AU LIT

Henri Michaux

AU LIT

J’écrase mon crâne et l’étale devant moi aussi loin que possible et quand c’est bien plat, je sors ma cavalerie.
Les sabots tapent clair sur ce sol ferme et jaunâtre.
Les escadrons prennent immédiatement le trot, et ça piaffe et ça rue.
Et ce bruit, ce rythme net et multiple, cette ardeur qui respire le combat et la
Victoire, enchantent l’âme de celui qui est cloué au lit et ne peut faire un mouvement.

La maladie que j’ai me condamne à l’immobilité absolue au lit.
Quand mon ennui prend des proportions excessives et qui vont me déséquilibrer si l’on n’intervient pas, voici ce que je fais :

Henri Michaux

PORTRAIT DES MEIDOSEMS – HENRI MICHAUX


Henri Michaux

PORTRAIT DES MEIDOSEMS – HENRI MICHAUX

Immensité déserte.
Château pareillement désert.
Altier, mais désert.
Et pendille son enfant dans le vent, dans la pluie.

Pourquoi?
Parce qu’il ne pourrait le ramener chez lui, vivant.
Du moins il ne sait comment s’y prendre.
Et pendille son enfant dans le vent et la pluie.
Dans ce dénuement il vit.
Maigrement.

Et tous deux de cela ils souffrent.
Mais ils n’arrivent pas à changer la situation qui en aurait tellement besoin.

Maintenant
U.
L.
Voici les rapports qu’il a avec le sien.
Son enfant à lui n’est pas si loin.
Pas à plus de dix pas.
Cela n’en vaut guère mieux.
A peine s’il l’observe.
De loin en loin, il lui fait : «
Tut!
Tut! »
C’est tout.
Ils n’ont pas d’autre commerce.
Ce n’est pas très réconfortant.
Non, ce n’est pas très réconfortant : «
Tut!
Tut! » crié d’un souffle d’ailleurs retenu.
Pauvre secours.
Mais pas nul, pourtant, non, pas nul.

Les
Meidosems ont encore bien d’autres façons fâcheuses de traiter leurs enfants d’âme.
Il faudra en parler.
Il n’y a guère d’enfants d’âme heureux.

L’horloge qui bat les passions dans l’âme des
Meidosems s’éveille.
Son temps s’accélère.
Le monde alentour se hâte, se précipite, allant vers un destin soudain marqué.

Le couteau qui travaille par spasmes attaque, et le bâton qui baratte le fond s’agite violemment.

Trente-quatre lances enchevêtrées peuvent-elles composer un être?
Oui, un
Meidosem.
Un
Mei-dosem souffrant, un
Meidosem qui ne sait plus où se mettre, qui ne sait plus comment se tenir, comment faire face, qui ne sait plus être qu’un
Meidosem.

Ils ont détruit son « un ».

Mais il n’est pas encore battu.
Les lances qui doivent lui servir utilement contre tant d’ennemis, il se les est passées d’abord à travers le corps.

Mais il n’est pas encore battu.

Ils prennent la forme de bulles pour rêver, ils prennent la forme de lianes pour s’émouvoir.

Appuyée contre un mur, un mur du reste que personne ne reverra jamais, une forme faite d’une corde longue est là.
Elle s’enlace.

C’est tout.
C’est une
Meidosemme.

Et elle attend, légèrement affaissée, mais bien moins que n’importe quel cordage de sa dimension appuyé sur lui-même.

Elle attend.

Journées, années, venez maintenant.
Elle attend.

L’élasticité extrême des
Meidosems, c’est là la source de leur jouissance.
De leurs malheurs, aussi.

Quelques ballots tombés d’une charrette, un fil de fer qui pendille, une éponge qui boit et déjà presque pleine, l’autre vide et sèche, une buée sur une glace, une
trace phosphorescente, regardez bien, regardez.
Peut-être est-ce un
Meidosem.
Peut-être sont-ils tous des
Meidosems… saisis, piqués, gonflés, durcis, par des sentiments divers…

Ce troupeau qui vient là, comme des pachydermes lents, avançant à la file, leur masse est et n’est pas.
Qu’en feraient-ils?
Comment la porteraient-ils?
Cette lourdeur, cette démarche anky-losée n’est qu’un parti qu’ils ont pris pour échapper à leur légèreté qui les épouvante à la longue.

Et va le cortège des énormes baudruches qui essaie de s’en faire accroire.

Sur ses longues jambes fines et incurvées, grande, gracieuse
Meidosemme.

Rêve de courses victorieuses, âme à regrets et projets, âme pour tout dire.

Et elle s’élance éperdue dans un espace qui la boit sans s’y intéresser.

Ces centaines de fils parcourus de tremblements électriques, spasmodiques, c’est avec cet incertain treillis pour face que le
Meidosem angoissé essaie de considérer avec calme le monde massif qui l’environne.

C’est avec quoi il va répondre au monde, comme une grelottante sonnerie répond.

Tandis que secoué d’appels, frappé, et encore frappé, appelé et encore appelé, il aspire à un dimanche, un dimanche vrai, jamais arrivé encore.

Le voilà qui file comme un obus.
Vitesse que

l’œil ne peut suivre.
Qu’arrivera-t-il?
Qu’il se

rompra en cent morceaux à l’arrivée, à coup sûr

et dans le sang.
Oh non, il n’est même pas parti.

Il n’est parti que de sa marche d’âme.

C’est aujourd’hui l’après-midi du délassement des
Meidosemmes.
Elles montent dans les arbres.
Pas par les branches, mais par la sève.

Le peu de forme fixe qu’elles avaient, fatiguées à mort, elles vont la perdre dans les rameaux, dans les feuilles et les mousses et dans les pédoncules.

