MARIO (Jacques Bertin)


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MARIO (Jacques Bertin)

Mario

C’est le cœur qui a mal, je crois, Mario, c’est le cœur simplement,
Mais d’une si infiniment infime douleur qu’un violon
Ne saurait, même au plus ténu de son registre, l’apaiser
Mario, à peine comme au loin les jours de pluie une fumée,

Comme l’invisible dessin d’un vol d’oiseau dans l’air limpide
Une douleur.Mais tout est calme. Aucun de ces élancements
Du sang. Et point de ces amas au ciel menaçants de nuages,
Non plus le désespoir violent comme un saccage. C’est le cœur

Simplement épinglé, Mario, le cœur cloué comme une image
Sur une vie aux couleurs d’eau, sur un décor aux couleurs mortes
Ou comme une affiche, Mario, séchée sur une porte,
Et dont un lambeau bouge à l’air léger.

Le cœur qui dit d’une manière si timide qu’il ne peut
Aller plus loin dans cette vie destinée pourtant au grand large,
Or l’univers inflexible grince sous la corne et se charge
De nous, tout comme l’œil implacable des gens.

Suis-je si vieux ? Moi qui parlais au temps qu’il fait comme un prophète
À la religion bonne et gaie, toute bataille m’était fête,
Je suis comme si un huissier, portant bien haut le candélabre
En plein jour, dans mon propre cœur, parmi les dunes m’emmenait

Où je m’enfonce à chaque pas, perdant le souffle sous le masque
À moins que ce ne soit mon cœur, mon vieux Mario, là, cette barque
Enfouie dans la marée de sable et par une herbe douce aux pieds
Recouverte et tenue par la ligne sans vie des peupliers

Jacques Bertin

 

LEGS DU CHOC


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LEGS DU CHOC

Cri de naissance, bouche noire.

Néant ouvert à vif,

Ventre nourri, béant,

Sans pourriture :

Le ciel nocturne fait sauter ses crochets


Crisse,

Glissé entre deux immenses paupières

Abaissées.

Statue ensablée, sans miroir.

Sans nez,

Proue menaçante et qui déchire la terre,

Mon corps,

Avancé au sein du petit jour.

Jette ses mains tendues

Rames basculées

Au ras de l’horizon survolé

Bouche géante,
Molle fêlure,
Fissures du bloc de l’être,
Tête criante à l’éveil,
Présence massive

Gonflée comme une grenade
Du sang millénaire des notions

Lancée à perdre l’air

À l’entrée glaciale de la boucherie

II

Ministres aveugles, sur les sommets à l’écart,

Oubliés par les passants obnubilés,

Vous tramez le destin des solitaires.

C’est vous qui me parlez — du lieu

Où le soleil foudroie les égarés,

Des quais d’un port bloqué par la banquise.

C’est vous qui faites rayonner en moi

Plusieurs pays.

C’est vous qui me peuplez de solitudes

Fraternelles.

C’est vous qui entourez d’ouate

Ce cœur dont les cordes vont craquer

Sous votre haute surveillance

Dans un fracas de mâts brisés.

Nous nous sommes trompés plusieurs fois,

Vous et moi.
Vous avez annoncé des ailes

Immaculées,

Pointues et parfaites, dans le ciel bouché.

Elles ne sont pas venues.

Vous avez dit :
La douceur décrispera le visage des passantes

Et le hérissement électrique

De la foule miroitante continue.

Des animaux chargés de haine demeurent postés

Aux carrefours.

Vous avez été bafoués,

Mes dieux.

De la beauté de votre aura,

Ne reste qu’un poudroiement imperceptible

À la base de la fusée envolée.

Batailles perdues à la dérive,

Les soldats ont glissé dans le cafion du brouillard.


Disparues, mille armées étincelantes,

Le sol, à perte de vue, nu comme une lame de couteau.

III

Arme-toi.
Ménage tes lumières et ton sang.
Le soleil est un chien qui aboie sur ton seuil.
Arme-toi.
Ne sois pas orphelin de ta force.
Sans toi la terre ne serait pas si proche.
Ancre-toi dans le brasier mouvant des rocs.
Ne laisse pas la nuit s’infiltrer dans ton corps.
Tue le taureau têtu qui te provoque.

Etends-toi dans la mer.
Fais la nageoire et dors.

Demain la vie sera matière de l’espoir

Et tu feras du jour la charrue et le grain.

Mets le rêve et le monde au plus clair de ton cœur.

Amplifie notre pain.
Magnifie notre paix.

Ton éveil perpétuel élucide les vies.

