DESSINS COMMENTÉS


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DESSINS COMMENTÉS

Ayant achevé quelques dessins au crayon et les ayant retrouvés quelques mois après dans un tiroir, je fus surpris comme à un spectacle jamais vu encore, ou plutôt
jamais compris, qui se révélait, que voici :

Ce sont trois hommes sans doute; le corps de chacun, le corps entier est embarrassé de visages; ces visages s’épaulent et des épaules maladives tendent à la vie
cérébrale et sensible.

Jusqu’aux genoux qui cherchent à voir.
Et ce n’est pas plaisanterie.
Aux dépens de toute stabilité, ils ont médité de se faire bouches, nez, oreilles et surtout de se faire yeux; orbites désespérées prises sur la rotule. (Le
complexe de la rotule, comme dit l’autre, le plus complexe de tous.)

Tel est mon dessin, tel il se poursuit.

Un visage assoiffé d’arriver à la surface part du profond de l’abdomen, envahit la cage tho-racique, mais à envahir il est déjà plusieurs, il est multiple et un matelas
de têtes est certes sous-jacent et se révélerait à la percussion, n’était qu’un dessin ne s’ausculte pas.

Cet amas de têtes forme plus ou moins trois personnages qui tremblent de perdre leur être; sur la surface de la peau les yeux braqués brûlent du désir de
connaître; l’anxiété les dévore de perdre le spectacle pour lequel ils vinrent au-dehors, à la vie, à la vie.

Ainsi, par dizaines et dizaines apparurent ces têtes qui sont l’horreur de ces trois corps, famille scandaleusement cérébrale, prête à tout pour savoir; même le
cou-de-pied veut se faire une idée du monde et non du sol seulement, du monde et des problèmes du monde.

Rien ne consentira donc à être taille ou bras : il faut que tout soit tête, ou alors rien.

Tous ces morceaux forment trois êtres désolés jusqu’à l’ahurissement qui se soutiennent entre eux.

Comme il regarde! (son cou s’est allongé jusqu’à être le tiers de sa personne).
Comme il a peur de regarder! (à l’extrême gauche la tête s’est déplacée).

Quelques cheveux servent d’antennes et de véhicule à la peur, et les yeux épouvantés servent encore d’oreilles.

Tête hagarde régnant difficilement sur deux ou trois lanières (sont-ce des lanières, des bouts d’intestin, des nerfs dans leur gaine?).

Soldat inconnu évadé d’on ne sait quelle guerre, le corps ascétique, résumé à quelques barbelés.

Dentelé et plus encore en îles, grand parasol de dentelles et de mièvreries, et de toiles arachnéennes, est son grand corps impalpable.

Que peut bien lui faire, lui dicter, cette petite tête dure mais vigilante et qui semble dire « je maintiendrai ».

Que pourrait-elle exiger des volants épars de ce corps soixante fois plus étendu qu’elle?
Rien qu’à le retenir elle doit avoir un mal immense.

Cette tête en quelque sorte est un poing et le corps, la maladie.
Elle empêche une plus grande dispersion.
Elle doit se contenter de cela.
Rassembler les morceaux serait au-dessus de sa force.

Mais comme il vogue!
Comme il prend l’air, ce corps semblable à une voile, à des faubourgs, semblable à tout…

Comme cette floitille de radeaux pulmonaires s’ébranlerait bien, mais la tête sévère ne le permet pas.

Elle n’obtient pas que les morceaux se joignent étroitement et se soudent, mais au moins qu’ils ne désertent pas.

Celui-ci, ce n’est pas trop de trois bras pour le protéger, trois bras en ligne, l’un bien derrière l’autre, et les mains prêtes à écarter tout intrus.

Car quand on est couché, votre ennemi en profitera, il faut craindre en effet qu’il ait grande envie de vous frapper.

Derrière trois bras dressés, le héros de la paix attend la prochaine offensive.

