CLAUDE VIGEE (Esprits Nomades)


CLAUDE VIGEE (Esprits Nomades)

La vigie de la vie

SOMMAIRE
Être poète pour que les hommes vivent
Paroles et silence
Choix de textes
Bibliographie
 © Alfred Dott

Qu’est-ce donc que la poésie ? Un feu de camp abandonné, qui fume longuement dans la nuit d’été, sur la montagne déserte. Retrait du monde et de moi-même, Souvent je l’ai entendu germer dans la pierraille de la montagne, Le grondement muet dont naîtra le tonnerre. (Le Grenier magique)

Que reste-t-il de nous quand le temps se retire ?

Maintenant le temps se retire pas à pas, goutte à goutte de Claude Vigée, et de sa vie errante, des greniers débordants de sa mémoire, il fait un tas. Lui l’admirateur et le traducteur de Rilke, il sait qu’il fallait laisser mûrir la mort en lui. Il est désormais prêt, surtout dans le deuil de la disparition de sa compagne Evy le 17 janvier 2007. La buée des choses ne peut se confondre avec les larmes, il attend sur le seuil que ses cris lui reviennent. Nimbé dans la lumière, lumière de sa vie, lumière de ses mots, il semble un témoin de l’éternité : « un peu de cendre blanche sur la langue muette ».

Souvent le doute est présent ne se sachant rien d’autre « qu’un papillon affolé voltigeant dans la nuit », et la vanité du passage des mots et la certitude de naître promis aux feux de l’agonie :

Être poète pour que les hommes vivent

Sur l’infime épaisseur des mots nous patinons à reculons depuis l’enfance ; nous chantons, nous dansons vers l’infini sans regard et sans nom.

Parfois l’espérance, la folle espérance :

« Quand nos yeux s’éteindront, d’autres verront le monde : Tout ira bien ainsi. Rien ne sera perdu De la grande lumière au-dessus de la terre : Car c’est elle qui compte, rien d’autre. Et le regard D’un homme au petit jour sur les montagnes saintes. »(Nev » Shaanan, 1961 Les noces d’Amnon et de Tamar).

De toutes ses forces de tous ses textes il aura voulu repousser l’oubli, délier la fatalité. Plus que le défi du poète, il s’agit du défi de l’homme. Gorgé de métaphysique, de profonde culture juive, Claude Vigée sait les mélodies de l’exil, l’holocauste infligé par l’Europe aux juifs, l’amer savoir de survivre et de vivre.

Pour cela il sera poète et juif :

« Jacob et poésie ont le même destin Être juif et poète c’est tout un ». Marina Tsvetaeva ne disait rien d’autre.

Pour lui être juif cela signifie cette alliance : <

Pour moi, être juif c’est d’abord participer à la mémoire du commencement du monde, puis à sa lente, sa dure rédemption à travers le temps de l’histoire, en associé loyal, responsable et passionné du Créateur. C’est se souvenir bizarrement de la totalité de la création comme si l’on y assistait en cet instant même. C’est partager la connaissance de l’ensemble mouvant des choses depuis la nuit des origines, en y jouant le rôle d’un confident, d’un complice, d’un allié par filiation directe, depuis Abraham notre père et ses descendants quelquefois demeurés fidèles.(entretien avec Robert Masson)

Il sait ce qui l’a sauvé : « Je suis avant tout un poète. Ce qui m’a maintenu, c’est l’écriture de ces poèmes et la continuité de moi-même que l’effort de création exigeait à tout moment. »

L’écriture n’est pas seulement vitale pour lui, elle le fait vivre. Il ne voulait « pas être changé en statue de sel », être enterré vivant dans le silence.

Claude Vigée est issu d’une famille juive alsacienne. Il est né le 3 janvier 1921 à Bischwiller, et il passe son enfance en Alsace. Chassé par la guerre, il séjourne quelque temps (1940 – 1942) à Toulouse. Il assume alors totalement sa judaïté, trahi par ses « co-patriotes ». Les toulousains devraient se souvenir de ce jeune homme qui, la nuit suivait les cours du rabbin de la synagogue de la rue Palaprat, toujours en activité, au risque de sa vie. Engagé dans l’Action juive et la Résistance, il est dénoncé et doit fuir.

Il se réfugie aux États-Unis au début de 1943. Il y poursuit des études de littérature et devient professeur de littérature française à l’université de Brandeis, près de Boston.

Entretemps, en novembre 1947, il a épousé Evy Meyer, sa cousine germaine, née à Seebach, village tout proche du sien.

En 1960, il s’installe en Israël où il occupera le poste de littérature française et comparée à l’université de Jérusalem jusqu’à sa retraite en 1984. Il va y vivre quarante ans avant de revenir à Paris et reprendre parfois le chemin de Jérusalem, tisonné ses souvenirs.

Lui l’alsacien profond déployé entre Bischwiller ou Jérusalem, il a su « danser sur l’abîme » et nous dire ceci :

«…Pour vivre à l’échelle humaine dans le tourbillon de ce nouveau millénaire, et en dompter la violence démesurée, j’ai tenté, comme chacun d’entre mes frères, de demeurer toujours égal à mon plus intime découragement, – sans le calomnier, sans le nier par couardise ou par frivolité gratuite. Partout, à toute heure, sachons ensemble faire face à la tristesse, là même où elle va l’emporter aujourd’hui en moi ou en autrui. Ne sommes-nous pas un peu trop vite consentants, par une lâche indifférence, au malheur d’exister dans ce monde sans pitié ? Pour perdurer ici-bas, le grand art, c’est de savoir rire en pleurs dans cette danse avec la tristesse, comme avait osé le faire jadis Mozart, ce maître en-folie génial porteur d’une très haute sagesse, aux heures les plus sombres et les plus lumineuses de sa brève existence, restaurant en nous tous, qu’il sauve du mal d’être séparés, la plénitude joyeuse du cœur, vécue et assumée dans son secret déchirement. »(Danser sur l’abîme 2004).

