

qui commence à en avoir assez

ça ne sert à rien ramoneur

de se faire du mal exprès

et puisque tu parles du malheur

regarde un peu ce que c’est

Regarde
Ramoneur

si tu as encore des yeux pour voir au lieu de pour

pleurer
Regarde de tous tes yeux
Ramoneur des
Cheminées homme de sueur et de suie de rires et de lueurs
Regarde le malheur avec ses invités
Le
Destin a tiré la sonnette d’alarme et chacun a quitté

le train-train de la vie ordinaire pour aller tous en

chœur rendre visite à la
Mort
Regarde la famille en pleurs avec son long visage de

parapluie retourné

Regarde le capucin avec ses pieds terribles et l’admirable parent pauvre en demi-loques fier comme un paon poussant dans son horrible voiturette l’ar-rière-grand-père en miettes et la
tête en breloque
Regarde l’Héréditaire avec tous ses pieds bots
Regarde l’Héritière avec ses lécheurs de museau
Regarde le
Salutaire avec tous ses grands coups de

chapeau
Regarde
Ramoneur homme de tout et de rien

et vois la grande douleur de ces hommes de bien
Regarde l’Inspecteur avec le
Receleur regarde le
Donneur avec le
Receveur regarde le
Surineur avec sa croix d’Honneur regarde le
Lésineur avec sa lessiveuse regarde la
Blanchisseuse avec ses
Salis-seurs le
Professeur de
Vive la
France et le
Grand
Fronceur de sourcils le
Sauveur d’apparences et le
Gardeur de
Sérieux
Regarde le
Péticheur le
Confesseur le
Marchand de
Douleurs le
Grand
Directeur d’inconscience le
Grand
Vivisecteur de
Dieu
Regarde le
Géniteur avec sa
Séquestrée et la
Demi-portion avecque sa
Moitié et le
Grand
Cul-de-jatte de
Chasse vingt et une fois palmé et l’Ancienne
Sous-Maîtresse du grand 7 avec son fils à
Stanislas sa fille à
Bouffémont et son édredon en vison et sa pauvre petite bonne en cloque de son vieux maquereau en mou de veau
Regarde
Ramoneur

debout dans la gadoue tout près du
Procureur rÉquarrisseur

Regarde comme il caresse du doux coup d’œil du connaisseur

le plus gras des chevaux de la voiture à morts

Et s’il hoche la tête avec attendrissement c’est parce qu’en lui-même

il pense tout bonnement

Si la bête par bonheur tout à l’heure en glissant se cassait gentiment une bonne patte du devant j’en connais un qui n’attendrait pas longtemps pour enlever l’affaire illico
sur-le-champ

Et soupirant d’aise il s’imagine la ohose s’accomplis-sant d’elle-même

le plus simplement du monde

la bête qui glisse qui bute qui culbute et qui tombe et lui au téléphone sans perdre une minute et son camion qu’arrive en trombe et la bête abattue sans perdre une seconde
le palan qui la hisse le camion qui démarre en quatrième vitesse et le retour à la maison les compliments de l’entourage et puis la belle ouvrage l’ébouillantage le
fignolage et puisque tout est cuit passons au dépeçage proprement dit

Mais le
Procureur l’entendant soupirer lui frappe sur l’épaule

pour le réconforter croyant qu’il a la mort dans l’âme à cause des fins dernières de l’homme

Allons voyons ne vous laissez pas abattre

Tout le monde y passe un jour ou l’autre mon bon ami qu’est-ce que vous voulez c’est la vie

Et il ajoute parce que c’est sa phrase préférée en pareille occasion

Mais il faut bien reconnaître qu’hélas

c’est le plus souvent les mauvais qui restent et les bons

qui s’en vont
Il n’y a pas de mauvais restes répond l’Équarrisseur quand la bête est bonne tout est bon et idem pour la carne et pour la bête à cornes
Mais reconnaissant dans l’assistance une personne de la plus haute importance il se précipite pour les condoléances
Regarde
Ramoneur dit l’eau de vaisselle cette personne importante

avec sa gabardine de deuil et sa boutonnière en ruban c’est un homme supérieur
Il s’appelle
Monsieur
Bran

