UN VOYAGE – JACQUES BERTIN


UN VOYAGE – JACQUES BERTIN

J’ai retrouvé dans la coque la vieille fêlure
L’humidité qui suinte comme l’éternel poison
Et j’ai pleuré, assis la tête contre la cloison
De l’autre côté le moteur battait son chant profond
Celui qui vient de l’enfance
Et dont les basses fréquences
Toujours ont raison

Où tu vas poser ton sac
Fais un lit avec tes larmes
Il flottait dans cet endroit une odeur de goudron et
d’urine
Gravé dans le travers de la blessure on distinguait un nom
Une illusion ou un message ou une marque de fabrique
Le monde passait contre les hublots lentement comme un
monde
Les façades prétentieuses croulaient dans les angles
morts
On voyait des visages de femmes glacées et pensives
Marquant la brume comme d’immatures soleils d’hiver
Je ne sais pourquoi je me bats le bateau me conduit dans
l’aube
Ah vers la haute mer, bien sûr, comme chaque matin
Je me retrouve faisant mon méchant trafic dans un port
incertain
Il faut payer cash, en devises fortes et avec le sourire
Je ne sais pourquoi je me bats. J’ai pleuré dans la chaleur
torride
Le monde est beau ! Les femmes se donnent avec des airs de
s’oublier !
Nos victoires sont devant nous qui nous tendent la main !

Où tu vas poser ton sac
Fais un lit avec tes larmes

J’allais vers toi comme dans l’eau la paille – Jacques Bertin


J’allais vers toi comme dans l’eau la paille – Jacques Bertin

J’allais vers toi comme dans l’eau la paille
Ah, que j’aimais les reins de ce courant!
Cette eau forte et lourde et vive! Où que j’aille
Quel soleil m’appelait absolument!
Un astre unique et sa cour de reflets
Et je croyais en l’avenir, je renaissais
Les jours ne m’étaient plus comptés, j’avais le temps
Il faisait doux nager dans le fleuve d’argent
N’oublie pas d’où je viens, traqué par les chiens jaunes
Et je me suis jeté dans le delta, vers Salins, dans le Rhône

Jacques Bertin

LE POUVOIR DU CHANT – JACQUES BERTIN



LE POUVOIR DU CHANT – JACQUES BERTIN

Je suis un château noir parcouru de forêts
De décors de théâtre et d’extases sans nombre
De jacqueries, de viols, où vrillent des forêts
Je suis une voix claire au-dessus des marais

Le cheval du courrier irradié dans sa course
Une voix tressée, je suis dans vos voix, vos sources
Je suis parcouru d’orgueil sombre et de forêts
De vanités d’enfant, de chevreuils et d’œillets

Je suis un mendiant sur la route de Saint-Jacques
Je suis une maladrerie, un lazaret
Je suis le vent sale qui dans l’usine traque
Votre âme pour l’aller noyer dans les marais

Ou lancer dans les cieux profonds avec ma fronde !
Je suis au gué du jour un bac coulé dans l’onde
Et chantant, et qui brille comme un poing fermé
Un hôtel parcouru d’arbres aux troncs brûlés

J’ai connu les hôtels perdus, la solitude
Moniales et putains, leurs mains de mansuétude
Montrent la même clé d’or manquante, et leurs mains
Essuient le visage du même lendemain

J’ai chanté, je suis le chanteur de mes vingt ans
Je chantais, je chevauchais ma sainte jeunesse
Je vous cherchais, j’avais égaré vos adresses
J’ai fait vers vous, ô mes amis, tant de chemin

Toutes vos larmes, toutes vos peurs, tout le chant
Moquez le rôdeur triste ergotant dans le vide
Ricanez sur le monde ! Et moquez le candide
Je suis l’air, je suis le maître des lendemains

La voix qui porte l’aube dans la nuit du monde
Je suis le chant sur la moire bleue des forêts
Je suis la pierre et le jet, la cible et la fronde
Oh, quel désir de chanter bien j’avais, j’avais !

