LE POING PRES DU CŒUR


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LE POING PRES DU CŒUR

Midi dormant.
Trembleur, voici les écoutilles, les bâts, la rivière au long cou dont je touche l’embellie, la pierre-fendre ou le lit.
Voici repos carré, bonne entente.
Rêvons de muscles ou de leviers, de jardins tués, de grenouilles, d’attelles, de piliers du cœur.
Pâle, ô parle ou fais parler ceux qui nous caressent, excitateur savant des tempes, grand chemin que la foudre mord, malmène, détruit.
Blanche, la secousse assaille le bref délire, le doigt creux, le sommeil soudain, la camarde.

Blanc d’œuf.
Luge.

Bon caillot léger du coude.

L’épicier dort dans l’œil

d’un borgne à court d’haleine.

L’épervier pille le cœur

d’un dormeur qui nage.

Et les doigts touchent

l’obscur pays

des sabots wallons,

le miroir exsangue, la châtaigne.

Femme au lever des bras :

la main descend près du visage.

Nous nous parlons.
Cheveux.

Noyaux.
Jardins qui tombent.

Âne très blanc de ton corps,

qui est un corps de femme,

un corps qui vint ici,

qui n’est que salive,

et sueur, et eau.

Pouce au doigt sans engeance.

Grand parc de poudre aux yeux.

Jubilation du sommeil

entre les jambes.

Cheville de verre: longue sarbacane où vit le maigre voleur de sable qui dort dans mes cheveux.
J’appelle à l’aide: roule ta bosse, tambour; petites femmes sans chaussures, fermez les yeux du mort.

La marche est légère : je donne à mes doigts le feu des cerises.
Le savon, dans la cruche, pierre de patience, douceur d’eau douce, a le ventre moins rond qu’une fille rieuse.
Une échelle de voleur sort du puits sans vacarme.

La langue est dans la langue

un mot qu’on ne dit plus :

la main touche la main

la plus blanche ou la plus gelée.

Tu vis dans le fourreau

d’une chambre étroite.

Et le frère et le voleur savent

les objets que tu veux :

le poing tout près du cœur,

l’aiguille dans la paille,

l’étui moussu du feu,

le gouvernail contre la jambe.

Les jambes dans l’herbe, serrent les jambes et les jambes.
Je volais ta langue, tes doigts et tes toupies, voleur couvert de froid dans le village du dimanche, dans la chambre du tambour.
Tu mords la laine ou le feu, tu aimes ce que tu aimes : l’animal cousu, la pierre trouvée, le doux venin de l’œil, le givre allongé de l’arbre.

À respirer l’ail.
Toupie crie crécelle. À respirer la craie.
Le cri déchire l’œil. À respirer la menthe.
Doux feu l’endort. À respirer ma propre haleine.

… et me dit que j’arrache

poutres et balivernes.

Et que je cesse d’être

domicile de sable

ou serre sans chaleur.

C’était écrit quelque part :

c’était ce peu de peau

qu’on cherche et qu’on caresse.

On respire l’odeur

des maisons qu’on détruit.

Le bon chemin dort dans la loutre. (Est-ce un animal ?)
Le venin rond, le pouce affûtent le fil de l’œil.
J’embrasse la crosse d’une arme vaine dont je trouve le nom sous l’écorce peinte de tel arbre debout.

Je dirai septembre de sangliers dont on meurt ; glacis des châtaignes dans chaque poing, chaque doigt, chaque phalange.
Et nos villages traversés d’enfants.
Nos oursins gonflés de jaunes d’œufs.
Mais rien n’est gelé dans l’œil: la petite pupille rétrécit.
Le levain dort dans l’avoine à coudre.
On enveloppe de laine chaque regard qui vit sa propre vie.
Déjà, l’on dit déjà; l’on refait le mouvement du bras gauche qu’on croyait perdu.
Vents et marées sont vents et marées.

Sous l’escalier, le front de taille étouffe les mineurs allongés, qui ont dans le front cent lampes de papier bleu.
Nous voici montant vers la colline, calvaire, cal, carcan sans soleil.
Avec des enfants creux et légers.

