Fernando Pessoa


Fernando Pessoa

On les appelle charnelles ces personnes qui donnent tout émotionnellement, âme, coeur, corps et esprit. Celles qui, une fois entrées dans ta vie te changent entièrement, celles qu’on écoute au-delà de la peau, jusqu’à l’intérieur de l’os, celles qui de la passion en font une raison, celles dont si tu tombais amoureux, eh bien… il faut d’abord en trouver ! Seulement après cela, tu me comprendras.

Fernando Pessoa

L’EAU-FORTE


L’EAU-FORTE

Du fond de la gorge comme le fleuve se tient le souffle qui veille à rouler matière à

Là c’est Lisbonne ou Porto

Comme j’ai souvenir de la présence des rails des anciens tramways ça pourrait-être aussi bien Paris

Par exemple la traversée du quai au bout du Pont-Royal, au pied du mur des Tuileries, endroit précis où mon père fut renversé par une voiture. La mémoire est ordonnée. Elle range par genre de catégorie. Là ce souvenir il est dans la salle des Pas Perdus de mon cerveau. En sortant, un grand aiguillage charrie ses wagons de marchandises.

Le jeu, le rire, l’aventure, la peur, le courage, les premiers signes du corps qu’une petite gueule de printemps roulait au dessus de son cerceau sous l’oeil d’une érotique dame de Maillol. Puis les signes de l’Art, à monter découvrir une manifestation de la Beauté par le grand escalier du Louvre. On aurait pas pu penser qu’une pyramide viendrait devant les Guichets, l’Egypte est tellement présente à l’intérieur. Un instant je me dis que les forts des Halles auraient pas loupé d’une réplique de titi en voyant ce tas de verre venu

trouer le sol. Mais c’est aussi et d’abord ça l’art. Faut que ça perce…

Un panaché de ciel fait qu’entre deux averses il fait plus clair sans qu’on puisse se lancer à dire que c’est soleil. Une seule manière pour l’avoir, se le foutre dans le caleçon pour l’avoir alimenté par le coeur. Moi c’est mon baladeur que Marthe m’a donné un jour, il y a longtemps. Elle avait été le ramasser dans les tranchées d’une haine juste après la musique du clairon d’armistice.

Ma petite fleur de ce matin j’ai commencé à la peindre, il était très tôt, personne l’aurait vu tellement la nuit tenait le terrain. Je me souviens qu’à son pied la terre palpitait comme le dessous intérieur des cuisses, à la naissance du monde, dans la longue touffe où se sont réfugiées les mille-et-une nuits. Mon pouls d’enfant est pris sur la palette. Le couteau broie et mélange, ça me grimpe au nez, je deviens autre, plus aérien, , ça monte, c’est bleu, rond et souple, plein de fruits, j’y cours…

Niala-Loisobleu – 11 Février 2021

LE GARDEUR DE TROUPEAUX – FERNANDO PESSOA


LE GARDEUR DE TROUPEAUX – FERNANDO PESSOA

XI

Cette dame à un piano
qui est agréable mais qui n’est pas le cours des fleuves
ni le murmure que font les arbres…
Pourquoi faut-il qu’on ait un piano ?
Le mieux est qu’on ait des oreilles
et qu’on aime la Nature.

XII

Les bergers de Virgile jouaient du chalumeau et d’autres instruments
et chantaient d’amour littérairement.
(Ensuite – moi je n’ai jamais lu Virgile
et pourquoi donc l’aurais-je lu ?)
Mais les bergers de Virgile, les pauvres, sont Virgile,
et la Nature est aussi belle que l’ancienne.

XIII

Léger, léger, très léger
un vent très léger passe
et s’en va, toujours très léger ;
je ne sais, moi, ce que je pense
ni ne cherche à le savoir.

XIV

Peu m’importent les rimes. Rarement
il est deux arbres semblables, l’un auprès de l’autre.
Je pense et j’écris ainsi que les fleurs ont une couleur
mais avec moins de perfection dans ma façon de m’exprimer
parce qu’il me manque la simplicité divine
d’être en entier l’extérieur de moi-même et rien de plus.
Je regarde et je m’émeus.
Je m’émeus ainsi que l’eau coule lorsque le sol est en pente.
Et ma poésie est naturelle comme le lever du vent.

XV

Les quatre chansons qui suivent
s’écartent de tout ce que je pense,
elles mentent à tout ce que j‘éprouve,
elles sont à l’opposé de ce que je suis…
Je les ai écrites alors que j’étais malade
et c’est pourquoi elles sont naturelles
et s’accordent à ce que j’éprouve,
elles s’accordent à ce avec quoi elles sont en désaccord…
Etant malade je dois penser l’inverse
de ce que je pense lorsque je suis bien portant
(sinon je ne serais pas malade),
je dois éprouver le contraire de ce que j’éprouve
lorsque je jouis de la santé,
je dois mentir à ma nature
d’être humain qui éprouve de certaine façon…
Je dois être tout entier malade – idées et tout.
Quand je suis malade, je ne suis pas malade pour autre chose.
C’est pourquoi ces chansons qui me désavouent
n’ont pas le pouvoir de me désavouer,
et elles sont le paysage de mon âme nocturne,
la même à l’envers…

XVI

Que ma vie n’est-elle un char à bœufs
d’aventure geignant sur la route, de grand matin,
et qui à son point de départ retourne
entre chien et loup par le même chemin…
Je n’aurai pas besoin d’espérances – de roues seules j’aurai besoin…
Ma vieillesse n’aurait ni rides ni cheveux blancs…
Lorsque je serais hors d’usage, on m’enlèverait les roues
et je resterais, renversé et mis en pièces au fond d’un ravin;

XVII

Dans mon assiette quel mélange de Nature !
Mes sœurs les plantes,
les compagnes des sources, les saintes
que nul ne prie…
On les coupe et les voici sur notre table
et dans les hôtels les clients au verbe haut
qui arrivent avec des courroies et des plaids
demandent « de la salade » négligemment…
sans penser qu’ils exigent de la Terre-Mère
sa fraîcheur et ses prémices,
les premières paroles vertes qu’elle profère,
les premières choses vives et frisées
que vit Noé
lorsque les eaux baissèrent et que la cime des monts
surgit verte et détrempée
et que dans l’air où apparut la colombe
s’inscrivit l’arc-en-ciel en dégradé…

XVIII

Que ne suis-je la poussière du chemin,
les pauvres me foulant sous leurs pieds…
Que ne suis-je les fleuves qui coulent,
avec les lavandières sur ma berge…
Que ne suis-je les saules au bord du fleuve,
n’ayant que le ciel sur ma tête et l’eau à mes pieds…
Que ne suis-je l’âme du meunier,
lequel me battrait tout en ayant pour moi de l’affection…
Plutôt cela plutôt qu’être celui qui traverse l’existence
en regardant derrière soi et la peine au cœur…

XIX

Le clair de lune, lorsqu’il frappe le gazon,
je ne sais ce qu’il me rappelle…
Il me rappelle la voix de la vieille servante
qui me disait des contes de fées.
Et comment Notre Dame en robe de mendiante
allait la nuit sur les chemins
au secours des enfants mal traités.
Si je ne puis plus croire que tout cela soit vrai,
pourquoi le clair de lune frappe-t-il le gazon?

XX

Le Tage est plus beau que la rivière qui traverse mon village,
mais le Tage n’est pas plus beau que la rivière qui traverse mon village,
parce que le Tage n’est pas la rivière qui traverse mon village.
Le Tage porte de grands navires
et à ce jour il y navigue encore,
pour ceux qui voient partout ce qui n’y est pas,
le souvenir des nefs anciennes.
Le Tage descend d’Espagne
et le Tage se jette dans la mer au Portugal.
Tout le monde sait çà.
Mais bien peu savent quelle est la rivière de mon village
et où elle va
et d’où elle vient.
Et par là même, parce qu’elle appartient à moins de monde,
elle est plus libre et plus grande, la rivière de mon village.
Par le Tage on va vers le Monde.
Au-delà du Tage il y a l’Amérique
et la fortune pour ceux qui la trouvent.
Nul n’a jamais pensé à ce qui pouvait bien exister
au-delà de la rivière de mon village.
La rivière de mon village ne fait penser à rien.
Celui qui se trouve auprès d’elle est auprès d’elle tout simplement.

XXI

Si je pouvais croquer la terre entière
et lui trouver un goût,
j’en serais plus heureux un instant…
Mais ce n’est pas toujours que je veux être heureux.
Il faut être malheureux de temps à autre
afin de pouvoir être naturel…
D’ailleurs il ne fait pas tous les jours soleil,
et la pluie, si elle vient à manquer très fort, on l’appelle.
c’est pourquoi je prends le malheur avec le bonheur,
naturellement, en homme qui ne s’étonne pas
qu’il y ait des montagnes et des plaines
avec de l’herbe et des rochers.
Ce qu’il faut, c’est qu’on soit naturel et calme
dans le bonheur comme dans le malheur,
c’est sentir comme on regarde
penser comme l’on marche,
et, à l’article de la mort, se souvenir que le jour meurt,
que le couchant est beau, et belle la nuit qui demeure…
Puisqu’il en est ainsi, ainsi soit-il…

XXII

Tel un homme qui par un jour d’été ouvre la porte de sa maison
et qui de tout son visage est à l’affût de la chaleur des champs,
il advient que tout à coup la Nature me frappe de plein fouet
au visage de mes sens,
et moi, j’en garde trouble et confusion,
essayant de comprendre
je ne sais quoi ni comme…
Mais qui donc a voulu que je cherche à comprendre ?
Qui donc m’a dit qu’il y avait quelque chose à comprendre ?
Lorsque l’été passe sur mon visage
la main légère et chaude de sa brise,
je n’ai qu’à éprouver du plaisir de ce qu’elle soit la brise
ou à éprouver du déplaisir de ce qu’elle soit chaude,
et, de quelque manière que je l’éprouve,
c’est ainsi, puisqu’ainsi je l’éprouve, qu’il est de mon devoir de l’éprouver.

