ANNÉE MAUDITE


Henri Michaux

ANNEE MAUDITE

Année

Année maudite

année collée

année-nausée

année qui en est quatre

qui en est cinq

année qui sera bientôt toute notre vie

Buveuse

taraudeuse

ornée de bernés

Année, la narine au vent

mais rien ne vient

Souffrance

sur ta coque vide!

Anxiété

sur ta coque vide!

Famine

sur ta coque vide!

Année, année, année que nous ânonnons sans fin compagnons de la cendre des débris calcinés poursuivis de plis poursuivis de plaies

A quand ton vin?

Singeuse de grandeur

mal balancée

balancée de ci de là

d’ici à là…

Et s’échappera-t-on jamais de toi.

Henri Michaux

AU PAYS DE LA MAGIE, I


Henri Michaux

AU PAYS DE LA MAGIE, I

J’ai vu l’eau qui se retient de couler.
Si l’eau est bien habituée, si c’est votre eau, elle ne se répand pas, quand même la carafe se casserait en quatre morceaux.

Simplement, elle attend qu’on lui en mette une autre.
Elle ne cherche pas à se répandre au-dehors.

Est-ce la forme du
Mage qui agit ?

Oui et non, apparemment non, le
Mage pouvant n’être pas au courant de la rupture de la carafe et du mal que se donne l’eau pour se maintenir sur place.

Mais il ne doit pas faire attendre l’eau pendant trop de temps, car cette attitude lui est inconfoi table et pénible à garder et, sans exactement se perdre, elle pourrait
s’étaler pas mal.

Naturellement, il faut que ce soit votre eau et pas une eau d’il y a cinq minutes, une eau qu’on vient précisément de renouveler.
Celle-là s’écoulerait tout de suite.
Qu’est-ce qui la retiendrait ?

L’enfant, l’enfant du chef, l’enfant du malade, l’enfant du laboureur, l’enfant du sot, l’enfant du
Mage, l’enfant naît avec vingt-deux plis.
Il s’agit de les déplier.
La vie de l’homme alors est complète.
Sous cette forme il meurt.
Il ne lui reste aucun pli à défaire.

Rarement un homme meurt sans avoir encore quelques plis à défaire.
Mais c’est arrivé.
Parallèlement à cette opération l’homme forme un noyau.
Les races inférieures, comme la race blanche, voient plus le noyau que le dépli.
Le
Mage voit plutôt le dépli.

Le dépli seul est important.
Le reste n’est qu’épiphénomène.

Henri Michaux

CONDUITE A TENIR


Henri Michaux

CONDUITE A TENIR

Celui qui est fait pour être fils unique et qui a sept frères, voici ce qu’il doit faire :

Non, tout compte fait je ne lui conseille rien.
S’il m’a lu, il sait déjà, il connaît la vie plastique.
La véritable vie plastique.
Sept frères!
Quelle aubaine que tant d’ennemis, à portée de soi, toujours!

Mais peut-être n’ai-je pas tout dit de la vie plastique.
Il faut savoir que je n’ai pas la réputation de sculpteur que je mérite.
Cela ne tient pas aux propos dégoûtés que j’ai pu tenir sur les autres sculpteurs dont les œuvres m’apparaissent comme… mais ne cherchons pas à les qualifier… car
elles ne m’apparaissent pas.
Ils travaillent, c’est indéniable, mais leurs sculptures ne m’apparaissent toujours pas.

Ces pauvres gens travaillent une matière ingrate, ingrate et terriblement lente à prendre forme.

Moi, je travaille les corps vivants, de prime abord et sur place.
Douce matière qui inspire, qui fascine, et il faut plutôt craindre de s’y engloutir.

Henri Michaux

CONSEIL AU SUJET DE LA MER


221591

CONSEIL AU SUJET DE LA MER

 

Il faut faire grande attention aussi à la mer.
Les jours de tempête, on a coutume de faire la promenade des falaises.
Et quoique la mer soit pleine de menaces, malgré le va-et-vient de ses forces qui semblent grandir à chaque instant, le spectacle est beau et somme toute réconfortant, puisque
cette grande excitation et ces énormes paquets d’eau, des paquets à renverser un train, tout ça ne va qu’à vous mouiller un peu.

