Prélude (Pater Noster) / Quand j’aurai du vent dans mon crâne


 

Prélude (Pater Noster) / Quand j’aurai du vent dans mon crâne

Quand j’aurai du vent dans mon crâne
Quand j’aurai du vert sur mes osses
P’tête qu’on croira que je ricane
Mais ça s’ra une impression fosse
Car il me manquera
Mon élément plastique
Plastique tiqu’ tiqu’
Qu’auront bouffé les rats
Ma paire de bidules
Mes mollets mes rotules
Mes cuisses et mon cule
Sur quoi je m’asseyois
Mes cheveux mes fistules
Mes jolis yeux cérules
Mes couvre mandibules
Dont je vous pourlèchois
Mon nez considérable
Mon coeur mon foie mon râble
Tous ces riens admirables
Qui m’ont fait apprécier
Des ducs
Jacques Prévert

 

 

 

RONDEUR


RONDEUR

La sirène remorque son train de péniches sans qu’une vache soit venue à quai. Pour ça j’ai St-Lazare qui guérit tout même le manque. Un convoi vers le Calvados et Magloire sort les culs roux des tables en chantant que le plancher des vaches ça vaut d’avoir une fille dans le pore. Le long de la Seine je balade mon enfance comme un sifflet de crochet ayant les deux doigts dans la bouche si le chanteur est mauvais. Au bas du Boul’Mich’, Prévert terrasse ça monôme plus qu’un charivari de 68. Abrité en haut des souches des toits je vois la rade, les pigeons faisant office de mouettes. Voici l’île de la Cité, Barbara pour ne pas la nommer. Je l’ai dessiné d’une rondeur à naître que plusieurs tomes en un seul roman d’amour. Ce que ça contient en commun ce désir là ne pourrait tenir dans une seule main de bout d’a. Du Mékong à la rue de Siam il n’y a qu’un pas de delta. Assise comme un tout que tu gardes ou rejettes la mendiante chante devant L’Ecluse. Les seins lourds qu’elle porte sans peine nourrissent bien plus de voyages qu’un guichet du Louvre au pied d’une pyramide bizarre. Si l’homme qui l’attend est le père de l’enfant c’est bien parce qu’en venant au beau milieu d’un bombardement leurs corps ont voulu se faire un jardin à la mère. Sacré Couesnon si t’avait pas ramené ta chanson chez la mère Poulard, on s’rait au pays du chapeau rond, au milieu des alignements dressés en chair de poule sur les ex-votos des péris en mer. Faut subsister, créer c’est l’amour qui ignore la cage. La vague bat son granit pour que l’embrun nourrisse sa lande et la bruyère. Voilà le moment venu Barbara depuis qu’on se quitte pas qui fallait bien qu’on sorte de quoi faire notre suite. Chante avec moi tout ce qui est à n’être que…

Niala-Loisobleu – 10/09/18

 

 

-Tu veux que j’ouvre mon cartable, Maîtresse ?


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-Tu veux que j’ouvre mon cartable, Maîtresse ?

Dans la vitre où ta voix est restée, par le tablier à carreaux qui me reste d’un âge propice, je pars par une rue de Siam laissée par Jacques. Comme au bord d’une Marguerite mêlée de pétales à la folie tout l’tant. Quand sorti de l’enfer humain mes yeux ont traîné dans l’envoûtement des épices excitées par les encens, j’suis parti aux rizières sans savoir que j’y trouverai un paradis dans l’effacement de l’horreur guerrière qui semble pourtant être la seule carte postale retenue. Je t’écoute et c’est moi qui parle, t’es sur la natte, la lumière brutale tamisée par un végétal tressé, ma tête sur tes cuisses et ta main quelque part dans ma barbe. Le ventilateur brasse des sons d’un instrument à cordes que des voix d’enfants couvrent de leur uniforme d’écoliers. Les rues sont creusées des ravines des moussons, un boeuf et pas de train à la vache, viens on va s’attraper le fleuve. Sur le Mékong on vit à bord. Tant d’oiseaux blancs bordent la mangrove.

-Tu veux que j’ouvre mon cartable, Maîtresse ?

Les jonques glissent, au milieu de coques surchargées sur le pont desquelles un jeu de construction abrite des familles nombreuses. Les barques propulsées par des moteurs de voitures tournent hors-bord, leur hélice  à l’extrémité d’un long arbre, la vague creuse. Tous les légumes, les fruits, le poisson, le serpent à débiter, la soupe, le riz, les fleurs vont au marché flottant se rassembler en prodiges d’équilibre et de saveurs.

Reste mon amour, voilà ce jour qui ouvre sa page de créons de couleurs pour que les enfants y plongent…

Niala-Loisobleu – 25 Août 2018

Rue de Seine


Rue de Seine

 

 Rue de Seine dix heures et demie
le soir
au coin d’une autre rue
un homme titube… un homme jeune
avec un chapeau
un imperméable
une femme le secoue…
elle le secoue
et elle lui parle
et il secoue la tête
son chapeau est tout de travers
et le chapeau de la femme s’apprête à tomber en arrière
ils sont très pâles tous les deux
l’homme certainement a envie de partir…
de disparaître… de mourir…
mais la femme a une furieuse envie de vivre
et sa voix
sa voix qui chuchote
on ne peut pas ne pas l’entendre
c’est une plainte…
un ordre…
un cri…
tellement avide cette voix…
et triste
et vivante…
un nouveau né malade qui grelotte sur une tombe
dans un cimetière l’hiver…
le cri d’un être les doigts pris dans la portière…
une chanson
une phrase
toujours la même
une phrase
répétée…
sans arrêt
sans réponse…
l’homme la regarde ses yeux tournent
il fait des gestes avec les bras
comme un noyé
et la phrase revient
rue de Seine au coin d’une autre rue
la femme continue
sans se lasser…
continue sa question inquiète
plaie impossible à panser
Pierre dis-moi la vérité
Pierre dis-moi la vérité
je veux tout savoir
dis-moi la vérité…
le chapeau de la femme tombe
Pierre je veux tout savoir
dis-moi la vérité…
question stupide et grandiose
Pierre ne sait que répondre
il est perdu
celui qui s’appelle Pierre…
il a un sourire que peut-être il voudrait tendre
et répète
Voyons calme toi tu es folle
mais il ne croit pas si bien dire
mais il ne voit pas
il ne peut pas voir comment
sa bouche d’homme est tordue par son sourire…
il étouffe
le monde se couche sur lui
et l’étouffe
il est prisonnier
coincé par ses promesses…
on lui demande des comptes…
en face de lui…
une machine à compter
une machine à écrire des lettres d’amour
une machine à souffrir
le saisit…
s’accroche à lui…
Pierre dis-moi la vérité

Extrait de Jacques Prévert, Paroles, Paris, Gallimard, 1946.

 

Le lilas d’Espagne baisse la tête, pris de convulsions il tire son kilt sous ses genoux. Ce qu’il ressent pour le grand papillon, il ne peut pas le dire à ses parents. Lui c’est fleuriste qu’il veut faire, pas reprendre la boucherie du père.

Niala-Loisobleu – 1er Juillet 2017

 

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