Ici, le poulpe devenu homme avec ses yeux trop profonds.
Chacun s’est annexé séparément et pour lui tout seul un petit cerveau (la paire de besicles devenue tête!), mais assurément ils réfléchissent trop.
Ils pensent en grands halos, en excavations, c’est le danger : la lunette aide à voir mais non à penser et déblaie la tête (l’homme) au fur et à mesure, par
pelletées.

Ce serait bien une flamme, si ce n’était déjà un cheval, ce serait un bien bon cheval, s’il n’était en flammes.
Il bondit dans l’espace.
Combien loin d’être une croupe est sa croupe éclatante de panaches ardents, de flammes impétueuses!
Quant à ses pattes elles ont des ténuités d’antennes d’insectes, mais leurs sabots sont nets, peut-être un peu trop « pastilles ».
C’est comme ça qu’il est mon cheval, un cheval que personne ne montera jamais.
Et une banderole légère et certainement sensible, dont sa tête est ceinte, lui donne une finesse presque féminine, comme s’il se mouchait dans un mouchoir de
dentelles.

Heureusement, heureusement que je l’ai dessiné.
Sans quoi jamais je n’en eusse vu un pareil.
Un tout petit cheval, vous savez, une vraie idée « cheval ».

Beaucoup plus près des brises que du sol, beaucoup plus ferme dans la pure atmosphère malgré ses pattes de devant posées comme deux crayons.
Et il rue vers le ciel, il rue des ruades de flammes.

Il dit quelque chose, ce cheval, à ce cerf.
Il lui dit quelque chose.
Il est beaucoup plus grand que lui.
Sa tête le domine de très haut, une tête qui en dit long ; il a sûrement beaucoup souffert, de situations humiliantes, depuis longtemps, dont il est sorti.
Ses yeux disent une sérieuse remontrance.
Avez-vous jamais vu des rides autour et au-dessus des yeux d’un cheval, droites et remontant jusqu’au sommet du front?
Non.
Pourtant aucun cheval ne ressemble plus à un cheval que lui.
Sans ces rides, il ne s’exprimerait pas avec autant d’autorité.
Naturellement ce n’est pas un cheval qu’on puisse voir sous le harnais… quoiqu’il y ait de pires tragédies.

Et là, un peu plus loin, un autre animal accourt.
Il s’arrête stop! sur ses pattes, il observe, il essaie de se faire d’abord une idée de la situation, on voit qu’il en prend conscience.

Cependant, le premier ne cessant de s’adresser au cerf, en sa fixité si parlante lui dit :
Comment peux-tu? voyons, comment oses-tu?
Le cerf fait la bête.
D’ailleurs ce n’est qu’un daim, comment ai-je pu me tromper jusqu’à dire que c’était un cerf?

Dans un parc de fleurs, de volailles, d’attrape-mouches, de petites collines et de semences huppées prenant leur vol, s’avance le gracieux géant hydrocéphale sur sa
patinette.
Patinette-voiturette, car on peut s’y asseoir mais point à l’aise; il y a un haut, étroit dossier incliné, en panache, mais bien au-dessus encore de son plus haut appui
apparaît, tandis qu’une main longue et ferme tient le guidon, apparaît et plane la majestueuse tête au front débonnaire, œuf intelligent à l’ovale délicieux,
étudié en vue des virages ou bien de la croissance des idées en hauteur.

Sur un tout autre plan, quoique près de lui, court à toute vitesse un clown aux jambes de laine.

Pas seulement des cheveux poussent sur cette tête, mais une ronde de donzelles.
Ou plutôt elles s’assemblent pour la ronde, et déjà trois sont en place et s’en vont prendre les autres par la main.
Et tout ça sur quoi? sur la grande tête rêveuse de la jolie princesse noire aux tout petits seins, oh toute petite taille; oh toute petite princesse.

Est-ce pour regarder qu’ils sont venus sur cette page, ces deux-là?
Ou pour s’effrayer, pour être glacés d’épouvante à cet étrange spectacle qu’ils voient, qu’ils sont seuls à voir?

Et rien pour digérer leur épouvante.
Aucun soutien.
Pas de corps.
Il n’y aura donc jamais personne pour avoir un corps ici.

