LE SPORTIF AU LIT


Henri Michaux

LE SPORTIF AU LIT

Il est vraiment étrange que, moi qui me moque du patinage comme de je ne sais quoi, à peine je ferme les yeux, je vois une immense patinoire.

Et avec quelle ardeur je patine!

Après quelque temps, grâce à mon étonnante vitesse qui ne baisse jamais, je m’éloigne petit à petit des centres de patinage, les groupes de moins en moins nombreux
s’échelonnent et se perdent.
J’avance seul sur la rivière glacée qui me porte à travers le pays.

Ce n’est pas que je cherche des distractions dans le paysage.
Non.
Je ne me plais qu’à avancer dans l’étendue silencieuse, bordée de terres dures et noires, sans jamais me retourner, et, si souvent et si longtemps que je l’aie fait, je ne me
souviens pas d’avoir jamais été fatigué, tant la glace est légère à mes patins rapides.

Au fond je suis un sportif, le sportif au lit.
Comprenez-moi bien, à peine ai-je les yeux fermés que me voilà en action.

Ce que je réalise comme personne, c’est le plongeon.
Je ne me souviens pas, même au cinéma, d’avoir vu un plongeon en fil à plomb comme j’en exécute.
Ah, il n’y a aucune mollesse en moi dans ces moments.

Et les autres, s’il y a des compétiteurs, n’existent pas à côté de moi.
Aussi n’est-ce pas sans sourire que j’assiste, quand exceptionnellement ça m’arrive, à des compétitions sportives.
Ces petits défauts un peu partout dans l’exécution, qui ne frappent pas le vulgaire, appellent immédiatement l’attention du virtuose; ce ne sont pas encore ces gaillards-là,
ces «
Taris » ou d’autres, qui me battront.
Ils n’atteignent pas la vraie justesse.

Je puis difficilement expliquer la perfection de mes mouvements.
Pour moi ils sont tellement naturels.
Les trucs du métier ne me serviraient à rien, puisque je n’ai jamais appris à nager, ni à plonger.
Je plonge comme le sang coule dans mes veines.
Oh! glissement dans l’eau!
Oh! l’admirable glissement, on hésite à remonter.
Mais je parle en vain.
Qui parmi vous comprendra jamais à quel point on peut y circuler comme chez soi?
Les véritables nageurs ne savent plus que l’eau mouille.
Les horizons de la terre ferme les stupéfient.
Ils retournent constamment au fond de l’eau.

Qui, me connaissant, croirait que j’aime la foule?
C’est pourtant vrai que mon désir secret semble d’être entouré.
La nuit venue, ma chambre silencieuse se remplit de monde et de bruits; les corridors de l’hôtel paisible s’emplissent de groupes qui se croisent et se coudoient, les escaliers
encombrés ne suffisent plus; l’ascenseur à la descente comme à la montée est toujours plein.
Le boulevard
Edgar-Quinet, une cohue jamais rencontrée s’y écrase, des camions, des autobus, des cars y passent, des wagons de marchandises y passent et, comme si ça ne suffisait pas, un
énorme paquebot comme le «
Normandie », profitant de la nuit, est venu s’y mettre en cale sèche, et des milliers de marteaux frappent joyeusement sur sa coque qui demande à être
réparée.

A ma fenêtre, une énorme cheminée vomit largement une fumée abondante; tout respire la générosité des forces des éléments et de la race humaine au
travail.

Quant à ma chambre qu’on trouve si nue, des tentures descendues du plafond lui donnent un air de foire, les allées et venues y sont de plus en plus nombreuses.
Tout le monde est animé; on ne peut faire un geste sans rencontrer un bras, une taille, et enfin, étant donné la faible lumière, et le grand nombre d’hommes et de femmes qui
tous craignent la solitude, on arrive à participer à un emmêlement si dense et extraordinaire qu’on perd de vue ses petites fins personnelles…
C’est la tribu, ressuscitée miraculeusement dans ma chambre, et l’esprit de la tribu, notre seul dieu, nous tient tous embrassés.

