DE VIVE A VEUVE VOIX PAR PAUL NEUHUYS


DE VIVE A VEUVE VOIX PAR PAUL NEUHUYS

Maintenant que le monde à sa fin s’achemine
Et que je vis parmi les ombres du passé
Mon vertige s’arrête aux yeux verts d’une ondine ou dans mon petit coin chez
Madame de
C.

Mais comment m’esquiver?
Mais comment m’effacer?
Je crève de ferveur, je sanglote ma vie
Vivre de plus en plus dans un monde glacé
Jusqu’à n’avoir plus qu’une tombe pour amie?

L’homme cavalier seul sur un cheval sans bride
Reprend la navette entre
Jésus et
Vénus
Sous un ciel scintillant de mille feux torrides
D’être un homme est-ce donc si triste devenu?

L’image peinte aussi est une poétique
Qu’elle vise au reflet d’un rêve intemporel
Ou circule au milieu des oliviers tragiques
Paysan dont l’humour transcende le trivial?

Toujours la même porte ouverte sur
Byzance

La gravité zéro est mon point oméga:


Donne-moi tout la fleur le fruit et la semence! —

Jeunesse son verjus, vieillesse son verglas…

Paul Neuhys

HIGELIN SYMPHONIQUE ET ARTHUR H – Lettre à la petite amie de l’ennemi public n°1


HIGELIN SYMPHONIQUE ET ARTHUR H

Lettre à la petite amie de l’ennemi public n°1

Oh c’est ok, joue moi ce vieux truc

J’vais te dire j’ai mal au cul et au coeur
Ça fais trois heures que je glande
Dans ce bar d’la rue Delambre
Quand j’serais dehors
J’en aurais fini pour longtemps avec leurs gueules d’enterrements
De croque-morts

Ça fais longtemps que j’roule ma bosse
Les honnêtes gens me cherchent des crosses
J’suis foutu, yeah
À moins qu’tu t’pointes dans ta vieille Rolls
Pour m’emmener voir les baby-dolls a Honolulu

Comprend-moi bien ma petite Lulu
Depuis qu’j’ai toute cette flicaille au cul
Faut qu’j’change d’adresse car dans la presse
Vu le portrait qu’ils m’ont taillé
Y a plus personne pour repasser
Mes chemises

Oh monte le juke-box
Allez bosse
Pas mal, han
Hou
Oh écrase

Cela dit qu’je comprends qu’tu paniques
Vu qu’t’es l’amie d’l’ennemi public numéro un
J’te préviens s’ils t’mettent le grappin dessus
T’as qu’à leur dire qu’tu m’as pas vu, parole de flic
Oh t’énérves pas

Quand tu recevras cette lettre
Je me serais jeté par la fenêtre d’la PJ
À moins qu’je n’finisse au cyanure
Mélangé à d’la confiture de groseille

Avant qu’les justiciers rappliquent
Faut qu’j’te dise où j’ai planqué l’fric
De cet escroc de milliardaire
Pour que tu t’offres à notre amour
Une petite croisière de non-retour
Autour, tout autour de la Terre
Tant pis pour moi, il est trop tard
Pleure pas, j’ai le cafard

Parolier : Jacques Higelin

« LEUR JARDIN » – NIALA 2021 – ACRYLIQUE S/TOILE 60X60


« LEUR JARDIN »

NIALA

2021

ACRYLIQUE S/TOILE 60X60

LES COMPAGNONS DANS LE JARDIN

L’homme n’est qu’une fleur de l’air tenue par la terre, maudite par les astres, respirée par la mort; le souffle et l’ombre de cette coalition, certaines fou, le
surélèvent.

Notre amitié est le nuage blanc préféré du soleil.

Notre amitié est une écorce libre. Elle ne se détache pas des prouesses de notre cœur.

Où l’esprit ne déracine plus mais replante et soigne, je nais. Où commence l’enfance du peuple, j’aime.

xxe siècle : l’homme fut au plus bas. Les femmes s’éclairaient et se déplaçaient vite, sur un surplomb où seuls nos yeux avaient accès.

À une rose je me lie.

Nous sommes ingouvernables. Le seul maître qui nous soit propice, c’est l’Éclair, qui tantôt nous illumine et tantôt nous pourfend.

Éclair et rose, en nous, dans leur fugacité, pour nous accomplir, s’ajoutent.

Je suis d’herbe dans ta main, ma pyramide adolescente. Je t’aime sur tes mille fleurs refermées.