Un homme supérieur indéniablement et qui a de qui tenir puisque petit-neveu de la défunte
Mère
Supérieure née
Scaferlati et sœur cadette de feu le lieutenant-colonel
Alexis
Scaferlati
Supérieur également du couvent de
Saint-Sauveur-les-Hurlu par
Berlue
Haute-Loire-Supérieure et nettoyeur de tranchées à ses derniers moments perdus pendant la grande conflagration de quatorze dix-huit bon vivant avec ça pas bigot pour un sou
se mettant en quatre pour ses hommes et coupé hélas en deux en dix-sept par un obus de soixante-quinze au mois de novembre le onze funeste erreur de balistique juste un an avant
l’armistice
Et un homme qui s’est fait lui-même gros bagage universitaire ce qui ne gâte rien un novateur un homme qui voit de l’avant et qui va loin et naturellement comme tous les novateurs
jalousé et envié critiqué attaqué diffamé et la proie d’odieuses manœuvres politiques bassement démagogiques ses détraoteurs l’accusant notamment d’avoir
réalisé une fortune scandaleuse avec ses bétonneuses pendant l’occupation mais sorti la tête haute blanc comme neige du jugement

Ayant lui-même présenté sa défense avec une telle hauteur de pensée jointe à une telle élévation de sentiment qu’une interminable ovation en salua la
péroraison


Messieurs déjà avant la guerre j’étais dans le sucre dans les aciers dans les pétroles les cuirs et peaux et laines et cotons mais également et surtout j’étais
dans le béton et la guerre déclarée j’ai fait comme
Mac-Mahon la brèche étant ouverte messieurs j’y suis resté et à ceux qui ont le triste courage de ramasser aujourd’hui les pierres de la calomnie sur le chantier
dévasté de notre sol national et héréditaire à peine cicatrisé des blessures de cette guerre affreuse et nécessaire pour oser les jeter avec une aigre
frénésie contre le mur inattaquable de ma vie privée j’oppose paraphrasant si j’ose dire un homme au-dessus de tout éloge un vrai symbole vivant j’ai nommé avec le plus
grand respect et entre parenthèses le général de
Brabalant j’oppose disais-je un mépris de bétonnière et de tôle ondulée mais pour ceux qui comprennent parce qu’ils sont les héritiers d’une culture
millénaire et non pas les ilotes d’une idéologie machinatoire et simiesque autant qu’utilitaire je me contenterai d’évoquer ici également respectueusement la présence
historique et symbolique d’un homme qui fut comme moi toute proportion nonobstant gardée attaqué vilipendé dénigré bassement lui aussi en son temps
Je veux parler de
Monsieur
Thiers et rappeler très simplement les très simples paroles prononcées par ce grand homme d’État alors qu’il posait lui-même en personne et en soixante et onze la
première pierre du
Mur des
Fédérés
Paris ne se détruit pas en huit jours quand le
Bâtiment va tout va et quand il ne va pas il faut le faire aller
Voilà mon crime
Messieurs quand aux heures sombres de la défaite beaucoup d’entre nous et parmi les meilleurs car je n’incrimine personne se laissaient envahir par les fallacieuses lames de fond de
l’invasion et de l’adversité j’ai oompris du fond du cœur que le
Bâtiment était en danger alors
Fluctuât messieurs et
Nec mergitur j’ai pris la barre en main et je l’ai fait aller et j’ajouterai pour répondre à mes dénigrateurs qu’on ne bâtit pas un mur avec des préjugés surtout
au bord de l’Atlantique face à face avec les éléments déchaînés…
Porté en triomphe sur-le-champ radiodiffusé aux flambeaux monté en exemple et montré en épingle aux actualités nommé par la suite grand
Bétonnier du bord de la mer honoraire et développant chaque jour le vaste réseau de ses prodigieuses activités balnéaires industrielles synthétiques et fiduciaires
il est aujourd’hui à la tête du
Bran
Trust qui porte son nom et qui groupe dans ie monde entier toutes les entreprises de
Merde
Préfabriquée destinée à remplacer dans le plus bref délai les ersatz de poussière de sciure de simili contreplaqué et les culs et tessons de bouteille piles
entrant jusqu’alors avec les poudres de raclures de guano façon maïs dévitalisé et les viscères de chien contingentés et désodorisés dans la composition
des
Phospharines d’après-guerre employées rationnellement dans la fabrication du
Pain