Je suis le chant, je suis l’oiseau blessé qui tombe
Je suis l’homme que tu aimais, je nous aimais
Je suis la solitude à la fois et le nombre
Chantant, je suis la voix massive des forêts

Je suis le château dérivant dans le marais
Je suis l’oiseau blessé qui pleure au bord des tombes
La voix commune du couvent, du claque immonde
Je vous aimais, je vous aimais, je vous aimais

Je suis l’âme de tout le monde et je suis toute
L’âme du monde, la braise qui dans la soute
Chante. J’ai transformé le vieux doute en voilier
Je suis l’oiseau blessé qui ne tombe jamais

Le train lancé vers l’ouest et les plaines avides
La haridelle aveugle et tout son rêve aride
L’homme qui dans ses liens chante l’humanité
Moquez-vous ! L’homme entravé qui chante est évadé

Je suis le peuple – et craignez-le quoiqu’il se taise –
Et je suis la mer soudain transmutée en braise
Quand nous nous décidons à être un peuple enfin
Entendez-vous gronder ce mascaret, au loin ?

J’ai gardé pour vous mes vingt ans et mon enfance
Je suis la marée des pollens et des fragrances
Je suis le Hollandais volant dans les marais
Et le château aphone éructant ses forêts

L’homme qui va mourir au profond des marais
La voix brisée chantant – la maison – j’y mourrai
Je chantais, ah, mais vous ne saviez pas entendre
Ni comprendre ce que le chant seul fait comprendre

C’est quoi ce bruit, c’est quoi ce chant ? C’est l’espérance
Celle qui sert à rien mon vieux ! C’est la mousson
Que ça se taise! Et qu’on meure d’indifférence !
C’est le moutonnement impétueux des moissons

Je suis la vibration commune, l’idéal
Je suis le voyant, muse, et je suis ton féal
Je crois dans le chant et qu’il faut croire dans l’homme
Et qu’il faut le nommer contre tous, l’homme, l’homme

J’étais la gueule noire éructant son charbon
Vous ne comprenez rien : la durée, le pardon
La bonté ! Puis ni comment, au fond, on fait un monde
Je faisais du monde et aujourd’hui vous pleurez !

C’est plus loin, c’est là-bas que nous allons survivre
Notre choix nous portera sur une autre rive
Tout perdre, tout chanter, tout l’homme à inventer
Plus loin, plus loin, plus haut, tout tenter, tout tenter

Je suis, je volerai, mon chant est un cargo
Bourré de forêts, de remugles, un château
Rasant votre tel quel comme un aigle royal
Je suis la vibration commune, l’idéal

Je chante car je suis en pierre du pays
Car je suis le vin de ma cave et de ma vigne
Et je suis à moi-même mon puits , et je vous nomme
Je prends bien la lumière car je suis un homme !

Il est dans son chant, l’homme libre et prisonnier
Je suis ce que nous sommes, nous sommes, nous sommes
Je suis à la fois tout l’homme et tous les hommes
La vérité : le chant de la bête de somme

Ah, comme j’ai chanté, j’ai chanté, j’ai chanté
Je vous aimais, je vous aimais, je vous aimais !

A LA MESSE DU SOIR – JACQUES BERTIN


A LA MESSE DU SOIR – JACQUES BERTIN

À la messe du soir le prêtre aussi sans douteS’ennuie parmi les couche-***, les divorcésLes traînards de l’armée perdus dans leur dérouteHésitant à jeter leurs armes au fosséUn frisson te parcourt malgré la canadienneTu ne t’es pas changé. La tenue de maçonSent le chantier. Tu crains que quelqu’un te surprenneLa barque des beaux jours racle un peu les haut-fondsTu es un arbre vif où un clapot vient battreDe Kyrie, de Sanctus et d’Agneau de DieuBaisse la tête, on voit tes mains pleines de plâtreDans la lueur affreuse où stagnent des vœux pieuxDans le gréement est égarée une hirondelleAux appels sans écho, aux effrois sans réponseLa nef oblique au vent, sa cloche unique appelleSur la houle des quartiers neufs et le bétonSur le parvis, tu partages ta foi en loquesPlus une cigarette et la quinte de touxAvec un inconnu qui s’enfuit. Tu te moquesDe sa hâte risible et son dégoût de toutTu rentres sans traîner, les poings morts dans les pochesComme un fil-de-fériste sur le fil des ruesOn entend un ricanement fou sous un porcheEt c’est le Christ, cette ombre montant vers les nues

