MES STATUES


Henri Michaux

 

 

MES STATUES

 

J’ai mes statues.
Les siècles me les ont léguées : les siècles de mon attente, les siècles de mes découragements, les siècles de mon indéfinie, de mon inétouffable
espérance les ont faites.
Et maintenant elles sont là.

Comme d’antiques débris, point ne sais-je toujours le sens de leur représentation.

Leur origine m’est inconnue et se perd dans la nuit de ma vie, où seules leurs formes ont été préservées de l’inexorable balaiement.

Mais elles sont là, et durcit leur marbre chaque année davantage, blanchissant sur le fond obscur des masses oubliées.

Henri Michaux

‘’Le Grand Combat’’ (1927) Henri Michaux


‘’Le Grand Combat’’
(1927) Henri Michaux

 

‘’Le Grand Combat»
«Il l’emparouille et l’endosque contre terre ;
Il le rague et le roupète jusqu’à son drâle ;
Il le pratèle et le libucque et lui barufle les ouillais ;
Il le tocarde et le marmine,
Le manage rape à ri et ripe à ra.
Enfin il l’écorcobalisse.
L’autre hésite, s’espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.
C’en sera bientôt fini de lui ;
Il se reprise et s’emmargine… mais en vain.
Le cerceau tombe qui a tant roulé.
Abrah ! Abrah ! Abrah !
Le pied a failli !
Le bras a cassé !
Le sang a coulé !
Fouille, fouille, fouille,
Dans la marmite de son ventre est un grand secret
Mégères alentour qui pleurez dans vos mouchoirs ;
On s’étonne, on s’étonne, on s’étonne
Et vous regarde,
On cherche aussi, nous autres, le Grand Secret.»

 

 

