LE COEUR DE LA PEINTURE


LE CŒUR DE LA PEINTURE

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Le
Cœur de la peinture c’est parfois le

cœur même de la terre

quelque chose qui bat quelque part

à
Gréolières

dans la campagne

dans la montagne

Max
Maurel travaille la terre et

il fait aussi son portrait

Le mur d’une maison à l’entrée d’un village, un paysan avec un fagot

un autre paysan à cheval sur un cheval blanc le ciel dans les branches d’un arbre
Des chèvres en fête heureuse se dressant vers les fleurs

Des
Moutons,

avec leur faim, leur soif, leur sommeil, leur soleil

et leur regard ingénu et loin

Un petit monde familier, saisonnier dans la lumière de l’automne ou de l’été.

Quelque chose qui bat quelque part avec une bouleversante une mystérieuse simplicité.

Jacques Prévert

Jacques si tu savais, comme je pense à toi

Je remets mon dernier tableau pour chauffer l’atelier, il y fait si froid

Si peu de lecture est accordée à la peinture

que l’artiste se demande pourquoi

Je me souviens de Prévert quand j’avais besoin d’apprendre

il m’a toujours dessiné la réponse

d’un arbre, du bassin des Tuileries, d’un bistro de St-Germain, d’un quai de Seine, un bouquiniste, ou encore du cheval qui allait emporter les boulets du bougnât chez quelqu’un qui avait froid

Voir le coeur des choses ça dit que ce monde vit…

Niala-Loisobleu – 11 Janvier 2021

FLORELLE : « A LA BELLE ETOILE »




Florelle éternelle
Les Sables-d’Olonne Vendée. La Chaume: FLORELLE éternelle

FLORELE : « A LA BELLE ETOILE »

À la belle étoile (1935) est la première d’une longue série de chansons délicieuses, parmi lesquelles plusieurs chefs d’œuvre (Les feuilles mortesLes enfants qui s’aiment,…), composées par Joseph Kosma sur des poèmes de Jacques Prévert.

Joseph Kosma (1905-1969) – Kozma József de son nom de naissance –, compositeur juif hongrois, né à Budapest, s’installe à Paris en 1933 après un séjour de plusieurs années à Berlin dont l’atmosphère est devenue irrespirable. D’abord contraint d’accepter des petits boulots, il fréquente les studios de cinéma pour tenter de s’y faire engager. C’est là que, début 1935, il rencontre Jacques Prévert (1900-1977) qui est, quant à lui, bien introduit dans ce milieu. Prévert lui propose deux poèmes, dont À la belle étoile, qu’il met en musique. Aucun chanteur n’en veut, mais Prévert montre la chanson à Jean Renoir, qui, en octobre et novembre de cette même année, tourne Le crime de Monsieur LangeÀ la belle étoile plaît à Renoir, à qui il manque précisément pour son film une chanson destinée au personnage de Valentine Cardès, joué par Florelle (1898-1974), chanteuse et actrice de théâtre et de cinéma très active entre les deux guerres.

………

Le Crime de monsieur Lange (1936). Extrait. Jean Renoir, réalisation ; Jacques Prévert & Jean Renoir, scénario ; Jacques Prévert, dialogues ; René Lefèvre (Amédée Lange) ; Jules Berry (Paul Batala) ; Florelle (Valentine Cardès) ; Nadia Sibirskaïa (Estelle)…, acteurs ; Jean Wiener & Joseph Kosma, musique. Production : France, Films Obéron, 1936. Sortie : France, 1936.
Chanson :
Florelle (1898-1974) • À la belle étoile. Jacques Prévert, paroles ; Joseph Kosma, musique.
Florelle, chant ; accompagnement d’orchestre ; Roger Désormière, direction.
France, ℗ 1936.

………

Boulevard de la Chapelle où passe le métro aérien
Il y a des filles très belles et beaucoup de vauriens
Des clochards affamés s’endorment sur les bancs
Et de vieilles poupées font encore le tapin à soixante-cinq ans.

Au jour le jour
À la nuit la nuit
À la belle étoile
C’est comme ça que je vis
Où est-elle l’étoile
Moi je n’l’ai jamais vue
Pourtant la nuit je traîne
Dans les quartiers perdus
Au jour le jour
À la nuit la nuit
À la belle étoile
C’est comme ça que je vis
C’est une drôle d’étoile,
C’est une triste vie.
Jacques Prévert (1900-1977). À la belle étoile (1935). Version chantée dans le film Le crime de monsieur Lange (1936), de Jean Renoir.

………

Florelle, dans Le crime de Monsieur Lange, ne chante qu’un seul des couplets du poème de Prévert. En 1951 Juliette Gréco publie une version plus longue de À la belle étoile, à laquelle manque toutefois le dernier couplet du poème – et aussi, je trouve, le charme de l’interprétation de Florelle.

1933 …Label étoile

c’est le moins que je puisse dire

de ma chapelle

Jacques et Joseph la constellation

de mon année !

Merci « Je pleure sans raison que je pourrais vous dire »…

N-L – 15 Novembre 2020

RAOUTAS


Hohler Christophe

RAOUTAS

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Deux personnes dans le monde te connaissent

Raoutas deux seulement

mais toi tu connais beaucoup de choses tu as le vrai savoir-vivre

ce qu’il faut faire tu le fais quand il faut le faire tu le fais

tu n’en fais pas un plat tu le fais et puis tu t’en vas tu entres dans la chambre quand les êtres souffrent

la nuit tu les caresses avec ton énorme patte et puis tu t’en vas avec ton copain le nain

83 centimètres il porte une grande pèlerine et il a de grands projets le nain

très souvent vous partez tous les deux en canoë autour des îles dans le golfe du
Morbihan et quelquefois vous emmenez
Crocodile qui est tellement élégant

avec ses chansons en peau de crocodile

et ses gants

le nain est debout dans le canoë

mais ceux qui le voient de loin

croient qu’il est assis

parce qu’il est petit…

…il parle en désignant les îles de sa petite main

et toi
Raoutas tu écoutes ce qu’il dit

tu es de son avis

et
Crocodile aussi…

… un jour dit le nain

un jour tous les nains seront là comme chez eux

et personne ne viendra plus jamais dire aux nains

les injures qu’ils ont dit toujours aux nains

les injures

nains… nabots… bas de cul

haut comme trois pommes… mal finis… lilliputiens

personne

et il a un grand rire de nain

mais il est trop petit pour un si grand rire

ça le fatigue et il s’endort…

le nain endormi au fond du canoë

tu continues à pagayer

Raoutas

à pagayer autour des îles

avec
Crocodile

et de très loin

de ville en ville

on vous entend rigoler

Crocodile a un petit rire discret

mais toi quand le fou rire te prend

ça fait un drôle de boucan

et il n’en faut pas beaucoup pour te faire rire

un monsieur avec une barbe il salue un enterrement et tout de suite le fou rire te prend et ça fait un drôle de boucan l’archevêque de
Paris dans sa chambre chez lui il se promène tout nu