À celle que je ne reverrai plus – Jacques Bertin


À celle que je ne reverrai plus – Jacques Bertin

Et de très loin je vous souhaite
Une maison sans rideau
Un angélus de dentelles
À la robe de vos amours
La rivière comme une traîne
Comme dans ses jardins, la Seine
Et restez comme vous étiez
 
Et puis
Les genêts couchés du soleil
Où dévalent des routes bleues
Et sur vos yeux cette chaleur
Je vous offre ceci. Qu’importe
Si je ne vous revois jamais
Pensez à moi dans chaque chose
 
Un ami pour la rime riche

Dans le feu d’herbes de l’été
Un enfant pour la rime ouverte
Et restez comme vous étiez
Votre amour dans ses bras vous prenne
Et votre vie il la retienne
Comme au vent un chapeau de papier
 
Et moi
Dans mes amours je vous emporte
Comme une photo qu’on regarde
Quand on est seul dans les cafés
Rappelez-vous. Je me rappelle
Quand vous étiez sous le toit d’ombre
La rue ouverte de l’été

LA NUIT ON NE PEUT


« Au jardin fruitier » – Niala 2014

 La Nuit On Ne Peut

Ta poésie Jacques, collée aux semelles, tu me chantes chaque brin d’herbe battant le chant de ma vie. Voici un autre printemps à l’aurore approchée du couché. Soleil à saute-mouton au levé blessant d’un étoc en embuscade. Qu’attendre du silence assiégeant qui force derrière le rapt des fruits de son coeur?

Ils étaient trois les garçons, deux les filles. Ajoute à ça leurs multiples ça gonfle le sac à faire corps-mort et couler au fond à étouffer les vents-porteurs.

Sans échanges l’Art dans toute sa signification n’est plus l’Art

La couleur pourra-t-elle prendre sur le jour en négatif ?

La main à quai ne sait que tremper le pinceau, lui laisser que le mouchoir, quel mauvais tableau ça fée

Imagine un amour sans rien en savoir, quel bluff impossible pour le symbole de l’oiseau

Voilà j’ai eu le ressortir d’images décollées qui m’a pris quand le coq à chanté, c’est mains tenant à toi Bertin d’en chanter la résurgence pour que le cerisier meurt pas de stérilé.

Niala- Loisobleu – 21 Mars 2021

La Nuit On Ne Peut – Jacques Bertin

La nuit on ne peut vraiment plus échapper

On rentre dans une grange à la charpente
Inquiétante comme l’éternité

Les amis d’enfance dorment dans le foin,

Quelquefois l’un d’eux s’éveille
Et me regarde, et se rendort

Il y a de très jeunes filles, dont je suis éperdument
Amoureux
Un peu de leur neige sur mon épaule est restée
Il y a si longtemps et la neige est restée
La nuit on ne peut vraiment plus échapper …

Je sors en douce de ma vie par la porte du fond
Ou êtes vous, ou êtes vous, la nuit vous découvre et vous couvre ou êtes vous
Est ce que vous me cherchez aussi, dites si nous allions,
Comme autrefois dormir dans des décors de hasard avec de bons feux d’odeurs
Est ce qu’on nous permettrait d’y mourir
Enfant perdu, enfant puni, est ce que vous rodez autour du parc interdit
Où le jour et la nuit Dieu vous accueille juste pour vous donner l’avant goût du retour