Analyse
Ce poème, en vers libres mais ponctués, est le récit, bien annoncé par le titre, parfaitement explicite
et bien organisé selon l’ordre chronologique, en suivant une trajectoire très nette, d’un violent corps à
corps entre deux personnes, puis de la recherche d’un «secret», qui rassemble un public, mais qui
est finalement éludé.
Si le poème exprime la vision du monde que se faisait Michaux, un monde de souffrance où il n’y a
que des vainqueurs et des vaincus, il étonne d’abord par les mots inconnus qu’il présente, car le
poète, voulant dépasser la langue commune, pratiquait une alchimie du verbe pour exprimer une
agressivité dont l’objet, la nature du «Grand Combat» et du «Grand Secret», demeure finalement
énigmatique.
Au premier vers, nous sommes jetés dans ce combat dont les acteurs demeurent mystérieux. Avec
cette absence complète de référents que se permet la poésie, ils ne sont désignés que par deux
pronoms personnels : «Il», le sujet, et «le», l’objet.
Le «il» est une force à l’identité inconnue et aux contours imprécis dont l’aspect physique est tu. Son
action est exprimée, selon une syntaxe correcte, par l’accumulation de onze verbes pour six vers qui
sont des inventions lexicales, des néologismes hybrides. Très proches des onomatopées, ils frappent
d’abord par leurs sonorités suggestives qui créent un effet de violence burlesque, presque
rabelaisienne, leur caractère insolite évoquant des combats barbares d’un autre temps, d’incongrues,
répétées et cruelles atteintes au corps d’un adversaire. Puis le lecteur cherche à rapprocher de
manière logique le signifiant (brutalité des sonorités, articulations fortes, longueur des termes) du
signifié (action violente suggérée par l’apparence sonore du mot). En tentant de décrypter le signe, on
lui fait perdre son caractère arbitraire. Peu à peu, des significations se créent, des relations
surprenantes s’établissent, et, de proche en proche, se tisse un réseau de sens possibles. En fait, il
n’y a pas, parmi ces inventions lexicales, que des verbes, mais aussi des substantifs et même une
locution adverbiale.
Étonnent d’abord «emparouille» et «endosque», dont la sonorité, cependant, est proche de celles de
verbes familiers, «emparer» et «écrabouiller», «endosser» et «esquinter». Ainsi, «emparouille» et
«endosque» seraient des sortes de mots-valises, et ne laissent aucun doute sur la violence de
l’action en cours, car ils connotent l’agression, la brutalité, l’écrasement. D’ailleurs, ces deux verbes
anarchiques ont-ils à peine été proférés qu’on se retrouve en terrain (c’est le cas de le dire !) connu
avec les mots «contre terre», l’allitération en «k» marquant la dureté de la chute. Ce complément de
lieu indique, dès la fin du premier vers, le point atteint dans le déroulement du combat. D’emblée, l’un
des adversaires est donc déjà vainqueur puisque l’autre est terrassé : il a le dos «contre terre», il ne
restera donc plus qu’à le réduire, le tourmenter, l’achever.
Au deuxième vers, les verbes «rague» (créé sur «draguer»? sur l’anglais «rag», la victime serait alors
brutalisée comme si elle était une pièce de tissu?) et «roupète» (créé sur «rouer», «rouer de
coups»?), par leur juxtaposition et par le retour du «r» initial, suggèrent la répétition d’actions qui vont
de part en part du corps écrasé, et le nom «drâle» laisse sous-entendre «râle», bruit rauque de la
respiration chez certains moribonds, d’autant plus qu’on peut y voir une contraction de l’expression
courante «dernier râle».
Au vers 3, l’accumulation et la répétition sont bien marquées par l‘utilisation redondante de «et» pour
marquer l’énergie. Et l’accumulation est bien traduite par la longueur du vers qui, selon les règles
implicites du vers libre (chaque vers bénéficie d’un souffle égal, ce qui fait que le vers court est dit
plus lentement, le vers long plus rapidement), doit être dit avec vélocité. En «pratèle», on peut
entendre «râtelle», qui ferait du corps du vaincu une chose impuissante qu’on peut, tout à son aise,
parcourir de pointes aiguës ; ou «martèle». Cette impuissance permet même de lui imposer des
sortes de baisers méprisants, «libucque» faisant penser à une action des lèvres et de la bouche.
«Barufler les ouillais» serait «donner des baffes sur les oreilles», comme on le fait aux enfants qu’on
veut corriger, car, dans «ouillais» on peut retrouver «les ouïes», qui sont, en français familier, les
oreilles qui, quand elles sont frottées, font crier «ouille», onomatopée exprimant la douleur.
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«Tocarde» connote l’idée de donner des coups, le tocard étant, dans le monde de la boxe, celui qui
n’est plus capable que d’en recevoir. «Marmine» montre la victime si impuissante qu’elle n’est qu’une
sorte de marmite dans laquelle on peut faire tourner les mains dans tous les sens.
Après «manage», qui pourrait être inspiré par l’anglais «to manage» (manoeuvrer, manier, conduire),
apparaît un autre néologisme qui est, cette fois, une locution adverbiale, «rape à ri et ripe à ra»,
paronomase, amusante contrepèterie où, aux verbes «rape» et «ripe», sont adjoints des adverbes