Il a donc vécu au plus haut de l’échelle humaine, lui le juif français d’Alsace, – « donc doublement juif et doublement alsacien » -, qui a fui le nazisme pour les États-Unis avant de s’installer en Israël et revenir vivre à Paris depuis 2001. Amoureux des collines de Jérusalem, fasciné par le divin, il est une vigie de la vie, chantant du milieu de la vie.

Homme de cinq langues, l’allemand, le français, l’anglais, l’hébreu, l’alsacien, et même du judéo-alsacien et de l’espagnol, il sait le danger de la langue de la Tour de Babel, le danger du chaos, mais aussi le pont jeté entre les mondes, ouverture vers l’universel.

Mais lui ne lutte pas contre le verbe, il lutte comme Jacob contre l’ange.

Déjà fier de son prénom claudiquant, – « « On avance dans la vie en boitant » -, Claude, il change son nom de Claude Strauss en Claude Vigée « vie j’ai »! Et ce pacte passé avec la vie, il le portera toujours : Vigée a la vie.

Et à partir de cette acception du vivre, il pourra entreprendre sa quête du sens, poète et témoin.

Je boite mais je vis… et ça m’aide à comprendre que la création n’est pas finie, qu’elle est imparfaite.

Paroles et silence

Sa lecture s’éclaire à la double lueur de sa spiritualité juive et de ses filiations poétiques (Rilke, Celan, Saint-John Perse, Goethe….) ou d’amitiés profondes (Albert Camus,…), mais aussi de son profond enracinement dans le sol alsacien. Fidèle aux origines, irrigué par ses héritages, il est lumière. Il porte en lui les palpitations des mots de la Bible, la volonté de transmission et de partage. Croyant, mais non orthodoxe, refusant de « devoir se plier à un Dieu qui dit : tu dois », il est un grand interprète des textes bibliques dans lesquels il se ressource.

Le nom de Dieu est peut-être et ce que j’ai à dire est de cet ordre-là, pas plus, pas moins, le reste, gageure, folie, danse.

Et il aime citer cette blague hassidique « Dieu seul sait tout, mais un bon juif le sait encore mieux ! ».

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Cette âme juive dont il est pétri, il la définit ainsi :

« Constituée d’une confiance et d’une espérance. La confiance absurde de traverser par hasard, chance (ou bénédiction de Dieu malgré tout), les épreuves, les persécutions, les pires malheurs, tout en appelant le Seigneur à renouveler nos jours, comme à l’Orient du temps, comme à l’aube du monde ».

Homme anéanti par la disparition de sa compagne, il ne peut que questionner l’implacable sans renoncer à transmettre la vie :<

Les jeunes morts d’hier soir se souviennent-ils encore des vivants d’aujourd’hui ? Leurs âmes sont de grands yeux blancs qui, comme les aveugles, ne voient plus que du noir.

Il sait que « toute vie finit dans la nuit ». Mais au plus près du lieu nu de l’origine, il n’oublie pas « les enfants singuliers, frères de lait, frères de mai, venus de nulle part, oh mes ombres aimées de jadis, surgies dans la lucarne obscure comme dix rangs de pommiers droits et ronds plantés vifs dans la tapisserie volante de l’espace. »
Car sa glaise matricielle demeure sa terre d’Alsace, sa sagesse dans la tradition hébraïque. Et il célèbre la lumière du monde :

« Bien que le combat soit sans espoir car son issue est fatale, il faut le mener malgré tout, au détriment d’un égoïsme vulgaire, pris dans une sorte de folie d’être encore, soulevé sans raison par la joie d’exister contre vents et marées, en défiant par le rire spontané tout espoir de vaincre superflu ». Toute vie finit dans la nuit, Entretiens, Parole et Silence, 2007.

Claude Vigée semble se glisser dans sa propre absence, et rôder dans sa mémoire en ruminant l’inacceptable et pourtant inéluctable.

Mais au-delà du deuil Claude Vigée nous laisse ses traces de paix et de scintillement :

Si mes poèmes, mes récits, mes témoignages vont servir à quelque chose, n’est-ce pas à nous frayer un sentier vers le lieu de la confiance première ? Et puis à forer, par un rebondissement inouï, l’autre chemin, contraire mais parallèle ; un chemin qui serait le frère jumeau du premier. Celui de l’ouverture au temps et à l’espace habités de ce monde, au sein duquel nous nous enfonçons comme un fleuve s’écoule vers l’océan, en y répandant au passage la semence de ses grandes eaux qui étincellent dans le soir montant, et fécondent librement le ventre de la terre. Dans le silence de l’Aleph.

Claude Vigée est espérance et espérance, son œil bleu regarde avec tendresse le monde malgré sa violence, mais il n’oublie pas ceci :

« L’infini nous épargne peut-être par pitié.»

Gil Pressnitzer

Choix de textes

Les pas des oiseaux dans la neige

Deux étoiles filantes

sur la montagne obscure :

déjà leur cœur de braise

agonise et s’éteint.

Que reste-t-il de nous

quand le temps se retire ?

à peine une buée, ce souffle qui s’efface

sur le miroir brisé.

L’œil ne suit que la trace

du vent dans les nuées;

Et pourtant nous y danserons,

chanteurs au bec léger,

crânes d’oiseaux en fête

aux frêles osselets

déjà remplis de rien :

un peu de cendre blanche

sur la langue muette.

Le dernier espoir

« Le nom de Dieu est : Peut-être. » (Tikkounéi-Hazohar 69)

Que reste-t-il de nous deux à la fin,

sinon peut-être

Ce maigre feu de broussailles mal éteint

qui fume encore tout bas en hiver certains soirs

entre deux souches de saules gris et noirs,

derrière le petit-bois de sureaux et de hêtres

enseveli par les lourds marais du Vieux-Rhin

sous un linceul de lune, dans l’éternel brouillard.

