R. C. SEINE NO


Francis Ponge

R. C. SEINE NO

 

C’est par un escalier de bois jamais ciré depuis trente ans, dans la poussière des mégots jetés à la porte, au milieu d’un peloton de petits employés à la
fois mesquins et sauvages, en chapeau melon, leur valise à soupe à la main, que deux fois par jour commence notre asphyxie.

Un jour réticent règne à l’intérieur de ce colimaçon délabré, où flotte en suspension la râpure du bois beige. Au bruit des souliers hissés par
la fatigue d’une marche à l’autre, selon un axe crasseux, nous approchons à une allure de grains de café de l’engrenage broyeur.

Chacun croit qu’il se meut à l’état libre, parce qu’une oppression extrêmement simple l’oblige, qui ne diffère pas beaucoup de la pesanteur : du fond des cieux la main de la
misère tourne le moulin.

*

L’issue, à la vérité, n’est pas pour notre forme si dangereuse. Cette porte qu’il faut passer n’a qu’un seul gong de chair de la grandeur d’un homme, le surveillant qui l’obstrue
à moitié : plutôt que d’un engrenage, il s’agit ici d’un sphincter. Chacun en est aussitôt expulsé, honteusement sain et sauf, fort déprimé pourtant, par des
boyaux lubrifiés à la cire, au fly-tox, à la lumière électrique. Brusquement séparés par de longs intervalles, l’on se trouve alors, dans une atmosphère
entêtante d’hôpital à durée de cure indéfinie pour l’entretien des bourses plates, filant à toute vitesse à travers une sorte de monastère-patinoire dont
les nombreux canaux se coupent à angles droits, — où l’uniforme est le veston râpé.

*

Bientôt après, dans chaque service, avec un bruit terrible, les armoires à rideaux de fer s’ouvrent, — d’où les dossiers, comme d’affreux oiseaux-fossiles familiers,
dénichés de leurs strates, descendent lourdement se poser sur les tables où ils s’ébrouent. Une étude macabre commence. 0 analphabétisme commercial, au bruit des
machines sacrées c’est alors la longue, la sempiternelle célébration de ton culte qu’il faut servir.

Tout s’inscrit à mesure sur des imprimés à plusieurs doubles, où la parole reproduite en mauves de plus en plus pâles finirait sans doute par se dissoudre dans le
dédain et l’ennui même du papier, n’étaient les échéanciers, ces forteresses de carton bleu très solide, troués au centre d’une lucarne ronde afin qu’aucune
feuille insérée ne s’y dissimule dans l’oubli.

Deux ou trois fois par jour, au milieu de ce culte, le courrier multicolore, radieux et bête comme un oiseau des îles, tout frais émoulu des enveloppes marquées de noir par
le baiser de la poste, vient tout de go se poser devant moi.

Chaque feuille étrangère est alors adoptée, confiée à une petite colombe de chez nous, qui la guide à des destinations successives jusqu’à son
classement.

Certains bijoux servent à ces attelages momentanés : coins dorés, attaches parisiennes, trombones attendent dans des sébiles leur utilisation.

*

Peu à peu cependant, tandis que l’heure tourne, le flot monte dans les corbeilles à papier. Lorsqu’il va déborder, il est midi : une sonnerie stridente invite à
disparaître instantanément de ces lieux. Reconnaissons que personne ne se le fait dire deux fois. Une course éperdue se dispute dans les escaliers, où les deux sexes
autorisés à se confondre dans la fuite alors qu’ils ne l’étaient pas pour l’entrée, se choquent et se bousculent à qui mieux mieux.

C’est alors que les chefs de service prennent vraiment conscience de leur supériorité : « Turba ruit ou ruunt »; eux, à une allure de prêtres, laissant passer le
galop des moines et moinillons de tous ordres, visitent lentement leur domaine, entouré par privilège de vitrages dépolis, dans un décor où les vertus embaumantes sont
la morgue, le mauvais goût et la délation, — et parvenant à leur vestiaire, où il n’est pas rare que se trouvent des gants, une canne, une écharpe de soie, ils se
défroquent tout à coup de leur grimace caractéristique et se transforment en véritables hommes du monde.