A peine ai-je les yeux fermés, voilà qu’un gros homme est installé devant moi à une table.
Gros, énorme plutôt, on n’en voit de pareils que dans les caricatures les plus poussées.
Et je crois qu’il s’apprête à manger.
Avec sa grande gueule, que faire d’autre que de manger?
Cependant il ne mange pas.
C’est simplement un homme du type digestif qui donne constamment aux autres l’obsession de la nourriture.
Sa tête pose sa bestialité, ses épaules la déploient et la justifient.
Certes il a beau jeu à s’affirmer devant moi, maigre, couché et sur le point de m’endormir, lui énorme, robuste et assis, comme seul un homme qui commande à plus de cent
kilos de chair peut s’asseoir, et convaincu de ce qui est direct, et moi qui ne saisis que les reflets.

Mais entre lui et moi, rien.
Il reste à sa table.

Il ne se rapproche pas, ses gestes lents ne se rapprochent pas.
Voilà, c’est tout jusqu’à présent, il ne peut davantage; je le sens; lui aussi le sent et le moindre pas qu’il ferait l’éloignerait.

Toute la longue nuit, je pousse une brouette… lourde, lourde.
Et sur cette brouette se pose un très gros crapaud, pesant… pesant, et sa masse augmente avec la nuit, atteignant pour finir l’encombrement d’un porc.

Pour un crapaud avoir une masse pareille est exceptionnel, garder une masse pareille est exceptionnel, et offrir à la vue et à la peine d’un pauvre homme qui voudrait plutôt
dormir la charge de cette masse est tout à fait exceptionnel.

De gigantesques élytres, et quelques énormes pattes d’insectes entrecroisées d’un vert éclatant, apparurent sur le mur de ma chambre, étrange panoplie.

Ces verts rutilants, segments, morceaux et membres divers ne se lièrent pas en forme de corps.
Ils restèrent comme les dépouilles respectées d’un noble insecte qui succomba au nombre.

Le matin quand je me réveille, je trouve juché et misérablement aplati au haut de mon armoire à glace, un homme-serpent.

L’amas de membres contorsionnés, à la façon décourageante des replis de l’intestin, appartient-il tout entier à cette petite tête épuisée,
accablée?
Il faut le croire.
Une jambe démesurée pend, traînant contre la glace une misère sans nom.
Qu’est-ce qui la ramènera jamais en haut cette jambe en caoutchouc?
Si imprévu que soit le nerf dans ces hommes qui semblent tout mous et désossés, cette jambe a fait sa dernière enjambée.
Quel aplatissement est celui de l’homme-serpent!
Il reste sans bouger.
Pourquoi m’en occuper?
C’est pas lui qui me semble bien désigné pour me tenir compagnie dans ma solitude et pour me donner enfin la réplique.
Attiré vers le bas par le poids d’invisibles haltères, écrasé par la compression d’on ne sait quel rouleau, il gît, haut placé, mais il gît.

Ainsi chaque matin.
C’est lui qui « passe ma nuit ».

Cette nuit, c’a été la nuit des horizons.
D’abord un bateau sur la mer surgit.
Le temps était mauvais.

Ensuite la mer me fut cachée par un grand boulevard.
Telle était sa largeur qu’il se confondait avec l’horizon.
Des centaines d’automobiles passaient de front en tenant la gauche comme en
Angleterre.
Il me parut voir au loin sur la droite, mais ce n’est pas certain, une sorte d’agitation poussiéreuse et lumineuse qui pouvait être le passage d’autos en sens inverse.
Un viaduc traversait la route, et, comme elle, se perdait au loin.
La magie qu’il y avait à conduire une auto sur cette route plus semblable à une province était extraordinaire.

Je me trouvai ensuite au pied d’un building.
C’était un palais, un palais né d’un esprit royal et non de celui d’un misérable architecte arriviste.
Ses centaines d’étages s’élevaient dans le silence parfait, aucun bruit ne venait ni d’en bas ni de l’intérieur, et le haut se perdait dans des vapeurs.

On montait par l’extérieur, par la façade principale, lentement; aucune fenêtre n’était animée d’un visage qui serait venu s’y pencher.
Nulle curiosité, nul accueil, personne.
Cependant, rien de délaissé.
Nous montions lentement vers le balcon royal encore inaperçu.
Nous parcourûmes de la sorte bien deux cents étages mais la nuit, l’obscurité, au moment où l’on voyait enfin poindre dans le haut le rebord du balcon royal, se firent trop
denses et nous fûmes contraints de redescendre.

C’était sur un grand lit qu’était posé ce bébé.
A l’autre bout la mère exsangue, exténuée.
Un chat avait sauté sur le lit et mis la patte en hésitant sur la figure du marmot.
Ensuite, vivement, il donna trois petits coups de patte sur le nez rose et peu proéminent, qui saigna aussitôt, un sang rouge et bien plus grave que lui.