Ton génie donne accès aux plus folles clartés.

Arme-toi. Éclaire et protège la liberté.

III

Monde, chaud couvercle soulevé,

Bouilloire du corps surpeuplé,

Mer animale,

Tu touches mes écueils, tu frôles mon secret,

Tu erres,

En toi je confonds mon nom, ma soif,

En toi mes volcans se désaltèrent,

Ton spectacle me masse

Et me maintient au bord du vide, vivant.

Lambeau haletant, balbutiant,

Cœur lâché sur les lèvres,

Gifles, insultes des feuilles dans ma fuite,

Poursuite continue dans les bois opaques,

La vase des étangs,

Poursuite éclairée çà et là

Par des yeux, par des cris

Au bout d’un purgatoire perpétué.

IV

Accroché à la vacuité du ventre
Sceau des puissances du contre-sang
Le marteau à cran d’arrêt
Suspend le mouvement mesuré de la tête

Une lampe supplémentaire
Manque à tout être qui tue À tout être qui perfore
Le casque assourdissant de la tête

Le chiffre de la clé toujours caché
Une main nue tâtonne sur le mur
Qui tait tout ce qu’il a vu

V

Cervelle nue
Idéale paillette

Scintillante dans le soleil

Toujours extirpée par la main exacte

De la mort

Jamais sauvée à l’air libre

Jamais baignée dans un bol propre

Sacrifiée

Sacrifiée au su des témoins impotents

VI

Haute manoeuvre calculée

Ministres obséquieux

Attentifs aux signes subversifs

Un détachement saccage le silence du sous-bois

Le doigt fusilleur dans le vent

Le coude empâté par la folie

Les hommes me font reculer dans le fourré

Basculé

Le dernier instant ralenti sous la neige

Basculé sur la mousse

Pendant la messe indistincte des arbres

Éjecté du fût vivant par un coup à bout portant

VII

La corde arrachée à la glotte

La vie encerclée dans les têtes

Toute la puissance d’une motte de germes

Captée à demi-mots entre deux murs de misère

Sous le ciel sillonné d’une lueur de phosphore

Le cri retenu de l’ami

Annonce la perte aiguë de l’épi

Bloqué dans la gorge

Saignée du soleil troué par le soir

Un cadavre prolifère sur la lande

Bruyère étrange et délaissée

Qu’on voit glisser de l’épaule du grand tertre

VIII

Groins !

hacals et dieux du rien

ictateurs de dérive !

rande barre noire du talion sur vos yeux :

lus de main plus de souffle plus de sang

écité sans voix
Espace inexploré des disparus
L’attention du forcené assassiné
N’éclaire plus la lanterne obsolète des passants

Une autre présence manque à tout vivant

Pour voir loin – hors de soi

Et compter un brasier de plus sous les branches de la terre

IX

Dans la cellule où tourne en vain la vie
Où la chaleur ne cesse d’assiéger la bouche
Où l’homme prête encore son souci
Au plus mince accident du monde

Dans la cellule où s’évertue la vie
Fièvre sortie de l’aorte comme une lave
Boucherie où l’homme mord son poing

Dans la cellule où le sang féconde

L’énergie de la chance fraternelle

L’homme sans miroir apprend la mort par cœur

X

Le malaise est en nous comme un ttou
En vain nous invoquons notre présence
La campagne a perdu le son de notre voix
Le cœur insensible et voilé aveugle le soleil

Nul homme ne lit les alphabets de la menace
Le ciel rauque arrache ses pétales jusqu’au sang

Pieds nus

Mains liées

Yeux bandés

Poussés vers le non-sens

La plaque incandescente

Où bouge l’armoirie vive du destin

Harnachés comme des chiens sur les pelisses du pôle

Sur tous les continents

Les hommes sont acculés à taire ce que chacun sent

Un nuage increvé maintient le doute en suspens

Il est trop tard pour égorger

Les sangliers qui ruent contre la porte

Tout est serein dans la tension blafarde de midi

Horrible pause

Où les bouchers se mirent dans leurs couteaux

Tous nos silences font rage

Leurs rafales

Etouffent tous les cris sous leur neige

Exilé

L’œil unique émerge du mur de la prison

Et cherche le foyer des tentacules

Aveugle point au centre de la voi

XI

Ceux de nulle concession !
Ceux de vigilance masquée !

Néfaste !
Vieux sentiment sanglant des gestes !

La rage aux gencives met le cœur aux arrêts !

Rivières du vide !
Vengeances aiguës, acides !

