PERSONNAGE BLESSE – CONSTELLATION


d510874f92f41a5e42a761f28bfd16ec

PERSONNAGE BLESSE – CONSTELLATION

 

L’homme tourne toute la vie autour d’un petit bois cadenassé dont il ne distingue que les fûts noirs d’où s’élève une vapeur rose.
Les souvenirs de l’enfance lui font à la dérobée croiser la vieille femme que la toute première fois il en a vu sortir avec un très mince fagot d’épines
incandescentes. (Il avait été fasciné en même temps qu’il s’était entendu crier, puis ses larmes par enchantement s’étaient taries au scintillement du bandeau de
lin qu’aujourd’hui il retrouve dénoué dans le ciel.)
Cette lointaine initiation le penche malgré lui sur le fil des poignards et lui fait obsessionnellemenl caresser celle balle d’argent que le comte
Potocki passe pour avoir polie des saisons durant à dessein de se la loger dans la tète.
Sans savoir comment il a bien pu y pénétrer, à tout moment l’homme peut s’éveiller à l’intérieur du bois en douce chute libre d’ascenseur au
Palais des
Mirages entre les arbres éclairés du dedans dont vainement il tentera d’écarter de lui une feuille cramoisie.

 

André Breton

 

LES MINES AUX TORTS A RAISON 2


ea55f320c67760397579dce95d43843e

LES MINES AUX TORTS A RAISON 2

 

Déjà décidé à rétablir la vérité, j’entrais à l’Ecole convaincre l’Académie que le bleu c’était pas une couleur froide. Toi tu démontrais ta parfaite connaissance de Marguerite. Ce qui montra immédiatement combien notre communauté solaire n’était pas une de ces idées qu’on se glisse dans la tête. D’ailleurs la tête, mis à part tes passages toro, ça a  jamais été notre lieu de prédilection

Pendant que tu montais le podium, je traînais S’-Germain-des-Prés comme une seconde nature, une même femme en tête de liste dans nos agendas, Barbara qu’à s’appelle toujours, j’y suis passé le premier par son Ecluse. Une vraie forge de Vulcain qui m’a amené à fréquenter des gens très recommandables, Ferré, Brassens, Brel, Reggiani, Bertin et des quantités d’autres, l’Epoque là était pas radine en beauté. Sans compter que le Tabou comme fournisseur c’était haut de gamme. Boris était une sacrée sphère à lui tout seul. Juju avant de se faire refaire le nez avait mis sur la place son né fabuleux, un tablier de sapeur qui lui valut le titre de Miss Vice. Imagines, le vice d’alors comparé à celui d’aujourd’hui

On aimait bien la Rose Rouge aussi. C’était un lieu d’acteurs cinéma et théâtre le fréquentait

Puis clou du spectacle, Char, Camus, Eluard, Breton, le Surréalisme, Sartre, Le Castor, Aragon, Prévert, Cocteau, Picasso, et d’autres comme nourriture difficile de faire mieux

Nos nuit à la Rhumerie et au Babylone ont des oreillers neufs, ont dormait pas

La Ruche, en plein Giacometti, Chagall…

Rien que de voir passer ce tant là, je comprends ta rage à vouloir pas en être écartée. L’amour est fondé en ces lieux

C’est mon Paname au complet réunissant le passé au présent, Montmartre et Montparnasse avant la grande débacle

Et vinrent les années de guerre…

Niala-Loisobleu – 25 Mars 2020

COURS-LES TOUTES


1be22ba3583f23f5de1662137a377d2f

COURS-LES TOUTES

A
Benjamin
Péret

 

 

Au cœur du territoire indien d’Oklahoma
Un homme assis

Dont l’œil est comme un chat qui tourne autour d’un pot de chiendent

Un homme cerné

Et par sa fenêtre

Le concile des divinités trompeuses inflexibles

Qui se lèvent chaque matin en plus grand nombre du

brouillard
Fées fâchées
Vierges à’ l’espagnole inscrites dans un étroit triangle

isocèle
Comètes fixes dont le vent décolore les cheveux

Le pétrole comme les cheveux d’Éléonore

Bouillonne au-dessus des continents

Et dans sa voix transparente

A perte de vue il y a des armées qui s’observent

Il y a des chants qui voyagent sous l’aile d’une lampe

Il y a aussi l’espoir d’aller si vite

Que dans tes yeux

Se mêlent au fil de la vitre les feuillages et les lumières

Au carrefour des routes nomades
Un homme

Autour de qui on a tracé un cercle
Comme autour d’une poule

Enseveli vivant dans le reflet des nappes bleues
Empilées à l’infini dans son armoire

Un homme à la tête cousue

Dans les bas du soleil couchant

Et dont les mains sont des poissons-coffres

Ce pays ressemble à une immense boîte de nuit
Avec ses femmes venues du bout du monde
Dont les épaules roulent les galets de toutes les mers
Les agences américaines n’ont pas oublié de pourvoir

à ces chefs indiens
Sur les terres desquels on a foré les puits
Et qui ne restent libres de se déplacer
Que dans les limites imposées par le traité de guerre

La richesse inutile

Les mille paupières de l’eau qui dort

Le curateur passe chaque mois

Il pose son gibus sur le lit recouvert d’un voile de flèches
Et de sa valise de phoque

Se répandent les derniers catalogues des manufactures
Ailés de la main qui les ouvrait et les fermait quand nous étions enfants

Une fois surtout une fois
C’était un catalogue d’automobiles
Présentant la voiture de mariée
Au speeder qui s’étend sur une dizaine de mètres
Pour la traîne
La voiture de grand peintre
Taillée dans un prisme
La voiture de gouverneur

Pareille à un oursin dont chaque épine est un lance-flammes

II y avait surtout

Une voiture noire rapide

Couronnée d’aigles de nacre

Et creusée sur toutes ses facettes de rinceaux de

cheminées de salon
Comme par les vagues

Un carrosse ne pouvant être mu que par l’éclair
Comme celui dans lequel erre les yeux fermés la

princesse
Acanthe
Une brouette géante toute en limaces grises
Et en langues de feu comme celle qui apparaît aux

heures fatales dans le jardin de la tour
Saint-Jacques
Un poisson rapide pris dans une algue et multipliant

les coups de queue

Une grande voiture d’apparat et de deuil

Pour la dernière promenade d’un saint empereur à

venir
De fantaisie
Qui démoderait la vie entière

Le doigt a désigné sans hésitation l’image glacée

Et depuis lors

L’homme à la crête de triton

A son volant de perles

Chaque soir vient border le lit de la déesse du mais

Je garde pour l’histoire poétique

Le nom de ce chef dépossédé qui est un peu le nôtre

De cet homme seul engagé dans le grand circuit

De cet homme superbement rouillé dans une machine

neuve
Qui met le vent en berne

Il s’appelle

Il porte le nom flamboyant de
Cours-les toutes

A la vie à la mort cours à la fois les deux lièvres

Cours ta chance qui est une volée de cloches de fête et

d’alarme
Cours les créatures de tes rêves qui défaillent rouées à

leurs jupons blancs
Cours la bague sans doigt
Cours la tête de l’avalanche

29 octobre 1938.