Francis Ponge

BORDS DE MER


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BORDS DE MER

 

La mer jusqu’à l’approche de ses limites est une chose simple qui se répète flot par flot. Mais les choses les plus simples dans la nature ne s’abordent pas sans y mettre
beaucoup de formes, faire beaucoup de façons, les choses les plus épaisses sans subir quelque amenuisement. C’est pourquoi l’homme, et par rancune aussi contre leur immensité qui
l’assomme, se précipite aux bords ou à l’intersection des grandes choses pour les définir. Car la raison au sein de l’uniforme dangereusement ballotte et se raréfie : un
esprit en mal de notions doit d’abord s’approvisionner d’apparences.

Tandis que l’air même tracassé soit par les variations de sa température ou par un tragique besoin d’influence et d’informations par lui-même sur chaque chose ne feuillette
pourtant et corne que superficiellement le volumineux tome marin, l’autre élément plus stable qui nous supporte y plonge obliquement jusqu’à leur garde rocheuse de larges
couteaux terreux qui séjournent dans l’épaisseur. Parfois à la rencontre d’un muscle énergique une lame ressort peu à peu : c’est ce qu’on appelle une plage.

Dépaysée à l’air libre, mais repoussée par les profondeurs quoique jusqu’à un certain point familiarisée avec elles, cette portion de l’étendue s’allonge
entre les deux plus ou moins fauve et stérile, et ne supporte ordinairement qu’un trésor de débris inlassablement polis et ramassés par le destructeur. Un concert
élémentaire, par sa discrétion plus délicieux et sujet à réflexion, est accordé là depuis l’éternité pour personne : depuis sa formation par
l’opération sur une platitude sans bornes de l’esprit d’insistance qui souffle parfois des cieux, le flot venu de loin sans heurts et sans reproche enfin pour la première fois trouve
à qui parler. Mais une seule et brève parole est confiée aux cailloux et aux coquillages, qui s’en montrent assez remués, et il expire en la proférant; et tous ceux qui
le suivent expireront aussi en proférant la pareille, parfois par temps à peine un peu plus fort clamée. Chacun par-dessus l’autre parvenu à l’orchestre se hausse un peu le
col, se découvre, et se nomme à qui il fut adressé. Mille homonymes seigneurs ainsi sont admis le même jour à la présentation par la mer prolixe et prolifique en
offres labiales à chacun de ses bords.

Aussi bien sur votre forum, 6 galets, n’est-ce pas, pour une harangue grossière, quelque paysan du Danube qui vient se faire entendre : mais le Danube lui-même, mêlé à
tous les autres fleuves du monde après avoir perdu leur sens et leur prétention, et profondément réservés dans une désillusion amère seulement au goût de
qui aurait à conscience d’en apprécier par absorption la qualité la plus secrète, la saveur.

C’est en effet, après l’anarchie des fleuves, à leur relâchement dans le profond et copieusement habité lieu commun de la matière liquide, que l’on a donné le nom
de mer. Voilà pourquoi à ses propres bords celle-ci semblera toujours absente : profitant de l’éloi-gnement réciproque qui leur interdit de communiquer entre eux sinon
à travers elle ou par de grands détours, elle laisse sans doute croire à chacun d’eux qu’elle se dirige spécialement vers lui. En réalité, polie avec tout le
monde, et plus que polie : capable pour chacun d’eux de tous les emportements, de toutes les convictions successives, elle garde au fond de sa cuvette à demeure son infinie possession de
courants. Elle ne sort jamais de ses bornes qu’un peu, met elle-même un frein à la fureur de ses flots, et comme la méduse qu’elle abandonne aux pêcheurs pour image
réduite ou échantillon d’elle-même, fuit seulement une révérence extatique par tous ses bords.