fantaisistes et pourtant évocateurs, comme créés sur le modèle de «de ci, de là», ou de «ric-rac», de
«à hue et à dia», formules utilisées dans la langue parlée.
Dans un vers plus court, et donc prononcé plus lentement, comme il convient pour l’étape la plus
cruciale, est signifiée, au terme d’une gradation nette, la réduction totale de la victime,
«écorcobalisse» pouvant être rapproché d’«écorcher», comme d’«abaisser», étant en coup cas
signifiant par la seule allitération en «k».
Au vers 7, il y a, dans le récit, changement de focalisation. Elle se fait maintenant sur la victime, qui
n’existait que dans le pronom complément «le», mais devient un actant, un sujet désigné plus
nettement par «l’autre». Cependant, n’ayant été toujours que passivité, indécision, faiblesse,
repliement, retraite, elle s’emploie, comme l’induit le pronominal réflexif de «s’espudrine», «se
défaisse», «se torse», «se ruine», dans une autre accumulation significative, à son auto-destruction
qui, le vers étant long, se fait même dans la précipitation. Les néologismes sont de moins en moins
étonnants : «s’espudrine» semble pouvoir se traduire par «tombe en poudre», et les autres sont
évidents.
Toutefois, le poète ménage une péripétie dans le déroulement du drame : après avoir de nouveau, au
vers 8, voué la victime à sa fin, la première partie du vers 9 envisage une réaction ; «il se reprise»
n’est pas un néologisme très étonnant («il reprend de la vigueur») ; «s’emmargine» l’est un peu plus
(«se met en marge», «se dégage», «s’éloigne» de son adversaire). Au-delà des points de
suspension, la condamnation tombe à nouveau.
Le vers 10 est une sorte de sentence qui, semble-t-il, ne porte pas que sur la seule victime du combat
évoqué, mais sur tout être humain dont c’est le vide intrinsèque et la puérilité invétérée qui sont
caricaturées par ce cerceau (l’être humain réduit à son enveloppe) à qui on a donné une impulsion
initiale, qui a roulé (n’a fait que répéter toujours les mêmes gestes pour se retrouver toujours dans la
même posture), c’est-à-dire vécu, et qui, finalement, cesse sa course absurde.
Les cinq vers suivants, courts donc allongés pour insister sur les événements, sont marqués d’un net
dynamisme, provoqué par trois groupes ternaires qui semblent résumer le déroulement du combat.
C’est d’abord l’exclamation censée être guerrière, «Abrah ! Abrah ! Abrah !» (qui pourrait avoir été
faite sur le modèle du «Abraxas» des rituels magiques, qui est devenu «abracadabra» dans la langue
populaire). Puis sont décrites de façon tout à fait claire trois stations du calvaire. Enfin, résonne un
ordre qui est répété sans que soit indiqué qui parle, et à qui ; on peut tout de même supposer qu’on
s’adresse au «il» du début, et l’invitation à fouiller dans la marmite du ventre de la victime semble
bien avoir été annoncée par le «marmine» du vers 4. Cette recherche du «Grand Secret» à l’intérieur
du corps pourrait être un souvenir de cette recherche de l’âme à laquelle se livrèrent les premiers
médecins qui osèrent procéder à des dissections.
Soudain, non sans une ambiguïté (le vers 16 est lié à la fois au vers 15 et au vers 17, ce qui
expliquerait que la ponctuation, pourtant soigneusement appliquée partout ailleurs soit, là,
défaillante), est interpellé un public qui est caricaturalement populaire, comme l’indique le mot
«mégères», vieilles femmes promptes à s’émouvoir, mais badaudes curieuses de découvrir un
(indéfini à remarquer) «grand secret», ce que marque la répétition de «on s’étonne» (autre groupe
ternaire au vers 18) qui pourrait rendre la propagation de plus en plus loin de cet étonnement. Les
trois derniers vers sont donc des paroles dites par les mégères (leur caractère populaire est encore
exprimé par «nous autres» qui vient redoubler «on»), par le public, par l’humanité entière, comme
cela apparaît quand, d’un «grand secret», on passe au «Grand Secret», alors écrit avec des
majuscules, comme l’est «Grand Combat», ce qui établit bien le lien qui unit le premier syntagme
qu’est le titre et le dernier syntagme : il faut mener le «Grand Combat» pour trouver le «Grand
Secret», qui, toutefois, demeure secret !
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Dans cette parodie d’épopée (le titre solennel et les hyperboles étant contredits par les burlesques
inventions verbales, par la discordance populaire de la fin), le lecteur a été invité à la recherche d’un
sens. Mais la détermination de celui-ci a été d’abord rendue difficile par l’emploi de mots chimériques,
par le recours à ce qu’on appelle justement le «nonsense». Le sens (le secret de la vie et de la mort)
devrait être livré à la fin du texte, mais, et pour cause, ne l’est pas. Le poète semble vouloir, de même
qu’il s’est moqué du langage, se moquer de cette préoccupation métaphysique. Mais il avoua que, ce
secret, «il l’a depuis sa première enfance soupçonné d’exister quelque part», tandis que, dans ‘’Les
ravagés’’ (1976), il allait évoquer ces «Têtes du passé qui savent la nuit de la vie, le secret,
I’Innommable horrible sur quoi l’être s’est appuyé.»
Le poème figura dans le recueil  »Qui je fus » (1927).
André Durand
Faites-moi part de vos impressions, de vos questions, de vos suggestions !

