SORTIR DE LA SUITE OMBREUSE


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SORTIR DE LA SUITE OMBREUSE

 

La nature prise d’incendie est allée jusqu’à faire tomber le soleil au centre de la terre

Pires que marées noires, pandémies du Moyen-Âge, Hiroschima et destructions racistes

d’une idéologie dogmatique

On ne peut plus ouvrir les yeux sur soi sans découvrir autre chose que son ombre former le rang de son élimination volcanique

Je coupe un mât pour dresser un cirque comme ceux qui ambulait les enfances de ma vie

tend les trapèzes

coupe le filet

un besoin de sauter dans l’ailleurs

de la vie sans ménageries

Niala-Loisobleu – 26 Juin 2020

 

LE GYMNASTE

Comme son G l’indique le gymnaste porte le bouc et la moustache que rejoint presque une grosse mèche en accroche-cœur sur un front bas.

Moulé dans un maillot qui fait deux plis sur l’aine il porte aussi, comme son Y, la queue à gauche.

Tous les cœurs il dévaste mais se doit d’être chaste et son juron est baste!

Plus rose que nature et moins adroit qu’un singe il bondit aux agrès saisi d’un zèle pur. Puis du chef de son corps pris dans la corde à nœuds il interroge l’air comme un
ver de sa motte.

Pour finir il choit parfois des cintres comme une chenille, mais rebondit sur pieds, et c’est alors le parangon adulé de la bêtise humaine qui vous salue.

 

Francis Ponge

UN ROCHER


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UN ROCHER

De jour en jour la somme de ce que je n’ai pas encore dit grossit, fait boule de neige, porte ombrage à la signification pour autrui de la moindre parole que j’essaye alors de dire. Car,
pour exprimer aucune nouvelle impression, fût-ce à moi-même, je me réfère, sans pouvoir faire autrement, bien que j’aie conscience de cette manie, à tout ce que je
n’ai encore si peu que ce soit exprimé.

Malgré sa richesse et sa confusion, je me retrouve encore assez facilement dans le monde secret de ma contemplation et de mon imagination, et, quoique je me morfonde de m’y sentir, chaque
fois que j’y pénètre de nouveau, comme dans une forêt étouffante où je ne puis à chaque instant admirer toutes choses à la fois et dans tous leurs
détails, toutefois je jouis vivement de nombre de beautés, et parfois de leur confusion et de leur chevauchement même.

Mais si j’essaye de prendre la plume pour en décrire seulement un petit buisson ou, de vive voix, d’en parler tant soi peu à quelque camarade, — malgré le travail
épuisant que je fournis alors et la peine que je prends pour m’exprimer le plus simplement possible, — le papier de mon bloc-notes ou l’esprit de mon ami reçoivent ces
révélations comme un météore dans leur jardin, comme un étrange et quasi impossible caillou, d’une « qualité obscure » mais à propos duquel o ils ne
peuvent même pas conquérir la moindre impression ».

Et cependant, comme je le montrerai peut-être un jour, le danger n’est pas dans cette forêt aussi grave encore que dans celle de mes réflexions d’ordre purement logique, où
d’ailleurs personne à aucun moment n’a encore été introduit par moi (ni à vrai dire moi-même de sang-froid ou à l’état de veille)…

Hélas! aujourd’hui encore je recule épouvanté par l’énormité du rocher qu’il me faudrait déplacer pour déboucher ma porte…

Francis Ponge

 

 

DE L’EAU


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DE L’EAU

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Plus bas que moi, toujours plus bas que moi se trouve l’eau. C’est toujours les yeux baissés que je la regarde. Comme le sol, comme une partie du sol, comme une modification du sol.

Elle est blanche et brillante, informe et fraîche, passive et obstinée dans son seul vice : la pesanteur; disposant de moyens exceptionnels pour satisfaire ce vice : contournant,
transperçant, érodant, filtrant.

A l’intérieur d’elle-même ce vice aussi joue : elle s’effondre sans cesse, renonce à chaque instant à toute forme, ne tend qu’à s’humilier, se couche à plat ventre
sur le sol, quasi cadavre, comme les moines de certains ordres. Toujours plus bas : telle semble être sa devise : le contraire d’excelsior.

*

On pourrait presque dire que l’eau est folle, à cause de cet hystérique besoin de n’obéir qu’à sa pesanteur, qui la possède comme une idée fixe.