(printemps 2004)

Petite musique d’automne

On va chiper des pommes

on va gauler des noix,

par-dessus les rigoles

les chats font de grands sauts ;

raidissant leurs pattes mouillées

les chiens transis marchent sur des échasses,

dans les fossés pleins d’eau hoquettent

de bonheur les derniers crapauds :

l’averse tombe des nuits entières

sur le sol gras du cimetière –

silencieusement il pleut, l’automne,

dans la bouche des jeunes morts…

Extrait de Aux portes du labyrinthe, Ed. Flammarion 1996

L’amandier sous la lune

La semence nocturne a mûri dans ma tête,

dans mon nom j’ai scellé l’inconnu sans visage.

Croyant saisir le fruit, l’insecte, l’arc-en-ciel,

et sucer dans le roc l’huile vierge ou le miel,

j’ai glissé vers la nuit sur le miroir des sons :

l’écureuil encagé tourne seul sur sa roue,

au fond du puits rit le silence

où l’abîme s’ébroue.

Sur l’infime épaisseur des mots nous patinons

à reculons depuis l’enfance; nous chantons, nous dansons

vers l’infini sans regard et sans nom.

À peine un éclair sur la glace,

dans une poésie est inscrite la trace

de l’oiseau qui raya la fragile surface.

Parfois je crois surprendre un écho dans l’oreille

de ces mots murmurés,

que des voix de jadis, depuis longtemps perdues,

disaient presque en silence :

ainsi suinte la pluie de campagne en automne

à travers les feuilles mortes, avec tant de patience,

à la lisière du petit-bois de chênes gris et touffus

où le Ruisseau-Rouge chuchote,

puis elle s’enfuit goutte à goutte dans la terre,

à pas de souriceaux, comme fait la semence,

par le chemin profond, la sente aux orties noires.

Extrait de Les orties noires, Flammarion 1982

L’Art de la fugue

Mourir, c’est retrouver la terre désirée,

S’endormir dans les eaux de l’origine,

Téter le sein nourricier de la nuit.

Mourir, c’est embrasser le monde bien-aimé.

Qui n’aime pas devient

La lande abandonnée.

Qui ne s’est pas ouvert

Sera pierre fermée.

Qui méprisa rejoint

La cendre secouée.

Mourir, c’est perdre pied sur le bord de l’écueil,

Puis chavirer dans la mer étrangère :

S’enliser dans le marais du silence.

Mourir, c’est passer dans le monde mal-aimé.

Chaque homme se destine

A la mort qui lui plaît.

Mourir, c’est s’accomplir,

Mourir, c’est s’engloutir.

La mort est ta patrie,

La mort est ton exil.

Mourir, c’est devenir le monde où tu vivais.

Extrait de La Corne du Grand Pardon, Ed. Pierre Seghers 1954

Le défi du poète

Chus dans le puits creusé sous les cristaux du ciel,

nous revêtons au monde une tunique rouge

tissée avec la glaise opaque de l’oubli.

Si le cœur aimant parle au cœur

il n’a nul besoin d’une bouche:

l’oreille ouverte lui suffit.

Comme un noyau de feu pulsant dans l’ombre verte,

j’écoute rire encore au plus vif de ma chair

la source rayonnante et noire de tous les moi.

Qu’est donc lire un poème ? C’est voir danser ma voix

pour entendre tes yeux chanter avant les mots

en miettes d’autrefois, dans nos lettres muettes.

Par le chant nous brisons l’amère nuit d’attente :

mais il sera toujours temps de nous taire

quand nos bouches béantes seront bourrées de terre.

Lorsque Satan déchu rêve d’amour au bagne,

il joue à qui perd gagne son âme d’ange triste

que brûle, en la glaçant, le feu de l’améthyste.

« Qui me détruit, sinon autrui ?

Je ne suis qu’un vieux clown rieur,

trop plein de pleurs à l’intérieur.

Mon esprit souterrain, en quête de l’éveil,

dans l’épaisseur sourde du roc souffre

et creuse sa nuit ».

( 2004)

À bout de souffle rit l’extase

À travers les mélodies d’exil captées dans son miroir

que la lune errante tisse avec le silence,

se trame et se dénoue le jeu de la question.

Elle demeure sans réponse, et pourtant revient et perdure

comme font les dix voix ailées d’une fugue noire de Mozart :

plaie lancinante creusée dans l’éclat minéral

de la parole glacée, – celle qui éblouit et divise

le cœur resté sans dieux, abandonné au vide, fuyant

toujours ailleurs qu’au ciel. Où cesse le désir d’un homme ?

L’infini nous épargne peut-être par pitié.

II

Avec la lune qui danse derrière la fenêtre ouverte,

soulevée par la respiration du large fleuve nocturne

au souffle haletant, renouvelé sans nul repos de la pensée

comme s’aère le poumon d’une jeune nageuse,

me voici porté vers l’avant par ce flux

surgi de l’amont indicible,

offert au battement sourd de la rivière souterraine

à travers la boue restée vivante malgré tout.

Et retraversé par la lumière des profondeurs

jusqu’au dernier murmure : le mal-être divin

où l’agonie se transfigure en musique miraculeuse.

Oui, malgré tout flambe sur nous dans le ciel opaque en hiver

le nuage blessé du soir, l’Ève pétrie d’argile et d’eau de source ardente

qui chante sans espoir l’amer savoir de vivre.

III

Toujours la lumière sans défense cachée au cœur du buisson

jette sa transparence de beauté noire

sur tant de jeunes morts à la voix oubliée

cendres terrées en nous sans noms et sans visages.