toi tu le vois par la fenêtre et ton fou rire continue un général-un juge… le roi d’Espagne… une bouse de vache…
Saint
Joseph…
Dieu le père…

un salsifis… pas grand-chose… n’importe quoi de risible et tout de suite tu te marres tout de suite tu te fends la pipe tout de suite tu éclates de rire et tout ce qu’il y a de vivant
dans le monde éclate de rire en même temps que toi… et puis

quand tu as assez ri tu t’endors et tu rêves que tu ris encore tu te réveilles tu recommences à rire les jours se suivent

et tu sais bien qu’ils ne se ressemblent pas… les fameuses journées pour toi elles sont très courtes puisque tu n’as pas le temps de les trouver longues tu as autre chose à
faire
Raoutas autre chose tu ne sais peut-être pas exactement ce que tu as à

faire mais tu le fais ça t’occupe…

que les jours soient quotidiens

l’année annuelle

les mois hebdomadaires

tu t’en fous

tu n’es pas comptable

tu es vivant

deux personnes te connaissent dans le monde

Raoutas

deux seulement.

Jacques Prévert


LANTERNE MAGIQUE DE PICASSO

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Pablo Picasso
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LANTERNE MAGIQUE DE PICASSO

Tous les yeux d’une femme joués sur le même tableau Les traits de l’être aimé traqué par le destin sous la

fleur immobile d’un sordide papier peint L’herbe blanche du meurtre dans une forêt de chaises Un mendiant de carton éventré sur une table de marbre Les cendres d’un cigare sur le
quai d’une gare Le portrait d’un portrait Le mystère d’un enfant

La splendeur indéniable d’un buffet de cuisine La beauté immédiate d’un chiffon dans le vent La folle terreur du piège dans un regard d’oiseau L’absurde hennissement d’un
cheval décousu La musique impossible des mules à grelots Le taureau mis à mort couronné de chapeaux La jambe jamais pareille d’une rousse endormie et la

très grande oreille de ses moindres soucis Le mouvement perpétuel attrapé à la main L’immense statue de pierre d’un grain de sel marin La joie de chaque jour et
l’incertitude de mourir et le fer

de l’amour dans la plaie d’un sourire La plus lointaine étoile du plus humble des chiens Et salé sur une vitre le tendre goût du pain La ligne de chance perdue et retrouvée
brisée et redressée parée des haillons bleus de la nécessité

L’étourdissante apparition d’un raisin de Malaga sur

un gâteau de riz Un homme dans un bouge assommant à coups de rouge

le mal du pays Et la lueur aveuglante d’un paquet de bougies Une fenêtre sur la mer ouverte comme une huître Le sabot d’un cheval le pied nu d’une ombrelle La grâce incomparable
d’une tourterelle toute seule

dans une maison très froide Le poids mort d’une pendule et ses moments perdus Le soleil somnambule qui réveille en sursaut au milieu de la nuit la Beauté somnolente et soudain
éblouie qui jette sur ses épaules le manteau de la cheminée et l’entraîne avec lui dans le noir de fumée masquée de blanc d’Espagne et vêtue de papiers
collés Et tant de choses encore

Une guitare de bois vert berçant l’enfance de l’art Un ticket de chemin de fer avec tous ses bagages La main qui dépayse un visage qui dévisage un paysage L’écureuil
caressant d’une fille neuve et nue Splendide souriante heureuse et impudique Surgissant à l’improviste d’un casier à bouteilles ou d’un casier à musique comme une panoplie de
plantes vertes vivaces et phalliques Surgissant elle aussi à l’improviste du tronc pourrissant D’un palmier académique nostalgique et désespérément vieux beau comme
l’antique Et les cloches à melon du matin brisées par le cri d’un

journal du soir Les terrifiantes pinces d’un crabe émergeant des dessous d’un panier La dernière fleur d’un arbre avec les deux gouttes

d’eau du condamné Et la mariée trop belle seule et abandonnée sur le diva

cramoisi de la jalousie par la blême frayeur de ses premiers maris

Et puis dans un jardin d’hiver sur le dossier d’un trône une chatte en émoi et la moustache de sa queue sous les narines d’un roi

La chaux vive d’un regard dans le visage de pierre d’une vieille femme assise près d’un panier d’osier

Et crispées sur le minium tout frais du garde-fou d’un phare tout blanc les deux mains bleues de froid d’un Arlequin errant qui regarde la mer et ses grands chevaux dormant dans le soleil
couchant et puis qui se réveillent les naseaux écu-mants les yeux phosphorescents affolés par la lueur du phare et ses épouvantables feux tournants

Et l’alouette toute rôtie dans la bouche d’un mendiant

Une jeune infirme folle dans un jardin public qui souriant d’un sourire déchiré mécanique en berçant dans ses bras un enfant léthargique trace dans la poussière de
son pied sale et nu la silhouette du père et ses profils perdus et présente aux passants son nouveau-né en loques Regardez donc mon beau regardez donc ma belle ma merveille des
merveilles mon enfant naturel d’un côté c’est un garçon et de l’autre c’est une fille tous les matins il pleure mais tous les soirs je la console et je les remonte comme une
pendule

Et aussi le gardien du square fasciné par le crépuscule

La vie d’une araignée suspendue à un fil

L’insomnie d’une poupée au balancier cassé et ses grands yeux ouverts à tout jamais

La mort d’un cheval blanc la jeunesse d’un moineau

La porte d’une école rue du Pont-de-Lodi

Et les Grands Augustins empalés sur la grille d’une maison dans une petite rue dont ils portent le nom

Tous les pêcheurs d’Antibes autour d’un seul poisson

La violence d’un œuf la détresse d’un soldat

La présence obsédante d’une clef cachée sous un paillasson

Et la ligne de mire et la ligne de mort dans la main autoritaire et potelée d’un simulacre d’homme obèse et délirant camouflant soigneusement derrière les bannières
exemplaires et les crucifix gammés drapés et dressés spectaculairement sur le grand balcon mortuaire du musée des horreurs et des honneurs de la guerre la ridicule statue
vivante de ses petites jambes courtes et de son buste long mais ne parvenant pas malgré son beau sourire de Caudillo grandiose et magnanime à cacher les irrémédiables et
pitoyables signes de la peur de l’ennui de la haine et de la connerie gravés sur son masque de viande fauve et blême comme les graffiti obscènes de la mégalomanie
gravés par les lamentables tortionnaires de l’ordre nouveau dans les urinoirs de la nuit.