XXIII

Mon regard aussi bleu que le ciel
est aussi calme que l’eau au soleil.
Il est ainsi, et bleu et calme,
parce qu’il n’interroge ni ne s’effraie.
Si je m’interrogeais et m’effrayais,
il ne naîtrait pas de fleurs nouvelles dans les prés
et le soleil ne subirait pas de transformation qui l’embellît…
(Même s’il naissait des fleurs nouvelles dans les prés
et si le soleil embellissait,
je sentirais moins de fleurs dans le pré
et je trouverais le soleil plus laid…
Parce que toute chose est comme elle est, et voilà,
et moi j’accepte, sans même remercier,
afin de ne pas avoir l’air d’y penser…)

XXIV

Ce que nous voyons des choses, ce sont les choses.
Pourquoi verrions-nous une chose s’il y en avait une autre ?
Pourquoi le fait de voir et d’entendre serait-il illusion,
si voir et entendre c’est vraiment voir et entendre ?
L’essentiel c’est qu’on sache voir,
qu’on sache voir sans se mettre à penser,
qu’on sache voir lorsque l’on voit
sans même penser lorsque l’on voit
ni voir lorsque l’on pense.
Mais cela (pauvres de nous qui nous affublons d’une âme !),
cela exige une étude profonde,
tout un apprentissage de science à désapprendre
et une claustration dans la liberté de ce couvent
dont les poètes décrivent les étoiles comme les nonnes éternelles
et les fleurs comme les pénitentes aussi éphémères que convaincues
mais où les étoiles ne sont à la fin que des étoiles
et les fleurs que des fleurs,
ce pourquoi nous les appelons étoiles et fleurs.

XXV

Les bulles de savon que cet enfant
s’amuse à tire d’un chalumeau
sont dans leur translucidité toute une philosophie.
Claires, inutiles et transitoires comme la Nature,
amies des yeux comme les choses,
elles sont ce qu’elles sont,
avec une précision rondelette et aérienne,
et nul, même pas l’enfant qui les abandonne,
ne prétend qu’elles sont plus que ce qu’elles paraissent.
Certaines se voient à peine dans l’air lumineux.
Elles sont comme la brise qui passe et qui touche à peine les fleurs
et dont nous savons qu’elle passe, simplement
parce que quelque chose en nous s’allège
et accepte tout plus nettement.

XXVI

Parfois, en certains jours de lumière parfaite et exacte,
où les choses ont toute la réalité dont elles portent le pouvoir,
je me demande à moi-même tout doucement
pourquoi j’ai moi aussi la faiblesse d’attribuer
aux choses de la beauté.
De la beauté, une fleur par hasard en aurait-elle ?
Un fruit, aurait-il par hasard de la beauté ?
Non : ils ont couleur et forme
et existence tout simplement.
La beauté est le nom de quelque chose qui n’existe pas
et que je donne aux choses en échange du plaisir qu’elles me donnent.
Cela ne signifie rien.
Pourquoi dis-je donc des choses : elle sont belles ?
Oui, même moi, qui ne vis que de vivre,
invisibles, viennent me rejoindre les mensonges des hommes
devant les choses,
devant les choses qui se contentent d’exister.
Qu’il est difficile d’être soi et de ne voir que le visible!

XXVII

Seule la nature est divine, et elle n’est pas divine…
Si je parle d’elle comme d’un être,
c’est que pour parler d’elle j’ai besoin de recourir au langage des hommes
qui donne aux choses la personnalité
et aux choses impose un nom.
Mais les choses sont privées de nom et de personnalité :
elles existent, et le ciel est grand et la terre vaste ,
et notre cœur de la dimension d’un poing fermé…
Béni sois-je pour tout ce que je sais.
Je me réjouis de tout cela en homme qui sait que le soleil existe.

XXVIII

J’ai lu aujourd’hui près de deux pages
du livre d’un poète mystique
et j’ai ri comme qui a beaucoup pleuré.
Les poètes mystiques sont des philosophes malades,
et les philosophes sont des hommes fous.
Parce que les poètes disent que les fleurs ont des sensations,
que les pierres ont une âme
et que les fleuves se pâment au clair de lune.
Mais les fleurs, si elles sentaient ,ne seraient pas des fleurs,
elles seraient des personnes ;
et si les pierres avaient une âme, elles seraient des choses vivantes, et non des
pierres ;
et si les fleuves se pâmaient au clair de lune,
ils seraient des hommes malades.
Il faut ignorer ce que sont les fleurs, les pierres et les fleuves,
pour parler de leurs sentiments.
Parler de l’âme des pierres, des fleurs, des fleuves,
c’est parler de soi-même et de ses fausses pensées.
Grâce à Dieu les pierres ne sont que des pierres
et les fleuves ne sont que des fleuves,
et les fleurs tout bonnement des fleurs.
Pour moi, j’écris la prose de mes vers
et j’en suis tout content,
parce que je sais que je comprends la Nature du dehors ;
et je ne la comprends pas du dedans
parce que la Nature n’a pas de dedans –
sans quoi elle ne serait pas la Nature.
XXIX
Je ne suis pas toujours le même dans mes paroles et dans mes écrits
je change, mais je ne change guère.
La couleur des fleurs n’est pas la même au soleil
que lorsqu’un nuage passe
ou que la nuit descend
et que les fleurs sont couleur d’ombre.
Mais qui regarde bien voit bien que ce sont les mêmes fleurs.
Aussi, lorsque j’ai l’air de ne pas être d’accord avec moi-même,
que l’on m’observe bien :
si j’étais tourné vers la droite,
je me suis tourné maintenant vers la gauche,
mais je suis toujours moi, debout sur les mêmes pieds –
le même toujours, grâces au ciel et à la terre,
à mes yeux et à mes oreilles attentifs
et à ma claire simplicité d’âme…

XXX

Si l’on veut que j’aie un mysticisme, c’est bien, je l’ai.
Je suis mystique, mais seulement avec le corps.
Mon âme est simple et ne pense pas.
Mon mysticisme est dans le refus de savoir.
Il consiste à vivre et à ne pas y penser.
J’ignore ce qu’est la Nature : je la chante.
Je vis à la crête d’une colline
dans une maison blanchie à la chaux et solitaire,
et voilà ma définition.

Fernando Pessoa


PARFOIS, EN CERTAINS JOURS DE LUMIÈRE

Fernando Pessoa

PARFOIS, EN CERTAINS JOURS DE LUMIÈRE

Parfois, en certains jours de lumière parfaite et exacte,
où les choses ont toute la réalité dont elles portent le pouvoir,
je me demande à moi-même tout doucement
pourquoi j’ai moi aussi la faiblesse d’attribuer
aux choses de la beauté.

De la beauté, une fleur par hasard en aurait-elle ?
Un fruit, aurait-il par hasard de la beauté ?
Non : ils ont couleur et forme
et existence tout simplement.
La beauté est le nom de quelque chose qui n’existe pas
et que je donne aux choses en fonction du plaisir qu’elles me donnent.
Cela ne signifie rien.
Pourquoi dis-je donc des choses : elles sont belles ?

Oui, même moi, qui ne vis que de vivre,
invisibles, viennent me rejoindre les mensonges des hommes
devant les choses,
devant les choses qui se contentent d’exister.

Qu’il est difficile d’être soi et de ne voir que le visible.

Fernando Pessoa

SUIS TA DESTINÉE


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Fernando Pessoa

SUIS TA DESTINÉE

Suis ta destinée,
Arrose les plantes,
Aime les roses.
Le reste est l’ombre
D’arbres étrangers.

La réalité
Est toujours plus ou moins
Que ce que nous voulons.
Nous seuls sommes toujours
Égaux à nous-mêmes.

Vivre seul est doux,
Vivre simplement,
Toujours, est noble et grand,
Sur les autels, en ex-voto
Pour les dieux, laisse la douleur.

Regarde la vie de loin.
Ne l’interroge jamais.
Elle ne peut rien
Te dire. La réponse
Est au-delà des dieux.

Mais sereinement
Imite l’Olympe
Au fond de ton coeur.
Les dieux sont dieux
Parce qu’ils ne se pensent pas.

Fernando Pessoa

L’AMOUR EST UNE COMPAGNIE


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Fernando Pessoa

L’AMOUR EST UNE COMPAGNIE

L’amour est une compagnie.
Je ne peux plus aller seul par les chemins,
parce que je ne peux plus aller seul nulle part.
Une pensée visible fait que je vais plus vite.
et que je vois bien moins, tout en me donnant envie de tout voir.
Il n’est jusqu’à son absence qui ne me tienne compagnie.
Et je l’aime tant que je ne sais comment la désirer.

Si je ne la vois pas, je l’imagine et je suis fort comme les arbres hauts.
Mais si je la vois je tremble, et je ne sais de quoi se compose ce que j’éprouve en son absence.
Je suis tout entier une force qui m’abandonne.
Toute la réalité me regarde ainsi qu’un tournesol dont le coeur serait son visage.

Extrait de:  1960, Le Gardeur de Troupeaux (Gallimard)

Fernando Pessoa

LAISSER DIRE MES ENFANTS DE GAÏA 


Gaia

LAISSER DIRE MES ENFANTS DE GAÏA

 

De tout ce qu’il me reste de vue

dire l’amour de vivre

par la voix de mes seuls enfants reconnaissants

 

Fernando  parle juste

 

Pour toi ma Barbara

je peins et dis…

 

Niala-Loisobleu – 14 Août 2020

 

 

 

VOICI PEUT-ÊTRE LE DERNIER JOUR DE MA VIE…

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Fernando Pessoa

 

 

Voici peut-être le dernier jour de ma vie.
J’ai salué le soleil en levant la main droite,
mais je ne l’ai pas salué en lui disant adieu –
non, plutôt en faisant signe que j’étais heureux de le voir:
c’est tout.