A l’autre bout du lit sous les couvertures épaisses la mère, la tête retenue dans le manchon de la fatigue, ne sait comment intervenir.
Déjà le marbre fait en elle son froid, son poids, son poli.

Cependant, le bébé en s’agitant vient de détacher son maillot sous l’œil intéressé du chat.

Comment pourra-t-elle intervenir, paralysée comme elle est?
Certes le chat profita de la situation, qui dut être bien longue, car le chat aime méditer.
Je ne sais ce qu’il fit exactement, mais je me souviens que, comme il était occupé à donner de vifs et allègres coups de griffe sur la joue de l’enfant, je me souviens que
la mère faute de pouvoir crier, dit dans un souffle désespéré et tendu « filain chat » (elle disait fi pour mettre plus de force), elle souffla ensuite dans la
direction du chat le plus qu’elle put, puis s’arrêta horrifiée, comprenant, son souffle perdu, qu’elle venait de jeter sa dernière arme.
Le chat toutefois ne se jeta pas.sur elle.
Ensuite, je ne sais ce qu’il fit.

A la sortie de la gare, il n’y avait ni ville ni village, mais simplement une sorte de carré de terre battue face à la campagne, et aux terres en jachère.
Au milieu de ce carré un cheval.
Un énorme cheval brabançon avec de grosses touffes de poil aux pieds, et qui semblait attendre.
Sur ses pattes, comme une maison sur ses quatre murs.
Il portait une selle de bois.
Enfin il tourna la tête légèrement, oh! très légèrement.

Je montai, me retenant à la crinière fournie.
Ce cheval si pesant arriva tout de même à détacher une patte du sol, puis l’autre, et se mit en marche lentement, majestueusement, et semblant penser à autre chose.

Mais une fois la petite cour franchie, mis sans doute en confiance par l’absence de tout chemin, il s’adonna à sa nature qui était toute d’allégresse.
Il fut évident aussi que les mouvements de ses pattes manquaient absolument de coordination.

Parfois le cheval pivotant sur lui-même rebroussait chemin pour suivre un alignement de cailloux ou sauter par-dessus quelques fleurs, puis, peut-être gêné par la
réputation qu’on eût pu lui faire d’après cela, il avisait un buisson bien haut, flairait, inspectait les lieux, s’éloignait en quelques bonds, revenait à toute allure
et en général butait « pile » sur l’obstacle.
Certes, il aurait pu sauter mais c’était un nerveux.

Après deux heures de pas et de trot, il n’y avait toujours aucune ferme en vue.

Comme la nuit tombait, nous fûmes entourés d’une infinité de petites juments.

Henri Michaux

L’ÉTHER


L’ÉTHER

Henri Michaux

L’homme a un besoin méconnu.
Il a besoin de faiblesse.
C’est pourquoi la continence, maladie de l’excès de force, lui est spécialement intolérable.

D’une façon ou d’une autre, il lui faut être vaincu.
Chacun a un
Christ qui veille en soi.

Au faîte de lui-même, au sommet de sa forme, l’homme cherche à être culbuté.
N’y tenant plus, il part pour la guerre et la
Mort le soulage enfin.

C’est une illusion de croire qu’un homme disposant d’une grande force sexuelle, lui, au moins, aura le sentiment et le goût de la force.
Hélas, plus vivement encore qu’un autre pressé de se débarrasser de ses forces, comme s’il était en danger d’être asphyxié par elles, il s’entoure de femmes,
attendant d’elles la délivrance.
En fait, il ne rêve que de dégringoler dans la faiblesse la plus entière, et de s’y exonérer de ses dernières forces et en quelque sorte de lui-même, tant il
éprouve que s’il lui reste de la personnalité, c’est encore de la force dont il doit être soulagé.

Or, s’il est bien probable qu’il rencontre l’amour, il est moins probable que l’ayant expérimenté, il quitte jamais ce palier pour bien longtemps.
Il arrive cependant à l’un ou l’autre de vouloir perdre davantage son
Je, d’aspirer à se dépouiller, à grelotter dans le vide (ou le tout).
En vérité, l’homme s’embarque sur beaucoup de navires, mais c’est là qu’il veut aller.

S’il s’obstine dans la continence, comment se défaire de ses forces et obtenir le calme?

Excédé, il recourt à l’éther.

Symbole et raccourci du départ et de l’annihilation souhaités.

