Je pense à elle tous les jours – Michel Jonasz


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Je pense à elle tous les jours – Michel Jonasz

Elle me poursuit sans relâche
avec son odeur de gouache
et de neige que j’aimais tant
(bis)
Toujours à la même distance
je peux sentir sa présence
qu’est ce qu’elle veut qu’est ce qu’elle attend
Un faux pas une maladresse
un léger malaise une faiblesse
et que je l’appelle au secours
(bis)
Viens ma belle sors de ta planque
viens me voir viens tu me manques
et je pense à toi tous les jours
Quand on est môme on s’attache
tous les deux on joue à cache-cache
tous les deux on joue comme avant
(bis)
Avant le
Michel Jonasz
Pile au moment où elle se passe le doigt sur les lèvres
le chat file dans son couloir
on est un manège sauf en bois
les fleurs qui lui tiennent les hanches
rentrent plus loin dans mes ongles
pris de souffle
j’ai plongé dans la capsule de son scaphandre
L’outremer fait tache d’huile
Nous voici au coeur de l’île sous le beff
tous les deux on joue la bête à deux dos
Avant que les zoos aient bouffé la viande qui reste vivante
la rue de Siam nous rade en Brest
Barbara qu’elle s’appelle…
Niala-Loisobleu – 10/11/19

TOUS SEINS


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TOUS SEINS

 

Ma Douée

se jetant du buste

en bouée

m’attrapa par la quille

Le rail d’Ouessant en plein trafic de con plaisance

est-il pire qu’une SNCF en mal de traverses ?

Rappelles-toi Barbara

le putain de temps de ce jour-là au bleu de Brest

J’ai retrempé la rue de Siam au coeur d’un n’aime

à la crevette pour m’arrimer à ton pore

Reste ouverte au soleil

Sans besoin de supplique pour être enterré dans cet enclos

jardin  à pigeons et bac à sable de nos petits-enfants

 

Niala-Loisobleu – 1er Novembre 2019

 

 

 

 

 

INTEMPÉRIES(Féerie)


 

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INTEMPÉRIES(Féerie)

 

Petits couteaux de gel et de sel

petits tambours de grêle petits tambours d’argent

douce tempête de neige merveilleux mauvais temps

Un grand ramoneur noir

emporté par le vent

tombe dans l’eau de vaisselle du baquet d’un couvent

Enfin quelqu’un de propre

à qui je puis parler

dit l’eau de vaisselle

Mais au lieu de parler voilà qu’elle sanglote

et le ramoneur fait comme elle

Homme compatissant tu comprends ma douleur dit

l’eau
Mais en réalité ce n’est pas à cause d’elle que le

ramoneur sanglote mais à cause de sa marmotte elle aussi enlevée par le

vent du nord

et dans un sens diamétralement opposé à celui du pauvre ramoneur

emporté par le vent du sud comme un pauvre sujet de pendule dépareillé par un déménageur qui met la bergère dans une boîte à savons et le berger dans une
boîte à biscuits sans se soucier le moins du monde s’ils sont des parents des amis

ou d’inséparables amants

Petits couteaux de gel et de sel

petits tambours de grêle petits sifflets de glace petites

trompettes d’argent douce tempête de neige merveilleux mauvais temps

Tu ne peux pas t’imaginer

dit l’eau de vaisselle au ramoneur

Ici c’est tout rempli de filles de triste vie

qui ruminent toute cette vie une haineuse mort

et avec ça toujours à table

Ah mauvais coups du mauvais sort

Et ça s’appelle ma mère et ça s’appelle ma sœur

et ça n’arrête pas de mettre le couvert

et c’est toujours de mauvaise humeur

O mauvais sang et mauvais os

eau grasse chez les ogresses

voilà mon lot…

Elle dormait tout l’hiver elle souriait au printemps et je ne vous mens pas

on aurait dit vraiment

qu’elle éclatait de rire quand arrivait l’été

La plus belle la plus étonnante et la plus charmante

marmotte de la terre et de tous les temps et le premier qui me dit le oontraire…
Et puis sans elle qu’est-ce que je vais foutre maintenant

J’aurais préféré geler de froid

dans la cruche cassée d’une prison

et même grelotter de fièvre dans la gorge du prisonnier

dit l’eau de vaisselle

qui n’a prêté aucune attention aux confidences du ramoneur

J’aurais mieux aimé faire tourner les moulins

j’aurais mieux aimé me lever de bonne heure le dimanche matin

et dans les grands bains douches asperger les enfants

Et j’aurais tant aimé laver de jeunes corps amoureux

dans les maisons de rendez-vous de la rue des
Petits-Champs

J’aurais tant aimé me marier avec le vin rouge

j’aurais tant aimé me marier avec le vin blanc

j’aurais tant aimé…

Mais le ramoneur l’interrompt

sans même se rendre compte que c’est là faire preuve

d’un manque total d’éducation
Or ça ne vaut plus la peine de respirer pour vivre autant crever la gueule ouverte

comme le chien qu’on empoisonne

avec un vieux morceau d’épongé grillée

Quand je pense que je la réveillais au milieu de l’hiver

pour lui raconter mes rêves

et qu’elle m’écoutait les yeux grands ouverts

absolument comme une personne

Et maintenant où est-elle je vous le demande

ma petite clé des songes

Peut-être avec un rémouleur un cocher de fiacre ou bien un vitrier

Ou bien qu’elle est tombée du ciel comme ça sans crier gare chez des gens affamés à jeun mal élevés et puis qu’ils l’ont fait cuire sur un réchaud à gaz
et qu’ils l’ont tuée sans même lui dire au revoir

qu’ils l’ont mangée sans même savoir qui c’est

Et dire qu’on appelle ça le monde qu’on appelle ça la société

Oh je voudrais être les quatre fers du cheval

dans la gueule du cocher

ou dans le dos du rémouleur

son dernier couteau affûté

et morceau de verre brisé dans l’œil du vitrier

Et il aura bonne mine avec son œil de verre

pour faire sa tournée

le vitrier

Et à tous ça leur fera les pieds

ils avaient qu’à pas la toucher

Maintenant je suis foutu le sel est renversé

mon petit monde heureux a cessé de tourner

8an8 elle je suis plus seul

que trente-six veuves de guerre

plus désolé qu’un rat tout neuf dans une sale vieille ratière rouillée

Petits couteaux du rêve petits violons du sang
Petites trompettes de glace petits ciseaux du vent
Radieuse tourmente de neige magnifique mauvais temps

