Les Îles de la Sonde – Gérard Manset


Les Îles de la Sonde – Gérard Manset

tT’as pas vu les îles de la Sonde
Les poissons volants qui retombent
Sur le fond de la barque ronde
T’as pas vu les îles de la SondeT’as pas vu les îles de la Sonde
Les femmes au sourire de Joconde
Comme au premier matin du monde
T’as pas vu les îles de la SondeMais tu peux partir quand même
Y a des poissons qui t’emmènent
Poissons d’argent, poissons volants
Poissons de feu, poissons de glace
Poissons aux ongles qui cassentTu n’as pas vu les îles de la Sonde
Elles t’attendent à l’autre bout du monde
Moitié dans l’eau, moitié dans l’ombre
Moitié dans l’eau, moitié dans l’ombreMais tu peux partir quand même
Y a des poissons qui t’emmènent
Poissons d’argent, poissons volants
Poissons qui plongent, poissons qui nagent
Poissons venus du fond des âgesPoissons aux longues chevelures
Dauphins bleus sur fond d’azur

MATRICE – GERARD MANSET


MATRICE – GERARD MANSET

Les enfants du paradis
Sont les enfants sur terre
Alignés comme radis
Contre leur mèreLes enfants du paradis
Sont les enfants sur terre
Aux paupières arrondies
A l’iris délétère

L’iris délétère

Ils sont venus sur terre
Sans rien demander
Comme une pluie d’hiver
Sur une ville inondée

Est-ce pour nous aider
A supporter la peur du noir
Le tremblement de nos mémoires
Le choc de nos machoires?

Renvoyez-nous d’où on vient
D’où on est né d’où on se souvient
Des perles de tendresse
Sanglots de l’ivresse

Renvoyez-nous d’où on vient
Sans le moindre mal vous le savez bien
Qu’on n’a pas vraiment grandi
Le sang nous frappe les tempes

Matrice tu m’as fait
Dans son lit défait
Matrice tu m’as fait
Mal… le mal est fait

Matrice

Renvoyez-nous d’où on vient
Par le même canal le même chemin
De l’éternelle douleur
De la vallée des pleurs

Renvoyez-nous pour notre bien
On n’en veut pas plus on demande rien
Que nager dans le grand liquide
Comme un tétard aux yeux vides

Matrice tu m’as fait
Dans un moule parfait
Matrice tu m’as fait
Mal… le mal est fait

Matrice

Matrice tout compte fait
Tu sais le monde est tout fait
Plus tu vas vers l’infini
Plus tu sais que c’est fini

Matrice tu m’as fait
Mal… le mal est fait
Plus tu vas vers l’infini
Plus tu sais que c’est fini

Matrice…
Matrice…
Matrice…
Matrice tu m’as…
(Ad libitum)

Paradis terrestre – Gérard Manset


Paradis terrestre – Gérard Manset

Hier, en traversant la rue


Je me suis reconnu
Tête nue
Méconnu
J’ai changé de trottoir avec dix ans de plus

Je me suis rattrapé
Quelques instants plus tard
C’est bizarre
Je suis passé devant moi sans me voir

Le paradis terrestre
Voyez ce qu’il en reste
C’est une terre aride
Les yeux perdus au fond des rides
C’est un chemin plus difficile qu’on ne croit
C’est un chemin de croix

Je me suis rattrapé ce soir-là dans une impasse
Où l’on passe
Tête basse
Je me suis retourné pour bien me voir en face

Je me suis pris la gorge
J’ai serré
J’ai serré
J’essaierai
D’être meilleur ou pire à l’avenir
Mais qui sait ce qu’il va devenir

Le paradis terrestre
Voyez ce qu’il en reste
C’est une terre aride
Les yeux perdus au fond des rides
C’est un chemin plus difficile qu’on ne croit
C’est un chemin de croix

Hier, en traversant la rue
Je me suis souvenu
D’avoir vu
Tête nue,
Quelqu’un qui ne me semblait pas inconnu

Je ne me suis revu qu’une fois l’année dernière
J’avais l’air
D’être en l’air
A quelques centimètres au-dessus de la terre

C’est une terre aride
Les yeux perdus au fond des rides
C’est un chemin plus difficile qu’on ne croit
C’est un chemin de croix

C’est une terre aride
Les yeux perdus au fond des rides
C’est un chemin plus difficile qu’on ne croit
C’est un chemin de croix

