ENTRE LA VOIE FERREE ET LA RIVIERE


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ENTRE LA VOIE FERREE ET LA RIVIERE

Tenu dans une montagne de moiteur

sans col

je reste contraint

attelé fermé aux campagnes

ces îles que la mer cultive

un oiseau l’un dans l’autre

Ô anémones

de mon enfance revêche au manque d’eau

revenez glisser le noir de votre oeil dans la couleur

les orages dévastateurs  battent comme plâtre les femmes-marguerites

droites sur leurs tiges

 

 

J’aime, celle qui au plus ouvert de ses cuisses confluente, porte écluse et moulin à marée dans l’anse protégée de la grotte marine, écrivant calanque bleue, les fenêtres ouvertes à dessein en jardinière.

L’oiseau suffoque du jabot, à deux pas de l’atelier sauna

 

Niala-Loisobleu – 7 Juillet 2019

 

L’EAU DANS LES DOIGTS


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L’EAU DANS LES DOIGTS

 

Cogne le marteau du jour à l’enclume des heurts

Vulcain défie la pierre au feu de l’instinct guerrier

En traversant la sierra entre deux mers par la porte branlante de la maison abandonnée on entend en corps le roulement haletant de la noria qu’un âne tire à dévider le ressort

L’humide  d’une ancienne fontaine où la faim d’un lion demeure actuelle, la brume qui avale l’Alhambra redoute la cisaille des guitares. Enfantement à cordes

Un if en marque-page, ses chants creusent les rides d’un ciel qui se décolle. j’attrape l’ancienne colline pour construire un climat qui ne bloque pas la peinture dans le tube d’un hit pédant, outrage à l’Art. La poésie ne souffre aucune prétention . Je suis sûr qu’au moment de la genèse c’est à partir d’elle qu’on a généré, dans l’ordre, en premier  la nature, l’homme en second. D’une paume castor la retenue en faisant réservoir inverse le sens des orages.

Et puis y a les mille

et plus qui nuient

pour n’avoir pas compris que l’éternité c’est un patchwork de vie cousues ensemble.

 

Niala-Loisobleu – 04/07/19

 

 

 

DES MAINS – JACQUES BERTIN


DES MAINS – JACQUES BERTIN

Des mains
Pour partir au long cours
Comme des cheveux
Ou comme la vie
De belles mains
Sur la page ou la peau
De belles mains
Des mains de noblesseDes mains
Comme sont toutes les mainsDes mains
Comme des veilleuses
Dans l’ombre naissant
Allant et venant
Des mains de lingères
Des mains
Comme veillant, les mains de mère

Des mains
Qui creusent des sillons
Dans la vie sans ombre
Des mains aveuglément
Qui suivent une passion
Des mains pour bâtir la maison
Comme mon père

Des mains
Comme des foules de mains
Qui viennent donner la main
Des mains
Comme des foules de mains
Appelant l’espoir et l’eau vive
Des mains
Comme des troupeaux de mains
Longeant la rive
Et t’accueillant dans ton lendemain
Sans limite

Des mains
Traçant les signes du pardon
Et puis se cherchant
Comme des paroles d’abandon
Des mains
Comme des voiles pour partir loin

Des mains
Comme des voiles pour partir loin, loin
Avec des yeux d’enfant dans l’horizon loin, loin
Des mains
Pour mon amour loin
Des mains pour ramener l’amour à la raison
Et le vagabond à la maison

 

Ne parlez pas de pays inconnus – Jacques Bertin


Ne parlez pas de pays inconnus – Jacques Bertin

Ne parlez pas de pays inconnus
Ne parlez pas de vivre une autre vie
Ne vous hissez pas sur vos pieds pour voir un autre monde
Il y a ce collet, à chaque geste il vous étrangle

Parlez de la douleur, de ce pays amer
Où les corbeaux surveillent la semence
Apprenez-vous à vivre dos cloué
Ce couteau qui vous blesse vous soit une traîne

Habituez vos yeux à une haine puissante
Pareille aux armes dans les greniers entassées
Immobiles dessous les caisses défoncées
Une haine comme une femme nue froide et superbe

Une haine tenace et bleue, une lumière
Une force, une eau vive, un train jeté au sud
Une haine attentive et sûre d’elle
Une haine qui sait écouter, retenir, qui sait attendre

La haine soit pour ceux qui se font les complices des corbeaux
Ceux qui possèdent la parole et qui la vendent
Les futiles et les faiseurs, les amuseurs et leurs chansons
Ceux qui mettent des fleurs à vos chaînes, ceux qui vous flattent