Et derrière lui dans le charnier d’une valise diplomatique entrouverte le cadavre tout simple d’un paysan pauvre assailli dans son champ à coups de lingots d’or par d’impeccables
hommes d’argent

Et tout à côté sur une table une grenade ouverte avec toute une ville dedans

Et toute la douleur de cette ville rasée et saignée à blanc

Et toute la garde civile caracolant tout autour d’une civière

Où rêve encore un gitan mort

Et toute la colère d’un peuple amoureux travailleur insouciant et charmant qui soudain éclate brusquement comme le cri rouge d’un coq égorgé publiquement

Et le spectre solaire des hommes aux bas salaires qui surgit tout sanglant des sanglantes entrailles d’une maison ouvrière tenant à bout de bras la pauvre lueur de la misère la
lampe sanglante de Guernica et découvre au grand jour de sa lumière crue et vraie les épouvantables fausses teintes d’un monde décoloré usé jusqu’à la corde
vidé jusqu’à la moelle

D’un monde mort sur pied

D’un monde condamné

Et déjà oublié

Noyé carbonisé aux mille feux de l’eau courante du ruisseau populaire

Où le sang populaire court inlassablement

Intarissablement

Dans les artères et dans les veines de la terre et dans les artères et dans les veines de ses véritables enfants

Et le visage de n’importe lequel de ses enfants dessiné simplement sur une feuille de papier blanc

Le visage d’André Breton le visage de Paul Éluard

Le visage d’un charretier aperçu dans la rue

La lueur du clin d’œil d’un marchand de mouron

Le sourire épanoui d’un sculpteur de marrons

Et sculpté dans le plâtre un mouton de plâtre frisé bêlant de vérité dans la main d’un berger de plâtre debout près d’un fer à repasser

A côté d’une boîte à cigares vide

A côté d’un crayon oublié

A côté des Métamorphoses d’Ovide

A côté d’un lacet de soulier

A côté d’un fauteuil aux jambes coupées par la fatigue des années

A côté d’un bouton de porte

A côté d’une nature morte où les rêves enfantins d’une femme de ménage agonisent sur la pierre froide d’un évier comme des poissons suffoquant et crevant sur des
galets brûlants

Et la maison remuée de fond en comble par les pauvres cris de poisson mort de la femme de ménage désespérée tout à coup qui fait naufrage soulevée par les
lames de fond du parquet et va s’échouer lamentablement sur les bords de la Seine dans les jardins du Vert-Galant Et là désemparée elle s’assoit sur le banc Et elle fait ses
comptes Et elle ne se voit pas blanche pourrie par les souvenirs

et fauchée comme les blés Une seule pièce lui reste une chambre à coucher Et comme elle va la jouer à pile ou face avec le vain

espoir de gagner un peu de temps Un grand orage éclate dans la glace à trois faces Avec toutes les flammes de la joie de vivre Tous les éclairs de la chaleur animale Toutes les
lueurs de la bonne humeur Et donnant le coup de grâce à la maison désorientée Incendie les rideaux de la chambre à coucher Et roulant en boule de feu les draps au pied
du lit Découvre en souriant devant le monde entier Le puzzle de l’amour avec tous ses morceaux Tous ses morceaux choisis choisis par Picasso Un amant sa maîtresse et ses jambes à
son cou Et les yeux sur les fesses les mains un peu partout Les pieds levés au ciel et les seins sens dessus dessous Les deux corps enlacés échangés caressés L’amour
décapité délivré et ravi La tête abandonnée roulant sur le tapis Les idées délaissées oubliées égarées Mises hors d’état de
nuire par la joie et le plaisir Les idées en colère bafouées par l’amour en couleur Les idées terrées et atterrées comme les pauvres rats de la mort sentant venir
le bouleversant naufrage de l’Amour Les idées remises à leur place à la porte de la chambre à côté du pain à côté des souliers

Les idées calcinées escamotées volatilisées désidéali-

sées Les idées pétrifiées devant la merveilleuse indifférence

d’un monde passionné D’un monde retrouvé D’un monde indiscutable et inexpliqué D’un monde sans savoir-vivre mais plein de joie de

vivre D’un monde sobre et ivre D’un monde triste et gai Tendre et cruel Réel et surréel Terrifiant et marrant Nocturne et diurne Solite et insolite Beau comme tout.

Jacques Prévert

LA MUE MARS ET Y’AISE


LA MUE MARS ET Y’AISE

Au cheval broutant la prochaine lame atlantique, le fond de l’arbre déglutit la parure d’une coupe de saison

Prévert est en guérite, assurant la garde, on se passera d’un Rembrandt pour la Ronde de Nuit

L’accordéon ça minaude pas, c’est franco de pores, jupe fendue plus que le nécessaire attendu d’une posture yoga

Juliette tu vas perdre ta crinière, restera l’os, une putain de moelle de dents

Quand pris de quinte j’irai à la Rhumerie ce sera pour répondre à l’appel et venir tremper Quai Malaquais, la fanfare, le Boris et Sartre en succession de Michèle, Castor l’aqueux bien trempé, sans doute à l’Ecluse, Barbara dans la grande équinoxe d’automne

Rue Bonaparte, mon art colle, la mue Mars et y’aise !

Niala-Loisobleu – 11 Octobre 2020

UN MATIN RUE DE LA COLOMBE…


UN MATIN RUE DE LA COLOMBE…

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Un matin

dans une cour de la rue de la
Colombe

ou de la rue des
Ursins

des voix d’enfants

chantèrent quelque chose comme ça :

Au coin d’la rue du
Jour et d’la rue
Paradis j’ai vu passer un homme y a que moi qui l’ai vu j’ai vu passer un homme tout nu en plein midi y a que moi qui l’ai vu pourtant c’est moi
Y plus petit les grands y savent pas voir surtout quand c’est marrant surtout quand c’est joli
Il avait des ch’veux d’ange une barbe de fleuve

une grande queue de sirène

une taille de guêpe

deux pieds de chaise
Louis treize

un tronc de peuplier et puis un doigt de vin et deux mains de papier une toute petite tête d’ail une gTande bouche d’incendie et puis un œil de bœuf et un œil de
perdrix

Au coin d’la rue du
Jour

et d’la rue
Paradis

c’est par là que je l’ai vu

un jour en plein midi

c’est pas le même quartier mais les rues se promènent partout où ça leur plaît.