 

Henri Michaux

LA SÉANCE DE SAC


LA SÉANCE DE SAC

Henri Michaux

 

Je crache sur ma vie.
Je m’en désolidarise.

Qui ne fait mieux que sa vie?

Cela commença quand j’étais enfant.
Il y avait un grand adulte encombrant.

Comment me venger de lui?
Je le mis dans un sac.
Là je pouvais le battre à mon aise.
Il criait, mais je ne l’écoutais pas.
Il n’était pas intéressant.

Cette habitude de mon enfance, je l’ai sagement gardée.
Les possibilités d’intervention qu’on acquiert en devenant adulte, outre qu’elles ne vont pas loin, je m’en méfiais.

A qui est au lit, on n’offre pas une chaise.

Cette habitude, dis-je, je l’ai justement gardée, et jusqu’aujourd’hui gardée secrète.
C’était plus sûr.

Son inconvénient — car il y en a un — c’est que grâce à elle, je supporte trop facilement des gens impossibles.

Je sais que je les attends au sac.
Voilà qui donne une merveilleuse patience.

Je laisse exprès durer des situations ridicules et s’attarder mes empêcheurs de vivre.

La joie que j’aurais à les mettre à la porte en réalité est retenue au moment de l’action par les délices incomparablement plus grandes de les tenir prochainement dans
le sac.
Dans le sac où je les roue de coups impunément et avec une fougue à lasser dix hommes robustes se relayant méthodiquement.

Sans ce petit art à moi, comment aurais-je passé ma vie décourageante, pauvre souvent, toujours dans les coudes des autres?

Comment aurais-je pu la continuer des dizaines d’années à travers tant de déboires, sous tant de maîtres, proches ou lointains, sous deux guerres, deux longues occupations
par un peuple en armes et qui croit aux quilles abattues, sous d’autres innombrables ennemis.

Mais l’habitude libératrice me sauva.
De justesse il est vrai, et je résistai au désespoir qui semblait devoir ne me laisser rien.
Des médiocres, des raseuses, une brute dont j’eusse pu me défaire cent fois, je me les gardais pour la séance de sac.

 

Henri Michaux

 

 

L’hiver est de toutes saisons

aimer tient la graine et prête à mûrir d’une autre pulpe que le fruit sec

On peut ôter la parole à l’enfant

pas le sourire de son corps infirme

Plus je t’aime plus je me sauve de ce qui peut me faire mal de ne pas te voir

rien qu’à l’odeur que tu allumes à mon sang…

 

Niala-Loisobleu – 16/01/19

 

 

PREMIÈRES IMPRESSIONS


Henri Michaux

PREMIÈRES IMPRESSIONS

 

Ne m’étant pas, enfant, prêté à jouer avec le sable des plages (manque désastreux dont je devais me ressentir toute la vie), il m’est venu, hors d’âge, le
désir de jouer et présentement de jouer avec les sons.

Oh!
Quelle étrange chose au début, ce courant qui se révèle, cet inattendu liquide, ce passage porteur, en soi, toujours et qui était.

On ne reconnaît plus d’entourage (le dur en est parti).

On a cessé de se heurter aux choses.
On devient capitaine d’un fleuve…

On est pris d’une étrange (et dangereuse) propension aux bons sentiments.
Tout est pente.
Les moyens déjà sont paradis.

On ne trouve pas les freins; ou pas aussi vite qu’on ne trouve le merveilleux…

On met en circulation une monnaie d’eau.

Comme une cloche sonnant un malheur, une note, une note n’écoutant qu’elle-même, une note à travers tout, une note basse comme un coup de pied dans le ventre, une note
âgée, une note comme une minute qui aurait à percer un siècle, une note tenue à travers le discord des voix, une note comme un avertissement de mort, une note, cette
heure durant m’avertit.

Dans ma musique, il y a beaucoup de silence.

Il y a surtout du silence.

Il y a du silence avant tout qui doit prendre place.

Le silence est ma voix, mon ombre, ma clef… signe sans m’épuiser, qui puise en moi.

Il s’étend, il s’étale, il me boit, il me consomme.

Ma grande sangsue se couche en moi.

Quand rien ne vient, il vient toujours du temps, du temps sans haut ni bas, du temps, sur moi, avec moi, en moi, par moi,

passant ses attends.

Le temps.

Le temps.

Je m’ausculte avec le
Temps.

Je me tâte.