Mais peut-être l’effroi passé, tourneront-ils le dos au papier, amants silencieux, appuyant l’un contre l’autre leur maigreur délicate, seuls à eux deux, de l’autre
côté du monde, venus ici comme un détail du hasard, repartant inaperçus vers d’autres landes.

Henri Michaux

APRES MA MORT


Henri Michaux. De l'autre côté | Musée Guggenheim Bilbao

APRES MA MORT

 

Je fus transporté après ma mort, je fus transporté non dans un lieu confiné, mais dans l’immensité du vide éthérique.
Loin de me laisser abattre par cette immense ouverture en tous sens à perte de vue, en ciel étoile, je me rassemblai et rassemblai tout ce que j’avais été, et ce que j’avais
été sur le point d’être, et enfin tout ce que au calendrier secret de moi-même, je m’étais proposé de devenir et serrant le tout, mes qualités aussi, enfin
mes vices, dernier rempart, je m’en fis caparace.

Sur ce noyau, animé de colère, mais d’une colère nette, que le sang n’appuyait plus, froide et intégrale, je me mis à faire le hérisson, dans une suprême
défense, dans un dernier refus.

Alors, le vide, les larves du vide qui déjà poussaient tentaculairement vers moi leurs poches molles, me menaçant de l’abjecte endosmose, les larves étonnées après
quelques vaines tentatives contre la proie qui refusait de se rendre, reculèrent embarrassées, et se dérobèrent à ma vue, abandonnant à la vie celui qui la
méritait tellement.

Désormais libre de ce côté, j’usai de ma puissance du moment, de l’exaltation de la victoire inespérée, pour peser vers la
Terre et repénétrai mon corps immobile, que les draps et la laine avaient heureusement empêché de se refroidir.

Avec surprise, après ce mien effort dépassant celui des géants, avec surprise et joie mêlée de déception je rentrai dans les horizons étroits et fermés
où la vie humaine pour être ce qu’elle est, doit se passer.

 

Henri Michaux

MONDE


Henri Michaux

 

 

MONDE

 

Celui dont le destin est de mourir doit naître.
Hélas, mille fois hélas pour les naissances, dit le
Maître de
Ho.
C’est un enlacement, qui est un entrelacement.

On perd en gagnant.
On recule en approchant.

La fille au yoni étroit, si grand que soit son coeur, a un défaut.
Il en est ainsi de bien des choses.

Éloignez de moi l’homme savant, dit le
Maître de
Ho.
Le cercueil de son savoir a limité sa raison. «
Oh!
Liberté! » dit le
Maître. Éloignez de moi celui qui s’asseoit pour penser.

Parlez d’abord.
Parlez et vous ne serez pas ignorant.
Atteignez d’abord et vous approcherez ensuite.

Tout afflue, dit le
Maître de
Ho.
Tout déborde.
Tout est là.

Un regard aux ailes de libellule se pose sur la personne aimée, et rime le
Monde sans le connaître celui qui doit le chanter.

Henri Michaux

BONHEUR BÊTE


Henri Michaux

 

BONHEUR BÊTE

 

Quand donc pourrai-je parler de mon bonheur ?

Il n’y a dans mon bonheur aucune paille, aucune trace, aucun sable.

Il ne se compare pas à mon malheur (autrefois, paraît-il dans le
Passé, quand?).

Il n’a pas de limite, il n’a pas de…, pas de.
Il ne va nulle part.
Il n’est pas à l’ancre, il est tellement sûr qu’il me désespère.
Il m’enlève tout élan, il ne me laisse ni la vue, ni l’oreille, et plus il… et moins je…

Il n’a pas de limites, il n’a pas de…, pas de.

Et pourtant ce n’est qu’une petite chose.
Mon malheur était beaucoup plus considérable, il avait des propriétés, il avait des souvenirs, des excroissances, du lest.

C’était moi.