 

André Breton

FEMME ET OISEAU – CONSTELLATION


FEMME ET OISEAU – CONSTELLATION

 

André Breton

 

Le chat rêve et ronronne dans la lutherie brune.
Il scrute le fond de l’ébène et dé biais lape à distance le tout vif acajou.
C’est l’heure où le sphinx de la garance détend par milliers sa trompe autour de la fontaine de
Vaucluse et où partout la femme n’est plus qu’un calice débordant de voyelles en liaison avec le magnolia inimitable de la nuit.

André Breton

FATA MORGANA


FATA MORGANA

 

André Breton

 

Ce matin la fille de la montagne tient sur ses genoux

un accordéon de chauves-souris blanches
Un jour un nouveau jour cela me fait penser à un

objet que je garde

Alignés en transparence dans un cadre des tubes en

verre de toutes les couleurs de philtres de liqueurs

Qu’avant de me séduire il ait dû répondre peu importe

à quelque nécessité de représentation commerciale

Pour moi nulle œuvre d’art ne vaut ce petit carré fait

de l’herbe diaprée à perte de vue de la vie
Un jour un nouvel amour et je plains ceux pour qui

l’amour perd à ne pas changer de visage
Comme si de l’étang sans lumière la carpe qui me tend

à l’éveil une boucle de tes cheveux
N’avait plus de cent ans et ne me taisait tout ce que

je dois pour rester moi-même ignorer
Un nouveau jour est-ce bien près de toi que j’ai dormi
J’ai donc dormi j’ai donc passé les gants de mousse
Dans l’angle je commence à voir briller la mauvaise

commode qui s’appelle hier
Il y a de ces meubles embarrassants dont le véritable office est de cacher des issues

De l’autre côté qui sait la barque aimantée nous pourrions partir ensemble

A la rencontre de l’arbre sous l’écorce duquel il est dit

Ce qu’à nous seuls nous sommes l’un à l’autre dans la grande algèbre

Il y a de ces meubles plus lourds que s’ils étaient emplis de sable au fond de la mer

Contre eux il faudrait des mots-leviers

De ces mots échappés d’anciennes chansons qui vont au superbe paysage de grues

Très tard dans les ports parcourus en zigzag de bouquets de fièvre

Écoute

Je vois le lutin

Que d’un ongle tu mets en liberté
En ouvrant un paquet de cigarettes
Le héraut-mouche qui jette le sel de la mode
Si zélé à faire croire que tout ne doit pas être de toujours
Celui qui exulte à faire dire
Allô je n’entends plus

Comme c’est joli qu’est-ce que ça rappelle

Si j’étais une ville dis-tu
Tu serais
Ninive sur le
Tigre
Si j’étais un instrument de travail
Plût au ciel noir

tu serais la canne des cueilleurs dans les verreries
Si j’étais un symbole
Tu serais une fougère dans une

nasse
Et si j’avais un fardeau à porter
Ce serait une boule

faite de têtes d’hermines qui crient
Si je devais fuir la nuit sur une route
Ce serait le

sillage du géranium

Si je pouvais voir derrière moi sans me retourner
Ce serait l’orgueil de la torpille

Comme c’est joli

En un rien de temps

Il faut convenir qu’on a vu s’évanouir dans un rêve

Les somptueuses robes en tulle pailleté des .arroseuses

municipales
Et même plier bagage sous le regard glacial de l’amiral

Coligny
Le dernier vendeur de papier d’Arménie
De nos jours songe qu’une expédition se forme pour

la capture de l’oiseau quetzal dont on ne possède

plus en vie oui en vie que quatre exemplaires
Qu’on a vu tourner à blanc la roulette des marchands

de plaisir

Qu’est-ce que ça rappelle

Dans les hôtels à plantes vertes c’est l’heure où les charnières des portes sans nombre

D’un coup d’archet s’apprêtent à séparer comme les oiseaux les chaussures les mieux accordées

Sur les paliers mordorés dans le moule à gaufre fracassé où se cristallise le bismuth

A la lumière des châteaux vitrifiés du mont
Knock-Farril dans le comté de
Ross

Un jour un nouveau jour cela me fait penser à un objet que garde mon ami
Wolfgang
Paalen

D’une corde déjà grise tous les modèles de nœuds réunis sur une planchette

Je ne sais pourquoi il déborde tant le souci didactique

qui a présidé à sa construction sans doute pour une

école de marins
Bien que l’ingéniosité de l’homme donne ici sa fleur

que nimbe la nuée des petits singes aux yeux

pensifs
En vérité aucune page des livres même virant au

pain bis n’atteint à cette vertu conjuratoire rien

ne m’est si propice
Un nouvel amour et que d’autres tant pis se bornent

à adorer
La bête aux écailles de roses aux flancs creux dont

j’ai trompé depuis longtemps la vigilance
Je commence à voir autour de moi dans la grotte
Le vent lucide m’apporte le parfum perdu de l’existence
Quitte enfin de ses limites
A cette profondeur je n’entends plus sonner que le

patin
Dont parfois l’éclair livre toute une perspective

d’armoires à glace écroulées avec leur linge
Parce que tu tiens

Dans mon être la place du diamant serti dans une vitre
Qui me détaillerait avec minutie le gréement des

astres
Deux mains qui se cherchent c’est assez pour le toit

de demain
Deux mains transparentes la tienne le murex dont

les anciens ont tiré mon sang

Mais voici que la nappe ailée

S’approche encore léchée de la flamme des grands vins
Elle comble les arceaux d’air boit d’un trait les lacunes des feuilles

Et joue à se faire prendre en écharpe par l’aqueduc
Qui roule des pensées sauvages

Les bulles qui montent à la surface du café

Après le sucre le charmant usage populaire qui veut

que les prélève la cuiller
Ce sont autant de baisers égarés
Avant qu’elles ne courent s’anéantir contre les bords 0 tourbillon plus savant que la rose
Tourbillon qui emporte l’esprit qui me regagne à

l’illusion enfantine
Que tout est là pour quelque chose qui me concerne

Qu’est-ce qui est écrit

Il y a ce qui est écrit sur nous et ce que nous écrivons

Où est la grille qui montrerait que si son tracé extérieur

Cesse d’être juxtaposable à son tracé intérieur

La main passe

Plus à portée de l’homme il est d’autres coïncidences
Véritables fanaux dans la nuit du sens
C’était plus qu’improbable c’est donc exprès
Mais les gens sont si bien en train de se noyer
Que ne leur demandez pas de saisir la perche