Et avec cela

comme si
Dieu lui-même en bon directeur du
Théâtre de la
Nature avait décidé débonnairement d’offrir à ses fidèles abonnés une attraction supplémentaire et de qualité voilà qu’un corbillard de
première avec tous ses pompons arrive à toutes pompes funèbres et franchit la grille du couvent le cocher sur le siège les chevaux harnachés le mors d’argent aux
dents

Mais toute réflexion faite

aucun miracle de la sorte

simplement la mère supérieure qui est morte

Et voilà toutes les sœurs sur le seuil de la porte en grande tenue de cimetière et en rangs d’oignons pour pleurer et la famille qui s’avance à son tour dans ses plus beaux
atours crêpés

avec un certain nombre de personnalités et puis les petites gens la domesticité avec les chrysanthèmes les croix de porcelaine et les couronnes perlées

Et l’évêque à son tour sous le porche apparaît soutenu par un lieutenant de garde mobile avec un long profil de mouton arriéré et une si énorme croupe qu’on
le dirait à cheval alors qu’il est à pied

Et l’évêque ne pleure qu’une seule larme mais d’une telle qualité que l’on comprend alors qu’en créant la vallée des larmes
Dieu qui n’est point une bête
Bavait ce qu’il faisait mais en même temps qu’il verse cette larme unique le très digne prélat tout en donnant le ton à l’affliction générale contemple à la
dérobée d’un voluptueux regard de chèvre humide la croupe mouvementée de son garde du corps sanglé dans sa tunique et il avance innocemment une main frémissante
avec le geste machinal et familier qu’on a pour chasser la poussière du vêtement de quelqu’un qu’on connaît
Ouais

dit à voix très basse comme on fait à la messe une dame patronnesse à une autre lui parlant comme on parle à confesse
La poussière a bon dos surtout qu’il pleut comme mérinos qui pisse un vrai scandale je vous dis et de la pire espèce et comme toute question mérite une réponse si vous
voulez savoir ce qui se passe je vous dis qu’ils en pincent et je vous dis comme je le pense ils ont de mauvaises mœurs c’est des efféminés des équivoques des hors nature
des
Henri m des statues de sel des sodomes et des zigomars un vrai petit ménage de cape et d’épée et même qu’ils font les statues équestres dans le grand salon de
l’évêché sans seulement se donner la peine de fermer la fenêtre l’été et dans le costume d’Adam complètement s’il vous plaît sauf le beau lieutenant qui
garde ses éperons et c’est pas par pudeur mais pour corser le califourchon et l’autre l’appelle mon petit
Lucifer à cheval mais lui l’évêque dans la maison tout le monde l’appelle
Monseigneur
Canasson

Quelle misère dit l’eau de vaisselle

Si belle tellement belle

répond le ramoneur

et quelquefois en rêve je me croyais heureux

Mais le singe du malheur s’est accroupi sur mon épaule

et il m’a planté dans le cœur la manivelle du souvenir

et je tourne ma ritournelle

la déchirante mélodie de l’ennui et de la douleur

Ça ne sert à rien dit l’eau de vaisselle

qui commence à en avoir assez

ça ne sert à rien ramoneur

de se faire du mal exprès

et puisque tu parles du malheur

regarde un peu ce que c’est

Regarde
Ramoneur

si tu as encore des yeux pour voir au lieu de pour

pleurer
Regarde de tous tes yeux
Ramoneur des
Cheminées homme de sueur et de suie de rires et de lueurs
Regarde le malheur avec ses invités
Le
Destin a tiré la sonnette d’alarme et chacun a quitté

le train-train de la vie ordinaire pour aller tous en

chœur rendre visite à la
Mort
Regarde la famille en pleurs avec son long visage de

parapluie retourné

Regarde le capucin avec ses pieds terribles et l’admirable parent pauvre en demi-loques fier comme un paon poussant dans son horrible voiturette l’ar-rière-grand-père en miettes et la
tête en breloque
Regarde l’Héréditaire avec tous ses pieds bots
Regarde l’Héritière avec ses lécheurs de museau
Regarde le
Salutaire avec tous ses grands coups de

chapeau
Regarde
Ramoneur homme de tout et de rien

et vois la grande douleur de ces hommes de bien
Regarde l’Inspecteur avec le
Receleur regarde le
Donneur avec le
Receveur regarde le
Surineur avec sa croix d’Honneur regarde le
Lésineur avec sa lessiveuse regarde la
Blanchisseuse avec ses
Salis-soeurs le
Professeur de
Vive la
France et le
Grand
Fronceur de sourcils le
Sauveur d’apparences et le
Gardeur de
Sérieux
Regarde le
Péticheur le
Confesseur le
Marchand de
Douleurs le
Grand
Directeur d’inconscience le
Grand
Vivisecteur de
Dieu
Regarde le
Géniteur avec sa
Séquestrée et la
Demi-portion avecque sa
Moitié et le
Grand
Cul-de-jatte de
Chasse vingt et une fois palmé et l’Ancienne
Sous-Maîtresse du grand 7 avec son fils à
Stanislas sa fille à
Bouffémont et son édredon en vison et sa pauvre petite bonne en cloque de son vieux maquereau en mou de veau
Regarde
Ramoneur

debout dans la gadoue tout près du
Procureur Équarrisseur

Regarde comme il caresse du doux coup d’œil du connaisseur

le plus gras des chevaux de la voiture à morts

Et s’il hoche la tête avec attendrissement c’est parce qu’en lui-même

il pense tout bonnement

Si la bête par bonheur tout à l’heure en glissant se cassait gentiment une bonne patte du devant j’en connais un qui n’attendrait pas longtemps pour enlever l’affaire illico
sur-le-champ

Et soupirant d’aise il s’imagine la ohose s’accomplis-sant d’elle-même

le plus simplement du monde

la bête qui glisse qui bute qui culbute et qui tombe et lui au téléphone sans perdre une minute et son camion qu’arrive en trombe et la bête abattue sans perdre une seconde
le palan qui la hisse le camion qui démarre en quatrième vitesse et le retour à la maison les compliments de l’entourage et puis la belle ouvrage l’ébouillantage le
fignolage et puisque tout est cuit passons au dépeçage proprement dit

Mais le
Procureur l’entendant soupirer lui frappe sur l’épaule

pour le réconforter croyant qu’il a la mort dans l’âme à cause des fins dernières de l’homme

Allons voyons ne vous laissez pas abattre

Tout le monde y passe un jour ou l’autre mon bon ami qu’est-ce que vous voulez c’est la vie