Source: http://www.comptoirlitteraire.com

HOMME-BOMBE


Henri Michaux

HOMME-BOMBE

 

Non, je n’ai pas d’usine, pas d’outils.
Je suis un des rares hommes-bombes.
Je dis rares, car s’il en est d’autres, que ne l’ont-ils déclaré un jour?
Il est vrai, il demeure possible qu’il y en ait eu.
Nous sommes obligés à quelque prudence.

« Éclater, ça peut être dangereux, un jour », pense le public.

Après tuer, les caresses. «
Qu’il dit, pense le public, mais s’il demeure dans le tuer, s’il s’enfonce dans le tuer, s’il réalise enfin le tuer » et le public, toujours magistrat en son âme simple,
s’apprête à nous faire condamner.

Mais il est temps de me taire.
J’en ai trop dit.

A écrire on s’expose décidément à l’excès.

Un mot de plus, je culbutais dans la vérité.

D’ailleurs je ne tue plus.
Tout lasse.
Encore une époque de ma vie de finie.
Maintenant, je vais peindre, c’est beau les couleurs, quand ça sort du tube, et parfois encore quelque temps après.
C’est comme du sang.

Henri Michaux

LE SPORTIF AU LIT


Henri Michaux

LE SPORTIF AU LIT

Il est vraiment étrange que, moi qui me moque du patinage comme de je ne sais quoi, à peine je ferme les yeux, je vois une immense patinoire.

Et avec quelle ardeur je patine!

Après quelque temps, grâce à mon étonnante vitesse qui ne baisse jamais, je m’éloigne petit à petit des centres de patinage, les groupes de moins en moins nombreux
s’échelonnent et se perdent.
J’avance seul sur la rivière glacée qui me porte à travers le pays.

Ce n’est pas que je cherche des distractions dans le paysage.
Non.
Je ne me plais qu’à avancer dans l’étendue silencieuse, bordée de terres dures et noires, sans jamais me retourner, et, si souvent et si longtemps que je l’aie fait, je ne me
souviens pas d’avoir jamais été fatigué, tant la glace est légère à mes patins rapides.

Au fond je suis un sportif, le sportif au lit.
Comprenez-moi bien, à peine ai-je les yeux fermés que me voilà en action.

Ce que je réalise comme personne, c’est le plongeon.
Je ne me souviens pas, même au cinéma, d’avoir vu un plongeon en fil à plomb comme j’en exécute.
Ah, il n’y a aucune mollesse en moi dans ces moments.

Et les autres, s’il y a des compétiteurs, n’existent pas à côté de moi.
Aussi n’est-ce pas sans sourire que j’assiste, quand exceptionnellement ça m’arrive, à des compétitions sportives.
Ces petits défauts un peu partout dans l’exécution, qui ne frappent pas le vulgaire, appellent immédiatement l’attention du virtuose; ce ne sont pas encore ces gaillards-là,
ces «
Taris » ou d’autres, qui me battront.
Ils n’atteignent pas la vraie justesse.

Je puis difficilement expliquer la perfection de mes mouvements.
Pour moi ils sont tellement naturels.
Les trucs du métier ne me serviraient à rien, puisque je n’ai jamais appris à nager, ni à plonger.
Je plonge comme le sang coule dans mes veines.
Oh! glissement dans l’eau!
Oh! l’admirable glissement, on hésite à remonter.
Mais je parle en vain.
Qui parmi vous comprendra jamais à quel point on peut y circuler comme chez soi?
Les véritables nageurs ne savent plus que l’eau mouille.
Les horizons de la terre ferme les stupéfient.
Ils retournent constamment au fond de l’eau.

Qui, me connaissant, croirait que j’aime la foule?
C’est pourtant vrai que mon désir secret semble d’être entouré.
La nuit venue, ma chambre silencieuse se remplit de monde et de bruits; les corridors de l’hôtel paisible s’emplissent de groupes qui se croisent et se coudoient, les escaliers
encombrés ne suffisent plus; l’ascenseur à la descente comme à la montée est toujours plein.
Le boulevard
Edgar-Quinet, une cohue jamais rencontrée s’y écrase, des camions, des autobus, des cars y passent, des wagons de marchandises y passent et, comme si ça ne suffisait pas, un
énorme paquebot comme le «
Normandie », profitant de la nuit, est venu s’y mettre en cale sèche, et des milliers de marteaux frappent joyeusement sur sa coque qui demande à être
réparée.