Je me frappe avec le
Temps.

Je me séduis, je m’irrite…

Je me trame,

Je me soulève,

Je me transporte,

Je me frappe avec le
Temps…

Oiseau-pic.
Oiseau-pic.
Oiseau-pic.

Que fais-je ici?

J’appelle.

J’appelle.

J’appelle.

Je ne sais qui j’appelle.

Qui j’appelle ne sait pas.

J’appelle quelqu’un de faible,

quelqu’un de brisé,

quelqu’un de fier que rien n’a pu briser.

J’appelle.

J’appelle quelqu’un de là-bas,

quelqu’un au loin perdu,

quelqu’un d’un autre monde.

(C’était donc tout mensonge, ma solidité?)

J’appelle.

Devant cet instrument si clair,

ce n’est pas comme ce serait avec ma voix sourde.

Devant cet instrument chantant qui ne me juge pas,

qui ne m’observe pas,

perdant toute honte, j’appelle,

j’appelle,

j’appelle du fond de la tombe de mon enfance qui boude et

se contracte encore,

du fond de mon désert présent,

j’appelle,

j’appelle.

L’appel m’étonne moi-même.

Quoique ce soit tard, j’appelle.

Pour crever mon plafond surtout.

Pour briser l’étau peut-être, pour me noyer peut-être, me noyer sans m’étouffer, me noyer mes piques, mes distances, mon inaccessible.
Pour noyer le mal, le mal et les angles des choses, et l’impératif des choses, et le dur et le calleux des choses, et le poids et l’encombrement des choses, et presque tout des choses, i
sauf le passage des choses, sauf le fluide et la couleur et le parfum des choses, et le touffu et la complicité parfois des choses, et presque tout de l’homme, et tellement de la femme, et
beaucoup, beaucoup de tout et de moi aussi

beaucoup, beaucoup, beaucoup

… pour que passe enfin mon torrent d’anges.

en paix, en fluide, me décompose.

Mes pierres, ma dent y décompose,

mon obstiné résistant y décompose

et m’étends à la peine des autres.

Lâchant tout respect humain,

je calme, je console, je guéris,

je ressuscite la morte,

j’ouvre les portes,

j’avance pour bénir,

je parle au nom de tous.

Arc-en-ciel.

Plus de procès.

Je plante l’arbre à pain.

Marquée par la cassure d’un mal profond, une mélodie, qui est mélodie comme un vieux lévrier borgne et rhumatisant est encore un lévrier, une mélodie

Sortie peut-être du drame du microséisme d’une minute ratée dans une après-midi difficile,

une mélodie défaite, et retombant sans cesse en défaite

Sans s’élever, une mélodie, mais acharnée aussi à ne pas céder tout à fait, comme retenu par ses racines braquées, le palétuvier bousculé par les
eaux

Sans arriver à faire le paon, une mélodie, une mélodie pour moi seul, me confier à moi, éclopée pour m’y reconnaître, sœur en incertitude

Indéfiniment répétée, qui lasserait l’oreille la plus acquiesçante, une mélodie pour radoter entre nous, elle et moi, me libérant de ma vraie bredouillante
parole, jamais dite encore

Une mélodie pauvre, pauvre comme il en faudrait au mendiant pour exprimer sans mot dire sa misère et toute la misère autour de lui et tout ce qui répond misère à
sa misère, sans l’écouter

Comme un appel au suicide, comme un suicide commencé, comme un retour toujours au seul recours : le suicide, une mélodie

Une mélodie pour gagner du temps, pour fasciner le serpent, tandis que le front inlassé cherche toujours, vainement, son
Orient

Une mélodie…

 

Henri Michaux

PROJECTION


Henri Michaux

PROJECTION

Cela se passait sur la jetée d’Honfleur, le ciel était pur.

On voyait très clairement le phare du
Havre.
Je restai là en tout bien dix heures.
A midi, j’allai déjeuner, mais je revins aussitôt après.

Quelques barques s’en furent aux moules à la marée basse, je reconnus un patron pêcheur avec qui j’étais déjà sorti et je fis encore quelques autres
remarques.
Mais en somme, relativement au temps que j’y passai, j’en fis excessivement peu.

Et tout d’un coup vers huit heures, je m’aperçus que tout ce spectacle que j’avais contemplé pendant cette journée, ça avait été seulement une émanation de
mon esprit.
Et j’en fus fort satisfait, car justement je m’étais reproché un peu avant de passer mes journées à ne rien faire.

