LA TRAITE


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LA TRAITE

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Seigneur du chant où l’Ombre régnera, Soleil! Tu pleures la splendeur d’ici, quand tu embrases l’autre visage de ta puissance. Ta course est immense, ô immobile ; sur ta ville de

splendeur rêve la nuit, ton épouse. Tu dévastes l’ici du cri de joie de ton épouse ; puis tu enfantes par là-bas le matin, l’hirondelle de la lumière.
Séculaire. A tant de courses voué, au lacet de ton nid toi-même te prenant, n’attends-tu pas le port ? Où sont tes Indes, toi ? Où ta lumière ? Es-tu cœur
d’homme qu’on charroie ? Cœur d’homme que l’on brûle, afin qu’il se souvienne de ce feu ? Après la plage constellée de gloire, après le temps où du désert
s’accomplissaient la soif et la mouvance trop égale, après aussi l’amour torride du sexe de profusion, amour si rare ! bientôt s’ouvre un océan de choses étroites,
sombres, parmi ceux que l’on entasse dans la soute et que l’on mène à ton couchant ; pour y mourir en toi, receleur.

Choses horribles, prose dure… Ce furent, au matin, Indes ouvertes d’épopée, d’un corps venteux d’ambition. Ce furent, saviez-vous, Indes en solitude, où le rêve tourna
vers le passé tranquille son fuseau : or sur la mer, l’homme recule. Ce furent, d’incendies et de soldats (aux épaules des femmes déjetés, jusqu’aux Cités lasses),
Indes à marche triomphale, sur la route de marbre. Quel soldat saurait conter la saveur de cette route ? Et ce seront, nous pouvons dire, Indes laiteuses, dont l’âme errante se
parfume aux jardins clos. Fondues en ce rubis du chant, Indes distinctes, à ton levant et ton couchant, voyageur !… Parole crue, sans élégance ni bonheur. L’homme est avare de
ses pleurs, et l’ombre est parmi lui… Ce sont les Indes, pour aujourd’hui, de déraison ; terres, sans lieu et sans levant, de viol d’homme et de suicides — pour ceux qui ne veulent
voir le lit terrible de ta nuit.

Tu passais sur leurs désirs, sans qu’ils te voient : eux, dont va se peupler l’Inde énorme du malheur. Par la coupole de forêt, ton amour tamisé leur était doux et sans
fureur. Ils n’ont pas su l’épais revers de tes triomphes : leur nuit fut sans égale. Ils vénèrent par la bouche le feu qu’on crache sur l’autel. Hommes de nuit, ce futent
soleils de sang noir ; leurs princes courtisaient la terre, où chaque peuple avait scellé son rivage, son sentier. O guerrier solitaire ! ils avaient guerre de leurs dieux et de leur
faim… Ce soir, autour des torches, l’euphorie des femmes pleure le seigneur mort, seigneur aux yeux rouges. Au palais, servantes et sages se taisent ; un enfant agrandit, jusqu’à la
démesure, l’œil de sa solitude. La fumée, pâle maintenant, se courbe vers le dieu multicolore, c’est bon signe : il y auta demain un homme sur l’iguane de bois, pour
recevoir la foule… Tu passais, seulement visible par le dôme, comme un poteau cloué de sagaies frémissantes.

Je sais, moi qui vous parle, ô astre, que ceux-là furent sanglants et nus ! Ils trouvaient la joie sur le chemin, telle une pierre : on la ramasse et on la jette, afin qu’un bruit de
branches vous émeuve. Ils connaissaient aussi les avenues de plaine, les solstices. Leurs rues suivaient, à découvert, le fleuve de vos feux. Leurs capitales étoilaient
d’autres forêts, mais où le dôme était d’azut. Eux, commentaient en grande aisance l’œuvre de ceux qui enivrèrent l’univers… Je ne dis pas, moi qui vous parle :
voici d’hier les ensoleillés. Je ne dis pas qu’ils furent seuls, ni que l’autel leur appartient. Pourtant je plonge dans la flamme, par où tu ris. Je remonte la rue de ton
éternité, jusqu’à ce soir de leurs douleurs. Nus, terribles à l’avancée des tigres. N’ont-ils pas dérivé au long du fleuve de vos larmes, vers là-bas ?
Un qu’on déporte d’Est en Ouest, pour quelles Indes, saviez-vous ? Sanglant et nu, de sang brûlé, nudité folle ; tandis que la mer se tait.