Ascension ivre, douce comme savon entrant dans la crasse.
Vite dans l’herbette, lentement dans les vieux trembles.
Suavement dans les fleurs.
Sous l’infime mais forte aspiration des trompes de papillons, elles ne bougent plus.

Ensuite, elles descendent par les racines dans la terre amie, abondante en bien des choses, quand on sait la prendre.

Joie, joie qui envahit comme envahit la panique, joie comme sous une couverture.

Il faut ensuite ramener à terre les petits des
Meidosems qui, perdus, éperdus dans les arbres, ne peuvent s’en détacher.

Les menacer, ou encore les humilier.
Ils s’en reviennent alors, on les détache sans peine et on les ramène, emplis de jus végétal et de ressentiment.

Dans la glace, les cordons de ses nerfs sont dans la glace.

Leur promenade y est brève, travaillée d’élancements, de barbes d’acier sur le chemin du retour au froid du
Néant.

La tête crève, les os pourrissent.
Et les chairs, qui parle encore de chairs?
Qui s’attend encore à des chairs?

Cependant, il vit.

L’horloge roule, l’heure s’arrête.
Le boyau du drame, il y est.

Sans avoir à y courir, il y est…

Le marbre sue, l’après-midi s’enténèbre.

Cependant, il vit…

Oh!
Elle ne joue pas pour rire.
Elle joue pour tenir, pour se retenir.

Lune qui s’accroche, lune qui se décroche.

Elle joue une bille contre un bœuf et elle perd un chameau.

Erreur?
Oh, non, il n’y a jamais erreur dans le cerrcle fatal.

Il n’y a pas de rire.
Pas place pour rire.
Toute mobilisée pour souffrir, pour tenir.

Le cuvier des larmes est plein jusqu’au bord.

Le
Meidosem comme une fusée s’éclaire.
Le
Mei-dosem comme une fusée s’éloigne.

Allez, il reviendra.

Peut-être pas à la même vitesse, mais il reviendra, appelé par les fibres qui tiennent aux capsules.

Elle chante, celle qui ne veut pas hurler.
Elle chante, car elle est fière.
Mais il faut savoir l’entendre.
Tel est son chant, hurlant profondément dans le silence.

Une gale d’étincelles démange un crâne douloureux.
C’est un
Meidosem.
C’est une peine qui court.
C’est une fuite qui roule.
C’est l’estropié de l’air qui s’agite, éperdu.
Ne va-t-on pas pouvoir l’aider?

Non!

Ils ont mis les gants pour se rencontrer.

Dans le gant, on trouve une main, un os, une épée, un frère, une sœur, une lumière, cela dépend des
Meidosems, des jours, des chances.

Dans la bouche on trouve une langue, un appétit, des mots, une douceur, l’eau dans le puits, le puits dans la
Terre.
Cela dépend des
Meidosems, des jours, des chances.

Dans la cathédrale de la bouche des
Meidosems, ils font aussi claquer des pavillons.

Un ciel de cuivre le couvre.
Une ville de sucre lui rit.
Que va-t-il faire?
Il ne fera pas fondre la ville.
Il ne pourra pas percer le cuivre.

Renonce, petit
Meidosem.

Renonce, tu es en pleine perte de substance si tu continues…

Il plaît et pourtant…

Il dort à cheval dans sa peine immense.
Son chemin est l’horizon circulaire et la
Tour percée du ciel astronomique.

Il plaît.
Son horizon inaperçu élargit les autres
Meidosems, qui disent «
Qu’est-ce qu’il y a?
Qu’est-ce qu’il y a donc?… » et sentent de l’étrange, de l’agrandissement à son approche.

Et cependant, il dort à cheval dans sa peine immense…

Cette jeune
Meidosemme est toute en pavillons.
Sa face ne dit rien que «
Regardez mes pavillons ».
Et ils sont tellement nets que c’est très joyeux et qu’on pense «
Quelle est donc cette
Meidosemme porte-pavillon? » car ce sont, quoiqu’elle n’y songe pas, des pavillons qui ne veulent rien dire.

Autre chose, on peut voir dessous, si l’on est celui-là qui doit être appelé à l’y voir, qu’elle-même devine à peine, toute occupée à son
pavoi-sement.

Danger!
Il faut fuir.
Il le faut.
Vite.

Il ne fuira pas.
Son dominateur droit ne lui permet pas.

Mais il le faut.
Ne veut pas son dominateur droit.
Son épouvantant gauche s’agite, se tord, au supplice, hurle.
Inutile, ne veut pas son dominateur droit.
Et meurt le
Meidosem qui, indivisé, eût pu fuir.

Finie la vie.
Il n’en reste plus.
On pourra seulement, si on le veut absolument, en faire l’histoire.

Si grande que soit leur facilité à s’étendre et passer élastiquement d’une forme à une autre, ces grands singes nlamentaux en recherchent une plus grande encore, plus
rapide, pourvu que ce soit pour peu de temps et qu’ils soient sûrs de revenir à leur état premier.
Et pour cela s’en vont ces
Meidosems joyeux ou fascinés vers des endroits où on leur fait promesse d’une grande extension, pour vivre plus intensément et de là repartent excités vers des endroits
où une promesse analogue leur a été faite.

Des coulées d’affection, d’infection, des coulées de l’arrière-ban des souffrances, caramel amer d’autrefois, stalagmites lentement formées, c’est avec ces
coulées-là qu’il marche, avec elles qu’il appréhende, membres spongieux venus de la tête, percés de mille petites coulées transversales, allant jusqu’à terre,
extravasées, comme d’un sang crevant les artérioles, mais ce n’est pas du sang, c’est le sang des souvenirs, du percement de l’âme, de la fragile chambre centrale, luttant dans
l’étoupe, c’est l’eau rougie de la veine mémoire, coulant sans dessein, mais non sans raison en ses boyaux petits qui partout fuient; infime et multiple crevaison.

