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DE TOUT, IL RESTA TROIS CHOSES 


 

De tout , il resta trois choses:
La certitude que tout était
en train de commencer,
la certitude qu’il fallait continuer,
la certitude que cela serait interrompu avant que d’être terminé.
Faire de l’interruption, un nouveau chemin,
faire de la chute, un pas de danse,
faire de la peur, un escalier,
du rêve, un pont,
de la recherche…
une rencontre.

 

Fernando Pessoa

 

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SAUTS DE CAILLOUX


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SAUTS DE CAILLOUX

Assis à l’angle du muret couvrant la butte de bêlements de cloches ovines, le bâton aux côtés, je pense au gardeur de troupeaux, ce pâtre d’une armada portugaise cherchant désespérément le sommeil récupérateur en comptant ses moutons. Le tabac bitumant et le fado tirant la voie à lui tout se faisait tendance marécage d’une lettre d’adieu à lise. C’était sans compter sur le caillou, génie qui ne quitte jamais ma poche percée. Nous étions arrêtés le cheval et moi pour profiter de la fraîcheur d’un sous-bois bordant les cuisses de la plage. L’équin avait su trouver le coin sûr où le vélo ne nous serait pas piqué, en vieux briscard des embuscades. Un instant en voyant la grosseur des chênes je pensais que Robin des Bois avait du rendre justice en ce coin, énormes et forts ils semblaient libérés depuis des millions d’années.

Je ne quittais pas l’angle précité

le caillou avait trépigné en me disant fait un voeu

Rapidement m’étant assuré que Fernandel et les quarante voleurs n’étaient pas là, je dis je veux des osselets pour faire une partie avec ma colombe, mon oiseau de paradis la femme de ma vie. On aime bien traverser un certain cimetière pour boire de l’ô-de-vie. En trois coups les gros, je fus comblé. On a joué en partage de grands-mères, les mains libres en dessinant par terre le plan de notre dernière maison.

La clématite en montrant une vigueur étonnante pourrait faire honte aux nantis ces incroyants

Niala-Loisobleu – 6 Mars 2019

ODE MARITIME


ODE MARITIME -  PESSOA

 

