VOYAGE EN PERSE


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VOYAGE EN PERSE

Ce jour-là

la mort était déjà venue plusieurs fois

me demander

Mais je lui avais fait dire que je n’étais pas là

car j’avais autre chose à faire que de l’écouter

d’autres chats à fouetter

Et tout particulièrement le
Shah de
Perse

que j’avais capturé

avec un superbe morceau de viande verte

— les
Shahs de
Perse en sont très friands —

un jour qu’il s’en allait

avec ses gens

musique en tête

sur la route de
Téhéran

C’était un grand jour de
Fouette…

et il était très content

rien qu’à l’idée qu’on fouette

les pauvres paysans

Et je l’emmenai h dans une grande valise

et le montrais

gratuitement

aux paysans

et puis je le fouettais publiquement

à titre gracieux

et tous les paysans étaient très heureux

Le remettant dans la valise

je continuais un peu partout en
Perse

mon voyage d’agrément

Agrément pour les autres

pour les petits enfants et puis pour leurs parents

car pour moi je n’éprouvais aucun plaisir

en corrigeant le monarque

Simplement la même fatigue

qu’on a en battant les tapis

persans

C’est alors que se présenta

un animal londonien

et parfait gentleman de
Limehouse sur les toits

Il était de passage et se présenta

Je suis le chat à neuf queues

je connais le travail

et peux voue donner un coup de main

Voilà mon tarif

je veux des souris tous les jours

Parfait lui dis-je parfait

Et je veux aussi qu’on me laisse m’arrêter

sur la route à mon gré

s’il passe sur cette route

la chatte qui me plaît

D’accord lui dis-je d’accord

Et qu’on me laisse lui faire l’amour

précisa le chat

Et je veux des oiseaux

pour lui en faire cadeau

D’accord d’accord tout ce que vous voudrez

lui dis-je

J’étais si fatigué

Et tout s’arrangea pour le mieux

L’animal battait le
Shah de
Perse

fort correctement

Et moi je battais le tambour

et les paysans étaient de plus en plus contents

et ils apportaient au chat

des souris et des rats des champs

Et pour moi

c’était comme toujours

des boissons fraîches

et de jolies filles qui m’embrassaient sur la bouche

Enfin c’était merveilleux

et même un jour

des tisserands

nous offrirent au chat et à moi

un véritable tapis volant

Vous irez plus vite nous dirent-ils

pour faire votre tournée

comme ça tout le monde persan

pourra profiter du spectacle

qui est très réconfortant

Mais voilà qu’un jour

le
Shah

nous regarda douloureusement

Est-ce que ça va durer longtemps ce petit jeu-là

Je me rappelle exactement

la tête qu’il faisait et le temps qu’il faisait

ce jour-là en même temps

Un très beau temps

Nous arrivions sur le tapis

à deux ou trois mille mètres au-dessus de
Téhéran

Et le chat dit au
Shah

gentiment en souriant

Allez allez

Vous plaignez pas
Sa
Majesté

si on avait voulu

on aurait pu vous tuer

ou bien vous enfermer

dans un grand bocal transparent

avec des cornichons méchants

Et là vous seriez mort de soif

et la proie de mille et un tourments

Tout de même

dit le
Shah

c’est pas des choses à faire

et puis il poursuivit

Dans les débuts ça m’a surpris ça m’a étonné et je dirai même que ça m’a fait plaisir pour ne rien vous cacher c’était nouveau vous comprenez maia
maintenant je commence à en avoir assez

Ça fait très mal vous savez et puis c’est humiliant sans compter que j’ai l’air d’un zèbre maintenant un zèbre sur le trône de
Perse avouez que c’est pour le moins choquant et je pèse mes mots mais je vous avoue là vraiment que je ne suis pas content mais ça alors pas content pas content du tout

Du tout du tout du tout

du tout du tout

du tout

Et qu’est-ce que ça peut faire

dit le chat

puisqu’on est contents

nous

Et nous descendîmes dans la ville

où partout c’était la fête

Et partout la joie de vivre

se promenait nue dans les rues

Et partout des
Persans ivres

nous souhaitaient la bienvenue

Ça va

dit le chat

La vie est belle

le trône est vide

mais les tonneaux sont pleins

Hélas

je ne reconnais plus ma ville

dit le
Souverain

Et qu’est-ce que je vais devenir

Moi

dans tout cela

Tu vas te rendre utile lui répondit le chat
Et pour commencer tu nettoieras mon plat.

 

Jacques Prévert

CŒUR DE DOCKER


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CŒUR DE DOCKER

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Cœur de docker

C’est le titre de ma chanson

Ça se passe à
Anvers ou à
Hambourg ou à
Dunkerque

Le docker est debout sur le quai sur sa poitrine à la place du cœur un autre cœur est tatoué
C’est le cœur de la fille sans cœur et dessous son histoire est marquée

Son père était cardiaque sa mère était patraque

Un beau jour c’est le jour de la
Saint-Cric-Crac la fille sans cœur est à l’hôpital et le docker arrêté devant la porte a des oranges dans les mains

Mais voilà la fille qui devient morte et le docker ouvre les mains

Roulez oranges roulez dans le ruisseau dans le port vous pourrirez avec les vieux morceaux de liège

Portrait de la fille sans cœur

dans un médaillon en forme de cœur

au fond d’un tiroir vous traînez

et le docker a mal à son cœur

dans un couloir il est tombé

et toutes les filles autour de lui se mettent à pleurer

Dehors

c’est la fête foraine

le nougat la musique

et les balançoires à vapeur

Et tout s’est mis à balancer

des souvenirs sont revenus

Souvenirs

vous grattez le cœur du pauvre docker

et vous le prenez par la main

et vous l’emmenez là où travaillait sa belle

Et devant le lit l’homme est tombé

Dehors

arrive la plainte du manège

Chevaux aux yeux bleus et mal peints

chevaux à la crinière de crin

vous tournez sans jamais être ivres

et jamais vous ne dites rien

Mais déchirante et déchirée

la musique tourne sans arrêt

Chansons de bois pour les chevaux de bois chansons de fer pour les chemins de fer la musique c’est toujours la musique tantôt bonne tantôt mauvaise

Le cœur fait le joli cœur à la recherche d’un autre cœur comme il est sentimental au printemps comme il bat en écoutant la romance

Cœur de docker

C’est le titre de ma chanson.