Votre hébétude irritée se perpétue, indémêlée,

Sous la coupe des coups bas !
Soleils mort-nés !

Le pain coupé par le bourreau n’est pas sauvé.

Levé au centre du sanglot le crime est clos

Et couronné — boue prolongée par la pourpre.

Cardinale venu !
Jamais immaculée !
Quand

Rougiras-tu, retournée comme un gant sur la paume,

Ouverte à l’or, rebelle à certaines poignées ?

Tous les hommes referment leurs éternels loquets.

Un fleuve engloutit les morts dans le son de ma voix.

Une armée m’attend à l’horizon, crucifiements

Aux
Golgothas quotidiens des soldats.

L’époque est lourde à porter sous les morts.

Épais nuages plombés, faisans dorés abattus

Dans les bois !
Matière aurorale des combats !

Du matin, personne ne relève les gardiens.

Le jour est déserté !
L’invasion sociale arrache

À la rue son masque de charité.
Chiennerie

D’un homme qui se détruit et crache sur la vie !
Chiennerie chamarrée sous l’écrasant plafond !
Profond écueil des muets !
Oubliettes maçonnées !
Souricière amère où ne m’inspire nul survivant !
Prisons !
Chancres !
Cancers des poumons !

Demain, la vie, à genoux, suppliera le poète

De crier son amour dans la cour de ses saboteurs.

Demain, la mort, privée de son dernier éclat

Aux yeux du cœur torturé, pourrira sous la loi.

Sans ombres futures, la vie interrogera la vie

Et répondra présente aux questions de la nuit.

Toute violence sera levée.
Toute erreur réveillée.

Tout homme sera la perle qui manque à la journée.

L’acte unique de chacun déclenchera la chance

Où l’instant sera roi et l’avenir son pouvoir.

Mais aujourd’hui les cimetières sont à vif

Et flétris par de splendides morts de forcerie.

Des fleurs étranges, fascinées, ont éclaté

Sous le ciel innocent qu’assombrit notre aveu.

Étincelles inquiétantes !
Courts-circuits répétés !

La panne menace partout, chaque jour est coûteux !

Dans l’obscurité, une vague, un plan, une assemblée

Font des trous parmi nous, sous de mortelles étoiles

Qui n’éclairent pas les tueurs, mais créent des fossoyeurs.

Nature abandonnée !
Tombeaux d’involontaires !
Avorteurs de destins !
J’accuse tous vos trafics !
La nuit créée par l’homme est un abîme en trop
Au bord duquel je crie que cesse le scandale.

Printemps 1954

Alain Jouffroy

Monstruosité du banal laissant apparaître

au présent du racolage de mode et lavage de cerveau

la Beauté brute

 

L’inculte s’auto-punaise

l’exclamation se bâillonne

l’orgueil s’étalonne

le paraître se gomme

De la tare du difforme l’humilité ferme derrière elle…

 

Niala-Loisobleu – 23/01/19

 

L’EAU RACONTEE


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L’EAU RACONTEE

Le bois flotté des jetées tient le blanc de tes voiles en orangeraie

sur le quai le char à banc transporte l’iode de tes pores aux derniers étangs avant que les canards deviennent solitaires

ta peau laisse dans la boule

la chaleur de ton corps son et lumière

et la glace fond dans mon vers quand je passe entre les barreaux d’un nuage

comme un soleil forge une autre histoire

je te pèle

tu cries

« Pas de quartier »

 

(Dessin de Paul Delvaux)

Niala-Loisobleu – 22/01/19

COLIN-MAILLARD


 

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COLIN-MAILLARD

 