Et regarde
Ramoneur de mon coeur comme cet homme n’est pas fier et surtout c’est quelqu’un qui entre déjà tout vivant dans l’Histoire grâce à son impérissable slogan

Bon comme le
Bon
Pain
Bran

Vois comme il ne dédaigne pas de mettre lui-même la main à la pâte et comme il profite de la circonstance pour s’assurer de nouveaux débouchés parmi les nombreuses
familles et personnalités venues aux funérailles de la femme au grand cœur morte en odeur de sainteté glissant avec une discrète insistance des petits sachets
d’échantillon de
Bran sélectionné dans la main moite de la
Condoléance venue pour le condoléer

Et chaque sachet est enveloppé dans une feuille volante et ronéotypée reproduisant les principaux passages de sa fameuse allocution au grand
Congrès
International du
Bran
Trust chez
Dupont de
Nemours dans la grande salle du fond là où le grand
Dupont accoudé sans façon à son comptoir d’acier reçoit son aimable et fidèle clientèle avec une inlassable générosité.

Un canon c’est ma tournée

une
Tournée générale une grande
Tournée mondiale

encore un canon pour un général

encore un canon pour un amiral

encore un canon pour la
Société…

Mais le ramoneur de tout cela s’en fout éperdument

Il est arrivé là au beau milieu de cet enterrement

comme un cheveu de folle sur la soupe d’un mourant

Petits tambours de gTêle petits sifflets d’argent petites épines de glace de la
Rose des
Vents

Et bientôt le voilà errant dans la
Ville
Lumière et dirigeant ses pas vers la
Porte des
Lilas

Elle est peut-être derrière cette porte au nom si joli celle qu’il appelait
Printemps de l’Hiver de ma vie

Rue de la
Roquette

Là où il y un square collé au mur d’une prison et fusillé chaque jour par la mélancolie

Une fillette le regarde passer et lui sourit

Les ramoneurs portent bonheur toute petite on me l’a dit

Trop ébloui pour dire merci

la fleur de ce sourire il l’emporte avec lui

et longeant une rue longeant elle aussi la prison il lève

machinalement la tête pour connaître son nom
Cette rue s’appelle la rue
Merlin et comme ce nom ne lui dit rien

il ne répond rien à ce nom

Et c’est pourtant celui de l’enchanteur
Merlin qui donna son nom à la
Merline ce petit orgue portatif qui serinait jadis aux merles par trop rustiques les plus difficultueux accords du délicat système métrique de la musique académique

et qui généreusement plus tard fit gracieusement don aux tueurs des abattoirs du
Merlin son marteau magique

Et comme le ramoneur poursuit son chemin avec entre les lèvres la fleur de la jeunesse couleur de cri du cœur il ne peut voir derrière lui l’ombre de l’enchanteur qui pas à
pas le suit ulcérée et déçue de n’avoir réveillé aucun souvenir notoire glorieux ou exaltant dans l’ingrate mémoire de ce passant indifférent

En sourdine la
Merline de l’ombre a l’air de jouer un petit air de soleil et de fête

Le ramoneur ralentit le pas

Ingénument il croit que c’est la fillette de la
Petite-Roquette qui court après lui et qui lui pose doucement sur l’oreille sur son oreille tout endeuillée de chagrin et de suie

les cerises du printemps

signe d’espoir tout neuf

signe de gai oubli

Mais l’ombre de l’enchanteur rompant le charme enfantin file un grand coup de merlin sur la tête du passant frappé à l’endroit même où sa peine d’amour s’endormait en
rêvant comme un chagrin d’enfant s’enfuit en chantonnant

Demande le temps au baromètre

ne frappe pae chez l’horloger

autant demander au mouchard

l’heure du plaisir pour le routier

Sur notre pauvre cadran salaire

l’ombre du profit s’est vautrée

mais elle n’a pas les moyens de rêver

Le vrai bien-être n’a rien à voir

avec le somptueux mal-avoir

Et le
Tout-Paris ohaque soir

tire la chaîne sur le
Tout-à-1’égout

Chaque nuit la chanson de chacun est jetée aux

ordures de la chanson de tous
La baguette du chiffonnier dirige l’opéra du matin et les gens du monde font encadrer les bas-reliefs de leur festin
Nous autres économiquement faibles notre joie c’est de dépenser notre force c’est de partager
N’ajoute pas d’heures supplémentaires au mauvais turbin du chagrin
Mets-lui au cou tes derniers sous et noie-le dans le vin 8i tu n’as plus tes derniers sous prends les miens
Le travail comme le vin a besoin de se reposer et quand le vin est reposé il recommence à travailler