Certes, tout au monde connaît ce besoin, qui toujours et en tous lieux doit être satisfait. Cette armoire, par exemple, se montre fort têtue dans son désir d’adhérer au
sol, et si elle se trouve un jour en équilibre instable, elle préférera s’abîmer plutôt que d’y contrevenir. Mais enfin, dans une certaine mesure, elle joue avec la
pesanteur, elle la défie : elle ne s’effondre pas dans toutes ses parties, sa corniche, ses moulures ne s’y conforment pas. Il existe en elle une résistance au profit de sa
personnalité et de sa forme.

liquide est par définition ce qui préfère obéir à la pesanteur, plutôt que maintenir sa forme, ce qui refuse toute forme pour obéir à sa pesanteur. Et
qui perd toute tenue à cause de cette idée fixe, de ce scrupule maladif. De ce vice, qui le rend rapide, précipité ou stagnant; amorphe ou féroce, amorphe et
féroce, féroce térébrant, par exemple; rusé, filtrant, contournant; si bien que l’on peut faire de lui ce que l’on veut, et conduire l’eau dans des tuyaux pour la faire
ensuite jaillir verticalement afin de jouir enfin de sa fagon de s’abîmer en pluie : une véritable esclave.

… Cependant le soleil et la lune sont jaloux de cette influence exclusive, et ils essayent de s’exercer sur elle lorsqu’elle se trouve offrir la prise de grandes étendues, surtout si
elle y est en état de moindre résistance, dispersée en flaques minces. Le soleil alors prélève un plus grand tribut. Il la force à un cyclisme perpétuel, il
la traite comme un écureuil dans sa roue.

*

L’eau m’échappe… me file entre les doigts. Et encore! Ce n’est même pas si net (qu’un lézard ou une grenouille) : il m’en reste aux mains des traces, des taches, relativement
longues à sécher ou qu’il faut’ essuyer.

Elle m’échappe et cependant me marque, sans que j’y puisse grand-chose.

Idéologiquement c’est la même chose : elle m’échappe, échappe à toute définition, mais laisse dans mon esprit et sur ce papier des traces, des taches
informes.

*

Inquiétude de l’eau : sensible-au moindre changement de la déclivité. Sautant les escaliers les deux pieds à la fois. Joueuse, puérile d’obéissance, revenant tout
de suite lorsqu’on la rappelle en changeant la pente de ce côté-ci.

 

Francis Ponge

AD LITEM


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AD LITEM

Mal renseignés comme nous le sommes par leurs expressions sur le coefficient de joie ou de malheur qui affecte la vie des créatures du monde animé, qui, malgré sa
volonté de parler d’elles, n’éprouverait au moment de le faire un serrement du cœur et de la gorge se traduisant par une lenteur et une prudence extrêmes de la démarche
intellectuelle, ne mériterait aucunement qu’on le suive, ni, par suite, qu’on accepte sa leçon.

Alors qu’à peu près tous les êtres à rangs profonds qui nous entourent sont condamnés au silence, ce n’est pas comme il s’agit d’eux un flot de paroles qui convient;
une allure ivre ou ravie non plus, quand la moitié au moins enchaînée au sol par des racines est privée même des gestes, et ne peut attirer l’attention que par des
poses, lentement, avec peine, et une fois pour toutes contractées.

Il semble d’ailleurs, a priori, qu’un ton funèbre ou mélancolique ne doive pas mieux convenir, ou du moins ne faudrait-il pas qu’il soit l’effet d’une prévention
systématique. Le scrupule ici doit venir du désir d’être juste envers un créateur possible, ou des raisons immanentes, dont on nous a dès l’enfance soigneusement
avertis, et dont la religion, forte dans l’esprit de beaucoup de générations de penseurs respectables, est née du besoin de justifier l’apparent désordre de l’univers par
l’affirmation d’un ordre ou la confiance en des desseins supérieurs, que le petit esprit de chacun serait incapable de discerner. Or, la faiblesse de notre esprit… il faut bien avouer
que la chose est possible : nous en avons assez de signes manifestes au cours de notre lutte même avec nos moyens d’expression.

Et pourtant, bien que nous devions nous défier peut-être d’un penchant à dramatiser les choses, et à nous représenter la nature comme un enfer, certaines constatations
dès l’abord peuvent bien justifier chez le spectateur une appréhension funeste.