 

Jacques Prévert

DES OUBLIETTES DE SA TÊTE


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DES OUBLIETTES DE SA TÊTE

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Des oubliettes de sa tête comme un diable de sa boite s’évade un fol acteur drapé de loques écarlates qui joue pour lui tout seul rideaux tirés bureaux fermés le
grand rôle de sa vie la
Destinée d’un déclassé

Et debout sur le trottoir

au promenoir de sa mémoire

il est l’unique spectateur

de son mélodrame cérébral et revendicateur

où la folie des splendeurs

brosse de prestigieux décors

Je n’ai jamais été qu’intermédiaire

mais quel intermédiaire j’étais

J’ai brisé les chaussures de rois très fatigués

pour le compte honoraire des plus grands des

bottiers
J’ai été ventriloque dans beaucoup de banquets pour des orateurs bègues aphones et réputés et j’ai mâché la viande de très vieux financiers et j’ai
cassé du sucre sur de très jolis dos au profit d’un bossu roi du
Trust des chameaux
Mais j’ai conduit toutes ces bêtes dans un si bel abreuvoir
Elles qui n’avaient jamais rien vu tout à coup se sont mises à voir tous les visages de l’eau sur les pierres du lavoir la gaieté d’un vivier et la joie d’un torrent la lune sur
la lagune et les flots sur les docks les digues et les dunes le calme d’un étang la danse d’un ruisseau la pluie dans un tonneau
Et nous sommes remontés à la source en passant par le trou d’une aiguille et en musique s’il vous plaît car c’était il faut le dire une aiguille de phono

Là nous avons trinqué oasis et mirage coupe de rouge et miroir d’eau et tout le monde était saoul

Mais en bas le grand
Monde

brusquement émondé

les quatre verres en l’air

le bec de gaz dans l’eau

est resté en carafe

la soif dans le gosier

moignons dans l’étrier

la tête contre le mur des lamentations

Nos chameaux sont partis jamais ne reviendront.

 

Jacques Prévert

INTEMPÉRIES


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INTEMPÉRIES

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(Féerie)

Petits couteaux de gel et de sel

petits tambours de grêle petits tambours d’argent

douce tempête de neige merveilleux mauvais temps

Un grand ramoneur noir

emporté par le vent

tombe dans l’eau de vaisselle du baquet d’un couvent

Enfin quelqu’un de propre

à qui je puis parler

dit l’eau de vaisselle

Mais au lieu de parler voilà qu’elle sanglote

et le ramoneur fait comme elle

Homme compatissant tu comprends ma douleur dit

l’eau
Mais en réalité ce n’est pas à cause d’elle que le

ramoneur sanglote mais à cause de sa marmotte elle aussi enlevée par le

vent du nord

et dans un sens diamétralement opposé à celui du pauvre ramoneur

emporté par le vent du sud comme un pauvre sujet de pendule dépareillé par un déménageur qui met la bergère dans une boîte à savons et le berger dans une
boîte à biscuits sans se soucier le moins du monde s’ils sont des parents des amis

ou d’inséparables amants

Petits couteaux de gel et de sel

petits tambours de grêle petits sifflets de glace petites

trompettes d’argent douce tempête de neige merveilleux mauvais temps

Tu ne peux pas t’imaginer

dit l’eau de vaisselle au ramoneur

Ici c’est tout rempli de filles de triste vie

qui ruminent toute cette vie une haineuse mort

et avec ça toujours à table

Ah mauvais coups du mauvais sort

Et ça s’appelle ma mère et ça s’appelle ma sœur

et ça n’arrête pas de mettre le couvert

et c’est toujours de mauvaise humeur

O mauvais sang et mauvais os

eau grasse chez les ogresses

voilà mon lot…

Elle dormait tout l’hiver elle souriait au printemps et je ne vous mens pas

on aurait dit vraiment

qu’elle éclatait de rire quand arrivait l’été

La plus belle la plus étonnante et la plus charmante

marmotte de la terre et de tous les temps et le premier qui me dit le oontraire…
Et puis sans elle qu’est-ce que je vais foutre maintenant

J’aurais préféré geler de froid

dans la cruche cassée d’une prison

et même grelotter de fièvre dans la gorge du prisonnier

dit l’eau de vaisselle

qui n’a prêté aucune attention aux confidences du ramoneur

J’aurais mieux aimé faire tourner les moulins

j’aurais mieux aimé me lever de bonne heure le dimanche matin

et dans les grands bains douches asperger les enfants

Et j’aurais tant aimé laver de jeunes corps amoureux

dans les maisons de rendez-vous de la rue des
Petits-Champs

J’aurais tant aimé me marier avec le vin rouge

j’aurais tant aimé me marier avec le vin blanc

j’aurais tant aimé…

Mais le ramoneur l’interrompt

sans même se rendre compte que c’est là faire preuve

d’un manque total d’éducation
Or ça ne vaut plus la peine de respirer pour vivre autant crever la gueule ouverte

comme le chien qu’on empoisonne

avec un vieux morceau d’épongé grillée

Quand je pense que je la réveillais au milieu de l’hiver

pour lui raconter mes rêves

et qu’elle m’écoutait les yeux grands ouverts

absolument comme une personne

Et maintenant où est-elle je vous le demande

ma petite clé des songes

Peut-être avec un rémouleur un cocher de fiacre ou bien un vitrier

Ou bien qu’elle est tombée du ciel comme ça sans crier gare chez des gens affamés à jeun mal élevés et puis qu’ils l’ont fait cuire sur un réchaud à gaz
et qu’ils l’ont tuée sans même lui dire au revoir

qu’ils l’ont mangée sans même savoir qui c’est

Et dire qu’on appelle ça le monde qu’on appelle ça la société

Oh je voudrais être les quatre fers du cheval

dans la gueule du cocher

ou dans le dos du rémouleur

son dernier couteau affûté

et morceau de verre brisé dans l’œil du vitrier

Et il aura bonne mine avec son œil de verre

pour faire sa tournée

le vitrier

Et à tous ça leur fera les pieds

ils avaient qu’à pas la toucher

Maintenant je suis foutu le sel est renversé

mon petit monde heureux a cessé de tourner

8an8 elle je suis plus seul

que trente-six veuves de guerre

plus désolé qu’un rat tout neuf dans une sale vieille ratière rouillée

Petits couteaux du rêve petits violons du sang
Petites trompettes de glace petits ciseaux du vent
Radieuse tourmente de neige magnifique mauvais temps

Et avec cela

comme si
Dieu lui-même en bon directeur du
Théâtre de la
Nature avait décidé débonnai rement d’offrir à ses fidèles abonnés une attraction supplémentaire et de qualité voilà qu’un corbillard de
première avec tous ses pompons arrive à toutes pompes funèbres et franchit la grille du couvent le cocher sur le siège les chevaux harnachés le mors d’argent aux
dents

Mais toute réflexion faite

aucun miracle de la sorte

simplement la mère supérieure qui est morte

Et voilà toutes les sœurs sur le seuil de la porte en grande tenue de cimetière et en rangs d’oignons pour pleurer et la famille qui s’avance à son tour dans ses plus beaux
atours crêpés

avec un certain nombre de personnalités et puis les petites gens la domesticité avec les chrysanthèmes les croix de porcelaine et les couronnes perlées

Et l’évêque à son tour sous le porche apparaît soutenu par un lieutenant de garde mobile avec un long profil de mouton arriéré et une si énorme croupe qu’on
le dirait à cheval alors qu’il est à pied