Le lit fonce sur ses rails de miel bleu

Libérant en transparence les animaux de la sculpture

médiévale
Il incline prêt à verser au ras des talus de digitales
Et s’éclaire par intermittence d’yeux d’oiseaux de

proie

Chargés de tout ce qui émane du gigantesque casque emplumé d’Otrante

Le lit fonce sur ses rails de miel bleu

Il lutte de vitesse avec les ciels changeants

Qui conviennent toujours ascension des piques de

clôture des parcs
Et boucanage de plus belle succédant au lever de

danseuses sur le comptoir
Le lit brûle les signaux il ne fait qu’un de tous les

bocaux de poissons rouges
Il lutte de vitesse avec les ciels changeants
Rien de commun tu sais avec le petit chemin de fer
Qui se love à
Cordoba du
Mexique pour que nous ne

nous lassions pas de découvrir
Les gardénias qui embaument dans de jeunes pousses

de palmier évidées
Ou ailleurs pour nous permettre de choisir
Du marchepied dans les lots d’opales et de turquoises

brutes
Non le lit à folles aiguillées ne se borne pas à dérouler

la soie des lieux et des jours incomparables
Il est le métier sur lequel se croisent les cycles et

d’où sourd ce qu’on pressent sous le nom de musique

des sphères
Le lit brûle les signaux il ne fait qu’un de tous les

bocaux de poissons rouges
Et quand il va pour fouiller en sifflant le tunnel charnel
Les murs s’écartent la vieille poudre d’or à n’y plus

voir se lève des registres d’état-civil
Enfin tout est repris par le mouvement de la mer
Non le lit à folles aiguillées ne se borne pas à dérouler

la soie des lieux et des jours incomparables

C’est la pièce sans entractes le rideau levé une fois pour toutes sur la cascade

Dis-moi

Comment se défendre en voyage de
Parrière-pensée

pernicieuse
Que l’on ne se rend pas où l’on voudrait
La petite place qui fuit entourée d’arbres qui diffèrent

imperceptiblement de tous les autres
Existe pour que nous la traversions sous tel angle

dans la vraie vie
Le ruisseau en cette boucle même comme en nulle

autre de tous les ruisseaux

Est maître d’un secret qu’il ne peut faire nôtre à la volée

Derrière la fenêtre celle-ci faiblement lumineuse entre bien d’autres plus ou moins lumineuses
Ce qui se passe

Est de toute importance pour nous peut-être faudrait-il revenir

Avoir le courage de sonner

Qui dit qu’on ne nous accueillerait pas à bras ouverts

Mais rien n’est vérifié tous ont peur nous-mêmes

Avons presque aussi peur

Et pourtant je suis sûr qu’au fond du bois fermé à clé qui tourne en ce moment contre la vitre

S’ouvre la seule clairière

Est-ce là l’amour cette promesse qui nous dépasse

Ce billet d’aller et retour éternel établi sur le modèle de la phalène chinée

Est-ce l’amour ces doigts qui pressent la cosse du brouillard

Pour qu’en jaillissent les villes inconnues aux portes

hélas éblouissantes
L’amour ces fils télégraphiques qui font de la lumière

insatiable un brillant sans cesse qui se rouvre

De la taille même de notre compartiment de la nuit
Tu viens à moi de plus loin que l’ombre je ne dis

pas dans l’espace des séquoias millénaires
Dans ta voix se font la courte échelle des trilles

d’oiseaux perdus

Beaux dés pipés

Bonheur et malheur

Au bonneteau tous ces yeux écarquillés autour

d’un parapluie ouvert
Quelle revanche le santon-puce de la bohémienne
Ma main se referme sur elle
Si j’échappais à mon destin

Il faut chasser le vieil aveugle des lichens du mur

d’église
Détruire jusqu’au dernier les horribles petits folios

déteints jaunes verts bleus roses
Ornés d’une fleur variable et exsangue
Qu’il vous invite à détacher de sa poitrine
Un à un contre quelques sous

Mais toujours force reste

Au langage ancien les simples la marmite

Une chevelure qui vient au feu

Et quoi qu’on fasse jamais happé au cœur de toute

lumière
Le drapeau des pirates

Un homme grand engagé sur un chemin périlleux
Il ne s’est pas contenté de passer sous un bleu d’ouvrier les brassards à pointes acérées d’un criminel célèbre

A sa droite le lion dans sa main
Voursin
Se dirige vers l’est

Où déjà le tétras gonfle de vapeur et de bruit sourd les airelles

Voilà qu’il tente de franchir le torrent les pierres qui

sont des lueurs d’épaules de femmes au théâtre
Pivotent en vain très lentement
J’avais cessé de le voir il reparaît un peu plus bas sur

l’autre berge
Il s’assure qu’il est toujours porteur de l’oursin
A sa droite le lion ail right
Le sol qu’il effleure à peine crépite de débris de faulx

En même temps cet homme descend précipitamment un escalier au cœur d’une ville il a déposé sa cuirasse
Au dehors on se bat contre ce qui ne peut plus durer
Cet homme parmi tant d’autres brusquement semblables
Qu’est-il donc que se sent-il donc de plus que lui-même
Pour que ce qui ne peut plus

durer ne dure plus
Il est tout prêt à ne plus durer lui-même
Un pour tous advienne que pourra
Ou la vie serait la goutte de poison

Du non-sens introduite dans le chant de l’alouette au-dessus des coquelicots
La rafale passe

En même temps

Cet homme qui relevait des casiers autour du phare

Hésite à rentrer il soulève avec précaution des algues

et des algues
Le vent est tombé ainsi soit-il
Et encore des algues qu’il repose

Comme s’il lui était interdit de découvrir dans son ensemble le jeune corps de femme le plus secret
D’où part une construction ailée
Ici le temps se brouille à la fois et s’éclaire
Du trapèze tout en cigales
Mystérieusement une très petite fille interroge
André tu ne sais pas pourquoi je résédise
Et aussitôt une pyramide s’élance au loin
A la vie à la mort ce qui commence me précède et m’achève
Une fine pyramide à jour de pierre dure
Reliée à ce beau corps par des lacets vermeils

De la brune à la blonde

Entre le chaume et la couche de terreau

Il y a place pour mille et une cloches de verre

Sous lesquelles revivent sans fin les têtes qui m’enchantent

Dans la suspension du sacre

Têtes de femmes qui se succèdent sur tes épaules quand tu dors

Il en est de si lointaines

Têtes d’hommes aussi

Innombrables à commencer par ces chefs d’empereurs à la barbe glissante

Le maraîcher va et vient sous sa housse

Il embrasse d’un coup d’œil tous les plateaux montés cette nuit du centre de la terre

Un nouveau jour c’est lui et tous ces êtres

Aisément reconnaissables dans les vapeurs de la campagne

C’est toi c’est moi à tâtons sous l’éternel déguisement

Dans les entrelacs de l’histoire momie d’ibis

Un pas pour rien comme on cargue la voilure momie d’ibis

Ce qui sort du côté cour rentre par le côté jardin momie d’ibis

Si le développement de l’enfant permet qu’il se libère du fantasme de démembrement de dislocation du corps momie d’ibis

Il ne sera jamais trop tard pour en finir avec le mor-celage de l’âme momie d’ibis

Et par toi seule sous toutes ses facettes de momie d’ibis

Avec tout ce qui n’est plus ou attend d’être je retrouve l’unité perdue momie d’ibis