Un
Meidosem éclate.
Mille veinules de sa foi en lui éclatent.
Il retombe, s’étale et s’extravase en de nouvelles pénombres, en de nouveaux étangs.

Qu’il est difficile de marcher ainsi…

Le visage qui porte des chaînes, le voici.

Le chapelet de mailles le tient par les yeux, s’enroule autour de son cou, retombe, arrache, le fait souffrir du poids des mailles uni au poids de l’esclavage.

La longue ombre qu’il projette en avant en dit long là-dessus.

Temps!
Oh! le temps!
Tout le temps qui est le tien, qui eût été le tien…

Organes épars, courses rompues, intentions prises dans la pierre.
Le solide vous a ainsi.
En tessons de vous-même.
Le solide tant désiré vous a enfin.

Disloqués, en morceaux, genoux de l’élan. Étrange palissade meidosemme.

Plus de bras que la pieuvre, tout couturé de jambes et de mains jusque dans le cou, le
Meido-sem.

Mais pas pour cela épanoui.
Tout le contraire : supplicié, tendu, inquiet et ne trouvant rien d’important à prendre, surveillant, surveillant sans cesse, la tête constellée de ventouses.

Meidosem, à la tête habitée d arborescences, regardant non par les yeux crevés, mais par le chagrin de leur perte et par la térébrante souffrance.

Une arborescence infinie… sous la minceur translucide du visage exténué, exprime une vie percée, par-dessus un autre qui se forme, qui se forme, malaisé, prudent,
effilé et déjà repercé.

Grand, grand
Meidosem, mais pas si grand somme toute, à voir sa tête.
Meidosem à la face calcinée.

Et qu’est-ce qui t’a brûlé ainsi, noiraud?

Est-ce hier?
Non, c’est aujourd’hui.
Chaque aujourd’hui.

Et elle en veut à tous.

Calcinée comme elle est, n’est-ce pas naturel?

La grande lance diagonale qui, du haut en bas du
Meidosem faiblissant, s’est implantée pour le retenir.
Est-ce qu’elle va pour finir le retenir?

Du front au genou, grande béquille sans moelle.
Traverse impérieuse, à la dureté militaire.

Tuteur féroce, tu veux tuer ou tu soutiens?

Pas seulement le
Christ a été crucifié.
Celui-ci aussi l’a été,
Meidosem inscrit dans le polygone barbelé du
Présent sans issue.

Bien au-delà d’une sentence de juge, bien au-delà d’un écroulement de villes.

La plénitude de sa plaie l’isole de l’accident.

Il pâtit comme on règne.

Cuisses rondes, buste rond, tête ronde.
Mais ces yeux?
Obliques, dégringolés, percés.
Mais cet entredeux yeux?
Si grand, si grand, si vide.
Pour avaler quoi, avec ce vide?

Lézard tenace et dur comme le guet, il attend, ce
Meidosem.
Sans ciller, dans l’espoir de se remplir, il attend…

Très peu soutenus, toujours très peu soutenus, les voilà encore, leur colonne de vertèbres (sont-ce même des vertèbres?) transparaissant sous l’ectoplasme de leur
être.

Ils ne devraient pas aller loin.

Si, ils iront loin, vissés à leur faible, en quelque sorte forts par là et même presque invincibles…

Sur un corps mou, une tête de proie et de prise, de domination passée, comme un tracteur arrêté un après-midi sur les sillons d’un champ pas fini d’être
labouré.

Macle de tessons, de cristaux, de blocs.

La lumière y arrive droite, en repart droite, n’est entrée nulle part.

Le farouche noyau pétré attend, sur un corps vague, étranger, hétérogène, le clivage salutaire qui l’ouvre et le soulage enfin.

Agrafes du mal, vous avez eu prise ici.
Le
Mei-dosem a pourtant aussitôt fait butoir.
Risible résistance!
Palissade de peau contre dents de tigres.
Enfin… ça suffira peut-être cette fois.

Bovin
Bouddha de sa bête…

Le monde inférieur se médite en lui sans défaire ses courbes, et paît le
Meidosem, l’herbe invisible des douleurs remises en place.

Il domine?
Non; seulement il n’est pas égalé.

Démons féminins de l’excitation de l’encre du désir, triangulaire visage en poils de tentation, où percent, où coulent cent regards de pluie, cent regards accrocheurs,
de regards pour regards en retour.
Petite araignée noire, naine et crachant lentement, pour arrêter le temps un instant.

D’une berline de l’air, ou d’une petite terre inconnue dissimulée dans quelque ionosphère est descendue une petite troupe de
Meidosems nus, accrochés, certains, à des parachutes, d’autres à quelques ficelles ou à une motte plongeante, d’autres pas accrochés du tout.

Légers, fibres et fils rejetés en arrière, ces
Meidosems sont descendus en oblique (sans doute une certaine dérive), mains au repos, appliquées contre la jambe.

Tomber pour tomber, ils préfèrent tomber sagement, dans la dérive légère.

Non, ne s’inquiètent pas, descendent calmes, calmes, bien tendus les membres, bien tendus.
Sans arrière-pensée.
A quoi bon s’inquiéter déjà?
Ils en ont pour quelques secondes encore avant la casse.

Le voici le nœud indivisible et c’est un
Meido-sem.
Tout éruption, si on l’écoutait, mais c’est un nœud indivisible.

Profondément, inextricablement noué.
Sa jambe cessant d’être jambe si jamais elle l’a été, balai terminal d’une poitrine serrée qui elle aussi montre la corde et le jute.