Jacques Prévert

A VERSE


A VERSE

Une vendange à la ramasse

court à la montée du rire

pour blanchir un ciel de corps beaux

Avec des sonneurs de cloches à chaque tube des grandes orgues

Notre-Dame rivée à l’oeil

astro-nomme

Comme à déboule de Bonaparte quand on remontaient sa rue en fanfare en sortant des Beaux-Arts

du Sartre plein la marguerite

et du poil à peindre de ton ventre

Rions le temps qui reste en s’aimant d’un pont – à l’autre bateaux-mouches

le noir illuminé d’un fond de cave sans tabous

J’ai envie

en vie de toi nature et sans eau-courante

juste avec un vasistas-soleil à deux pas de la Seine.

Niala-Loisobleu – 24 Septembre 2020

ENCORE UNE FOIS SUR LE PLEUVE


ENCORE UNE FOIS SUR LE PLEUVE

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Encore une fois sur le fleuve le remorqueur de l’aube a poussé son cri

Et encore une fois

le soleil se lève

le soleil libre et vagabond

qui aime à dormir au bord des rivières

sur la pierre

sous les ponts

Et comme la nuit au doux visage de lune

tente de s’esquiver

furtivement

le prodigieux clochard au réveil triomphant

le grand soleil paillard bon enfant et souriant

plonge sa grande main chaude dans le décolleté de la

nuit et d’un coup lui arrache sa belle robe du soir
Alors les réverbères

les misérables astres des pauvres chiens errants

s’éteignent brusquement

Et c’est encore une fois le viol de la nuit

les étoiles filantes tombant sur le trottoir

s’éteignent à leur tour

et dans les lambeaux du satin sanglant et noir

surgit le petit jour

le petit jour mort-né fébrile et blême

et qui promène éperdument

son petit corps de revenant

empêtré dans son linceul gris

dans le placenta de la nuit

Alors arrive son grand’frère

le
Grand jour

qui le balance à la
Seine

Quelle famille

Et avec ça le père dénaturé

le père soleil indifférent

qui

sans se soucier le moins du monde

des avatars de ses enfants

se mire complaisamment dans les glaces

du métro aérien

qui traverse le pont d’Austerlitz

comme chaque matin

emportant approximativement

le même nombre de créatures humaines

de la rive droite à la rive gauche

et de la rive gauche à la rive droite

de la
Seine

Il a tant de choses à faire le soleil

et certaines de ces choses

tout de même lui font beaucoup de peine

par exemple

réveiller la lionne du
Jardin des
Plantes

quelle sale besogne

et comme il est désespéré et beau

et déchirant

inoubliable

le regard qu’elle a en découvrant

comme chaque matin

à son réveil

les épouvantables barreaux de l’épouvantable bêtise humaine

les barreaux de sa cage oubliés dans son sommeil

Et le soleil traverse à nouveau la
Seine

sur un pont dont il ne sera pas question ici

à cause d’une invraisemblable statue de sainte
Geneviève

veillant sur
Paris

Et le soleil se promène dans l’île
Saint-Louis

et il a beaucoup de belles et tendres choses

à dire sur elle

mais ce sont des choses secrètes entre l’ile et lui

Et le voilà dans le
Quatrième

ça c’est un coin qu’il aime

un quartier qu’il a à la bonne

et comme il était triste le soleil

quand l’étoile jaune de la cruelle connerie humaine

jetait son ombre paraît-il inhumaine

sur la plus belle rose de la rue des
Rosiers

Elle s’appelait
Sarah

ou
Rachel

et son père était casquettier

ou fourreur

et il aimait beaucoup les harengs salés

Et tout ce qu’on sait d’elle

c’est que le roi de
Sicile l’aimait

Quand il sifflait dans ses doigts

la fenêtre s’ouvrait là où elle habitait

mais jamais plus elle n’ouvrira la fenêtre

la porte d’un wagon plombé

une fois pour toutes s’est refermée sur elle

Et le soleil vainement

essaye d’oublier ces choses

et il poursuit sa route

à nouveau attiré par la
Seine

Mais il s’arrête un instant rue de
Jouy

pour briller un peu

tout près de la rue
François-Miron

là où il y a une très sordide boutique

de vêtements d’occasion

et puis un coiffeur et un restaurant algérien

et puis en face

des ruines des plâtras des démolitions

Et le coiffeur sur le pas de sa porte

contemple avec stupeur

ce paysage ébréché

et il jette un coup d’ceil désespéré

vers la rue
Geoffroy-l’Asnier

qui apparaît maintenant dans le soleil

intacte et neuve

avec ses maisons des siècles passés

parce que le soleil

il y a de cela des siècles

était au mieux avec
Geoffroy-l’Asnier

Tu es un ami lui disait-il

et jamais je ne te laisserai tomber

Et c’est pourquoi

l’ombre heureuse et ensoleillée

l’ombre de
Geoffroy-l’Asnier

qui aimait le soleil et que le soleil aimait

s’en va chaque jour

que ce soit l’hiver ou l’été

par la rue du
Grenier-sur-1’Eau

et par la rue des
Barres

jusqu’à la
Seine

et là les ombres de ses tendres animaux

broutent les doux chardons de l’au-delà

et boivent l’eau paisible

du souvenir heureux

Cependant qu’au-dessus d’eux

accoudé au parapet du pont
Louis-Philippe

le loqueteux absurde et magnifique

qu’on appelle

le
Roi des
Ponts

crache dans l’eau pour faire des ronds

Fasciné par la monotone splendeur

de l’eau courante

de l’eau vivante

sans se soucier du qu’en-dira-t-on

il ne cesse de cracher

et

jusqu’à ce que la salive lui manque

offrant ainsi en hommage

à sa vieille amie la
Seine

quelque chose de sa vie

quelque chose de lui-même

et il dit

La
Seine est ma sœur

et comme je suis sorti un jour

des entrailles de ma mère

elle elle jaillit chaque jour

et sans arrêt

des entrailles de la terre

et la terre c’est la mère de ma mère

et la mort c’est la mère de la terre

Et il s’arrête de cracher un instant

et il pense que la
Seine va se jeter dans la mer

et il trouve ça beau

et il est content

et son cœur bat comme autrefois

et il se retrouve comme autrefois

tout jeune avec une chemise propre

qu’il enlevait pour faire l’amour

et il regarde la
Seine

et il pense à elle à la vie et à la mort et à l’amour et il crie

