TU SERAS NUE…


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TU SERAS NUE…

Tu seras nue dans le salon aux vieilles choses, fine comme un fuseau de roseau de lumière, et, les jambes croisées, auprès du feu rose, tu écouteras l’hiver.

A tes pieds, je prendrai dans mes bras tes genoux.
Tu souriras, plus gracieuse qu’une branche d’osier, et, posant mes cheveux à ta hanche douce, je pleurerai que tu sois si douce.

Nos regards orgueilleux se feront bons pour nous, et, quand je baiserai ta gorge, tu baisseras les yeux en souriant vers moi et laisseras fléchir ta nuque douce.

Puis, quand viendra la vieille servante malade et fidèle frapper à la porte en nous disant : le dîner est servi, tu auras un sursaut rougissant, et ta main frêle
préparera ta robe grise.

Et tandis que le vent passera sous la porte, que la pendule usée sonnera mal, tu mettras tes jambes au parfum d’ivoire dans leurs petits étuis noirs.

 

Francis Jammes

DANS LA GRANGE…


old abandoned barn. Abandoned cart next to ruins. Old cart near stone wall. District with old buildings, old building made of stones collapsing. The uninhabited house almost destroyed

DANS LA GRANGE…

Dans la grange, sur le sol dur, bossue, battu, le char dormait avec des rameaux de chêne cassés dans les joints de son bois boueux et fendu.
La batteuse au ronflement qui s’enfle avait cessé de tourner au milieu des bœufs patients, et des tas de débris minces jonchaient la terre.

Les poules du
Bon
Dieu qui sont les hirondelles, et qui avaient leur nid sur la poutre, tombèrent.

Alors deux métayers, lents et adroits, sautèrent

sur d’autres et, avec des clous, fixèrent

au plafond un morceau de fer blanc retroussé.

Ils l’emplirent de paille et y mirent les petits tombés.

Alors on vit la mère des petits oiseaux glisser craintivement dans l’azur, en réseaux allongés.

Peu à peu, elle arriva au nid.
Je m’étais assis près des herses et du soc qui luit, et j’avais dans le cœur une tristesse tendre comme si j’avais eu dans le fond de mon âme un rayon de soleil où vole
un peu de cendre.

Vinrent huit petits cochons extrêmement si jolis

qu’on eût pu les offrir à de petites filles.

Ils n’avaient pas plus de trois semaines,

ils luttaient entre eux, arc-boutés comme des chèvres,

et leurs très petits pas étaient précipités.

La truie aux mamelles flasques et ridées, aux soies rudes, groinait vers le sol, embouée.

La vie pauvre, par ce beau jour d’été, m’a paru revêtir toute sa dignité.

Et lorsque sont passés, près de mon escabeau, les paysans tristes, silencieux et beaux, faisant rouler les roues dans l’ombre noire et fraîche, je ne leur ai rien dit et j’ai
baissé la tête.

Francis Jammes