Mais ce bonheur!
Probablement, oh oui, avec le temps il se fera une personnalité, mais le temps, il ne l’aura pas.
Le malheur va revenir.
Son grand essieu ne peut être bien loin.
Il approche.

 

Henri Michaux

TANT DE PLUIE 2 ET SUITE


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TANT DE PLUIE 2 ET SUITE

Que le bois mord la route sous le vent

nous en sortirons-nous debout

j’en doute

tellement la nuit remue le jour à rendre aveugle

Me faut faire appel au bon jour d’Henri pour remettre les choses d’à-plomb

ce sage qui fait masque à lui seul à toute espèce de virus

con fusse-t-il chinois…

Niala-Loisobleu – 13/02/20

LA NUIT REMUE

Tout à coup, le carreau dans la chambre paisible montre une tache.

L’édredon à ce moment a un cri, un cri et un sursaut; ensuite le sang coule.
Les draps s’humectent, tout se mouille.

L’armoire s’ouvre violemment; un mort en sort et s’abat.
Certes, cela n’est pas réjouissant.

Mais c’est un plaisir que de frapper une belette.
Bien, ensuite il faut la clouer sur un piano.
Il le faut absolument.
Après on s’en va.
On peut aussi la clouer sur un vase.
Mais c’est difficile.
Le vase n’y résiste pas.
C’est difficile.
C’est dommage.

Un battant accable l’autre et ne le lâche plus.
La porte de l’armoire s’est refermée.

On s’enfuit alors, on est des milliers à s’enfuir.
De tous côtés, à la nage; on était donc si nombreux!

Étoile de corps blancs, qui toujours rayonne, rayonne…

2

Sous le plafond bas de ma petite chambre, est ma nuit, gouffre profond.

Précipité constamment à des milliers de mètres de profondeur, avec un abîme plusieurs fois aussi immense sous moi, je me retiens avec la plus grande difficulté aux
aspérités, fourbu, machinal, sans contrôle, hésitant entre le dégoût et l’opiniâtreté; l’ascension-fourmi se poursuit avec une lenteur
interminable.
Les aspérités de plus en plus infimes, se lisent à peine sur la paroi perpendiculaire.
Le gouffre, la nuit, la terreur s’unissent de plus en plus indissolublement.

3

Déjà dans l’escalier elle commença à n’être plus bien grande.
Enfin arrivée au 3ème, au moment de franchir le seuil de ma chambre, elle n’était guère plus haute qu’une perdrix.
Non, non, alors je n’y tiens pas.
Une femme, bien! pas une perdrix.
Elle savait bien pourquoi je l’avais appelée.
Ce n’était pas pour… enfin!

Dans ce cas, pourquoi s’obstiner en dépit de toute raison, et me retenir sauvagement par le pantalon?

Le dernier coup de pied que je lui ai envoyé l’a fait tomber jusqu’à la loge de la concierge.

Certes, je ne voulais pas cela.
Elle m’y a forcé, je peux le dire.
Je crois bien que je puis le dire.

Et maintenant, au bas de l’escalier, ses petits gémissements, gémissements, gémissements, comme font tous les êtres malfaisants.

4


Elles apparurent, s’exfoliant doucement des solives du plafond…
Une goutte apparut, grosse comme un œuf d’huile et lourdement tomba, une goutte tomba, ventre énorme, sur le plancher.

Une nouvelle goutte se forma, matrice luisante quoique obscure, et tomba.
C’était une femme.

Elle fit des efforts extravagants et sans nul doute horriblement pénibles, et n’arriva à rien.

Une troisième goutte se forma, grossit, tomba.
La femme qui s’y forma, instantanément aplatie, fit cependant un tel effort… qu’elle se retourna.

D’un coup.
Puis tout mouvement cessa.

Longues étaient ses jambes, longues.
Elle eût fait une danseuse.

De nouveau une goutte se forma et grossit, tumeur terrible d’une vie trop promptement formée, et tomba.

Les corps allaient s’amoncelant, crêpes vivantes, bien humaines pourtant sauf l’aplatissement.