et il pense à elle à la vie et à la mort et à l’amour et il crie

Oh!
Seine

ne m’en veux pas

si je me jette dans ton lit

c’est pas des choses à faire

puisque je suis ton frère

mais pas d’histoires

je t’aime alors tu m’emmènes

Mais attention

quand nous arriverons là-bas

tous les deux

là-bas à l’instant même

qu’on ne connaît pas

là où l’eau déjà n’est plus douce

mais pas encore salée

n’oublie pas le
Roi des
Ponts

n’oublie pas ton vieil ami noyé

n’oublie pas le pauvre enfant de l’amour

avili et abîmé

et dans les clameurs neuves de la mer

garde un instant ta tendre et douce voix

pour me dire que tu penses à moi

Et il se jette à la flotte et les pompiers s’amènent

enfin voilà pour lui

comme on dit ai simplement dans les
Mille et
Une
Nuits

Et la
Seine continue son chemin

et passe sous le pont
Saint-Michel

d’où l’on peut voir de loin

l’archange et le démon et le bassin

avec qui passent devant eux

une vieille faiseuse d’anges un boy-scout malheureux

et un triste et gros vieux monsieur qui a fait une misérable fortune dans les beurres et dans les œufs
Et celui-là s’avance d’un pas lent vers la
Seine en regardant les tours de
Notre-Dame
Et cependant

ni l’église ni le fleuve ne l’intéressent mais seulement la vieille boîte d’un bouquiniste
Et il s’arrête figé et fasciné devant l’image d’une petite fille couverte de papier glacé

Elle est en tablier noir et son tablier est relevé une religieuse aux yeux cernés la fouette

Et la cornette de la sœur est aussi blanche que les dessous de la fillette
Mais comme le bouquiniste regarde le vieux monsieur congestionné celui-ci gêné détourne les yeux et laissant là le pauvre livre obscène

jette un coup d’oeil innocent détaché

vers l’autre rive de la
Seine

vers le quai des
Orfèvres dorés

là où la justice qui habite un
Palais

gardé par de terrifiants poulets gris

juge et condamne la misère

qui ose sortir de ses taudis

Dérisoire et déplaisante parodie

où le mensonge assermenté

intime à la misère l’ordre de dire la vérité

toute la vérité rien que la vérité

Et avec ça dit la misère

faut-il vous l’envelopper

Et voilà qu’elle jette dans la balance truquée

la vérité de la misère

toute nue ensanglantée

C’est ma fille dit la misère

c’est ma petite dernière

c’est mon enfant trouvée

Elle est morte pendant les fêtes de
Noël

après avoir longtemps erré

au pied des marronniers glacés

sur le quai

à deux pas de
Chez
Vous

Messieurs de la magistrature assise

levez-vous

et vous

Messieurs de la magistrature debout

approchez-vous

Voyez cette enfant de quinze ans

Voyez ces genoux maigres ces tristes petits seins

ces pauvres cheveux roux

ces engelures aux pieds et ces crevasses aux mains

Voyez comme la douleur a ravagé ce visage enfantin

Et vous
Messieurs de la magistrature couchée et bien

bordée réveillez-vous

D ne s’agit pas d’une berceuse d’une romance

Ne comptez pas sur moi pour chanter dans votre

Cour
D ne s’agit pas d’un feuilleton d’un mélodrame

rien de sentimental aucune histoire d’amour
D s’agit simplement de la terreur et de la stupeur qui se peint sur le visage de l’enfant et qui serre atrocement le cœur de l’enfant à l’instant où l’enfant comprend qu’elle va
avoir un petit enfant et qu’elle ne peut le dire à personne pas même à sa mère qui ne l’aime plus depuis longtemps et surtout pas à son père puisque
malencontreusement c’est le père qui très précisément est le père de cet enfant d’enfant

Sur un matelas elle rêvait

et autour d’elle ses frères et sœurs

remuaient en dormant

et la mère contre le mur

ronflait désespérément
Enfin toute la lyre comme on dit en poésie

Le père qui travaille aux
Halles et qui s’en retourne

chez lui après avoir poussé son diable dans tous les courants

d’air de la nuit et qui s’arrête un instant en poussant un soupir

navré devant la porte d’un bordel fermé pour cause de
Haute
Moralité
Et qui s’éloigne

avec dans ses yeux bleus et délavés la titubante petite lueur de l’Appellation
Contrôlée
Et le voilà soudain ancien colonial si ça vous intéresse et réformé pour débilité mentale le voilà plongé d’un seul coup

dans la bienfaisante chaleur animale et tropicale de la misérable promiscuité familiale
Et le lampion rouge de l’inceste en un instant prend feu dans la tête du géniteur il s’avance à tâtons vers sa fille et sa fille prend peur…
Vous imaginez hommes honnêtes ce qu’on appelle le
Reste et pourquoi un soir deux amoureux enlacés sur un banc

dans les jardins du
Vert-Galant ont entendu un cri d’enfant si déchirant

J’étais là quand la chose s’est passée

à côté du
Pont-Neuf

non loin du monument qu’on appelle

la
Monnaie

J’étais là quand elle s’est penchée

et c’est moi qui l’ai poussée

Il n’y avait rien d’autre à faire

Je suis la
Misère

j’ai fait mon métier

et la
Seine a fait de même

quand elle a refermé sur elle

son bras fraternel

Fraternel parfaitement

Fraternité Égalité
Liberté c’est parfait

Oh bienveillante
Misère

si tu n’existais pas il faudrait t’inventer

Et le
Ministère public qui vient de se lever

la main sur le cœur l’autre bras aux cieux le cornet

acoustique à l’oreille et toutes les larmes de son corps aux yeux réclame avec une émotion non dissimulée l’Élargissement de la
Misère

c’est-à-dire en langage clair et vu le cas d’urgente

urgence et de nécessaire nécessité sa mise en liberté provisoire pour une durée illimitée

Et ainsi messieurs
Justioe sera
Fête attendu que…

A ces mots l’enthousiasme est unanime

et la tenue de soirée est de rigueur

et le grand édifice judiciaire s’embrase d’un magnanime feu d’artifice

et il y a beaucoup de monde aux drapeaux

et les balcons volent dans le vent

et le grand orchestre f rancophilharmonique des gardiens de la paix

rivalise d’ardeur et de virtuosité avec le gros bourdon de
Notre-Dame des
Lavabos de la
Buvette du
Palais