Et l’évêque ne pleure qu’une seule larme mais d’une telle qualité que l’on comprend alors qu’en créant la vallée des larmes
Dieu qui n’est point une bête
Bavait ce qu’il faisait mais en même temps qu’il verse cette larme unique le très digne prélat tout en donnant le ton à l’affliction générale contemple à la
dérobée d’un voluptueux regard de chèvre humide la croupe mouvementée de son garde du corps sanglé dans sa tunique et il avance innocemment une main frémissante
avec le geste machinal et familier qu’on a pour chasser la poussière du vêtement de quelqu’un qu’on connaît
Ouais

dit à voix très basse comme on fait à la messe une dame patronnesse à une autre lui parlant comme on parle à confesse
La poussière a bon dos surtout qu’il pleut comme mérinos qui pisse un vrai scandale je vous dis et de la pire espèce et comme toute question mérite une réponse si vous
voulez savoir ce qui se passe je vous dis qu’ils en pincent et je vous dis comme je le pense ils ont de mauvaises mœurs c’est des efféminés des équivoques des hors nature
des
Henri m des statues de sel des sodomes et des zigomars un vrai petit ménage de cape et d’épée et même qu’ils font les statues équestres dans le grand salon de
l’évêché sans seulement se donner la peine de fermer la fenêtre l’été et dans le costume d’Adam complètement s’il vous plaît sauf le beau lieutenant qui
garde ses éperons et c’est pas par pudeur mais pour corser le califourchon et l’autre l’appelle mon petit
Lucifer à cheval mais lui l’évêque dans la maison tout le monde l’appelle
Monseigneur
Canasson

Quelle misère dit l’eau de vaisselle

Si belle tellement belle

répond le ramoneur

et quelquefois en rêve je me croyais heureux

Mais le singe du malheur s’est accroupi sur mon épaule

et il m’a planté dans le cœur la manivelle du souvenir

et je tourne ma ritournelle

la déchirante mélodie de l’ennui et de la douleur

Ça ne sert à rien dit l’eau de vaisselle

qui commence à en avoir assez

ça ne sert à rien ramoneur

de se faire du mal exprès

et puisque tu parles du malheur

regarde un peu ce que c’est

Regarde
Ramoneur

si tu as encore des yeux pour voir au lieu de pour

pleurer
Regarde de tous tes yeux
Ramoneur des
Cheminées homme de sueur et de suie de rires et de lueurs
Regarde le malheur avec ses invités
Le
Destin a tiré la sonnette d’alarme et chacun a quitté

le train-train de la vie ordinaire pour aller tous en

chœur rendre visite à la
Mort
Regarde la famille en pleurs avec son long visage de

parapluie retourné

Regarde le capucin avec ses pieds terribles et l’admirable parent pauvre en demi-loques fier comme un paon poussant dans son horrible voiturette l’ar-rière-grand-père en miettes et la
tête en breloque
Regarde l’Héréditaire avec tous ses pieds bots
Regarde l’Héritière avec ses lécheurs de museau
Regarde le
Salutaire avec tous ses grands coups de

chapeau
Regarde
Ramoneur homme de tout et de rien

et vois la grande douleur de ces hommes de bien
Regarde l’Inspecteur avec le
Receleur regarde le
Donneur avec le
Receveur regarde le
Surineur avec sa croix d’Honneur regarde le
Lésineur avec sa lessiveuse regarde la
Blanchisseuse avec ses
Salis-seurs le
Professeur de
Vive la
France et le
Grand
Fronceur de sourcils le
Sauveur d’apparences et le
Gardeur de
Sérieux
Regarde le
Péticheur le
Confesseur le
Marchand de
Douleurs le
Grand
Directeur d’inconscience le
Grand
Vivisecteur de
Dieu
Regarde le
Géniteur avec sa
Séquestrée et la
Demi-portion avecque sa
Moitié et le
Grand
Cul-de-jatte de
Chasse vingt et une fois palmé et l’Ancienne
Sous-Maîtresse du grand 7 avec son fils à
Stanislas sa fille à
Bouffémont et son édredon en vison et sa pauvre petite bonne en cloque de son vieux maquereau en mou de veau
Regarde
Ramoneur

debout dans la gadoue tout près du
Procureur rÉquarrisseur

Regarde comme il caresse du doux coup d’œil du connaisseur

le plus gras des chevaux de la voiture à morts

Et s’il hoche la tête avec attendrissement c’est parce qu’en lui-même

il pense tout bonnement

Si la bête par bonheur tout à l’heure en glissant se cassait gentiment une bonne patte du devant j’en connais un qui n’attendrait pas longtemps pour enlever l’affaire illico
sur-le-champ

Et soupirant d’aise il s’imagine la ohose s’accomplis-sant d’elle-même

le plus simplement du monde

la bête qui glisse qui bute qui culbute et qui tombe et lui au téléphone sans perdre une minute et son camion qu’arrive en trombe et la bête abattue sans perdre une seconde
le palan qui la hisse le camion qui démarre en quatrième vitesse et le retour à la maison les compliments de l’entourage et puis la belle ouvrage l’ébouillantage le
fignolage et puisque tout est cuit passons au dépeçage proprement dit

Mais le
Procureur l’entendant soupirer lui frappe sur l’épaule

pour le réconforter croyant qu’il a la mort dans l’âme à cause des fins dernières de l’homme

Allons voyons ne vous laissez pas abattre

Tout le monde y passe un jour ou l’autre mon bon ami qu’est-ce que vous voulez c’est la vie

Et il ajoute parce que c’est sa phrase préférée en pareille occasion

Mais il faut bien reconnaître qu’hélas

c’est le plus souvent les mauvais qui restent et les bons

qui s’en vont
Il n’y a pas de mauvais restes répond l’Équarrisseur quand la bête est bonne tout est bon et idem pour la carne et pour la bête à cornes
Mais reconnaissant dans l’assistance une personne de la plus haute importance il se précipite pour les condoléances
Regarde
Ramoneur dit l’eau de vaisselle cette personne importante

avec sa gabardine de deuil et sa boutonnière en ruban c’est un homme supérieur
Il s’appelle
Monsieur
Bran

Un homme supérieur indéniablement et qui a de qui tenir puisque petit-neveu de la défunte
Mère
Supérieure née
Scaferlati et sœur cadette de feu le lieutenant-colonel
Alexis
Scaferlati
Supérieur également du couvent de
Saint-Sauveur-les-Hurlu par
Berlue
Haute-Loire-Supérieure et nettoyeur de tranchées à ses derniers moments perdus pendant la grande conflagration de quatorze dix-huit bon vivant avec ça pas bigot pour un sou
se mettant en quatre pour ses hommes et coupé hélas en deux en dix-sept par un obus de soixante-quinze au mois de novembre le onze funeste erreur de balistique juste un an avant
l’armistice
Et un homme qui s’est fait lui-même gros bagage universitaire ce qui ne gâte rien un novateur un homme qui voit de l’avant et qui va loin et naturellement comme tous les novateurs
jalousé et envié critiqué attaqué diffamé et la proie d’odieuses manœuvres politiques bassement démagogiques ses détraoteurs l’accusant notamment d’avoir
réalisé une fortune scandaleuse avec ses bétonneuses pendant l’occupation mais sorti la tête haute blanc comme neige du jugement

Ayant lui-même présenté sa défense avec une telle hauteur de pensée jointe à une telle élévation de sentiment qu’une interminable ovation en salua la
péroraison


