LE POSEUR DE QUESTIONS


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LE POSEUR DE QUESTIONS

 

Très loin, dans le dedans de mon écorce chaude, dans le noir embrouillé des veines et du sang, le poseur de questions tourne en rond, tourne et

rôde : il veut savoir pourquoi tous ces gens ces passants ?

Le mort que je serai s’étonne d’être en vie, du chat sur ses genoux qui ronronne pour rien, du grand ciel sans raison, du gros vent malappris qui bouscule l’ormeau et se calme pour
rien.

Un cheval roux pourquoi ? Pourquoi un sapin vert ? Et pourquoi ce monsieur qui fait une addition, qui compte : un soleil, deux chiens, trois piverts, qui compte sur ses doigts pleins de
suppositions ?

Il compte sur ses doigts, mais perd dans ses calculs sa raison de compter, sa raison de rêver, sa raison d’être là, tout pesant de scrupules, et d’être homme vivant sans
qu’on l’ait invité.

Claude Roy

 

AMOUR


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AMOUR

Les bidons du laitier le chant du rossignol le grondement lointain du métro souterrain n’éveillent pas les morts dormant à l’entresol

Roméo Roméo Juliette tend la main

Orphée cherche Eurydice en vain dans le couloir

mais le réveil sonne et c’est déjà demain

et c’est déjà ce soir et déjà Paris-Soir

déjà le résultat des courses du destin

et déjà l’apéro que l’on siffle au comptoir

Le boulanger distrait colle un ticket de pain Tristan appelle Iseut mais Tristan perd son temps et la Mort en bâillant s’en va clopant-clopin.

La Mort s’en va Quand on est mort c’est pour

longtemps Mais moi j’ai dans mes bras une fille endormie à qui je fais l’amour sorte de passe-temps

Mais moi j’ai dans mes bras une fille endormie.

 

Claude Roy

LA RIVIÈRE ENDORMIE


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LA RIVIÈRE ENDORMIE

Dans son sommeil glissant l’eau se suscite un songe un chuchotis de joncs de roseaux d’herbes lentes et ne sait jamais bien dans son dormant mélange où le bougeant de l’eau cède
au calme des plantes

La rivière engourdie par l’odeur de la menthe dans les draps de son lit se retourne et se coule Mêlant ses mortes eaux à sa chanson coulante elle est celle qu’elle est surprise
d’être une autre

L’eau qui dort se réveille absente de son flot écarte de ses bras les lianes qui la lient déjouant la verdure et l’incessant complot qu’ourdissent dans son flux les algues
alanguies.

Claude Roy