Avant qu’ils ne déplacent le cours des choses je feuillette, disert, moitié ailleurs, le ressenti à choisir pour manger. Une sardine quand ça bouchait le port ça entrait dans ces endroits où personne ne va. Les tiroirs du marchand de couleurs de la rue de Verneuil tenaient le blanc de mon zinc prêt à décoller. De l’Antoine en carte postale. Comme les blanchisseuses toujours chaudes du décolleté. Les bons de la Semeuse  je les imaginais pleins et lourds comme un 95 b, quand Marthe les collait dans son album de timbres, Elle avait le mot pour combler ma rime, j’en restais poudre de riz sur le nez à la sortie de la baignoire en zinc du dimanche pendant que la cuisinière me prévenait qu’à midi on mangerait la daube qui cuisait enfin après trois jours de marinade. Le sachet de lithiné mettait ses bulles dans l’eau plate, le coco lui c’était pour le quatre-heures. Pendant la guerre dans les Vosges, la limonade accompagnait les parties de grosses boules en bois clouté où on enfonçait ses doigts. C’est là que j’ai décidé d’avoir toujours un cheval. Les Tuileries m’en avaient donné le manège, l’exode à la campagne m’en  a appris la vertu. Quand dételés du tombereau lourd de betteraves ils venaient à l’abreuvoir du bas la côte du village, juste sous le fenêtres de la maison, la tête dans l’eau je ne voyais que  leur croupe. L’émotion de cette image est une forme de mirage qui m’est resté. Il y a des bas-reins qui contiennent plus que tout, ma boîte d’épingles, de ficelle, de boutons, d’écrous sans vice et de bouts de bois m’a permis d’aller plus loin qu’une panoplie de Superman pour jouer au train électrique. Il y a de la chair dans ce que les doigts sentent en tâtant pour trouver leur nom. C’est comme avant d’écrire quand la couleur sort de l’encrier du tube. Toi qui sait comme j’aime ta tripe, fais en sorte de me la garder sans la mettre à la mode. Il faut se démasquer soi-même pour reconnaître son Autre…

Niala-Loisobleu – 22/01/19

FAUT-IL ÊTRE FOU


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FAUT-IL ÊTRE FOU

Faut-il être fou pour avoir aimé les rides d’un vieil Espagnol ?
Être fou pour avoir frémi aux pleurs d’une gitane aveugle ?
Être fou pour avoir bondi aux poings brandis d’un vieux Quichotte ?
Ici quinze cents sacrés cœurs mauresques et le drapeau de Charles Quint
Montent pour me clouer les yeux au mur d’un couvent andalou

Chez moi il y a des fontaines lourdes et des pommes d’après saison
Quinze gamins en mal de rêve y viennent sourdre des chansons
Chez moi de jambes folles vont les filles au long des matins de chardon
Prier Sainte Anne en ses chapelles en sa rose et bouquets d’ajoncs
Chez moi toutes les filles s’appellent Anne et elles ont toutes seins blancs
Cuisses lourdes et hanches vastes, j’y menais rêver mes troupeaux
Chez moi j’ai quatre amis, quatre poètes : Pierre, Jacques, Yves et Joël
Pierre, Jacques, Yves et Joël, oh, ne m’ayez pas oublié
N’ayez pas oublié nos filles, nos fredaines et nos chansons

Ici, derrière un vieux muret de pierres, j’attends la mort dans un sommeil
Peuplé du lait de femmes blanches au froid d’un marbre horizontal
La nuit, la nuit sur mon fusil de pierre je mords des chevaux andalous
Je blesse au vagin des gitanes, j’embrasse des épagneuls roux
Et de tendres gazelles blanches, et je brûle des orangers

Ici il y a un gamin timide avec des tulles de princesses
Qui brûle mes Républicains
Dernier matin de ma jeunesse
Déchirée de viol et de sang
La mort s’en vient, matin blafard
Dix-huit nuits m’ont amené là
Dix-huit rêves pour y venir
Dix-huit rêves pour y mourir

Je pense à toutes mes années
Je pense à toutes mes gazelles
Mes gazelles abandonnées
Pierre, Jacque, Yves et Joël
Nous nous sommes bien oubliés
Voici la Garce qui s’en vient et j’ai l’éternité pour moi
Pour une chanson dans le sol où l’amour est enfin réel

Jacques Bertin

 

FATA MORGANA


FATA MORGANA

 

André Breton

 

Ce matin la fille de la montagne tient sur ses genoux

un accordéon de chauves-souris blanches
Un jour un nouveau jour cela me fait penser à un

objet que je garde

Alignés en transparence dans un cadre des tubes en

verre de toutes les couleurs de philtres de liqueurs

Qu’avant de me séduire il ait dû répondre peu importe

à quelque nécessité de représentation commerciale

Pour moi nulle œuvre d’art ne vaut ce petit carré fait

de l’herbe diaprée à perte de vue de la vie
Un jour un nouvel amour et je plains ceux pour qui

l’amour perd à ne pas changer de visage
Comme si de l’étang sans lumière la carpe qui me tend

à l’éveil une boucle de tes cheveux
N’avait plus de cent ans et ne me taisait tout ce que

je dois pour rester moi-même ignorer
Un nouveau jour est-ce bien près de toi que j’ai dormi
J’ai donc dormi j’ai donc passé les gants de mousse
Dans l’angle je commence à voir briller la mauvaise

commode qui s’appelle hier
Il y a de ces meubles embarrassants dont le véritable office est de cacher des issues