Cependant, s’il y a une anse, où les violences de la mer sont peut-être moins fortes, mais venant de plusieurs directions se conjuguent en une trouble mêlée, il peut
n’être pas bon de regarder, car tandis que la plus grande violence n’avait pas réussi à vous démoraliser, tout au contraire, cette surface sans horizontalité, sans
fond, cuve d’eau montante, descendante, hésitante, comme si elle-même souffrait, peinait humainement (ses mouvements sont devenus lents et embarrassés et comme calculés),
cette eau vous fait sentir en vous-même l’absence d’une vraie base, qui puisse servir en tout cas, et le sol même, suivant la démarche de votre esprit, semble se dérober
sous vos pieds.

 

Henri Michaux

FAITES ATTENTION A VOS PIEDS


Henri Michaux

 

FAITES ATTENTION A VOS PIEDS

 

Quand vous avez votre pied au bout d’un long hangar, quelle histoire de le ramener!
Quelle longue histoire!

Trop tard pour se demander comment il a pu, s’allongeant sans cesse dans l’espace encombré d’outils, s’étendre jusque-là, jusqu’à près d’une trentaine de mètres de
votre poitrine agitée, de votre tête qui s’affole sous une responsabilité soudainement accrue, qui suppute les conséquences mauvaises, les réparables et les
irréparables…

Vite, il faut les ramener, si la chose est encore possible, avant l’heure d’entrée (mais elle vient justement de sonner) avant la rentrée des ouvriers, mécontents, ouvrant la
porte brutalement, butant dessus, y laissant tomber en jurant leurs outils pesants et c’est la fracture assurée.
Sur une distance pareille, un os, vous pensez, comme il va résister, c’est la pagaille.
Ce n’est plus une fracture, c’est dix et plus.
Ils s’énervent de cet obstacle qu’ils trouvent partout d’une extrémité à l’autre de l’atelier, ils s’énervent et vous feriez comme eux si vous n’étiez à
l’autre bout de cette misérable affaire.

Oh! pièges de la nature, qui nous laissent aller pour nous retrouver bientôt…

 

Henri Michaux

DESSINS COMMENTÉS


811d3f89a68984e0e7e014a7085f5c4c

DESSINS COMMENTÉS

Ayant achevé quelques dessins au crayon et les ayant retrouvés quelques mois après dans un tiroir, je fus surpris comme à un spectacle jamais vu encore, ou plutôt
jamais compris, qui se révélait, que voici :

Ce sont trois hommes sans doute; le corps de chacun, le corps entier est embarrassé de visages; ces visages s’épaulent et des épaules maladives tendent à la vie
cérébrale et sensible.

Jusqu’aux genoux qui cherchent à voir.
Et ce n’est pas plaisanterie.
Aux dépens de toute stabilité, ils ont médité de se faire bouches, nez, oreilles et surtout de se faire yeux; orbites désespérées prises sur la rotule. (Le
complexe de la rotule, comme dit l’autre, le plus complexe de tous.)

Tel est mon dessin, tel il se poursuit.

Un visage assoiffé d’arriver à la surface part du profond de l’abdomen, envahit la cage tho-racique, mais à envahir il est déjà plusieurs, il est multiple et un matelas
de têtes est certes sous-jacent et se révélerait à la percussion, n’était qu’un dessin ne s’ausculte pas.

Cet amas de têtes forme plus ou moins trois personnages qui tremblent de perdre leur être; sur la surface de la peau les yeux braqués brûlent du désir de
connaître; l’anxiété les dévore de perdre le spectacle pour lequel ils vinrent au-dehors, à la vie, à la vie.

Ainsi, par dizaines et dizaines apparurent ces têtes qui sont l’horreur de ces trois corps, famille scandaleusement cérébrale, prête à tout pour savoir; même le
cou-de-pied veut se faire une idée du monde et non du sol seulement, du monde et des problèmes du monde.

Rien ne consentira donc à être taille ou bras : il faut que tout soit tête, ou alors rien.