Et il ajoute parce que c’est sa phrase préférée en pareille occasion

Mais il faut bien reconnaître qu’hélas

c’est le plus souvent les mauvais qui restent et les bons

qui s’en vont
Il n’y a pas de mauvais restes répond l’Équarrisseur quand la bête est bonne tout est bon et idem pour la carne et pour la bête à cornes
Mais reconnaissant dans l’assistance une personne de la plus haute importance il se précipite pour les condoléances
Regarde
Ramoneur dit l’eau de vaisselle cette personne importante

avec sa gabardine de deuil et sa boutonnière en ruban c’est un homme supérieur
Il s’appelle
Monsieur
Bran

Un homme supérieur indéniablement et qui a de qui tenir puisque petit-neveu de la défunte
Mère
Supérieure née
Scaferlati et sœur cadette de feu le lieutenant-colonel
Alexis
Scaferlati
Supérieur également du couvent de
Saint-Sauveur-les-Hurlu par
Berlue
Haute-Loire-Supérieure et nettoyeur de tranchées à ses derniers moments perdus pendant la grande conflagration de quatorze dix-huit bon vivant avec ça pas bigot pour un sou
se mettant en quatre pour ses hommes et coupé hélas en deux en dix-sept par un obus de soixante-quinze au mois de novembre le onze funeste erreur de balistique juste un an avant
l’armistice
Et un homme qui s’est fait lui-même gros bagage universitaire ce qui ne gâte rien un novateur un homme qui voit de l’avant et qui va loin et naturellement comme tous les novateurs
jalousé et envié critiqué attaqué diffamé et la proie d’odieuses manœuvres politiques bassement démagogiques ses détracteurs l’accusant notamment d’avoir
réalisé une fortune scandaleuse avec ses bétonneuses pendant l’occupation mais sorti la tête haute blanc comme neige du jugement

Ayant lui-même présenté sa défense avec une telle hauteur de pensée jointe à une telle élévation de sentiment qu’une interminable ovation en salua la
péroraison


Messieurs déjà avant la guerre j’étais dans le sucre dans les aciers dans les pétroles les cuirs et peaux et laines et cotons mais également et surtout j’étais
dans le béton et la guerre déclarée j’ai fait comme
Mac-Mahon la brèche étant ouverte messieurs j’y suis resté et à ceux qui ont le triste courage de ramasser aujourd’hui les pierres de la calomnie sur le chantier
dévasté de notre sol national et héréditaire à peine cicatrisé des blessures de cette guerre affreuse et nécessaire pour oser les jeter avec une aigre
frénésie contre le mur inattaquable de ma vie privée j’oppose paraphrasant si j’ose dire un homme au-dessus de tout éloge un vrai symbole vivant j’ai nommé avec le plus
grand respect et entre parenthèses le général de
Brabalant j’oppose disais-je un mépris de bétonnière et de tôle ondulée mais pour ceux qui comprennent parce qu’ils sont les héritiers d’une culture
millénaire et non pas les ilotes d’une idéologie machinatoire et simiesque autant qu’utilitaire je me contenterai d’évoquer ici également respectueusement la présence
historique et symbolique d’un homme qui fut comme moi toute proportion nonobstant gardée attaqué vilipendé dénigré bassement lui aussi en son temps
Je veux parler de
Monsieur
Thiers et rappeler très simplement les très simples paroles prononcées par ce grand homme d’État alors qu’il posait lui-même en personne et en soixante et onze la
première pierre du
Mur des
Fédérés
Paris ne se détruit pas en huit jours quand le
Bâtiment va tout va et quand il ne va pas il faut le faire aller
Voilà mon crime
Messieurs quand aux heures sombres de la défaite beaucoup d’entre nous et parmi les meilleurs car je n’incrimine personne se laissaient envahir par les fallacieuses lames de fond de
l’invasion et de l’adversité j’ai oompris du fond du cœur que le
Bâtiment était en danger alors
Fluctuât messieurs et
Nec mergitur j’ai pris la barre en main et je l’ai fait aller et j’ajouterai pour répondre à mes dénigrateurs qu’on ne bâtit pas un mur avec des préjugés surtout
au bord de l’Atlantique face à face avec les éléments déchaînés…
Porté en triomphe sur-le-champ radiodiffusé aux flambeaux monté en exemple et montré en épingle aux actualités nommé par la suite grand
Bétonnier du bord de la mer honoraire et développant chaque jour le vaste réseau de ses prodigieuses activités balnéaires industrielles synthétiques et fiduciaires
il est aujourd’hui à la tête du
Bran
Trust qui porte son nom et qui groupe dans ie monde entier toutes les entreprises de
Merde
Préfabriquée destinée à remplacer dans le plus bref délai les ersatz de poussière de sciure de simili contreplaqué et les culs et tessons de bouteille piles
entrant jusqu’alors avec les poudres de raclures de guano façon maïs dévitalisé et les viscères de chien contingentés et désodorisés dans la composition
des
Phospharines d’après-guerre employées rationnellement dans la fabrication du
Pain

Et regarde
Ramoneur de mon coeur comme cet homme n’est pas fier et surtout c’est quelqu’un qui entre déjà tout vivant dans l’Histoire grâce à son impérissable slogan

Bon comme le
Bon
Pain
Bran

Vois comme il ne dédaigne pas de mettre lui-même la main à la pâte et comme il profite de la circonstance pour s’assurer de nouveaux débouchés parmi les nombreuses
familles et personnalités venues aux funérailles de la femme au grand cœur morte en odeur de sainteté glissant avec une discrète insistance des petits sachets
d’échantillon de
Bran sélectionné dans la main moite de la
Condoléance venue pour le condoléer

Et chaque sachet est enveloppé dans une feuille volante et ronéotypée reproduisant les principaux passages de sa fameuse allocution au grand
Congrès
International du
Bran
Trust chez
Dupont de
Nemours dans la grande salle du fond là où le grand
Dupont accoudé sans façon à son comptoir d’acier reçoit son aimable et fidèle clientèle avec une inlassable générosité.