De l’autre côté qui sait la barque aimantée nous pourrions partir ensemble

A la rencontre de l’arbre sous l’écorce duquel il est dit

Ce qu’à nous seuls nous sommes l’un à l’autre dans la grande algèbre

Il y a de ces meubles plus lourds que s’ils étaient emplis de sable au fond de la mer

Contre eux il faudrait des mots-leviers

De ces mots échappés d’anciennes chansons qui vont au superbe paysage de grues

Très tard dans les ports parcourus en zigzag de bouquets de fièvre

Écoute

Je vois le lutin

Que d’un ongle tu mets en liberté
En ouvrant un paquet de cigarettes
Le héraut-mouche qui jette le sel de la mode
Si zélé à faire croire que tout ne doit pas être de toujours
Celui qui exulte à faire dire
Allô je n’entends plus

Comme c’est joli qu’est-ce que ça rappelle

Si j’étais une ville dis-tu
Tu serais
Ninive sur le
Tigre
Si j’étais un instrument de travail
Plût au ciel noir

tu serais la canne des cueilleurs dans les verreries
Si j’étais un symbole
Tu serais une fougère dans une

nasse
Et si j’avais un fardeau à porter
Ce serait une boule

faite de têtes d’hermines qui crient
Si je devais fuir la nuit sur une route
Ce serait le

sillage du géranium

Si je pouvais voir derrière moi sans me retourner
Ce serait l’orgueil de la torpille

Comme c’est joli

En un rien de temps

Il faut convenir qu’on a vu s’évanouir dans un rêve

Les somptueuses robes en tulle pailleté des .arroseuses

municipales
Et même plier bagage sous le regard glacial de l’amiral

Coligny
Le dernier vendeur de papier d’Arménie
De nos jours songe qu’une expédition se forme pour

la capture de l’oiseau quetzal dont on ne possède

plus en vie oui en vie que quatre exemplaires
Qu’on a vu tourner à blanc la roulette des marchands

de plaisir

Qu’est-ce que ça rappelle

Dans les hôtels à plantes vertes c’est l’heure où les charnières des portes sans nombre

D’un coup d’archet s’apprêtent à séparer comme les oiseaux les chaussures les mieux accordées

Sur les paliers mordorés dans le moule à gaufre fracassé où se cristallise le bismuth

A la lumière des châteaux vitrifiés du mont
Knock-Farril dans le comté de
Ross

Un jour un nouveau jour cela me fait penser à un objet que garde mon ami
Wolfgang
Paalen

D’une corde déjà grise tous les modèles de nœuds réunis sur une planchette

Je ne sais pourquoi il déborde tant le souci didactique

qui a présidé à sa construction sans doute pour une

école de marins
Bien que l’ingéniosité de l’homme donne ici sa fleur

que nimbe la nuée des petits singes aux yeux

pensifs
En vérité aucune page des livres même virant au

pain bis n’atteint à cette vertu conjuratoire rien

ne m’est si propice
Un nouvel amour et que d’autres tant pis se bornent

à adorer
La bête aux écailles de roses aux flancs creux dont

j’ai trompé depuis longtemps la vigilance
Je commence à voir autour de moi dans la grotte
Le vent lucide m’apporte le parfum perdu de l’existence
Quitte enfin de ses limites
A cette profondeur je n’entends plus sonner que le

patin
Dont parfois l’éclair livre toute une perspective

d’armoires à glace écroulées avec leur linge
Parce que tu tiens

Dans mon être la place du diamant serti dans une vitre
Qui me détaillerait avec minutie le gréement des

astres
Deux mains qui se cherchent c’est assez pour le toit

de demain
Deux mains transparentes la tienne le murex dont

les anciens ont tiré mon sang

Mais voici que la nappe ailée

S’approche encore léchée de la flamme des grands vins
Elle comble les arceaux d’air boit d’un trait les lacunes des feuilles

Et joue à se faire prendre en écharpe par l’aqueduc
Qui roule des pensées sauvages

Les bulles qui montent à la surface du café

Après le sucre le charmant usage populaire qui veut

que les prélève la cuiller
Ce sont autant de baisers égarés
Avant qu’elles ne courent s’anéantir contre les bords 0 tourbillon plus savant que la rose
Tourbillon qui emporte l’esprit qui me regagne à

l’illusion enfantine
Que tout est là pour quelque chose qui me concerne

Qu’est-ce qui est écrit

Il y a ce qui est écrit sur nous et ce que nous écrivons

Où est la grille qui montrerait que si son tracé extérieur

Cesse d’être juxtaposable à son tracé intérieur

La main passe

Plus à portée de l’homme il est d’autres coïncidences
Véritables fanaux dans la nuit du sens
C’était plus qu’improbable c’est donc exprès
Mais les gens sont si bien en train de se noyer
Que ne leur demandez pas de saisir la perche