Ainsi en est-il de l’antique robe de Neptune, cet iiinonccllcnient pseudo-organique de voiles sur les trois quarts du monde uniment répandus. Ni par l’aveugle poignard des roches, ni par
la plus creusante tempête tournant des paquets de feuilles à la fois, ni par l’œil attentif de l’homme employé avec peine et d’ailleurs sans contrôle dans un milieu
interdit aux orifices débouchés des autres sens et qu’un bras plongé pour saisir trouble plus encore, ce livre au fond n’a été lu.

Francis Ponge

 

 

J’ai pissé contre le vent à vomir dedans

quand apercevant l’indien sortir en flammes de sa forêt 

l’eau m’a manqué pour éteindre l’entendement de ma vue

j’oppose l’acte de peindre à ce crime

encore étonné d’être le dernier lucide

autour de la table d’un casino de jeu à Biarritz

 

Niala-Loisobleu – 24 Août 2019

LES POILS


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LES POILS

 

Sudation

le passage respirable

d’un chemin rendu impraticable

L’aisselle naturelle est d’une véritable esthétique organique et non le prétendu d’un genre qui par ailleurs prétend à l’équité

Ce qui pue est du détournement imposteur qui participe à la mort de la nature

 

Niala-Loisobleu – 25/07/19

 

LA MOUSSE

 

Les patrouilles de la végétation s’arrêtèrent jadis sur la stupéfaction des rocs. Mille bâtonnets du velours de soie s’assirent alors en tailleur.

Dès lors, depuis l’apparente crispation de la mousse à même le roc avec ses licteurs, tout au monde pris dans un embarras inextricable et bouclé là-dessous, s’affole,
trépigne, étouffe.

Bien plus, les poils ont poussé; avec le temps tout s’est encore assombri.

O préoccupations à poils de plus en plus longs! Les profonds tapis, en prière lorsqu’on s’assoit dessus, se relèvent aujourd’hui avec des aspirations confuses. Ainsi ont
lieu non seulement des étouffements mais des noyades.

Or, scalper tout simplement du vieux roc austère et solide ces terrains de tissu-éponge, ces paillassons humides, à saturation devient possible.

Francis Ponge

 

ENTRE TIEN EMOI 55


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ENTRE TIEN EMOI 55

 

Il n’arrêtera qu’avec moi le manège des Tuileries. Entre tant avec l’obélisque et mes chevaux de Marly  Ils ont fait une tentative de grande roue qui a fini en bouillon de moules. Monet m’a mis un goût de jeu aux paumes avec une façon très personnelle de caresser les femmes avec mon âme. On se raconte comme on se rappelle la risée des copains. Mon concept du bonheur a été totalement gouverné par l’esthétisme. Tout ce qui me ravit ne peut qu’être beau. Cependant avant d’en avoir touché la réalité, que d’erreurs par lesquelles on doit passer. Il n’y a pas que fillette pour se gourer. La pureté oblige l’innocence au premier degré. Femme je crois que t’apprendre est à différencier de te prendre  que sous la ceinture. Heureusement que ma première fois fut une vraie réussite. Jamais ne m’en serais sorti autrement.

 

PAS ET LE SAUT

 

Parvenu à un certain âge, l’on s’aperçoit que les sentiments qui vous apparaissaient comme l’effet d’un affranchissement absolu, dépassant la naïve révolte : la
volonté de savoir jouer tous les rôles, et une préférence pour les rôles les plus communs parce qu’ils vous cachent mieux, rejoignent dangereusement ceux auxquels leur
veulerie ou leur bassesse amènent vers la trentaine tous les bourgeois.

C’est alors de nouveau la révolte la plus naïve qui est méritoire.

Mais est-ce que de l’état d’esprit où l’on se tient en décidant de n’envisager plus les conséquences de ses actes, l’on ne risque pas de glisser insensiblement bientôt
à celui où l’on ne tient compte d’aucun futur, même immédiat, où l’on ne tente plus rien, où l’on se laisse aller? Et si encore c’était soi qu’on laissait
aller, mais ce sont les autres, les nourrices, la sagesse des nations, toute cette majorité à l’intérieur de vous qui vous fait ressembler aux autres, qui étouffe la voix du
plus précieux.