Un canon c’est ma tournée

une
Tournée générale une grande
Tournée mondiale

encore un canon pour un général

encore un canon pour un amiral

encore un canon pour la
Société…

Mais le ramoneur de tout cela s’en fout éperdument

Il est arrivé là au beau milieu de cet enterrement

comme un cheveu de folle sur la soupe d’un mourant

Petits tambours de gTêle petits sifflets d’argent petites épines de glace de la
Rose des
Vents

Et bientôt le voilà errant dans la
Ville
Lumière et dirigeant ses pas vers la
Porte des
Lilas

Elle est peut-être derrière cette porte au nom si joli celle qu’il appelait
Printemps de l’Hiver de ma vie

Rue de la
Roquette

Là où il y un square collé au mur d’une prison et fusillé chaque jour par la mélancolie

Une fillette le regarde passer et lui sourit

Les ramoneurs portent bonheur toute petite on me l’a dit

Trop ébloui pour dire merci

la fleur de ce sourire il l’emporte avec lui

et longeant une rue longeant elle aussi la prison il lève

machinalement la tête pour connaître son nom
Cette rue s’appelle la rue
Merlin et comme ce nom ne lui dit rien

il ne répond rien à ce nom

Et c’est pourtant celui de l’enchanteur
Merlin qui donna son nom à la
Merline ce petit orgue portatif qui serinait jadis aux merles par trop rustiques les plus difficultueux accords du délicat système métrique de la musique académique

et qui généreusement plus tard fit gracieusement don aux tueurs des abattoirs du
Merlin son marteau magique

Et comme le ramoneur poursuit son chemin avec entre les lèvres la fleur de la jeunesse couleur de cri du cœur il ne peut voir derrière lui l’ombre de l’enchanteur qui pas à
pas le suit ulcérée et déçue de n’avoir réveillé aucun souvenir notoire glorieux ou exaltant dans l’ingrate mémoire de ce passant indifférent

En sourdine la
Merline de l’ombre a l’air de jouer un petit air de soleil et de fête

Le ramoneur ralentit le pas

Ingénument il croit que c’est la fillette de la
Petite-Roquette qui court après lui et qui lui pose doucement sur l’oreille sur son oreille tout endeuillée de chagrin et de suie

les cerises du printemps

signe d’espoir tout neuf

signe de gai oubli

Mais l’ombre de l’enchanteur rompant le charme enfantin file un grand coup de merlin sur la tête du passant frappé à l’endroit même où sa peine d’amour s’endormait en
rêvant comme un chagrin d’enfant s’enfuit en chantonnant

Demande le temps au baromètre

ne frappe pas chez l’horloger

autant demander au mouchard

l’heure du plaisir pour le routier

Sur notre pauvre cadran salaire

l’ombre du profit s’est vautrée

mais elle n’a pas les moyens de rêver

Le vrai bien-être n’a rien à voir

avec le somptueux mal-avoir

Et le
Tout-Paris chaque soir

tire la chaîne sur le
Tout-à-1’égout

Chaque nuit la chanson de chacun est jetée aux

ordures de la chanson de tous
La baguette du chiffonnier dirige l’opéra du matin et les gens du monde font encadrer les bas-reliefs de leur festin
Nous autres économiquement faibles notre joie c’est de dépenser notre force c’est de partager
N’ajoute pas d’heures supplémentaires au mauvais turbin du chagrin
Mets-lui au cou tes derniers sous et noie-le dans le vin si tu n’as plus tes derniers sous prends les miens
Le travail comme le vin a besoin de se reposer et quand le vin est reposé il recommence à travailler

Et le vin du
Château-Tremblant monte à la tête du rêveur et lui ramone les idées

Fastueux comme un touriste qui découvre la capitale il

fait le tour de la salle et poursuit son rêve comme on suit une femme levant de temps en temps son verre à la santé de celle

qu’il aime et des amis de l’instant même
Et je vous invite à la noce vous serez mes garçons d’honneur nous aurons un petit marmot et vous boirez à son bonheur

Laissez-le poursuivre sa complainte dit l’égoutier aux débardeurs laissons-le dévider son cocon
Sur la petite échelle de soie qu’il déroule dans sa chanson il s’évade de sa prison
La marotte du fou c’est le spectre du roi et sa marotte à lui c’est celle de l’amour le seul roi de la vie
Ma petite reine de cœur ma petite sœur de lit

Le ramoneur parle de sa belle

chacun l’écoute tous sourient aucun ne rit de lui

Je suis son œillet

elle est ma boutonnière

Je suis son saisonnier elle est ma saisonnière
Elle est ma cloche folle et je suis son battant
Elle est mon piège roux je suis son oiseau fou
Elle est mon cœur je suis son sang mêlé
Je suis son arbre elle est mon cœur gravé
Je suis son tenon elle est ma mortaise
Je suis son âne elle est mon chardon ardent
Elle est ma salamandre je suis son feu de cheminée
Elle est ma chaleur d’hiver je suis son glaçon dans son verre l’été
Je suis son ours elle son anneau dans mon nez

Je suis le cheveu que les couturières cachaient autrefois dans l’ourlet de la robe de mariée pour se marier elles aussi dans l’année

Petits tambours de grêle petits violons du sang petits cris de détresse petits sanglots du vent petite pluie de caresses petits rires du printemps

Bientôt les bougies de la lune sont soufflées par le vent du matin c’est l’anniversaire du jour

L’eau de vaisselle s’en va vers la mer le rêveur poursuit son rêve l’amoureux poursuit son amour et le ramoneur son chemin.

 

Jacques Prévert

ARGENTIQUE


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ARGENTIQUE

Tangage en croupe du cheval de trait

Le soc mâchoire serrée tient l’ocre à l’os

Au détour du fusil le chien épaule son flair

Au-dessus du chant ouvert passe un vol d’oies sauvages

J’ai porté ta robe au cintre en pleine inspiration manuelle

Un chanteur à texte passe à l’entracte du ciné de notre quartier de lune

Dressés comme des chiens à l’arrêt tes seins ont prêtés l’oreille au miroir

Exquis mots que j’ai sucé sur la langue ouvrière des prés vers et cause Ma…

Niala-Loisobleu – 17/09/19

UN HOMME VIENT D’ENTRER…


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UN HOMME VIENT D’ENTRER…

Paris

Mil neuf sans soixante douze 937 après J.-C.

Un homme vient d’entrer sans frapper, sans se frapper, dans sa soixante-dixième année.

– Bonjour 1

– Quel temps fait-il?

– Il fait vite, mais si le cœur vous en dit il peut revenir sur ses pas. le temps, les années sont dedans mais ailleurs en même temps.

l’homme qui vient d’entrer et qui retrouve des amis a le sourire aux lèvres, ses amis ont le même, celui de l’amitié.