Il semble qu’à considérer les êtres du point de vue où leur période d’existence peut être saisie tout entière d’un seul coup d’œil intellectuel, les
événements les plus importants de cette existence, c’est-à-dire les circonstances de leur naissance et de leur mort, prouvent une propension fâcheuse de la Nature à
assurer la subsistance de ses créatures aux dépens les unes des autres, — qui ne saurait avoir pour conséquence chez chacune d’entre elles que la douleur et les
passions.

Je veux bien que du point de vue de chaque être sa naissance et sa mort soient des événements presque négligeables, du moins dont la considération est pratiquement
négligée. J’accepte encore que pour toute mère enfanter dans la douleur soit une piètre punition, très rapidement oubliée.

Aussi n’est-ce pas de telles douleurs, ni celles qui sont dues à tels accidents ou maladies, qu’il serait juste de reprocher à la Nature, mais des douleurs autrement plus graves :
celles que provoque chez toute créature le sentiment de sa non-justification, celles par exemple chez l’homme qui le conduisent au suicide, celles chez les végétaux qui les
conduisent à leurs formes…

… Une apparence de calme, de sérénité, d’équilibre dans l’ensemble de la création, une perfection dans l’organisation de chaque créature qui peut laisser
supposer comme conséquence sa béatitude; mais un désordre inouï dans la distribution sur la surface du globe des espèces et des essences, d’incessants sacrifices, une
mutilation du possible, qui laissent aussi bien supposer ressentis les malheurs de la guerre et de l’anarchie : tout au premier abord dans la nature contribue à plonger l’observateur dans
une grave perplexité.

Il faut être juste. Rien n’explique, sinon une mégalomanie de création, la profusion d’individus accomplis de même type dans chaque espèce. Rien n’explique chez chaque
individu l’arrêt de la croissance : un équilibre? Mais alors pourquoi peu à peu se défait-il?

Et puis donc, aussi bien, qu’il est de nature de l’homme d’élever la voix au milieu de la foule des choses silencieuses, qu’il le fasse du moins parfois à leur propos…

Francis Ponge

BORDS DE MER


 

 

 

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BORDS DE MER

La mer jusqu’à l’approche de ses limites est une chose simple qui se répète flot par flot. Mais les choses les plus simples dans la nature ne s’abordent pas sans y mettre
beaucoup de formes, faire beaucoup de façons, les choses les plus épaisses sans subir quelque amenuisement. C’est pourquoi l’homme, et par rancune aussi contre leur immensité qui
l’assomme, se précipite aux bords ou à l’intersection des grandes choses pour les définir. Car la raison au sein de l’uniforme dangereusement ballotte et se raréfie : un
esprit en mal de notions doit d’abord s’approvisionner d’apparences.

Tandis que l’air même tracassé soit par les variations de sa température ou par un tragique besoin d’influence et d’informations par lui-même sur chaque chose ne feuillette
pourtant et corne que superficiellement le volumineux tome marin, l’autre élément plus stable qui nous supporte y plonge obliquement jusqu’à leur garde rocheuse de larges
couteaux terreux qui séjournent dans l’épaisseur. Parfois à la rencontre d’un muscle énergique une lame ressort peu à peu : c’est ce qu’on appelle une plage.

Dépaysée à l’air libre, mais repoussée par les profondeurs quoique jusqu’à un certain point familiarisée avec elles, cette portion de l’étendue s’allonge
entre les deux plus ou moins fauve et stérile, et ne supporte ordinairement qu’un trésor de débris inlassablement polis et ramassés par le destructeur. Un concert
élémentaire, par sa discrétion plus délicieux et sujet à réflexion, est accordé là depuis l’éternité pour personne : depuis sa formation par
l’opération sur une platitude sans bornes de l’esprit d’insistance qui souffle parfois des cieux, le flot venu de loin sans heurts et sans reproche enfin pour la première fois trouve
à qui parler. Mais une seule et brève parole est confiée aux cailloux et aux coquillages, qui s’en montrent assez remués, et il expire en la proférant; et tous ceux qui
le suivent expireront aussi en proférant la pareille, parfois par temps à peine un peu plus fort clamée. Chacun par-dessus l’autre parvenu à l’orchestre se hausse un peu le
col, se découvre, et se nomme à qui il fut adressé. Mille homonymes seigneurs ainsi sont admis le même jour à la présentation par la mer prolixe et prolifique en
offres labiales à chacun de ses bords.