Je fus donc content et puisque c’était seulement un spectacle venu de moi, cet horizon qui m’obsédait, je m’apprêtai à le rentrer.
Mais il faisait fort chaud et sans doute j’étais fort affaibli, car je n’arrivai à rien.
L’horizon ne diminuait pas et, loin de s’obscurcir, il avait une apparence peut-être plus lumineuse qu’auparavant.

Je marchais, je marchais.

Et quand les gens me saluaient, je les regardais avec égarement tout en me disant :
Il faudrait pourtant le rentrer cet horizon, ça va encore empoisonner ma vie, cette histoire-là », et ainsi arrivai-je pour dîner à l’hôtel d’Angleterre et là
il fut bien évident que j’étais réellement à
Honfleur, mais cela n’arrangeait rien.

Peu importait le passé.
Le soir était venu, et pourtant l’horizon était toujours là identique à ce qu’il s’était montré aujourd’hui pendant des heures.

Au milieu de la nuit, il a disparu tout d’un coup, faisant si subitement place au néant que je le regrettai presque.

Henri Michaux

APRES MA MORT


APRES MA MORT

Henri Michaux

Je fus transporté après ma mort, je fus transporté non dans un lieu confiné, mais dans l’immensité du vide éthérique.
Loin de me laisser abattre par cette immense ouverture en tous sens à perte de vue, en ciel étoile, je me rassemblai et rassemblai tout ce que j’avais été, et ce que j’avais
été sur le point d’être, et enfin tout ce que au calendrier secret de moi-même, je m’étais proposé de devenir et serrant le tout, mes qualités aussi, enfin
mes vices, dernier rempart, je m’en fis caparace.

Sur ce noyau, animé de colère, mais d’une colère nette, que le sang n’appuyait plus, froide et intégrale, je me mis à faire le hérisson, dans une suprême
défense, dans un dernier refus.

Alors, le vide, les larves du vide qui déjà poussaient tentaculairement vers moi leurs poches molles, me menaçant de l’abjecte endosmose, les larves étonnées après
quelques vaines tentatives contre la proie qui refusait de se rendre, reculèrent embarrassées, et se dérobèrent à ma vue, abandonnant à la vie celui qui la
méritait tellement.

Désormais libre de ce côté, j’usai de ma puissance du moment, de l’exaltation de la victoire inespérée, pour peser vers la
Terre et repénétrai mon corps immobile, que les draps et la laine avaient heureusement empêché de se refroidir.

Avec surprise, après ce mien effort dépassant celui des géants, avec surprise et joie mêlée de déception je rentrai dans les horizons étroits et fermés
où la vie humaine pour être ce qu’elle est, doit se passer.

Henri Michaux

MES PROPRIÉTÉS


MES PROPRIÉTÉS

Henri Michaux

Dans mes propriétés tout est plat, rien ne bouge; et s’il y a une forme ici ou là, d’où vient donc la lumière?
Nulle ombre.

Parfois quand j’ai le temps, j’observe, retenant ma respiration; à l’affût; et si je vois quelque chose émerger, je pars comme une balle et saute sur les lieux, mais la
tête, car c’est le plus souvent une tête, rentre dans le marais; je puise vivement, c’est de la boue, de la boue tout à fait ordinaire ou du sable, du sable…

Ça ne s’ouvre pas non plus sur un beau ciel.
Quoiqu’il n’y ait rien au-dessus, semble-t-il, il faut y marcher courbé comme dans un tunnel bas.

Ces propriétés sont mes seules propriétés, et j’y habite depuis mon enfance, et j e puis dire que bien peu en possèdent de plus pauvres.

Souvent je voulus y disposer de belles avenues, je ferais un grand parc…

Ce n’est pas que j’aime les parcs, mais… tout de même.

D’autres fois (c’est une manie chez moi, inlassable et qui repousse après tous les échecs) je vois dans la vie extérieure ou dans un livre illustré, un animal qui me
plaît, une aigrette blanche par exemple, et je me dis : Ça, ça ferait bien dans mes propriétés et puis ça pourrait se multiplier, et je prends force notes et je
m’informe de tout ce qui constitue la vie de l’animal.
Ma documentation devient de plus en plus vaste.
Mais quand j’essaie de le transporter dans ma propriété, il lui manque toujours quelques organes essentiels.
Je me débats.
Je pressens déjà que ça n’aboutira pas cette fois non plus; et quant à se multiplier, sur mes propriétés on ne se multiplie pas, je ne le sais que trop.
Je m’occupe de la nourriture du nouvel arrivé, de son air, je lui plante des arbres, je sème de la verdure, mais telles sont mes détestables propriétés que si je tourne
les yeux, ou qu’on m’appelle dehors un instant, quand je reviens, il n’y a plus rien, ou seulement une certaine couche de cendre qui, à la rigueur, révélerait un dernier brin de
mousse roussi… à la rigueur.