Jacques Bertin – Cette fille


Jacques Bertin – Cette fille

Cette fille qui m’a jeté un regard à Saint-Germain, je l’ai suivie pendant longtemps
Une nuit j’ai rêvé que je pénétrais dans les seins d’une blonde sous le maillot de velours
Elle avait ton visage mais j’étais sûr que ce n’était pas toi
Une autre fois je revoyais ses yeux posés sur moi dans une cave
Tu me trouvais silencieux mais elle, l’autre, elle m’appelait
Tu me demandais « M’aimes-tu ? » Mais la question était ailleurs

Ce mouvement du ventre contre moi d’une femme qui demande l’amour
Puis sur la grève il reste des objets et des regards éparpillés
Et chacune m’est nécessaire comme dans la plaine les lumières, les fumées
Elles ne demandent qu’une chose : qu’on les accompagne un peu de temps
Dans leur roman page à page offert, leur épaule sur mon épaule
Et moi qui chaque fois me recule sans me donner

Je sortais de chez une fille. Dans la rue la pluie m’accueillait
Tu as senti, mon amour, que de très loin je revenais vers toi
Un jour je te prendrai de ma puissance et je saurai la ferveur du don
Ce sera ce soir et je rentre d’un voyage
Tu m’ouvres la porte, tu es en larmes, tu me dis
« Je t’attendais hier au soir mais il y a quatre ans que je t’attends »

DURE A PASSER – JACQUES BERTIN


DURE A PASSER – JACQUES BERTIN

Tu as traîné toute la nuit dans les bistrots du centre
Tu rentres chez toi, tu prends un papier, un crayon
Mais rien ne vient parce qu’il n’y a rien à dire au fond
Tu prends un bain puis tu prépares ton suicide

Quelquefois la nuit est bien plus courte qu’on imagine
La mort vient vite et c’est trop tard, le jour est là
Dans l’arbre, toujours le même, voilà déjà le rossignol
Le jour qui vient t’a poignardé, tu es livide

Je sens, je sens tous ceux qui cette nuit sont seuls
Qui vont passer la nuit tenant la main courante
À regarder le gouffre, à y sombrer
Je sens la mort qui jaillit du miroir éclaté

Il faut descendre dans la rue, il faut peupler la nuit
Il faut prendre la mort au licol et la mener boire
Ensemble dans une aurore lumineuse des gouttes de rosée
Que seront les mots innombrables par nous au sol déposés

Ô mon Anne quand je serai sur l’autre versant de la nuit
Je serai dans le sel de tes larmes à toi seule
Ce soir la mort pose son mufle chaud sur mon épaule
Comme une bonne compagne pas trop dérangeante pour le moment

L’OR PUR – JACQUES BERTIN


L’OR PUR – JACQUES BERTIN

Pardonnez-moi d’avoir parlé de moi encore hier j’étais si malheureux
Il y avait c’est vrai le vin les sourires les yeux

Mon bras coupé me faisait mal
Mon cœur plié dans le journal
Saignait beaucoup
Et on voyait mon espoir par le trou
Un tunnel conduisait à travers la chair vive
A une femme debout sur la rive

Pardonnez-moi pour l’espérance folle
Qui fait déborder par moments ce trop-plein de paroles
Pardonnez-moi d’être l’enfant
Qu’on a perdu dans le square, le temps
Est à la pluie, loin il y a les nuages
Comme un ourlet très douloureux dans le cœur sage

Ah vieille carte qu’on lit mal!
Les avenirs débordent de la malle
La jeune fille enfermée court en plein jour vers un bal
Au devant du convoi quelqu’un lève un fanal
Arrêtez-moi dans ma course vers l’innocence
Reprochez-moi d’être embourbé dans l’espérance

C’est par l’or pur que je vaincrai
On est sans nouvelles du steamer du printemps
Et la noyée du jour de l’an?
Il fait froid il fait mauvais temps
La femme que j’attends toujours me tance
Et j’ai ma douleur qui me lance