Aussi bien sur votre forum, 6 galets, n’est-ce pas, pour une harangue grossière, quelque paysan du Danube qui vient se faire entendre : mais le Danube lui-même, mêlé à
tous les autres fleuves du monde après avoir perdu leur sens et leur prétention, et profondément réservés dans une désillusion amère seulement au goût de
qui aurait à conscience d’en apprécier par absorption la qualité la plus secrète, la saveur.

C’est en effet, après l’anarchie des fleuves, à leur relâchement dans le profond et copieusement habité lieu commun de la matière liquide, que l’on a donné le nom
de mer. Voilà pourquoi à ses propres bords celle-ci semblera toujours absente : profitant de l’éloi-gnement réciproque qui leur interdit de communiquer entre eux sinon
à travers elle ou par de grands détours, elle laisse sans doute croire à chacun d’eux qu’elle se dirige spécialement vers lui. En réalité, polie avec tout le
monde, et plus que polie : capable pour chacun d’eux de tous les emportements, de toutes les convictions successives, elle garde au fond de sa cuvette à demeure son infinie possession de
courants. Elle ne sort jamais de ses bornes qu’un peu, met elle-même un frein à la fureur de ses flots, et comme la méduse qu’elle abandonne aux pêcheurs pour image
réduite ou échantillon d’elle-même, fuit seulement une révérence extatique par tous ses bords.

Ainsi en est-il de l’antique robe de Neptune, cet iiinonccllcnient pseudo-organique de voiles sur les trois quarts du monde uniment répandus. Ni par l’aveugle poignard des roches, ni par
la plus creusante tempête tournant des paquets de feuilles à la fois, ni par l’œil attentif de l’homme employé avec peine et d’ailleurs sans contrôle dans un milieu
interdit aux orifices débouchés des autres sens et qu’un bras plongé pour saisir trouble plus encore, ce livre au fond n’a été lu.

 

Francis Ponge

R. C. SEINE NO


Francis Ponge

R. C. SEINE NO

 

C’est par un escalier de bois jamais ciré depuis trente ans, dans la poussière des mégots jetés à la porte, au milieu d’un peloton de petits employés à la
fois mesquins et sauvages, en chapeau melon, leur valise à soupe à la main, que deux fois par jour commence notre asphyxie.

Un jour réticent règne à l’intérieur de ce colimaçon délabré, où flotte en suspension la râpure du bois beige. Au bruit des souliers hissés par
la fatigue d’une marche à l’autre, selon un axe crasseux, nous approchons à une allure de grains de café de l’engrenage broyeur.

Chacun croit qu’il se meut à l’état libre, parce qu’une oppression extrêmement simple l’oblige, qui ne diffère pas beaucoup de la pesanteur : du fond des cieux la main de la
misère tourne le moulin.

*

L’issue, à la vérité, n’est pas pour notre forme si dangereuse. Cette porte qu’il faut passer n’a qu’un seul gong de chair de la grandeur d’un homme, le surveillant qui l’obstrue
à moitié : plutôt que d’un engrenage, il s’agit ici d’un sphincter. Chacun en est aussitôt expulsé, honteusement sain et sauf, fort déprimé pourtant, par des
boyaux lubrifiés à la cire, au fly-tox, à la lumière électrique. Brusquement séparés par de longs intervalles, l’on se trouve alors, dans une atmosphère
entêtante d’hôpital à durée de cure indéfinie pour l’entretien des bourses plates, filant à toute vitesse à travers une sorte de monastère-patinoire dont
les nombreux canaux se coupent à angles droits, — où l’uniforme est le veston râpé.

*

Bientôt après, dans chaque service, avec un bruit terrible, les armoires à rideaux de fer s’ouvrent, — d’où les dossiers, comme d’affreux oiseaux-fossiles familiers,
dénichés de leurs strates, descendent lourdement se poser sur les tables où ils s’ébrouent. Une étude macabre commence. 0 analphabétisme commercial, au bruit des
machines sacrées c’est alors la longue, la sempiternelle célébration de ton culte qu’il faut servir.

Tout s’inscrit à mesure sur des imprimés à plusieurs doubles, où la parole reproduite en mauves de plus en plus pâles finirait sans doute par se dissoudre dans le
dédain et l’ennui même du papier, n’étaient les échéanciers, ces forteresses de carton bleu très solide, troués au centre d’une lucarne ronde afin qu’aucune
feuille insérée ne s’y dissimule dans l’oubli.