Le lit fonce sur ses rails de miel bleu

Libérant en transparence les animaux de la sculpture

médiévale
Il incline prêt à verser au ras des talus de digitales
Et s’éclaire par intermittence d’yeux d’oiseaux de

proie

Chargés de tout ce qui émane du gigantesque casque emplumé d’Otrante

Le lit fonce sur ses rails de miel bleu

Il lutte de vitesse avec les ciels changeants

Qui conviennent toujours ascension des piques de

clôture des parcs
Et boucanage de plus belle succédant au lever de

danseuses sur le comptoir
Le lit brûle les signaux il ne fait qu’un de tous les

bocaux de poissons rouges
Il lutte de vitesse avec les ciels changeants
Rien de commun tu sais avec le petit chemin de fer
Qui se love à
Cordoba du
Mexique pour que nous ne

nous lassions pas de découvrir
Les gardénias qui embaument dans de jeunes pousses

de palmier évidées
Ou ailleurs pour nous permettre de choisir
Du marchepied dans les lots d’opales et de turquoises

brutes
Non le lit à folles aiguillées ne se borne pas à dérouler

la soie des lieux et des jours incomparables
Il est le métier sur lequel se croisent les cycles et

d’où sourd ce qu’on pressent sous le nom de musique

des sphères
Le lit brûle les signaux il ne fait qu’un de tous les

bocaux de poissons rouges
Et quand il va pour fouiller en sifflant le tunnel charnel
Les murs s’écartent la vieille poudre d’or à n’y plus

voir se lève des registres d’état-civil
Enfin tout est repris par le mouvement de la mer
Non le lit à folles aiguillées ne se borne pas à dérouler

la soie des lieux et des jours incomparables

C’est la pièce sans entractes le rideau levé une fois pour toutes sur la cascade

Dis-moi

Comment se défendre en voyage de
Parrière-pensée

pernicieuse
Que l’on ne se rend pas où l’on voudrait
La petite place qui fuit entourée d’arbres qui diffèrent

imperceptiblement de tous les autres
Existe pour que nous la traversions sous tel angle

dans la vraie vie
Le ruisseau en cette boucle même comme en nulle

autre de tous les ruisseaux

Est maître d’un secret qu’il ne peut faire nôtre à la volée

Derrière la fenêtre celle-ci faiblement lumineuse entre bien d’autres plus ou moins lumineuses
Ce qui se passe

Est de toute importance pour nous peut-être faudrait-il revenir

Avoir le courage de sonner

Qui dit qu’on ne nous accueillerait pas à bras ouverts

Mais rien n’est vérifié tous ont peur nous-mêmes

Avons presque aussi peur

Et pourtant je suis sûr qu’au fond du bois fermé à clé qui tourne en ce moment contre la vitre

S’ouvre la seule clairière

Est-ce là l’amour cette promesse qui nous dépasse

Ce billet d’aller et retour éternel établi sur le modèle de la phalène chinée

Est-ce l’amour ces doigts qui pressent la cosse du brouillard

Pour qu’en jaillissent les villes inconnues aux portes

hélas éblouissantes
L’amour ces fils télégraphiques qui font de la lumière

insatiable un brillant sans cesse qui se rouvre

De la taille même de notre compartiment de la nuit
Tu viens à moi de plus loin que l’ombre je ne dis

pas dans l’espace des séquoias millénaires
Dans ta voix se font la courte échelle des trilles

d’oiseaux perdus

Beaux dés pipés

Bonheur et malheur

Au bonneteau tous ces yeux écarquillés autour

d’un parapluie ouvert
Quelle revanche le santon-puce de la bohémienne
Ma main se referme sur elle
Si j’échappais à mon destin

Il faut chasser le vieil aveugle des lichens du mur

d’église
Détruire jusqu’au dernier les horribles petits folios

déteints jaunes verts bleus roses
Ornés d’une fleur variable et exsangue
Qu’il vous invite à détacher de sa poitrine
Un à un contre quelques sous

Mais toujours force reste

Au langage ancien les simples la marmite

Une chevelure qui vient au feu

Et quoi qu’on fasse jamais happé au cœur de toute

lumière
Le drapeau des pirates

Un homme grand engagé sur un chemin périlleux
Il ne s’est pas contenté de passer sous un bleu d’ouvrier les brassards à pointes acérées d’un criminel célèbre