Est-ce pour nous permettre de dire à leur place

une seule fois encore : bouvreuil, perce-neige, écureuil ?

Pourtant nous n’avions nulle chance de gagner

à ce jeu de mots pipés d’avance par la tristesse :

vaine est, pauvre poète, l’enflure de ta voix,

inutile sa dissonance ! À bout de souffle rit l’extase.

IV

De retour enfin au lieu nu de l’origine

où se tissent les nœuds défaits du temps, de retour

dans les maisons désertes assises aux frontières

où fleurissaient les enfants singuliers,

frères de lait, frères de mai, venus de nulle part,

oh mes ombres aimées de jadis, surgies dans la lucarne obscure

comme dix rangs de pommiers droits et ronds

plantés vifs dans la tapisserie volante de l’espace.

V

Persiste une faible pulsation de lumière verte

égarée dans la neige, comme une trace où s’allument

la joie et la détresse qui peuplent cette vie unique.

Au détour du chemin, Partout, nous guettons le chaos :

mais jamais nous ne serons de sa compagnie.

dans notre fragilité extrême, l’ultime don du corps,

à la lueur naïve qui, d’esprit, le couronne.

Jusqu’à sans fin nous resterons, vieux jardiniers de l’avenir,

fidèles à la rose blanche qui empourpre nos nuits.

(mars 2004)

L’adresse égarée « Je rumine l’implacable. »

Chaque soir j’attends encore,

en retenant mon souffle,

le léger frôlement de la porte qui s’ouvre

comme elle fait tous les soirs, chez nous,

depuis soixante années,

dans la pénombre amie du corridor.

Mais rien ne bouge là-dehors,

Evy ne revient plus chez nous, à la maison ;

en vain j’écoute encore un peu,

chaque soir, en silence.

Comme c’est étrange : les morts de l’ancienne saison ~

oublient donc de rentrer ?

Ont-ils perdu l’adresse ? différé le retour ?

Seraient-ils donc distraits, au point de ne plus vivre ?

Malgré mon désarroi d’enfant abandonné,

tous les matins sa place au petit-déjeuner,

à table devant moi, dans la clarté muette,

reste une chaise, dos au mur : sans bouger, vide et nette.

Paris, le 16 février 2007, veille des Sheloshim – un mois après la mort d’Evy.

Poème paru dans la Revue Temporel n°3

Bibliographie

La lutte avec l’ange (1950) L’Harmattan réédition 2005.

La corne du grand pardon (1954) Seghers.

L’été indien (1957) Cerf,
Paroles et silence 2001.

Le poème du retour (1962) Mercure de France.

Le passage du vivant, Ed. Paroles et Silence, 2001.

Dans le creuset du vent, Éditions Parole et Silence, Paris juin 2003.

Danser vers l’abîme, Ed. Parole et Silence, Paris décembre 2004.

Les Orties noires (poèmes et proses), Flammarion, 1984 – réédition Ed. Oberlin 2001.

Être poète pour que les hommes vivent ( 2006).

Le Soleil sous la mer, Anthologie des poèmes sur la période 1939 – 1971Flammarion 1972.

La lune d’hiver 1970 Honoré Champion 2002.

Un panier de houblon tome I, La Verte Enfance du monde, J.-C. Lattès, 1994. tome II,

L’Arrachement, J.-C. Lattès, 1995.

Les portes éclairées de la nuit (Cerf, 2006).

Toute vie finit dans la nuit – dialogue avec Yvon Le Men, (Editions Parole et Silence, (mai 2007) © Guy BraunSite sur Claude Vigée

LA GRANDE PASSACAILLE


LA GRANDE PASSACAILLE

Écoute le roulement des galets dans la mer !

Hors les murs nus de l’être prolongeant

la hantise de la musique muette,

soudain murmurent en nous les flûtes du crépuscule.

Dans le passage de notre souffle mortel

les mots tracent le sens que nous espérions rencontrer

en explorant du regard

chaque soir chaque matin qui hennit en plein ciel –

la bouche ouverte boit

le vent pluvieux toujours resurgissant,

le vent qui vient d’ailleurs

et porte en soi comme une absence

le silence pareil au germe jaillissant

hors du commencement sans visage et sans lieu :

respirer de nouveau, plonger dans le temps fabuleux des noces

où s’étreignent le jour et la nuit emmêlés.

Afflux divin du livre qui en porte le rythme

comme une lame de fond arrachée au ventre de la mer,

chevaux d’écume dansant, caracolant, puis tout à coup

se cabrant pour jouir

jusqu’à la crête mortelle et blanchissante du ressac.

Claude Vigée

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Claude Vigée est mort à 99 ans, c’était un grand poète qui savait « danser sur l’abîme »


Claude Vigée est mort à 99 ans, c’était un grand poète qui savait « danser sur l’abîme »

HOMMAGE. L’auteur « l’Extase et l’errance » avait choisi son nom de plume, en 1941, pour signer ses poèmes de résistance. Il est mort ce 2 octobre. L’essayiste Michaël de Saint Cheron lui rend hommage.

Par Michaël de Saint Cheron (Essayiste)Publié le 05 octobre 2020 à 12h23 Mis à jour le 05 octobre 2020 à 12h37Temps de lecture 8 min

Claude Vigée, né Claude Strauss, vient de mourir à 99 ans, ce 2 octobre, veille de la fête juive des cabanes, Souccot, après des années des plus éprouvantes. Lucide jusqu’à la fin, il ne pouvait plus lire ni écrire. Evy, la femme de sa vie, avait disparu en 2007, suivie de leur fils Daniel six ans plus tard.