Messieurs déjà avant la guerre j’étais dans le sucre dans les aciers dans les pétroles les cuirs et peaux et laines et cotons mais également et surtout j’étais
dans le béton et la guerre déclarée j’ai fait comme
Mac-Mahon la brèche étant ouverte messieurs j’y suis resté et à ceux qui ont le triste courage de ramasser aujourd’hui les pierres de la calomnie sur le chantier
dévasté de notre sol national et héréditaire à peine cicatrisé des blessures de cette guerre affreuse et nécessaire pour oser les jeter avec une aigre
frénésie contre le mur inattaquable de ma vie privée j’oppose paraphrasant si j’ose dire un homme au-dessus de tout éloge un vrai symbole vivant j’ai nommé avec le plus
grand respect et entre parenthèses le général de
Brabalant j’oppose disais-je un mépris de bétonnière et de tôle ondulée mais pour ceux qui comprennent parce qu’ils sont les héritiers d’une culture
millénaire et non pas les ilotes d’une idéologie machinatoire et simiesque autant qu’utilitaire je me contenterai d’évoquer ici également respectueusement la présence
historique et symbolique d’un homme qui fut comme moi toute proportion nonobstant gardée attaqué vilipendé dénigré bassement lui aussi en son temps
Je veux parler de
Monsieur
Thiers et rappeler très simplement les très simples paroles prononcées par ce grand homme d’État alors qu’il posait lui-même en personne et en soixante et onze la
première pierre du
Mur des
Fédérés
Paris ne se détruit pas en huit jours quand le
Bâtiment va tout va et quand il ne va pas il faut le faire aller
Voilà mon crime
Messieurs quand aux heures sombres de la défaite beaucoup d’entre nous et parmi les meilleurs car je n’incrimine personne se laissaient envahir par les fallacieuses lames de fond de
l’invasion et de l’adversité j’ai oompris du fond du cœur que le
Bâtiment était en danger alors
Fluctuât messieurs et
Nec mergitur j’ai pris la barre en main et je l’ai fait aller et j’ajouterai pour répondre à mes dénigrateurs qu’on ne bâtit pas un mur avec des préjugés surtout
au bord de l’Atlantique face à face avec les éléments déchaînés…
Porté en triomphe sur-le-champ radiodiffusé aux flambeaux monté en exemple et montré en épingle aux actualités nommé par la suite grand
Bétonnier du bord de la mer honoraire et développant chaque jour le vaste réseau de ses prodigieuses activités balnéaires industrielles synthétiques et fiduciaires
il est aujourd’hui à la tête du
Bran
Trust qui porte son nom et qui groupe dans ie monde entier toutes les entreprises de
Merde
Préfabriquée destinée à remplacer dans le plus bref délai les ersatz de poussière de sciure de simili contreplaqué et les culs et tessons de bouteille piles
entrant jusqu’alors avec les poudres de raclures de guano façon maïs dévitalisé et les viscères de chien contingentés et désodorisés dans la composition
des
Phospharines d’après-guerre employées rationnellement dans la fabrication du
Pain

Et regarde
Ramoneur de mon coeur comme cet homme n’est pas fier et surtout c’est quelqu’un qui entre déjà tout vivant dans l’Histoire grâce à son impérissable slogan

Bon comme le
Bon
Pain
Bran

Vois comme il ne dédaigne pas de mettre lui-même la main à la pâte et comme il profite de la circonstance pour s’assurer de nouveaux débouchés parmi les nombreuses
familles et personnalités venues aux funérailles de la femme au grand cœur morte en odeur de sainteté glissant avec une discrète insistance des petits sachets
d’échantillon de
Bran sélectionné dans la main moite de la
Condoléance venue pour le condoléer

Et chaque sachet est enveloppé dans une feuille volante et ronéotypée reproduisant les principaux passages de sa fameuse allocution au grand
Congrès
International du
Bran
Trust chez
Dupont de
Nemours dans la grande salle du fond là où le grand
Dupont accoudé sans façon à son comptoir d’acier reçoit son aimable et fidèle clientèle avec une inlassable générosité.

Un canon c’est ma tournée

une
Tournée générale une grande
Tournée mondiale

encore un canon pour un général

encore un canon pour un amiral

encore un canon pour la
Société…

Mais le ramoneur de tout cela s’en fout éperdument

Il est arrivé là au beau milieu de cet enterrement

comme un cheveu de folle sur la soupe d’un mourant

Petits tambours de gTêle petits sifflets d’argent petites épines de glace de la
Rose des
Vents

Et bientôt le voilà errant dans la
Ville
Lumière et dirigeant ses pas vers la
Porte des
Lilas

Elle est peut-être derrière cette porte au nom si joli celle qu’il appelait
Printemps de l’Hiver de ma vie

Rue de la
Roquette

Là où il y un square collé au mur d’une prison et fusillé chaque jour par la mélancolie

Une fillette le regarde passer et lui sourit

Les ramoneurs portent bonheur toute petite on me l’a dit

Trop ébloui pour dire merci

la fleur de ce sourire il l’emporte avec lui

et longeant une rue longeant elle aussi la prison il lève

machinalement la tête pour connaître son nom
Cette rue s’appelle la rue
Merlin et comme ce nom ne lui dit rien

il ne répond rien à ce nom

Et c’est pourtant celui de l’enchanteur
Merlin qui donna son nom à la
Merline ce petit orgue portatif qui serinait jadis aux merles par trop rustiques les plus difficultueux accords du délicat système métrique de la musique académique

et qui généreusement plus tard fit gracieusement don aux tueurs des abattoirs du
Merlin son marteau magique

Et comme le ramoneur poursuit son chemin avec entre les lèvres la fleur de la jeunesse couleur de cri du cœur il ne peut voir derrière lui l’ombre de l’enchanteur qui pas à
pas le suit ulcérée et déçue de n’avoir réveillé aucun souvenir notoire glorieux ou exaltant dans l’ingrate mémoire de ce passant indifférent

En sourdine la
Merline de l’ombre a l’air de jouer un petit air de soleil et de fête

Le ramoneur ralentit le pas

Ingénument il croit que c’est la fillette de la
Petite-Roquette qui court après lui et qui lui pose doucement sur l’oreille sur son oreille tout endeuillée de chagrin et de suie

les cerises du printemps

signe d’espoir tout neuf

signe de gai oubli

Mais l’ombre de l’enchanteur rompant le charme enfantin file un grand coup de merlin sur la tête du passant frappé à l’endroit même où sa peine d’amour s’endormait en
rêvant comme un chagrin d’enfant s’enfuit en chantonnant

Demande le temps au baromètre

ne frappe pae chez l’horloger

autant demander au mouchard

l’heure du plaisir pour le routier

Sur notre pauvre cadran salaire

l’ombre du profit s’est vautrée

mais elle n’a pas les moyens de rêver

Le vrai bien-être n’a rien à voir

avec le somptueux mal-avoir

Et le
Tout-Paris ohaque soir

tire la chaîne sur le
Tout-à-1’égout

Chaque nuit la chanson de chacun est jetée aux

ordures de la chanson de tous
La baguette du chiffonnier dirige l’opéra du matin et les gens du monde font encadrer les bas-reliefs de leur festin
Nous autres économiquement faibles notre joie c’est de dépenser notre force c’est de partager
N’ajoute pas d’heures supplémentaires au mauvais turbin du chagrin
Mets-lui au cou tes derniers sous et noie-le dans le vin 8i tu n’as plus tes derniers sous prends les miens
Le travail comme le vin a besoin de se reposer et quand le vin est reposé il recommence à travailler