A sa droite le lion dans sa main
Voursin
Se dirige vers l’est

Où déjà le tétras gonfle de vapeur et de bruit sourd les airelles

Voilà qu’il tente de franchir le torrent les pierres qui

sont des lueurs d’épaules de femmes au théâtre
Pivotent en vain très lentement
J’avais cessé de le voir il reparaît un peu plus bas sur

l’autre berge
Il s’assure qu’il est toujours porteur de l’oursin
A sa droite le lion ail right
Le sol qu’il effleure à peine crépite de débris de faulx

En même temps cet homme descend précipitamment un escalier au cœur d’une ville il a déposé sa cuirasse
Au dehors on se bat contre ce qui ne peut plus durer
Cet homme parmi tant d’autres brusquement semblables
Qu’est-il donc que se sent-il donc de plus que lui-même
Pour que ce qui ne peut plus

durer ne dure plus
Il est tout prêt à ne plus durer lui-même
Un pour tous advienne que pourra
Ou la vie serait la goutte de poison

Du non-sens introduite dans le chant de l’alouette au-dessus des coquelicots
La rafale passe

En même temps

Cet homme qui relevait des casiers autour du phare

Hésite à rentrer il soulève avec précaution des algues

et des algues
Le vent est tombé ainsi soit-il
Et encore des algues qu’il repose

Comme s’il lui était interdit de découvrir dans son ensemble le jeune corps de femme le plus secret
D’où part une construction ailée
Ici le temps se brouille à la fois et s’éclaire
Du trapèze tout en cigales
Mystérieusement une très petite fille interroge
André tu ne sais pas pourquoi je résédise
Et aussitôt une pyramide s’élance au loin
A la vie à la mort ce qui commence me précède et m’achève
Une fine pyramide à jour de pierre dure
Reliée à ce beau corps par des lacets vermeils

De la brune à la blonde

Entre le chaume et la couche de terreau

Il y a place pour mille et une cloches de verre

Sous lesquelles revivent sans fin les têtes qui m’enchantent

Dans la suspension du sacre

Têtes de femmes qui se succèdent sur tes épaules quand tu dors

Il en est de si lointaines

Têtes d’hommes aussi

Innombrables à commencer par ces chefs d’empereurs à la barbe glissante

Le maraîcher va et vient sous sa housse

Il embrasse d’un coup d’œil tous les plateaux montés cette nuit du centre de la terre

Un nouveau jour c’est lui et tous ces êtres

Aisément reconnaissables dans les vapeurs de la campagne

C’est toi c’est moi à tâtons sous l’éternel déguisement

Dans les entrelacs de l’histoire momie d’ibis

Un pas pour rien comme on cargue la voilure momie d’ibis

Ce qui sort du côté cour rentre par le côté jardin momie d’ibis

Si le développement de l’enfant permet qu’il se libère du fantasme de démembrement de dislocation du corps momie d’ibis

Il ne sera jamais trop tard pour en finir avec le mor-celage de l’âme momie d’ibis

Et par toi seule sous toutes ses facettes de momie d’ibis

Avec tout ce qui n’est plus ou attend d’être je retrouve l’unité perdue momie d’ibis

Momie d’ibis du non-choix à travers ce qui me parvient

Momie d’ibis qui veut que tout ce que je puis savoir

contribue à moi sans distinction
Momie d’ibis qui me fait l’égal tributaire du mal et

du bien

Momie d’ibis du sort goutte à goutte où l’homéopathie dit son grand mot

Momie d’ibis de la quantité se muant dans l’ombre en qualité

Momie d’ibis de la combustion qui laisse en toute

cendre un point rouge
Momie d’ibis de la perfection qui appelle la fusion

incessante des créatures imparfaites
La gangue des statues ne me dérobe de moi-même

que ce qui n’est pas le produit aussi précieux de

la semence des gibets momie d’ibis
Je suis
Nietzsche commençant à comprendre qu’il

est à la fois
Victor-Emmanuel et deux assassins

des journaux
Astu momie d’ibis

C’est à moi seul que je dois tout ce qui s’est écrit

pensé chanté momie d’ibis
Et sans partage toutes les femmes de ce monde je

les ai aimées momie d’ibis
Je les ai aimées pour t’aimer mon unique amour

momie d’ibis
Dans le vent du calendrier dont les feuilles s’envolent

momie d’ibis
En vue de ce reposoir dans le bois momie d’ibis sur

le parcours du lactaire délicieux

Ouf le basilic est passé tout près sans me voir
Qu’il revienne je tiens braqué sur lui le miroir
Où est faite pour se consommer la jouissance humaine