Momie d’ibis du non-choix à travers ce qui me parvient

Momie d’ibis qui veut que tout ce que je puis savoir

contribue à moi sans distinction
Momie d’ibis qui me fait l’égal tributaire du mal et

du bien

Momie d’ibis du sort goutte à goutte où l’homéopathie dit son grand mot

Momie d’ibis de la quantité se muant dans l’ombre en qualité

Momie d’ibis de la combustion qui laisse en toute

cendre un point rouge
Momie d’ibis de la perfection qui appelle la fusion

incessante des créatures imparfaites
La gangue des statues ne me dérobe de moi-même

que ce qui n’est pas le produit aussi précieux de

la semence des gibets momie d’ibis
Je suis
Nietzsche commençant à comprendre qu’il

est à la fois
Victor-Emmanuel et deux assassins

des journaux
Astu momie d’ibis

C’est à moi seul que je dois tout ce qui s’est écrit

pensé chanté momie d’ibis
Et sans partage toutes les femmes de ce monde je

les ai aimées momie d’ibis
Je les ai aimées pour t’aimer mon unique amour

momie d’ibis
Dans le vent du calendrier dont les feuilles s’envolent

momie d’ibis
En vue de ce reposoir dans le bois momie d’ibis sur

le parcours du lactaire délicieux

Ouf le basilic est passé tout près sans me voir
Qu’il revienne je tiens braqué sur lui le miroir
Où est faite pour se consommer la jouissance humaine

imprescriptible
Dans une convulsion que termine un éclaboussement

de plumes dorées
Il faudrait marquer ici de sanglots non seulement

les attitudes du buste
Mais encore les effacements et les oppositions de la tête
Le problème reste plus ou moins posé en chorégraphie
Où non plus je ne sache pas qu’on ait trouvé de mesure

pour l’éperdu
Quand la coupe ce sont précisément les lèvres
Dans cette accélération où défilent
Sous réserve de contrôle

Au moment où l’on se noie les menus faits de la vie
Mais les cabinets d’antiques abondent en pierres

d’Abraxas
Trois cent soixante-cinq fois plus méchantes que le

jour solaire
Et l’œuf religieux du coq
Continue à être couvé religieusement par le crapaud

Du vieux balcon qui ne tient plus que par un fil de lierre

Il arrive que le regard errant sur les dormantes eaux

du fossé circulaire
Surprenne en train de se jouer le progrès hermétique
Tout de feinte et dont on ne saurait assez redouter
La séduction infinie
A l’en croire rien ne manque qui ne soit donné en

puissance et c’est vrai ou presque
La belle lumière électrique pourvu que cela ne te

la fane pas de penser qu’un jour elle paraîtra jaune
De haute lutte la souffrance a bien été chassée de

quelques-uns de ses fiefs
Et les distances peuvent continuer à fondre
Certains vont même jusqu’à soutenir qu’il n’est pas

impossible que l’homme
Cesse de dévorer l’homme bien qu’on n’avance guère

de ce côté
Cependant cette suite de prestiges je prendrai garde

comme une toile d’araignée étincelante
Qu’elle ne s’accroche à mon chapeau
Tout ce qui vient à souhait est à double face et fallacieux
Le meilleur à nouveau s’équilibre de pire
Sous le bandeau de fusées
Il n’est que de fermer les yeux
Pour retrouver la table du permanent

Ceci dit la représentation continue
Eu égard ou non à l’actualité

L’action se passe dans le voile du hennin d’Isabeau de

Bavière
Toutes dentelles et moires

Aussi fluides que l’eau qui fait la roue au soleil sur les glaces des fleuristes d’aujourd’hui

Le cerf blanc à reflets d’or sort du bois du
Châtelet

Premier plan de ses yeux qui expriment le rêve des chants d’oiseaux du soir

Dans l’obliquité du dernier rayon le sens d’une révélation mystérieuse

Que sais-je encore et qu’on sait capables de pleurer

Le cerf ailé frémit il fond sur l’aigle avec l’épée

Mais l’aigle est partout

sus à lui

il y a eu l’avertissement

De cet homme dont les chroniqueurs s’obstinent à rapporter dans une intention qui leur échappe

Qu’il était vêtu de blanc de cet homme bien entendu qu’on ne retrouvera pas

Puis la chute d’une lance contre un casque ici le musicien a fait merveille

C’est toute la raison qui s’en va quand l’heure pourrait être frappée sans que tu y sois

Dans les ombres du décor le peuple est admis à contempler les grands festins

On aime toujours beaucoup voir manger sur la scène

De l’intérieur du pâté couronné de faisans

Des nains d’un côté noirs de l’autre arc-en-ciel soulèvent le couvercle

Pour se répandre dans un harnachement de grelots et de rires

Eclat contrasté de traces de coups de feu de la croûte qui tourne

Enchaîné sur le bal des
Ardents rappel en trouble de l’épisode qui suit de près celui du cerf

Un homme peut-être trop habile descend du haut

des tours de
Notre-Dame
En voltigeant sur une corde tendue
Son balancier de flambeaux leur lueur insolite au

grand jour
Le buisson des cinq sauvages dont quatre captifs

l’un de l’autre le soleil de plumes
Le duc d’Orléans prend la torche la main la mauvaise

main
Et quelque temps après à huit heures du soir la main
On s’est toujours souvenu qu’elle jouait avec le gant
La main le gant une fois deux fois trois fois
Dans l’angle sur le fond du palais le plus blanc les

beaux traits ambigus de
Pierre de
Lune à cheval
Personnifiant le second luminaire
Finir sur l’emblème de la reine en pleurs
Un souci
Plus ne m’est rien rien ne m’est plus

Oui sans toi
Le soleil

Marseille, décembre 1940

 

André Breton

 

André Breton et l’amour fou


Cadavre-exquis_Andre-bretonValentine-Hugo-Tristan-Tzara-et-greta-Knutson-1933

André Breton et l’amour fou

 

 

what-we-call-love

Le surréalisme est une quête passionnelle qui tend à indexer la veille sur le rêve, le rêve sur l’amour, l’amour sur la folie. Dans cette recherche, marquée du sceau du désir, les feux de l’amour  et les délires de la folie brossent et incendient les tableaux animés du rêve ; ils éclairent aussi le vaste champ de l’utopie ou de la révolution, « solution de tout rêve » selon la définition de Michel Leiris. Mais l’amour n’apparaît qu’au terme d’une attente incertaine, une attente de l’inattendu. L’amour surgit lors d’une rencontre, au gré du « hasard objectif », sous une pluie de coïncidences. La rencontre, cette provocation à l’amour est la condition même de toute activité surréaliste.