Et le vin du
Château-Tremblant monte à la tête du rêveur et lui ramone les idées

Fastueux comme un touriste qui découvre la capitale il

fait le tour de la salle et poursuit son rêve comme on suit une femme levant de temps en temps son verre à la santé de celle

qu’il aime et des amis de l’instant même
Et je vous invite à la noce vous serez mes garçons d’honneur nous aurons un petit marmot et vous boirez à son bonheur

Laissez-le poursuivre sa complainte dit l’égoutier aux débardeurs laissons-le dévider son cocon
Sur la petite échelle de soie qu’il déroule dans sa chanson il s’évade de sa prison
La marotte du fou c’est le spectre du roi et sa marotte à lui c’est celle de l’amour le seul roi de la vie
Ma petite reine de cœur ma petite sœur de lit

Le ramoneur parle de sa belle

chacun l’écoute tous sourient aucun ne rit de lui

Je suis son œillet

elle est ma boutonnière

Je suis son saisonnier elle est ma saisonnière
Elle est ma cloche folle et je suis son battant
Elle est mon piège roux je suis son oiseau fou
Elle est mon cœur je suis son sang mêlé
Je suis son arbre elle est mon cœur gravé
Je suis son tenon elle est ma mortaise
Je suis son âne elle est mon chardon ardent
Elle est ma salamandre je suis son feu de cheminée
Elle est ma chaleur d’hiver je suis son glaçon dans son verre l’été
Je suis son ours elle son anneau dans mon nez

Je suis le cheveu que les couturières cachaient autrefois dans l’ourlet de la robe de mariée pour se marier elles aussi dans l’année

Petits tambours de grêle petits violons du sang petits cris de détresse petits sanglots du vent petite pluie de caresses petits rires du printemps

Bientôt les bougies de la lune sont soufflées par le vent du matin c’est l’anniversaire du jour

L’eau de vaisselle s’en va vers la mer le rêveur poursuit son rêve l’amoureux poursuit son amour et le ramoneur son chemin.

 

Jacques Prévert

OSIRIS OU LA FUITE EN EGYPTE


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OSIRIS OU LA FUITE EN EGYPTE

C’est la guerre c’est l’été

Déjà l’été encore la guerre

Et la ville isolée désolée

Sourit sourit encore

Sourit sourit quand même

De son doux regard d’été

Sourit doucement à ceux qui s’aiment

C’est la guerre et c’est l’été

Un homme avec une femme

Marchent dans un musée

Leurs pas sont les seuls pas dans ce musée désert

Ce musée c’est le Louvre

Cette ville c’est Paris

Et la fraîcheur du monde

Est là tout endormie

Un gardien se réveille en entendant les pas

Appuie sur un bouton et retombe dans son rêve

Cependant qu’apparaît dans sa niche de pierre

La merveille de l’Egypte debout dans sa lumière

La statue d’Osiris vivante dans le bois mort

Vivante à faire mourir une nouvelle fois de plus

Toutes les idoles mortes des églises de Paris

Et les amants s’embrassent

Osiris les marie

Et puis rentre dans l’ombre

De sa vivante nuit.

Jacques Prévert

CHANSON DU MOIS DE MAI


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CHANSON DU MOIS DE MAI

L’âne le roi et moi

Nous serons morts demain

L’âne de faim

Le roi d’ennui

Et moi d’amour

Un doigt de craie

Sur l’ardoise des jours

Trace nos noms

Et le vent dans les peupliers

Nous nomme

Ane
Roi
Homme

Soleil de
Chiffon noir

Déjà nos noms sont effacés

Eau fraîche des
Herbages

Sable des
Sabliers

Rose du
Rosier rouge

Chemin des Écoliers

L’âne le roi et moi

Nous serons morts demain

L’âne de faim

Le roi d’ennui

Et moi d’amour

Au mois de mai

La vie est une cerise
La mort est un noyau
L’amour un cerisier.

Jacques Prévert

L’ECOLE DES BEAUX-ARTS


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L’ECOLE DES BEAUX-ARTS

Dans une botte de paille tressée

Le père choisit une petite boule de papier

Et il la jette

Dans la cuvette

Devant ses enfants intrigués

Surgit alors

Multicolore

La grande fleur japonaise

Le nénuphar instantané

Et les enfants se taisent

Émerveillés

Jamais plus tard dans leur souvenir

Cette fleur ne pourra se faner

Cette fleur subite

Faite pour eux

A la minute

Devant eux.

Jacques Prévert (Extrait de Paroles°

Je pense à elle tous les jours – Michel Jonasz


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Je pense à elle tous les jours – Michel Jonasz

Elle me poursuit sans relâche
avec son odeur de gouache
et de neige que j’aimais tant
(bis)
Toujours à la même distance
je peux sentir sa présence
qu’est ce qu’elle veut qu’est ce qu’elle attend
Un faux pas une maladresse
un léger malaise une faiblesse
et que je l’appelle au secours
(bis)
Viens ma belle sors de ta planque
viens me voir viens tu me manques
et je pense à toi tous les jours
Quand on est môme on s’attache
tous les deux on joue à cache-cache
tous les deux on joue comme avant
(bis)
Avant le
Michel Jonasz
Pile au moment où elle se passe le doigt sur les lèvres
le chat file dans son couloir
on est un manège sauf en bois
les fleurs qui lui tiennent les hanches
rentrent plus loin dans mes ongles
pris de souffle
j’ai plongé dans la capsule de son scaphandre
L’outremer fait tache d’huile
Nous voici au coeur de l’île sous le beff
tous les deux on joue la bête à deux dos
Avant que les zoos aient bouffé la viande qui reste vivante
la rue de Siam nous rade en Brest
Barbara qu’elle s’appelle…
Niala-Loisobleu – 10/11/19

TOUS SEINS


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TOUS SEINS

 

Ma Douée

se jetant du buste

en bouée

m’attrapa par la quille

Le rail d’Ouessant en plein trafic de con plaisance

est-il pire qu’une SNCF en mal de traverses ?

Rappelles-toi Barbara

le putain de temps de ce jour-là au bleu de Brest

J’ai retrempé la rue de Siam au coeur d’un n’aime

à la crevette pour m’arrimer à ton pore

Reste ouverte au soleil

Sans besoin de supplique pour être enterré dans cet enclos

jardin  à pigeons et bac à sable de nos petits-enfants

 

Niala-Loisobleu – 1er Novembre 2019

 

 

 

 

 

INTEMPÉRIES(Féerie)


 

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INTEMPÉRIES(Féerie)

 