Pas l’amitié « virile » des camps et des casernes, la nostalgique fraternité des héros épargnés par la der des ders.

Non, l’amitié comme l’amour, la chance, le vin, la mer ou le travail heureux, accepté, partagé.

Et l’homme, Steph Simon, c’est son nom, a mis cartes sur table, cartes du tendre où les coups durs sont à demi effacés, cartes marines de son quartier.

Et il fait le point.

Phares de Saint Germain de Flore ou de Saint Tropez des Prés. Quais des cinq Pères, des Quatre mers et petit Havre des Six-Eaux.

Sur les berges du boulevard saint Parking l’ombre des arbres condamnés, exécutés, sans le moindre petit tocsin pour annoncer le massacre, caresse encore la mémoire des
passants qui savaient, qui pouvaient passer, mais la rue de Rennes est en rade depuis qu’on a chassé le Dragon de sa cour et madame la Gare de l’Ouest, chaque jour, monte à sa
tour.

Pour voir venir.

Venir quoi? Les regrets du passé, les espoirs de demain passent dans le même broyeur de ferrailles et de fleurs, de beautés et d’horreurs. Aujourd’hui la vie est ainsi faite,
à ce qu’il paraît, disparaît, reparaît mais toujours elle est aussi fête et il convient de la souhaiter.

70 années et celui qui est fêté quand on lui parle du « troisième âge » ce new-look de la longévité, le fou rire le prend et le garde un bon petit
bout de temps. Il sait bien qu’il n’y a pas tellement loin.du Siècle des lumières à celui du néon et très loin est si près et aussitôt si tard qu’il n’est pas
plus facile de garder ses distances que de garder son sérieux.

Autant chercher le quart d’heure de Rabelais dans les vingt-quatre heures du Mans ou dans le septième discours sur la Méthode la quatrième dimension de la quadrature du cercle de
la cinquième roue du carrosse du Saint-Sacrement.

Chacun navigue à sa manière, lui sur son Bourru III d’autres sur leur sous-marin nucléaire.

Sa manière est la bonne et beaucoup la préfèrent.

 

Jacques Prévert

C’EST A SAINT-PAUL DE VENCE…


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C’EST A SAINT-PAUL DE VENCE…

Cest à
Saint-Paul de
Vence que j’ai connu
André

Verdet c’était un jour de fête

et
Dieu sait si les fêtes sont belles dans le
Midi

un jour de fête oui

et je crois même que c’était la canonisation de saint

Laurent du
Maroni enfin quelque chose dans ce genre-là avec de grands tournois de boules des championnats

de luttes religieuses et des petits chanteurs de la

Manécanterie

et des tambourinaires et des
Artésiens et des
Artésiennes

des montreurs de ruines des fermeurs de persiennes

et des
Saintes
Maries de la
Mer arrivées en wagon-citerne

un musée
Dupuytren ambulant

avec ses fœtus transparents ses césariennes de plâtre et ses bubons fondants

un grand concours de pyjamas de plage et de suspen-soirs en rubans

une exhibition d’exhibitionnistes spectacle interdit aux enfants

enfin la location des plantes vertes pour cérémonies officielles battait son plein

Et il y avait des messes de minuit et des vêpres siciliennes dans tous les coins

et un cosaque

un centenaire avait promis marquant ainsi sa confiance en l’avenir

de rendre son dernier soupir en présence de ses concitoyens

mais il reprit goût à la vie en écoutant le tambourin

on fut obligé de l’abattre pour que la fête batte son plein

à coups de canon dans la prostate

histoire de rigoler un brin

Et en avant la musique en arrière les enfants

et les garçons de café se trompant de terrasse couraient porter la bière au cimetière du coin

enfin
Nice était en folie

C’était le soir de
Carnaval et les femmes jolies au bras de leur galant se pressaient vers le bal

sans parler du combat naval

de beaux officiers de marine sur des canonnières de nougat

bombardaient les jeunes filles de la ville avec des branches de mimosas

et des tombolas des manèges de cochons

et beaucoup de reposoirs pour se reposer en regardant passer les processions

et des fontaines lumineuses des marchands de poil à

gratter une course d’écrevisses des charmeurs de serpents et des gens qui passaient tout doucement en se

promenant une boiteuse avec un hussard un laboureur et ses enfants un procureur avec tous ses mollusques un chien avec une horloge

un rescapé d’une grande catastrophe de chemin de fer un balayeur avec une lettre de faire-part un cochon avec un canif un amateur de léopards un petit garçon très triste un
singe avec ses employés un jardinier avec son sécateur un jésuite avec une phlébite et puis la guillotine et plus un condamné le bourreau avec une angine et une
compresse autour

du cou et ses aides avec un panier et des arroseurs arrosés des persécuteurs persécutés

et des empailleurs empaillés et des tambours des trompettes des pipeaux et des

cloches un grand orchestre de tireurs de sonnettes un quatuor à cordes de pendu une fanfare de pinceurs de mollets un maître de chapelle sixtine avec une chorale de coupeurs de
sifflet et une très célèbre cantatrice

hémiplégique aérophagique et reconnue d’utilité publique interprétant « in extremis » et « gratis pro
Deo » sous la direction d’un réputé chef de clinique la célèbre cantate en dents de si bémol majeur et en l’honneur du
Grand
Quémandeur de la
Légion d’honneur avec chœur de dames d’honneur des garçons d’honneur musique d’honneur et paroles d’honneur

un festival de chansonnettes grivoises

et régal pour les mélomanes

un solo de cigale dans un orchestre de fourmis

trente-deux milles exécutants s’il vous plaît

remarquable musique provençale d’une étonnante couleur locale

et pour terminer la cigale exécutée par ses exécutants qui disparaît sans laisser d’autre trace que la mémoire de son chant

une douzaine d’œuf s battus et contents entonnant la
Mayonnaise dans un mortier de velours noir sur la tête d’un vice-président

une grande reconstitution historique avec saint
Louis sous un chêne regardant tomber un gland
Napoléon à
Sainte-Hélène entouré d’os de tous côtés et
Charlotte
Corday brûlée vive à
Drieu le
Vésinet

et le
Masque de fer avec son gant de velours dans la culotte d’un zouave sous les eaux de la
Seine en mille neuf cent dix pendant la grande inondation

un remarquable tableau vivant où presque tous les morts de la guerre de
Cent ans formaient une pyramide humaine d’un effet tout à fait saisissant avec le plus petit des morts tout en haut et fier comme
Artaban agitant sans bouger d’un pouce un étendard taché de sang et des largesses pour les indigents un couvre-feu de la Saint-Jean des grandes eaux minérales une distribution
gratuite de pinces à linge de ramasse-miettes de poignées de main et de bons vœux de
Nouvel
An un mât de
Cocagne une course en sac un rallye-papier hygiénique un steeple chaise à porteurs

compétition publicitaire avec des
Rois
Soleil de derrière les fagots hurlant dans des haut-parleurs à chaque virage à chaque cahot
Ah ! si j’avais une
Peugeot !