Puis les gouttes ne coulèrent plus.
Je m’étendis près d’un tas de petites femmes, la stupeur dans l’esprit, navré, ne songeant ni à elles ni à moi, mais à l’amère vie quotidienne.

5

Nous sommes toujours trois dans cette galère.
Deux pour tenir la conversation et moi pour ramer.

Qu’il est dur le pain quotidien, dur à gagner et dur à se faire payer!

Ces deux bavards sont toute ma distraction, mais c’est tout de même dur de les voir manger mon pain.

Ils parlent tout le temps.
S’ils ne parlaient pas tout le temps, certes l’immensité de l’océan et le bruit des tempêtes, disent-ils, viendraient à bout de mon courage et de mes forces.

Faire avancer à soi tout seul un bateau, avec une paire de rames, ce n’est pas commode.
L’eau a beau n’offrir que peu de résistance…
Elle en offre, allez.
Elle en offre, il y a des jours surtout…

Ah! comme j’abandonnerais volontiers mes rames.

Mais ils y ont l’œil, n’ayant que ça à faire, et à bavarder et à manger mon pain, ma petite ration dix fois rognée déjà.

6

Mes petites poulettes, vous pouvez dire tout ce que vous voulez, ce n’est pas moi qui m’embête.
Hier encore, j’arrachai un bras à un agent.
C’était peut-être un bras galonné de brigadier.
Je n’en suis pas sûr.
Je l’arrachai vivement, et le rejetai de même.

Mes draps jamais pour ainsi dire ne sont blancs.
Heureusement que le sang sèche vite.
Comment dormirais-je sinon?

Mes bras égarés plongent de tous côtés dans des ventres, dans des poitrines; dans les organes qu’on dit secrets (secrets pour quelques-uns!).

Mes bras rapportent toujours, mes bons bras ivres.
Je ne sais pas toujours quoi, un morceau de foie, des pièces de poumons, je confonds tout, pourvu que ce soit chaud, humide et plein de sang.

Dans le fond ce que j’aimerais, c’est de trouver de la rosée, très douce, bien apaisante.

Un bras blanc, frais, soigneusement recouvert d’une peau satinée, ce n’est pas si mal.
Mais mes ongles, mes dents, mon insatiable curiosité, le peu que je puis m’accoutumer du superficiel…
Enfin, c’est comme ça.
Tel partit pour un baiser qui rapporta une tête.

Priez pour lui, il enrage pour vous.

Henri Michaux

MES STATUES


Henri Michaux

 

 

MES STATUES

 

J’ai mes statues.
Les siècles me les ont léguées : les siècles de mon attente, les siècles de mes découragements, les siècles de mon indéfinie, de mon inétouffable
espérance les ont faites.
Et maintenant elles sont là.

Comme d’antiques débris, point ne sais-je toujours le sens de leur représentation.

Leur origine m’est inconnue et se perd dans la nuit de ma vie, où seules leurs formes ont été préservées de l’inexorable balaiement.

Mais elles sont là, et durcit leur marbre chaque année davantage, blanchissant sur le fond obscur des masses oubliées.

Henri Michaux

‘’Le Grand Combat’’ (1927) Henri Michaux


‘’Le Grand Combat’’
(1927) Henri Michaux

 

‘’Le Grand Combat»
«Il l’emparouille et l’endosque contre terre ;
Il le rague et le roupète jusqu’à son drâle ;
Il le pratèle et le libucque et lui barufle les ouillais ;
Il le tocarde et le marmine,
Le manage rape à ri et ripe à ra.
Enfin il l’écorcobalisse.
L’autre hésite, s’espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.
C’en sera bientôt fini de lui ;
Il se reprise et s’emmargine… mais en vain.
Le cerceau tombe qui a tant roulé.
Abrah ! Abrah ! Abrah !
Le pied a failli !
Le bras a cassé !
Le sang a coulé !
Fouille, fouille, fouille,
Dans la marmite de son ventre est un grand secret
Mégères alentour qui pleurez dans vos mouchoirs ;
On s’étonne, on s’étonne, on s’étonne
Et vous regarde,
On cherche aussi, nous autres, le Grand Secret.»