Deux ou trois fois par jour, au milieu de ce culte, le courrier multicolore, radieux et bête comme un oiseau des îles, tout frais émoulu des enveloppes marquées de noir par
le baiser de la poste, vient tout de go se poser devant moi.

Chaque feuille étrangère est alors adoptée, confiée à une petite colombe de chez nous, qui la guide à des destinations successives jusqu’à son
classement.

Certains bijoux servent à ces attelages momentanés : coins dorés, attaches parisiennes, trombones attendent dans des sébiles leur utilisation.

*

Peu à peu cependant, tandis que l’heure tourne, le flot monte dans les corbeilles à papier. Lorsqu’il va déborder, il est midi : une sonnerie stridente invite à
disparaître instantanément de ces lieux. Reconnaissons que personne ne se le fait dire deux fois. Une course éperdue se dispute dans les escaliers, où les deux sexes
autorisés à se confondre dans la fuite alors qu’ils ne l’étaient pas pour l’entrée, se choquent et se bousculent à qui mieux mieux.

C’est alors que les chefs de service prennent vraiment conscience de leur supériorité : « Turba ruit ou ruunt »; eux, à une allure de prêtres, laissant passer le
galop des moines et moinillons de tous ordres, visitent lentement leur domaine, entouré par privilège de vitrages dépolis, dans un décor où les vertus embaumantes sont
la morgue, le mauvais goût et la délation, — et parvenant à leur vestiaire, où il n’est pas rare que se trouvent des gants, une canne, une écharpe de soie, ils se
défroquent tout à coup de leur grimace caractéristique et se transforment en véritables hommes du monde.

Francis Ponge

BORDS DE MER


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BORDS DE MER

 

La mer jusqu’à l’approche de ses limites est une chose simple qui se répète flot par flot. Mais les choses les plus simples dans la nature ne s’abordent pas sans y mettre
beaucoup de formes, faire beaucoup de façons, les choses les plus épaisses sans subir quelque amenuisement. C’est pourquoi l’homme, et par rancune aussi contre leur immensité qui
l’assomme, se précipite aux bords ou à l’intersection des grandes choses pour les définir. Car la raison au sein de l’uniforme dangereusement ballotte et se raréfie : un
esprit en mal de notions doit d’abord s’approvisionner d’apparences.

Tandis que l’air même tracassé soit par les variations de sa température ou par un tragique besoin d’influence et d’informations par lui-même sur chaque chose ne feuillette
pourtant et corne que superficiellement le volumineux tome marin, l’autre élément plus stable qui nous supporte y plonge obliquement jusqu’à leur garde rocheuse de larges
couteaux terreux qui séjournent dans l’épaisseur. Parfois à la rencontre d’un muscle énergique une lame ressort peu à peu : c’est ce qu’on appelle une plage.

Dépaysée à l’air libre, mais repoussée par les profondeurs quoique jusqu’à un certain point familiarisée avec elles, cette portion de l’étendue s’allonge
entre les deux plus ou moins fauve et stérile, et ne supporte ordinairement qu’un trésor de débris inlassablement polis et ramassés par le destructeur. Un concert
élémentaire, par sa discrétion plus délicieux et sujet à réflexion, est accordé là depuis l’éternité pour personne : depuis sa formation par
l’opération sur une platitude sans bornes de l’esprit d’insistance qui souffle parfois des cieux, le flot venu de loin sans heurts et sans reproche enfin pour la première fois trouve
à qui parler. Mais une seule et brève parole est confiée aux cailloux et aux coquillages, qui s’en montrent assez remués, et il expire en la proférant; et tous ceux qui
le suivent expireront aussi en proférant la pareille, parfois par temps à peine un peu plus fort clamée. Chacun par-dessus l’autre parvenu à l’orchestre se hausse un peu le
col, se découvre, et se nomme à qui il fut adressé. Mille homonymes seigneurs ainsi sont admis le même jour à la présentation par la mer prolixe et prolifique en
offres labiales à chacun de ses bords.

Aussi bien sur votre forum, 6 galets, n’est-ce pas, pour une harangue grossière, quelque paysan du Danube qui vient se faire entendre : mais le Danube lui-même, mêlé à
tous les autres fleuves du monde après avoir perdu leur sens et leur prétention, et profondément réservés dans une désillusion amère seulement au goût de
qui aurait à conscience d’en apprécier par absorption la qualité la plus secrète, la saveur.