Petits couteaux de gel et de sel

petits tambours de grêle petits tambours d’argent

douce tempête de neige merveilleux mauvais temps

Un grand ramoneur noir

emporté par le vent

tombe dans l’eau de vaisselle du baquet d’un couvent

Enfin quelqu’un de propre

à qui je puis parler

dit l’eau de vaisselle

Mais au lieu de parler voilà qu’elle sanglote

et le ramoneur fait comme elle

Homme compatissant tu comprends ma douleur dit

l’eau
Mais en réalité ce n’est pas à cause d’elle que le

ramoneur sanglote mais à cause de sa marmotte elle aussi enlevée par le

vent du nord

et dans un sens diamétralement opposé à celui du pauvre ramoneur

emporté par le vent du sud comme un pauvre sujet de pendule dépareillé par un déménageur qui met la bergère dans une boîte à savons et le berger dans une
boîte à biscuits sans se soucier le moins du monde s’ils sont des parents des amis

ou d’inséparables amants

Petits couteaux de gel et de sel

petits tambours de grêle petits sifflets de glace petites

trompettes d’argent douce tempête de neige merveilleux mauvais temps

Tu ne peux pas t’imaginer

dit l’eau de vaisselle au ramoneur

Ici c’est tout rempli de filles de triste vie

qui ruminent toute cette vie une haineuse mort

et avec ça toujours à table

Ah mauvais coups du mauvais sort

Et ça s’appelle ma mère et ça s’appelle ma sœur

et ça n’arrête pas de mettre le couvert

et c’est toujours de mauvaise humeur

O mauvais sang et mauvais os

eau grasse chez les ogresses

voilà mon lot…

Elle dormait tout l’hiver elle souriait au printemps et je ne vous mens pas

on aurait dit vraiment

qu’elle éclatait de rire quand arrivait l’été

La plus belle la plus étonnante et la plus charmante

marmotte de la terre et de tous les temps et le premier qui me dit le oontraire…
Et puis sans elle qu’est-ce que je vais foutre maintenant

J’aurais préféré geler de froid

dans la cruche cassée d’une prison

et même grelotter de fièvre dans la gorge du prisonnier

dit l’eau de vaisselle

qui n’a prêté aucune attention aux confidences du ramoneur

J’aurais mieux aimé faire tourner les moulins

j’aurais mieux aimé me lever de bonne heure le dimanche matin

et dans les grands bains douches asperger les enfants

Et j’aurais tant aimé laver de jeunes corps amoureux

dans les maisons de rendez-vous de la rue des
Petits-Champs

J’aurais tant aimé me marier avec le vin rouge

j’aurais tant aimé me marier avec le vin blanc

j’aurais tant aimé…

Mais le ramoneur l’interrompt

sans même se rendre compte que c’est là faire preuve

d’un manque total d’éducation
Or ça ne vaut plus la peine de respirer pour vivre autant crever la gueule ouverte

comme le chien qu’on empoisonne

avec un vieux morceau d’épongé grillée

Quand je pense que je la réveillais au milieu de l’hiver

pour lui raconter mes rêves

et qu’elle m’écoutait les yeux grands ouverts

absolument comme une personne

Et maintenant où est-elle je vous le demande

ma petite clé des songes

Peut-être avec un rémouleur un cocher de fiacre ou bien un vitrier

Ou bien qu’elle est tombée du ciel comme ça sans crier gare chez des gens affamés à jeun mal élevés et puis qu’ils l’ont fait cuire sur un réchaud à gaz
et qu’ils l’ont tuée sans même lui dire au revoir

qu’ils l’ont mangée sans même savoir qui c’est

Et dire qu’on appelle ça le monde qu’on appelle ça la société

Oh je voudrais être les quatre fers du cheval

dans la gueule du cocher

ou dans le dos du rémouleur

son dernier couteau affûté

et morceau de verre brisé dans l’œil du vitrier

Et il aura bonne mine avec son œil de verre

pour faire sa tournée

le vitrier

Et à tous ça leur fera les pieds

ils avaient qu’à pas la toucher

Maintenant je suis foutu le sel est renversé

mon petit monde heureux a cessé de tourner

8an8 elle je suis plus seul

que trente-six veuves de guerre

plus désolé qu’un rat tout neuf dans une sale vieille ratière rouillée

Petits couteaux du rêve petits violons du sang
Petites trompettes de glace petits ciseaux du vent
Radieuse tourmente de neige magnifique mauvais temps

Et avec cela

comme si
Dieu lui-même en bon directeur du
Théâtre de la
Nature avait décidé débonnairement d’offrir à ses fidèles abonnés une attraction supplémentaire et de qualité voilà qu’un corbillard de
première avec tous ses pompons arrive à toutes pompes funèbres et franchit la grille du couvent le cocher sur le siège les chevaux harnachés le mors d’argent aux
dents

Mais toute réflexion faite

aucun miracle de la sorte

simplement la mère supérieure qui est morte

Et voilà toutes les sœurs sur le seuil de la porte en grande tenue de cimetière et en rangs d’oignons pour pleurer et la famille qui s’avance à son tour dans ses plus beaux
atours crêpés

avec un certain nombre de personnalités et puis les petites gens la domesticité avec les chrysanthèmes les croix de porcelaine et les couronnes perlées

Et l’évêque à son tour sous le porche apparaît soutenu par un lieutenant de garde mobile avec un long profil de mouton arriéré et une si énorme croupe qu’on
le dirait à cheval alors qu’il est à pied

Et l’évêque ne pleure qu’une seule larme mais d’une telle qualité que l’on comprend alors qu’en créant la vallée des larmes
Dieu qui n’est point une bête
Bavait ce qu’il faisait mais en même temps qu’il verse cette larme unique le très digne prélat tout en donnant le ton à l’affliction générale contemple à la
dérobée d’un voluptueux regard de chèvre humide la croupe mouvementée de son garde du corps sanglé dans sa tunique et il avance innocemment une main frémissante
avec le geste machinal et familier qu’on a pour chasser la poussière du vêtement de quelqu’un qu’on connaît
Ouais

dit à voix très basse comme on fait à la messe une dame patronnesse à une autre lui parlant comme on parle à confesse
La poussière a bon dos surtout qu’il pleut comme mérinos qui pisse un vrai scandale je vous dis et de la pire espèce et comme toute question mérite une réponse si vous
voulez savoir ce qui se passe je vous dis qu’ils en pincent et je vous dis comme je le pense ils ont de mauvaises mœurs c’est des efféminés des équivoques des hors nature
des
Henri m des statues de sel des sodomes et des zigomars un vrai petit ménage de cape et d’épée et même qu’ils font les statues équestres dans le grand salon de
l’évêché sans seulement se donner la peine de fermer la fenêtre l’été et dans le costume d’Adam complètement s’il vous plaît sauf le beau lieutenant qui
garde ses éperons et c’est pas par pudeur mais pour corser le califourchon et l’autre l’appelle mon petit
Lucifer à cheval mais lui l’évêque dans la maison tout le monde l’appelle
Monseigneur
Canasson