Et pourtant, je le sais, tout peut tourner immédiatement au pire, c’est la mort à très bref délai si je décide un nouveau décollement, une vie libre, sans tenir
compte d’aucune conséquence. Par malchance, par goût du pire, — et tout ce qui se déchaîne à chaque instant dans la rue… Dieu sait ce que je vais désirer!
Quelle imagination va me saisir, quelle force m’entraî-ner!

Mais enfin, si se mettre ainsi à la disposition de son esprit, à la merci de ses impulsions morales, si rester capable de tout est assurément le plus difficile, demande le plus
de courage, — peut-être n’est-ce pas une raison suffisante pour en faire le devoir.

A bas le mérite intellectuel! Voilà encore un cri de révolte acceptable.

Je ne voudrais pas en rester là, — et je préconiserai plutôt l’abrutissement dans un abus de technique, n’importe laquelle; bien entendu de préférence celle du
langage, ou rhétorique.

Quoi d’étonnant en effet à ce que ceux qui bafouillent, qui chantent ou qui parlent reprochent à la langue de ne rien savoir faire de propre? Ayons garde de nous en étonner.
Il ne s’agit pas plus de parler que de chanter. « Qu’est-ce que la langue, lit-on dans Alcuin? C’est le fouet de l’air. » On peut être sûr qu’elle rendra un son si elle est
conçue comme une arme. Il s’agit d’en faire l’instrument d’une volonté sans compromission, — sans hésitation ni murmure. Traitée d’une certaine manière la parole
est assurément une façon de sévir.

Francis Ponge

Les quais furent ceux d’une gare mixte. Orsay: ferroviaires, la Seine: fluviaux. Sur les premiers j’ai eu la grande patinoire d’un vélodrome à tricycle et sur les seconds l’embarcadère pour le tour du monde. Reflets brillants à chaque station d’artistes pluridisciplinaires. Un monde de compte de mille et une nuits, l’Art à pleines mains.

Ouverture repoussant les limites du possible à te trouver, Ma.

Niala-Loisobleu – 06/04/19

LE RESTAURANT LEMEUNIER RUE DE LA CHAUSSÉE D’ANTIN


LE RESTAURANT LEMEUNIER RUE DE LA CHAUSSÉE D’ANTIN

Francis Ponge

Rien de plus émouvant que le spectacle que donne, dans cet immense Restaurant Lemeunier, rue de la Chaussée d’Antin, la foule des employés et des vendeuses qui y déjeunent
à midi.

La lumière et la musique y sont dispensées avec une prodigalité qui fait rêver. Des glaces biseautées, des dorures partout. L’on y entre à travers des plantes
vertes par un passage plus sombre aux parois duquel quelques dîneurs déjà à l’étroit sont installés, et qui débouche dans une salle aux proportions
énormes, à plusieurs balcons de pitchpin formant un seul étage en huit, où vous accueillent à la fois des bouffées d’odeurs tièdes, le tapage des fourchettes
et des assiettes choquées, les appels des serveuses et le bruit des conversations.

C’est une grande composition digne du Véronèse pour l’ambition et le volume, mais qu’il faudrait peindre tout entière dans l’esprit du fameux Bar de Manet.

Les personnages dominants y sont sans contredit d’abord le groupe des musiciens au nœud du huit, puis les caissières assises en surélévation derrière leurs banques,
d’où leurs corsages clairs et obligatoirement gonflés tout entiers émergent, enfin de pitoyables caricatures de maîtres d’hôtel circulant avec une relative lenteur,
mais obligés parfois à mettre la main à la pâte avec la même précipitation que les serveuses, non par l’impatience des dîneurs (peu habitués à
l’exigence) mais par la fébrilité d’un zèle professionnel aiguillonné par le sentiment de l’incertitude des situations dans l’état actuel de l’offre et de la demande
sur le marché du travail.