Tous ces morceaux forment trois êtres désolés jusqu’à l’ahurissement qui se soutiennent entre eux.

Comme il regarde! (son cou s’est allongé jusqu’à être le tiers de sa personne).
Comme il a peur de regarder! (à l’extrême gauche la tête s’est déplacée).

Quelques cheveux servent d’antennes et de véhicule à la peur, et les yeux épouvantés servent encore d’oreilles.

Tête hagarde régnant difficilement sur deux ou trois lanières (sont-ce des lanières, des bouts d’intestin, des nerfs dans leur gaine?).

Soldat inconnu évadé d’on ne sait quelle guerre, le corps ascétique, résumé à quelques barbelés.

Dentelé et plus encore en îles, grand parasol de dentelles et de mièvreries, et de toiles arachnéennes, est son grand corps impalpable.

Que peut bien lui faire, lui dicter, cette petite tête dure mais vigilante et qui semble dire « je maintiendrai ».

Que pourrait-elle exiger des volants épars de ce corps soixante fois plus étendu qu’elle?
Rien qu’à le retenir elle doit avoir un mal immense.

Cette tête en quelque sorte est un poing et le corps, la maladie.
Elle empêche une plus grande dispersion.
Elle doit se contenter de cela.
Rassembler les morceaux serait au-dessus de sa force.

Mais comme il vogue!
Comme il prend l’air, ce corps semblable à une voile, à des faubourgs, semblable à tout…

Comme cette floitille de radeaux pulmonaires s’ébranlerait bien, mais la tête sévère ne le permet pas.

Elle n’obtient pas que les morceaux se joignent étroitement et se soudent, mais au moins qu’ils ne désertent pas.

Celui-ci, ce n’est pas trop de trois bras pour le protéger, trois bras en ligne, l’un bien derrière l’autre, et les mains prêtes à écarter tout intrus.

Car quand on est couché, votre ennemi en profitera, il faut craindre en effet qu’il ait grande envie de vous frapper.

Derrière trois bras dressés, le héros de la paix attend la prochaine offensive.

Ici, le poulpe devenu homme avec ses yeux trop profonds.
Chacun s’est annexé séparément et pour lui tout seul un petit cerveau (la paire de besicles devenue tête!), mais assurément ils réfléchissent trop.
Ils pensent en grands halos, en excavations, c’est le danger : la lunette aide à voir mais non à penser et déblaie la tête (l’homme) au fur et à mesure, par
pelletées.

Ce serait bien une flamme, si ce n’était déjà un cheval, ce serait un bien bon cheval, s’il n’était en flammes.
Il bondit dans l’espace.
Combien loin d’être une croupe est sa croupe éclatante de panaches ardents, de flammes impétueuses!
Quant à ses pattes elles ont des ténuités d’antennes d’insectes, mais leurs sabots sont nets, peut-être un peu trop « pastilles ».
C’est comme ça qu’il est mon cheval, un cheval que personne ne montera jamais.
Et une banderole légère et certainement sensible, dont sa tête est ceinte, lui donne une finesse presque féminine, comme s’il se mouchait dans un mouchoir de
dentelles.

Heureusement, heureusement que je l’ai dessiné.
Sans quoi jamais je n’en eusse vu un pareil.
Un tout petit cheval, vous savez, une vraie idée « cheval ».

Beaucoup plus près des brises que du sol, beaucoup plus ferme dans la pure atmosphère malgré ses pattes de devant posées comme deux crayons.
Et il rue vers le ciel, il rue des ruades de flammes.

Il dit quelque chose, ce cheval, à ce cerf.
Il lui dit quelque chose.
Il est beaucoup plus grand que lui.
Sa tête le domine de très haut, une tête qui en dit long ; il a sûrement beaucoup souffert, de situations humiliantes, depuis longtemps, dont il est sorti.
Ses yeux disent une sérieuse remontrance.
Avez-vous jamais vu des rides autour et au-dessus des yeux d’un cheval, droites et remontant jusqu’au sommet du front?
Non.
Pourtant aucun cheval ne ressemble plus à un cheval que lui.
Sans ces rides, il ne s’exprimerait pas avec autant d’autorité.
Naturellement ce n’est pas un cheval qu’on puisse voir sous le harnais… quoiqu’il y ait de pires tragédies.