 

 

Analyse
Ce poème, en vers libres mais ponctués, est le récit, bien annoncé par le titre, parfaitement explicite
et bien organisé selon l’ordre chronologique, en suivant une trajectoire très nette, d’un violent corps à
corps entre deux personnes, puis de la recherche d’un «secret», qui rassemble un public, mais qui
est finalement éludé.
Si le poème exprime la vision du monde que se faisait Michaux, un monde de souffrance où il n’y a
que des vainqueurs et des vaincus, il étonne d’abord par les mots inconnus qu’il présente, car le
poète, voulant dépasser la langue commune, pratiquait une alchimie du verbe pour exprimer une
agressivité dont l’objet, la nature du «Grand Combat» et du «Grand Secret», demeure finalement
énigmatique.
Au premier vers, nous sommes jetés dans ce combat dont les acteurs demeurent mystérieux. Avec
cette absence complète de référents que se permet la poésie, ils ne sont désignés que par deux
pronoms personnels : «Il», le sujet, et «le», l’objet.
Le «il» est une force à l’identité inconnue et aux contours imprécis dont l’aspect physique est tu. Son
action est exprimée, selon une syntaxe correcte, par l’accumulation de onze verbes pour six vers qui
sont des inventions lexicales, des néologismes hybrides. Très proches des onomatopées, ils frappent
d’abord par leurs sonorités suggestives qui créent un effet de violence burlesque, presque
rabelaisienne, leur caractère insolite évoquant des combats barbares d’un autre temps, d’incongrues,
répétées et cruelles atteintes au corps d’un adversaire. Puis le lecteur cherche à rapprocher de
manière logique le signifiant (brutalité des sonorités, articulations fortes, longueur des termes) du
signifié (action violente suggérée par l’apparence sonore du mot). En tentant de décrypter le signe, on
lui fait perdre son caractère arbitraire. Peu à peu, des significations se créent, des relations
surprenantes s’établissent, et, de proche en proche, se tisse un réseau de sens possibles. En fait, il
n’y a pas, parmi ces inventions lexicales, que des verbes, mais aussi des substantifs et même une
locution adverbiale.
Étonnent d’abord «emparouille» et «endosque», dont la sonorité, cependant, est proche de celles de
verbes familiers, «emparer» et «écrabouiller», «endosser» et «esquinter». Ainsi, «emparouille» et
«endosque» seraient des sortes de mots-valises, et ne laissent aucun doute sur la violence de
l’action en cours, car ils connotent l’agression, la brutalité, l’écrasement. D’ailleurs, ces deux verbes
anarchiques ont-ils à peine été proférés qu’on se retrouve en terrain (c’est le cas de le dire !) connu
avec les mots «contre terre», l’allitération en «k» marquant la dureté de la chute. Ce complément de
lieu indique, dès la fin du premier vers, le point atteint dans le déroulement du combat. D’emblée, l’un
des adversaires est donc déjà vainqueur puisque l’autre est terrassé : il a le dos «contre terre», il ne
restera donc plus qu’à le réduire, le tourmenter, l’achever.
Au deuxième vers, les verbes «rague» (créé sur «draguer»? sur l’anglais «rag», la victime serait alors
brutalisée comme si elle était une pièce de tissu?) et «roupète» (créé sur «rouer», «rouer de
coups»?), par leur juxtaposition et par le retour du «r» initial, suggèrent la répétition d’actions qui vont
de part en part du corps écrasé, et le nom «drâle» laisse sous-entendre «râle», bruit rauque de la
respiration chez certains moribonds, d’autant plus qu’on peut y voir une contraction de l’expression
courante «dernier râle».
Au vers 3, l’accumulation et la répétition sont bien marquées par l‘utilisation redondante de «et» pour
marquer l’énergie. Et l’accumulation est bien traduite par la longueur du vers qui, selon les règles