Prête au bourgeon, en lui laissant l’avenir, tout l’éclat de la fleur profonde. Ton dur second regard le peut. De la sorte, le gel ne le détruira pas.

Ne permettons pas qu’on nous enlève la part de la nature que nous renfermons. N’en perdons pas une éta-mine, n’en cédons pas un gravier d’eau.

Après le départ des moissonneurs, sur les plateaux de l’Ile-de-France, ce menu silex taillé qui sort de terre, à peine dans notre main, fait surgir de notre mémoire un
noyau équivalent, noyau d’une aurore dont nous ne verrons pas, croyons-nous, l’altération ni la fin; seulement la rougeur sublime et le visage levé.

Leur crime : un enragé vouloir de nous apprendre à mépriser les dieux que nous avons en nous.

Ce sont les pessimistes que l’avenir élève. Ils voient de leur vivant l’objet de leur appréhension se réaliser. Pourtant la grappe, qui a suivi la moisson, au-dessus de son
cep, boucle; et les enfants des saisons, qui ne sont pas selon l’ordinaire réunis, au plus vite affermissent le sable au bord de la vague. Cela, les pessimistes le perçoivent
aussi.

Ah! le pouvoir de se lever autrement.

Dites, ce que nous sommes nous fera jaillir en bouquet?

Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver.

Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir? Mourir, c’est devenir, mais nulle part, vivant?

Le réel quelquefois désaltère l’espérance. C’est pourquoi, contre toute attente, l’espérance survit.

Toucher de son ombre un fumier, tant notre flanc renferme de maux et notre cœur de pensées folles, se peut; mais avoir en soi un sacré.

Lorsque je rêve et que j’avance, lorsque je retiens l’ineffable, m’éveillant, je suis à genoux.

L’Histoire n’est que le revers de la tenue des maîtres. Aussi une terre d’effroi où chasse le lycaon et que racle la vipère. La détresse est dans le regard des
sociétés humaines et du Temps, avec des victoires qui montent.

Luire et s’élancer – prompt couteau, lente étoile.

Dans l’éclatement de l’univers que nous éprouvons, prodige! les morceaux qui s’abattent sont vivants.

Ma toute terre, comme un oiseau changé en fruit dans un arbre éternel, je suis à toi.

Ce que vos hivers nous demandent, c’est d’enlever-dans les airs ce qui ne serait sans cela que limaille et souffre-douleur. Ce que vos hivers nous demandent, c’est de préluder pour vous
à la saveur : une saveur égale à celle que chante sous sa rondeur ailée la civilisation du fruit.

Ce qui me console, lorsque je serai mort, c’est que je serai là — disloqué, hideux — pour me voir poème.

Il ne faut pas que ma lyre me devine, que mon vers se trouve ce que j’aurais pu écrire.

Le merveilleux chez cet être : toute source, en lui, donne le jour à un ruisseau. Avec le moindre de ses dons descend une averse de colombes.

Dans nos jardins se préparent des forêts.

Les oiseaux libres ne souffrent pas qu’on les regarde. Demeurons obscurs, renonçons à nous, près d’eux.

O survie encore, toujours meilleure!

René Char

ROSÉE DOCRES – NIALA 2021- ACRYLIQUE S/TOILE 61X46


ROSÉE DOCRES

NIALA 2021

ACRYLIQUE S/TOILE 61X46

Les oiseaux ont tire’d’Elle la tendreté printanière

Elle

La fontaine de l’Axe

Centre humide

Feuillu de ses prochains fruits

Du roulement des vagues

Elle remonte l’espoir englouti à Àlexandrie

Bleu sang des coqs aux crêtes des clochers

Les maisons blanches à l’arc en cortège épaulées

Marguerite née des bouses.

Niala-Loisobleu – 6 Mai 2021.