A ma fenêtre, une énorme cheminée vomit largement une fumée abondante; tout respire la générosité des forces des éléments et de la race humaine au
travail.

Quant à ma chambre qu’on trouve si nue, des tentures descendues du plafond lui donnent un air de foire, les allées et venues y sont de plus en plus nombreuses.
Tout le monde est animé; on ne peut faire un geste sans rencontrer un bras, une taille, et enfin, étant donné la faible lumière, et le grand nombre d’hommes et de femmes qui
tous craignent la solitude, on arrive à participer à un emmêlement si dense et extraordinaire qu’on perd de vue ses petites fins personnelles…
C’est la tribu, ressuscitée miraculeusement dans ma chambre, et l’esprit de la tribu, notre seul dieu, nous tient tous embrassés.

A peine ai-je les yeux fermés, voilà qu’un gros homme est installé devant moi à une table.
Gros, énorme plutôt, on n’en voit de pareils que dans les caricatures les plus poussées.
Et je crois qu’il s’apprête à manger.
Avec sa grande gueule, que faire d’autre que de manger?
Cependant il ne mange pas.
C’est simplement un homme du type digestif qui donne constamment aux autres l’obsession de la nourriture.
Sa tête pose sa bestialité, ses épaules la déploient et la justifient.
Certes il a beau jeu à s’affirmer devant moi, maigre, couché et sur le point de m’endormir, lui énorme, robuste et assis, comme seul un homme qui commande à plus de cent
kilos de chair peut s’asseoir, et convaincu de ce qui est direct, et moi qui ne saisis que les reflets.

Mais entre lui et moi, rien.
Il reste à sa table.

Il ne se rapproche pas, ses gestes lents ne se rapprochent pas.
Voilà, c’est tout jusqu’à présent, il ne peut davantage; je le sens; lui aussi le sent et le moindre pas qu’il ferait l’éloignerait.

Toute la longue nuit, je pousse une brouette… lourde, lourde.
Et sur cette brouette se pose un très gros crapaud, pesant… pesant, et sa masse augmente avec la nuit, atteignant pour finir l’encombrement d’un porc.

Pour un crapaud avoir une masse pareille est exceptionnel, garder une masse pareille est exceptionnel, et offrir à la vue et à la peine d’un pauvre homme qui voudrait plutôt
dormir la charge de cette masse est tout à fait exceptionnel.

De gigantesques élytres, et quelques énormes pattes d’insectes entrecroisées d’un vert éclatant, apparurent sur le mur de ma chambre, étrange panoplie.

Ces verts rutilants, segments, morceaux et membres divers ne se lièrent pas en forme de corps.
Ils restèrent comme les dépouilles respectées d’un noble insecte qui succomba au nombre.

Le matin quand je me réveille, je trouve juché et misérablement aplati au haut de mon armoire à glace, un homme-serpent.

L’amas de membres contorsionnés, à la façon décourageante des replis de l’intestin, appartient-il tout entier à cette petite tête épuisée,
accablée?
Il faut le croire.
Une jambe démesurée pend, traînant contre la glace une misère sans nom.
Qu’est-ce qui la ramènera jamais en haut cette jambe en caoutchouc?
Si imprévu que soit le nerf dans ces hommes qui semblent tout mous et désossés, cette jambe a fait sa dernière enjambée.
Quel aplatissement est celui de l’homme-serpent!
Il reste sans bouger.
Pourquoi m’en occuper?
C’est pas lui qui me semble bien désigné pour me tenir compagnie dans ma solitude et pour me donner enfin la réplique.
Attiré vers le bas par le poids d’invisibles haltères, écrasé par la compression d’on ne sait quel rouleau, il gît, haut placé, mais il gît.

Ainsi chaque matin.
C’est lui qui « passe ma nuit ».

Cette nuit, c’a été la nuit des horizons.
D’abord un bateau sur la mer surgit.
Le temps était mauvais.