Le Sage s’accroupit, solennel. « Confiance ne soit plus en celui dont le Chant s’altère et la Parole devient dure, pour ce qu’il souffre sa parole. Qu’on lui enlève cet usage de
la voix, qu’on entrave ses mains, qu’il médite. S’il veut renaître à la splendeur qu’il a tenté de dire, qu’on lui délie les bras, qu’on le débâillonne.
Sinon, qu’il croupisse dans son étouffement, sa démesure ! » Puis il s’en va, silencieux, et qui rêve de lourdes drapes de glaciers… Le sentencié tarit dans la
chambre, une cale, parmi l’odeur de mer désespéré. Toute la nuit, par le hublot, il voit passer la lame. Elle conduit le jour d’après dans la ronce du jour d’avant. Et la
parole est plus oblique et plus aride, s’il se peut… Traversée, nuit de glace. Qui rêve de splendeur ? Qui a rêvé d’une île de senteur et de cannelle douce ? L’homme
accomplit son océan ; il râle sa mer. Et il étouffe, cela est vrai.

Combien de fois, combien de jours t’offriras-tu, abîme, à la patience des transhumants?… L’amante qui revient, plus douce chaque fois et plus obscure, connaît-elle dans la voix
de qui l’attend cette nuance d’imposture ? Connaît-elle, ainsi que tu parais à tes servants, la parution d’eau verte dans le cœur de qui l’attend ? Et cette autre (ou c’est la
même ?) dont on rit sur la place, et qui accepte que l’on rie ; qu’elle soit aimée, le vent ne le sait. Mais qu’elle soit fouettée d’orties, quand son amant craint la clarté
de son regard et que les grèves sont complices de la peur, le vent nous le dit!… Ainsi craignant ce peu de salaison qui sur leurs peaux ferait la marque de ton rêve, voici que tu
t’émeus, toi océan, que tu chavires tes cheveux, que tu te donnes en vertige à la parole de ce vent, afin que ceux dont tu as peur et qui te souffrent chaque jour ne puissent
voir ni les cordages ni les mâts ; afin qu’ils meurent dans la cale, parmi l’odeur de mort tassée. Pendant que si près d’eux et si lointain, tu simules la colère où se
meurent les amours.

On a cloué un peuple aux bateaux de haut bord, on a vendu, loué, troqué la chair. Et la vieillesse pour le menu, les hommes aux moissons de sucres, et la femme pour le prix de
son enfant. Il n’est plus de mystère ni d’audace : les Indes sont marché de mort ; le vent le clame maintenant, droit sur la proue ! Ceux qui ont incendié l’amour et le
désir ; ce sont Navigateurs. Ils ont tourné la face vers la forêt, ils demandent, muets, quelque parole. Langage, une autre fois, de nudité. Pour le muscle, tant de mots. O
Langage désert, et sa grammaire mortuaire ! Pour la denture, encore tant… Jusqu’à l’Oméga du monde nouveau ! Or, très-anciennement, je vois Cyrus menant ses gens à
l’abreuvoir, à l’heure où tu deviens rouge d’un autre espoir, soleil. Cyrus, maître trahi qui te fustige puis t’insulte, mer. Avez-vous oublié l’abreuvoir de douleurs et le
fouet de la lumière ? Je vois un soleil cru et une mer de lassitudes, qui entretiennent sur le sang les grandes Indes sans mystère.

« Un d’eux, qui profitant d’une mégarde des chiourmes, tourne son âme vers la mer, il s’engloutit. Un autre abâtardi dont le corps est sans prairie, sans rivière, sans
feu. Un qui meurt dans sa fiente consommée à la fétidité commune. Un ici qui sait sa femme enchaînée près de lui : il ne la voit, mais il l’entend faiblir. Et
Un qui sait sa femme nouée au bois là-bas d’un négrier : il ne la voit mais il l’entend partir. Un encore dont le gourdin a cassé quelque côte, mais on punit le marin
peu économe du butin. Et Un qu’on mène sur le pont, une fois la semaine, que ses jambes ne pourrissent. Un qui ne veut marcher, immobile en sa mort déjà, qu’on fait danser
sur la tôle de feu. Un qui attend l’inanition, il se refuse à avaler le pain mouillé de salaison ; mais on lui offre de ce pain ou du fer rouge sur la flamme, qu’il choisisse. Un
enfin qui à la fin avale sa langue, s’étouffe, immobile dans sa bave rouge. Cela se nomme d’un nom savant dont je ne puis me souvenir, mais dont les fonds marins depuis ce temps ont
connaissance, sans nul doute. »