Sa dernière apparition publique fut très probablement ce 16 décembre 2013 lorsque le Grand Prix national des Lettres lui fut attribué pour son œuvre poétique. Bien tard sans doute. Claude Strauss-Vigée naquit le 3 janvier 1921 à Bischwiller (Bas-Rhin), dans une famille juive attachées aux traditions et très ouverte. Malgré tant de prix reçus, ni la gloire éphémère des tapis rouges ni celle des tambours battants n’ont attiré Claude Vigée, resté en retrait du tintamarre. Rappelons juste qu’il reçut le Goncourt de la poésie en 2008 et le Grand Prix de poésie de l’Académie française.

Ma première rencontre avec Claude Vigée remonte aux années 1983-84. Il me fut présenté par Pierre Emmanuel, autre poète méconnu, mort en 1986, qui fut membre de l’Académie française. Claude était un être d’une humanité, d’une simplicité rares, doublées d’un sens de l’hospitalité, mû par la profondeur de son écoute, de son dialogue.« Le noir ramène à l’origine » : Soulages sous l’œil des poètes et des écrivains

C’est sur les mots « Vie j’ai » qu’il a construit son nom

On sait que Vigée est le pseudonyme qu’il prit pendant la guerre vers 1941, dont il se servit pour signer alors ses poèmes de résistance. C’est sur les mots « Vie j’ai » qu’il a construit son nom et son œuvre. Bach composa combien d’œuvres sur les notes correspondant à son nom B.A.C.H. (Si bémol – La – Ut – Si bécarre) ? Il y a tout un manifeste dans le choix du poète et tout un combat qu’il commença dans la résistance juive près de Toulouse avant de partir avec ses parents pour les Etats-Unis (1943), où les rejoignirent quelques mois plus tard sa cousine germaine avec les siens, Evelyne ou « Evy », qui deviendra sa femme à tout jamais.

Dans les titres des œuvres de Vigée, on lit toute la philosophie de son combat pour l’existence, dans l’exil américain d’abord, en Israël ensuite à partir de 1960, en France enfin où il revint définitivement avec Evy souffrante en 2007 ou 2008 : « la Lune d’hiver », « l’Art et le démonique », « la Pâque de la parole », « les Orties noires », « Dans le creuset du vent », « Dans le silence de l’Aleph », « Danser sur l’abîme ». Toute l’aventure du poète comme de l’écrivain et essayiste qu’il fut, s’inscrivait dans cette danse sur l’abîme. Au cœur de son continent intérieur, il y avait une terre inviolée, son paradis perdu, l’Alsace de son enfance, qu’il n’abandonna jamais au plus profond de son être.

Vigée avait perdu quarante-trois membres de sa famille durant la Shoah.

Vigée, c’était plus de cinquante livres composant cette œuvre unique d’un siècle sur l’autre, partagée entre poésie, essais littéraires, mémoires, et puis aussi commentaires bibliques, dialogues, autant de genres qu’il nomma « Judan » par opposition au roman. Judan comme Judée car cette œuvre est nourrie, parmi d’autres sources que les littératures européenne ou américaine, par la tradition biblique, talmudique et cabalistique mais également par la littérature hébraïque contemporaine.75e anniversaire de la libération des camps : ce que nous devons à Simone Veil et Vassili Grossman

« Je serais celui que je me ferais être… »

Tout au long de sa vie, il rencontra nombre d’écrivains et de philosophes célèbres parmi lesquels deux l’ont un temps publié. Camus publia en 1957 chez Gallimard « L’Eté indien »puis en 1982 et 1984, Bernard-Henri Lévy, alors directeur de la collection « Figures » chez Grasset édita tour à tour l’un de ses ouvrages les plus beaux « l’Extase et l’errance » puis son « Parfum et la cendre ».

Depuis près de deux décennies, Anne Mounic édita ses « Poèmes choisis »(1950-2012) sous le titre « L’Homme naît grâce au cri »[1]et consacre à l’ensemble de son œuvre une magnifique énergie.

En 1960, l’Université Hébraïque de Jérusalem lui proposa un poste de professeur de littérature française, qu’il accepta comme une renaissance après ces années américaines, qui furent capitales dans sa vie d’homme, d’universitaire, de poète et d’écrivain. Il fit la rencontre aux Etats-Unis de Saint-John Perse mais surtout son chemin croisa à Brandeis University près de Boston, celui du poète et écrivain Pierre Emmanuel, auquel une puissante amitié le lia jusqu’à sa mort en 1984. Vigée raconta dans un texte sur Pierre Emmanuel comment lui et Evy l’accueillirent « presque tous les soirs […] au mitan des années cinquante », alors qu’il traversait une période fort troublée de sa vie dans son rapport aux femmes.

Ces dialogues ou commerces intérieurs, qu’a construit Claude Vigée depuis ses 20 ans jusqu’à ses 90 ans, sont la marque d’un homme, d’un poète, pour lequel, si la parole est aussi « la maison de l’Être », pour parler comme Heidegger, elle est aussi la maison de l’Autre, de l’Être de l’autre – sous les espèces d’un Être qui, dans son déploiement destinal, est loin de n’être que l’être – le Sein allemand – heideggerien. Vigée appréhende l’Être à l’intérieur de sa chair et non seulement à l’intérieur de son esprit, depuis l’engagement dans la Résistance puis la fuite pour survivre, enfin sa montée à Jérusalem à l’âge de quarante ans.Vigée a aussi une essence hébraïque tout à fait fondamentale, parallèle à son essence alsacienne… Il la trouve dans la parole de la Torah, de la Bible, dans cet « Ehyeh Asher Ehyeh »(Ex. 3, 13-15)par quoi Dieu se définit à Moïse et qu’il traduit par : « Je serais celui que je me ferais être… », expression souvent rendue par : « Je serais celui que je serais. » Si loin d’un quelconque fanatisme religieux !A la recherche du chef-d’œuvre perdu de Rimbaud

« À chaque jour suffit sa joie »