Et si je m’obstine, ce n’est pas bêtise.

C’est parce que je suis condamné à vivre dans mes propriétés et qu’il faut bien que j’en fasse quelque chose.

Je vais bientôt avoir trente ans, et je n’ai encore rien; naturellement je m’énerve.

J’arrive bien à former un objet, ou un être, ou un fragment.
Par exemple une branche ou une dent, ou mille branches et mille dents.
Mais où les mettre?
Il y a des gens qui sans effort réussissent des massifs, des foules, des ensembles.

Moi, non.
Mille dents oui, cent mille dents oui, et certains jours dans ma propriété j’ai là cent mille crayons, mais que faire dans un champ avec cent mille crayons?
Ce n’est pas approprié, ou alors mettons cent mille dessinateurs.

Bien, mais tandis que je travaille à former un dessinateur (et quand j’en ai un, j’en ai cent mille), voilà mes cent mille crayons qui ont disparu.

Et si pour la dent, je prépare une mâchoire, un appareil de digestion et d’excrétion, sitôt l’enveloppe en état, quand j’en suis à mettre le pancréas et le
foie voilà les dents parties, et bientôt la mâchoire aussi, et puis le foie, et quand je suis à l’anus, il n’y a plus que l’anus, ça me dégoûte, car s’il faut
revenir par le côlon, l’intestin grêle et de nouveau la vésicule biliaire, et de nouveau et de nouveau tout, alors non.
Non.

Devant et derrière ça s’éclipse aussitôt, ça ne peut pas attendre un instant.

C’est pour ça que mes propriétés sont toujours absolument dénuées de tout, à l’exception d’un être, ou d’une série d’êtres, ce qui ne fait
d’ailleurs que renforcer la pauvreté générale, et mettre une réclame monstrueuse et insupportable à la désolation générale.

Alors je supprime tout, et il n’y a plus que les marais, sans rien d’autre, des marais qui sont ma propriété et qui veulent me désespérer.

Et si je m’entête, je ne sais vraiment pas pourquoi.

Mais parfois ça s’anime, de la vie grouille.
C’est visible, c’est certain.
J’avais toujours pressenti qu’il y avait quelque chose en lui, je me sens plein d’entrain.
Mais voici que vient une femme du dehors; et me criblant de plaisirs innombrables, mais si rapprochés que ce n’est qu’un instant, et m’emportant en ce même instant, dans beaucoup,
beaucoup de fois le tour du monde… (Moi, de mon côté, je n’ai pas osé la prier de visiter mes propriétés dans l’état de pauvreté où elles sont, de
quasi-inexistence.)
Bien! d’autre part, promptement harassé donc de tant de voyages où je ne comprends rien, et qui ne furent qu’un parfum, je me sauve d’elle, maudissant les femmes une fois de plus, et
complètement perdu sur la planète, je pleure après mes propriétés qui ne sont rien, mais qui représentent quand même du terrain familier, et ne me donnent pas
cette impression d’absurde que je trouve partout.

Je passe des semaines à la recherche de mon terrain, humilié, seul; on peut m’injurier comme on veut dans ces moments-là.

Je me soutiens grâce à cette conviction qu’il n’est pas possible que je ne trouve pas mon terrain et, en effet, un jour, un peu plus tôt, un peu plus tard, le voilà!

Quel bonheur de se retrouver sur son terrain! Ça vous a un air que n’a vraiment aucun autre.
Il y a bien quelques changements, il me semble qu’il est un peu plus incliné, ou plus humide, mais le grain de la terre, c’est le même grain.

Il se peut qu’il n’y ait jamais d’abondantes récoltes.
Mais, ce grain, que voulez-vous, il me parle.
Si pourtant, j’approche, il se confond dans la masse — masse de petits halos.

N’importe, c’est nettement mon terrain.
Je ne peux pas expliquer ça, mais le confondre avec un autre, ce serait comme si je me confondais avec un autre, ce n’est pas possible.