Cet enfant monte au plus haut de la terre, il voit sur l’horizon grossir la cargaison : « C’est un nouveau ! qui arrive pour le marché du carême ! » ; alors il souffle dans
la gorge du lambi, et les marchands là-bas s’apprêtent pour l’acquisition de jeunes filles et de mâles… Où est la flamme, où la splendeur, en ce nouveau Divisement du
monde ? L’acquéteur se lève ; à sa ceinture, la liste qu’il marchandera. J’ai fait la liste, la strophe dure, de ceux qui furent sur l’océan de mort, et voici qu’on me dit :
« Liste de rustre, sans mesure!… Histoite ancienne, sans levain! Parole et chant, sans profondeur ni ombre »… Allons ! les crieurs paradent sur les tréteaux, ils
débitent la vie ; les marchands s’empressent ; le doux enfant glisse au bas du sentier, abandonnant l’espace d’annonciation. Il ne sait, l’adolescent guetteur de futur, qu’il y aura
d’autres criées pour le malheur des prophéties ; qu’ils seront quelques-uns, aux calons furieux sur le tambour nocturne, et dont l’ivresse parlera : « Nous sommes fils de ceux
qui survécurent. »

O Soleil ! ô travail séculaire sourdement mêlé de mer, et de cette couleur d’amour. Un homme chaque matin ouvre les yeux sur la solitude où il se garde. Il a
quitté les flamboyances, pleuré les rêveries, abandonné la rare bleuité de ceux qui aiment et sont aimés. Il regarde, il s’émeut, le jour est dru de rumeurs,
que n’aura-c-il à remuer dans tout ce nœud de ruées indivises, dont il faut faire clarté. Après la traversée, la solitude, et la colère des requins, s’ouvre
bientôt un champ de terres somptueuses, de misère et d’incendies, et de sang noir précipité. Il est de la race des choses mûres de mûrir dans le feu lourd et
l’encombre tumultueux. Nous avons fait un pas de terre dure, chacun s’efforce maintenant de distinguer de ce Levant son pur Couchant ; il n’est question depuis toujours que de ce cours ; ô
Soleil, et toi Mer, nous connaîtrons votre métrique et votre sens !… Et que se ferme, sur ce rêve où vous voilà enclos, avec les siècles et les morts, que se
ferme le Chant de Mort où l’Ombre aura régné.

Edouard Glissant

Arrière-Plage


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Arrière-Plage

 Rocs, on vous guette — et votre soif

Attise un vent plus dur que le toucher des vagues.

Vous serez sable sec au goût de désespoir,

Strié du vent.

Bon pour litière aux coquillages,
Que la mer pour la mort
Jugea et rejeta.

Edouard Glissant
Certain d’être le plus fort, l’orgueilleux bipède érode la nature à une vitesse supérieure à celle prévue judicieusement par ELLE, qui n’ignore rien de la sélection naturelle. Faut dire que pour ELLE vivre c’est avant-tout faire vivre. Alors que le nain s’imagine qu’en tuant il sera le seul à pouvoir décider de tout, dans la plus totale inconstance. Le monarque, l’empereur ? Oh là, non mieux que ça: dieu. Mais Dieu des nains ça pousse en fait qu’à peu. Un rase-mottes à se rouler dans sa friche. Il s’aime tant, que le grain faute d’authenticité avorte dans ses ô verts stériles. Il va devenir colère, car c’est pas sa faute. Jamais il reconnaîtra qu’il est qu’une fauss-couche. C’est la faute de la machine à va peur. L’ingrate qui lui reconnaît pas son mérite usurpé. Ah garce de machine de la vérité qui tilt quand il se plaint. La vérité il n’y pas plus pugnace. Elle n’a rien à voir avec le têtu se refusant à comprendre, à voir, à changer, à admettre, ne tolérant rien d’autre que son avis personnel en trichant en permanence avec ce qui crève les yeux. L’abus c’est l’insulte qu’il fait à l’Amour.
Le roc fonde et tient la mer, le sable écrit des promesses avec des tubes de vent.
Niala-Loisobleu – 14 Juillet 2017

JE REVIENS DE CABANE « LA BAIE DU CIEL »


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JE REVIENS DE CABANE

« LA BAIE DU CIEL »