Et sur une immense estrade de sapin blanc recouverte de tapis d’Orient des femmes du monde poussaient des cris perçants jetant sur les coureurs des pots de fleurs des petits bancs sur
cette estrade il y avait aussi un comité des fêtes un comité des forges deux ou trois syndicats d’initiative les toilettes les double
W.-C. le poste de secours aux noyés une exposition de frigidaires et de dessous de bras à musique une dégustation de
Bénédictine offerte par des
Bénédictins et de véritable
Phosphatine offerte par de véritables
Phosphatins

et la reconstitution exacte et grandeur nature du bazar de la
Charité entièrement construit en amiante à cause de la sécurité

et dans ce noble édifice provisoire et consacré à la troisième vertu théologale

de somptueuses douairières debout sur la brèche fières et infatigables

distribuaient bénévolement à leurs amis et connaissances des laits de poule aux œufs d’or des pots de vin d’honneur des sandwiches au jambon et des assiettes au beurre

et tout cela bien sûr y compris les hors-d’œuvre offerts gracieusement au profit des bonnes œuvres

la boussole des filles perdues

le rond de serviette du vieux serviteur

la dernière cigarette du condamné

l’œuf d’autruche de
Pâques pour les familles nombreuses

la bûche de
Noël pour les jockeys d’obstacle tombés dans la misère

et la bouche pleine et le jarret tendu des gens connus faisaient connaissance avec d’autres gens connus

Quand on pense qu’on ne s’était jamais vu disait l’un qui avait beaucoup de décorations

El n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas répondait un autre qui n’avait pas du tout de menton

Quelle belle fête n’est-ce pas mais quelle chaleur quelle foule et quelle promiscuité oh ! ne m’en parlez pas c’est vraiment déplorable que les gens comme il faut soient
obligés de côtoyer les gens comme il ne faut pas et ça donne de beaux résultats tenez vous me croirez si vous voulez eh bien pas plus tard qu’à l’instant même et
cela s’est passé devant le buffet excellent d’ailleurs le buffet des ballotines de foie gras absolument divines divines c’est le mot mais où en étais-je donc ah ! oui
figurez-vous disais-je que pas plus tard que tout à l’heure un de mes bons amis parmi les meilleurs excellent musicien par ailleurs a été odieusement piétiné par une
bande de mal élevés piétiné non vraiment comme je vous le dis piétiné devant le buffet et cela à l’instant même où il se baissait fort imprudemment
d’ailleurs pour ramasser son cure-dent ah! quelle foule quelle chaleur et quel malheur un ami de vingt ans évidemment nous étions un peu en froid mais qu’est-ce que ça peut faire
devant la mort est-ce que cela compte ces choses-là vraiment c’est peu de chose que l’homme ah ! oui peu de chose vous pouvez le dire peu de chose et nous traversons une vallée de
larmes une vallée de larmes c’est le mot enfin la fête est réussie c’est le principal enchanté d’avoir fait votre connaissance mais non je vous assure tout le plaisir est
pour moi j’espère que nous allons nous voir souvent mais bien sûr alors à très bientôt cher ami à très bientôt mon cher président

En somme pour résumer beaucoup de beau monde sur cette estrade

et beaucoup aussi tout autour

Et des baraques foraines avec avaleurs de sabre au clair

des jeteurs de mauvais sort des diseuses de bonne aventure

et des remonteurs de moral et des retardeurs de pendule

des dompteurs de puces à l’oreille des traîneurs de glaive des rallumeurs de flambeaux des imitateurs de
Jésus-Christ des jongleurs de
Notre-Dame de
Lourdes

des prétendants à la couronne d’épines et des rempailleurs de prie-Dieu

et des dames patronnesses et des messieurs patrons qui battaient la campagne et la grosse caisse d’épargne

devant l’édifiant carton-pâte d’un authentique décor de légendaire moulin à vent

où se pressait un certain nombre de
Grands
Meaul-nes de petits
Pas-Grand-chose et de polytechniciens savants

autour d’un petit vieillard dur d’oreille vêtu d’un exemplaire costume de chèvre de
Monsieur
Seguin qui leur lisait l’avenir de l’intelligence dans le poil de la main

Et il y avait aussi naturellement le bal des petits pis blancs où la jeunesse dorée faisait ses tours de vache à deux et à trois temps et des mater dolorosa des
beaux-pères fouettante des petits pères la colique des grand-mères mitoyennes des grands-pères putatifs des arrière-grands-pères
Dupanloup et des arrière-grand-mères
Caspienne regardaient avec attendrissement tout en posant négligemment pour la galerie d’ancêtres leurs petits enfants vachant gaiement la vache au bal des petits pis blancs leurs
enfants d’un même
Ut ou d’un lit d’à côté leurs filles du calvaire et leurs garçons manques et les belles-sœurs latines et les arrière-cousins germains et leurs fils à soldats
les beaux-fils à papa et les petites sœurs des pauvres et les grandes sœurs des riches les oncles à héritage et les frères de la cote
Desfossés
Un peu plus loin la jambe en l’air et les jupes retroussées des dames de la meilleure société à capital variable et responsabilité limitée exécutaient avec
une indéniable furia francese un impeccable bien qu’un tantinet osé véritable french cancan français cependant qu’au milieu de la réprobation générale un
escadron de petites orphelines sous la conduite d’une belle-mère supérieure qui l’avait conduit là par erreur traversant le bal les cheveux tirés le dos voûté les
yeux baissés et strictement vêtu de noir animal de la tête aux pieds disparaît en silence comme il était entré en silence sans rien dire et au pas cadencé
et

