Chronique « poésie ». Sophie Loizeau, ou l’écrire organique en poème – Serge Martin


Chronique « poésie ». Sophie Loizeau, ou l’écrire organique en poème – Serge Martin

1Quand Bernard Noël dit à la fin de la quatrième de Environs du bouc (Comp’act, 2005, prix Yvan Goll) : « il faut que lire comme écrire soient une tâche organique », il ne s’agit pas de vérifier qu’avec Sophie Loizeau le poème donne du corps au langage parce qu’elle est femme, mais bien parce qu’elle est engagée par son poème, cette aventure de vie pleine de langage, et son lecteur avec elle, dans un corps-langage inouï. Et depuis 2001 et son Corps saisonnier (Le Dé bleu, 2001), cette écriture organique ne cesse de chercher La Nue-bête (Comp’act, 2004, prix Georges Perros) et de trouver cette nudité animale qui, au cœur du langage, nous inquiète, nous transporte, nous enchaine ou nous délivre parce que, plus qu’une nature voire une origine, elle est relation. Une telle poésie plutôt inattendue dans une production trop souvent arrimée à des standards culturels met de l’intempestif dans le contemporain

2À propos de l’étang (extraits)
À propos de l’étang je dirais
De l’herbe foulée par le soleil
De longues herbes lentes
Alourdies de poussière jaune
Et cuivrée pareille
À de petites aiguilles
Chauffées à blanc
***
D’un mot décline la terre
L’eau miettée
Dans les lumières que j’épelle
Une par une sous l’effort d’un accent plus aigu
Que le sang
Sur l’eau reste l’après-midi
Où nous sommes assis
En pleine blancheur
Au centre de la nappe

3***
Son visage
Que l’ovale concentre c’est
L’eau des pluies la circulation indéchiffrable
D’une ombre
L’effleurant des ailes en passant
***
On dort
Les entrailles entre les mains
Contenues
Dans la paume ça nous fait
Une douceur de mère
Et d’amant
L’eau berce sous nos paupières garde
En mémoire
Le ressac vieux
Des marées les chuintements d’étrave du cygne nous
Partagent en deux ailes coupantes
Juste milieu de la pliure
Fragile
Endroit du pli où
Se jouent le resserrement et la
Séparation
(…)
Le Corps saisonnier, Le Dé bleu, 2001, p. 77-80.

4S. M. – Tu fais partie de ces « voix des femmes » (titre des Poétiques de Strasbourg en 2005 auxquelles tu participais) dont certains éditeurs et médiateurs semblent aujourd’hui promouvoir l’écriture parce qu’émergerait une nouvelle « écriture-femme » dans la poésie en France aujourd’hui. Que penses-tu de ce serpent de mer : « l’écriture féminine » ?

5S. L. – Il s’agit toujours d’une représentation de la relation (à soi, à l’autre, au monde). Une femme écrit sur soi, sur l’autre (qui est un homme) – cela est réversible, possède pleins de combinaisons. Le langage est commun, la création (ce qui advient du langage) est une affaire intime et pourtant rayonnante.

6Rien ne peut être dit avec netteté concernant ceci, l’ambigüité demeure la meilleure posture. Et pourtant… j’écris à partir de mon corps, avec mon corps, depuis mon corps féminin. Je ne connais que cette expérience-là. J’écris sur moi, sur l’autre qui est un homme, sur les femmes. Mon écriture est sexuée dans la mesure où j’évoque mon corps de femme, ses réjouissances. Par conséquent et à ce titre on peut reconnaitre que je suis une femme, mais peut-on être sûr que ce soit bien le fruit d’une femme cette poésie-là et pas le fruit d’abord d’un travail de la langue renversant du même coup les identités ? Un homme pourrait-il par l’écriture atteindre à cette connaissance, à cette intimité où je suis d’écrire la féminité ? Est-ce là mon propos, une poésie du témoignage ? Là où il y a création n’y a-t-il pas mélange des genres, capacité à être l’autre, à la métamorphose ?

7Une chose qui vaille est qu’il est juste d’écrire-lire du côté des femmes, au lieu des hommes toujours ; qu’il y ait sur l’amour (et pas seulement) d’autres références que celles des hommes écrivant-parlant des femmes, à propos des femmes, à la place des femmes, fantasmant le plaisir sexuel des femmes.