Extrait de:

1960, Le Gardeur de Troupeaux (Gallimard)

Fernando Pessoa

PASSAGE DES HEURES


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PASSAGE DES HEURES

 

L’allure nord-africaine quasiment de Zanzibar au soleil…
Dar es-Salam (la sortie est difficile…)
Majunga, Nossi-Bé, Madagascar et ses verdures…
Tempêtes à l’entour de Guardafui…
Et le cap de Bonne-Espérance, net dans le soleil du matin…
Et la ville du Cap avec la Montagne de la Table au fond…
J’ai voyagé en plus de pays que ceux où j’ai touché,
vu plus de paysages que ceux sur lesquels j’ai posé les yeux,
expérimenté plus de sensations que toutes les sensations que j’ai
éprouvées,
car, plus j’éprouvais, plus il me manquait à éprouver,
et toujours la vie m’a meurtri, toujours elle fut mesquine, et moi
malheureux
A certains moments de la journée il me souvient de tout cela, dans
l’épouvante,
je pense à ce qui me restera de cette vie fragmentée, de cet apogée,
de cette route dans les tournants, de cette automobile au bord du
chemin, de ce signal,
de cette tranquille turbulence de sensations contradictoires,
de cette transfusion, de cet insubstanciel, de cette convergence diaprée,
de cette fièvre au fond de toutes les coupes,
de cette angoisse au fond de tous les plaisirs,
de cette satiété anticipée à l’anse de toutes les tasses,
de cette partie de cartes fastidieuse entre le Cap de Bonne-Espérance et
les Canaries
La vie me donne-t-elle trop ou bien trop peu ?
Je ne sais si je sens trop ou bien trop peu, je ne sais
s’il me manque un scrupule spirituel, un point d’appui sur l’intelligence,
une consanguinité avec le mystère des choses, un choc
à tous les contacts, du sang sous les coups, un ébranlement sous l’effet
des bruits,
ou bien s’il est à cela une autre explication plus commode et plus heureuse.
Quoi qu’il en soit, mieux valait ne pas être né,
parce que, toute intéressante qu’elle est à chaque instant,
la vie finit par faire mal, par donner la nausée, par blesser, par frotter,
par craquer,
par donner envie de pousser des cris, de bondir, de rester à terre, de sortir
de toutes les maisons, de toutes les logiques et de tous les balcons,
de bondir sauvagement vers l a mort parmi les arbres et les oublis,
parmi culbutes, périls et absence de lendemain,
et tout cela aurait dû être quelque chose d’autre, plus semblable à ce que
je pense,
avec ce que je pense ou éprouve, sans que je sache même quoi, ô vie.
On a chassé le bouffon du palais à coups de fouets, sans raison,
on a fait lever le mendiant de la marche où il était tombé.
On a battu l’enfant abandonné, on lui a arraché le pain des mains.
Oh, douleur immense du monde, où l’action se dérobe…
Si décadent, si décadent, si décadent…
Je ne suis bien que lorsque j’entends de la musique – et encore…
Jardins du dix-huitième siècle avant 89
où êtes-vous, moi qui n’importe comment voudrais pleurer ?
Tel un baume qui ne réconforte que par l’idée que c’est un baume,
Le soir d’aujourd’hui et de tous les jours, peu à peu, monotone, tombe.
On a allumé les lumières, la nuit tombe, la vie se métamorphose,
N’importe comment, il faut continuer à vivre.
Mon âme brûle comme si c’était une main, physiquement.
Je me cogne à tous les passants sur le chemin.
Ma propriété de campagne,
dire qu’il est entre toi et moi moins qu’un train, qu’une diligence
et que la décision de partir
si bien que je reste sur place, je reste… Je suis celui qui veut toujours partir
et qui toujours reste, toujours reste, toujours reste –
jusqu’à la mort physique il reste, même s’il part, il reste, reste, reste…
Rends-moi humain, ô nuit, rends-moi fraternel et empressé,
ce n’est que de façon humanitaire qu’on peut vivre.
Ce n’est qu’en aimant les hommes, les actions, la banalité des travaux
ce n’est qu’ainsi – pauvre de moi ! – ce n’est qu’ainsi que l’on peut vivre.
Ce n’est qu’ainsi, ô nuit, et moi qui jamais ne pourrai vivre dans ce style !
J’ai tout vu, et de tout je me suis émerveillé,
mais ce tout ou bien fut en excès ou bien ne suffit pas, je ne saurais le dire –
et j’ai souffert.
J’ai vécu toutes les émotions, toutes les pensées, tous les gestes,
et il m’en est resté une tristesse comme si j’avais voulu les vivre sans y parvenir.
J’ai aimé et haï comme tout le monde,
mais pour tout le monde cela a été normal et instinctif,
et pour moi ce fut toujours l’exception, le choc, la soupape, le spasme.
Viens, ô nuit, apaise-moi, et noie mon être en tes eaux.
Affectueuse de l’Au-Delà, maîtresse du deuil infini,
Mère suave et antique des émotions non démonstratives,
sœur aînée, vierge et triste aux pensées décousues,
fiancée dans l’éternelle attente de nos desseins inachevés,
avec la direction constamment abandonnée de notre destin,
notre incertitude païenne et sans joie,
notre faiblesse chrétienne sans foi,
notre bouddhisme inerte, sans amour pour les choses et sans extases,
notre fièvre, notre pâleur, notre impatience de faibles,
notre vie, ô mère, notre vie perdue…
Je ne sais pas sentir, je ne sais pas être humain, vivre en bonne
intelligence
au sein de mon âme triste avec les hommes mes frères sur la terre.
Je ne sais pas être utile fût-ce dans mes sensations, être pratique,
être quotidien, net
avoir un poste dans la vie, avoir un destin parmi les hommes,
avoir une œuvre, une force, une envie, un jardin,
une raison de me reposer, un besoin de me distraire,
une chose qui me vienne directement de la nature.
Pour cette raison sois-moi maternelle, ô nuit tranquille…
Toi qui ravis le monde au monde, toi qui est la paix,
toi qui n’existes pas, qui n’est que l’absence de la lumière,
toi qui n’est pas une chose, un lieu, une essence, une vie,
Pénélope à la toile, demain défaite, de ton obscurité,
Circé irréelle des fébriles, des angoissés sans cause,
viens à moi, ô nuit, tends-moi les mains,
et sur mon front, ô nuit, sois fraîcheur et soulagement.
Toi, dont la venue est si douce qu’elle paraît un éloignement,
dont le flux et le reflux des ténèbres, quand la lune respire doucement,
ont des vagues de tendresse morte, un froid de mers de songe,
des brises de paysages irréels pour l’excès de notre angoisse…
Toi, et ta pâleur, toi, plaintive, toi, toute liquidité,
arôme de mort parmi les fleurs, haleine de fièvre sur les bords,
toi, reine, toi, châtelaine, toi, femme pâle, viens…
Tout sentir de toutes les manières,
tout vivre de toutes parts,
être la même chose de toutes les façons possibles en même temps,
réaliser en soi l’humanité de tous les moments
en un seul moment diffus, profus, complet et lointain…
J’ai toujours envie de m’identifier à ce avec quoi je sympathise
et toujours je me mue, tôt ou tard,
en l’objet de ma sympathie, pierre ou désir,
fleur ou idée abstraite,
foule ou façon de comprendre Dieu.
Et je sympathise avec tout, je vis de tout en tout.
Les hommes supérieurs me sont sympathiques parce qu’ils sont
supérieurs,
et sympathiques les hommes inférieurs parce qu’ils sont supérieurs
aussi
parce que le fait d’être inférieur est autre chose qu’être supérieur,
et partant c’est une supériorité à certains moments de la vision.
Je sympathise avec certains hommes pour leurs qualités de caractère,
et avec d’autres je sympathise pour leur manque de ces qualités,
et avec d’autres encore je sympathise par sympathie pure
et il y a des moments absolument organiques qui embrassent toute l’humanité.
Oui, comme je suis monarque absolu dans ma sympathie,
il suffit qu’elle existe pour qu’elle ait sa raison d’être
Je presse contre mon sein haletant, en une étreinte émue
(dans la même étreinte émue),
l’homme qui donne sa chemise au pauvre qu’il ne connaît pas,
le soldat qui meurt pour sa patrie sans savoir ce qu’est la patrie,
et le matricide, le fratricide, l’incestueux, le suborneur d’enfants,
le voleur de grand chemin, le corsaire des mers,
le pickpocket, l’ombre aux aguets dans les venelles –
ils sont tous ma maîtresse favorite au moins un instant dans ma vie.
Je baise sur les lèvres de toutes les prostituées,
sur les yeux je baise tous les souteneurs,
aux pieds de tous les assassins gît ma passivité,
et ma cape à l’espagnole couvre la retraite de tous les voleurs.
Tout être est la raison de ma vie.
J’ai connu tous les crimes,
j’ai vécu à l’intérieur de tous les crimes
(je fus moi-même, ni tel ou tel dans le vice,
mais le propre vice incarné qu’entre eux ils pratiquèrent,
et de ces heures j’ai fait l’arc de triomphe suprême de ma vie).
Je me suis multiplié pour m’éprouver,
pour m’éprouver moi-même il m’a fallu tout éprouver.
j’ai débordé, je n’ai fait que m’extravaser,
je me suis dévêtu, je me suis livré,
et il est en chaque coin de mon âme un autel à un dieu différent.
Les bras de tous les athlètes m’ont étreint subitement féminin,
et à cette seule pensée j’ai défailli entre des muscles virtuels.
Ma bouche a reçu les baisers de toutes les rencontres,
dans mon cœur se sont agités les mouchoirs de tous les adieux,
tous les appels obscènes du geste et des regards
me fouillent tout le corps avec leur centre dans les organes sexuels
J’ai été tous les ascètes, tous les parias, tous les oubliés
et tous les pédérastes – absolument tous (il n’en manquait pas un)
rendez-vous noir et vermeil dans les bas-fonds infernaux de mon âme !
(Freddie, je t’appelais Baby, car tu étais blond et blanc, et je t’aimais,
de combien d’impératrices présomptives et de princesses détrônées tu
me tins lieu !)
Mary, avec qui je lisais Burns en des jours tristes comme la sensation
d’être vivant,
Tu ne sais guère combien d’honnêtes ménages, combien de familles
heureuses
ont vécu en toi mes yeux mon bras autour de ta taille et ma conscience
flottante,
leur vie paisible, leurs maisons de banlieue avec jardin, leurs half-holidays
inopinés…
Mary, je suis malheureux…
Freddie, je suis malheureux…
Oh, vous tous, tant que vous êtes, fortuits, attardés,
combien de fois avez-vous pu penser à penser à moi, mais sans le faire ?
Ah, comme j’ai peu compté dans votre vie profonde,
si peu en vérité – et ce que j’ai été, moi, ô mon univers subjectif,
ô mon soleil, mon clair de lune, mes étoiles, mon moment,
ô part externe de moi perdue dans les labyrinthes de Dieu !
Tout passe, toutes les choses en un défilé qui m’est intérieur,
et toutes les cité du monde en moi font leur rumeur…
Mon cœur tribunal, mon cœur marché, mon cœur salle de Bourse,
mon cœur comptoir de banque,
mon cœur rendez-vous de toute l’humanité,
Mon cœur banc de jardin public, auberge, hôtellerie, cachot numéroté
(Aqui estuvo el Manolo en visperas de ira ao patibulo) (1)
mon cœur club, salon, parterre, paillasson, guichet, coupée,
pont, grille, excursion, marche, voyage, vente aux enchères, foire
kermesse,
mon cœur œil-de-bœuf,
mon cœur colis,
mon cœur papier, bagage, satisfaction, livraison
mon cœur marge, limite, abrégé, index,
eh là, eh là, eh là, mon cœur bazar.
Tous les amants se sont baisés dans mon âme,
tous les clochards ont dormi un moment sur mon corps,
tous les méprisés se sont appuyés un moment à mon épaule,
ils ont traversé la rue à mon bras, tous les vieux et tous les malades,
et il y eut un secret que me dirent tous les assassins.
(Celle dont le sourire suggère la paix que je n’ai pas
et don la façon de baisser les yeux fait un paysage de Hollande
avec les femmes coiffées de lin
et tout l’effort quotidien d’un peuple pacifique et propre…
Celle qui est la bague laissée sur la commode
et la faveur coincée en refermant le tiroir,
faveur rose, ce n’est pas la couleur que j’aime, mais la faveur coincée
tout de même que je n’aime pas la vie, mais c’est la sentir que j’aime…
Dormir ainsi qu’un chien errant sur la route, au soleil,
définitivement étranger au restant de l’univers,
et que les voitures me passent sur le corps.)
J’ai couché avec tous les sentiments,
j’ai été souteneur de toutes les émotions,
tous les hasards des sensations m’ont payé à boire,
j’ai fait de l’œil à toutes les raisons d’agir,
j’ai été la main dans la main avec toutes les velléités de départ,
fièvre immense des heures !
Angoisse de la forge des émotions !
Rage, écume, l’immensité qui ne tient pas dans mon mouchoir,
la chienne qui hurle la nuit,
la mare de la métairie qui hante mon insomnie,
le bois comme il était le soir, quand nous nous y promenions, la rose,
la broussaille indifférente, la mousse, les pins,
la rage de ne pas contenir tout cela, de ne pas suspendre tout cela
ô faim abstraite des chose, rut impuissant des minutes qui passent
orgie intellectuelle de sentir la vie !
Tout obtenir par suffisance divine –