Dans « Danser sur l’abîme »nous lisons une strophe qui dit « un-je-ne-sais-quoi ou un-presque-rien » ironique autant qu’intempestif – l’une des signatures du poète :« À chaque jour suffit sa joie ;
quant au malheur, il joue
au ballon avec toi. »

Dans « L’Extase et l’errance »composé voici trente ans – comme si c’était hier – il avait écrit :« D’une guerre à l’autre, d’errance en errance, chaque jour m’a talonné la peur affolante de ne pas tenir jusqu’à la fin. (…) Je réponds à la boue qui m’enlise par l’envol tourbillonnant jusqu’au foyer d’extase. »

Il a tenu jusqu’à aujourd’hui et il tient encore, Claude Vigée, grâce en partie à sa constitution frêle qui en fait un être et un esprit fort robuste. Au fond du désespoir le plus sombre, Vigée habite une espérance poétique, mystique, de l’existence, qui ne se dépare pas du feu d’un commencement futur…

François Villon dansa sur l’abîme, comme Baudelaire, Verlaine, Benjamin Fondane, Jean Cayrol, Desnos, Pierre Emmanuel, Césaire, parmi d’autres… Il y a du Villon, du Baudelaire, du Fondane chez Claude Vigée, traversé de part en part par « l’extase de la vie et l’horreur de la vie ». Comme jadis ou naguère pour Rumi, Jean de la Croix, Nietzsche ou Hölderlin, Mandelstam ou Anna Akhmatova, sous d’autres cieux…

Le poète et traducteur Henri Meschonnic, disparu en 2009, préfaça voici dix ans presque, « Danser vers l’abîme »Ses premières lignes disent dans une langue de poète et de traducteur de haut vol :« Claude, tu portes la prophétie et le serment d’Isaïe (49, 18) dans ton nom même, Vigée ‘haï ani, moi vivant”, et c’est, pour moi, la parabole du rapport entre le poème vivant, le vivant du poème, et le texte biblique comme prophétie du langage et de tout ce qui est à faire exister et qui n’existe pas, dans les sociétés. C’est même, je dirais, l’éthique et la politique du poème[2]. »

Il me souvient d’un colloque à Cerisy-la-Salle en 1988 en l’honneur de Vigée où Emmanuel Levinas était venu apporter sa voix :« Claude Vigée prend racine dans un monde sans dehors, dans une terre investie par le dire de la Bible, de la Torah (…). Transcendance, l’au-delà du verbe être de nos ontologies d’Occident[3]. »Levinas au prisme de l’écologie et du végétarisme, par Michaël de Saint Cheron

« Demain tu graviras / Le mont du vivre inaccessible »

Pour Vigée il n’y a jamais eu d’un côté les juifs, de l’autre les Nations ou goïm, bien qu’il ait toujours su ce que les nations avaient pu commettre à l’égard de son peuple depuis plus de deux mille ans. Au contraire, ils sont, juifs ou non-juifs, co-respondants, coresponsables les uns pour les autres et les uns des autres. Les exils, les tragédies juives jusqu’à la restauration d’un Etat d’Israël sur sa terre ancestrale, dans l’histoire affolante de ce XXe siècle et de ce début de XXIe siècle, parlent, par-delà la haine antisémite, au cœur secret des peuples.

Mais un poète s’écoute, se lit surtout dans le silence intérieur. Voilà donc une dernière strophe à méditer, à contempler. « Car c’est de l’homme qu’il s’agit » encore et toujours :« Demain tu graviras
Le mont du vivre inaccessible
Au profil acéré d’éclair
Taillé au cœur intact du domaine du père,
Là où est situé
Le vrai pays dont rêve la poussière du monde,
Des nébuleuses vertes où grondait la tendresse
Comme le chant secret du temps dans la rivière
Qui émergea première, – jadis mais pas encore -,
Du trou profond du crâne, du ventre originel. »[4]

La voix d’un vrai poète vient de nous quitter. Longue vie au Nom et à la Poésie de Claude Vigée.

[1] Points, Seuil, 2013.

[2] Op. cit. P. 311.

[3]E. Levinas, « Enracinement ou fidélité : les quatre terres », in La terre et le souffle, Claude Vigée, dir. Hélène Peras, Albin Michel, 1992.

[4] Ibid., p. 196.« A chacun son aventure » : hommage à Frédéric Jacques Temple, ce poète qui allait avoir 99 ans

Claude Vigée, bio express

Né dans une famille juive alsacienne le 3 janvier 1921, à Bischwiller dans le Bas-Rhin, Claude André Strauss a pris le pseudonyme de Claude Vigée pendant la Deuxième Guerre mondiale, pour publier dans la revue « Poésie 1942 » de Pierre Seghers. Il s’est exilé aux Etats-Unis en 1943, puis en Israël en 1960, avant de revenir en France en 2001. On lui doit de nombreux livres, recueils de poèmes, essais ou récits, depuis « la Lutte avec l’ange » (1950) jusqu’à « L’homme naît grâce au cri : poèmes choisis (1950-2012) » (2013), en passant par « L’Été indien » (1957), « les Artistes de la faim » (1960), « La Lune d’hiver » (1970) ou « Danser vers l’abîme » (2004). Il est mort ce 2 octobre 2020, à Paris, à l’âge de 99 ans.

Claude Vigée est mort à 99 ans, c’était un grand poète qui savait « danser sur l’abîme »

HOMMAGE. L’auteur « l’Extase et l’errance » avait choisi son nom de plume, en 1941, pour signer ses poèmes de résistance. Il est mort ce 2 octobre. L’essayiste Michaël de Saint Cheron lui rend hommage.