8Les corps juteux
***
Vase de Conimbriga dont le bec en priape
juta sans débander jamais un vin rare
d’épices
***
rester sous l’arbre jusqu’à plus d’ombre
que le jour épaisse clarté venue manger la jambe puis la main
hors me jette à l’éblouissement
la chambre aussi le lit brûle
mon corps fabrique ses propres aromates
brutalement en jouit
***
bain opalescent des lumières
où je trempe en grasse matinée comme du pain
dans du lait
parvenue à cet état spongieux du corps
je pars en couilles tout à fait me délite
***
il me prit d’écorcher des tomates précaution
neusement meurtrir de peu la chair éluder
le plein sacrifice
tout ce fatras de saigne réservé pour la sauce – à condition
d’y voir lié l’herbe à l’onction – et la mouillette
Arnouville
août 2002
(La Nue-bête, Comp-act, 2004, p. 87-92)

9S. M. – Quand on observe tes références, celles qui affleurent dans tes livres, celles que tu évoques dans les entretiens, tu n’es pas du tout académique dans le milieu poétique. Peux-tu nous expliquer cette étrangeté ?

10S. L. – J’ai une passion pour la phrase, mais du point de vue de la poésie : le rythme, la complexité syntaxique. Je me tourne donc naturellement aussi vers les prosateurs et leur inventivité : Huysmans, Bosco, Hella S. Haasse, Gabrielle Wittkop, Gracq, Jean-Loup Trassard, Pierre Bergounioux… Certains que j’aime, poètes, ont été tout à la phrase aussi bien : Gautier, Nerval, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Jouve, Mandiargues, Pascal Quignard. Rien n’est plus troublant que ce rapport vers / phrase, ce glissement de l’un dans l’autre, leur apport réciproque. Mon travail actuel se préoccupe de cela, La Femme lit (mon livre à venir) ne cesse de s’enchanter de cela.

11Ma culture doit beaucoup au XIXe siècle romantique français et allemand : des écrivains qui eurent à voir avec les visions fantastiques, qui firent l’expérience du gouffre intérieur, de la descente aux enfers : Goethe, Hoffmann, Nerval…

12S. M. – Tu ouvres donc les domaines de la poésie au fantastique ?

13S. L. – Je voudrais citer Jean-Louis Bouquet dans sa préface au Visage de feu : « Les récits que l’on dit fantastiques, et desquels son n’attend souvent qu’un frisson, ne peuvent-ils être, parfois, une algèbre où se transposent des problèmes intérieurs si obscurs qu’ils ne se laissent pas aisément résoudre, ni même poser, dans les normes classiques ? » La poésie peut tout dire, peut tout endosser. Quels que soient les distinctions, les genres. Le fantastique est au cœur de la poésie, dans ce sens qu’elle dit les affres, qu’elle émerge toute gluante des profondeurs de l’être ; aujourd’hui comme hier, nous sommes toujours affolés par ces profondeurs de nous-mêmes, par ces affres. Toute la complexité de l’âme humaine est là : peur, désir de maitrise, superstitions, inquiétude, conjurations, essai de rationalité, folie, adoration… L’homme est un être pour le fantastique. En littérature, le fantastique rejoue une scène, remet en scène ce qui échappe à l’homme, ce qu’il n’advient pas à admettre le concernant : qu’il demeure, malgré toutes les avancées de la science et de la technologie, malgré les reculs des premières obscurités, des peurs primales, de toutes les élaborations de sa pensée et de ses projets, un être archaïque, puéril, pulsionnel, voué à la mort. Misérable. Le fantastique exprime la dualité humaine, ses déchirements, le non-sens apparent du monde ; il témoigne de l’existence de l’inconscient. Ma poésie tente de ramener tout cela à la surface, pétrit cette matière : la sexualité, les pulsions, les rêves, les peurs, la monstruosité, l’animalité…

14S. M. – Y a-t-il quelque rapport avec un « devenir-animal » dans l’écriture, ainsi que le pointaient Gilles Deleuze et Félix Guattari (Mille-plateaux, Minuit, 1980) en posant que « l’inconscient est à faire, non pas à retrouver » (p. 348) ? Ce qui pourrait être ta manière d’écrire…