O monde des fadeurs et des fadaises, tu atteins ici à ta perfection! Toute une jeunesse inconsciente y singe quotidiennement cette frivolité tapageuse que les bourgeois se permettent
huit ou dix fois par an, quand le père banquier ou la mère kleptomane ont réalisé quelque bénéfice supplémentaire vraiment inattendu, et veulent comme il faut
étonner leurs voisins.

Cérémonieusement attifés, comme leurs parents à la campagne ne se montrent que le dimanche, les jeunes employés et leurs compagnes s’y plongent avec délices, en
toute bonne foi chaque jour. Chacun tient à son assiette comme le bernard-l’hermite à sa coquille, tandis que le flot copieux de quelque valse viennoise dont la rumeur domine le
cliquetis des valves de faïence, remue les estomacs et les cœurs.

Comme dans une grotte merveilleuse, je les vois tous parler et rire mais ne les entends pas. Jeune vendeur, c’est ici, au milieu de la foule de tes semblables, que tu dois parler à ta
camarade et découvrir ton propre cœur. 0 confidence, c’est ici que tu seras échangée!

Des entremets à plusieurs étages crémeux hardiment superposés, servis dans des cupules d’un métal mystérieux, hautes de pied mais rapidement lavées et
malheureusement toujours tièdes, permettent aux consommateurs qui choisirent qu’on les disposât devant eux, de manifester mieux que par d’autres signes les sentiments profonds qui les
animent. Chez l’un, c’est l’enthousiasme que lui procure la présence à ses  » côtés d’une dactylo magnifiquement ondulée, pour laquelle il n’hésiterait pas à
commettre mille autres coûteuses folies du même genre; chez l’autre, c’est le souci d’étaler une frugalité de bon ton (il n’a pris auparavant qu’un léger
hors-d’œuvre) conjuguée avec un goût prometteur des friandises; chez quelques-uns c’est ainsi que se montre un dégoût aristocratique de tout ce qui dans ce monde ne
participe pas tant soit peu de la féerie; d’autres enfin, par la façon dont ils dégustent, révèlent une âme noble et blasée, et une grande habitude et
satiété du luxe. Par milliers cependant les miettes blondes et de grandes imprégnations roses sont en même temps apparues sur le linge épars ou tendu.

Un peu plus tard, les briquets se saisissent du premier rôle; selon le dispositif qui actionne la molette ou la façon dont ils sont maniés. Tandis qu’élevant les bras dans
un mouvement qui découvre à leurs aisselles leur façon personnelle d’arborer les cocardes de la transpiration, les femmes se recoiffent ou jouent du tube de fard.

C’est l’heure où, dans un brouhaha recrudescent de chaises repoussées, de torchons claquants, de croûtons écrasés, va s’accomplir le dernier rite de la singulière
cérémonie. Successivement, de chacun de leurs hôtes, les serveuses, dont un carnet habite la poche et les cheveux un petit crayon, rapprochent leurs ventres serrés d’une
façon si touchante par les cordons du tablier : elles se livrent de mémoire à une rapide estimation. C’est alors que la vanité est punie et la modestie
récompensée. Pièces et billets bleus s’échangent sur les tables : il semble que chacun retire son épingle du jeu. Fomenté cependant par les filles de salle au
cours des derniers services du repas du soir, peu à peu se propage et à huis clos s’achève un soulèvement général du mobilier, à la faveur duquel les besognes
humides du nettoyage sont aussitôt entreprises et sans embarras terminées.

C’est alors seulement que les travailleuses, une à une soupesant quelques sous qui tintent au fond de leur poche, avec la pensée qui regonfle dans leur cœur de quelque enfant en
nourrice à la campagne ou en garde chez des voisins, abandonnent avec indifférence ces lieux éteints, tandis que du trottoir d’en face l’homme qui les attend n’aperçoit plus
qu’une vaste ménagerie de chaises et de tables, l’oreille haute, les unes pardessus les autres dressées à contempler avec hébétude et passion la rue déserte.