C’est en effet, après l’anarchie des fleuves, à leur relâchement dans le profond et copieusement habité lieu commun de la matière liquide, que l’on a donné le nom
de mer. Voilà pourquoi à ses propres bords celle-ci semblera toujours absente : profitant de l’éloi-gnement réciproque qui leur interdit de communiquer entre eux sinon
à travers elle ou par de grands détours, elle laisse sans doute croire à chacun d’eux qu’elle se dirige spécialement vers lui. En réalité, polie avec tout le
monde, et plus que polie : capable pour chacun d’eux de tous les emportements, de toutes les convictions successives, elle garde au fond de sa cuvette à demeure son infinie possession de
courants. Elle ne sort jamais de ses bornes qu’un peu, met elle-même un frein à la fureur de ses flots, et comme la méduse qu’elle abandonne aux pêcheurs pour image
réduite ou échantillon d’elle-même, fuit seulement une révérence extatique par tous ses bords.

Ainsi en est-il de l’antique robe de Neptune, cet iiinonccllcnient pseudo-organique de voiles sur les trois quarts du monde uniment répandus. Ni par l’aveugle poignard des roches, ni par
la plus creusante tempête tournant des paquets de feuilles à la fois, ni par l’œil attentif de l’homme employé avec peine et d’ailleurs sans contrôle dans un milieu
interdit aux orifices débouchés des autres sens et qu’un bras plongé pour saisir trouble plus encore, ce livre au fond n’a été lu.

Francis Ponge

 

 

J’ai pissé contre le vent à vomir dedans

quand apercevant l’indien sortir en flammes de sa forêt 

l’eau m’a manqué pour éteindre l’entendement de ma vue

j’oppose l’acte de peindre à ce crime

encore étonné d’être le dernier lucide

autour de la table d’un casino de jeu à Biarritz

 

Niala-Loisobleu – 24 Août 2019

LES POILS


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LES POILS

 

Sudation

le passage respirable

d’un chemin rendu impraticable

L’aisselle naturelle est d’une véritable esthétique organique et non le prétendu d’un genre qui par ailleurs prétend à l’équité

Ce qui pue est du détournement imposteur qui participe à la mort de la nature

 

Niala-Loisobleu – 25/07/19

 

LA MOUSSE

 

Les patrouilles de la végétation s’arrêtèrent jadis sur la stupéfaction des rocs. Mille bâtonnets du velours de soie s’assirent alors en tailleur.

Dès lors, depuis l’apparente crispation de la mousse à même le roc avec ses licteurs, tout au monde pris dans un embarras inextricable et bouclé là-dessous, s’affole,
trépigne, étouffe.

Bien plus, les poils ont poussé; avec le temps tout s’est encore assombri.

O préoccupations à poils de plus en plus longs! Les profonds tapis, en prière lorsqu’on s’assoit dessus, se relèvent aujourd’hui avec des aspirations confuses. Ainsi ont
lieu non seulement des étouffements mais des noyades.

Or, scalper tout simplement du vieux roc austère et solide ces terrains de tissu-éponge, ces paillassons humides, à saturation devient possible.

Francis Ponge

 

ENTRE TIEN EMOI 55


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ENTRE TIEN EMOI 55

 

Il n’arrêtera qu’avec moi le manège des Tuileries. Entre tant avec l’obélisque et mes chevaux de Marly  Ils ont fait une tentative de grande roue qui a fini en bouillon de moules. Monet m’a mis un goût de jeu aux paumes avec une façon très personnelle de caresser les femmes avec mon âme. On se raconte comme on se rappelle la risée des copains. Mon concept du bonheur a été totalement gouverné par l’esthétisme. Tout ce qui me ravit ne peut qu’être beau. Cependant avant d’en avoir touché la réalité, que d’erreurs par lesquelles on doit passer. Il n’y a pas que fillette pour se gourer. La pureté oblige l’innocence au premier degré. Femme je crois que t’apprendre est à différencier de te prendre  que sous la ceinture. Heureusement que ma première fois fut une vraie réussite. Jamais ne m’en serais sorti autrement.