Il y a mon terrain et moi; puis il y a l’étranger.

Il y a des gens qui ont des propriétés magnifiques, et je les envie.
Ils voient quelque chose ailleurs qui leur plaît.
Bien, disent-ils, ce sera pour ma propriété.
Sitôt dit, sitôt fait, voilà la chose dans leur propriété.
Comment s’effectue le passage?
Je ne sais.
Depuis leur tout jeune âge, exercés a amasser, à acquérir, ils ne peuvent voir un objet sans le planter immédiatement chez eux, et cela se fait machinalement.

On ne peut même pas dire cupidité, on dira réflexe.

Plusieurs même s’en doutent à peine.
Ils ont des propriétés magnifiques qu’ils entretiennent par l’exercice constant de leur intelligence et de leurs capacités extraordinaires, et ils ne s’en doutent pas.
Mais si vous avez besoin d’une plante, si peu commune soit-elle, ou d’un vieux carrosse comme en usait
Joan
V de
Portugal, ils s’absentent un instant et vous rapportent aussitôt ce que vous avez demandé.

Ceux qui sont habiles en psychologie, j’entends, pas la livresque, auront peut-être remarqué que j’ai menti.
J’ai dit que mes propriétés étaient du terrain, or cela n’a pas toujours été.
Cela est au contraire fort récent, quoique cela me paraisse tellement ancien, et gros de plusieurs vies même.

J’essaie de me rappeler exactement ce qu’elles étaient autrefois.

Elles étaient tourbillonnaires; semblables à de vastes poches, à des bourses légèrement lumineuses, et la substance en était impalpable quoique fort dense.

J’ai parfois rendez-vous avec une ancienne amie.
Le ton de l’entretien devient vite pénible.
Alors je pars brusquement pour ma propriété.
Elle a la forme d’une crosse.
Elle est grande et lumineuse.
Il y a du jour dans ce lumineux et un acier fou qui tremble comme une eau.
Et là je suis bien; cela dure quelques moments, puis je reviens par politesse près de la jeune femme, et je souris.
Mais ce sourire a une vertu telle… (sans doute parce qu’il l’excommunie), elle s’en va en claquant la porte.

Voilà comment les choses se passent entre mon amie et moi.
C’est régulier.

On ferait mieux de se séparer pour tout de bon.
Si j’avais de grandes et riches propriétés, évidemment je la quitterais.
Mais dans l’état actuel des choses, il vaut mieux que j’attende encore un peu.

Revenons au terrain.
Je parlais de désespoir.
Non, ça autorise au contraire tous les espoirs, un terrain.
Sur un terrain on peut bâtir, et je bâtirai.
Maintenant j’en suis sûr.
Je suis sauvé.
J’ai une base.

Auparavant, tout étant dans l’espace, sans plafond, ni sol, naturellement, si j’y mettais un être, je ne le revoyais plus jamais.
Il disparaissait.
Il disparaissait par chute, voilà ce que je n’avais pas compris, et moi qui m’imaginais l’avoir mal construit!
Je revenais quelques heures après l’y avoir mis, et m’étonnais chaque fois de sa disparition.
Maintenant, ça ne m’arri-vera plus.
Mon terrain, il est vrai, est encore marécageux.
Mais je l’assécherai petit à petit et quand il sera bien dur, j’y établirai une famille de travailleurs.

Il fera bon marcher sur mon terrain.
On verra tout ce que j’y ferai.
Ma famille est immense.
Vous en verrez de tous les types là-dedans, je ne l’ai pas encore montrée.
Mais vous la verrez.
Et ses évolutions étonneront le monde.
Car elle évoluera avec cette avidité et cet emportement des gens qui ont vécu trop longtemps à leur gré d’une vie purement spatiale et qui se réveillent,
transportés de joie, pour mettre des souliers.

Et puis dans l’espace, tout être devenait trop vulnérable. Ça faisait tache, ça ne meublait pas.
Et tous les passants tapaient dessus comme sur une cible.

Tandis que du terrain, encore une fois…

Ah! ça va révolutionner ma vie.

Mère m’a toujours prédit la plus grande pauvreté et nullité.
Bien.
Jusqu’au terrain elle a raison; après le terrain on verra.

J’ai été la honte de mes parents, mais on verra, et puis je vais être heureux.
Il y aura toujours nombreuse compagnie.
Vous savez, j’étais bien seul, parfois.

Henri Michaux