Quelle misère dit l’eau de vaisselle

Si belle tellement belle

répond le ramoneur

et quelquefois en rêve je me croyais heureux

Mais le singe du malheur s’est accroupi sur mon épaule

et il m’a planté dans le cœur la manivelle du souvenir

et je tourne ma ritournelle

la déchirante mélodie de l’ennui et de la douleur

Ça ne sert à rien dit l’eau de vaisselle

qui commence à en avoir assez

ça ne sert à rien ramoneur

de se faire du mal exprès

et puisque tu parles du malheur

regarde un peu ce que c’est

Regarde
Ramoneur

si tu as encore des yeux pour voir au lieu de pour

pleurer
Regarde de tous tes yeux
Ramoneur des
Cheminées homme de sueur et de suie de rires et de lueurs
Regarde le malheur avec ses invités
Le
Destin a tiré la sonnette d’alarme et chacun a quitté

le train-train de la vie ordinaire pour aller tous en

chœur rendre visite à la
Mort
Regarde la famille en pleurs avec son long visage de

parapluie retourné

Regarde le capucin avec ses pieds terribles et l’admirable parent pauvre en demi-loques fier comme un paon poussant dans son horrible voiturette l’ar-rière-grand-père en miettes et la
tête en breloque
Regarde l’Héréditaire avec tous ses pieds bots
Regarde l’Héritière avec ses lécheurs de museau
Regarde le
Salutaire avec tous ses grands coups de

chapeau
Regarde
Ramoneur homme de tout et de rien

et vois la grande douleur de ces hommes de bien
Regarde l’Inspecteur avec le
Receleur regarde le
Donneur avec le
Receveur regarde le
Surineur avec sa croix d’Honneur regarde le
Lésineur avec sa lessiveuse regarde la
Blanchisseuse avec ses
Salis-soeurs le
Professeur de
Vive la
France et le
Grand
Fronceur de sourcils le
Sauveur d’apparences et le
Gardeur de
Sérieux
Regarde le
Péticheur le
Confesseur le
Marchand de
Douleurs le
Grand
Directeur d’inconscience le
Grand
Vivisecteur de
Dieu
Regarde le
Géniteur avec sa
Séquestrée et la
Demi-portion avecque sa
Moitié et le
Grand
Cul-de-jatte de
Chasse vingt et une fois palmé et l’Ancienne
Sous-Maîtresse du grand 7 avec son fils à
Stanislas sa fille à
Bouffémont et son édredon en vison et sa pauvre petite bonne en cloque de son vieux maquereau en mou de veau
Regarde
Ramoneur

debout dans la gadoue tout près du
Procureur Équarrisseur

Regarde comme il caresse du doux coup d’œil du connaisseur

le plus gras des chevaux de la voiture à morts

Et s’il hoche la tête avec attendrissement c’est parce qu’en lui-même

il pense tout bonnement

Si la bête par bonheur tout à l’heure en glissant se cassait gentiment une bonne patte du devant j’en connais un qui n’attendrait pas longtemps pour enlever l’affaire illico
sur-le-champ

Et soupirant d’aise il s’imagine la ohose s’accomplis-sant d’elle-même

le plus simplement du monde

la bête qui glisse qui bute qui culbute et qui tombe et lui au téléphone sans perdre une minute et son camion qu’arrive en trombe et la bête abattue sans perdre une seconde
le palan qui la hisse le camion qui démarre en quatrième vitesse et le retour à la maison les compliments de l’entourage et puis la belle ouvrage l’ébouillantage le
fignolage et puisque tout est cuit passons au dépeçage proprement dit

Mais le
Procureur l’entendant soupirer lui frappe sur l’épaule

pour le réconforter croyant qu’il a la mort dans l’âme à cause des fins dernières de l’homme

Allons voyons ne vous laissez pas abattre

Tout le monde y passe un jour ou l’autre mon bon ami qu’est-ce que vous voulez c’est la vie

Et il ajoute parce que c’est sa phrase préférée en pareille occasion

Mais il faut bien reconnaître qu’hélas

c’est le plus souvent les mauvais qui restent et les bons

qui s’en vont
Il n’y a pas de mauvais restes répond l’Équarrisseur quand la bête est bonne tout est bon et idem pour la carne et pour la bête à cornes
Mais reconnaissant dans l’assistance une personne de la plus haute importance il se précipite pour les condoléances
Regarde
Ramoneur dit l’eau de vaisselle cette personne importante

avec sa gabardine de deuil et sa boutonnière en ruban c’est un homme supérieur
Il s’appelle
Monsieur
Bran

Un homme supérieur indéniablement et qui a de qui tenir puisque petit-neveu de la défunte
Mère
Supérieure née
Scaferlati et sœur cadette de feu le lieutenant-colonel
Alexis
Scaferlati
Supérieur également du couvent de
Saint-Sauveur-les-Hurlu par
Berlue
Haute-Loire-Supérieure et nettoyeur de tranchées à ses derniers moments perdus pendant la grande conflagration de quatorze dix-huit bon vivant avec ça pas bigot pour un sou
se mettant en quatre pour ses hommes et coupé hélas en deux en dix-sept par un obus de soixante-quinze au mois de novembre le onze funeste erreur de balistique juste un an avant
l’armistice
Et un homme qui s’est fait lui-même gros bagage universitaire ce qui ne gâte rien un novateur un homme qui voit de l’avant et qui va loin et naturellement comme tous les novateurs
jalousé et envié critiqué attaqué diffamé et la proie d’odieuses manœuvres politiques bassement démagogiques ses détracteurs l’accusant notamment d’avoir
réalisé une fortune scandaleuse avec ses bétonneuses pendant l’occupation mais sorti la tête haute blanc comme neige du jugement

Ayant lui-même présenté sa défense avec une telle hauteur de pensée jointe à une telle élévation de sentiment qu’une interminable ovation en salua la
péroraison


Messieurs déjà avant la guerre j’étais dans le sucre dans les aciers dans les pétroles les cuirs et peaux et laines et cotons mais également et surtout j’étais
dans le béton et la guerre déclarée j’ai fait comme
Mac-Mahon la brèche étant ouverte messieurs j’y suis resté et à ceux qui ont le triste courage de ramasser aujourd’hui les pierres de la calomnie sur le chantier
dévasté de notre sol national et héréditaire à peine cicatrisé des blessures de cette guerre affreuse et nécessaire pour oser les jeter avec une aigre
frénésie contre le mur inattaquable de ma vie privée j’oppose paraphrasant si j’ose dire un homme au-dessus de tout éloge un vrai symbole vivant j’ai nommé avec le plus
grand respect et entre parenthèses le général de
Brabalant j’oppose disais-je un mépris de bétonnière et de tôle ondulée mais pour ceux qui comprennent parce qu’ils sont les héritiers d’une culture
millénaire et non pas les ilotes d’une idéologie machinatoire et simiesque autant qu’utilitaire je me contenterai d’évoquer ici également respectueusement la présence
historique et symbolique d’un homme qui fut comme moi toute proportion nonobstant gardée attaqué vilipendé dénigré bassement lui aussi en son temps
Je veux parler de
Monsieur
Thiers et rappeler très simplement les très simples paroles prononcées par ce grand homme d’État alors qu’il posait lui-même en personne et en soixante et onze la
première pierre du
Mur des
Fédérés
Paris ne se détruit pas en huit jours quand le
Bâtiment va tout va et quand il ne va pas il faut le faire aller
Voilà mon crime
Messieurs quand aux heures sombres de la défaite beaucoup d’entre nous et parmi les meilleurs car je n’incrimine personne se laissaient envahir par les fallacieuses lames de fond de
l’invasion et de l’adversité j’ai oompris du fond du cœur que le
Bâtiment était en danger alors
Fluctuât messieurs et
Nec mergitur j’ai pris la barre en main et je l’ai fait aller et j’ajouterai pour répondre à mes dénigrateurs qu’on ne bâtit pas un mur avec des préjugés surtout
au bord de l’Atlantique face à face avec les éléments déchaînés…
Porté en triomphe sur-le-champ radiodiffusé aux flambeaux monté en exemple et montré en épingle aux actualités nommé par la suite grand
Bétonnier du bord de la mer honoraire et développant chaque jour le vaste réseau de ses prodigieuses activités balnéaires industrielles synthétiques et fiduciaires
il est aujourd’hui à la tête du
Bran
Trust qui porte son nom et qui groupe dans ie monde entier toutes les entreprises de
Merde
Préfabriquée destinée à remplacer dans le plus bref délai les ersatz de poussière de sciure de simili contreplaqué et les culs et tessons de bouteille piles
entrant jusqu’alors avec les poudres de raclures de guano façon maïs dévitalisé et les viscères de chien contingentés et désodorisés dans la composition
des
Phospharines d’après-guerre employées rationnellement dans la fabrication du
Pain