les veilles, les consentements, les avis,
les choses belles de la vie –
le talent, la vertu, l’impunité,
la tendance à reconduire les autres chez eux,
la situation de passager,
la commodité d’embarquer tôt pour trouver une place,
et toujours il manque quelque chose, un verre, une brise, une phrase,
et la vie fait d’autant plus mal qu’on a plus de plaisir et qu’on
invente d’avantage.
Pouvoir rire, rire, rire, effrontément,
rire comme un verre renversé,
fou absolument du seul fait de sentir,
rompu absolument de me frotter contre les choses,
blessé à la bouche pour avoir mordu aux choses,
les ongles en sang pour m’être cramponné aux choses,
et qu’ensuite on me donne la cellule qu’on voudra et
j’aurai des souvenirs de la vie.
Tout sentir de toutes les manières,
avoir toutes les opinions ,
être sincère en se contredisant chaque minute,
se déplaire à soi-même en toute liberté d’esprit,
et aimer les choses comme Dieu.
Moi, qui suis plus frère d’un arbre que d’un ouvrier,
moi, qui sens davantage la feinte douleur de la mer qui bat
sur la grève
que la douleur réelle des enfants que l’on bat
(ah, comme cela doit sonner faux ; pauvres enfants que l’on bat,
mais aussi pourquoi faut-il que mes sensations se bousculent à
si vive allure ?)
Moi, enfin, qui suis un dialogue continu
à haute voix, incompréhensible, au cœur de la nuit dans la tour,
lorsque les cloches oscillent vaguement sans que nul ne les touche
et qu’on souffre de savoir que la vie se poursuivra demain.
Moi, enfin, littéralement moi,
et moi métaphoriquement aussi,
moi, le poète sensationniste, envoyé du Hasard
aux lois irrépréhensibles de la Vie
moi, le fumeur de cigarettes par adéquate profession,
l’individu qui fume l’opium, qui prend de l’absinthe, mais qui, enfin,
aime mieux penser à fumer de l’opium plutôt que d’en fumer
et qui trouve que de lorgner l’absinthe à boire a plus de goût que de
la boire…
Moi, ce dégénéré supérieur sans archives dans l’âme,
sans personnalité avec valeur déclarée,
moi, l’investigateur solennel des chose futiles,
moi qui serais capable d’aller vivre en Sibérie pour le seul plaisir de
prendre cette idée en aversion,
et qui trouve indifférent de ne pas attacher d’importance à la patrie,
parce que je n’ai pas de racine, comme un arbre, et que par conséquent
je suis déraciné…
moi, qui si souvent me sens aussi réel qu’une métaphore,
qu’une phrase écrite par un malade dans le livre de la jeune fille qu’il
a trouvé sur la terrasse,
ou qu’une partie d’échecs sur le pont d’un transatlantique,
moi, la bonne d’enfants qui pousse les perambulators dans
tous les jardins publics,
moi, le sergent de ville qui l’observe, arrêté derrière elle,
dans l’allée,
moi, l’enfant dans la poussette, qui fait des signaux à son
inconscience lucide avec un hocher à grelots.
Moi, le paysage au fond de tout cela, la paix citadine
fondue à travers les arbres du jardin public,
moi, ce qui les attend tous au logis,
moi, ce qu’ils trouvent dans la rue,
moi, ce qu’ils ne savent pas d’eux-mêmes,
moi, cette chose à quoi tu penses – et ton sourire te trahit –
moi, le contradictoire, l’illusionnisme, la kyrielle, l’écume,
l’affiche fraîche encore, les hanches de la Française, le regard du curé,
le rond-point où les rues se croisent et où les chauffeurs dorment contre
les voitures,
la cicatrice du sergent à mine patibulaire,
la crasse sur le collet du répétiteur malade qui rentre à la maison,
la tasse dans laquelle buvait toujours le tout-petit qui est mort,
celle dont l’anse est fêlée (et tout cela tient dans un cœur de mère
et l’emplit)…
moi, la dictée de français de la petite qui tripote ses jarretelles,
moi, les pieds qui se touchent sous la table de bridge avec le
lustre au plafond,
moi, la lettre cachée, la chaleur du fichu, le balcon avec la
fenêtre entrouverte,
la porte de service où la bonne avoue son faible pour un cousin,
ce coquin de José qui avait promis de venir et qui a fait faux bond,
alors qu’on avait préparé un bon tour à lui jouer…
Moi, tout cela, et, en sus de cela, tout le reste du monde…
Tant de choses, les portes qui s’ouvrent, et la raison pour
laquelle elles s’ouvrent,
et les choses qu’ont faites les mains qui ouvrent les portes…
Moi, le malheur – crème de toutes les expressions,
l’impossibilité d’exprimer tous les sentiments,
sans qu’il y ait une pierre au cimetière pour le frère de cette foule,
et ce qui semble ne rien vouloir dire veut toujours dire quelque chose…
Oui, moi, l’officier mécanicien de la marine qui suis superstitieux
comme une brave campagnarde,
et qui porte monocle afin de ne pas ressembler à l’idée réelle que je
me fais de moi,
qui mets parfois trois heures à m’habiller sans d’ailleurs trouver
cela naturel,
mais je le trouve métaphysique et si l’on frappe à ma porte je
me fâche,
pas tellement parce qu’on interrompt mon nœud de cravate que pour
le fait de constater que la vie passe…
Oui, enfin, moi le destinataire des lettres cachetées,
la malle aux initiales détériorées,
l’intonation des voix que l’on entendrait plus –
Dieu garde tout cela en son Mystère, et parfois nous l’éprouvons
et la vie tout à coup se fait pesante et il fait très froid plus près que
le corps.
Brigitte, la cousine de ma tante,
le général dont elles parlaient – général au temps où elles étaient petites –
et la vie était guerre civile à tous les tournants…
Vive le mélodrame où Margot a pleuré !
Les feuilles sèches tombent à terre régulièrement
Mais le fait est que c’est toujours l’automne à l’automne,
après quoi vient l’hiver fatalement
et il n’est pour conduire la vie qu’un chemin, la vie même…
Ce vieillard insignifiant, mais qui pourtant a connu les romantiques,
cet opuscule politique du temps des révolutions constitutionnelles,
et la douleur que laisse tout cela, sans qu’on en sache la raison,
ni qu’il y ait pour tout pleurer d’autre raison que de le sentir.
Je tourne tous les jours à l’angle de toutes les rues,
et dès que je pense à une autre chose, c’est à une autre que je pense.
Je ne me soumets que par atavisme
et il y a toujours des raisons d’émigrer pour qui n’est pas alité.
Des terrasses de tous les cafés de toutes les villes
accessibles à l’imagination,
j’observe la vie qui passe, sans bouger je la suis,
je lui appartiens sans tirer un geste de ma poche
ni noter ce que j’ai vu pour ensuite faire semblant de l’avoir vu.
Dans l’automobile jaune passe la femme définitive de quelqu’un,
auprès d’elle je vais à son insu.
Sur le premier trottoir ils se rencontrent par un hasard prémédité,
mais dès avant leur rencontre j’étais déjà la avec eux.
Il n’est moyen pour eux de m’esquiver, pas moyen que je me trouve
pas en tout lieu.
Mon privilège est un tout
(brevetée, sans garantie de Dieu, mon Âme).
J’assiste à tout et définitivement.
Il n’est bijou de femme qui ne soit acheté par moi et pour moi,
il n’est d’intention d’espérer qui ne soit mienne de quelque façon,
il n’est de résultat de conversation qui ne soit mien par hasard.
Il n’est son de cloche à Lisbonne il y a trente ans, il n’est soirée
du Théatre San Carlos il y en a cinquante,
qui ne soit mien par gentillesse déposée.
J’ai été élevé par l’Imagination,
j’ai toujours cheminé avec elle la main dans la main,
j’ai toujours aimé, haï, parlé et pensé dans cette perspective,
et tous mes jours s’encadrent à cette croisée,
et toutes les heures paraissent miennes de cette façon.
Chevauchée explosive, explosée, comme une bombe qui éclate,
Chevauchée éclatant de tous côtés en même temps,
Chevauchée au-dessus de l’espace, saut par-dessus le temps,
bondis, cheval électron-ion, système solaire en raccourci,
au sein de l’action des pistons, hors de la rotation des volants.
Dans les pistons, converti en une vitesse abstraite et folle,
je ne suis que fer et vitesse, va-et-vient, folie, rage contenue,
lié à la piste de tous les volants je tournoie des heures fabuleuses
et tout l’univers grince, craque et en moi s’estompe.
Ho-ho-ho-ho-ho!
De plus en plus avec l’esprit en avant du corps,
en avant de la propre idée rapide du corps projeté,
avec l’esprit qui suit en avant du corps, ombre, étincelle,
hé-là-ho-ho…Hélàhoho…
Toute l’énergie est la même et toute la nature est identique…
La sève de la sève des arbres est la même énergie que celle qui
met en branle
les roues de la locomotive, les roues du tramway, les volants des diésels,
et une voiture tirée par des mules ou marchant à l’essence obéit à
une même force.
Fureur panthéiste de sentir en moi formidablement,
avec tous mes sens en ébullition, tous mes pores fumants,
que tout n’est qu’une unique vitesse, qu’une unique énergie, qu’une
unique ligne divine
de soi à soi, chuchotant dans la fixité des violences de vitesse démente…
Ave, salve, vive la véloce unité de toute chose !
Ave, salve, vive l’égalité de tout en flèche !
Ave, salve, vive la grande machine de l’univers !
Ave, vous qui ne faites qu’un, arbres, machines, lois !
Ave, vous qui ne faites qu’un, vers de terre, pistons, idées abstraites,
la même sève vous emplit, la même sève vous transforme,
la même chose vous êtes, et le reste est extérieur et faux,
le reste, tout le statique qui demeure dans les yeux fixes,
mais non dans mes nerfs moteur à explosion à huiles lourdes ou
légères,
non dans mes nerfs qui sont toutes les machines, tous les systèmes
d’engrenage,
non dans mes nerfs locomotive, tram, automobile, batteuse à vapeur,
dans mes nerfs machine maritime, diésel, semi-diesel, Campbell,
dans mes nerfs installation absolue à la vapeur, au gaz, à l’huile,
à l’électricité,
machine universelle actionnée par les courroies de tous les moments !
Tous les matins sont le matin et la vie.
Toutes les aurores brillent au même endroit :
l’Infini…
Toutes les joies d’oiseaux viennent du même gosier,
tous les tremblements de feuille sont du même arbre,
et tous ceux qui se lèvent tôt pour aller travailler
vont de la même maison à la même usine par le même chemin…
Roule, grande boule, fourmilière de consciences, terre
roule, teintée d’aurore, chapée de crépuscule, d’aplomb sous les
soleils , nocturne
roule dans l’espace abstrait, dans la nuit à peine éclairée, roule…
Dans ma tête je sens la vitesse de la rotation de la terre,
et tous les pays et tous les vivants tournent en moi,
envie centrifuge, fureur d’escalader le ciel jusqu’aux astres,
bats à coups redoublés contre les parois internes de mon crâne,
parsème d’aiguilles aveugles toute la conscience de mon corps,
mille fois fais-moi lever et me diriger vers l’Abstrait,
vers l’introuvable, et là sans restrictions aucunes,
vers l’invisible But – tous les point où je ne suis pas – et simultanément…
Ah, n’être ni arrêté ni en mouvement,
ah, n’être ni debout ni couché,
ni éveillé ni endormi,
ni ici ni en un autre point quelconque,
résoudre l’équation de cette prolixe inquiétude,
savoir où me coucher afin de me promener dans toutes les rues…
Ho-ho-ho-ho-ho-ho-ho
Chevauchée ailée de moi par-dessus toutes les choses,
chevauchée brisée de moi par-dessous toutes les choses,
chevauchée ailée et brisée de moi à cause de toutes les choses…
Hop ! là, plus haut que les arbres, hop !là plus bas que les étangs,
hop ! là contre les murs, hop, là que je m’écorche contre les troncs,
hop ! là dans l’air, hop ! là, dans le vent, hop ! là, hop ! là, sur
les plages,
avec une vitesse croissante, insistante, violente,
hop ! là[U2] , hop ! là, hop ! là, hop ! là…
Chevauchée panthéiste de moi à l’intérieur de toutes les choses,
chevauchée énergétique à l’intérieur de toutes les énergies,
chevauchée de moi à l’intérieur du charbon qui se consume, de
la lampe qui brûle,
clairon clair du matin au fond
du demi-cercle froid de l’horizon,
clairon ténu, lointain comme des drapeaux vagues
éployés au-delà du point où sont visibles les couleurs…
Clairon tremblant, poussière en suspens, où la nuit cesse,
poudre d’or en suspens au fond de la visibilité…
Chariot qui grince limpidement, vapeur qui siffle,
grue qui commence à tourner, sensible à mon oreille,
toux sèche, écho des intimités de la maison,
léger frisson matinal dans la joie de vivre,
éclat de rire soudain voilé par la brume extérieure je ne sais comme
midinette vouée à un plus grand malheur que le matin qu’elle sent,
ouvrier tuberculeux touché de l’illusion du bonheur
à cette heure inévitablement vitale
où le relief des choses est doux, net et sympathique,
où les murs sont frais au contact de la main, et où les maisons
ouvrent çà et là des yeux aux rideaux blancs.
Tout le matin est une colline qui oscille,