Jacques et Simone

En février 1916, alors qu’il est infirmier à l’hôpital militaire de la rue Du Boccage à Nantes, André Breton fait la connaissance du soldat Jacques Vaché soigné pour une blessure au mollet. Il partage alors avec le « mystificateur féroce » un « agynisme », une indifférence vis-à-vis de la femme ou encore un certain empressement à quitter celle avec qui on vient de coucher.  Mais le 6 janvier 1919, dans un hôtel de Nantes, l’inventeur de l’umour sans h succombera à une overdose d’opium. Dans le Manifeste du surréalisme Breton écrira : « Vaché est surréaliste en moi. » Le 25 août 1949, il confiera à Marie-Louise Vaché, la sœur de Jacques : « Votre frère est au monde l’homme que j’ai le plus aimé et qui, sans doute, a exercé la plus grande et la plus définitive influence sur moi. »

Pour André Breton, la rencontre était une raison de vivre. En juin 1920, il rencontre au jardin du Luxembourg Simone Kahn, en compagnie de Théodore Fraenkel et de Bianca Maklès. Le 15 septembre 1921, André Robert Breton se marie avec Simone Rachel Kahn à la mairie du XVIIe arrondissement de Paris. On peut signaler au passage que les quatre sœurs Maklès, Bianca, Sylvia, Rose et Simone, épouseront respectivement Théodore Fraenkel, Georges Bataille (puis Jacques Lacan), André Masson et Jean Piel. Quant à Janine Kahn, la sœur de Simone, elle se mariera avec Raymond Queneau. André Breton entretiendra avec Simone des relations d’adoration mystique jusqu’à leur séparation en 1929.

La dame aux gants bleu ciel

En octobre 1924, le Bureau de recherches surréalistes, rue de Grenelle, est ouvert au public. Le 15 décembre, Lise Meyer, née Hirtz, la future Lise Deharme, passe à la Centrale surréaliste. La permanence est tenue par Aragon et Breton. Aragon suggère en manière de jeu que Lise Meyer offre au Bureau de recherches un des étonnants gants bleu ciel qu’elle porte ce jour-là. Comme la visiteuse est sur le point d’y consentir, Breton, particulièrement troublé, la supplie de n’en rien faire. Sa panique augmente quand la dame projette de revenir poser sur la même table un gant féminin moulé en bronze, au poignet plié et aux doigts sans épaisseur. L’émoi de Breton est considérable. Depuis ce 15 décembre, il est fort épris de Lise Meyer, sans que son amour soit payé de retour. Son désespoir retentit dans des pages de l’Introduction au Discours sur le peu de réalité qui campent une atmosphère de fin du monde et où le narrateur se retrouve seul avec la femme aimée : « Paris s’est écroulé hier ». Un échantillon des lettres à la dame au gant témoigne de l’amour sublime ressenti par Breton : « Vous êtes pour moi, au sens propre du mot, une apparition » (11 février 1925).  « Je me débats dans ces fils invisibles qui partent de votre maison » (19 ou 26 février 1925). « [Madame Sacco, la voyante] s’est montrée absolument affirmative sur le fait que je n’ai jamais aimé et que je n’aimerais jamais que vous » (16 septembre 1927). « Lise, comment votre présence entière sans trace d’absence peut-elle ainsi se concilier avec votre absence ? » (24 septembre 1927). Mais l’amour dévorant pour Lise, alimenté entre autres par des invocations à Grandville, Rimbaud, Isidore Ducasse ou Gustave Moreau s’interrompt. Après maints soubresauts, cette passion s’éteint. André Breton est désenvoûté, il prend définitivement congé de sa propre passion. Un amour courtois, absolu et fétichiste, s’achève. La lettre de rupture du 25 octobre 1927 indique comment se dénoue cette grande passion contrariée : chacun restituera les objets prêtés ou empruntés, en particulier le gant de bronze (« de merveilleux souvenir et avenir », comme l’écrivait Breton le 24 septembre), évident substitut des gants bleu ciel, photographié pour Nadja, où il paraîtra.

Les yeux des amanteslise-meyer-septembre-1927

Le 4 octobre 1926, à Paris, non loin des Grands Boulevards, Breton rencontre Nadja (Léona Delcourt), « l’âme errante ». Il ressort du récit de Breton et de la trentaine de lettres éperdues adressées par la jeune femme à son amant que Nadja a fasciné André et qu’André a subjugué Nadja. Alors qu’elle vit d’expédients, Nadja est exaltée et troublée, électrisée et déchirée. Dans ces circonstances, le dessin représente pour elle une activité gratifiante. Breton a l’audace d’associer celle qu’il vient juste de rencontrer à une collection de boules de neige éditée par la Galerie Surréaliste. En témoigne un placard publicitaire de La Révolution surréaliste de décembre 1926 qui mentionne, outre deux boules de neige en principe réalisées, « Hommage à Picasso » et « Boule » par Man Ray, une troisième boule de neige en préparation, « L’Âme des amants » par N. D., autrement dit par Nadja Delcourt. « L’Âme des amants », « L’Enchantement » ou « La Fleur des amants », ces trois titres renvoient au même dessin représentant une fleur épanouie avec deux cœurs et deux paires d’yeux croisées, et dont la tige est issue de la tête d’un serpent. Ce dessin conjugue le regard de Nadja et celui d’André.

Le thème des yeux est récurrent dans les lettres de Nadja : « pourquoi m’as-tu pris mes yeux » (22 octobre 1926). « Ferme les yeux là deux minutes et pense. Qui vois-tu ? » (7 décembre 1926). Le 11 décembre, Nadja compose une image fantasmatique de Breton, relate un conte cruel où son amant adoré, tel un « Fauve aux dents de scie / Aux yeux envahissants », tâte sa proie et flaire un parfum apprécié. Le 13 décembre, le dessin de deux yeux féminins précède la signature de Nadja.

En 1963, Breton introduira dans l’édition définitive de Nadja un photomontage ise-meyer-les-yeux-decoupes-septembre-1927répliquant quatre fois les yeux découpés de son héroïne. Il semble comme obsédé par les yeux des femmes. En septembre 1927, il découpe les yeux d’une photo de Lise ; il détoure aussi son propre visage pour l’offrir à Lise. L’année suivante, un découpage des yeux de Suzanne Muzard figurera en bonne place dans son album de photos. Plus tard, au début de L’Amour fou, il entreprend une anamnèse. Retrouvant la piste de la dernière phrase de Nadja, il voit la beauté convulsive à l’œuvre quand les yeux s’ouvrent et chavirent à l’instar des fleurs qui éclatent : « Les grands yeux clairs, aube ou aubier, crosse de fougère, rhum ou colchique, les plus beaux yeux des musées et de la vie à leur approche comme les fleurs éclatent s’ouvrent pour ne plus voir, sur toutes les branches de l’air. » Comment, dans cette envolée, ne pas attribuer les yeux « crosse de fougère » à Nadja et à « La Fleur des amants » qui mêle les yeux d’André et ceux de la native de Saint-André ? Rappelons que surgit, à la fin de Nadja, Suzanne Muzard, celle que Breton, en novembre 1927, a arrachée à Emmanuel Berl pour fuguer à Toulon, celle qui lève la main vers la plaque indicatrice LES AUBES près du pont d’Avignon : c’est elle, la native d’Aubervilliers, la femme aux « grands yeux clairs, aube ou aubier ». Pour les yeux « rhum », on songe à Simone. Quant aux yeux « colchique », Breton adolescent avait été fasciné par les yeux violets d’une femme qui faisait le trottoir « à l’angle des rues Réaumur et de Palestro ».