Francis Ponge

 

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LA LOI ET LES PROPHÈTES


Francis Ponge

LA LOI ET LES PROPHÈTES

 

« Il ne s’agit pas tant de connaître que de naître. L’amour-propre et la prétention sont les principales vertus. »

Les statues se réveilleront un jour en ville avec un bâillon de tissu-éponge entre les cuisses. Alors les femmes arracheront le leur et le jetteront aux orties. Leurs corps,
fiers jadis de leur blancheur et d’être sans issue vingt-cinq jours sur trente, laisseront voir le sang couler jusqu’aux chevilles : ils se montreront en beauté.

Ainsi sera communiquée à tous, par la vision d’une réalité un peu plus importante que la rondeur ou que la fermeté des seins, la terreur qui saisit les petites filles
la première fois.

Toute idée de forme pure en sera définitivement souillée.

Les hommes qui courront derrière l’autobus ce jour-là manqueront la marche et se briseront la tête sur le pavé.

Cette année-là, il y aura des oiseaux de Pâques.

Quant aux poissons d’avril on en mangera les filets froids à la vinaigrette.

Alors les palmes se relèveront, les palmes écrasées jadis par la procession des ânes du Christ,

De tous les corps, nus comme haricots pour sac de cuisine, un germe jaillira par le haut : la liberté, verte et fourchue. Tandis que dans le sol plongeront les racines, pâles
d’émotion.

Puis ce sera l’été, le profond, le chaleureux équilibre. Et l’on ne distinguera plus aucun corps. Plus qu’une ample moisson comme une chevelure, tous les violons d’accord.

Tout alors ondoie. Tout psalmodie fortement ces paroles :

« Il ne s’agit pas tant d’une révolution que d’une révolution et demie. Et que tout le monde à la fin se retrouve sur la tête. »

Une tête noire et terrible, pleine de conséquences en petits grains pour les prés.

Un grief, une haute rancune que n’impressionne plus aucun coup de trompettes sonnant la dislocation des fleurs.

 

Francis Ponge

JUSTIFICATION NIHILISTE DE L’ART


JUSTIFICATION NIHILISTE DE L’ART

 

Francis Ponge

Voici ce que Sénèque m’a dit aujourd’hui :

Je suppose que le but soit l’anéantissement total du monde, de la demeure humaine, des villes et des champs, des montagnes et de la mer.

L’on pense d’abord au feu, et l’on traite les conservateurs de pompiers. On leur reproche d’éteindre le feu sacré de la destruction.

Alors, pour tenter d’annihiler leurs efforts, comme on a l’esprit absolu l’on s’en prend à leur « moyen » : on tente de mettre le feu à l’eau, à la mer.

Il faut être plus traître que cela. Il faut savoir trahir même ses propres moyens. Abandonner le feu qui n’est qu’un instrument brillant, mais contre l’eau inefficace. Entrer
benoîtement aux pompiers. Et, sous prétexte de les aider à éteindre quelque feu destructeur, tout détruire sous une catastrophe des eaux. Tout inonder.

Le but d’anéantissement sera atteint, et les pompiers noyés par eux-mêmes.

Ainsi ridiculisons les paroles par la catastrophef — l’abus simple des paroles.

 

Francis Ponge

 

Le clown blanc dévoré par le rire d’une péripatéticienne

Georges Rouault

Ce visage de cheval borgne conduisant à l’équarissage

Soutine

L’écuyère de la période rose en proie au déferlement sous Guernica

Pablo Picasso

Ô le pont que ce Cri rive

Munch

La cour relevée de miracle ou l’écrasement de l’enceinte Jeanne Hébuterne

Amédéo Modigliani

En vie de peindre la vie, la vie, la vie et l’amor à garder en étoile…

Pas, oh non pas Buffet, ni Soulages

Niala-Loisobleu – 10/08/18