Ensuite la mer me fut cachée par un grand boulevard.
Telle était sa largeur qu’il se confondait avec l’horizon.
Des centaines d’automobiles passaient de front en tenant la gauche comme en
Angleterre.
Il me parut voir au loin sur la droite, mais ce n’est pas certain, une sorte d’agitation poussiéreuse et lumineuse qui pouvait être le passage d’autos en sens inverse.
Un viaduc traversait la route, et, comme elle, se perdait au loin.
La magie qu’il y avait à conduire une auto sur cette route plus semblable à une province était extraordinaire.

Je me trouvai ensuite au pied d’un building.
C’était un palais, un palais né d’un esprit royal et non de celui d’un misérable architecte arriviste.
Ses centaines d’étages s’élevaient dans le silence parfait, aucun bruit ne venait ni d’en bas ni de l’intérieur, et le haut se perdait dans des vapeurs.

On montait par l’extérieur, par la façade principale, lentement; aucune fenêtre n’était animée d’un visage qui serait venu s’y pencher.
Nulle curiosité, nul accueil, personne.
Cependant, rien de délaissé.
Nous montions lentement vers le balcon royal encore inaperçu.
Nous parcourûmes de la sorte bien deux cents étages mais la nuit, l’obscurité, au moment où l’on voyait enfin poindre dans le haut le rebord du balcon royal, se firent trop
denses et nous fûmes contraints de redescendre.

C’était sur un grand lit qu’était posé ce bébé.
A l’autre bout la mère exsangue, exténuée.
Un chat avait sauté sur le lit et mis la patte en hésitant sur la figure du marmot.
Ensuite, vivement, il donna trois petits coups de patte sur le nez rose et peu proéminent, qui saigna aussitôt, un sang rouge et bien plus grave que lui.

A l’autre bout du lit sous les couvertures épaisses la mère, la tête retenue dans le manchon de la fatigue, ne sait comment intervenir.
Déjà le marbre fait en elle son froid, son poids, son poli.

Cependant, le bébé en s’agitant vient de détacher son maillot sous l’œil intéressé du chat.

Comment pourra-t-elle intervenir, paralysée comme elle est?
Certes le chat profita de la situation, qui dut être bien longue, car le chat aime méditer.
Je ne sais ce qu’il fit exactement, mais je me souviens que, comme il était occupé à donner de vifs et allègres coups de griffe sur la joue de l’enfant, je me souviens que
la mère faute de pouvoir crier, dit dans un souffle désespéré et tendu « filain chat » (elle disait fi pour mettre plus de force), elle souffla ensuite dans la
direction du chat le plus qu’elle put, puis s’arrêta horrifiée, comprenant, son souffle perdu, qu’elle venait de jeter sa dernière arme.
Le chat toutefois ne se jeta pas.sur elle.
Ensuite, je ne sais ce qu’il fit.

A la sortie de la gare, il n’y avait ni ville ni village, mais simplement une sorte de carré de terre battue face à la campagne, et aux terres en jachère.
Au milieu de ce carré un cheval.
Un énorme cheval brabançon avec de grosses touffes de poil aux pieds, et qui semblait attendre.
Sur ses pattes, comme une maison sur ses quatre murs.
Il portait une selle de bois.
Enfin il tourna la tête légèrement, oh! très légèrement.

Je montai, me retenant à la crinière fournie.
Ce cheval si pesant arriva tout de même à détacher une patte du sol, puis l’autre, et se mit en marche lentement, majestueusement, et semblant penser à autre chose.

Mais une fois la petite cour franchie, mis sans doute en confiance par l’absence de tout chemin, il s’adonna à sa nature qui était toute d’allégresse.
Il fut évident aussi que les mouvements de ses pattes manquaient absolument de coordination.

Parfois le cheval pivotant sur lui-même rebroussait chemin pour suivre un alignement de cailloux ou sauter par-dessus quelques fleurs, puis, peut-être gêné par la
réputation qu’on eût pu lui faire d’après cela, il avisait un buisson bien haut, flairait, inspectait les lieux, s’éloignait en quelques bonds, revenait à toute allure
et en général butait « pile » sur l’obstacle.
Certes, il aurait pu sauter mais c’était un nerveux.

Après deux heures de pas et de trot, il n’y avait toujours aucune ferme en vue.

Comme la nuit tombait, nous fûmes entourés d’une infinité de petites juments.