imprescriptible
Dans une convulsion que termine un éclaboussement

de plumes dorées
Il faudrait marquer ici de sanglots non seulement

les attitudes du buste
Mais encore les effacements et les oppositions de la tête
Le problème reste plus ou moins posé en chorégraphie
Où non plus je ne sache pas qu’on ait trouvé de mesure

pour l’éperdu
Quand la coupe ce sont précisément les lèvres
Dans cette accélération où défilent
Sous réserve de contrôle

Au moment où l’on se noie les menus faits de la vie
Mais les cabinets d’antiques abondent en pierres

d’Abraxas
Trois cent soixante-cinq fois plus méchantes que le

jour solaire
Et l’œuf religieux du coq
Continue à être couvé religieusement par le crapaud

Du vieux balcon qui ne tient plus que par un fil de lierre

Il arrive que le regard errant sur les dormantes eaux

du fossé circulaire
Surprenne en train de se jouer le progrès hermétique
Tout de feinte et dont on ne saurait assez redouter
La séduction infinie
A l’en croire rien ne manque qui ne soit donné en

puissance et c’est vrai ou presque
La belle lumière électrique pourvu que cela ne te

la fane pas de penser qu’un jour elle paraîtra jaune
De haute lutte la souffrance a bien été chassée de

quelques-uns de ses fiefs
Et les distances peuvent continuer à fondre
Certains vont même jusqu’à soutenir qu’il n’est pas

impossible que l’homme
Cesse de dévorer l’homme bien qu’on n’avance guère

de ce côté
Cependant cette suite de prestiges je prendrai garde

comme une toile d’araignée étincelante
Qu’elle ne s’accroche à mon chapeau
Tout ce qui vient à souhait est à double face et fallacieux
Le meilleur à nouveau s’équilibre de pire
Sous le bandeau de fusées
Il n’est que de fermer les yeux
Pour retrouver la table du permanent

Ceci dit la représentation continue
Eu égard ou non à l’actualité

L’action se passe dans le voile du hennin d’Isabeau de

Bavière
Toutes dentelles et moires

Aussi fluides que l’eau qui fait la roue au soleil sur les glaces des fleuristes d’aujourd’hui

Le cerf blanc à reflets d’or sort du bois du
Châtelet

Premier plan de ses yeux qui expriment le rêve des chants d’oiseaux du soir

Dans l’obliquité du dernier rayon le sens d’une révélation mystérieuse

Que sais-je encore et qu’on sait capables de pleurer

Le cerf ailé frémit il fond sur l’aigle avec l’épée

Mais l’aigle est partout

sus à lui

il y a eu l’avertissement

De cet homme dont les chroniqueurs s’obstinent à rapporter dans une intention qui leur échappe

Qu’il était vêtu de blanc de cet homme bien entendu qu’on ne retrouvera pas

Puis la chute d’une lance contre un casque ici le musicien a fait merveille

C’est toute la raison qui s’en va quand l’heure pourrait être frappée sans que tu y sois

Dans les ombres du décor le peuple est admis à contempler les grands festins

On aime toujours beaucoup voir manger sur la scène

De l’intérieur du pâté couronné de faisans

Des nains d’un côté noirs de l’autre arc-en-ciel soulèvent le couvercle

Pour se répandre dans un harnachement de grelots et de rires

Eclat contrasté de traces de coups de feu de la croûte qui tourne

Enchaîné sur le bal des
Ardents rappel en trouble de l’épisode qui suit de près celui du cerf

Un homme peut-être trop habile descend du haut

des tours de
Notre-Dame
En voltigeant sur une corde tendue
Son balancier de flambeaux leur lueur insolite au

grand jour
Le buisson des cinq sauvages dont quatre captifs

l’un de l’autre le soleil de plumes
Le duc d’Orléans prend la torche la main la mauvaise

main
Et quelque temps après à huit heures du soir la main
On s’est toujours souvenu qu’elle jouait avec le gant
La main le gant une fois deux fois trois fois
Dans l’angle sur le fond du palais le plus blanc les

beaux traits ambigus de
Pierre de
Lune à cheval
Personnifiant le second luminaire
Finir sur l’emblème de la reine en pleurs
Un souci
Plus ne m’est rien rien ne m’est plus

Oui sans toi
Le soleil

Marseille, décembre 1940

 

André Breton