Et la
Misère ahurie affamée abrutie résignée

entourée de tous ses avocats d’office

et de tous ses indicateurs de police

est acquittée à l’unanimité plus une voix

celle de la conscience tranquille et de l’opinion publique réunies

Et solennellement triomphalement reconnue d’Utilité publique

elle est immédiatement

libéralement légalement et fraternellement

rejetée sur le pavé

avec de grands coups de pied dans le ventre

et de bons coups de poing sur le nez

Alors elle se relève péniblement

excitant la douce hilarité de la foule

qui la prend pour une vieille femme saoule

et se dirige en titubant aveuglément

vers le calme

vers la paix

vers le lieu d’asile

vers la
Seine

vers les quais

Tiens te voilà qu’es belle et qui m’ plais

Et la
Misère tressaille dans sa vieille robe

couverte d’ordures ménagères

en entendant cette voix de porcelaine brisée

et elle reconnaît
Chariot le
Téméraire

dit la
Fuite dit
Perd son
Temps

un de ses plus vieux amis un de ses plus fidèles

amants et elle se laisse tomber sur la pierre près de lui en sanglotant
Si tu savais dit-elle
Je sais

dit le raccommodeur de faïences
Je sais

dit le laveur de chiens
Et ce que je ne sais pas je le devine et ce que je ne

devine pas je l’invente

Et ce que j’invente je l’oublie
Alors fais comme moi ma jolie regarde couler la
Seine et raconte pas ta vie

Ou bien alors

parle seulement des choses heureuses

des choses merveilleuses rêvées et arrivées

Enfin je veux dire des choses qui valent la peine

mais pour la peine pas la peine d’en parler

Tout en parlant il trempe dans la rivière

un vieux mouchoir aux carreaux déchirés

et il efface sur le visage de la
Misère

les pauvres traces de sang coagulé

et elle oublie un instant sa détresse

en écoutant sa voix éraillée et usée

qui tendrement lui parle de sa jeunesse

et de sa beauté

Rappelle-toi je t’appelais
Miraculeuse

parce que tu habitais au sixième

sur la
Cour des
Miracles

près du
Ut il y avait des jacinthes bleues

et jamais je n’ai oublié

une seule boucle de tes cheveux

Rappelle-toi je t’appelais
Frileuse

quand tu avais froid

et je t’appelais
Fragile

en me couchant sur toi

Rappelle-toi la première nuit

la première fois

les nuages noirs de
Billancourt

rodaient au-dessus des usines

et derrière eux

les derniers feux du
Point-du-jour

jetaient sur le fleuve

de pauvres lueurs tremblantes et rouges

C’était l’hiver

et tu tremblais comme ces pauvres lueurs

mais dans le velours vert de tes yeux

flambaient les dix-sept printemps de l’amour

Et je n’osais pas encore te toucher

simplement je regardais

le souffle de ton joli corps

qui dansait devant ta bouche

Rappelle-toi

comme nous avons marché doucement

sur le pont de
Grenelle

sans rien dire

Et n’oublie pas non plus l’île des
Cygnes

ma belle

avec ses inquiétants clapotis

ni la statue de la
Liberté

surgissant des brouillards du fleuve

qui drapaient autour d’elle

un triste voile de veuve

Rappelle-toi les clameurs du
Vel’dTDv*

n’oublie pas la grande voix de la foule dispersée par

le vent et le pont
Alexandre avec ses femmes nues et leurs grands chevaux d’or immobiles cabrés et aveuglés par les phares du
Salon de l’Automobile

les feux tournants du
Grand
Palais

Et de l’autre côté

les
Invalides gelés

braquant leurs canons morts

sur l’esplanade déserte

Et comme nous sommes restés longtemps

serrés l’un contre l’autre

tout près du
Pont de la
Concorde

Rappelle-toi

nous écoutions ensemble

résonner dans la nuit

le doux souvenir des marteaux de l’été

quand l’été matinal

se hâte d’assembler les charpentes flottantes

du décor oriental des
Grands
Bains
Deligny

Rappelle-toi

nous évoquions ensemble

le fou rire des filles

franchissant la passerelle leur maillot à la main

et les ogres obèses sortant des ministères

à midi

et qui tentent désespérément d’apercevoir

entre les toiles flottantes verticalement tendues

un peu de chair fraîche

et nue

Nue

Et ma main a serré davantage ton bras

Rappelle-toi

Je me rappelle

dit la
Misère

Deux heures sonnaient

à la grande horloge de la gare d’Orsay

et quand tu m’as entraînée vers la berge

il n’y avait pas d’autre lumière

que celle d’un bec de gaz abandonné

devant le
Palais de la
Légion d’Honneur

Mais le sang pâle et ruisselant

du dernier quartier de la lune

blessée par un trop rude hiver

éclaboussait le paysage désert

où se dressaient

ensoleillées dans la clarté lunaire

d’immenses pyramides de sable

et de pierres

Tu te rappelles

Comme si c’était hier

dit le vieux réfractaire

et même que tu as dit en souriant

Comme c’est beau

on se croirait en
Egypte maintenant

Et c’est vrai

que c’était beau ma belle

beaucoup trop beau pour ne pas être vrai

Et c’était vraiment l’Egypte

et c’était aussi vraiment les eaux chaudes et calmes du
Nil qui roulaient silencieusement entre les rives de la
Seine

Et le sang ardent de l’amour coulait dans nos veines

Rappelle-toi

Tu étais couchée sur un sac de ciment

dans un coin à l’abri du vent

et quand j’ai posé ma main glacée

sur la douce chaleur de ton cœur

ton jeune sein soudain s’est dressé

comme une éclatante fleur

au milieu des jardins secrets

de ton jeune corps couché

caché

Et n’oublie pas la belle étoile ma belle

celle que tu sais

N’oublie pas l’astre de ceux qui s’aiment

l’astre de l’instant même de l’éternité

l’étourdissante étoile du plaisir partagé

Qui pourrait jamais l’oublier

Et la
Misère

souriante et presque consolée

regarde la lumière qui baigne la
Cité

Près d’elle

un vieux chien mouillé tressaille

en entendant le cri d’un remorqueur

saluant encore une fois

la fin d’un nouveau jour

Et là-haut

dans le doux fracas de la vie coutumière

la
Samar et la
Belle
Jardinière

descendent en grinçant des dents

leurs lourds rideaux de fer

Sur le quai de la
Mégisserie

les petits patrons des oiselleries

parquent déjà dans leur arrière-boutique

les perruches les rats blancs les poissons exotique

mais avant de rentrer dans l’ombre horrible

un pauvre singe bleu

jette un dernier et douloureux regard

sur le
Pont des
Arts

où se promène

un grand lion rouge furieux

Ce grand lion rouge

c’est le
Soleil

qui traîne encore un peu avant de s’en aller

Tout à l’heure

les flics de la
Nuit

à grands coups de pèlerine

vont venir le chasser

Et c’est pour cela qu’il fait la gueule

et qu’il n’est pas content

et qu’il secoue en rugissant

sa grande crinière crépusculaire

sur les passants

Et les passants se fâchent tout rouge

et clignent des yeux

Alors le grand lion rouge se marre

et il se fout d’eux

et il caresse en s’en allant

de sa grande patte rousse

nonchalamment

les reins et les fesses d’une femme

qui s’arrête brusquement

songeant à son amant

et regarde la
Seine en frissonnant.