Vingt élèves dorment la tête dans le foin, les membres immobiles, les yeux sous les paupières comme de minuscules collines cachant des mines d’or.
Et les nerfs sont dans la jambe.
Et les doigts serrent les caresses: fourrages, prunes, œillets, pierres sans odeur, grains fructueux, tout se tait. (Les grands enfants n’ont qu’un poing endormi !)
Je n’ai jamais connu la moindre chose: ni les chemins pointus ni les étangs trouvés ni les langues arrachées.
Voici que vient le paysan patient sur les épaules d’un promeneur de laine.
On crie dans la bouche.
On vit dans le bras gauche.
Les ongles sont des faux.
Les onguents apparaissent à travers la peau: sang toujours plus rouge qu’on ne croit, fouillis de fibrilles, lait qui fait le sourd bonheur du sein.
Et l’on voyage comme un passeur d’eau.
On coupe le papier.
On écrit le poème.

Ici montèrent cagoules et essieux.
Arbres surplombent et le nom de pierreuse évoque tombereaux d’oursins, de cailloux lisses.
Haleine très lente de quelques alpinistes.
Soutènement du cœur, dont l’aorte bat.
Carré de soleil de quatre mètres sur trois, qui annonce l’ère de ce qui est, de ce qui vit autour de nous.

Pâle escalier où coule à coulée claire un soleil d’octobre.
Le raidillon déguerpit vers les terrils anciens, où vivent les cœurs noirs des mineurs, à la bonne franquette du charbon.

Le tissu nerveux, l’eau-de-vie fêtent la campagne et les monts quant à moi, je marche et marche, et serre osselets ou marrons, billes.
Dès que l’odeur blanche envahit les tilleuls, je dors avec des femmes.
Je nourris mon sommeil de jambes ou de lèvres.
Un chat mange la main d’un dormeur endormi.

Mont de l’épaule,

écart bleu de l’œil à l’œil,

chemin d’une seule veine

qui fait le tour du corps…

La carcasse te protège

des pics, des aiguilles;

ma maison très petite

est dans ma bouche,

y entre qui veut,

vêtu, dévêtu, libre

d’aller et de venir

avec des doigts ou des corolles

La tempe du sabot dort dans le poing de l’œil.
Quelle cruche alléchée fait sourde panse?
Qui tue le sommeil dont le bon grain nous comble ?
Affût pur des oiseaux que la main libère.

Je tourne en rond dans l’œil d’un voyeur du dimanche.
Union des fées et des sabots Épave, écharde, étrave…
Basse amitié des morses, passe d’armes et de ciguës.
Je vole ta langue, ma double voix déchire mon frère le plus pur.

Ceci explique l’hiver, la maisonnée: pots de tabac, maillets, voix de bébés, noisettes.
L’escalier de laine offre aux visiteurs barres de cuivre, tapis de cent ans.
Le bon tonneau cache les vêtements du mort

Ville de mille chambres:

les grands chameaux, le brouillard

l’enjambent, la dissimulent.

Cafés bleus du
Carré.

Bon tabac doré de
Meuse.

Pêle-mêle ou mêle-pêle,

enfants pâles et pierreux :

voici les teinturiers

de bon teint, de grand teint,

de petit teint, les tisserands

tissant l’escalier de laine.

Ville de mille aiguilles

sous la peau, la pluie.

Coupe la main du lecteur:
Judas, dans la laine, tisse le tissu.
Je vécus dix heures dans la peau d’un autre.
Peux-tu bouger la langue dans la bouche du voisin ?
Les intrus ont l’air d’être sourds et aveugles.

Kick starter de la machine.
Moto pâle, moto pâle.
Le venin de la vitesse, le bon venin du nord, te mord ou te dorlote, te pétrifie, te coud d’acier.
Est-ce le chahut des tubes qui casse en mille tessons le fracas des mitrailles?
Roulons vers
Vottem.
Baisons lèvres et pneus.

Le feu parle, hurle, parlehurle.

Feu qui moud n’a pas d’os,

meurt dès qu’on sommeille

ou qu’on dit bleu.

Feu fourré qu’on trouve,

qu’on achève de sucer.

Feu-sexe où l’on brandit

le dard, le doigt sans anneau.

L’herbe étouffe l’herbe.

Y font bombance les noix,

les carabes du dimanche,

les bogues, les chats.

Pourpoints en boule

y ont leur logement,

leurs nuits sans mailles.

Déjà, filles en feu

cassent le sarcasme

de ce qu’on ébrèche.

L’animal bleufeu

rôde et glapit :

chanson sans chanson;

siffle qui peut

dans les doigts que j’aime.