Quel étranglé ne parle un jour de se libérer?
Les tables elles-mêmes parlent, à ce qu’on dit, de se libérer de leurs fibres.

Sphérule contractée de tête d’insecte, de tête de libellule, portée haut sur dansante démarche, sur allure paysanne.

Et toujours cette tête inquiète, semblable à celle que la souris porte sur son corps, au-devant des fromages empoisonnés, des graines éparses et des étoffes
abandonnées.

Tête pour se broyer.

Un nuage ici fait un nez, un large nez tout

répandu, comme l’odeur autour de lui, fait un œil

aussi, qui est comme un paysage, son paysage

devant lui, et maintenant en lui, dans la géante

tête, qui grandit, grandit démesurément.

D’une brume à une chair, infinis les passages en pays meidosem…

Profils en forme de reproches, profils en forme d’espoirs déçus de jeunes filles, voilà ces profils meidosems.

Concaves par-dessus tout, concaves attristés, mais pas larmoyants.

Pas d’accord pour le dur, pas d’accord pour les larmes.
Pas d’accord.

On ne les a jamais qu’entr’aperçus, les
Meidosems.

Un bandeau sur les yeux, un bandeau tout serré, cousu sur l’œil, tombant inexorable comme volet de fer s’abattant sur fenêtre.
Mais c’est avec son bandeau qu’il voit.
C’est avec tout son cousu qu’il découd, qu’il recoud, avec son manque qu’il possède, qu’il prend.

Dans son corps corseté pour sentir le résonnant, tendu vers un monde où la suée même est sonore, il cherche le drame voyageur qui sans trêve circule autour de lui
et de tous ses frères meidosems inquiets et qui ne savent quoi saisir.

Quand ils ont des soucis, leur tête se creuse, en jatte, en baquet, mais vide, de plus en plus vide, quoique de plus en plus grand, et ferait presque éclater leur crâne.

Quand deux choses ne leur plaisent pas, entre lesquelles il leur faudrait choisir et décider, quand, entre deux décisions à prendre, chacune désagréable et
génératrice probable d’autres désagréments mais difficiles à suivre à l’avance, ils n’arrivent pas à donner la préférence à l’une sur l’autre,
qui continue en quelque sorte, à chaque instant, de sonner de la cloche, ils agissent alors en reculant de plus en plus dans leur tête qui fait le vide devant le problème
tracassant qui ne les tracasse pas moins pour cela, vide douloureux qui occupe tout, sphère de néant.

Il lui est sorti du nez une espèce de lance courbe.
Elle vient de se former.
C’est un balancier.

Il leur en faut presque toujours des balanciers aux
Meidosems, quoique ça les gêne souvent terriblement, comme on pense bien, et dans la marche et à la course; et dans les rencontres.

Souvent vous voyez des
Meidosems parfaitement arrêtés, alors qu’il n’y a pas de quoi s’arrêter, sauf que leurs balanciers se sont pris dans des poutres, dans des perches, ou dans les balcons d’une
maison ou simplement dans les balanciers les uns des autres et ne peuvent plus avancer, attendent peut-être de périr ou d’être enfin dégagés avec de gros risques par
quelque casse-tout qui détermine avec divers accidents l’Accident libérateur.

Pour s’éviter de tomber en pareil engrenage de balanciers ils avancent plus volontiers en cortège, que seuls ou en groupes désordonnés.

Un jeune
Meidosem se plie, se replie, s’efface tant qu’il peut, se rejetant en arrière comme un lasso.
Mais la terrible tour animée qui le menace, penchée sur lui comme l’écroulement prochain d’un building sur l’auvent d’un petit pavillon…

Mais la terrible tour… en cet instant de flanelle…

Roche d’âme.
Contre elle, pas de recours.
Ils n’en trouvent pas.
Pas de contoumement possible.
Ils n’en trouvent pas.

Là-dessus, ils buteraient s’ils avançaient et ce n’est rien que vent, confluent de vents.

Là, remontant le fleuve de boue, monté sur un cheval solide, il espère aboutir à la mer de boue qui submergera ce qui doit être submergé.
Les yeux fixés sur l’estuaire dont il croit voir flotter les premières bouées, signes du vaste agrandissement qui va le libérer comme le sombre peut libérer.

Une souris s’échappe, mordille le doigt d’un vieux gant. «
Que fais-tu là, souris? » «
Je suis l’aigle de demain », répond-elle et déjà les
Meido-sems des alentours s’enfuient épouvantés.
Le bec impérieux se développe en un temps rapide.
Pour se sauver, il faudra faire vite maintenant.

Il se mue en cascades, en fissures, en feu.
C’est être
Meidosem que de se muer ainsi en moires changeantes.

Pourquoi?

Au moins, ce ne sont pas des plaies.
Et va le
Meidosem.
Plutôt reflets et jeux du soleil et de l’ombre que souffrir, que méditer.
Plutôt cascades.

Oh dortoirs-hiboux du souffle inétouffable.
Ils viennent ici,
Meidosems épuisés, conduits par le iil qui va du féminin au larcin, de la naissance à la pourriture, de la joie à la glaise, de l’air à l’azote.

Ils ont abouti ici.
Il n’y a rien à ajouter.

Meidosem qui s’envole par un rideau, revient par une citerne.

Meidosem qui se jette dans un ruisseau, se retrouve dans un étang.
Oh étrange, étrange naturel des
Meidosems.

Les pattes qui le font courir au bout du monde ne sont pas poilues, ne sont pas soutenues d’os, ne sont pas accrochées à un bassin solide circulaire.

Elles sont comme des gommes, comme de l’ennui qui court.

Les rosées de l’herbe des prairies ne s’attachent pas à elles.