Ne les réveillez pas – Gérard Manset


Ne les réveillez pas – Gérard Manset

Ne les réveillez pas
Ils sont dans leur sommeil
Comme de petits œufs
Comme de jeunes abeilles
De simples arbrisseaux
Poussant près des fontaines
D’où naissent toutes les eaux
Toutes les rivières idem
Ne les réveillez pas
Ils sont dans leur sommeil
Un ongle de mica

Et la lèvre vermeil
Tandis qu’au-dessus d’eux
Une forme attentive
Songe aux instants d’avant
Où elle était pareille
Elle était semblable
Rangée sous une table
Haute comme une chaise
Petit meuble bancal
Ne les réveillez pas
Ils sont dans leur sommeil

Ce songe est indolore
Qui conduit là-bas
On en a vu des équipages
S’endormir, s’endormir
S’endormir comme ça

Ne les réveillez pas
Ils sont dans leur sommeil
Comme de petits soldats
Raisins sur une treille
Qu’on ne cueillera pas
Au milieu des vallons
Et des vallées sans nombre
Regardez-les dans l’ombre
De jouets insignifiants
Dans la chambre lilas
Ne les réveillez pas
Ils sont dans leur sommeil
Ce songe est indolore

J’ai refermé la porte
De ce monde-ci
Afin que rien ne sorte
Comme d’un petit enclos
Au flanc d’une colline
Où les choses poussent
Pour se couvrir bientôt
D’une toison rousse
Lorsque l’automne est là
Ne les réveillez pas
Ils sont dans leur sommeil
Ce songe est indolore
Qui conduit là-bas

J’ai refermé la porte
Ne me demandez pas
Si cette chambre existe
Si elle n’existe pas
Comme une place forte
Tandis que j’ai marché
Dans la chambre lilas
Ne les réveillez pas
Le reste est sans objet
Ce songe est indolore

Solitude des latitudes – Gérard Manset


Solitude des latitudes

Solitude des latitudes
Se glisse dans tes draps.
Solitude
Ce soir te quittera.
Solitude,
Solitude.
La nuit semble douce et magique,
Ça ressemble aux Amériques,
Ce qu’on lit quand on est enfant,
Belliou-la-Fumée, Croc blanc.
La nuit semble douce et tranquille
Mais tu trembles, que t’arrive-t-il?
Solitude et feu qui s’éteint,
Coup de feu dans le lointain.
Solitude des latitudes
Se glisse dans tes draps.
Solitude
Ce soir te quittera.
Solitude des longitudes,
Solitude.
La nuit semble douce et tranquille.
Ça ressemble
Gérard Manset

ENTRE TIEN EMOI 99


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ENTRE TIEN EMOI 99

 

Entre la rangée de dominos où le chien court la garrigue veut se souvenir d’autan. Dans l’angle de la vitrine de l’opticien les jumelles se chatouillent dans les draps d’une étape des mille et une nuits. Drapé en fond de scène, le théâtre-antique ouvre l’arène d’un coup de glaive, une odeur de dernier repas de lion monte de la cellule des gladiateurs. L’ombre froide d’un trou noir habite l’oeil de Caïn. Que d’arbres seront coupés pour ne rien écrire, dit Michel Serres du haut de son dernier vaisseau-amiral. La peinture d’une jeune amazonienne vient du nombril du poumon de la terre, ses jeunes seins y trempent leur plume. Force multicolore de ce ce qui vole, voici l’arbre à chanson prenant la route, je te tiens la main cachée dans le ventre. Je garde les pieds soudés au bon vent. Puis voyant les micros ouverts, je noue la mauvaise parole au mouchoir coincé sous les rails alors que le sifflet de l’oiseau essaime le langage des sourds-et-muets. Y a une route, y a une route dans l’épais roncier de la zone cultivée. La roulotte la retient pour chambre.

Y a une route

Y a une route
Y a une route
On marche dessus
Y a pas de tapis
Y a des fleurs comme des anémones
Qu’attendent la pluie
Y a une route
Tous les dix ans, y a un marin
Qui jette l’ancre au café du coin
Qui parle de voyager plus loin
Après la route, faut prendre le train
Tu descends dans le petit matin
Avec ta valise à la main
Y a tellement de bruit que t’as plus d’oreilles
Pendant que la fumée mange le ciel

Parce qu’y a une route
Tu la longes ou tu la coupes
Tu t’allonges et on te passe dessus

Ou tu te lèves et on te tire dessus
Mais y a une route, c’est mieux que rien
Sous tes semelles c’est dur et ça tient

Y a une route
Y a une route

Gérard Manset