ODE MARITIME

À Santa Rita Pintor

Seul, sur le quai désert, en ce matin d’été,
Je regarde du côté de la « barre », je regarde l’Indéfini,
Je regarde, et j’ai plaisir à voir,
petit, noir et clair, un paquebot qui entre.
Il apparaît au loin, net et classique à sa manière,
Laissant derrière lui dans l’air distant la lisière vaine de sa fumée.
Il entre, et le matin entre avec lui, et sur le fleuve,
Ici et là, s’éveille la vie maritime,
Des voiles se tendent, des remorqueurs avancent,
De frêles embarcations jaillissent de derrière les bateaux du port.
Il y a une vague brise,
Mais mon âme est avec ce que je vois le moins,
Avec le paquebot qui entre,
parce qu’il est avec la Distance, avec le Matin,
Avec l’essence maritime de cette heure,
Avec la douceur douloureuse qui monte en moi comme une nausée,
Comme un début de mal de mer, mais dans l’esprit.
Je  regarde  de  loin  le  paquebot  avec  une  grande  indépendance d’âme,
et au fond de moi commence à tourner un volant, lentement.
Les paquebots qui le matin passent la « barre »
Charrient devant mes yeux
Le mystère joyeux et triste des arrivées et des départs.
Ils charrient des souvenirs de quais lointains et d’autres moments
D’une autre façon de la même humanité en d’autres ports.
Tout abordage, tout largage des amarres,
Est – je le sens en moi comme mon propre sang –
Inconsciemment symbolique, terriblement
Menaçant de significations métaphysiques
Qui perturbent en moi celui que j’ai été…
Ah, le quai est tout entier une mélancolie de pierre !
et lorsque le navire se sépare du quai,
et qu’il devient soudain manifeste qu’un espace s’est ouvert
entre navire et quai,
Il me vient, j’ignore pourquoi, une angoisse récente,
Une brume de sentiments de tristesse
Qui brille au soleil de mes pelouses d’angoisse
Comme la première fenêtre où frappe le petit jour,
et m’enveloppe comme le souvenir d’un autre
Qui serait mystérieusement mien.
Ah, qui sait, qui sait
Si je ne suis point déjà parti, autrefois, avant moi-même,
D’un quai ; si je n’ai point déjà quitté, navire au soleil
Oblique de l’aurore,
Une autre espèce de port ?
Qui sait, avant l’heure
Du monde extérieur tel que je le vois
rayonner pour moi,
Si je n’ai point déjà quitté un grand quai rempli de peu de monde,
Une grande cité à demi éveillée,
Une énorme cité commerciale, développée, apoplectique,
Si tant est que cela fût possible hors de l’Espace et du Temps ?
Un quai, oui, un quai en quelque sorte matériel,
réel, visible en tant que tel, réellement quai,
Le Quai Absolu dont le modèle inconsciemment imité,
Insensiblement évoqué,
Guide nos constructions, à nous les hommes,
Nos quais dans nos ports,
Nos quais de pierre actuelle sur de l’eau véritable,
S’avérant, une fois construits,
Choses-réelles, Choses-esprit, entités d’Âme-pierre,
À certains moments-nôtres d’un sentiment-racine
Lorsque dans le monde extérieur s’ouvre comme une porte,
Et, sans que rien ne change,
Tout se révèle divers.
Ah, le Grand Quai dont nous partîmes en Navires­Nation !
Le Grand Quai Antérieur, éternel et divin !
De quel port ?
Sur quelles eaux ?
Et pourquoi est-ce que je pense cela ?
Grand Quai comme les autres, mais Unique.
Plein comme eux de la rumeur des silences de l’aube
Qui éclate avec le jour dans un fracas de grues
Et d’arrivées de trains de marchandises
Sous le nuage noir, occasionnel, léger
De la fumée des cheminées d’usines,
Venant noircir son sol obscur et luisant de poussière de charbon
Comme l’ombre d’un nuage qui se déplace sur une eau sombre.
Ah ! Aux heures couleur de silence et d’angoisse,
Quelle essentialité de mystère et de sens,
Figés en divine extase-révélation,
Ne serait un pont entre chacun des quais et le Quai !

FERNANDO PESSOA

ÁLVARO De CAMPOS

Bleu, photo d’un jour passé, à Nuit Blanche d’un Matin Avorté


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Bleu, photo d’un jour passé, à Nuit Blanche d’un Matin Avorté

 

« En ces heures ou le paysage est une auréole de vie,et où rêver n’est que se rêver soi même, j’ai élevé, mon amour, dans le silence de mon intranquillité, ce livre étrange où s’ouvrent, tout au bout d’une allée d’arbres, les portes d’une maison abandonnée.

J’ai cueilli pour l’écrire l’âme de toutes les fleurs et, des instants éphémères de tous les chants de tous les oiseaux, j’ai tissé un réseau d’éternité et de stagnation.

Telle la tisseuse, je me suis assis à la fenêtre de ma vie et oubliant que j’habitais là et que j’existais, j’ai tissé des linceuls pour un tiède ensevelissement, dans de chastes toiles de lin destinées aux autels de mon silence.