15S. L. – Dans l’inquiétude entre le qui-vive des bêtes. L’inquiétude étant ma posture dans l’écriture et dans la vie sachant que la séparation n’est jamais franche, qu’il y a contamination permanente. Je me suis longtemps intéressée aux animaux et au sauvage, à cette nature originelle, matricielle et pouvant nourrir le rêve. Une nature dangereuse, mystérieuse parce qu’hallucinant toutes les aspirations et les peurs des hommes. L’animal participe de ces projections humaines, nomme l’épouvante et la sexualité de la même façon que le langage fait réapparaitre quelque chose de l’origine. Cela est valable surtout pour mes trois derniers livres. Celui qui est en cours, La Femme lit, en se tournant vers la femme a consommé le sacrifice de la bête.

16J’écris sur un monde en train de disparaitre, un monde ancien menacé de toutes parts, mourant. Cela concerne aussi bien la nature sauvage que la richesse des langues et des cultures…

17Les pleureuses
***
figure endémique des cimetières : la pleureuse
en bronze femme au chevet de qui entre dans l’album du soir
les crépuscules offrent qu’elle se pâme
***
rousse entre le vert-de-gris ses orteils
nus cassés par la flexion le geste d’incliner
vers l’ombre sous la pierre voilée ô Sainte arrondie
joue dans la paume vois ta jupe venteuse cache le trésor de toute
une réserve ornithologique
***
moins femme que homme haute jusqu’au malaise voûtée
les plis de son manteau roides
empestés plus qu’aux autres enserrent une tête
tragiques son air de vierge noire son corps inconnaissable
les mains qu’elle a liées en prière ne consolent pas
***
petite fille de la tombe 20 découverte dans la région de Douch
en Égypte momie intacte et tunique le pubis radio
graphié contient
une perle grosse de culture des pleureuses elle en eut des vivantes et
s’arrachant les cheveux et se griffant la face
***
pour son cher encavé dans le besoin d’une pâleur
d’os – sa mine épouvantable je présume pour lui ses larmes
filant par les joints perpétue un bain ancien, front, genoux redit son amour surnaturel et
lasse à jamais morte aussi bien, quand la résurrection le travaille, gardienne contre l’illusion de l’aube
***
mémorables
Georges Odilon Eulalie son épouse obligés à la plus stricte
raideur durant qu’elle
secoue l’omoplate se crée des douleurs digestives souffle sur sa braise par vocation pleureuse hystérique tout ça
dans le bronze visibles les contorsions les plis de la bouche
le jeu des yeux au ciel
***
La Nocente celle du fait de son regard hardi non
dissimulé femelle on le sent aux plissés mous de sa robe et son bras blanc de marbre à l’antique
ses lamentos de tourterelle vont par paires comme ses orgasmes l’inflorescence
des châtaigniers lui goutte entre les seins
Père Lachaise – St Hilaire de Lavit
juillet 2004
(Environs du bouc, Comp’act, 2005, dernière séquence du livre)

18S. M. – On a l’impression que la situation de la poésie dans l’enseignement est un témoin de ton constat…

19S. M. – Il faudrait oser la poésie aujourd’hui hors du grand cabas de la « littérature générale » et l’aborder comme littérature de création, la prendre infiniment au sérieux, qu’elle cesse d’être optionnelle.

20Sous prétexte qu’on touche avec la poésie à quelque chose de profond, d’intime, de particulier et peut-être de dangereux, personne ne prend la décision d’organiser son enseignement obligatoire : il y aurait assurance que des choses seront entendues, découvertes par ceux qui n’avaient pas l’envie de venir. Ce qui contrecarrerait tous les discours qui l’enferment dans le ludisme, le loisir…

21Ne perdons pas de vue qu’il s’agit tout de même de former les enseignants de demain. C’est bien la moindre des choses que de permettre aux élèves l’accès à ce qui est rare, précieux même. Que les enseignants lisent eux-mêmes, partent à la découverte de la poésie (revues, salons…). Qu’ils aient cette curiosité-là ! Qu’il faut aller débusquer la bonne littérature, la poésie… tout en continuant à inviter les poètes, les écrivains, dans les écoles, les universités, les IUFM, bien sûr 

Mis en ligne sur Cairn.info le 01/01/2010

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