L’amour-folie

Dans les lettres d’André à Lise, la dame aux gants bleu ciel semble sortie de l’aquarelle Apparition de Gustave Moreau. Dans la lettre à Simone du 22 août 1927 (écho au brusque départ de l’épouse de la rue Fontaine), André trouve un strict champ d’application de l’amour tendre et mystique qu’il voue à Simone dans le poème « Apparition » de Mallarmé. L’année 1927 verra la succession de trois événements : effondrement de Nadja, ultime accès d’amour-folie pour Lise et coup de foudre avec Suzanne. Si l’on lit avec attention les récits de Nadja et des Vases communicants ainsi que le poème Union libre tout à la gloire du corps de Suzanne, on s’aperçoit que Breton traverse de 1926 à 1932 une période d’amour-folie, où le désespoir le dispute à l’émerveillement. Le surréaliste idolâtre Lise durant trois ans. Il découvre le pouvoir médiumnique de Nadja mais demeure impuissant face à son internement. Suzanne l’ayant sommé de choisir entre elle et Simone, on en arrive à cette situation cocasse : Berl divorce et épouse Suzanne, qui s’empresse de rejoindre André, qui se sépare de Simone mais finit par ne plus s’entendre avec Suzanne.

Depuis sa rencontre avec Vaché, Breton songe à cartographier les contrées de l’humour noir. Avec Nadja, il expérimente dans la rue le hasard objectif. Quand Suzanne prend avec Berl des vacances à Tozeur puis Ajaccio, Breton conduit au sein du groupe surréaliste des recherches sur la sexualité. On y apprend que la nécessité de la réciprocité en amour est pour lui une découverte récente. Il dit aussi préférer infiniment la femme aimée qui se donne vite à celle qui se fera longtemps désirer. Enfin, à la question de savoir s’il a rencontré la femme de sa vie, Breton répond : « Je ne sais si j’ai rencontré cette femme. Si je l’ai rencontrée, elle n’est pas perdue pour moi. »  Ces trois points évoqués – réciprocité, spontanéité et fatalité – s’appliquent sans conteste à Suzanne Muzard. Au cours des six séances sur la sexualité qui se déroulent du 27 janvier au 3 mars 1928, Breton s’autorise à lever un peu le voile sur sa récente passion et sur lui-même. En tout cas, le 7 mars, obsédé par l’idée de revoir Suzanne, il demande à Simone la permission de se rendre à Ajaccio. Ce sera l’un des nombreux épisodes mélodramatiques entre Simone, Suzanne, Berl et Breton.

Ce vent d’amour-folie n’est pas étranger aux remous qui vont secouer le groupe surréaliste. Simone et son amant Max Morise défieront Breton, ainsi que Baron, Desnos, Leiris, Limbour et Queneau qui s’allieront avec Georges Bataille en faisant paraître le pamphlet Un cadavre dirigé contre Breton.

L’amour fou

L’Amour fou retrace la rencontre d’André Breton et de Jacqueline Lamba. On dénombre dans ce récit trois mardis fastes et deux lundis sombres. Le mardi 10 avril 1934, l’échange au restaurant entre le plongeur (« Ici, l’Ondine ! ») et la serveuse (« Ah ! Oui, on le fait ici, l’on-dîne ! ») annonce la venue de  Jacqueline, la naïade qui évolue nue dans l’aquarium d’un music-hall. Le mardi 29 mai 1934, c’est la folle rencontre avec Jacqueline, une rencontre que le poème « Tournesol » avait prophétisée onze ans auparavant. Le mardi 14 août 1934, est célébré le mariage avec l’ordonnatrice de la nuit du tournesol. Mais à ces trois dates féériques (Ondine, Tournesol, Mariage) répondent deux moments dramatiques. Le lundi 23 juillet 1934, alors qu’il vient de parler de Pierre Reverdy, dédicataire du poème « Tournesol », Breton aperçoit dans le bureau d’état-civil du XVIIe arrondissement l’affiche « Legs de Reverdy ». Surtout, le lundi 20 juillet 1936 se produit une discorde sur la plage du Fort-Bloqué, en relation maléfique avec le crime de la villa du Loch. L’amour fou n’est pas exempt de failles plus ou moins visibles.

Breton consacre les plus belles pages de L’Amour fou à son voyage avec Jacqueline aux Canaries. Revivant l’âge d’or dans ce « paysage passionné », il exalte en même temps la nature et l’amour unique. Comme il emploie à neuf reprises le mot « mille », il réussit, à travers cette répétition, à définir le concept même d’amour fou qui est un amour réciproque et unique : « Aucune autre femme n’aura jamais accès dans cette pièce où tu es mille, le temps de décomposer tous les gestes que je t’ai vue faire. Où es-tu ? Je joue aux quatre coins avec des fantômes. » / « Au soleil sèchent autant de sorties de bain que tu étais répétée de fois [= mille fois] dans la chambre trouble. » / « L’amour réciproque, tel que je l’envisage, est un dispositif de miroirs qui me renvoient, sous les mille angles que peut prendre pour moi l’inconnu, l’image fidèle de celle que j’aime, toujours plus surprenante de divination de mon propre désir et plus dorée de vie. »

Pour le surréaliste, l’amour unique et réciproque n’a rien de monotone, le jardin terrestre réserve encore des surprises. L’unité et la dualité recèlent des trésors de vitalité et de durée, d’effractions et de réfractions. L’amour unique possède mille atouts, mille facettes. À condition de ne pas se perdre, il tend naturellement vers le multiple. Telle la végétation luxuriante des flamboyants, de l’euphorbe, du sempervivum, du datura, de l’arbre à pain, du retama, tel le plus grand dragonnier du monde « qui plonge ses racines dans la préhistoire », telles la fusion des désirs et la profusion de la nature, telle la quête de la pierre philosophale, telle la dialectique du haut et du bas, telle la génération d’un objet fractal, les notions d’unité et de dualité, d’instinct et d’esprit, de présence et de représentation, de répétition et de différence se résolvent nécessairement dans une multiplicité de plans, de coupes, de paliers, de points de vue, de plateaux, de sensations, de souvenirs.

La passion amoureuse est une chose trop sérieuse pour être abandonnée à un adepte du libertinage, Paul Éluard par exemple. En revanche, l’auteur de L’Amour fou peut s’accorder avec le surréaliste roumain Ghérasim Luca, l’auteur de L’Inventeur de l’amour. Tous deux lient indéfectiblement le rêve, l’amour et la folie. Tous deux se fient à l’étoile noire du rêve et du hasard. Le groupe surréaliste est une association collagiste qui se meut dans un temps sans fil et un espace urbain propices à la circulation des affects, l’irruption des pensées, la fabrication des objets. Il y a dans l’amour unique, l’idée folle et désespérée de la persistance du désir. Le surréalisme se construit avec des durées automatiques, qui combinent l’aléatoire et l’éternel. L’amour fou est une musique répétitive qui fait entendre les différences et les nuances. Quand Breton, en l’honneur de Nelly Kaplan, baptise le 6 janvier 1957 « Fête des reines », il se réfère au poème « Royauté » de Rimbaud. Mais en sacrant la jeune cinéaste le jour de l’Épiphanie, il se remémore l’imprononçable jour de la mort de Jacques Vaché, son ami à jamais.