LE POUVOIR DU CHANT – JACQUES BERTIN



LE POUVOIR DU CHANT – JACQUES BERTIN

Je suis un château noir parcouru de forêts
De décors de théâtre et d’extases sans nombre
De jacqueries, de viols, où vrillent des forêts
Je suis une voix claire au-dessus des marais

Le cheval du courrier irradié dans sa course
Une voix tressée, je suis dans vos voix, vos sources
Je suis parcouru d’orgueil sombre et de forêts
De vanités d’enfant, de chevreuils et d’œillets

Je suis un mendiant sur la route de Saint-Jacques
Je suis une maladrerie, un lazaret
Je suis le vent sale qui dans l’usine traque
Votre âme pour l’aller noyer dans les marais

Ou lancer dans les cieux profonds avec ma fronde !
Je suis au gué du jour un bac coulé dans l’onde
Et chantant, et qui brille comme un poing fermé
Un hôtel parcouru d’arbres aux troncs brûlés

J’ai connu les hôtels perdus, la solitude
Moniales et putains, leurs mains de mansuétude
Montrent la même clé d’or manquante, et leurs mains
Essuient le visage du même lendemain

J’ai chanté, je suis le chanteur de mes vingt ans
Je chantais, je chevauchais ma sainte jeunesse
Je vous cherchais, j’avais égaré vos adresses
J’ai fait vers vous, ô mes amis, tant de chemin

Toutes vos larmes, toutes vos peurs, tout le chant
Moquez le rôdeur triste ergotant dans le vide
Ricanez sur le monde ! Et moquez le candide
Je suis l’air, je suis le maître des lendemains

La voix qui porte l’aube dans la nuit du monde
Je suis le chant sur la moire bleue des forêts
Je suis la pierre et le jet, la cible et la fronde
Oh, quel désir de chanter bien j’avais, j’avais !

Je suis le chant, je suis l’oiseau blessé qui tombe
Je suis l’homme que tu aimais, je nous aimais
Je suis la solitude à la fois et le nombre
Chantant, je suis la voix massive des forêts

Je suis le château dérivant dans le marais
Je suis l’oiseau blessé qui pleure au bord des tombes
La voix commune du couvent, du claque immonde
Je vous aimais, je vous aimais, je vous aimais

Je suis l’âme de tout le monde et je suis toute
L’âme du monde, la braise qui dans la soute
Chante. J’ai transformé le vieux doute en voilier
Je suis l’oiseau blessé qui ne tombe jamais

Le train lancé vers l’ouest et les plaines avides
La haridelle aveugle et tout son rêve aride
L’homme qui dans ses liens chante l’humanité
Moquez-vous ! L’homme entravé qui chante est évadé

Je suis le peuple – et craignez-le quoiqu’il se taise –
Et je suis la mer soudain transmutée en braise
Quand nous nous décidons à être un peuple enfin
Entendez-vous gronder ce mascaret, au loin ?

J’ai gardé pour vous mes vingt ans et mon enfance
Je suis la marée des pollens et des fragrances
Je suis le Hollandais volant dans les marais
Et le château aphone éructant ses forêts

L’homme qui va mourir au profond des marais
La voix brisée chantant – la maison – j’y mourrai
Je chantais, ah, mais vous ne saviez pas entendre
Ni comprendre ce que le chant seul fait comprendre

C’est quoi ce bruit, c’est quoi ce chant ? C’est l’espérance
Celle qui sert à rien mon vieux ! C’est la mousson
Que ça se taise! Et qu’on meure d’indifférence !
C’est le moutonnement impétueux des moissons

Je suis la vibration commune, l’idéal
Je suis le voyant, muse, et je suis ton féal
Je crois dans le chant et qu’il faut croire dans l’homme
Et qu’il faut le nommer contre tous, l’homme, l’homme

J’étais la gueule noire éructant son charbon
Vous ne comprenez rien : la durée, le pardon
La bonté ! Puis ni comment, au fond, on fait un monde
Je faisais du monde et aujourd’hui vous pleurez !

C’est plus loin, c’est là-bas que nous allons survivre
Notre choix nous portera sur une autre rive
Tout perdre, tout chanter, tout l’homme à inventer
Plus loin, plus loin, plus haut, tout tenter, tout tenter

Je suis, je volerai, mon chant est un cargo
Bourré de forêts, de remugles, un château
Rasant votre tel quel comme un aigle royal
Je suis la vibration commune, l’idéal

Je chante car je suis en pierre du pays
Car je suis le vin de ma cave et de ma vigne
Et je suis à moi-même mon puits , et je vous nomme
Je prends bien la lumière car je suis un homme !

Il est dans son chant, l’homme libre et prisonnier
Je suis ce que nous sommes, nous sommes, nous sommes
Je suis à la fois tout l’homme et tous les hommes
La vérité : le chant de la bête de somme

Ah, comme j’ai chanté, j’ai chanté, j’ai chanté
Je vous aimais, je vous aimais, je vous aimais !