« Glissant », je dois  te dire, à toi Edouard et à sel qui se reconnaîtra ô combien par tous mes pores, je vous suis intégral nu d’amour. Nous sommes la m’aime chair de cet archipel qu’hier j’ai nommé d’Utopies. Tout simplement par la foi qui prête à croire que la fraternité humaine est l’unique moyen de vivre en complète harmonie avec la nature et les hommes. La Beauté est omniprésente dans l’arbre qui borde une ornière , dans le caillou où l’on trébuche, dans la couleur d’une ondée que le vent retourne en soleil, la couche mousseuse qui couve le champignon, la roche que les reins déplace pour accéder au feu qui brûle à l’intérieur de l’âtre, la main qui tend le verre à trinquer, la guitare qui se fait intestine au pincement du frisson, le coup d’gueule qui demande à l’oeil de ne point fuir, l’étreinte qui froisse les draps sous les soubresauts de deux corps en amour, puis dans l’eau qui détarit le ventre stérile pour jeter le premier cri du nouveau-né…

Et tant de choses encore, si simples, qui devraient annihiler la complexité des plans d’investissements douteux, des échafaudages branlants, chevaux de Troie louches, diarrhées verbales des marchands du temple en quête de pouvoir, fins prêts à abjurer la plus avérée des impossibilités pour être élus…

LA BAIE DU CIEL
Elle, miroir, et si gardée
Que les herbes atroces fuient
Où vont l’attente la torture.
Un arbre ne tient dans la main creuse du chemin
Qui de vieillesse devient route.

Elle a gemmé, femme sur l’eau
Immobile à la surface, goémon
Nue, aveu de l’air qui de plaisir devient orage.

(Édouard Glissant, La terre inquiète, 1954)

Je reviens de cabane, transfusé une fois encore, sang neuf pour dire aimez-vous c’est ce qu’il y a de plus chair au prix le moins élevé.

Niala-Loisobleu – 3 Avril 2017

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Un champ d’îles


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Un champ d’îles

Savoir ce qui dans vos yeux berce
Une baie de ciel un oiseau
La mer, une caresse dévolue
Le soleil ici revenu

Beauté de l’espace ou otage
De l’avenir tentaculaire
Toute parole s’y confond
Avec le silence des Eaux

Beauté des temps pour un mirage
Le temps qui demeure est d’attente
Le temps qui vole est un cyclone
Où c’est la route éparpillée

L’après-midi s’est voilé
De lianes d’emphase et fureur
Glacée, de volcans amenés
Par la main à côté des sables

Le soir à son tour germera
Dans le pays de la douleur
Une main qui fuse le Soir
À son tour doucement tombera

Beauté d’attente Beauté des vagues
L’attente est presque un beaupré
Enlacé d’ailes et de vents
Comme un fouillis sur la berge

Chaque mot vient sans qu’on fasse
À peine bouger l’horizon
Le paysage est un tamis soudain
De mots poussés sous la lune

Savoir ce qui sur vos cheveux
Hagard étrenne ses attelages
Et le sel vient-il de la mer
Ou de cette voix qui circule

Abandonnés les tournoiements
D’aventure sur les tambours
L’assaut du sang dans les plaines
Son écume sur les Hauts

Abandonné le puits de souffrance
La souffrance au large du ciel emporte
Dans la foule des fromagers
Sa meute de mots et sa proie

Abandonnée tarie la mesure
Démesure des coutelas
Cette musique est au coeur
Comme un hameau de lassitude

Beauté plus rare que dans l’île
Ton grand chemin des hébétudes
Va-t-il enfouir son regard
Dans la terre, humide douce

Les hommes sortent de la terre
Avec leurs visages trop forts
Et l’appétit de leurs regards
Sur la voilure des clairières

Les femmes marchent devant eux
L’île toute est bientôt femme
Apitoyée sur elle-même mais crispant
Son désespoir dans son coeur nu

Et parmi les chants de midi
Ravinés de sueurs triomphales
Sur un cheval vient à passer
La morte demain la Pitié

L’île entière est une pitié
Qui sur soi-même se suicide
Dans cet amas d’argiles ruées
Ô la terre avance ses vierges

Apitoyée cette île et pitoyable
Elle vit de mots dérivés
Comme un halo de naufragés
À la rencontre des rochers

Elle a besoin de mots qui durent
Et font le ciel et l’horizon
Plus brouillés que les yeux de femmes
Plus nets que regards d’homme seul

Ce sont les mots de la Mesure
Et le tambour à peine tu
Au tréfonds désormais remue
Son attente d’autres rivages