Les pattes qui font courir les
Meidosems ne sont pas les pattes qu’il plairait aux bêtes d’avoir pour courir vite, quand la victime est en vue et si bonne dans son soubresaut… quand on arrive jusqu’à elle.

Non, ce ne sont pas ces pattes-là.

Et voici quelques-uns des lieux où vivent les
Meidosems, étranges en vérité; étrange qu’ils acceptent d’y vivre…

Il faut le dire, ils vivent surtout dans des camps de concentration.

Les camps de concentration où vivent ces
Meidosems, ils pourraient n’y pas vivre.
Mais ils sont inquiets comment ils vivraient s’ils n’y étaient plus.
Ils ont peur de s’ennuyer dehors.
On les bat, on les brutalise, on les supplicie.
Mais ils ont peur de s’ennuyer dehors.

Ici une plaine mamelonné éperdue vers le
Mei-dosem qui s’arrête stupéfait, lâchant son travail, auquel il était pourtant fort occupé, lâchant tout pour obéir à la fatale fascination.

Les élastiques de son être se tendent, se gonflent.

Ce n’est peut-être pas si dangereux qu’on pourrait croire.

Une corde dans une tour, il s’enroule dans la corde.
Fait!
Il se rend compte qu’il y a erreur.
Il s’enroule dans la tour.
Il se rend compte qu’il y a erreur.
Elle fléchit, elle se tord.
Il faut la redresser.
Il reçoit trois singes et leur fait les honneurs de la tour.
Les singes s’agitent et la réception n’est pas parfaite.
Cependant la tour est là, il faut monter, il faut descendre, il faut remonter avec deux singes sur les bras et un troisième qui en veut à ses cheveux.
Mais le
Meidosem est bien plus distrait que le singe.
Le
Meidosem songe toujours à autre chose.

Ce frêle songe à plus frêle encore, quand, arrivé au bout de l’agitation de ses quelques fils, après un temps pas tellement long, il sera comme s’il n’avait jamais
été.

En attendant, il faut d’autres tours.
Pour voir plus loin.
Pour pouvoir s’inquiéter de plus loin.

Par des plafonds crevés surgissent des têtes avides, curieuses, effarées, des têtes de
Meidosems.

Par les cheminées, par les fentes, par tout ce qui peut recevoir l’appareil à regarder.

Dans la maison, dans la pièce, d’entre les lattes, (et il y a des centaines de petites lattes par porte) apparaissent des
Meidosems, disparaissent des
Meidosems, reparaissent, redisparaissent.

Vite ici, vite partis les
Meidosems fureteurs…

Ici est le vieux palais aux longs couloirs où picorent les poules, où l’âne vient passer la tête.
Tel est le vieux palais.
C’est à plus de mille que les
Meidosems s’y tiennent, à bien plus de mille.

Tout est à l’abandon.
Personne n’est servi.
Personne n’a ce qu’il lui faudrait.
Le toit est mauvais.
Ils ont seulement, qu’ils tiennent en commun, qu’ils ne lâchent jamais, quatre mauvaises cordes.

Sans elles, même dans le palais, ils ne seraient pas à l’aise.
Quant à sortir sans, pas question.
Ils seraient épouvantés.
Et déjà ils sont épouvantés quand ils les ont dans la main, épouvantés qu’on ne les leur coupe.
Et on les leur coupe.
Aussitôt tous ensemble se jettent à renouer les morceaux coupés, s’embrouillent, tombent, se font menaçants.

Il y a bien d’autres cordes.
Mais avec d’autres, ils auraient peur de s’étrangler par mégarde.

Ici est la ville des murs.
Mais les toits?
Pas de toits.
Mais les maisons?
Pas de maisons.
Ici est la ville des murs.
Plans en mains, vous voyez constamment des
Meidosems chercher à en sortir.
Mais jamais ils n’en sortent.

A cause des naissances (et les morts momifiés occupent une place toujours plus grande entre les murs) à cause des naissances, toujours plus de gens.
Il faut construire de nouveaux murs entre les murs déjà existants.

Il y a de longs entretiens meidosems dans les murs, sur
Cela qui serait sans murs, sans limites, sans fin et même sans un commencement.

Quel paysage meidosem est sans échelles?
De toutes parts, jusqu’au bout de l’horizon, échelles, échelles…et de toutes parts têtes de
Meidosems qui y sont montés.

Satisfaites, vexées, ardentes, inquiètes, avides, braves, graves, mécontentes.

Les
Meidosems d’en bas qui circulent entre les échelles travaillent, entretiennent famille, paient, paient à des encaisseurs de toute tenue qui arrivent constamment.
On dit d’eux qu’ils ne subissent pas l’appel de l’échelle.

Pour deviser avec les vautours et avec les aigles qui passent à grande distance, ils édifient en une matière ferme de grands arbres, plus élevés que tout autre arbre,
de beaucoup, et capables, pensent-ils, de faire rêver les oiseaux eux-mêmes et de leur faire comprendre directement combien en somme ils sont pareils,
Meidosems et oiseaux.

Mais les oiseaux ne s’y sont pas laissé prendre, sauf quelques « mouchetis » de passereaux qui mettraient leur nid sur une lance, pourvu qu’il y ait des
Meidosems proches et de la nourriture et de l’agitation sans conséquence.

Parfois une volée d’oiseaux des îles ou une bande de migrateurs est signalée, se pose sur les plus hautes branches pour jacasser quelques instants et repart sans chercher aucun
rapport avec les
Meidosems déçus, mais jamais tout à fait déçus, et qui attendent toujours.

Il étend la surface de son corps pour se retrouver.

Il renie la présence de lui-même pour se retrouver.

Il vêt d’une chemise quelques vides pour, avant l’autre
Vide, un petit semblant de plein.