Henri Michaux

L’ÉTHER


L’ÉTHER

Henri Michaux

L’homme a un besoin méconnu.
Il a besoin de faiblesse.
C’est pourquoi la continence, maladie de l’excès de force, lui est spécialement intolérable.

D’une façon ou d’une autre, il lui faut être vaincu.
Chacun a un
Christ qui veille en soi.

Au faîte de lui-même, au sommet de sa forme, l’homme cherche à être culbuté.
N’y tenant plus, il part pour la guerre et la
Mort le soulage enfin.

C’est une illusion de croire qu’un homme disposant d’une grande force sexuelle, lui, au moins, aura le sentiment et le goût de la force.
Hélas, plus vivement encore qu’un autre pressé de se débarrasser de ses forces, comme s’il était en danger d’être asphyxié par elles, il s’entoure de femmes,
attendant d’elles la délivrance.
En fait, il ne rêve que de dégringoler dans la faiblesse la plus entière, et de s’y exonérer de ses dernières forces et en quelque sorte de lui-même, tant il
éprouve que s’il lui reste de la personnalité, c’est encore de la force dont il doit être soulagé.

Or, s’il est bien probable qu’il rencontre l’amour, il est moins probable que l’ayant expérimenté, il quitte jamais ce palier pour bien longtemps.
Il arrive cependant à l’un ou l’autre de vouloir perdre davantage son
Je, d’aspirer à se dépouiller, à grelotter dans le vide (ou le tout).
En vérité, l’homme s’embarque sur beaucoup de navires, mais c’est là qu’il veut aller.

S’il s’obstine dans la continence, comment se défaire de ses forces et obtenir le calme?

Excédé, il recourt à l’éther.

Symbole et raccourci du départ et de l’annihilation souhaités.

 

Henri Michaux

LA SÉANCE DE SAC


LA SÉANCE DE SAC

Henri Michaux

 

Je crache sur ma vie.
Je m’en désolidarise.

Qui ne fait mieux que sa vie?

Cela commença quand j’étais enfant.
Il y avait un grand adulte encombrant.

Comment me venger de lui?
Je le mis dans un sac.
Là je pouvais le battre à mon aise.
Il criait, mais je ne l’écoutais pas.
Il n’était pas intéressant.

Cette habitude de mon enfance, je l’ai sagement gardée.
Les possibilités d’intervention qu’on acquiert en devenant adulte, outre qu’elles ne vont pas loin, je m’en méfiais.

A qui est au lit, on n’offre pas une chaise.

Cette habitude, dis-je, je l’ai justement gardée, et jusqu’aujourd’hui gardée secrète.
C’était plus sûr.

Son inconvénient — car il y en a un — c’est que grâce à elle, je supporte trop facilement des gens impossibles.

Je sais que je les attends au sac.
Voilà qui donne une merveilleuse patience.

Je laisse exprès durer des situations ridicules et s’attarder mes empêcheurs de vivre.

La joie que j’aurais à les mettre à la porte en réalité est retenue au moment de l’action par les délices incomparablement plus grandes de les tenir prochainement dans
le sac.
Dans le sac où je les roue de coups impunément et avec une fougue à lasser dix hommes robustes se relayant méthodiquement.

Sans ce petit art à moi, comment aurais-je passé ma vie décourageante, pauvre souvent, toujours dans les coudes des autres?

Comment aurais-je pu la continuer des dizaines d’années à travers tant de déboires, sous tant de maîtres, proches ou lointains, sous deux guerres, deux longues occupations
par un peuple en armes et qui croit aux quilles abattues, sous d’autres innombrables ennemis.

Mais l’habitude libératrice me sauva.
De justesse il est vrai, et je résistai au désespoir qui semblait devoir ne me laisser rien.
Des médiocres, des raseuses, une brute dont j’eusse pu me défaire cent fois, je me les gardais pour la séance de sac.

 

Henri Michaux

 

 

L’hiver est de toutes saisons

aimer tient la graine et prête à mûrir d’une autre pulpe que le fruit sec

On peut ôter la parole à l’enfant

pas le sourire de son corps infirme

Plus je t’aime plus je me sauve de ce qui peut me faire mal de ne pas te voir

rien qu’à l’odeur que tu allumes à mon sang…

 

Niala-Loisobleu – 16/01/19