Écoutez : la nuit parle, la nuit bat
Des poissons d’eau, des peurs, des pleurs, des fleurs inverses
Écoutez votre vie est ici ouverte en deux, elle gémit tout bas
Mettez la nuque sur la route et retenez votre épouvante

Parlez pour vos amis assis en rond
Parlez pour ceux qui roulent dans la nuit
Parlez comme si le monde entier était ici
Réuni sous vos paupières comme devant l’âtre

Parlez pour moi, dites-moi le nom de la peine
Ce sanglot qui humecte les fenêtres des cités
Dites-moi l’escalier sans fin et la colère
Dites-moi votre nom, votre prénom et qui vous aime

Et ce chant muselé par les radios bavardes
Il brille au fond de nos poches comme un canif
Il suinte sur les murs, il bleuit les lézardes
Le chant muselé, le chant toujours, le chant des hommes

Il nous parle de nous, il nous donne nos armes
Il affute les grilles, il ouvre les couteaux
On l’entend, c’est le bruit des pas dans les couloirs du métro
C’est la respiration lamentable de l’aube dans les gares

Ce chant comme un dimanche au sortir des églises
Le vent dans les jupes des filles soulevées
La haine avec l’amour mêlée, le chant ressuscité
Il nous porte en avant de nous, il attend, il exulte

Il te parle dans ton oreille penchée
Tu lui réponds et ton cœur bat comme un tambour
Les mots vont dans les vaisseaux carmins de la terre
Un bras sur ton bras est posé qui dit « Écoute »
Oh, oh, oh…

PUISQU’EN FÊTE


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PUISQU’EN FÊTE

 

La tête à peine sortie et les pieds encore au lit que tu rêves bleu n’empêche le temps de se choisir noir

alors si la vie n’arrive qu’à tout et son contraire dans un ensemble contradictoire, je peins mon bout d’pain quotidien à la couleur des mots miens

en me rivant la girouette des contraires

je pars

et à chacun son axe

Niala-Loisobleu – 15 Juin 2019

 

LES MOTS ET LES COULEURS

Je pars pêcher l’ablette dans les trous de Loire
Je ne m’arrête pas, je suis à Montaigu
Je cherche le mouchoir perdu
De ma grand-mère
La pluie rend sa langueur à la plage dorée
Une noce descend à Saint-Paul par les grèves
Il est minuit, la lande est pleine de lapins assis en rond
Autour d’un korrigan très pâle qui parle de la mort et des marins

Je chasse la bruyère et le thym en Sologne
Fasciné par l’eau qui bout dans les marais
Je cours après les trains qui rôdent sur la lande
Je pars chercher la trace de l’ermite basque
Qui a laissé passer la frontière aux chevaux

La France, cette mer où je vogue à mon aise
Seul face au vent et au silence en moi
Autour de moi couché
Comme un long chien blanc à l’ordre levé
Je berce le sommeil des mares
Les secrets dans les cours cachées
La capitale du bon Dieu perdue dans les yeux de nos femmes
Le soleil mouillé des matins où coule une fille noyée

Le monde est un royaume étrange
Dont le prince fou est curieux
C’est un vieux prince sans enfant
Qui se promène et se pavane
Dans un long rideau gris et rouge
Ainsi je vais comme le vent

Je vais le long des palissades grises
Chercher le soleil des enfants
Je ne sais rien de moi, du monde qui m’appelle
J’apporte les mots grands ouverts
De mes routes, de mes folies
Ici et là les mots brûlés dans les regards, étalés sur les tables brunes
La chair, le sang, le jus et ce monde animal
Les mots qui courent sous les choses
Pubères, chauds, moites et vermillons
Courant le long des trains, le long des routes
Les mots pendus aux arbres et traversant les haies
Inconnus, murmurés, aperçus, devinés
Et ceux qui claquent le matin
Quand flottent des chansons marines
Du linge de femme au soleil

Assis sur les talus, les mots et les jambes pendantes
Et cet univers bariolé qui cherche sa femelle et ne sait pas pourquoi
Je pars, je n’aime que les mots et les couleur

Jacques Bertin

 

Brise marine – Mallarmé – Jacques Bertin


Brise marine – Mallarmé – Jacques Bertin

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots …
Mais, ô mon coeur, entends le chant des matelots !