implicites du vers libre (chaque vers bénéficie d’un souffle égal, ce qui fait que le vers court est dit
plus lentement, le vers long plus rapidement), doit être dit avec vélocité. En «pratèle», on peut
entendre «râtelle», qui ferait du corps du vaincu une chose impuissante qu’on peut, tout à son aise,
parcourir de pointes aiguës ; ou «martèle». Cette impuissance permet même de lui imposer des
sortes de baisers méprisants, «libucque» faisant penser à une action des lèvres et de la bouche.
«Barufler les ouillais» serait «donner des baffes sur les oreilles», comme on le fait aux enfants qu’on
veut corriger, car, dans «ouillais» on peut retrouver «les ouïes», qui sont, en français familier, les
oreilles qui, quand elles sont frottées, font crier «ouille», onomatopée exprimant la douleur.
3
«Tocarde» connote l’idée de donner des coups, le tocard étant, dans le monde de la boxe, celui qui
n’est plus capable que d’en recevoir. «Marmine» montre la victime si impuissante qu’elle n’est qu’une
sorte de marmite dans laquelle on peut faire tourner les mains dans tous les sens.
Après «manage», qui pourrait être inspiré par l’anglais «to manage» (manoeuvrer, manier, conduire),
apparaît un autre néologisme qui est, cette fois, une locution adverbiale, «rape à ri et ripe à ra»,
paronomase, amusante contrepèterie où, aux verbes «rape» et «ripe», sont adjoints des adverbes
fantaisistes et pourtant évocateurs, comme créés sur le modèle de «de ci, de là», ou de «ric-rac», de
«à hue et à dia», formules utilisées dans la langue parlée.
Dans un vers plus court, et donc prononcé plus lentement, comme il convient pour l’étape la plus
cruciale, est signifiée, au terme d’une gradation nette, la réduction totale de la victime,
«écorcobalisse» pouvant être rapproché d’«écorcher», comme d’«abaisser», étant en coup cas
signifiant par la seule allitération en «k».
Au vers 7, il y a, dans le récit, changement de focalisation. Elle se fait maintenant sur la victime, qui
n’existait que dans le pronom complément «le», mais devient un actant, un sujet désigné plus
nettement par «l’autre». Cependant, n’ayant été toujours que passivité, indécision, faiblesse,
repliement, retraite, elle s’emploie, comme l’induit le pronominal réflexif de «s’espudrine», «se
défaisse», «se torse», «se ruine», dans une autre accumulation significative, à son auto-destruction
qui, le vers étant long, se fait même dans la précipitation. Les néologismes sont de moins en moins
étonnants : «s’espudrine» semble pouvoir se traduire par «tombe en poudre», et les autres sont
évidents.
Toutefois, le poète ménage une péripétie dans le déroulement du drame : après avoir de nouveau, au
vers 8, voué la victime à sa fin, la première partie du vers 9 envisage une réaction ; «il se reprise»
n’est pas un néologisme très étonnant («il reprend de la vigueur») ; «s’emmargine» l’est un peu plus
(«se met en marge», «se dégage», «s’éloigne» de son adversaire). Au-delà des points de
suspension, la condamnation tombe à nouveau.
Le vers 10 est une sorte de sentence qui, semble-t-il, ne porte pas que sur la seule victime du combat
évoqué, mais sur tout être humain dont c’est le vide intrinsèque et la puérilité invétérée qui sont
caricaturées par ce cerceau (l’être humain réduit à son enveloppe) à qui on a donné une impulsion
initiale, qui a roulé (n’a fait que répéter toujours les mêmes gestes pour se retrouver toujours dans la
même posture), c’est-à-dire vécu, et qui, finalement, cesse sa course absurde.
Les cinq vers suivants, courts donc allongés pour insister sur les événements, sont marqués d’un net
dynamisme, provoqué par trois groupes ternaires qui semblent résumer le déroulement du combat.
C’est d’abord l’exclamation censée être guerrière, «Abrah ! Abrah ! Abrah !» (qui pourrait avoir été