Les tiges montantes où ils prennent place conduisent à une terrasse ouverte.
Il y a beaucoup de tiges montantes.
Elles ne font pas de bruit.
Il y a beaucoup de terrasses.
Mais ce ne sont jamais que des terrasses et il faut tôt ou tard redescendre à cause de choses dont on a besoin.

Ensuite, vite, remonter.

Les plus nombreux efforts passent à trouver les tiges qui montent.
On n’a pas toujours la sienne.
Il faut que l’impatient se mette avec un autre qui fasse fonctionner la sienne, grande celle-là et où il emporte quantité de
Meidosems.

Arrivé en haut, l’autre se fait payer en bruits.
De là les vacarmes épouvantables à telle ou telle terrasse, si elle est spacieuse.
D’ailleurs presque toute terrasse est libératrice de cris.

Sur un toit, il y a toujours un
Meidosem.
Sur un promontoire, il y a toujours des
Meidosems.

Ils ne peuvent rester à terre.
Ils ne peuvent s’y plaire.

Dès que nourris, ils repartent vers la hauteur, vers la vaine hauteur.

Sur une grande pierre pelée, qu’est-ce qu’il attend, ce
Meidosem?
Il attend des tourbillons.
Dans ces tourbillons de
Meidosems emmêlés, frénétiques, est la joie; or la germination meido-semme augmente avec l’exaltation.

D’autres
Meidosems attendent plus loin, fils légers qui désirent s’emmêler à d’autres fils, qui attendent des effilochés du même genre, qui passent en flocons emportés
par le vent, qui eux-mêmes attendent un courant qui les soulève, les ascende et leur fasse rejoindre ou des isolés ou une troupe plus grosse de «
Meidosems de l’air ».

La chance fait parfois qu’ils rencontrent les algues d’âmes.
Mystérieux est leur commerce, mais il existe.

Tremblements, emportement cyclonique, ce sont les risques de l’air.
Ce sont les joies de l’air.
Comment ne pas se laisser emporter par la haute bourrasque meidosemme?

Sans doute elle a une fin.

Il y a, en effet, constamment dans le ciel des chutes de
Meidosems.
On y devient presque indifférent.
Il faut être parmi les proches pour y faire attention.
Certains ont les yeux en l’air seulement pour voir tomber.

Des ailes sans têtes, sans oiseaux, des ailes pures de tout corps volent vers un ciel solaire, pas encore resplendissant, mais qui lutte fort pour le resplendissement, trouant son chemin
dans l’empyrée comme un obus de future félicité.

Silence.
Envols.

Ce que ces
Meidosems ont tant désiré, enfin ils y sont arrivés.
Les voilà.

Henri Michaux

ANNÉE MAUDITE


Henri Michaux

ANNEE MAUDITE

Année

Année maudite

année collée

année-nausée

année qui en est quatre

qui en est cinq

année qui sera bientôt toute notre vie

Buveuse

taraudeuse

ornée de bernés

Année, la narine au vent

mais rien ne vient

Souffrance

sur ta coque vide!

Anxiété

sur ta coque vide!

Famine

sur ta coque vide!

Année, année, année que nous ânonnons sans fin compagnons de la cendre des débris calcinés poursuivis de plis poursuivis de plaies

A quand ton vin?

Singeuse de grandeur

mal balancée

balancée de ci de là

d’ici à là…

Et s’échappera-t-on jamais de toi.

Henri Michaux

AU PAYS DE LA MAGIE, I


Henri Michaux

AU PAYS DE LA MAGIE, I

J’ai vu l’eau qui se retient de couler.
Si l’eau est bien habituée, si c’est votre eau, elle ne se répand pas, quand même la carafe se casserait en quatre morceaux.

Simplement, elle attend qu’on lui en mette une autre.
Elle ne cherche pas à se répandre au-dehors.

Est-ce la forme du
Mage qui agit ?

Oui et non, apparemment non, le
Mage pouvant n’être pas au courant de la rupture de la carafe et du mal que se donne l’eau pour se maintenir sur place.

Mais il ne doit pas faire attendre l’eau pendant trop de temps, car cette attitude lui est inconfoi table et pénible à garder et, sans exactement se perdre, elle pourrait
s’étaler pas mal.

Naturellement, il faut que ce soit votre eau et pas une eau d’il y a cinq minutes, une eau qu’on vient précisément de renouveler.
Celle-là s’écoulerait tout de suite.
Qu’est-ce qui la retiendrait ?

L’enfant, l’enfant du chef, l’enfant du malade, l’enfant du laboureur, l’enfant du sot, l’enfant du
Mage, l’enfant naît avec vingt-deux plis.
Il s’agit de les déplier.
La vie de l’homme alors est complète.
Sous cette forme il meurt.
Il ne lui reste aucun pli à défaire.

Rarement un homme meurt sans avoir encore quelques plis à défaire.
Mais c’est arrivé.
Parallèlement à cette opération l’homme forme un noyau.
Les races inférieures, comme la race blanche, voient plus le noyau que le dépli.
Le
Mage voit plutôt le dépli.

Le dépli seul est important.
Le reste n’est qu’épiphénomène.

Henri Michaux

CONDUITE A TENIR


Henri Michaux

CONDUITE A TENIR

Celui qui est fait pour être fils unique et qui a sept frères, voici ce qu’il doit faire :

Non, tout compte fait je ne lui conseille rien.
S’il m’a lu, il sait déjà, il connaît la vie plastique.
La véritable vie plastique.
Sept frères!
Quelle aubaine que tant d’ennemis, à portée de soi, toujours!

Mais peut-être n’ai-je pas tout dit de la vie plastique.
Il faut savoir que je n’ai pas la réputation de sculpteur que je mérite.
Cela ne tient pas aux propos dégoûtés que j’ai pu tenir sur les autres sculpteurs dont les œuvres m’apparaissent comme… mais ne cherchons pas à les qualifier… car
elles ne m’apparaissent pas.
Ils travaillent, c’est indéniable, mais leurs sculptures ne m’apparaissent toujours pas.