Dans le bras, voici le feu

qui monte, qui monte,

qui fait la bête.

Une seule haleine d’orme

est une leçon d’écriture.

Pourquoi les bourgs

ont-ils gardé les femmes

fileusesde laine?

Mon grand loup, déjà,

quitte la meute et s’en va,

traverse ma paume.

La longue échine, à l’abattoir.

attire les pleureuses.

Touche en même temps

l’ongle et la langue.

Audace de celui qui veut

que la lampe allumée

soit toujours avalée.

Nous perdions les dés sous la table.

Et le jour tombait.

Mendiants frappaient aux portes :

un peu de lait, s’il vous plaît,

un peu de farine et de miel…

Mais nous cachions dans nos armoires

nos escarres, nos moignons, nos pieds bots.

 

Jacques Izoard

BLEU MALO D’UN DORMEUR DE PASSAGE


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BLEU MALO D’UN DORMEUR DE PASSAGE

Pluie en miettes, en flocons, en nervures.
Et, soudain, la soie du sable amasse les pas des arbres et des parleurs.
Nul ne bouge sous la mer.
Navire de brouillard contre la peau.
Des tambours sourds battent la mort des dunes.
Je cours à perdre ombre et vertige et des oiseaux de nuit accompagnent ma lenteur.
Le gris me paraît bleu, car les paquebots viennent de loin.
Un marin de sable et d’anémone.
Un marin de papier.
Un marin sans poulpe et sans pupille.
Ici se dresse un château sans charnières, où nul voleur n’emporte le vent qui clame son innocence.
Et quel doux rêveur déterre le vélo rouillé d’un cycliste de paille?
Magma de souches et de poings.
Vivons ici sans attaches.
La luette fragile combat la parole sourde.
Celui qui vit près de la mer possède les deux cœurs du bonheur.
Nous traversâmes ensuite le pays des maisons sans toits: centaines de mains y ont touché maints objets de douleur, y ont frotté les cuivres, y ont caressé tempes et
coques.
Tout finit près des dunes qui se glissent sous la mer; elles y rejoignent bancs d’algues et bouquets d’écume.
Vision du bleu
Malo d’un dormeur de passage.
Malo dort sans douves.
Malo sans langue de terre.
Le ferry sonne l’alarme du poème commencé.
Malo libère le feu cousu, l’enclume sans sommeil.
L’ancien esclave noir
Toby
Crosby est mort à
Palatka. en
Floride, à l’âge de 122 ans.
Nous mourrons plus vieux que lui dans un jardin de menthe.
On me coud dans ma peau.
Un souffle d’ourthe accumule les milliers de mots du bonheur.

Salive de fête, salive blanchie du regard des mourants, des filles.
Le vitrier brandit le pal verni des vitres.
On entend les cochers briser les chevaux.
On passe la langue sur le fil de l’haleine.

Deux trains aveugles : crash bleu dans l’herbe.
Salive et sperme éclatés !
Corps, poteaux, pals!
Sang vinaigrier des amis qu’on écorche.
Squale d’essieu désossé!
Le rasoir décapite le pouce et le gland.

Bouche inondée de suie.

Coupe le fil bleu qui m’étrangle.

Un pantin bouffon lacère

mon ventre ouvert,

l’oiseau gonflé de sperme.

Et crache le vent, la nuée.

Je ne toucherai plus

ni l’œuf, ni la coque vide.

Tu me donnes un liseron de fer,

une flèche de rouille et de pus.

Je saurai haïr le tonnerre

dégorgé de ta voix,

les engrenages hirsutes

de tes paroles enterrées.

Ainsi le cèdre et la ciguë.
Et le taureau bleu des lies.
Ce qu’on écrit, l’hiver, sur le tombeau du gel.
Que la chambre soit cosse, graine ou tambour de nain !
J’y cacherai ma semence, mes outils minuscules, petit sommeil et petit feu.

La maison de la petite herbe, la voici réveillée: celui qui sort du puits caresse le miroir et le lierre.
Cache le feu dans le dé à coudre. Éparpille les noix sur le tapis de laine.

Maison gelée dissimule pommeau d’ivoire et puits, petits souliers tressés.
Voici que les voleurs de lèvres cousent dans des sacs des monceaux de paroles.
Dès lors, nous crions sans crier, mourant à perdre haleine.