retourne se perdre dans la foule des pinceurs de mollets
Dans la foule des pinceurs de mollets des coureurs de guilledou des doreurs de pilules des bourreurs de mou des collectionneurs de dragées man-quées des récupérateurs de
dommages de guerre des receveurs de coups de pied au cul des amateurs de claques dans la gueule des embobi-neurs de fil de la
Vierge des cramponnes d’am-bassade des batteurs de tapis des détacheurs de coupons des pousseurs de verrou des porteurs de bonne parole des preneurs de paris des donneurs d’hommes des
buveurs d’eau des concas-seurs d’assiettes des mangeurs de morceau des retourneurs de veste des rêveurs de plaies et bosses des dresseurs de meute des tourmenteurs jurés des
prêteurs de main forte des metteurs de main au collet des chefs de bande molletière et des
Basques des
Basques oui beaucoup de
Basques un grand nombre de
Basques

une foule de
Basques car certainement ces gens qui défilaient sans aucun doute c’étaient sûrement des
Basques à en juger par leur béret des
Basques qui défilaient comme un seul homme un seul homme tout seul sous le même béret qui défilait comme un seul homme tout seul en train de s’ennuyer et qui ne rencontre
personne sans se croire obligé de saluer

des
Basques et des
Basques encore des
Basques toujours des
Basques et sur les trottoirs d’autres
Basques regardant les
Basques défiler et puis leur emboîtant le pas défilant soudain à leur tour défilant au son du tambour

de
Basque

Et
André
Verdet

qu’est-ce qu’il faisait dans tout cela rien

trois fois rien dix fois rien cent fois rien absolument rien

il n’avait rien à voir absolument rien à voir avec cette

fête-là et pourtant il était du pays comme on dit mais on dit tant de choses du pays dans tous les pays surtout du pays basque

et ces choses-là
André
Verdet les connaît dans les coins

dans les mauvais coins

et il en a sa claque comme on dit

car on dit cela aussi

il en a vu d’autres entendu d’autres

il connaît la musique

c’est un homme qui revient de loin
André
Verdet et qui y retourne souvent et c’est là que je l’ai rencontré précisément dormant couché dans la campagne ce fameux jour de fête au pied d’un olivier

comme un cornac dormant couché aux pieds d’un éléphant

et la comparaison est exacte

parce qu’un bois d’oliviers quand la nuit ne va pas tarder à tomber

c’est tout à fait un troupeau d’éléphants guettant le moindre bruit immobile dans le vent

et c’est vrai que l’olivier et l’éléphant se ressemblent

utiles tous deux

utiles anciens identiques graves et souriants

et tout nouveaux tout beaux malgré le mauvais temps

paisibles tous les deux et de la même couleur

ce gris vivant émouvant et mouvant

cette couleur d’arbre et d’éléphant qui n’a absolument aucune espèce de rapport avec aucune espèce de couleur qu’il est convenu d’appeler locale

cette couleur de tous les pays et d’ailleurs peut-être

aussi cette couleur vieille comme le jour et lumineuse aussi

comme lui cette couleur des vraies choses de la terre la couleur de l’hirondelle qui s’en va la couleur de l’âne qui reste là vous savez l’âne l’âne gris l’âne gris qui
refuse soudain d’avancer parce que

soudain il a décidé qu’il n’avancerait pas d’un

pas et qui vous regarde avec son extraordinaire regard

d’âne gris

Oh! âne gris mon ami mon semblable mon frère comme aurait dit peut-être
Baudelaire s’il avait

comme moi aimé les ânes gris je viens encore une fois de me servir de toi je t’ai couché là sur le papier et ce n’est pas pour que

tu te reposes non je t’ai couché là pour me servir pour me servir de comparaison pour que tu nous rendes service à
André
Verdet à

moi et à d’autres il ne faut pas m’en vouloir c’était nécessaire

et tu n’es pas arrivé dans cette histoire comme le

cheveu sur la soupe mais bien comme le sel ou la cuillère dans la soupe

tu es arrivé à ton heure et sans doute nous avions rendez-vous

alors je vais profiter de ta présence pour parler un

peu de toi en public
Regardez l’âne
Messieurs regardez l’âne gris regardez son regard hommes au grand savoir

coupeurs de chevaux en quatre pour savoir pourquoi

ils trottent et comment ils galopent regardez-le et tirez-lui le chapeau c’est un animal irraisonnable et vous ne pouvez pas le

raisonner

il n’est pas comme vous vous dites composé d’une

âme et d’un corps mais il est là tout de même il est là avec
André
Verdet avec beaucoup d’autres avec les

oliviers avec les éléphants avec ses grandes

oreilles et ses chardons ardents il est là inexplicable inexpliqué et d’une indéniable beauté surtout si on le compare à vous autres et à beaucoup

d’autres encore hommes à la tête d’épongé hommes aux petits corridors il est là

travailleur fainéant courageux et joyeux et marrant comme tout

et triste comme le monde qui rend les ânes tristes et d’une telle grandeur d’âne que jamais au grand

jamais vous entendez
Messieurs et même si vous vous levez la nuit pour l’épier jamais

au grand jamais aucun d’entre vous ne pourra

jamais se vanter de l’avoir vu ricanant menaçant

humiliant triomphant coiffer d’un bonnet

d’homme la tête de ses enfants lève-toi maintenant âne gris mon ami et au revoir et merci

et si tu rencontres le lion le roi des animaux oui si tu le rencontres au hasard de tes tristes et

dérisoires voyages domestiques n’oublie pas le coup de pied de la fable

le grand geste salutaire

c’est pour l’empêcher de se relever et de s’asseoir sur lui et sur ses frères qu’un âne bien né se doit de frapper le lion même quand il est à terre au revoir mon
ami mon semblable mon frère
Et l’âne gris s’en va gentiment comme il est venu et disparaît dans le bois d’éléphants où dort
André
Verdet
André
Verdet couché au pied de l’arbre qu’on appelle olivier et aussi quelquefois arbre de la paix et dont nous avons dit plus haut si nos souvenirs aont exacts qu’il était utile alors que
c’était indispensable qu’il aurait fallu dire
Enfin le mal est réparé indispensable l’olivier

indispensable avec ses olives et l’huile de ses olives comme la vigne avec son vin le rosier avec ses roses l’arbre à pain avec son pain le chêne-liège avec ses bouchons le
charme avec son charme le tremble avec son feuillage qui tremble dans la voix de ceux qui disent son nom indispensable comme tant d’autres arbres avec leurs

fruits leur ombre leurs allées leurs oiseaux indispensable comme le bûcheron avec sa hache le marchand de mouron avec son mouron indispensable alors qu’il y a d’autres arbres qu’on se
demande à

quoi ça sert vraiment l’arbre généalogique par exemple ou le saule pleureur qu’on appelle aussi paraît-il arbre de la science infuse du bien mal acquis ne profite jamais et
du mal de
Pott réunis amen