Par Michaël de Saint Cheron (Essayiste)Publié le 05 octobre 2020 à 12h23 Mis à jour le 05 octobre 2020 à 12h37Temps de lecture 8 min

Claude Vigée, né Claude Strauss, vient de mourir à 99 ans, ce 2 octobre, veille de la fête juive des cabanes, Souccot, après des années des plus éprouvantes. Lucide jusqu’à la fin, il ne pouvait plus lire ni écrire. Evy, la femme de sa vie, avait disparu en 2007, suivie de leur fils Daniel six ans plus tard.

Sa dernière apparition publique fut très probablement ce 16 décembre 2013 lorsque le Grand Prix national des Lettres lui fut attribué pour son œuvre poétique. Bien tard sans doute. Claude Strauss-Vigée naquit le 3 janvier 1921 à Bischwiller (Bas-Rhin), dans une famille juive attachées aux traditions et très ouverte. Malgré tant de prix reçus, ni la gloire éphémère des tapis rouges ni celle des tambours battants n’ont attiré Claude Vigée, resté en retrait du tintamarre. Rappelons juste qu’il reçut le Goncourt de la poésie en 2008 et le Grand Prix de poésie de l’Académie française.

Ma première rencontre avec Claude Vigée remonte aux années 1983-84. Il me fut présenté par Pierre Emmanuel, autre poète méconnu, mort en 1986, qui fut membre de l’Académie française. Claude était un être d’une humanité, d’une simplicité rares, doublées d’un sens de l’hospitalité, mû par la profondeur de son écoute, de son dialogue.« Le noir ramène à l’origine » : Soulages sous l’œil des poètes et des écrivains

C’est sur les mots « Vie j’ai » qu’il a construit son nom

On sait que Vigée est le pseudonyme qu’il prit pendant la guerre vers 1941, dont il se servit pour signer alors ses poèmes de résistance. C’est sur les mots « Vie j’ai » qu’il a construit son nom et son œuvre. Bach composa combien d’œuvres sur les notes correspondant à son nom B.A.C.H. (Si bémol – La – Ut – Si bécarre) ? Il y a tout un manifeste dans le choix du poète et tout un combat qu’il commença dans la résistance juive près de Toulouse avant de partir avec ses parents pour les Etats-Unis (1943), où les rejoignirent quelques mois plus tard sa cousine germaine avec les siens, Evelyne ou « Evy », qui deviendra sa femme à tout jamais.

Dans les titres des œuvres de Vigée, on lit toute la philosophie de son combat pour l’existence, dans l’exil américain d’abord, en Israël ensuite à partir de 1960, en France enfin où il revint définitivement avec Evy souffrante en 2007 ou 2008 : « la Lune d’hiver », « l’Art et le démonique », « la Pâque de la parole », « les Orties noires », « Dans le creuset du vent », « Dans le silence de l’Aleph », « Danser sur l’abîme ». Toute l’aventure du poète comme de l’écrivain et essayiste qu’il fut, s’inscrivait dans cette danse sur l’abîme. Au cœur de son continent intérieur, il y avait une terre inviolée, son paradis perdu, l’Alsace de son enfance, qu’il n’abandonna jamais au plus profond de son être.

Vigée avait perdu quarante-trois membres de sa famille durant la Shoah.

Vigée, c’était plus de cinquante livres composant cette œuvre unique d’un siècle sur l’autre, partagée entre poésie, essais littéraires, mémoires, et puis aussi commentaires bibliques, dialogues, autant de genres qu’il nomma « Judan » par opposition au roman. Judan comme Judée car cette œuvre est nourrie, parmi d’autres sources que les littératures européenne ou américaine, par la tradition biblique, talmudique et cabalistique mais également par la littérature hébraïque contemporaine.75e anniversaire de la libération des camps : ce que nous devons à Simone Veil et Vassili Grossman

« Je serais celui que je me ferais être… »

Tout au long de sa vie, il rencontra nombre d’écrivains et de philosophes célèbres parmi lesquels deux l’ont un temps publié. Camus publia en 1957 chez Gallimard « L’Eté indien »puis en 1982 et 1984, Bernard-Henri Lévy, alors directeur de la collection « Figures » chez Grasset édita tour à tour l’un de ses ouvrages les plus beaux « l’Extase et l’errance » puis son « Parfum et la cendre ».

Depuis près de deux décennies, Anne Mounic édita ses « Poèmes choisis »(1950-2012) sous le titre « L’Homme naît grâce au cri »[1]et consacre à l’ensemble de son œuvre une magnifique énergie.

En 1960, l’Université Hébraïque de Jérusalem lui proposa un poste de professeur de littérature française, qu’il accepta comme une renaissance après ces années américaines, qui furent capitales dans sa vie d’homme, d’universitaire, de poète et d’écrivain. Il fit la rencontre aux Etats-Unis de Saint-John Perse mais surtout son chemin croisa à Brandeis University près de Boston, celui du poète et écrivain Pierre Emmanuel, auquel une puissante amitié le lia jusqu’à sa mort en 1984. Vigée raconta dans un texte sur Pierre Emmanuel comment lui et Evy l’accueillirent « presque tous les soirs […] au mitan des années cinquante », alors qu’il traversait une période fort troublée de sa vie dans son rapport aux femmes.