L’après-midi le Soir les masures
Le poing calé dans le bois dur
La main qui fleurit la douleur
La main qui leva l’horizon

Sur vos chemins quelle chanson
A pu défendre la clarté
Sur vos yeux que l’amour brûla
Quelle terre s’est déposée

Outre mer est la chasteté
Des incendiaires dans les livres
Mais le feu dans le réel et le jour
C’est ce courage des vivants

Ils font l’oiseau ils font l’écume
Et la maison des laves parfois
Ils font la richesse des douves
Et la récolte du passé

Ils obéissent à leurs mains
Fabriquant des échos sans nombre
Et le ciel et sa pureté fuient
Cette pureté de rocailles

Ils font les terres qui les font
Les avenirs qui les épargnent
Ô les filaos les grandissent
Sur les crêtes du souvenir

Mulets serpents et mangoustes
Font ces hommes violents et doux
Et la lumière les aveugle
La nuit au bord des routes coloniales

Toute parole est une terre
Il est de fouiller son sous-sol
Où un espace meuble est gardé
Brûlant, pour ce que l’arbre dit

C’est là que dorment les tam-tams
Dormant ils rêvent de flambeaux
Leur rêve bruit en marée
Dans le sous-sol des mots mesurés

Leur rêve berce dans vos yeux
Des paniques des maelströms
Plus agités que la brousse profonde
Lorsque passe le clair disant

Beauté sanguine des golfes
Ô c’est une plaie une plaie
Où danse le ciel, grave et lent
De voir des hommes nus et tels

Et l’île toute enfin repose
Dans le chaud des maturités
Mûr est le silence sur la ville
Mûre l’étoile dans la faim

Ce qui berce dans vos yeux son chant
Est la parure des troupeaux
L’herbe à taureaux pour les misaines
Le dur reflet des sels au sud

Rien ne distrait d’ordre les vies
Les hommes marchent les enfants rient
Voici la terre bâtée, consentante
De courants d’eau, de voilures

Quelle pensée raide parcourt
Les fibres les sèves les muscles
De la douleur a-t-on fait un mot
Un mot nouveau qui multiplie

Celui qui parmi les neiges enfante
Un paysage une ville des soifs
Celui qui range ses tambours ses étoffes
Dans la sablure des paroles

Guettant le saut des Eaux immenses
Le grand éclat des vagues Midi
Plus ardent que la morsure des givres
Plus retenu que votre impatience d’épine

Celui que prolonge l’attente
Et toutes les mains dans sa tête
Et toutes splendeurs dans sa nuit
Pour que la terre s’émerveille

Il accepte le bruit des mots
Plus égal que l’effroi des sources
Plus uni que la chair des plaines
Déchirée ensemencée

Sa clarté est dans l’océan
Dans la patience que traîne
Vers où nul oeil ne se distend
La flore d’îles du Levant

Ce qui berce en vos yeux son chant
Pour atteindre le matin ô connue
Inconnue c’est la chaleur fauve
Du Chaos où l’oeil enfin touche

Île ces requins vos fumures
Le charroi de votre sang l’homme
Et sa colline la femme et les cases
L’avenue dans ces miroirs les Mains

Est-ce oiseau, une racine qui gicle
Est-ce moisson, l’amitié grandie de la terre
La même couleur éclabousse, caresse
La souffrance est de ne pas voir

Beauté de ce peuple d’aimants
Dans la limaille végétale et vous
Je vous cerne comme la mer
Avec ses fumures d’épaves

Beauté des routes multicolores
Dans la savane que rumine
L’autan plein de mots à éclore
Je vous mène à votre seuil

Écoutant ruisseler mes tambours
Attendant l’éclat brusque des lames
L’éveil sur l’eau des danseurs
Et des chiens qui entre les jambes regardent

Dans ce bruit de fraternité
La pierre et son lichen ma parole
Juste mais vive demain pour vous
Telle fureur dans la douceur marine,

Je me fais mer où l’enfant va rêver.

Edouard Glissant

Et sur ce caillou isolé où j’île, tout de délicatesse et sans vernis, où le moindre souffle est intention, non de plaire mais d’apporter plaisir, gage de tendresse, amoureuse affection qui arme les plates complaisances en béton de preuves en différence intangible et fondamentale entre l’acte et les belles paroles, je me fais relation à l’Autre en pudique nudité, ainsi conscient de m’exposer à la méchanceté. Je n’étais que poussière, avant d’y retourner je me suis fait pierre.

Niala-Loisobleu – 2 Avril 2017