Et tout s’achemine
vers l’heure pleine de lumière où les nuages baissent les paupières
et rumeur trafic charrette train moi je sens soleil retentit
Vertige de midi aux moulures à vertige –
soleil des cimes et nous…de ma maison striée,
du tournoiement figé de ma mémoire à sec,
de la brumeuse lueur fixe de ma conscience de vivre.
Rumeurs trafic charrette train autos je sens soleil rue,
feuillards cageots trolley boutique rue vitrines jupes yeux
rapidement caniveaux charrettes cageots rue traverser rue
promenades boutiquiers « pardon » rue
rue en promenade à travers moi qui me promène à travers la rue
en moi
tout miroir ces boutiques -ci dans les boutiques dans ces boutiques-là
la vitesse des autos à l’envers dans les glaces obliques des vitrines,
le sol en l’air le soleil sous les pieds rue rigoles fleurs en corbeille rue
mon passé rue frissonne camion rue je ne me souviens pas rue
Moi tête baissée au centre de ma conscience de moi
rue sans pouvoir trouver une seule sensation à chaque fois
rue
rue en arrière et en avant sous mes pieds
rue en x en Y en Z au creux de mes bras
rue à travers mon monocle en cercles de petit cinématographe,
kaléidoscope en nettes courbes brisées rue.
Ivresse de la rue et de tout sentir voir entendre en même temps.
Battement des tempes au rythme des allées et venues simultanées.
Train brise-toi en heurtant le parapet de la voie de garage !
Navire cingle droit au quai et contre lui fends-toi !
Automobile conduite par la folie de tout l’univers précipite-toi
au fond de tous les précipices
et dans un grand choc, trz, au fond de mon cœur déchire-toi !
A moi, tous les objets projectiles !
A moi, tous les objets directions !
A moi, tous les objets invisibles à force de vitesse !
Battez-moi, transpercez-moi, dépasser-moi !
C’est moi qui me bats, qui me transperce, qui me dépasse !
La rage de tous les élans se referme en cercle-moi !
Hélà-hoho, train, automobile, aéroplane, mes désirs maladifs,
vitesse, incorpore-toi à toutes les idées,
cramponne tous les songes et broie-les,
roussis tous les idéaux humanitaires et utiles,
renverse tous les sentiments normaux, convenables, concordants,
empoigne dans la rotation de ton volant vertigineux et lourd
les corps de toutes les philosophies, les tropes de tous les poèmes
écharpille-les et demeure seule, volant abstrait dans les airs,
rue métallique, seigneur suprême de l’heure européenne.
Allons, et que la chevauchée n’ait point de fin, fût-ce en Dieu !