Ces dialogues ou commerces intérieurs, qu’a construit Claude Vigée depuis ses 20 ans jusqu’à ses 90 ans, sont la marque d’un homme, d’un poète, pour lequel, si la parole est aussi « la maison de l’Être », pour parler comme Heidegger, elle est aussi la maison de l’Autre, de l’Être de l’autre – sous les espèces d’un Être qui, dans son déploiement destinal, est loin de n’être que l’être – le Sein allemand – heideggerien. Vigée appréhende l’Être à l’intérieur de sa chair et non seulement à l’intérieur de son esprit, depuis l’engagement dans la Résistance puis la fuite pour survivre, enfin sa montée à Jérusalem à l’âge de quarante ans.Vigée a aussi une essence hébraïque tout à fait fondamentale, parallèle à son essence alsacienne… Il la trouve dans la parole de la Torah, de la Bible, dans cet « Ehyeh Asher Ehyeh »(Ex. 3, 13-15)par quoi Dieu se définit à Moïse et qu’il traduit par : « Je serais celui que je me ferais être… », expression souvent rendue par : « Je serais celui que je serais. » Si loin d’un quelconque fanatisme religieux !A la recherche du chef-d’œuvre perdu de Rimbaud

« À chaque jour suffit sa joie »

Dans « Danser sur l’abîme »nous lisons une strophe qui dit « un-je-ne-sais-quoi ou un-presque-rien » ironique autant qu’intempestif – l’une des signatures du poète :« À chaque jour suffit sa joie ;
quant au malheur, il joue
au ballon avec toi. »

Dans « L’Extase et l’errance »composé voici trente ans – comme si c’était hier – il avait écrit :« D’une guerre à l’autre, d’errance en errance, chaque jour m’a talonné la peur affolante de ne pas tenir jusqu’à la fin. (…) Je réponds à la boue qui m’enlise par l’envol tourbillonnant jusqu’au foyer d’extase. »

Il a tenu jusqu’à aujourd’hui et il tient encore, Claude Vigée, grâce en partie à sa constitution frêle qui en fait un être et un esprit fort robuste. Au fond du désespoir le plus sombre, Vigée habite une espérance poétique, mystique, de l’existence, qui ne se dépare pas du feu d’un commencement futur…

François Villon dansa sur l’abîme, comme Baudelaire, Verlaine, Benjamin Fondane, Jean Cayrol, Desnos, Pierre Emmanuel, Césaire, parmi d’autres… Il y a du Villon, du Baudelaire, du Fondane chez Claude Vigée, traversé de part en part par « l’extase de la vie et l’horreur de la vie ». Comme jadis ou naguère pour Rumi, Jean de la Croix, Nietzsche ou Hölderlin, Mandelstam ou Anna Akhmatova, sous d’autres cieux…

Le poète et traducteur Henri Meschonnic, disparu en 2009, préfaça voici dix ans presque, « Danser vers l’abîme »Ses premières lignes disent dans une langue de poète et de traducteur de haut vol :« Claude, tu portes la prophétie et le serment d’Isaïe (49, 18) dans ton nom même, Vigée ‘haï ani, moi vivant”, et c’est, pour moi, la parabole du rapport entre le poème vivant, le vivant du poème, et le texte biblique comme prophétie du langage et de tout ce qui est à faire exister et qui n’existe pas, dans les sociétés. C’est même, je dirais, l’éthique et la politique du poème[2]. »

Il me souvient d’un colloque à Cerisy-la-Salle en 1988 en l’honneur de Vigée où Emmanuel Levinas était venu apporter sa voix :« Claude Vigée prend racine dans un monde sans dehors, dans une terre investie par le dire de la Bible, de la Torah (…). Transcendance, l’au-delà du verbe être de nos ontologies d’Occident[3]. »Levinas au prisme de l’écologie et du végétarisme, par Michaël de Saint Cheron

« Demain tu graviras / Le mont du vivre inaccessible »

Pour Vigée il n’y a jamais eu d’un côté les juifs, de l’autre les Nations ou goïm, bien qu’il ait toujours su ce que les nations avaient pu commettre à l’égard de son peuple depuis plus de deux mille ans. Au contraire, ils sont, juifs ou non-juifs, co-respondants, coresponsables les uns pour les autres et les uns des autres. Les exils, les tragédies juives jusqu’à la restauration d’un Etat d’Israël sur sa terre ancestrale, dans l’histoire affolante de ce XXe siècle et de ce début de XXIe siècle, parlent, par-delà la haine antisémite, au cœur secret des peuples.

Mais un poète s’écoute, se lit surtout dans le silence intérieur. Voilà donc une dernière strophe à méditer, à contempler. « Car c’est de l’homme qu’il s’agit » encore et toujours :« Demain tu graviras
Le mont du vivre inaccessible
Au profil acéré d’éclair
Taillé au cœur intact du domaine du père,
Là où est situé
Le vrai pays dont rêve la poussière du monde,
Des nébuleuses vertes où grondait la tendresse
Comme le chant secret du temps dans la rivière
Qui émergea première, – jadis mais pas encore -,
Du trou profond du crâne, du ventre originel. »[4]

La voix d’un vrai poète vient de nous quitter. Longue vie au Nom et à la Poésie de Claude Vigée.

[1] Points, Seuil, 2013.

[2] Op. cit. P. 311.

[3]E. Levinas, « Enracinement ou fidélité : les quatre terres », in La terre et le souffle, Claude Vigée, dir. Hélène Peras, Albin Michel, 1992.

[4] Ibid., p. 196.« A chacun son aventure » : hommage à Frédéric Jacques Temple, ce poète qui allait avoir 99 ans

Claude Vigée, bio express

Né dans une famille juive alsacienne le 3 janvier 1921, à Bischwiller dans le Bas-Rhin, Claude André Strauss a pris le pseudonyme de Claude Vigée pendant la Deuxième Guerre mondiale, pour publier dans la revue « Poésie 1942 » de Pierre Seghers. Il s’est exilé aux Etats-Unis en 1943, puis en Israël en 1960, avant de revenir en France en 2001. On lui doit de nombreux livres, recueils de poèmes, essais ou récits, depuis « la Lutte avec l’ange » (1950) jusqu’à « L’homme naît grâce au cri : poèmes choisis (1950-2012) » (2013), en passant par « L’Été indien » (1957), « les Artistes de la faim » (1960), « La Lune d’hiver » (1970) ou « Danser vers l’abîme » (2004). Il est mort ce 2 octobre 2020, à Paris, à l’âge de 99 ans.