Ces pauvres gens travaillent une matière ingrate, ingrate et terriblement lente à prendre forme.

Moi, je travaille les corps vivants, de prime abord et sur place.
Douce matière qui inspire, qui fascine, et il faut plutôt craindre de s’y engloutir.

Henri Michaux

CONSEIL AU SUJET DE LA MER


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CONSEIL AU SUJET DE LA MER

 

Il faut faire grande attention aussi à la mer.
Les jours de tempête, on a coutume de faire la promenade des falaises.
Et quoique la mer soit pleine de menaces, malgré le va-et-vient de ses forces qui semblent grandir à chaque instant, le spectacle est beau et somme toute réconfortant, puisque
cette grande excitation et ces énormes paquets d’eau, des paquets à renverser un train, tout ça ne va qu’à vous mouiller un peu.

Cependant, s’il y a une anse, où les violences de la mer sont peut-être moins fortes, mais venant de plusieurs directions se conjuguent en une trouble mêlée, il peut
n’être pas bon de regarder, car tandis que la plus grande violence n’avait pas réussi à vous démoraliser, tout au contraire, cette surface sans horizontalité, sans
fond, cuve d’eau montante, descendante, hésitante, comme si elle-même souffrait, peinait humainement (ses mouvements sont devenus lents et embarrassés et comme calculés),
cette eau vous fait sentir en vous-même l’absence d’une vraie base, qui puisse servir en tout cas, et le sol même, suivant la démarche de votre esprit, semble se dérober
sous vos pieds.

 

Henri Michaux

FAITES ATTENTION A VOS PIEDS


Henri Michaux

 

FAITES ATTENTION A VOS PIEDS

 

Quand vous avez votre pied au bout d’un long hangar, quelle histoire de le ramener!
Quelle longue histoire!

Trop tard pour se demander comment il a pu, s’allongeant sans cesse dans l’espace encombré d’outils, s’étendre jusque-là, jusqu’à près d’une trentaine de mètres de
votre poitrine agitée, de votre tête qui s’affole sous une responsabilité soudainement accrue, qui suppute les conséquences mauvaises, les réparables et les
irréparables…

Vite, il faut les ramener, si la chose est encore possible, avant l’heure d’entrée (mais elle vient justement de sonner) avant la rentrée des ouvriers, mécontents, ouvrant la
porte brutalement, butant dessus, y laissant tomber en jurant leurs outils pesants et c’est la fracture assurée.
Sur une distance pareille, un os, vous pensez, comme il va résister, c’est la pagaille.
Ce n’est plus une fracture, c’est dix et plus.
Ils s’énervent de cet obstacle qu’ils trouvent partout d’une extrémité à l’autre de l’atelier, ils s’énervent et vous feriez comme eux si vous n’étiez à
l’autre bout de cette misérable affaire.

Oh! pièges de la nature, qui nous laissent aller pour nous retrouver bientôt…

 

Henri Michaux

DESSINS COMMENTÉS


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DESSINS COMMENTÉS

Ayant achevé quelques dessins au crayon et les ayant retrouvés quelques mois après dans un tiroir, je fus surpris comme à un spectacle jamais vu encore, ou plutôt
jamais compris, qui se révélait, que voici :

Ce sont trois hommes sans doute; le corps de chacun, le corps entier est embarrassé de visages; ces visages s’épaulent et des épaules maladives tendent à la vie
cérébrale et sensible.

Jusqu’aux genoux qui cherchent à voir.
Et ce n’est pas plaisanterie.
Aux dépens de toute stabilité, ils ont médité de se faire bouches, nez, oreilles et surtout de se faire yeux; orbites désespérées prises sur la rotule. (Le
complexe de la rotule, comme dit l’autre, le plus complexe de tous.)

Tel est mon dessin, tel il se poursuit.

Un visage assoiffé d’arriver à la surface part du profond de l’abdomen, envahit la cage tho-racique, mais à envahir il est déjà plusieurs, il est multiple et un matelas
de têtes est certes sous-jacent et se révélerait à la percussion, n’était qu’un dessin ne s’ausculte pas.

Cet amas de têtes forme plus ou moins trois personnages qui tremblent de perdre leur être; sur la surface de la peau les yeux braqués brûlent du désir de
connaître; l’anxiété les dévore de perdre le spectacle pour lequel ils vinrent au-dehors, à la vie, à la vie.

Ainsi, par dizaines et dizaines apparurent ces têtes qui sont l’horreur de ces trois corps, famille scandaleusement cérébrale, prête à tout pour savoir; même le
cou-de-pied veut se faire une idée du monde et non du sol seulement, du monde et des problèmes du monde.

Rien ne consentira donc à être taille ou bras : il faut que tout soit tête, ou alors rien.

Tous ces morceaux forment trois êtres désolés jusqu’à l’ahurissement qui se soutiennent entre eux.

Comme il regarde! (son cou s’est allongé jusqu’à être le tiers de sa personne).
Comme il a peur de regarder! (à l’extrême gauche la tête s’est déplacée).

Quelques cheveux servent d’antennes et de véhicule à la peur, et les yeux épouvantés servent encore d’oreilles.

Tête hagarde régnant difficilement sur deux ou trois lanières (sont-ce des lanières, des bouts d’intestin, des nerfs dans leur gaine?).

Soldat inconnu évadé d’on ne sait quelle guerre, le corps ascétique, résumé à quelques barbelés.

Dentelé et plus encore en îles, grand parasol de dentelles et de mièvreries, et de toiles arachnéennes, est son grand corps impalpable.