J’ai mal, je ne sais comme, à l’imagination, mais c’est là que j’ai mal,
en moi décline le soleil au haut du ciel.
Le soir a tendance à tomber dans l’azur et sur mes nerfs.
Allons, ô chevauchée, qui d’autres vas-tu devenir ?
Moi qui, véloce, vorace, glouton de l’énergie abstraite,
voudrais manger, boire, égratigner et écorcher le monde,
moi à qui suffirait de fouler l’univers aux pieds,
de le fouler, le fouler, le fouler jusqu’à l’insensibilité…
je sens, moi, que tout ce que j’ai désiré est resté en deçà de mon
imagination
que tout s’est dérobé à moi, bien que j’ai tout désiré.
Chevauchée à bride abattue par-dessus toutes les cimes,
chevauchée désarticulée plus bas que tous les puits,
chevauchée au vol, chevauchée flèche, chevauchée pensée-éclair,
chevauchée moi, chevauchée moi, chevauchée l’univers-moi.
Hélàhoho-o-o-o-o-o-o-o…
Mon être élastique, ressort, aiguille, trépidation…

 

Fernando Pessoa

PASSAGE DES HEURES


Fernando Pessoa

 

PASSAGE DES HEURES

L’allure nord-africaine quasiment de Zanzibar au soleil…
Dar es-Salam (la sortie est difficile…)
Majunga, Nossi-Bé, Madagascar et ses verdures…
Tempêtes à l’entour de Guardafui…
Et le cap de Bonne-Espérance, net dans le soleil du matin…
Et la ville du Cap avec la Montagne de la Table au fond…
J’ai voyagé en plus de pays que ceux où j’ai touché,
vu plus de paysages que ceux sur lesquels j’ai posé les yeux,
expérimenté plus de sensations que toutes les sensations que j’ai
éprouvées,
car, plus j’éprouvais, plus il me manquait à éprouver,
et toujours la vie m’a meurtri, toujours elle fut mesquine, et moi
malheureux
A certains moments de la journée il me souvient de tout cela, dans
l’épouvante,
je pense à ce qui me restera de cette vie fragmentée, de cet apogée,
de cette route dans les tournants, de cette automobile au bord du
chemin, de ce signal,
de cette tranquille turbulence de sensations contradictoires,
de cette transfusion, de cet insubstanciel, de cette convergence diaprée,
de cette fièvre au fond de toutes les coupes,
de cette angoisse au fond de tous les plaisirs,
de cette satiété anticipée à l’anse de toutes les tasses,
de cette partie de cartes fastidieuse entre le Cap de Bonne-Espérance et
les Canaries
La vie me donne-t-elle trop ou bien trop peu ?
Je ne sais si je sens trop ou bien trop peu, je ne sais
s’il me manque un scrupule spirituel, un point d’appui sur l’intelligence,
une consanguinité avec le mystère des choses, un choc
à tous les contacts, du sang sous les coups, un ébranlement sous l’effet
des bruits,
ou bien s’il est à cela une autre explication plus commode et plus heureuse.
Quoi qu’il en soit, mieux valait ne pas être né,
parce que, toute intéressante qu’elle est à chaque instant,
la vie finit par faire mal, par donner la nausée, par blesser, par frotter,
par craquer,
par donner envie de pousser des cris, de bondir, de rester à terre, de sortir
de toutes les maisons, de toutes les logiques et de tous les balcons,
de bondir sauvagement vers l a mort parmi les arbres et les oublis,
parmi culbutes, périls et absence de lendemain,
et tout cela aurait dû être quelque chose d’autre, plus semblable à ce que
je pense,
avec ce que je pense ou éprouve, sans que je sache même quoi, ô vie.
On a chassé le bouffon du palais à coups de fouets, sans raison,
on a fait lever le mendiant de la marche où il était tombé.
On a battu l’enfant abandonné, on lui a arraché le pain des mains.
Oh, douleur immense du monde, où l’action se dérobe…
Si décadent, si décadent, si décadent…
Je ne suis bien que lorsque j’entends de la musique – et encore…
Jardins du dix-huitième siècle avant 89
où êtes-vous, moi qui n’importe comment voudrais pleurer ?
Tel un baume qui ne réconforte que par l’idée que c’est un baume,
Le soir d’aujourd’hui et de tous les jours, peu à peu, monotone, tombe.
On a allumé les lumières, la nuit tombe, la vie se métamorphose,
N’importe comment, il faut continuer à vivre.
Mon âme brûle comme si c’était une main, physiquement.
Je me cogne à tous les passants sur le chemin.
Ma propriété de campagne,
dire qu’il est entre toi et moi moins qu’un train, qu’une diligence
et que la décision de partir
si bien que je reste sur place, je reste… Je suis celui qui veut toujours partir
et qui toujours reste, toujours reste, toujours reste –
jusqu’à la mort physique il reste, même s’il part, il reste, reste, reste…
Rends-moi humain, ô nuit, rends-moi fraternel et empressé,
ce n’est que de façon humanitaire qu’on peut vivre.
Ce n’est qu’en aimant les hommes, les actions, la banalité des travaux
ce n’est qu’ainsi – pauvre de moi ! – ce n’est qu’ainsi que l’on peut vivre.
Ce n’est qu’ainsi, ô nuit, et moi qui jamais ne pourrai vivre dans ce style !
J’ai tout vu, et de tout je me suis émerveillé,
mais ce tout ou bien fut en excès ou bien ne suffit pas, je ne saurais le dire –
et j’ai souffert.
J’ai vécu toutes les émotions, toutes les pensées, tous les gestes,
et il m’en est resté une tristesse comme si j’avais voulu les vivre sans y parvenir.
J’ai aimé et haï comme tout le monde,
mais pour tout le monde cela a été normal et instinctif,
et pour moi ce fut toujours l’exception, le choc, la soupape, le spasme.
Viens, ô nuit, apaise-moi, et noie mon être en tes eaux.
Affectueuse de l’Au-Delà, maîtresse du deuil infini,
Mère suave et antique des émotions non démonstratives,
sœur aînée, vierge et triste aux pensées décousues,
fiancée dans l’éternelle attente de nos desseins inachevés,
avec la direction constamment abandonnée de notre destin,
notre incertitude païenne et sans joie,
notre faiblesse chrétienne sans foi,
notre bouddhisme inerte, sans amour pour les choses et sans extases,
notre fièvre, notre pâleur, notre impatience de faibles,
notre vie, ô mère, notre vie perdue…
Je ne sais pas sentir, je ne sais pas être humain, vivre en bonne
intelligence
au sein de mon âme triste avec les hommes mes frères sur la terre.
Je ne sais pas être utile fût-ce dans mes sensations, être pratique,
être quotidien, net
avoir un poste dans la vie, avoir un destin parmi les hommes,
avoir une œuvre, une force, une envie, un jardin,
une raison de me reposer, un besoin de me distraire,
une chose qui me vienne directement de la nature.
Pour cette raison sois-moi maternelle, ô nuit tranquille…
Toi qui ravis le monde au monde, toi qui est la paix,
toi qui n’existes pas, qui n’est que l’absence de la lumière,
toi qui n’est pas une chose, un lieu, une essence, une vie,
Pénélope à la toile, demain défaite, de ton obscurité,
Circé irréelle des fébriles, des angoissés sans cause,
viens à moi, ô nuit, tends-moi les mains,
et sur mon front, ô nuit, sois fraîcheur et soulagement.
Toi, dont la venue est si douce qu’elle paraît un éloignement,
dont le flux et le reflux des ténèbres, quand la lune respire doucement,
ont des vagues de tendresse morte, un froid de mers de songe,
des brises de paysages irréels pour l’excès de notre angoisse…
Toi, et ta pâleur, toi, plaintive, toi, toute liquidité,
arôme de mort parmi les fleurs, haleine de fièvre sur les bords,
toi, reine, toi, châtelaine, toi, femme pâle, viens…
Tout sentir de toutes les manières,
tout vivre de toutes parts,
être la même chose de toutes les façons possibles en même temps,
réaliser en soi l’humanité de tous les moments
en un seul moment diffus, profus, complet et lointain…
J’ai toujours envie de m’identifier à ce avec quoi je sympathise
et toujours je me mue, tôt ou tard,
en l’objet de ma sympathie, pierre ou désir,
fleur ou idée abstraite,
foule ou façon de comprendre Dieu.
Et je sympathise avec tout, je vis de tout en tout.
Les hommes supérieurs me sont sympathiques parce qu’ils sont
supérieurs,
et sympathiques les hommes inférieurs parce qu’ils sont supérieurs
aussi
parce que le fait d’être inférieur est autre chose qu’être supérieur,
et partant c’est une supériorité à certains moments de la vision.
Je sympathise avec certains hommes pour leurs qualités de caractère,
et avec d’autres je sympathise pour leur manque de ces qualités,
et avec d’autres encore je sympathise par sympathie pure
et il y a des moments absolument organiques qui embrassent toute l’humanité.
Oui, comme je suis monarque absolu dans ma sympathie,
il suffit qu’elle existe pour qu’elle ait sa raison d’être
Je presse contre mon sein haletant, en une étreinte émue
(dans la même étreinte émue),
l’homme qui donne sa chemise au pauvre qu’il ne connaît pas,
le soldat qui meurt pour sa patrie sans savoir ce qu’est la patrie,
et le matricide, le fratricide, l’incestueux, le suborneur d’enfants,
le voleur de grand chemin, le corsaire des mers,
le pickpocket, l’ombre aux aguets dans les venelles –
ils sont tous ma maîtresse favorite au moins un instant dans ma vie.
Je baise sur les lèvres de toutes les prostituées,
sur les yeux je baise tous les souteneurs,
aux pieds de tous les assassins gît ma passivité,
et ma cape à l’espagnole couvre la retraite de tous les voleurs.
Tout être est la raison de ma vie.
J’ai connu tous les crimes,
j’ai vécu à l’intérieur de tous les crimes
(je fus moi-même, ni tel ou tel dans le vice,
mais le propre vice incarné qu’entre eux ils pratiquèrent,
et de ces heures j’ai fait l’arc de triomphe suprême de ma vie).
Je me suis multiplié pour m’éprouver,
pour m’éprouver moi-même il m’a fallu tout éprouver.
j’ai débordé, je n’ai fait que m’extravaser,
je me suis dévêtu, je me suis livré,
et il est en chaque coin de mon âme un autel à un dieu différent.
Les bras de tous les athlètes m’ont étreint subitement féminin,
et à cette seule pensée j’ai défailli entre des muscles virtuels.
Ma bouche a reçu les baisers de toutes les rencontres,
dans mon cœur se sont agités les mouchoirs de tous les adieux,
tous les appels obscènes du geste et des regards
me fouillent tout le corps avec leur centre dans les organes sexuels
J’ai été tous les ascètes, tous les parias, tous les oubliés
et tous les pédérastes – absolument tous (il n’en manquait pas un)
rendez-vous noir et vermeil dans les bas-fonds infernaux de mon âme !
(Freddie, je t’appelais Baby, car tu étais blond et blanc, et je t’aimais,
de combien d’impératrices présomptives et de princesses détrônées tu
me tins lieu !)
Mary, avec qui je lisais Burns en des jours tristes comme la sensation
d’être vivant,
Tu ne sais guère combien d’honnêtes ménages, combien de familles
heureuses
ont vécu en toi mes yeux mon bras autour de ta taille et ma conscience
flottante,
leur vie paisible, leurs maisons de banlieue avec jardin, leurs half-holidays
inopinés…
Mary, je suis malheureux…
Freddie, je suis malheureux…
Oh, vous tous, tant que vous êtes, fortuits, attardés,
combien de fois avez-vous pu penser à penser à moi, mais sans le faire ?
Ah, comme j’ai peu compté dans votre vie profonde,
si peu en vérité – et ce que j’ai été, moi, ô mon univers subjectif,
ô mon soleil, mon clair de lune, mes étoiles, mon moment,
ô part externe de moi perdue dans les labyrinthes de Dieu !
Tout passe, toutes les choses en un défilé qui m’est intérieur,
et toutes les cité du monde en moi font leur rumeur…
Mon cœur tribunal, mon cœur marché, mon cœur salle de Bourse,
mon cœur comptoir de banque,
mon cœur rendez-vous de toute l’humanité,
Mon cœur banc de jardin public, auberge, hôtellerie, cachot numéroté
(Aqui estuvo el Manolo en visperas de ira ao patibulo) (1)
mon cœur club, salon, parterre, paillasson, guichet, coupée,
pont, grille, excursion, marche, voyage, vente aux enchères, foire
kermesse,
mon cœur œil-de-bœuf,
mon cœur colis,
mon cœur papier, bagage, satisfaction, livraison
mon cœur marge, limite, abrégé, index,
eh là, eh là, eh là, mon cœur bazar.
Tous les amants se sont baisés dans mon âme,
tous les clochards ont dormi un moment sur mon corps,
tous les méprisés se sont appuyés un moment à mon épaule,
ils ont traversé la rue à mon bras, tous les vieux et tous les malades,
et il y eut un secret que me dirent tous les assassins.
(Celle dont le sourire suggère la paix que je n’ai pas
et don la façon de baisser les yeux fait un paysage de Hollande
avec les femmes coiffées de lin
et tout l’effort quotidien d’un peuple pacifique et propre…
Celle qui est la bague laissée sur la commode
et la faveur coincée en refermant le tiroir,
faveur rose, ce n’est pas la couleur que j’aime, mais la faveur coincée
tout de même que je n’aime pas la vie, mais c’est la sentir que j’aime…
Dormir ainsi qu’un chien errant sur la route, au soleil,
définitivement étranger au restant de l’univers,
et que les voitures me passent sur le corps.)
J’ai couché avec tous les sentiments,
j’ai été souteneur de toutes les émotions,
tous les hasards des sensations m’ont payé à boire,
j’ai fait de l’œil à toutes les raisons d’agir,
j’ai été la main dans la main avec toutes les velléités de départ,
fièvre immense des heures !
Angoisse de la forge des émotions !
Rage, écume, l’immensité qui ne tient pas dans mon mouchoir,