Jacques Prévert

LANTERNE MAGIQUE DE PICASSO


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LANTERNE MAGIQUE DE PICASSO

Tous les yeux d’une femme joués sur le même tableau Les traits de l’être aimé traqué par le destin sous la

fleur immobile d’un sordide papier peint L’herbe blanche du meurtre dans une forêt de chaises Un mendiant de carton éventré sur une table de marbre Les cendres d’un cigare sur le
quai d’une gare Le portrait d’un portrait Le mystère d’un enfant

La splendeur indéniable d’un buffet de cuisine La beauté immédiate d’un chiffon dans le vent La folle terreur du piège dans un regard d’oiseau L’absurde hennissement d’un
cheval décousu La musique impossible des mules à grelots Le taureau mis à mort couronné de chapeaux La jambe jamais pareille d’une rousse endormie et la

très grande oreille de ses moindres soucis Le mouvement perpétuel attrapé à la main L’immense statue de pierre d’un grain de sel marin La joie de chaque jour et
l’incertitude de mourir et le fer

de l’amour dans la plaie d’un sourire La plus lointaine étoile du plus humble des chiens Et salé sur une vitre le tendre goût du pain La ligne de chance perdue et retrouvée
brisée et redressée parée des haillons bleus de la nécessité

L’étourdissante apparition d’un raisin de Malaga sur

un gâteau de riz Un homme dans un bouge assommant à coups de rouge

le mal du pays Et la lueur aveuglante d’un paquet de bougies Une fenêtre sur la mer ouverte comme une huître Le sabot d’un cheval le pied nu d’une ombrelle La grâce incomparable
d’une tourterelle toute seule

dans une maison très froide Le poids mort d’une pendule et ses moments perdus Le soleil somnambule qui réveille en sursaut au milieu de la nuit la Beauté somnolente et soudain
éblouie qui jette sur ses épaules le manteau de la cheminée et l’entraîne avec lui dans le noir de fumée masquée de blanc d’Espagne et vêtue de papiers
collés Et tant de choses encore

Une guitare de bois vert berçant l’enfance de l’art Un ticket de chemin de fer avec tous ses bagages La main qui dépayse un visage qui dévisage un paysage L’écureuil
caressant d’une fille neuve et nue Splendide souriante heureuse et impudique Surgissant à l’improviste d’un casier à bouteilles ou d’un casier à musique comme une panoplie de
plantes vertes vivaces et phalliques Surgissant elle aussi à l’improviste du tronc pourrissant D’un palmier académique nostalgique et désespérément vieux beau comme
l’antique Et les cloches à melon du matin brisées par le cri d’un

journal du soir Les terrifiantes pinces d’un crabe émergeant des dessous d’un panier La dernière fleur d’un arbre avec les deux gouttes

d’eau du condamné Et la mariée trop belle seule et abandonnée sur le diva

cramoisi de la jalousie par la blême frayeur de ses premiers maris

Et puis dans un jardin d’hiver sur le dossier d’un trône une chatte en émoi et la moustache de sa queue sous les narines d’un roi

La chaux vive d’un regard dans le visage de pierre d’une vieille femme assise près d’un panier d’osier

Et crispées sur le minium tout frais du garde-fou d’un phare tout blanc les deux mains bleues de froid d’un Arlequin errant qui regarde la mer et ses grands chevaux dormant dans le soleil
couchant et puis qui se réveillent les naseaux écu-mants les yeux phosphorescents affolés par la lueur du phare et ses épouvantables feux tournants

Et l’alouette toute rôtie dans la bouche d’un mendiant

Une jeune infirme folle dans un jardin public qui souriant d’un sourire déchiré mécanique en berçant dans ses bras un enfant léthargique trace dans la poussière de
son pied sale et nu la silhouette du père et ses profils perdus et présente aux passants son nouveau-né en loques Regardez donc mon beau regardez donc ma belle ma merveille des
merveilles mon enfant naturel d’un côté c’est un garçon et de l’autre c’est une fille tous les matins il pleure mais tous les soirs je la console et je les remonte comme une
pendule

Et aussi le gardien du square fasciné par le crépuscule

La vie d’une araignée suspendue à un fil

L’insomnie d’une poupée au balancier cassé et ses grands yeux ouverts à tout jamais

La mort d’un cheval blanc la jeunesse d’un moineau

La porte d’une école rue du Pont-de-Lodi

Et les Grands Augustins empalés sur la grille d’une maison dans une petite rue dont ils portent le nom

Tous les pêcheurs d’Antibes autour d’un seul poisson

La violence d’un œuf la détresse d’un soldat

La présence obsédante d’une clef cachée sous un paillasson

Et la ligne de mire et la ligne de mort dans la main autoritaire et potelée d’un simulacre d’homme obèse et délirant camouflant soigneusement derrière les bannières
exemplaires et les crucifix gammés drapés et dressés spectaculairement sur le grand balcon mortuaire du musée des horreurs et des honneurs de la guerre la ridicule statue
vivante de ses petites jambes courtes et de son buste long mais ne parvenant pas malgré son beau sourire de Caudillo grandiose et magnanime à cacher les irrémédiables et
pitoyables signes de la peur de l’ennui de la haine et de la connerie gravés sur son masque de viande fauve et blême comme les graffiti obscènes de la mégalomanie
gravés par les lamentables tortionnaires de l’ordre nouveau dans les urinoirs de la nuit.