Et regarde
Ramoneur de mon coeur comme cet homme n’est pas fier et surtout c’est quelqu’un qui entre déjà tout vivant dans l’Histoire grâce à son impérissable slogan

Bon comme le
Bon
Pain
Bran

Vois comme il ne dédaigne pas de mettre lui-même la main à la pâte et comme il profite de la circonstance pour s’assurer de nouveaux débouchés parmi les nombreuses
familles et personnalités venues aux funérailles de la femme au grand cœur morte en odeur de sainteté glissant avec une discrète insistance des petits sachets
d’échantillon de
Bran sélectionné dans la main moite de la
Condoléance venue pour le condoléer

Et chaque sachet est enveloppé dans une feuille volante et ronéotypée reproduisant les principaux passages de sa fameuse allocution au grand
Congrès
International du
Bran
Trust chez
Dupont de
Nemours dans la grande salle du fond là où le grand
Dupont accoudé sans façon à son comptoir d’acier reçoit son aimable et fidèle clientèle avec une inlassable générosité.

Un canon c’est ma tournée

une
Tournée générale une grande
Tournée mondiale

encore un canon pour un général

encore un canon pour un amiral

encore un canon pour la
Société…

Mais le ramoneur de tout cela s’en fout éperdument

Il est arrivé là au beau milieu de cet enterrement

comme un cheveu de folle sur la soupe d’un mourant

Petits tambours de gTêle petits sifflets d’argent petites épines de glace de la
Rose des
Vents

Et bientôt le voilà errant dans la
Ville
Lumière et dirigeant ses pas vers la
Porte des
Lilas

Elle est peut-être derrière cette porte au nom si joli celle qu’il appelait
Printemps de l’Hiver de ma vie

Rue de la
Roquette

Là où il y un square collé au mur d’une prison et fusillé chaque jour par la mélancolie

Une fillette le regarde passer et lui sourit

Les ramoneurs portent bonheur toute petite on me l’a dit

Trop ébloui pour dire merci

la fleur de ce sourire il l’emporte avec lui

et longeant une rue longeant elle aussi la prison il lève

machinalement la tête pour connaître son nom
Cette rue s’appelle la rue
Merlin et comme ce nom ne lui dit rien

il ne répond rien à ce nom

Et c’est pourtant celui de l’enchanteur
Merlin qui donna son nom à la
Merline ce petit orgue portatif qui serinait jadis aux merles par trop rustiques les plus difficultueux accords du délicat système métrique de la musique académique

et qui généreusement plus tard fit gracieusement don aux tueurs des abattoirs du
Merlin son marteau magique

Et comme le ramoneur poursuit son chemin avec entre les lèvres la fleur de la jeunesse couleur de cri du cœur il ne peut voir derrière lui l’ombre de l’enchanteur qui pas à
pas le suit ulcérée et déçue de n’avoir réveillé aucun souvenir notoire glorieux ou exaltant dans l’ingrate mémoire de ce passant indifférent

En sourdine la
Merline de l’ombre a l’air de jouer un petit air de soleil et de fête

Le ramoneur ralentit le pas

Ingénument il croit que c’est la fillette de la
Petite-Roquette qui court après lui et qui lui pose doucement sur l’oreille sur son oreille tout endeuillée de chagrin et de suie

les cerises du printemps

signe d’espoir tout neuf

signe de gai oubli

Mais l’ombre de l’enchanteur rompant le charme enfantin file un grand coup de merlin sur la tête du passant frappé à l’endroit même où sa peine d’amour s’endormait en
rêvant comme un chagrin d’enfant s’enfuit en chantonnant

Demande le temps au baromètre

ne frappe pas chez l’horloger

autant demander au mouchard

l’heure du plaisir pour le routier

Sur notre pauvre cadran salaire

l’ombre du profit s’est vautrée

mais elle n’a pas les moyens de rêver

Le vrai bien-être n’a rien à voir

avec le somptueux mal-avoir

Et le
Tout-Paris chaque soir

tire la chaîne sur le
Tout-à-1’égout

Chaque nuit la chanson de chacun est jetée aux

ordures de la chanson de tous
La baguette du chiffonnier dirige l’opéra du matin et les gens du monde font encadrer les bas-reliefs de leur festin
Nous autres économiquement faibles notre joie c’est de dépenser notre force c’est de partager
N’ajoute pas d’heures supplémentaires au mauvais turbin du chagrin
Mets-lui au cou tes derniers sous et noie-le dans le vin si tu n’as plus tes derniers sous prends les miens
Le travail comme le vin a besoin de se reposer et quand le vin est reposé il recommence à travailler

Et le vin du
Château-Tremblant monte à la tête du rêveur et lui ramone les idées

Fastueux comme un touriste qui découvre la capitale il

fait le tour de la salle et poursuit son rêve comme on suit une femme levant de temps en temps son verre à la santé de celle

qu’il aime et des amis de l’instant même
Et je vous invite à la noce vous serez mes garçons d’honneur nous aurons un petit marmot et vous boirez à son bonheur

Laissez-le poursuivre sa complainte dit l’égoutier aux débardeurs laissons-le dévider son cocon
Sur la petite échelle de soie qu’il déroule dans sa chanson il s’évade de sa prison
La marotte du fou c’est le spectre du roi et sa marotte à lui c’est celle de l’amour le seul roi de la vie
Ma petite reine de cœur ma petite sœur de lit

Le ramoneur parle de sa belle

chacun l’écoute tous sourient aucun ne rit de lui

Je suis son œillet

elle est ma boutonnière

Je suis son saisonnier elle est ma saisonnière
Elle est ma cloche folle et je suis son battant
Elle est mon piège roux je suis son oiseau fou
Elle est mon cœur je suis son sang mêlé
Je suis son arbre elle est mon cœur gravé
Je suis son tenon elle est ma mortaise
Je suis son âne elle est mon chardon ardent
Elle est ma salamandre je suis son feu de cheminée
Elle est ma chaleur d’hiver je suis son glaçon dans son verre l’été
Je suis son ours elle son anneau dans mon nez

Je suis le cheveu que les couturières cachaient autrefois dans l’ourlet de la robe de mariée pour se marier elles aussi dans l’année

Petits tambours de grêle petits violons du sang petits cris de détresse petits sanglots du vent petite pluie de caresses petits rires du printemps

Bientôt les bougies de la lune sont soufflées par le vent du matin c’est l’anniversaire du jour

L’eau de vaisselle s’en va vers la mer le rêveur poursuit son rêve l’amoureux poursuit son amour et le ramoneur son chemin.

 

Jacques Prévert