la chienne qui hurle la nuit,
la mare de la métairie qui hante mon insomnie,
le bois comme il était le soir, quand nous nous y promenions, la rose,
la broussaille indifférente, la mousse, les pins,
la rage de ne pas contenir tout cela, de ne pas suspendre tout cela
ô faim abstraite des chose, rut impuissant des minutes qui passent
orgie intellectuelle de sentir la vie !
Tout obtenir par suffisance divine –
les veilles, les consentements, les avis,
les choses belles de la vie –
le talent, la vertu, l’impunité,
la tendance à reconduire les autres chez eux,
la situation de passager,
la commodité d’embarquer tôt pour trouver une place,
et toujours il manque quelque chose, un verre, une brise, une phrase,
et la vie fait d’autant plus mal qu’on a plus de plaisir et qu’on
invente d’avantage.
Pouvoir rire, rire, rire, effrontément,
rire comme un verre renversé,
fou absolument du seul fait de sentir,
rompu absolument de me frotter contre les choses,
blessé à la bouche pour avoir mordu aux choses,
les ongles en sang pour m’être cramponné aux choses,
et qu’ensuite on me donne la cellule qu’on voudra et
j’aurai des souvenirs de la vie.
Tout sentir de toutes les manières,
avoir toutes les opinions ,
être sincère en se contredisant chaque minute,
se déplaire à soi-même en toute liberté d’esprit,
et aimer les choses comme Dieu.
Moi, qui suis plus frère d’un arbre que d’un ouvrier,
moi, qui sens davantage la feinte douleur de la mer qui bat
sur la grève
que la douleur réelle des enfants que l’on bat
(ah, comme cela doit sonner faux ; pauvres enfants que l’on bat,
mais aussi pourquoi faut-il que mes sensations se bousculent à
si vive allure ?)
Moi, enfin, qui suis un dialogue continu
à haute voix, incompréhensible, au cœur de la nuit dans la tour,
lorsque les cloches oscillent vaguement sans que nul ne les touche
et qu’on souffre de savoir que la vie se poursuivra demain.
Moi, enfin, littéralement moi,
et moi métaphoriquement aussi,
moi, le poète sensationniste, envoyé du Hasard
aux lois irrépréhensibles de la Vie
moi, le fumeur de cigarettes par adéquate profession,
l’individu qui fume l’opium, qui prend de l’absinthe, mais qui, enfin,
aime mieux penser à fumer de l’opium plutôt que d’en fumer
et qui trouve que de lorgner l’absinthe à boire a plus de goût que de
la boire…
Moi, ce dégénéré supérieur sans archives dans l’âme,
sans personnalité avec valeur déclarée,
moi, l’investigateur solennel des chose futiles,
moi qui serais capable d’aller vivre en Sibérie pour le seul plaisir de
prendre cette idée en aversion,
et qui trouve indifférent de ne pas attacher d’importance à la patrie,
parce que je n’ai pas de racine, comme un arbre, et que par conséquent
je suis déraciné…
moi, qui si souvent me sens aussi réel qu’une métaphore,
qu’une phrase écrite par un malade dans le livre de la jeune fille qu’il
a trouvé sur la terrasse,
ou qu’une partie d’échecs sur le pont d’un transatlantique,
moi, la bonne d’enfants qui pousse les perambulators dans
tous les jardins publics,
moi, le sergent de ville qui l’observe, arrêté derrière elle,
dans l’allée,
moi, l’enfant dans la poussette, qui fait des signaux à son
inconscience lucide avec un hocher à grelots.
Moi, le paysage au fond de tout cela, la paix citadine
fondue à travers les arbres du jardin public,
moi, ce qui les attend tous au logis,
moi, ce qu’ils trouvent dans la rue,
moi, ce qu’ils ne savent pas d’eux-mêmes,
moi, cette chose à quoi tu penses – et ton sourire te trahit –
moi, le contradictoire, l’illusionnisme, la kyrielle, l’écume,
l’affiche fraîche encore, les hanches de la Française, le regard du curé,
le rond-point où les rues se croisent et où les chauffeurs dorment contre
les voitures,
la cicatrice du sergent à mine patibulaire,
la crasse sur le collet du répétiteur malade qui rentre à la maison,
la tasse dans laquelle buvait toujours le tout-petit qui est mort,
celle dont l’anse est fêlée (et tout cela tient dans un cœur de mère
et l’emplit)…
moi, la dictée de français de la petite qui tripote ses jarretelles,
moi, les pieds qui se touchent sous la table de bridge avec le
lustre au plafond,
moi, la lettre cachée, la chaleur du fichu, le balcon avec la
fenêtre entrouverte,
la porte de service où la bonne avoue son faible pour un cousin,
ce coquin de José qui avait promis de venir et qui a fait faux bond,
alors qu’on avait préparé un bon tour à lui jouer…
Moi, tout cela, et, en sus de cela, tout le reste du monde…
Tant de choses, les portes qui s’ouvrent, et la raison pour
laquelle elles s’ouvrent,
et les choses qu’ont faites les mains qui ouvrent les portes…
Moi, le malheur – crème de toutes les expressions,
l’impossibilité d’exprimer tous les sentiments,
sans qu’il y ait une pierre au cimetière pour le frère de cette foule,
et ce qui semble ne rien vouloir dire veut toujours dire quelque chose…
Oui, moi, l’officier mécanicien de la marine qui suis superstitieux
comme une brave campagnarde,
et qui porte monocle afin de ne pas ressembler à l’idée réelle que je
me fais de moi,
qui mets parfois trois heures à m’habiller sans d’ailleurs trouver
cela naturel,
mais je le trouve métaphysique et si l’on frappe à ma porte je
me fâche,
pas tellement parce qu’on interrompt mon nœud de cravate que pour
le fait de constater que la vie passe…
Oui, enfin, moi le destinataire des lettres cachetées,
la malle aux initiales détériorées,
l’intonation des voix que l’on entendrait plus –
Dieu garde tout cela en son Mystère, et parfois nous l’éprouvons
et la vie tout à coup se fait pesante et il fait très froid plus près que
le corps.
Brigitte, la cousine de ma tante,
le général dont elles parlaient – général au temps où elles étaient petites –
et la vie était guerre civile à tous les tournants…
Vive le mélodrame où Margot a pleuré !
Les feuilles sèches tombent à terre régulièrement
Mais le fait est que c’est toujours l’automne à l’automne,
après quoi vient l’hiver fatalement
et il n’est pour conduire la vie qu’un chemin, la vie même…
Ce vieillard insignifiant, mais qui pourtant a connu les romantiques,
cet opuscule politique du temps des révolutions constitutionnelles,
et la douleur que laisse tout cela, sans qu’on en sache la raison,
ni qu’il y ait pour tout pleurer d’autre raison que de le sentir.
Je tourne tous les jours à l’angle de toutes les rues,
et dès que je pense à une autre chose, c’est à une autre que je pense.
Je ne me soumets que par atavisme
et il y a toujours des raisons d’émigrer pour qui n’est pas alité.
Des terrasses de tous les cafés de toutes les villes
accessibles à l’imagination,
j’observe la vie qui passe, sans bouger je la suis,
je lui appartiens sans tirer un geste de ma poche
ni noter ce que j’ai vu pour ensuite faire semblant de l’avoir vu.
Dans l’automobile jaune passe la femme définitive de quelqu’un,
auprès d’elle je vais à son insu.
Sur le premier trottoir ils se rencontrent par un hasard prémédité,
mais dès avant leur rencontre j’étais déjà la avec eux.
Il n’est moyen pour eux de m’esquiver, pas moyen que je me trouve
pas en tout lieu.
Mon privilège est un tout
(brevetée, sans garantie de Dieu, mon Âme).
J’assiste à tout et définitivement.
Il n’est bijou de femme qui ne soit acheté par moi et pour moi,
il n’est d’intention d’espérer qui ne soit mienne de quelque façon,
il n’est de résultat de conversation qui ne soit mien par hasard.
Il n’est son de cloche à Lisbonne il y a trente ans, il n’est soirée
du Théâtre San Carlos il y en a cinquante,
qui ne soit mien par gentillesse déposée.
J’ai été élevé par l’Imagination,
j’ai toujours cheminé avec elle la main dans la main,
j’ai toujours aimé, haï, parlé et pensé dans cette perspective,
et tous mes jours s’encadrent à cette croisée,
et toutes les heures paraissent miennes de cette façon.
Chevauchée explosive, explosée, comme une bombe qui éclate,
Chevauchée éclatant de tous côtés en même temps,
Chevauchée au-dessus de l’espace, saut par-dessus le temps,
bondis, cheval électron-ion, système solaire en raccourci,
au sein de l’action des pistons, hors de la rotation des volants.
Dans les pistons, converti en une vitesse abstraite et folle,
je ne suis que fer et vitesse, va-et-vient, folie, rage contenue,
lié à la piste de tous les volants je tournoie des heures fabuleuses
et tout l’univers grince, craque et en moi s’estompe.
Ho-ho-ho-ho-ho!
De plus en plus avec l’esprit en avant du corps,
en avant de la propre idée rapide du corps projeté,
avec l’esprit qui suit en avant du corps, ombre, étincelle,
hé-là-ho-ho…Hélàhoho…
Toute l’énergie est la même et toute la nature est identique…
La sève de la sève des arbres est la même énergie que celle qui
met en branle
les roues de la locomotive, les roues du tramway, les volants des diésels,
et une voiture tirée par des mules ou marchant à l’essence obéit à
une même force.
Fureur panthéiste de sentir en moi formidablement,
avec tous mes sens en ébullition, tous mes pores fumants,
que tout n’est qu’une unique vitesse, qu’une unique énergie, qu’une
unique ligne divine
de soi à soi, chuchotant dans la fixité des violences de vitesse démente…
Ave, salve, vive la véloce unité de toute chose !
Ave, salve, vive l’égalité de tout en flèche !
Ave, salve, vive la grande machine de l’univers !
Ave, vous qui ne faites qu’un, arbres, machines, lois !
Ave, vous qui ne faites qu’un, vers de terre, pistons, idées abstraites,
la même sève vous emplit, la même sève vous transforme,
la même chose vous êtes, et le reste est extérieur et faux,
le reste, tout le statique qui demeure dans les yeux fixes,
mais non dans mes nerfs moteur à explosion à huiles lourdes ou
légères,
non dans mes nerfs qui sont toutes les machines, tous les systèmes
d’engrenage,
non dans mes nerfs locomotive, tram, automobile, batteuse à vapeur,
dans mes nerfs machine maritime, diesel, semi-diesel, Campbell,
dans mes nerfs installation absolue à la vapeur, au gaz, à l’huile,
à l’électricité,
machine universelle actionnée par les courroies de tous les moments !
Tous les matins sont le matin et la vie.
Toutes les aurores brillent au même endroit :
l’Infini…
Toutes les joies d’oiseaux viennent du même gosier,
tous les tremblements de feuille sont du même arbre,
et tous ceux qui se lèvent tôt pour aller travailler
vont de la même maison à la même usine par le même chemin…
Roule, grande boule, fourmilière de consciences, terre
roule, teintée d’aurore, chapée de crépuscule, d’aplomb sous les
soleils , nocturne
roule dans l’espace abstrait, dans la nuit à peine éclairée, roule…
Dans ma tête je sens la vitesse de la rotation de la terre,
et tous les pays et tous les vivants tournent en moi,
envie centrifuge, fureur d’escalader le ciel jusqu’aux astres,
bats à coups redoublés contre les parois internes de mon crâne,
parsème d’aiguilles aveugles toute la conscience de mon corps,
mille fois fais-moi lever et me diriger vers l’Abstrait,
vers l’introuvable, et là sans restrictions aucunes,
vers l’invisible But – tous les point où je ne suis pas – et simultanément…
Ah, n’être ni arrêté ni en mouvement,
ah, n’être ni debout ni couché,
ni éveillé ni endormi,
ni ici ni en un autre point quelconque,
résoudre l’équation de cette prolixe inquiétude,
savoir où me coucher afin de me promener dans toutes les rues…
Ho-ho-ho-ho-ho-ho-ho
Chevauchée ailée de moi par-dessus toutes les choses,
chevauchée brisée de moi par-dessous toutes les choses,
chevauchée ailée et brisée de moi à cause de toutes les choses…
Hop ! là, plus haut que les arbres, hop !là plus bas que les étangs,
hop ! là contre les murs, hop, là que je m’écorche contre les troncs,
hop ! là dans l’air, hop ! là, dans le vent, hop ! là, hop ! là, sur
les plages,
avec une vitesse croissante, insistante, violente,
hop ! là[U2] , hop ! là, hop ! là, hop ! là…
Chevauchée panthéiste de moi à l’intérieur de toutes les choses,
chevauchée énergétique à l’intérieur de toutes les énergies,
chevauchée de moi à l’intérieur du charbon qui se consume, de
la lampe qui brûle,
clairon clair du matin au fond
du demi-cercle froid de l’horizon,
clairon ténu, lointain comme des drapeaux vagues
éployés au-delà du point où sont visibles les couleurs…
Clairon tremblant, poussière en suspens, où la nuit cesse,
poudre d’or en suspens au fond de la visibilité…
Chariot qui grince limpidement, vapeur qui siffle,
grue qui commence à tourner, sensible à mon oreille,
toux sèche, écho des intimités de la maison,
léger frisson matinal dans la joie de vivre,
éclat de rire soudain voilé par la brume extérieure je ne sais comme
midinette vouée à un plus grand malheur que le matin qu’elle sent,
ouvrier tuberculeux touché de l’illusion du bonheur
à cette heure inévitablement vitale
où le relief des choses est doux, net et sympathique,
où les murs sont frais au contact de la main, et où les maisons
ouvrent çà et là des yeux aux rideaux blancs.
Tout le matin est une colline qui oscille,