Stéphane Mallarmé, Vers et Prose, 1893

 

LE POUVOIR DU CHANT


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LE POUVOIR DU CHANT

 

Je suis un château noir parcouru de forêts
De décors de théâtre et d’extases sans nombre
De jacqueries, de viols, où vrillent des forêts
Je suis une voix claire au-dessus des marais

Le cheval du courrier irradié dans sa course
Une voix tressée, je suis dans vos voix, vos sources
Je suis parcouru d’orgueil sombre et de forêts
De vanités d’enfant, de chevreuils et d’œillets

Je suis un mendiant sur la route de Saint-Jacques
Je suis une maladrerie, un lazaret
Je suis le vent sale qui dans l’usine traque
Votre âme pour l’aller noyer dans les marais

Ou lancer dans les cieux profonds avec ma fronde !
Je suis au gué du jour un bac coulé dans l’onde
Et chantant, et qui brille comme un poing fermé
Un hôtel parcouru d’arbres aux troncs brûlés

J’ai connu les hôtels perdus, la solitude
Moniales et putains, leurs mains de mansuétude
Montrent la même clé d’or manquante, et leurs mains
Essuient le visage du même lendemain

J’ai chanté, je suis le chanteur de mes vingt ans
Je chantais, je chevauchais ma sainte jeunesse
Je vous cherchais, j’avais égaré vos adresses
J’ai fait vers vous, ô mes amis, tant de chemin

Toutes vos larmes, toutes vos peurs, tout le chant
Moquez le rôdeur triste ergotant dans le vide
Ricanez sur le monde ! Et moquez le candide
Je suis l’air, je suis le maître des lendemains

La voix qui porte l’aube dans la nuit du monde
Je suis le chant sur la moire bleue des forêts
Je suis la pierre et le jet, la cible et la fronde
Oh, quel désir de chanter bien j’avais, j’avais !

Je suis le chant, je suis l’oiseau blessé qui tombe
Je suis l’homme que tu aimais, je nous aimais
Je suis la solitude à la fois et le nombre
Chantant, je suis la voix massive des forêts

Je suis le château dérivant dans le marais
Je suis l’oiseau blessé qui pleure au bord des tombes
La voix commune du couvent, du claque immonde
Je vous aimais, je vous aimais, je vous aimais

Je suis l’âme de tout le monde et je suis toute
L’âme du monde, la braise qui dans la soute
Chante. J’ai transformé le vieux doute en voilier
Je suis l’oiseau blessé qui ne tombe jamais

Le train lancé vers l’ouest et les plaines avides
La haridelle aveugle et tout son rêve aride
L’homme qui dans ses liens chante l’humanité
Moquez-vous ! L’homme entravé qui chante est évadé

Je suis le peuple – et craignez-le quoiqu’il se taise –
Et je suis la mer soudain transmutée en braise
Quand nous nous décidons à être un peuple enfin
Entendez-vous gronder ce mascaret, au loin ?

J’ai gardé pour vous mes vingt ans et mon enfance
Je suis la marée des pollens et des fragrances
Je suis le Hollandais volant dans les marais
Et le château aphone éructant ses forêts

L’homme qui va mourir au profond des marais
La voix brisée chantant – la maison – j’y mourrai
Je chantais, ah, mais vous ne saviez pas entendre
Ni comprendre ce que le chant seul fait comprendre

C’est quoi ce bruit, c’est quoi ce chant ? C’est l’espérance
Celle qui sert à rien mon vieux ! C’est la mousson
Que ça se taise! Et qu’on meure d’indifférence !
C’est le moutonnement impétueux des moissons

Je suis la vibration commune, l’idéal
Je suis le voyant, muse, et je suis ton féal
Je crois dans le chant et qu’il faut croire dans l’homme
Et qu’il faut le nommer contre tous, l’homme, l’homme

J’étais la gueule noire éructant son charbon
Vous ne comprenez rien : la durée, le pardon
La bonté ! Puis ni comment, au fond, on fait un monde
Je faisais du monde et aujourd’hui vous pleurez !

C’est plus loin, c’est là-bas que nous allons survivre
Notre choix nous portera sur une autre rive
Tout perdre, tout chanter, tout l’homme à inventer
Plus loin, plus loin, plus haut, tout tenter, tout tenter

Je suis, je volerai, mon chant est un cargo
Bourré de forêts, de remugles, un château
Rasant votre tel quel comme un aigle royal
Je suis la vibration commune, l’idéal

Je chante car je suis en pierre du pays
Car je suis le vin de ma cave et de ma vigne
Et je suis à moi-même mon puits , et je vous nomme
Je prends bien la lumière car je suis un homme !

Il est dans son chant, l’homme libre et prisonnier
Je suis ce que nous sommes, nous sommes, nous sommes
Je suis à la fois tout l’homme et tous les hommes
La vérité : le chant de la bête de somme

Ah, comme j’ai chanté, j’ai chanté, j’ai chanté
Je vous aimais, je vous aimais, je vous aimais !

Jacques Bertin