ou le laurier

parlons-en du laurier

quel arbre

à toutes les sauces le laurier et depuis des éternités à toutes les sauces et dans toutes les bonnes cuisines roulantes dignes de ce nom accommodant à merveille les
tripes au soleil et à la mode des camps

et dans la triste complainte des incurables infirmières pour calmer l’insomnie du pauvre trépané

chers petits lauriers doux et chauds sur ma tête

à toutes les sauces le laurier

vous n’irez plus au bois vos jambes sont coupées

mais laissons là le laurier avec ses vénérables et vénéneuses feuilles de contreplaqué ingénieusement liées entre elles par d’imperceptibles fils de fer
barbelés

laissons-le tomber le laurier

tressons-lui des lauriers au laurier

et qu’il se repose sur ses lauriers

le laurier

qu’il nous foute la paix

et qu’on n’en parle plus du laurier

parlons plutôt d’André
Verdet

André
Verdet toujours dormant dans la campagne couché dans son bois d’éléphants et se promenant à dos d’olivier un peu partout à toute vitesse sans se presser et dans le sens
contraire

des aiguilles d’une montre parmi les ruines des châteaux en
Espagne à
Barcelone sur la
Rambla place de la
Bastille à
Paris un beau soir de quatorze
Juillet quand les autobus s’arrêtent de rouler pour vous regarder danser se promenant les yeux grands ouverts sur le monde entier

le monde entier comme un cheval entier

un cheval entier tombé sur la terre et qui ne peut plus

se relever et le monde entier qui le regarde sans

pouvoir rien faire d’autre que de le regarder

le monde entier coupé en deux le monde entier

impuissant affamé ahuri résigné le monde

entier le mors aux dents et le feu au derrière

tortionnaire et torturé mutilé émasculé affolé

désespéré

et tout entier quand même accroché à l’espoir de voir

le grand cheval se relever et
André
Verdet écrit des poèmes des poèmes de sable et il les jette sous les pieds du cheval pour l’aider

des poèmes sous les pieds du cheval sur la terre

Pas des poèmes le doigt aux cieux les yeux pareils les deux mains sur le front et l’encre dans la bouteille

pas des poèmes orthopéguystee mea culpiens garin-baldiens

pas des poèmes qui déroulent comme sur
Déroulède leurs douze néo pieds bots salutaires réglementaires cinéraires exemplaires et apocalyptiques

pas de ces édifiantes et torturantes pièces montées

où le poète se drapant vertigineusement dans les lambeaux tardifs et étriqués de son complet de première communion

avec sur la tête un casque de tranchée juché sur les vestiges d’un béret d’étudiant

se place soi-même tout seul arbitrairement en première ligne de ses catacombes mentales

sur sa petite tour de
Saint
Supplice

au sommet de sa propre crème fouettée

donnant ainsi l’affligeant spectacle de l’homme affligé de l’affligeant et très banal complexe de supériorité

Non

André
Verdet et il n’est pas le seul écrit des poèmes de vive voix

de la main à la main de gaieté de cœur et parce que ça lui fait plaisir

et il se promène dans ses poèmes à la recherche de ce qu’il aime

et quand il trouve ce qu’il aime il dit bonjour et il salue

oui il salue ceux qu’il rencontre quand ils en valent la peine

ou le plaisir

ou la joie

et il salue le soleil des autres quand les autres ont un soleil

il salue le jour qui se lève ou qui se couche

il salue la porte qui s’ouvre la lumière qui s’allume le

feu qui s’éteint le taureau qui s’élance dans l’arène la mer qui se démonte qui se retire qui se calme il salue aussi la rivière qui se jette dans la mer l’enfant qui
s’éveille en riant la couturière qui se pique au doigt et qui porte à ses

lèvres la petite goutte de sang le lézard qui se chauffe au soleil sur le mur qui se

lézarde lui aussi au soleil l’homme libre qui s’enfuit qui se cache et qui se

défend l’eau qui court la nuit qui tombe les amoureux qui se caressent dans l’ombre qui se dévorent des yeux l’orage qui se prépare la femme qui se fait belle l’homme pauvre qui
se fait vieux et le vieillard qui se souvient d’avoir été heureux et la fille qui se déshabille devant le garçon qui lui plaît et dans la chambre leur désir qui
brille et qui brûle comme un incendie de forêt il n’est pas difficile
André
Verdet
A tous les coins de rue il rencontre les merveilles du

monde et il leur dit bonjour il dit bonjour à ceux qui aiment le monde mais les autres il ne leur dit pas bonjour absolument pas

les autres qui ce font souffrir qui se font des idées qui se rongent les ongles des pieds en se demandant comment ils vont finir leurs jours et où ils vont passer leur
soirée

les autres qui s’épient s’expliquent se justifient se légitiment qui se frappent la poitrine qui se vident le cendrier sur la tête qui se psychanalysent les urines qui se noient
dans la cuvette qui se donnent en exemple et qui ne se prennent pas avec des pincettes

les autres qui s’accusent qui se mettent plus bas que terre qui s’écrasent sur eux-mêmes et qui s’excusent de vivre

les autres qui simulent l’amour qui menacent la jeunesse qui pourchassent la liberté

les autres à tue et à toi avec leur pauvre petit moi et qui désignent la beauté du doigt.

 

Jacques Prévert

RUE DE SCENE


delvaux-8971nb-l

RUE DE SCENE

 

Le craquement passé les morceaux disjoints se séparent

le raisonnable a quitté depuis plus longtemps que moi la règle d’usage

Autour de la Table Ronde, Arthur eut à en découdre dans les premiers,  vu les faits rapportés

Rue de Seine

j’en frissonne des décennies après

Serge de sa voix prenante bloquait le passage d’un trottoir à l’autre, Jacques m’appris ce que Paroles signifient

Nous nous retrouvions à l’allumage des réverbères, entre deux « Caroline et Marguerite » promenées jusqu’à Montmartre avec la fanfare de l’Ecole. A t-elle finit par faire mon bonheur, ça c’est la réponse toujours à attendre

Tout vient s’opposer

la chaleur pourtant n’arrive pas à me défaire du haut de la sphère

la Lumière domine

j’ai le tableau fait dans la série qui s’annonce

la poésie devenue le pigment de mon encrier

je pousse le cri de naissance au-delà

mes bons maîtres plus vivants que vous en moi ça n’existe pas…

 

Niala-Loisobleu – 26 Juin 2019