Et derrière lui dans le charnier d’une valise diplomatique entrouverte le cadavre tout simple d’un paysan pauvre assailli dans son champ à coups de lingots d’or par d’impeccables
hommes d’argent

Et tout à côté sur une table une grenade ouverte avec toute une ville dedans

Et toute la douleur de cette ville rasée et saignée à blanc

Et toute la garde civile caracolant tout autour d’une civière

Où rêve encore un gitan mort

Et toute la colère d’un peuple amoureux travailleur insouciant et charmant qui soudain éclate brusquement comme le cri rouge d’un coq égorgé publiquement

Et le spectre solaire des hommes aux bas salaires qui surgit tout sanglant des sanglantes entrailles d’une maison ouvrière tenant à bout de bras la pauvre lueur de la misère la
lampe sanglante de Guernica et découvre au grand jour de sa lumière crue et vraie les épouvantables fausses teintes d’un monde décoloré usé jusqu’à la corde
vidé jusqu’à la moelle

D’un monde mort sur pied

D’un monde condamné

Et déjà oublié

Noyé carbonisé aux mille feux de l’eau courante du ruisseau populaire

Où le sang populaire court inlassablement

Intarissablement

Dans les artères et dans les veines de la terre et dans les artères et dans les veines de ses véritables enfants

Et le visage de n’importe lequel de ses enfants dessiné simplement sur une feuille de papier blanc

Le visage d’André Breton le visage de Paul Éluard

Le visage d’un charretier aperçu dans la rue

La lueur du clin d’œil d’un marchand de mouron

Le sourire épanoui d’un sculpteur de marrons

Et sculpté dans le plâtre un mouton de plâtre frisé bêlant de vérité dans la main d’un berger de plâtre debout près d’un fer à repasser

A côté d’une boîte à cigares vide

A côté d’un crayon oublié

A côté des Métamorphoses d’Ovide

A côté d’un lacet de soulier

A côté d’un fauteuil aux jambes coupées par la fatigue des années

A côté d’un bouton de porte

A côté d’une nature morte où les rêves enfantins d’une femme de ménage agonisent sur la pierre froide d’un évier comme des poissons suffoquant et crevant sur des
galets brûlants

Et la maison remuée de fond en comble par les pauvres cris de poisson mort de la femme de ménage désespérée tout à coup qui fait naufrage soulevée par les
lames de fond du parquet et va s’échouer lamentablement sur les bords de la Seine dans les jardins du Vert-Galant Et là désemparée elle s’assoit sur le banc Et elle fait ses
comptes Et elle ne se voit pas blanche pourrie par les souvenirs

et fauchée comme les blés Une seule pièce lui reste une chambre à coucher Et comme elle va la jouer à pile ou face avec le vain

espoir de gagner un peu de temps Un grand orage éclate dans la glace à trois faces Avec toutes les flammes de la joie de vivre Tous les éclairs de la chaleur animale Toutes les
lueurs de la bonne humeur Et donnant le coup de grâce à la maison désorientée Incendie les rideaux de la chambre à coucher Et roulant en boule de feu les draps au pied
du lit Découvre en souriant devant le monde entier Le puzzle de l’amour avec tous ses morceaux Tous ses morceaux choisis choisis par Picasso Un amant sa maîtresse et ses jambes à
son cou Et les yeux sur les fesses les mains un peu partout Les pieds levés au ciel et les seins sens dessus dessous Les deux corps enlacés échangés caressés L’amour
décapité délivré et ravi La tête abandonnée roulant sur le tapis Les idées délaissées oubliées égarées Mises hors d’état de
nuire par la joie et le plaisir Les idées en colère bafouées par l’amour en couleur Les idées terrées et atterrées comme les pauvres rats de la mort sentant venir
le bouleversant naufrage de l’Amour Les idées remises à leur place à la porte de la chambre à côté du pain à côté des souliers

Les idées calcinées escamotées volatilisées désidéali-

sées Les idées pétrifiées devant la merveilleuse indifférence

d’un monde passionné D’un monde retrouvé D’un monde indiscutable et inexpliqué D’un monde sans savoir-vivre mais plein de joie de

vivre D’un monde sobre et ivre D’un monde triste et gai Tendre et cruel Réel et surréel Terrifiant et marrant Nocturne et diurne Solite et insolite Beau comme tout.

 

Jacques Prévert

ACTUALITES


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ACTUALITES

 
A New York ou ailleurs, assis dans son fauteuil de gloire, Lindbergh, l’aviateur, peut voir — comme si c’était lui — l’acteur qui joue le rôle qu’il a lui-même joué dans l’histoire.

Au cinéma du Moulin Rouge, aujourd’hui, par la porte entrouverte de la cabine de l’opérateur, on perçoit des clameurs, celles de la foule des porteurs en triomphe, à l’atterrissage au Bour-get en 1927.

Ailleurs encore, dans une cinémathèque, Védrines atterrit en 1919 sur le toit des Galeries Lafayette.

Mais en même temps dehors, c’est-à-dire aujourd’hui encore à Paris, le ciel du dimanche craque dans la tête des gens.

Festival au Bourget.

Comme jeu de cartes au cirque par deux mains tenaces et crispées, la tendre lumière du printemps est déchirée, jetée, éparpillée.

Les monte-en-1’air, les perceurs de muraille, les creveurs de plafond font leur exhibition.

Sabres et scies et bistouris stridente.

La fraise du dentiste singe le chant du grillon et de pauvres rats volants en combinaison Frankens-tein foncent à toute vitesse vers la ratière du temps.

Malheureux vagabonds.

Terrain vague du ciel et palissade du son.

L’écran des actualités toujours et de plus en plus bordé de noir est une obsédante lettre de faire-part où ponctuellement, hebdomadairement, Zorro, Tarzan et Robin des Bois sont terrassés par le mille-pattes atomique.

Pourtant, au studio, sur leurs passerelles, écrasés de lumière, les travailleurs du film, comme sur leurs bateaux les travailleurs de la mer, poursuivent leur labeur.

Et la ville, en extérieurs, poursuit comme eux le film de sa vie, le film de Paris.

Le long des quais, la Seine est calme comme un Ut bien fait.

Signe de vie verte, un brin d’herbe surgit entre deux pavés.

Une fille s’arrête et respire.

— Oh ! je respire, oui je respire et cela me fait autant plaisir que de fumer une cigarette. J’avais oublié que je respirais. C’est merveilleux, l’air de la vie n’est pas encore tout à fait empoisonné !

Elle sourit, la joie est dans ses yeux, la joie oubliée, retrouvée et remerciée.

Un garçon s’approche d’elle et lui demande de l’air, comme on demande du feu.

Le ciel recommence à grincer, mais le couple s’embrasse, l’herbe rare frémit, le film continue, le film de l’amour, le film de la vie.

Jacques Prévert