Et je t’offre ce livre,car je le sais beau autant qu’inutile. Il n’enseigne rien, ne fait croire à rien, ne fait rien sentir. Simple ruisseau coulant vers un abîme cendreux que le vent disperse, et qui n’est ni fertile ni nuisible. »

Fernando Pessoa (Le livre de l’intranquilité)

 

En ces heures où le soleil se mouchète de rousseurs grises aux cernes des abandons

les paupières luttent à faire passer la scène à gué

Les douves du Louvre

auraient bues

la passerelle des Arts

que le buvard n’aurait pas mieux avalé

l’Institut

Est-ce une abstraction d’ô qui tarit mon caniveau

poussant d’un balai de bouleau

les quat’-saisons à l’angle mort de ma rue du Bac

peut-être ai-je rêvé mon existence avant que d’être né

je serais alors déjà mort

sans le savoir

Me connaissant excessif en couleur de folie

rien ne pourrait m’étonner venant de ma part

le vide des autres oblige

Entre un calendrier muet sans dates ni mois ni jours

comment allez-vous lui demander une horloge parlante

disant sans omission chacune de ses secondes par la trotteuse de ses sensation réelles

Bah coup ci coup ça fatigué d’attendre, le ressort du remontoir se grippe

Au loin si loin que rien n’apparaît plus

le jour continue à lever des mercenaires

avant des enfants s’y intercalaient

maintenant on les met aux écoles sous prétexte d’en faire des grands

le mensonge commence tôt

Là où l’amer lèche la motte des Saintes -Marie

une langue de taire dessine en épine la couleur de l’odeur des roses

J’ai dressé bien des pierres aux autels borgnes

mécréant compagnon du chant des rosaces échappées des grandes orgues

une Foi plus bête que l’innocence amarrée au coeur

Mon tramway bleu

ahane en cris électriques à monter les calles du vieux Lisbonne à la recherche

du gardeur de troupeau

le compas électrocuté

par les guitares du fado

du petit pays de mon esprit

traversé par les ailes de Cervantès à do de gamme de Rossinante

Puisqu’il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée

je me dégonde olé à Venise en voyage de noces noires

dernier soupir avant décapitation de l’Arbre de Vie

au terme d’une nuit blanche annoncée par les reflux répétés,

malgré les itératifs SOS envoyés…

Niala-Loisobleu – 29 Octobre 2016

 

Prendre ce rien que le tout cache, puis après en avoir peiné, en jouir pour ce qu’il est…


Prendre ce rien que le tout cache, puis après en avoir peiné, en jouir pour ce qu’il est…

 
Le jugement des autres est plus lourd à porter quand on le met à marcher dans la ballade de ses heures. Quand je peins sans visiteurs, je vois tant de choses que je ne sèche pas de couleurs. Morne rue, ma plaine est riche d’amour.
Ah peindre ce rêve de vivre libre des marées, ça me remue les reins autrement que le cul sur une chaise au centre du marché…
Niala- Loisobleu – 26 Octobre 2016
Nous attribuons généralement à nos idées sur l’inconnu la couleur de nos conceptions sur le connu : si nous appelons la mort un sommeil, c’est qu’elle ressemble, du dehors, à un sommeil ; si nous appelons la mort une vie nouvelle, c’est qu’elle paraît être une chose différente de la vie. C’est grâce à ces petits malentendus avec le réel que nous construisons nos croyances, nos espoirs — et nous vivons de croûtes de pain baptisées gâteaux, comme font les enfants pauvres qui jouent à être heureux.
Mais il en va ainsi de la vie entière ; tout au moins de ce système de vie particulier qu’on appelle, en général, civilisation. La civilisation consiste à donner à quelque chose un nom qui ne lui convient pas, et à rêver ensuite sur le résultat. Et le nom, qui est faux, et le rêve, qui est vrai, créent réellement une réalité nouvelle. L’objet devient réellement différent, parce que nous l’avons, nous, rendu différent. Nous manufacturons des réalités. La matière première demeure toujours la même, mais la forme, donnée par l’art, l’empêche en fait de demeurer la même. Une table de pin est bien du pin, mais c’est également une table. C’est à la table que nous nous asseyons, et non pas au tronc du pin. Un amour est un instinct sexuel ; malgré tout, nous n’aimons pas avec notre instinct sexuel, mais en supposant un autre sentiment. Et cette supposition elle-même est déjà, en effet, un autre sentiment.
Fernando Pessoa (Le livre de l’intranquillité)
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