Que peut bien lui faire, lui dicter, cette petite tête dure mais vigilante et qui semble dire « je maintiendrai ».

Que pourrait-elle exiger des volants épars de ce corps soixante fois plus étendu qu’elle?
Rien qu’à le retenir elle doit avoir un mal immense.

Cette tête en quelque sorte est un poing et le corps, la maladie.
Elle empêche une plus grande dispersion.
Elle doit se contenter de cela.
Rassembler les morceaux serait au-dessus de sa force.

Mais comme il vogue!
Comme il prend l’air, ce corps semblable à une voile, à des faubourgs, semblable à tout…

Comme cette floitille de radeaux pulmonaires s’ébranlerait bien, mais la tête sévère ne le permet pas.

Elle n’obtient pas que les morceaux se joignent étroitement et se soudent, mais au moins qu’ils ne désertent pas.

Celui-ci, ce n’est pas trop de trois bras pour le protéger, trois bras en ligne, l’un bien derrière l’autre, et les mains prêtes à écarter tout intrus.

Car quand on est couché, votre ennemi en profitera, il faut craindre en effet qu’il ait grande envie de vous frapper.

Derrière trois bras dressés, le héros de la paix attend la prochaine offensive.

Ici, le poulpe devenu homme avec ses yeux trop profonds.
Chacun s’est annexé séparément et pour lui tout seul un petit cerveau (la paire de besicles devenue tête!), mais assurément ils réfléchissent trop.
Ils pensent en grands halos, en excavations, c’est le danger : la lunette aide à voir mais non à penser et déblaie la tête (l’homme) au fur et à mesure, par
pelletées.

Ce serait bien une flamme, si ce n’était déjà un cheval, ce serait un bien bon cheval, s’il n’était en flammes.
Il bondit dans l’espace.
Combien loin d’être une croupe est sa croupe éclatante de panaches ardents, de flammes impétueuses!
Quant à ses pattes elles ont des ténuités d’antennes d’insectes, mais leurs sabots sont nets, peut-être un peu trop « pastilles ».
C’est comme ça qu’il est mon cheval, un cheval que personne ne montera jamais.
Et une banderole légère et certainement sensible, dont sa tête est ceinte, lui donne une finesse presque féminine, comme s’il se mouchait dans un mouchoir de
dentelles.

Heureusement, heureusement que je l’ai dessiné.
Sans quoi jamais je n’en eusse vu un pareil.
Un tout petit cheval, vous savez, une vraie idée « cheval ».

Beaucoup plus près des brises que du sol, beaucoup plus ferme dans la pure atmosphère malgré ses pattes de devant posées comme deux crayons.
Et il rue vers le ciel, il rue des ruades de flammes.

Il dit quelque chose, ce cheval, à ce cerf.
Il lui dit quelque chose.
Il est beaucoup plus grand que lui.
Sa tête le domine de très haut, une tête qui en dit long ; il a sûrement beaucoup souffert, de situations humiliantes, depuis longtemps, dont il est sorti.
Ses yeux disent une sérieuse remontrance.
Avez-vous jamais vu des rides autour et au-dessus des yeux d’un cheval, droites et remontant jusqu’au sommet du front?
Non.
Pourtant aucun cheval ne ressemble plus à un cheval que lui.
Sans ces rides, il ne s’exprimerait pas avec autant d’autorité.
Naturellement ce n’est pas un cheval qu’on puisse voir sous le harnais… quoiqu’il y ait de pires tragédies.

Et là, un peu plus loin, un autre animal accourt.
Il s’arrête stop! sur ses pattes, il observe, il essaie de se faire d’abord une idée de la situation, on voit qu’il en prend conscience.

Cependant, le premier ne cessant de s’adresser au cerf, en sa fixité si parlante lui dit :
Comment peux-tu? voyons, comment oses-tu?
Le cerf fait la bête.
D’ailleurs ce n’est qu’un daim, comment ai-je pu me tromper jusqu’à dire que c’était un cerf?

Dans un parc de fleurs, de volailles, d’attrape-mouches, de petites collines et de semences huppées prenant leur vol, s’avance le gracieux géant hydrocéphale sur sa
patinette.
Patinette-voiturette, car on peut s’y asseoir mais point à l’aise; il y a un haut, étroit dossier incliné, en panache, mais bien au-dessus encore de son plus haut appui
apparaît, tandis qu’une main longue et ferme tient le guidon, apparaît et plane la majestueuse tête au front débonnaire, œuf intelligent à l’ovale délicieux,
étudié en vue des virages ou bien de la croissance des idées en hauteur.

Sur un tout autre plan, quoique près de lui, court à toute vitesse un clown aux jambes de laine.

Pas seulement des cheveux poussent sur cette tête, mais une ronde de donzelles.
Ou plutôt elles s’assemblent pour la ronde, et déjà trois sont en place et s’en vont prendre les autres par la main.
Et tout ça sur quoi? sur la grande tête rêveuse de la jolie princesse noire aux tout petits seins, oh toute petite taille; oh toute petite princesse.

Est-ce pour regarder qu’ils sont venus sur cette page, ces deux-là?
Ou pour s’effrayer, pour être glacés d’épouvante à cet étrange spectacle qu’ils voient, qu’ils sont seuls à voir?

Et rien pour digérer leur épouvante.
Aucun soutien.
Pas de corps.
Il n’y aura donc jamais personne pour avoir un corps ici.

Mais peut-être l’effroi passé, tourneront-ils le dos au papier, amants silencieux, appuyant l’un contre l’autre leur maigreur délicate, seuls à eux deux, de l’autre
côté du monde, venus ici comme un détail du hasard, repartant inaperçus vers d’autres landes.

Henri Michaux