faite sur le modèle du «Abraxas» des rituels magiques, qui est devenu «abracadabra» dans la langue
populaire). Puis sont décrites de façon tout à fait claire trois stations du calvaire. Enfin, résonne un
ordre qui est répété sans que soit indiqué qui parle, et à qui ; on peut tout de même supposer qu’on
s’adresse au «il» du début, et l’invitation à fouiller dans la marmite du ventre de la victime semble
bien avoir été annoncée par le «marmine» du vers 4. Cette recherche du «Grand Secret» à l’intérieur
du corps pourrait être un souvenir de cette recherche de l’âme à laquelle se livrèrent les premiers
médecins qui osèrent procéder à des dissections.
Soudain, non sans une ambiguïté (le vers 16 est lié à la fois au vers 15 et au vers 17, ce qui
expliquerait que la ponctuation, pourtant soigneusement appliquée partout ailleurs soit, là,
défaillante), est interpellé un public qui est caricaturalement populaire, comme l’indique le mot
«mégères», vieilles femmes promptes à s’émouvoir, mais badaudes curieuses de découvrir un
(indéfini à remarquer) «grand secret», ce que marque la répétition de «on s’étonne» (autre groupe
ternaire au vers 18) qui pourrait rendre la propagation de plus en plus loin de cet étonnement. Les
trois derniers vers sont donc des paroles dites par les mégères (leur caractère populaire est encore
exprimé par «nous autres» qui vient redoubler «on»), par le public, par l’humanité entière, comme
cela apparaît quand, d’un «grand secret», on passe au «Grand Secret», alors écrit avec des
majuscules, comme l’est «Grand Combat», ce qui établit bien le lien qui unit le premier syntagme
qu’est le titre et le dernier syntagme : il faut mener le «Grand Combat» pour trouver le «Grand
Secret», qui, toutefois, demeure secret !
4
Dans cette parodie d’épopée (le titre solennel et les hyperboles étant contredits par les burlesques
inventions verbales, par la discordance populaire de la fin), le lecteur a été invité à la recherche d’un
sens. Mais la détermination de celui-ci a été d’abord rendue difficile par l’emploi de mots chimériques,
par le recours à ce qu’on appelle justement le «nonsense». Le sens (le secret de la vie et de la mort)
devrait être livré à la fin du texte, mais, et pour cause, ne l’est pas. Le poète semble vouloir, de même
qu’il s’est moqué du langage, se moquer de cette préoccupation métaphysique. Mais il avoua que, ce
secret, «il l’a depuis sa première enfance soupçonné d’exister quelque part», tandis que, dans ‘’Les
ravagés’’ (1976), il allait évoquer ces «Têtes du passé qui savent la nuit de la vie, le secret,
I’Innommable horrible sur quoi l’être s’est appuyé.»
Le poème figura dans le recueil  »Qui je fus » (1927).
André Durand
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Source: http://www.comptoirlitteraire.com

HOMME-BOMBE


Henri Michaux

HOMME-BOMBE

 

Non, je n’ai pas d’usine, pas d’outils.
Je suis un des rares hommes-bombes.
Je dis rares, car s’il en est d’autres, que ne l’ont-ils déclaré un jour?
Il est vrai, il demeure possible qu’il y en ait eu.
Nous sommes obligés à quelque prudence.

« Éclater, ça peut être dangereux, un jour », pense le public.

Après tuer, les caresses. «
Qu’il dit, pense le public, mais s’il demeure dans le tuer, s’il s’enfonce dans le tuer, s’il réalise enfin le tuer » et le public, toujours magistrat en son âme simple,
s’apprête à nous faire condamner.

Mais il est temps de me taire.
J’en ai trop dit.

A écrire on s’expose décidément à l’excès.

Un mot de plus, je culbutais dans la vérité.

D’ailleurs je ne tue plus.
Tout lasse.
Encore une époque de ma vie de finie.
Maintenant, je vais peindre, c’est beau les couleurs, quand ça sort du tube, et parfois encore quelque temps après.
C’est comme du sang.

Henri Michaux