Georges Sebbag

Références

« André Breton et l’amour fou ». Inédit en français. Traduit en anglais (« André Breton and mad love ») par S. Leo Chapman in catalogue What we call love. From Surrealism to now, sous la dir. de Christine Macel et Rachael Thomas, IMMA, Dublin, 2015.

ODE A CHARLES FOURIER – ODE


ODE A CHARLES FOURIER – ODE

André Breton

En ce temps-là je ne te connaissais que de vue

Je ne sais même plus comment tu es habillé
Dans le genre neutre sans doute on ne fait pas mieux
Mais on ne saurait trop complimenter les édiles
De t’avoir fait surgir à la proue des boulevards extérieurs
C’est ta place aux heures de fort tangage
Quand la ville se soulève
Et que de proche en proche la fureur de la mer gagne

ces coteaux tout spirituels
Dont la dernière treille porte les étoiles
Ou plus souvent quand s’organise la grande battue

nocturne du désir
Dans une forêt dont tous les oiseaux sont de flammes
Et aussi chaque fois qu’une pire rafale découvre à la carène
Une plaie éblouissante qui est la criée aux sirènes
Je ne pensais pas que tu étais à ton poste
Et voilà qu’un petit matin de 1937

Tiens il y avait autour de cent ans que tu étais mort

En passant j’ai aperçu un très frais bouquet de violettes à tes pieds

Il est rare qu’on fleurisse les statues a
Paris
Je ne parle pas des chienneries destinées à mouvoir le troupeau
Et la main qui s’est perdue vers toi d’un long sillage égare aussi ma mémoire

Ce dut être une fine main gantée de femme
On aimait s’en abriter pour regarder au loin
Sans trop y prendre garde aux jours qui suivirent j’observai que le bouquet était renouvelé
La rosée et lui ne faisaient qu’un
Et toi rien ne t’eut fait détourner les yeux des boues diamantifères de la place
Clichy

Fourier es-tu toujours là

Comme au temps où tu t’entêtais dans tes plis de

bronze à faire dévier le train des baraques foraines

Depuis qu’elles ont disparu c’est toi qui es incandescent

Toi qui ne parlais que de lier vois tout s’est délié

Et sens dessus dessous on a redescendu la côte

Les lèvres entrouvertes des enfants boudant le sein

des mères dénudées
Et ces nacres d’épaules et ces fesses gardant leur duvet
S’amalgament en un seul bloc compact et mat d’écume

de rner
Que saute un filet de sang

Sur un autre plan

Car les images les plus vives sont les plus fugaces
La manche du temps hume la muscade

Et fait saillir la manchette aveuglante de la vie
Sur un autre plan
D’aucuns se prennent à choyer dans les éboulis au

bord des mares
Des espèces qui paraissent en voie de s’encroûter

définitivement
Mais qui les circonstances aidant ne semblent pas

incapables d’une nouvelle reptation
Et passent pour nourrir volontiers leur vermine
On répugne à trancher leurs œufs sans coque
Leur frai immémorial glisse sur la peur
Tu les a connues aussi bien que moi
Mais tu ne peux savoir comme elles sont sorties lissées et goulues de l’hivernage

Tu pensais que sur terre la création d’essai qui avait nécessité des modèles carnassiers d’ample dimension n’avait pas résisté au premier déluge alors que
précisais-tu une deuxième création sur l’Ancien
Continent et une troisième en
Amérique avaient trouvé grâce devant un second déluge de sorte que l’homme qui en était issu pouvait attendre de pied ferme et même qu’il lui appartenait de
précipiter à son avantage les créations 4, 5, etc..
Dieu de la progression pardonne-moi c’est toujours le

même mobilier
On n’est pas mieux pourvu sous le rapport des contre-moules antirat et antipunaise
Par ma foi les grands hagards de la faune préhistorique

Ne sont pas si loin ils gouvernent la conception de

l’univers
Et prêtent leur peau halitueuse aux ouvrages des

hommes
Pour savoir comme aujourd’hui le commun des mortels

prend son sort
Tâche de surprendre le regard du lamantin
Qui se prélasse au zoo dans sa baignoire d’eau

tiède
Il t’en dira long sur la vigueur des idéaux
Et te donnera la mesure de l’effort qui a été fourni
Dans la voie de
Y industrie attrayante
Par la même occasion

Tu ne manqueras pas de t’enquérir des charognards
Et tu verras s’ils ont perdu de leur superbe

Le rideau jumeau soulevé
Tu seras admis à contempler dans son sacre
Une main de sang empreinte à l’endroit du cœur sur

son tablier impeccable le boucher-soleil
Se donnant le ballet de ses crochets nickelés
Pendant que les cynocéphales de l’épicerie
Comblés d’égards en ces jours de disette et de marché

noir
A ton approche feront miroiter leur côté luxueux
Parmi les mesures que tu préconisais pour rétablir

l’équilibre de population (Nombre de consommateurs proportionné aux forces

productives)
Il est clair qu’on ne s’en est pas remis au régime

gastrosopkique
Dont l’établissement devait aller de pair avec la

légalisation des mœurs phanérogames
On a préféré la bonne vieille méthode

Qui consiste à pratiquer des coupes sombres dans la

multitude fantôme

Sous l’anesthésique à toute épreuve des drapeaux

Fourier il est par trop sombre de les voir émerger d’un

des pires cloaques de l’histoire
Epris du dédale qui y ramène
Impatients de recommencer pour mieux sauter

Sur la brèche

Au premier défaut du cyclone

Savoir qui reste la lampe au chapeau

La main ferme à la rampe du wagonnet

suspendu
Lancé dans le poussier sublime

Comme toi
Fourier

Toi tout debout parmi les grands visionnaires

Qui crus avoir raison de la routine et du malheur

Ou encore comme toi dans la pose immortelle

Du
Tireur d’épine

On a beau dire que tu t’es fait de graves

illusions
Sur les chances de résoudre le litige à

l’amiable
A toi le roseau d’Orphée

D’autres vinrent qui n’étaient plus armés seulement

de persuasion
Ils menaient le bélier qui allait grandir
Jusqu’à pouvoir se retourner de l’orient à l’occident
Et si la violence nichait entre ses cornes
Tout le printemps s’ouvrait au fond de ses yeux

Tour à tour l’existence de cette bête fabuleuse m’exalte et me trouble

Quand elle a donné de la tète le monde a tremblé il y a eu d’immenses clairières

Qui par places ont été reprises de brousse

Maintenant elle saigne et elle paît

Je ne vois pas le pâtre omnitone qui devrait

en avoir la garde
Pourvu qu’elle reste assez vaillante pour

aller au bout de son exploit
On tremble qu’elle ne se soit contaminée

dès longtemps près des marais
Sous la superbe
Toison si sournoisement

allaient s’élaborer des poisons

Le drame est qu’on ne peut répondre de ces êtres de très grandes proportions qu’il advient au génie de mettre en marche et qui livrés à leurs propres ressources
n’ont que trop tendance à s’orienter vers le néfaste à plus forte raison si le recours à un néfaste partiel et envisagé comme transitoire à l’effet même
de réduire dans la suite le néfaste entre dans les intentions dont ils sont pétris