 

PAS ET LE SAUT

 

Parvenu à un certain âge, l’on s’aperçoit que les sentiments qui vous apparaissaient comme l’effet d’un affranchissement absolu, dépassant la naïve révolte : la
volonté de savoir jouer tous les rôles, et une préférence pour les rôles les plus communs parce qu’ils vous cachent mieux, rejoignent dangereusement ceux auxquels leur
veulerie ou leur bassesse amènent vers la trentaine tous les bourgeois.

C’est alors de nouveau la révolte la plus naïve qui est méritoire.

Mais est-ce que de l’état d’esprit où l’on se tient en décidant de n’envisager plus les conséquences de ses actes, l’on ne risque pas de glisser insensiblement bientôt
à celui où l’on ne tient compte d’aucun futur, même immédiat, où l’on ne tente plus rien, où l’on se laisse aller? Et si encore c’était soi qu’on laissait
aller, mais ce sont les autres, les nourrices, la sagesse des nations, toute cette majorité à l’intérieur de vous qui vous fait ressembler aux autres, qui étouffe la voix du
plus précieux.

Et pourtant, je le sais, tout peut tourner immédiatement au pire, c’est la mort à très bref délai si je décide un nouveau décollement, une vie libre, sans tenir
compte d’aucune conséquence. Par malchance, par goût du pire, — et tout ce qui se déchaîne à chaque instant dans la rue… Dieu sait ce que je vais désirer!
Quelle imagination va me saisir, quelle force m’entraî-ner!

Mais enfin, si se mettre ainsi à la disposition de son esprit, à la merci de ses impulsions morales, si rester capable de tout est assurément le plus difficile, demande le plus
de courage, — peut-être n’est-ce pas une raison suffisante pour en faire le devoir.

A bas le mérite intellectuel! Voilà encore un cri de révolte acceptable.

Je ne voudrais pas en rester là, — et je préconiserai plutôt l’abrutissement dans un abus de technique, n’importe laquelle; bien entendu de préférence celle du
langage, ou rhétorique.

Quoi d’étonnant en effet à ce que ceux qui bafouillent, qui chantent ou qui parlent reprochent à la langue de ne rien savoir faire de propre? Ayons garde de nous en étonner.
Il ne s’agit pas plus de parler que de chanter. « Qu’est-ce que la langue, lit-on dans Alcuin? C’est le fouet de l’air. » On peut être sûr qu’elle rendra un son si elle est
conçue comme une arme. Il s’agit d’en faire l’instrument d’une volonté sans compromission, — sans hésitation ni murmure. Traitée d’une certaine manière la parole
est assurément une façon de sévir.

Francis Ponge

Les quais furent ceux d’une gare mixte. Orsay: ferroviaires, la Seine: fluviaux. Sur les premiers j’ai eu la grande patinoire d’un vélodrome à tricycle et sur les seconds l’embarcadère pour le tour du monde. Reflets brillants à chaque station d’artistes pluridisciplinaires. Un monde de compte de mille et une nuits, l’Art à pleines mains.

Ouverture repoussant les limites du possible à te trouver, Ma.

Niala-Loisobleu – 06/04/19

LE RESTAURANT LEMEUNIER RUE DE LA CHAUSSÉE D’ANTIN


LE RESTAURANT LEMEUNIER RUE DE LA CHAUSSÉE D’ANTIN

Francis Ponge

Rien de plus émouvant que le spectacle que donne, dans cet immense Restaurant Lemeunier, rue de la Chaussée d’Antin, la foule des employés et des vendeuses qui y déjeunent
à midi.

La lumière et la musique y sont dispensées avec une prodigalité qui fait rêver. Des glaces biseautées, des dorures partout. L’on y entre à travers des plantes
vertes par un passage plus sombre aux parois duquel quelques dîneurs déjà à l’étroit sont installés, et qui débouche dans une salle aux proportions
énormes, à plusieurs balcons de pitchpin formant un seul étage en huit, où vous accueillent à la fois des bouffées d’odeurs tièdes, le tapage des fourchettes
et des assiettes choquées, les appels des serveuses et le bruit des conversations.

C’est une grande composition digne du Véronèse pour l’ambition et le volume, mais qu’il faudrait peindre tout entière dans l’esprit du fameux Bar de Manet.