Et là, un peu plus loin, un autre animal accourt.
Il s’arrête stop! sur ses pattes, il observe, il essaie de se faire d’abord une idée de la situation, on voit qu’il en prend conscience.

Cependant, le premier ne cessant de s’adresser au cerf, en sa fixité si parlante lui dit :
Comment peux-tu? voyons, comment oses-tu?
Le cerf fait la bête.
D’ailleurs ce n’est qu’un daim, comment ai-je pu me tromper jusqu’à dire que c’était un cerf?

Dans un parc de fleurs, de volailles, d’attrape-mouches, de petites collines et de semences huppées prenant leur vol, s’avance le gracieux géant hydrocéphale sur sa
patinette.
Patinette-voiturette, car on peut s’y asseoir mais point à l’aise; il y a un haut, étroit dossier incliné, en panache, mais bien au-dessus encore de son plus haut appui
apparaît, tandis qu’une main longue et ferme tient le guidon, apparaît et plane la majestueuse tête au front débonnaire, œuf intelligent à l’ovale délicieux,
étudié en vue des virages ou bien de la croissance des idées en hauteur.

Sur un tout autre plan, quoique près de lui, court à toute vitesse un clown aux jambes de laine.

Pas seulement des cheveux poussent sur cette tête, mais une ronde de donzelles.
Ou plutôt elles s’assemblent pour la ronde, et déjà trois sont en place et s’en vont prendre les autres par la main.
Et tout ça sur quoi? sur la grande tête rêveuse de la jolie princesse noire aux tout petits seins, oh toute petite taille; oh toute petite princesse.

Est-ce pour regarder qu’ils sont venus sur cette page, ces deux-là?
Ou pour s’effrayer, pour être glacés d’épouvante à cet étrange spectacle qu’ils voient, qu’ils sont seuls à voir?

Et rien pour digérer leur épouvante.
Aucun soutien.
Pas de corps.
Il n’y aura donc jamais personne pour avoir un corps ici.

Mais peut-être l’effroi passé, tourneront-ils le dos au papier, amants silencieux, appuyant l’un contre l’autre leur maigreur délicate, seuls à eux deux, de l’autre
côté du monde, venus ici comme un détail du hasard, repartant inaperçus vers d’autres landes.

Henri Michaux

APRES MA MORT


Henri Michaux. De l'autre côté | Musée Guggenheim Bilbao

APRES MA MORT

 

Je fus transporté après ma mort, je fus transporté non dans un lieu confiné, mais dans l’immensité du vide éthérique.
Loin de me laisser abattre par cette immense ouverture en tous sens à perte de vue, en ciel étoile, je me rassemblai et rassemblai tout ce que j’avais été, et ce que j’avais
été sur le point d’être, et enfin tout ce que au calendrier secret de moi-même, je m’étais proposé de devenir et serrant le tout, mes qualités aussi, enfin
mes vices, dernier rempart, je m’en fis caparace.

Sur ce noyau, animé de colère, mais d’une colère nette, que le sang n’appuyait plus, froide et intégrale, je me mis à faire le hérisson, dans une suprême
défense, dans un dernier refus.

Alors, le vide, les larves du vide qui déjà poussaient tentaculairement vers moi leurs poches molles, me menaçant de l’abjecte endosmose, les larves étonnées après
quelques vaines tentatives contre la proie qui refusait de se rendre, reculèrent embarrassées, et se dérobèrent à ma vue, abandonnant à la vie celui qui la
méritait tellement.

Désormais libre de ce côté, j’usai de ma puissance du moment, de l’exaltation de la victoire inespérée, pour peser vers la
Terre et repénétrai mon corps immobile, que les draps et la laine avaient heureusement empêché de se refroidir.

Avec surprise, après ce mien effort dépassant celui des géants, avec surprise et joie mêlée de déception je rentrai dans les horizons étroits et fermés
où la vie humaine pour être ce qu’elle est, doit se passer.

 

Henri Michaux