Sans prix

A mes yeux et toujours exemplaire reste le premier

bond accompli dans le sens de l’ajustement de

structure
Et pourtant quelle erreur d’aiguillage a pu être

commise rien n’annonce le règne de
Ykarmonie
Non seulement
Oésus et
Lucullus
Que tu appelais à rivaliser aux sous-groupes des tentes

de la renoncule
Ont toujours contre eux
Spartacus
Mais en regardant d’arrière en avant on a l’impression

que les parcours de bonheur sont de plus en plus

clairsemés
Indigence fourberie oppression carnage ce sont toujours

les mêmes maux dont tu as marqué la civilisation au

fer rouge
Fourier on s’est moqué mais il faudra bien qu’on tâte

un jour bon gré mal gré de ton remède
Quitte a faire subir à l’ordonnance de ta main telles

corrections d’angle
A commencer par la réparation d’honneur
Due au peuple juif
Et laissant hors de débat que sans distinction de

confession la libre rapine parée du nom de commerce

ne saurait être réhabilitée
Roi de passion une erreur d’optique n’est pas pour

altérer la netteté ou réduire l’envergure de ton regard
Le calendrier à ton mur a pris toutes les couleurs du

spectre
Je sais comme sans arrière-pensée tu aimerais
Tout ce qu’il y a de nouveau
Dans l’eau
Qui passe sous le pont

Mais pour mettre ordre à ces dernières acquisitions et qui sait par impossible se les rendre propices
Ton vieux bahut en cœur de chêne est toujours bon
Tout tient sinon se plaît dans ses douze tiroirs.

André Breton

Femmes sur la Plage – Constellation


l

 Femmes sur la Plage – Constellation

Le sable dit au liège : «

Comme le lit de sa plus belle nuit je moule ses formes qui suspendent en leur centre la navette de la mer.
Je la flatte comme un chat, à la démembrer vers tous ses pôles.
Je la tourne vers l’ambre, d’où fusent en tous sens les
Broadways électriques.
Je la prends comme la balle au bond, je l’étends sur un fil. j’évapore jusqu’à la dernière bulle ses lingeries et, de ses membres jetés, je lui fais faire la roue de la
seule ivresse d’être. »
Et le liège dit au sable : «
Je suis la palette de son grain, je creuse le même vertige à la caresse.
Je l’abîme et je la sublime, ainsi les yeux mi-clos jusqu’à l’effigie de la déité immémoriale au long du sillage des pierres levées et je vaux ce que pour son
amant, la première fois qu’elle s’abandonne, elle pèse dans ses bras. »

 André Breton
Illustration Peinture sans titre – Dora Maar
https://www.youtube.com/watch?v=1B2tXs8CX6I
Comme un pirate revenu à Vallières, le jour me débarque en arrière. C’est matin à St-Georges-de-Didonne, avant que je ne fasse le Ras d’Eau à Royan avec le précieux coquillage emporté dans mes bagages. Beaucoup sont depuis morts, mais ceux qui s’en souviennent  n’ont pas quitté la chaleur du sable. Il est un autre jour, Paris s’endort, les boulangers vont pouvoir dormir. Du sable de l’estuaire un piano monte.  Les chemins de vélo sont toujours une surprise. Breton a tout dit: « Je suis la palette de mon grain ». Mon Coeur ta caresse est à marée. D’écume j’ai les yeux qui Boris de tes seins. Un voleur de bicyclette en 2017 a perturbé la voix de la cabane, mais ce n’est pas en dissimulant le phare que l’on éteint la lumière. Les allumettes traversent ma mémoire intacte. Pas besoin de les gratter. Ce que l’on aime se mène à terme. C’est vrai que je suis de ces hommes capables d’enfanter. Mon bonheur est d’être jardinier.
Niala-Loisobleu – 7 Janvier 2018
photo-635984193082676925-1

TOUJOURS POUR LA PREMIERE FOIS


TOUJOURS POUR LA PREMIERE FOIS

Toujours pour la première fois

C’est à peine si je te connais de vue

Tu rentres à telle heure de la nuit dans une maison

oblique à ma fenêtre

Maison tout imaginaire

C’est là que d’une seconde à l’autre

Dans le noir intact

Je m’attends à ce que se produise une fois de plus la

déchirure fascinante

La déchirure unique

De la façade et de mon cœur

Plus je m’approche de toi

En réalité

Plus la clé chante à la porte de la chambre inconnue

Où tu m’apparais seule

Tu es d’abord tout entière fondue dans le brillant

L’angle fugitif d’un rideau

C’est un champ de jasmin que j’ai contemplé à l’aube

sur une route des environs de Grasse

Avec ses cueilleuses en diagonale

Derrière elles l’aile sombre tombante des plants dégarnis

Devant elles l’équerre de l’éblouissant

Le rideau invisiblement soulevé

Rentrent en tumulte toutes les fleurs

C’est toi aux prises avec cette heure trop longue jamais

assez trouble jusqu’au sommeil

Toi comme si tu pouvais être

La même à cela près que je ne te rencontrerai peut-être

jamais

Tu fais semblant de ne pas savoir que je t’observe

Merveilleusement je ne suis plus sûr que tu le sais

Ton désœuvrement m’emplit les yeux de larmes

Une nuée d’interprétations entoure chacun de tes gestes

C’est une chasse à la miellée

Il y a des rocking-chairs sur un pont il y a des branchages

qui risquent de t’égratigner dans la forêt

Il y a dans une vitrine rue Notre-Dame-de-Lorette

Deux belles jambes croisées prises dans de hauts bas

Qui s’évasent au centre d’un grand trèfle blanc

Il y a une échelle de soie déroulée sur le lierre

Il y a

Qu’à me pencher sur le précipice et de ton absence

J’ai trouvé le secret

De t’aimer

Toujours pour la première fois

André Breton « L’air de l’eau »

Tes yeux devenus sans heures marquent le tant des aiguilles de tes cils, Tic-tac, mon coeur fait coucou tendu, La transe apparence se concentre d’une simple apposition des paumes pour te faire venir au clos de mes paupières, Les contrées par où défilent les mots tus sont plaines de semences, N’as-t-on pas vu les terriers organiser des journées portes-ouvertes ? Dans l’invisible lumière des hésitations réitérées au bord des jours, les trèfles à quatre-feuilles n’ont qu’une suspension tributaire de la solidité de la tige, trois points c’est tout, Sur les corniches de mes vertiges je varappe à tes parois avec tes seins tenus à demain en balancier,Toi au bout du long couloir sombre des nuits approche des rose matins, Nos lèvres ont soif, les longues traversées sèchent la langue de leur sel au centre du silence que le vent porte au centre de nos pensées, Voic l’herbe folle de la comète, Nous nous y accrochons de nos dos renversés, Allongés sur le m’aime drap, nus, au fil de notre odyssée la rivière méandre sans ahaner,

Je te laisse ma main

A tremper dans ton encrier

Niala- Loisobleu

2 Avril 2017