J’aurais fêté la douceur de tes sabots, de tes casques, des têtes d’insectes et de buis dans la chambre des cendres.
Mais tu pars vers les chevauchées, vers les déserts, loin de moi.
Qui cache la lanterne dont les ombres tuent tes épaules, tes rotules?
Crier qu’un coq agonise.
Affûter l’ongle de l’eau.
Serrer sa voix dans la poche des goussets et des poulpes.

L’encrier de salive sous la langue.
Un carcan de buis noir surveille nos rêves.
Petit étau, petit doigt.
Le feu mord la bouche de qui parle d’étreindre le sosie de la mort.

Janvier bleu.
Manoir sans mémoire.

Des troupes de nains envahissent

l’intérieur des noix, les miroirs…

Les douze mois de janvier, lentement,

traversent ma petite semaine.

Et j’offre à mars février court.

le trajet des mains sur la jambe.

Engrangeons cent mois d’avril

dans nos soutes, nos fenils, nos greniers.

Garçon de mai embrasse

l’eau vive et la saveur de l’herbe

et les étangs de juin nouveau.

Voici que juillet nous assaille !

Août-vertige verra l’andalousie

enfermer deux toucheurs de laine.

Sept septembre centenaires.

Octobre, corps et délices.

Octobre et les vaisseaux.

Les nages blanches, les tigres.

Voici que novembre accueille

nos étouffements évanouis.

L’hiver du dix décembre

a gelé mes dix doigts !

Cent sifflets de laine brisent le cœur du jardin.
Cris et rouets, dans l’enclos, ne vivent que de salive ou de parole perdue. Élèves, sœurs, guêpes ne mourront que demain.

L’œil est chambre d’Éole.
Les écoliers buveurs d’anis pillent la gousse et la bogue.
De très fins fleuves se coulent dans les sillons.
L’escalier tourne et tourne et la femme pâle, qui trébuche, observe les barres de cuivre du tapis de cent ans.

Sous chaque œil, une guêpe fait semblant d’être morte-Amas d’aiguilles cassées, de frottis, de ligaments broyés, de carcasses, de pattes en morceaux, de parois.
Voici que se déploie le corps.
Je mange à peine et je respire, puis je retiens mon souffle.
Il ne se passe rien.

Sabots, écuelles, sébiles

pétrifiés dans le buis.

Quels chocs ébranlent

nos cœurs dans les tambours?

Ici, les cercueils bleus, les élèves.

Le parfum rond délivre

un essaim d’œillets creux.

Cinq doigts protègent le cœur chaud d’un agneau, la boule de nerfs du gui, l’eau glauque ou la brume.
Je perds de vue la maison du lierre, les bras liés du voleur qui meurt dans l’étreinte.

Le genou contient la suie

de tout l’hiver passé.

Je frotte la serpe contre la cuisse,

et les gardiens du gel

ont la garde farouche.

Je ne dors qu’à moitié,

j’attends la clarté, le soleil,

un peu de terre très noire

pour ton corps, désormais.

Tends le bras, les doigts : dés et pétales s’accumulent.
Paroles de menu jour. «Le temps», murmure-t-il.
Et le pavé, le bon pavé tire nos randonnées ; nos regards durs assiègent un ciel sans couture.

Sous la peau des autres, les veines déchirent mon propre visage.
Et c’est un mot nouveau qui atteint la tempe.
Et la langueur inonde le corps entier, la carcasse.

Une calèche de salive succombe et naît la saveur d’une centaine de citrons.
Je noue d’un lien d’herbes les cinq doigts d’un lutteur.
Je touche la tempe d’un laitier sans visage.

Langue d’elle-même.
Ou sans cesse alanguie.
La bleue douceur coupée.
L’Aladin des tempes.
La belle de bouche.
Ce qu’on love élance un jet de miel doux.
Fourche.
Farouche aromate
Demeure d’où les mots sans amour sont absents.
Hampe d’argile.

Découvre les gencives. Ô arbre à blé, arbre à octobre !
Le fil très fin unit ton oreille à l’oreille d’un faiseur de pluie.
Hirsute est le nom de celui qui s’accroche à l’épouvantail moqueur, au lansquenet mort de froid !

L’ongle luit.
Est-ce pluie fine?
Est-ce étang de buis sous le gel opaque, dans la jarre d’Hélène?
Pétale et paupière, plus petits que jamais, meuvent l’âme du feu.

Jacques Izoard