Et le vin du
Château-Tremblant monte à la tête du rêveur et lui ramone les idées

Fastueux comme un touriste qui découvre la capitale il

fait le tour de la salle et poursuit son rêve comme on suit une femme levant de temps en temps son verre à la santé de celle

qu’il aime et des amis de l’instant même
Et je vous invite à la noce vous serez mes garçons d’honneur nous aurons un petit marmot et vous boirez à son bonheur

Laissez-le poursuivre sa complainte dit l’égoutier aux débardeurs laissons-le dévider son cocon
Sur la petite échelle de soie qu’il déroule dans sa chanson il s’évade de sa prison
La marotte du fou c’est le spectre du roi et sa marotte à lui c’est celle de l’amour le seul roi de la vie
Ma petite reine de cœur ma petite sœur de lit

Le ramoneur parle de sa belle

chacun l’écoute tous sourient aucun ne rit de lui

Je suis son œillet

elle est ma boutonnière

Je suis son saisonnier elle est ma saisonnière
Elle est ma cloche folle et je suis son battant
Elle est mon piège roux je suis son oiseau fou
Elle est mon cœur je suis son sang mêlé
Je suis son arbre elle est mon cœur gravé
Je suis son tenon elle est ma mortaise
Je suis son âne elle est mon chardon ardent
Elle est ma salamandre je suis son feu de cheminée
Elle est ma chaleur d’hiver je suis son glaçon dans son verre l’été
Je suis son ours elle son anneau dans mon nez

Je suis le cheveu que les couturières cachaient autrefois dans l’ourlet de la robe de mariée pour se marier elles aussi dans l’année

Petits tambours de grêle petits violons du sang petits cris de détresse petits sanglots du vent petite pluie de caresses petits rires du printemps

Bientôt les bougies de la lune sont soufflées par le vent du matin c’est l’anniversaire du jour

L’eau de vaisselle s’en va vers la mer le rêveur poursuit son rêve l’amoureux poursuit son amour et le ramoneur son chemin.

 

Jacques Prévert

OSIRIS OU LA FUITE EN EGYPTE


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OSIRIS OU LA FUITE EN EGYPTE

C’est la guerre c’est l’été

Déjà l’été encore la guerre

Et la ville isolée désolée

Sourit sourit encore

Sourit sourit quand même

De son doux regard d’été

Sourit doucement à ceux qui s’aiment

C’est la guerre et c’est l’été

Un homme avec une femme

Marchent dans un musée

Leurs pas sont les seuls pas dans ce musée désert

Ce musée c’est le Louvre

Cette ville c’est Paris

Et la fraîcheur du monde

Est là tout endormie

Un gardien se réveille en entendant les pas

Appuie sur un bouton et retombe dans son rêve

Cependant qu’apparaît dans sa niche de pierre

La merveille de l’Egypte debout dans sa lumière

La statue d’Osiris vivante dans le bois mort

Vivante à faire mourir une nouvelle fois de plus

Toutes les idoles mortes des églises de Paris

Et les amants s’embrassent

Osiris les marie

Et puis rentre dans l’ombre

De sa vivante nuit.

Jacques Prévert

CHANSON DU MOIS DE MAI


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CHANSON DU MOIS DE MAI

L’âne le roi et moi

Nous serons morts demain

L’âne de faim

Le roi d’ennui

Et moi d’amour

Un doigt de craie

Sur l’ardoise des jours

Trace nos noms

Et le vent dans les peupliers

Nous nomme

Ane
Roi
Homme

Soleil de
Chiffon noir

Déjà nos noms sont effacés

Eau fraîche des
Herbages

Sable des
Sabliers

Rose du
Rosier rouge

Chemin des Écoliers

L’âne le roi et moi

Nous serons morts demain

L’âne de faim

Le roi d’ennui

Et moi d’amour

Au mois de mai

La vie est une cerise
La mort est un noyau
L’amour un cerisier.

Jacques Prévert