***
Et tout s’achemine
vers l’heure pleine de lumière où les nuages baissent les paupières
et rumeur trafic charrette train moi je sens soleil retentit
Vertige de midi aux moulures à vertige –
soleil des cimes et nous…de ma maison striée,
du tournoiement figé de ma mémoire à sec,
de la brumeuse lueur fixe de ma conscience de vivre.
Rumeurs trafic charrette train autos je sens soleil rue,
feuillards cageots trolley boutique rue vitrines jupes yeux
rapidement caniveaux charrettes cageots rue traverser rue
promenades boutiquiers « pardon » rue
rue en promenade à travers moi qui me promène à travers la rue
en moi
tout miroir ces boutiques -ci dans les boutiques dans ces boutiques-là
la vitesse des autos à l’envers dans les glaces obliques des vitrines,
le sol en l’air le soleil sous les pieds rue rigoles fleurs en corbeille rue
mon passé rue frissonne camion rue je ne me souviens pas rue
Moi tête baissée au centre de ma conscience de moi
rue sans pouvoir trouver une seule sensation à chaque fois
rue
rue en arrière et en avant sous mes pieds
rue en x en Y en Z au creux de mes bras
rue à travers mon monocle en cercles de petit cinématographe,
kaléidoscope en nettes courbes brisées rue.
Ivresse de la rue et de tout sentir voir entendre en même temps.
Battement des tempes au rythme des allées et venues simultanées.
Train brise-toi en heurtant le parapet de la voie de garage !
Navire cingle droit au quai et contre lui fends-toi !
Automobile conduite par la folie de tout l’univers précipite-toi
au fond de tous les précipices
et dans un grand choc, trz, au fond de mon cœur déchire-toi !
A moi, tous les objets projectiles !
A moi, tous les objets directions !
A moi, tous les objets invisibles à force de vitesse !
Battez-moi, transpercez-moi, dépasser-moi !
C’est moi qui me bats, qui me transperce, qui me dépasse !
La rage de tous les élans se referme en cercle-moi !
Hélà-hoho, train, automobile, aéroplane, mes désirs maladifs,
vitesse, incorpore-toi à toutes les idées,
cramponne tous les songes et broie-les,
roussis tous les idéaux humanitaires et utiles,
renverse tous les sentiments normaux, convenables, concordants,
empoigne dans la rotation de ton volant vertigineux et lourd
les corps de toutes les philosophies, les tropes de tous les poèmes
écharpille-les et demeure seule, volant abstrait dans les airs,
rue métallique, seigneur suprême de l’heure européenne.
Allons, et que la chevauchée n’ait point de fin, fût-ce en Dieu !

***

J’ai mal, je ne sais comme, à l’imagination, mais c’est là que j’ai mal,
en moi décline le soleil au haut du ciel.
Le soir a tendance à tomber dans l’azur et sur mes nerfs.
Allons, ô chevauchée, qui d’autres vas-tu devenir ?
Moi qui, véloce, vorace, glouton de l’énergie abstraite,
voudrais manger, boire, égratigner et écorcher le monde,
moi à qui suffirait de fouler l’univers aux pieds,
de le fouler, le fouler, le fouler jusqu’à l’insensibilité…
je sens, moi, que tout ce que j’ai désiré est resté en deçà de mon
imagination
que tout s’est dérobé à moi, bien que j’ai tout désiré.
Chevauchée à bride abattue par-dessus toutes les cimes,
chevauchée désarticulée plus bas que tous les puits,
chevauchée au vol, chevauchée flèche, chevauchée pensée-éclair,
chevauchée moi, chevauchée moi, chevauchée l’univers-moi.
Hélàhoho-o-o-o-o-o-o-o…
Mon être élastique, ressort, aiguille, trépidation…

Fernando Pessoa