Les personnages dominants y sont sans contredit d’abord le groupe des musiciens au nœud du huit, puis les caissières assises en surélévation derrière leurs banques,
d’où leurs corsages clairs et obligatoirement gonflés tout entiers émergent, enfin de pitoyables caricatures de maîtres d’hôtel circulant avec une relative lenteur,
mais obligés parfois à mettre la main à la pâte avec la même précipitation que les serveuses, non par l’impatience des dîneurs (peu habitués à
l’exigence) mais par la fébrilité d’un zèle professionnel aiguillonné par le sentiment de l’incertitude des situations dans l’état actuel de l’offre et de la demande
sur le marché du travail.

O monde des fadeurs et des fadaises, tu atteins ici à ta perfection! Toute une jeunesse inconsciente y singe quotidiennement cette frivolité tapageuse que les bourgeois se permettent
huit ou dix fois par an, quand le père banquier ou la mère kleptomane ont réalisé quelque bénéfice supplémentaire vraiment inattendu, et veulent comme il faut
étonner leurs voisins.

Cérémonieusement attifés, comme leurs parents à la campagne ne se montrent que le dimanche, les jeunes employés et leurs compagnes s’y plongent avec délices, en
toute bonne foi chaque jour. Chacun tient à son assiette comme le bernard-l’hermite à sa coquille, tandis que le flot copieux de quelque valse viennoise dont la rumeur domine le
cliquetis des valves de faïence, remue les estomacs et les cœurs.

Comme dans une grotte merveilleuse, je les vois tous parler et rire mais ne les entends pas. Jeune vendeur, c’est ici, au milieu de la foule de tes semblables, que tu dois parler à ta
camarade et découvrir ton propre cœur. 0 confidence, c’est ici que tu seras échangée!

Des entremets à plusieurs étages crémeux hardiment superposés, servis dans des cupules d’un métal mystérieux, hautes de pied mais rapidement lavées et
malheureusement toujours tièdes, permettent aux consommateurs qui choisirent qu’on les disposât devant eux, de manifester mieux que par d’autres signes les sentiments profonds qui les
animent. Chez l’un, c’est l’enthousiasme que lui procure la présence à ses  » côtés d’une dactylo magnifiquement ondulée, pour laquelle il n’hésiterait pas à
commettre mille autres coûteuses folies du même genre; chez l’autre, c’est le souci d’étaler une frugalité de bon ton (il n’a pris auparavant qu’un léger
hors-d’œuvre) conjuguée avec un goût prometteur des friandises; chez quelques-uns c’est ainsi que se montre un dégoût aristocratique de tout ce qui dans ce monde ne
participe pas tant soit peu de la féerie; d’autres enfin, par la façon dont ils dégustent, révèlent une âme noble et blasée, et une grande habitude et
satiété du luxe. Par milliers cependant les miettes blondes et de grandes imprégnations roses sont en même temps apparues sur le linge épars ou tendu.

Un peu plus tard, les briquets se saisissent du premier rôle; selon le dispositif qui actionne la molette ou la façon dont ils sont maniés. Tandis qu’élevant les bras dans
un mouvement qui découvre à leurs aisselles leur façon personnelle d’arborer les cocardes de la transpiration, les femmes se recoiffent ou jouent du tube de fard.

C’est l’heure où, dans un brouhaha recrudescent de chaises repoussées, de torchons claquants, de croûtons écrasés, va s’accomplir le dernier rite de la singulière
cérémonie. Successivement, de chacun de leurs hôtes, les serveuses, dont un carnet habite la poche et les cheveux un petit crayon, rapprochent leurs ventres serrés d’une
façon si touchante par les cordons du tablier : elles se livrent de mémoire à une rapide estimation. C’est alors que la vanité est punie et la modestie
récompensée. Pièces et billets bleus s’échangent sur les tables : il semble que chacun retire son épingle du jeu. Fomenté cependant par les filles de salle au
cours des derniers services du repas du soir, peu à peu se propage et à huis clos s’achève un soulèvement général du mobilier, à la faveur duquel les besognes
humides du nettoyage sont aussitôt entreprises et sans embarras terminées.

C’est alors seulement que les travailleuses, une à une soupesant quelques sous qui tintent au fond de leur poche, avec la pensée qui regonfle dans leur cœur de quelque enfant en
nourrice à la campagne ou en garde chez des voisins, abandonnent avec indifférence ces lieux éteints, tandis que du trottoir d’en face l’homme qui les attend n’aperçoit plus
qu’une vaste ménagerie de chaises et de tables, l’oreille haute, les unes pardessus les autres dressées à contempler avec hébétude et passion la rue déserte.

Francis Ponge

 

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